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Auteur des mois de juin & juillet 2016
Kurt Vonnegut

    Les vacances étaient là et nous avions envie d'un auteur un peu récréatif, un compagnon doué d'humour et de fantaisie. Nous ne voulions cependant pas sacrifier la qualité et c'est ainsi que nous avons songé à Kurt Vonnegut, aujourd'hui peu lu en France, et donc encore peu commenté sur ce site. Voilà qui est réparé.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2016
   
    Kurt Vonnegut est un écrivain américain, né en 1922 dans l'Indiana et décédé en 2007 à New York.
   
   Issu de la troisième génération d'immigrés allemands, il fait ses études à Indianapolis
   
    Engagé dans l'armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, il participe à l'offensive des Ardennes et est fait prisonnier de guerre à Dresde. Lorsque les ville est totalement rasée par les bombardements alliés, il a la chance survivre indemne physiquement. Ce drame le marquera à vie et inspirera "Abattoir 5"
   
   Après la guerre, Vonnegut reprend ses études à Chicago et collabore à des journaux. Il trouve un emploi à General Electric, commence à écrire et rencontre le succès
   
    Il se marie et a trois enfants auxquels s'ajoutent ses trois jeunes neveux dont les parents sont mort prématurément.
   
   Se heurtant aux murs des étiquettes, on peut regretter que certains ne voient en lui qu'un auteur de Science Fiction, ce qui, en soit, n'a rien d’infamant, mais ne témoigne pas de la totalité de son œuvre.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Abattoir 5
  Elle est pas belle, la vie ?
  Le pianiste déchaîné
  Les sirènes de Titan
  Nuit noire - Nuit mère
  Le Berceau du chat
  Dieu vous bénisse, monsieur Rosewater ou R comme Rosewater
  Le Breakfast du champion ou le petit déjeuner des champions
  Gibier de potence
  Galapagos
  Barbe-Bleue
  Abracadabra
  Le petit oiseau va sortir
  Un homme sans patrie
  Pauvre Surhomme
 

Abattoir 5 - Kurt Vonnegut

Survivre dans un abattoir
Note :

   Titre original : Slaughterhouse 5 or The Children's Crusade, 1969
   
   "Billy Pèlerin n'a pas d'objection. Il ne voit pas d'objection à grand-chose." (p.163)
   
   "Son idée était, bien entendu, qu'il y aurait toujours des guerres, qu'elles étaient aussi commodes à arrêter que les glaciers. Je partage cet avis." (p. 13)
   

    ABATTOIR 5 ou la croisade des enfants, sous-titré Farandole d'un bidasse avec la Mort... Un titre double, un sous-titre. Vonnegut voulait dire beaucoup de choses mais à sa façon.
   
    Voilà un roman qui eu à sa sortie un grand retentissement. On devine rapidement ce qui décida de sa forme: après Hemingway, Mailer, après tant d’autres américains, pour ne rien dire des écrivains européens et de leurs évocations de 14/18, après Céline qui ne figure pas par hasard dans le Prologue, comment parler de la guerre et par exemple de l'odieux bombardement de Dresde en 1945 (les 13, 14 et 15 février)(1)? Tous les écrivains travaillant le motif de la guerre se posèrent les mêmes questions: quels angles, quelles focales, quel ton, quels mots, quel style choisir?
    La réponse de Vonnegut a permis un succès qu’on a du mal à comprendre aujourd’hui.
   
   
    PROLOGUE
   

    Le narrateur prend la parole dans un premier chapitre pour "authentifier" ce qu’on va lire: écrivain âgé, expérimenté dans “le paroxysme, l'émotion forte, la subtilité psychologique, le dialogue bien enlevé, le suspense et l'affrontement dramatique” (2), porté sur la bouteille, il a été témoin de la destruction de Dresde: il était sous les bombes avec d’autres prisonniers américains et les pages qui suivent ne sont pas loin de la vérité. Seulement le livre qu’il voulait écrire spontanément a été difficile et long à rédiger. Il lui fallut longtemps se renseigner sur un fait plutôt étouffé par les historiens et les journalistes et il est même retourné sur les lieux avec des camarades d'armes et d'infortune, ce qui d'ailleurs lui a permis des repérages pour d’autres livres. Il nous confie quelques autres lignes de sa biographie (étudiant en anthropologie puis journaliste, chargé de relations de la GE, enfin, écrivain): il se présente comme "vieux schnock résidant à Cap Cod" et donnant des cours d’écriture. Il a été aidé par son copain O’Hare : les louables réticences de sa femme orienteront le récit en direction de la notion de croisade des enfants qui constitue la seconde partie du titre complet de ce roman.
    Son choix fut éthique et esthétique. Il l'a promis à la femme de O' Hare: son livre ne serait pas adapté au cinéma avec Sinatra et Wayne ou "un de ces sales vieux bonshommes prestigieux à l'allure martiale."
   
   
    PARI
   

   En écrivain conscient que le méta-récit peut encore servir le récit classique pourtant bien miné par des avancées récentes aux USA et en Europe, Vonnegut s'est décidé pour une forme apparemment audacieuse. Son originalité se situe dans le rythme du récit, "dans son style télégraphique et schizophrénique", dans le découpage temporel et un incroyable mélange des genres et des références. Dans ce roman de la répétition et de la discontinuité, le narrateur mêle sciemment un peu tout: des passages satiriques jouxtent des réécritures d’œuvres connues, des faits historiques sont encadrés ou traversés par des bonds dans l’espace et le temps. Nous sommes soumis à des paralysies spasmodiques dans l’espace et le temps comme Billy l’est dans le temps…: Billy circule dans son passé et son futur qui reste futur, tout en étant passé.
   
   Le roman nous promène dans différents voyages du bien nommé Billy Pèlerin. Doué d’ubiquité, il est à la fois mort (il a assisté à sa mort à plusieurs reprises-il doit disparaître au cours d'une conférence à Chicago, le 13 février 1976) et vivant éternel: on suit par étapes discontinues sa biographie de citoyen américain quelconque qui a réussi dans l’optique, a épousé sans enthousiasme une femme énorme, Valencia, a élevé deux enfants dont l’un est un Bérets verts pendant la guerre du Vietnam-ce qui ne le dérange pas et le rend fier. Nous zigzaguons dans sa biographie: quelques aperçus de son enfance avec la mère, d’une terreur entretenue par son père; une visite avec ses parents dans le Grand Canyon, ses peurs dans la grotte de Carlsbad; on le retrouve dans un asile de fous (état de New York) à la fin des années 40 (il est alors persuadé que le bombardement a aboli tout sens à la/sa vie); il réchappe à une catastrophe aérienne dans le Vermont qui lui fêle le crâne mais le pousse à devenir prolixe sur les soucoupes volantes; on le voit dans son travail puis dans une fin de vie un peu pénible… Très vite “riche comme Crésus” et bien installé dans sa ville, Ilium. Grâce à son voyage interplanétaire il a conscience de tout ce qui lui arrivera, ce qui lui permet de rêver et de fermer les yeux souvent. Une rencontre comptera : par hasard, il fait la connaissance de l’écrivain Kilgore Trout, un maître de la SF, seul genre de lecture que Billy tolère et qui lui permet "de se recréer un univers et une personnalité". Naturellement, Trout a un peu écrit par avance le livre que nous sommes en train de lire...
   
    Par à-coups narratifs, on l’accompagne chez les Tralfamadoriens qui l’observent, en le traitant comme nous traitons les animaux de zoo : il partage sa couche avec la délicieuse Montana Patachon.
   
    Plus longuement, nous le suivons dans sa guerre de décembre 44 jusqu'aux bombardements de Dresde: on le trimballe avec d’autres prisonniers américains ou anglais du Luxembourg en Allemagne, pour finir à Dresde, "ville ouverte", dans un abattoir aux cochons qui le sauvera lui et ses compagnons. Ils constituent un temps un quatuor d’égarés dont le plus mémorable est Roland Fumeux. Nous vivons le bombardement (et son horreur) de l’intérieur et son après avec la découverte d'un paysage lunaire et avec un passage étonnant dans une auberge miraculeusement épargnée.
   
    Que lisons-nous vraiment? La forme a-t-elle ici l’importance que voulait lui conférer Vonnegut? Dans son odyssée nous retrouvons évidemment tout ce qui fait la littérature de guerre: le dérisoire, l’odieux, l’inhumain, le cocasse, l’ahurissant, le tragi-comique, les hasards heureux ou malheureux, le pittoresque rendus avec quelques passages réussis (tout ce qui touche à la lumière), de vraies fulgurances dans l’image, des jeux d'échos savants parmi les fractures narratives, beaucoup d’humour noir mais aussi des blagues de potaches et de la science fiction (3) volontairement facile, avec faille du Temps et quincaillerie en solde.
   
   
   UN LEITMOTIV
   

    "Robert Kennedy dont la maison de vacances est située à quatorze kilomètres de celle où j'habite toute l'année a été atteint d'une balle il y a quarante-huit heures. Il est mort hier soir. C'est la vie.
    Martin, Luther King a été abattu le mois dernier. Lui aussi est mort. C'est la vie.
    Et chaque jour mon gouvernement me communique le décompte des cadavres que l'art militaire fait fleurir au Vietnam. C'est la vie.
    Mon père s'est éteint, ça fait des années maintenant, de mort naturelle. C'est la vie. C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."
(page 215 -j'ai souligné)
   
    Comme on voit, un leitmotiv scande presque toutes les pages du roman: “c’est la vie.” Pour tout ce qui touche à la mort en particulier. Quelqu’un meurt: "c’est la vie". L’énoncé est assumé par le narrateur qui a pourtant pris le soin de préciser :"J'ai fait comprendre à mes fils qu'il ne leur est, sous aucun prétexte, loisible de prendre part à des tueries et que la nouvelle de l’exécution d'ennemis ne saurait leur procurer ni satisfaction ni jubilation d'aucune sorte." On a vu que la fin de notre exergue interne se conclut par une allusion au legs de son père: "C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."
   
    On comprend bien que le propos de Vonnegut est incontestablement anti-militariste et que "c'est la vie" est une antiphrase qui dénonce un conformisme à toute épreuve: il s'agissait de démithridatiser son lecteur. Mais martelée de façon aussi systématique et presque mécanique (comme notre ignorance volontaire qu'il faut troubler, c'est entendu), elle en devient assommante, irritante, exaspérante et son effet est parfois inverse de celui qui était sans doute attendu. Tout comme l’accumulation de fantaisies et de références, elle nuit à la portée critique de ce roman. Son “héros” semble indifférent, figé à jamais malgré l’apparence et arraché à l'horreur par la facilité de la vie et ses évasions inter/intratemporelles: il ne pleure qu’une fois dans sa vie et ne manifeste d’émotion que rarement même si son désir profond est de témoigner à tout prix dans les medias du bombardement de Dresde -surtout après l'accident dans le Vermont. "Billy n'éprouvait pas le besoin de s'élever contre l'anéantissement du Vietnam du Nord, ne frémissait pas au souvenir des ravages accomplis autrefois sous ses yeux par les bombes. Il assistait à un déjeuner du Rotary Club dont il était le président, et c'est tout." On doit le penser radicalement ébranlé (il rêve de paix chez les Tralfamadoriens -mais ils sont eux aussi destructeurs), on peut estimer que la répétition est volontairement choquante et qu'elle est un appel à la révolte mais on on doute que la sagesse dictée par les kidnappeurs stellaires de Billy ("rien de nouveau sous le soleil", carpe diem), puisse mener loin d'un fatalisme conformiste qu'il s'agissait justement de contester.
   
    Voilà une œuvre surprenante qui par refus louable de tomber dans une certaine facilité narrative n'en évita pas tous les pièges.
   
   
   NOTES
   
   (1) On sait que des thèses très différentes s'opposent sur le nombre de victimes et sur les raisons de ces bombardements. Vonnegut ne faisait pas œuvre d'historien.
   
   (2) Cette esthétique sera celle qu'il refusera en réalité.
   
   (3) Genre que Vonnegut aimait et pratiqua.
    ↓

critique par Calmeblog




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Le temps déconstruit
Note :

   Le 13 et 14 Février 1945, les soldats américains et britanniques détruisent la ville allemande de Dresde, tuant des milliers de civils. En 1969, Kurt Vonnegut, Jr. écrit dans ce roman, son expérience en tant que prisonnier de guerre à Dresde lors de ces bombardements.
   
   Ce grand classique de la science-fiction se caractérise par l’utilisation de la fiction non linéaire. Grâce à un mélange de voyage dans le temps et d’enlèvement par des extra-terrestres, l’auteur butine d’un moment à l’autre dans la vie de son héros ordinaire Billy Pilgrim. Une tâche colossale. D’ailleurs l’introduction explique comment Vonnegut Jr. a pris plusieurs années pour être en mesure d'écrire "Abattoir 5". Il rend visite à d'autres témoins, boit beaucoup d'alcool, et en général se perd dans les méandres de la création. Puis il se met à nous dire exactement comment son histoire commence et les mots qui concluront le roman. Comme si la trame narrative elle-même n'avait pas d'importance, mais plutôt ses thèmes sous-jacents.
   
   Le personnage central, Billy Pilgrim, est un soldat de remplacement maladroit et incompétent. Il a commencé la guerre comme assistant d'un prêtre, mais se retrouve déplacé au front. Il ne parvient pas à aller bien loin avant d’être capturé par les Allemands, et envoyé à Dresde. Le roman tisse en une toile des périodes de la vie de Pilgrim. De la guerre, ce qu'on pourrait appeler le présent, au futur où il passe son temps dans un zoo extra-terrestre à se remettre de son traumatisme. Tout est enrobé par un propos philosophique à l’effet que le temps est dénué de sens et le destin individuel est un mythe.
   
   Il s’agit d’un roman qui possède un souffle aérien car vraisemblablement conçu par la méthode du flux de la conscience. Toutefois, il ne faut pas se laisser berner par la facilité de lecture du livre. On devine que Vonnegut Jr. a passé beaucoup de temps à composer ce roman trompeusement simple. Le bombardement de Dresde n’est pas décrit en détails. Nous voyons ce dernier par les yeux de l’auteur, caché dans un abri. L’essentiel porte sur la suite; les décombres et la destruction. Mais, le massacre n’est jamais loin de la bouche de l'auteur.
   
   Bien qu’aucunement explicite dans ses intentions, ce roman ne peut pas être qualifié autrement qu’Anti-guerre. Il n’y a pas de glorification des batailles, de moments héroïques, de scènes de courage ou de camaraderie entre soldats. Il y a simplement l’incompréhension et les atrocités. Et avant tout le constat d’échec d’un écrivain incapable d’expliquer un acte aussi insensé que le bombardement de Dresde.
   
   J’ai passé un bon moment de lecture à suivre les aventures de Billy, surtout à tenter de comprendre où l’auteur voulait en venir. Par contre, l’utilisation d’un amalgame de genres pour créer un roman hybride m’a plutôt déstabilisé. Et je me demande encore pourquoi Vonnegut Jr. a fait ce choix?
   ↓

critique par Benjamin Aaro




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Vous n’existez pas, mais cependant à jamais
Note :

   Dans un passage de son livre, Kurt Vonnegut explique que la Troisième loi de la Mécanique d’Isaac Newton "établit qu’à toute force qui s’exerce dans une certaine direction correspond une force de même intensité orientée en sens contraire". Oui. "Ça peut être utile dans le domaine des fusées". C’est certain. Et un livre sur la guerre, ça peut être utile dans quel domaine ? Un livre sur les bombardements de Dresde, à qui ça peut servir ? N’est-ce pas la faute à ses foutus écrivains qui ne peuvent pas s’empêcher d’embellir leur rôle si les guerres ne cessent jamais ? Les manchots, bras cassés et cul terreux, incapables de mener une vie correcte, finissent alors par croire qu’ils peuvent se venger de leur insignifiance en se joignant au combat, attirés par l’espoir d’une gloire qui n’existe qu’en littérature.
   
   Kurt Vonnegut le pense sincèrement et c’est pourquoi son roman ne ressemble à aucun autre roman sur la guerre. "Pas de personnages à la Frank Sinatra ou à la John Wayne", pas d’accusations à tout va non plus.
   "J'ai fréquenté un temps l'université de Chicago après la Seconde Guerre. J'étais en Anthropologie. A l'époque, on enseignait que tout le monde était exactement comme tout le monde. […] On nous apprenait aussi que personne n'était ridicule, mauvais ou répugnant. Peu avant sa mort, mon père me dit comme ça : "Tu as remarqué que tu n'as jamais mis de crapule dans tes histoires ?"."
   

   Pas de crapules, c’est quelque peu déstabilisant dans un roman qui parle de la guerre. Pour continuer dans l’étrange jusqu’au bout, et pour rendre sa pensée plus explicite, Kurt Vonnegut laisse souvent la parole aux sages Trafalmadoriens, un peuple lointain venu observer notre population terrienne (faut pas avoir grand-chose à faire). Pour eux, le temps n’existe pas, la mort non plus et ils considèrent "qu’une personne qui meurt semble seulement mourir. Elle continue à vivre dans le passé et il est totalement ridicule de pleurer à son enterrement. Le passé, le présent, le futur ont toujours existé, se perpétueront à jamais. […] Un Tralfamadorien, en présence d’un cadavre, se contente de penser que le mort est pour l’heure en mauvais état, mais que le même individu se porte fort bien à de nombreuses autres époques".
   Alors, qu’il se passe des événements joyeux dont on peut tirer gloriole ou que les événements semblent s’enchainer dans une espèce de fatalité funeste, peu importe : les Trafalmadoriens et Kurt Vonnegut à leur suite ont atteint le sommet de toute philosophie, résumée en une phrase : C’est la vie. Alors mon gars, si tu espérais trouver un peu de mérite à te sacrifier ou à sacrifier les autres (à la guerre ou ailleurs), n’oublie pas ce détachement troublant des grands êtres Trafalmadoriens, n’oublie pas que tu n’existes pas, mais cependant à jamais, et que toutes les ambitions que tu peux nourrir sur cette terre sont certainement vaines, mais d’autant plus mauvaises que tu agis sans savoir, croyant poursuivre le bien et la gloire lorsque tu ne fais qu’exécuter la condamnation de ta soumission. C’est pourquoi Kurt Vonnegut parle surtout de toutes les histoires importantes de la vie dérisoire de Billy : un mariage, des rencontres, une famille, et les épisodes de la guerre surviennent parfois, comme une erreur, insignifiants comme tout mais pire que ça, dommageables. "Abattoir 5" ne constitue plus ce viatique qui voudrait nous rendre la guerre bandante. Il ne faudrait pas pour autant que les personnes éplorées de sens finissent à leur tour par se consacrer à l’écriture.
   
   Amusons-nous à relire l'origine du christianisme :
   "C'est "l’Évangile de l'espace" de Kilgore Trout. Il s'agit d'un visiteur étranger à la Terre qui, entre parenthèses, a beaucoup d'un Tralfamadorien. Il se livre à une étude serrée de la chrétienté dans le but de découvrir pourquoi les chrétiens se révèlent si facilement cruels. Il conclut qu'une bonne partie du problème tient au bourrage de crâne massif du Nouveau Testament. Selon son optique, le rôle des Évangiles serait d'inculquer aux gens, entre autres choses, une infinie compassion, même envers les plus déshérités.
   Mais en fait, le message des Évangiles est celui-ci:
   "Avant de tuer qui que ce soit, assurez-vous bien qu'il n'a pas de hautes relations." C'est la vie.
   
   Ce qui accroche dans toutes ces bondieuseries, proclame le voyageur interstellaire, c'est que le Christ, sous son aspect plutôt insignifiant, est en réalité Fils de l'Etre suprême. Les lecteurs en sont conscients et quand se place la scène la de la crucifixion, ils s'écrient tout naturellement (Juderose relit la phrase à haute voix):
   "Oh, machin, ce coup-là, ils n'ont pas tiré le bon numéro en lynchant ce type!"
   Ce qui entraîne une pensée concomitante; "Il y a donc des gars bons à lyncher?" Qui alors? Ceux qui ne connaissent personne de bien placé. C'est la vie.
   L'étranger fait don à la Terre d'un nouvel Evangile. Le Christ y est vraiment un rien du tout et un fichu poison pour beaucoup de gens pourvus d'accointances plus puissantes que les siennes. Il se débrouille cependant pour proférer toutes les merveilleuses paroles pleines de mystère qui figurent aussi les anciennes versions.
   C'est pourquoi, un beau jour, on s'amuse à le clouer sur une croix qu'on plante en terre. Les tortionnaires sont sûrs que cela ne tirera pas à conséquence. Et le lecteur se doit d'adopter cette vue car le nouvel Évangile lui enfonce dans la tête, de gré ou de force, que Jésus est bien un va-nu-pieds.
   Et soudain, au moment où cet obscur est sur le point de mourir, les cieux se déchirent, le tonnerre résonne, l'éclair jaillit. La voix de Dieu gronde du haut des nues. Elle annonce à tous qu'il fait son fils de ce bon à rien et lui accorde, à ce jour l'éternité, les pouvoirs et privilèges du Fils du Créateur de l'Univers. Dieu tonne: " Dès cet instant, Ma main s'appesantira sur quiconque s'acharne sur un pauvre mec sans piston!""
   

   
   La phrase clé du roman :
   "Nul ne peut nier que le bombardement de Dresde fut une tragédie. Après la lecture de ce livre, peu croiront qu’il ait relevé d’une impérieuse nécessité militaire. Ce fut un de ces événements épouvantables qui se produisent parfois en temps de guerre et sont le résultat d’un malheureux concours de circonstances. Ceux qui donnèrent leur approbation n’étaient ni pervers, ni cruels ; en revanche, il se peut qu’ils aient été trop éloignés des implacables réalités de la guerre pour concevoir pleinement l’impitoyable pouvoir destructeur atteint par les bombardements aériens au printemps de 1945."

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critique par Colimasson




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ou La croisade des enfants
Note :

   "Abattoir 5" est un des romans les plus importants de Kurt Vonnegut. Difficile de le classer tant le propos de Kurt Vonnegut est "papillonnant".
   
   Imaginez un peu ; il est y question d’un vieil opticien, Billy Pèlerin, qui n’évolue guère que dans le milieu des opticiens, qui y a fait son trou, mais qui présente des caractéristiques curieuses tel ce qu’il considère comme des relations régulières qu’il aurait avec les "Trafalmadoriens", peuple extra-terrestre, qui tentent d’élever sa perception, toute terrienne, du monde et de l’univers, et qui lui permettent régulièrement de faire des sauts dans le temps, en arrière, en avant. Il peut donc retourner à l’époque où il servait sous les drapeaux, il peut ainsi prendre un avion en sachant que celui-ci percutera une montagne et qu’il sera un des deux survivants,...
   
   Une chose est sûre ; la psyché de Kurt Vonnegut a été indélébilement marquée par une expérience subie pendant la seconde guerre mondiale. Une expérience particulièrement cruelle puisque, participant à la Bataille des Ardennes, il est fait prisonnier par les Allemands, envoyé à Dresde et se retrouve un des rares survivants de l’opération "rasage" de la ville sous des tapis de bombes alliées. Il reprend cet épisode pour le compte de Billy Pèlerin et ça constitue en effet un morceau important de "Abattoir 5".
   
   "Kurt Vonnegut est né en 1922 à Indianapolis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier et affecté à Dresde dans une usine produisant du sirop de malt vitaminé pour femmes enceintes. Dans la nuit du 13 février 1945, la ville explose sous un déluge de bombes de l’aviation anglaise et américaine. "Bien au frais dans les sous-sols d’un abattoir, sous la surveillance de six gardes, devant des rangées de carcasses d’animaux prêts pour la boucherie", Vonnegut ne verra rien du massacre de quelque cent trente mille "Hänsel et Gretel", mais l’averse de feu terminée, il s’emploiera comme déterreur de cadavres, ramenant des caves "des centaines de corps à la surface". Une telle expérience marque un homme et, peut-être, plus encore une œuvre."
   

   Quant au titre : "Abattoir 5", on comprend donc d’où il surgit. "Schlachthof Fünf". Le lieu où le prisonnier Kurt Vonnegut a pu survivre à Dresde.
   
   Bien sûr il n’est pas question que de cela – je l’ai déjà écrit, le roman est "papillonnant" - mais pour le reste, c’est tellement déconnecté d’éléments plausibles qu’il ne faut pas lutter. Accepter les "changements de braquets", les sauts dans les époques, dans les différentes histoires... En fait, à travers ses romans, celui-ci en tout cas, on a l’impression que Kurt Vonnegut cherche surtout à faire passer sa conception pessimiste de notre monde contemporain et de l’humanité en général (c’est d’ailleurs la thèse des "Trafalmadoriens" !).
   Rationalistes et optimistes convaincus s’abstenir !

critique par Tistou




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Elle est pas belle, la vie ? - Kurt Vonnegut

Conseils d'un vieux schnock à de jeunes cons
Note :

   Titre original : If this isn't nice, what is?
   
    Après vérification, oui, Vonnegut est bien un auteur de science-fiction comme je pensais m'en souvenir, mais il a vécu l'équivalent de plusieurs existences (études et boulots variés, seconde guerre mondiale sous les bombardements - d'où Abattoir5- et suicide de sa mère le jour de la fête des mères, quelle horreur!). J'ai donc appris aussi qu'il participait en tant qu'orateur aux cérémonies de remise de diplômes (ce truc a l'air bien anglo-saxon, je ne me souviens pas du tout qu'on m'ait remis autre chose qu'un bout de papier dans un vague secrétariat). Dommage, finalement, toge et mortier donnent des photos marrantes quand même et cela marque plus sans doute la fin des études et le début d'une autre vie.
   
    En tout cas rien de lourd et empesé dans ces discours, souvent humoristiques, pleins d'anecdotes, très "parlé", l'auditoire étant sollicité pour donner son avis en levant la main, etc. Quelques petites redites forcément, au fil du temps (de 1978 à 2004), mais rien de rédhibitoire.
   
    Des thèmes favoris, importants aux yeux de Vonnegut, reviennent souvent :
   La nécessité de "familles élargies"
    "Un mari, une épouse et des enfants ne font pas une famille, pas plus qu'un Diet Pepsi et trois Oreo ne font un petit déjeuner. Vingt, trente, quarante personnes - ça, c'est une famille. Les mariages implosent tous. Pourquoi? Les mariés se disent l'un à l'autre, parce qu'ils sont humains : 'Tu n'es pas assez de gens pour moi'."

   
    Il prend l'exemple d'un Ibo du Nigeria qui avait six cents proches auxquels il pouvait présenter son nouveau bébé.
   
   Les rites de passage
    "Mon opinion est que refuser un rite de passage aux jeunes hommes de notre société est un complot soigneusement ourdi, quoique subconsciemment, pour rendre ces jeunes hommes impatients d'aller à la guerre."

   
   L'oncle Alex :
    "Mon oncle Alex Vonnegut m'a enseigné quelque chose de très important. Il m'a dit que quand les choses allaient vraiment bien, il fallait toujours le constater. Il parlait d'occasions très simples, pas de grandes victoires. Boire de la citronnade à l'ombre d'un arbre, sentir les effluves d'une boulangerie, pêcher ou écouter de la musique venant d'une salle de concert tandis qu'on est dehors dans le noir ou, si je puis me permettre, après un baiser. Il m'a dit qu'il était important dans pareilles circonstances de dire à voix haute : 'Elle est pas belle, la vie?'.
    Oncle Alex estimait que c'était un gâchis terrible d'être heureux et de ne pas le constater."
   

    Vonnegut n'était pas chrétien, mais il cite plusieurs fois le Sermon sur la montagne (être miséricordieux). Ses opinions en matière de politique (y compris étrangère) ou de religion ne caressent pas dans le sens du poil, il cherche à faire réfléchir les jeunes têtes en face de lui, par exemple sur leur dépendance à l'argent, à la notoriété, au pétrole.
   
    Cependant je ne suis pas totalement emballée car il me manque l'oralité du texte, qui a été lu devant des centaines de jeunes diplômés, il manque leurs réactions aussi. Parfois je l'avoue c'était censé me faire sourire, et c'est tombé à plat, je n'ai pas compris toutes les références. Je pense qu'il faudrait que je connaisse mieux l'auteur et que, par exemple, je lise un de ses romans, pour mieux appréhender son univers.

critique par Keisha




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Le pianiste déchaîné - Kurt Vonnegut

La bifurcation
Note :

   Titre original : Player Piano, 1952
   
   "Le pianiste déchaîné" est le premier roman de Kurt Vonnegut et il fut publié en 1952. A cette époque, l'informatique en était encore à ses balbutiements et les données de son système binaire était ingérées par les ordinateurs sous forme de cartes en carton perforées. L'humain perforait les cartes (format d'une enveloppe allongée), les mettait dans l'ordinateur qui lisait "trou-pas trou" et évacuait en conséquence les cartes correspondants aux critères demandés par les humains suivants. Si je vous parle de ce temps que les moins de 20 ans (et même plus) ne peuvent pas connaître, c'est parce qu'on entendra ici souvent parler de cartes et de cette façon de trier, et que les dits "moins de etc." risquent bien de ne pas du tout comprendre ce qu'on leur raconte ni comment la perte éventuelle de cartes peut-être si importante.
   
   Ce point réglé, nous pouvons partir pour Ilium (pas de rapport avec le Ilium de D. Simmons) en ce tournant capital de son histoire. Ilium est dans l'Etat de New York, ce qui permet d'établir une proximité avec les lecteurs, mais nous sommes dans le futur, ce qui autorise toutes les transformations utiles au roman et le dégage des contraintes triviales du réalisme. La mégapole est partagée par un fleuve : d'un côté l'administration et la technologie, de l'autre la main d’œuvre. Le passage se fait par un pont pas du tout interdit ni même surveillé, mais généralement pas employé, personne ne ressentant le désir ni le besoin de quitter sa propre zone (on songe aux cités de banlieue). Côté technique et gestion, des ingénieurs ne cessent d'inventer des machines qui se chargent de tous les travaux, en commençant par les plus routiniers ou désagréables bien sûr, mais, se perfectionnant et se complexifiant de plus en plus, elles sont chaque jour davantage à même de se charger de tâches toujours plus compliquées. Les ingénieurs brillants, de plus en plus amusés par leur jouets ne cessent de les rendre performants et sont bien loin de songer aux conséquences (ils sont même capables de créer la machine qui supprimera leur propre emploi). Car la gestion aussi est assurée par des machines, des ordinateurs qui gèrent toute la population, son entretien et son emploi. Ils enregistrent toute création de nouvelle machine et suppriment en conséquence les emplois d'humains, ceci pour libérer l'homme des tâches où il n'est pas indispensable. Peu à peu, tous les emplois non qualifiés ont été supprimés, puis les peu qualifiés, puis...
   
   La population est classée selon son QI, d'ailleurs rendu public, puis son niveau d'étude. Quelle que soit la fonction (même agent immobilier, par exemple), on ne peut espérer avoir d'emploi à moins d'un doctorat et qu'advient-il de ceux qui ne parviennent jamais à ce niveau ? Ils ne meurent ni de faim ni de froid, ils sont entretenus, mais ne sont plus employés, leurs emplois n'existent tout simplement plus. Leur vie a-t-elle encore un sens ?
   
   Nous suivons Paul, dirigeant d'Ilium qui, sur le point d'obtenir un poste encore plus important, est pris comme d'une espèce de doute métaphysique et...
   
   Mais allez-y voir. Certes c'est un premier roman et on n'a pas encore le ton d'humour sarcastique et pince sans rire qui sera la marque de l'auteur. Il a été insoiré à K. Vonnegut par ce qu'il voyait à General Electric où il était alors employé. Le rythme de ce roman du milieu du 20ème siècle n'est pas celui auquel nous ont habitués nos auteurs actuels, mais si vous êtes capables de l'accepter, vous trouverez une intéressante réflexion sur le sens de la vie humaine, le rôle du travail, même le plus humble et le plus éprouvant, la valeur de la paix (comment pourrait-il y avoir une guerre dans ce monde?), l'aliénation "pour son bien" (lavage de cerveau au profit de l'hygiène, de la sécurité). Tous les grandes questions ne s'y trouvent-elles pas ? Et ne rêvez pas explosion de la créativité, le seul art qui a survécu est celui qui sert à la propagande. Personne n'est libéré par le progrès technique. A un moment, Paul doit dire un mensonge, n'importe lequel, et il déclare "chaque nouveau morceau de la connaissance scientifique est une bonne chose pour l' humanité ".
   
   Il y aura Révolution et là aussi, nous verrons... mais lisez-le, cela en vaut la peine.

critique par Sibylline




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Les sirènes de Titan - Kurt Vonnegut

Mars a déjà attaqué
Note :

   Titre original : The Sirens of Titan, 1959
   
   "L'au-delà finit par perdre ses attraits imaginaires.
   Seul restait l’en-deçà.
   (…) Et ce fut le commencement de la bonté et de la sagesse."

   
   En ce futur pas si lointain, dans la Propriété Rumfoord, Newport, Rhode Island, Etats Unis d' Amérique, Terre, système solaire, Voie lactée, se produisait tous les 59 jours bien précisément, un phénomène étrange : Monsieur Rumfoord, venu de nulle part, se matérialisait toujours au même endroit, pour une heure avant de disparaître à nouveau pour 59 autres jours. Mais cet événement se produisait derrière les murs de sa propriété et nul public n'était admis par sa femme que la situation n'amusait pas du tout. C'est qu'il avait été pris dans un faisceau qui l'avait "éparpillé" en un "phénomène ondulatoire suivant une spirale déformée ayant son origine dans le soleil et sa fin dans Bételgeuse.". Quand la terre intercepte cette spirale, il se matérialise en ce lieu. A noter qu'il était également éparpillé sur la 4ème dimension (à savoir, le temps) ce qui lui permet de connaître l'avenir, pas forcément pour le plus grand plaisir de ceux qu'il croise car ses prédictions ne sont pas toujours plaisantes. Ainsi vient-il d'annoncer à sa femme qu'elle sera exilée sur Mars et aura un fils avec Malachi Constant qu'elle vient de rencontrer et qu'elle déteste de tout son cœur.
   
   Malachi est un milliardaire, beau, chanceux et souffrant d'un fort complexe de supériorité mâtiné de sexisme. Pour résumer sommairement, Rumford fait venir Malachi et l'envoie sur Titan en passant par Mars, Mercure et un bref retour à la Terre. Au cours de cet étonnant voyage, il fera des rencontres et découvrira d'étranges modes de vie, et également une nouvelle religion (Kurt Vonnegut aimait bien inventer des religions, il en créera une remarquable dans "Le berceau du chat"), celle, très bien vue, du "Grand Indifférent".
   
   Quant à Winston Niles Rumfoord, il poursuit sa route ondulatoire accompagné de son chien dématérialisé avec lui. Il s'est lié d' amitié avec un extra-terrestre de Tralfamadore (un monde évoqué aussi dans "Abattoir 5")
   
   Kurt Vonnegut livre avec ce roman audacieux une projection vraiment très originale, sensée mettre fin aux malheurs humains. On ne sait pas si elle marcherait, on ne l'a pas mise en œuvre, mais elle étonne en tout cas. Et quand l'on saura que la source d'énergie est la Volonté Universelle, on réfléchit, et quand on voit qu'en fin de compte, même les manipulateurs ont été manipulés!... on n'est pas déçu du voyage (intergalactique).
   
   Ce deuxième roman de Kurt Vonnegut s'attaquant carrément à notre vision de l'Histoire de l'Humanité, confirma sa notoriété et lui valu un Hugo Award.

critique par Sibylline




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Nuit noire - Nuit mère - Kurt Vonnegut

Une loupiote fragile dans l'obscurité...
Note :

   Titre original : Mother Night, 1961
   
   Enfermé dans une geôle de Jérusalem, Howard Campbell Junior revient sur sa vie, son œuvre, et surtout son passé d'espion.
   
   Il est surveillé par quatre matons qui se relaient toutes les six heures, et, s'ils ne sympathisent pas, il parlote toutefois avec certains d'entre eux. Et il rédige ses confessions sur une vieille machine à écrire allemande. La nuit il prononce quelques mots, des prénoms féminins, Helga, sa femme, et Resi, la jeune sœur de celle-ci.
   
   Son crime, avoir été la plume et la parole sur une radio allemande, la langue de la propagande nazie, vitupérant contre les Juifs, les Noirs, l'ennemi en général, et prônant les vertus aryennes. Il était l'homme qui propageait l'endoctrinement insufflé par Goebbels. Mais comment lui, l'américain de naissance, nazi de réputation, apatride par inclination, en est-il arrivé à mettre son talent au service des idées hitlériennes ?
   
   Né à Schenectady, en 1912, dans l'état de New-York, Howard Campbell junior est le fils d'un ingénieur de la General Electric. A l'âge de onze ans il suit ses parents, son père ayant été assigné dans un poste à Berlin. Et c'est ainsi qu'il passe son adolescence dans une atmosphère trouble, connaissant la montée du nazisme. Il devient homme de théâtre et ses pièces sont jouées avec succès. Il fait la connaissance d'Helga, elle-même comédienne, fille du chef de la police de Berlin. Un amour fou les lie et ils se marient. Il n'est pas particulièrement attiré par les idées nazies, mais un jour de 1938 il est contacté par les services de renseignements américains.
   
   C'est ainsi que débute sa carrière d'espion. Il doit, lorsqu'il déclame son texte à la radio, véritable ode au nazisme, fustigeant principalement les Juifs et donc tout ce qui touche à la finance, il doit tousser, émettre de petits bruits, et autres interruptions qui semblent anodines. Mais ces manifestations sont en réalité des messages cachés que seuls peuvent décrypter le service de renseignements. Seulement le major Wirtanen, l'homme qui l'a contacté, qu'il a surnommé Ma bonne marraine la Fée, est inconnu des services américains lorsque Berlin est occupée par les Alliés en 1945.
   
   Howard Campbell est extradé aux Usa où il trouve un petit logement dans Greenwich, tandis qu'Helga est portée disparue, morte en Russie. Helga qui n'a jamais connu ses activités d'espion. Et de 1945 jusqu'en 1961 Howard Campbell va vivre, sous son nom, et faire la connaissance de ses voisins, dont George Kraft, dont ce n'est pas l'identité réelle, et avec lequel il joue aux échecs. Le docteur Epstein, qui le soigne pour un petit bobo au doigt et dont la mère se demande s'il n'est pas le Howard Campbell de sinistre réputation.
   
   Un beau jour il reçoit dans sa boîte aux lettres une missive émanant de l'American Legion, ainsi qu'un journal, le White Christian Minuteman, dirigé par le Révérend Docteur Jones, qui cumule les fonctions de docteur en chirurgie dentaire, et dont le cheval de bataille est la composante d'une haine envers les Juifs, les Noirs et les Catholiques. L'une des formules chocs de sa profession de foi réside en cette phrase lapidaire : La Croix-Rouge met du sang noir dans les veines des Blancs.
   
   Jones et ses séides, dont le Führer Noir ne tarissent pas d'éloges sur les prises de positions antérieures d'Howard Campbell jr et quelques temps plus tard, il rend visite à l'ancien espion en compagnie d'une femme sensiblement âgée, ses cheveux en attestent quoique son visage reste avenant, et qui se présente comme étant Helga. Helga est de retour. Un choc dans la vie d'Howard.
   
   
   Constamment sur le fil du rasoir, ce récit dans lequel le narrateur tente d'expliquer ses faits et gestes, ses prises de position, laisse un goût amer et en même temps explique que des Français pouvaient tout à la fois collaborer et résister, être dans la lumière tout en étant dans l'ombre.
   
   Il montre également que les Etats-Unis, qui se veulent le chantre de la démocratie peuvent aussi constituer un foyer fasciste à travers les nombreuses associations du Nord qui, tout comme le Ku Klux Klan dans le Sud, prêchent pour la suprématie de la race blanche. Les conseils qui sont largement distillés aux autres nations, européennes, africaines ou asiatiques devraient être déjà appliqués à l'intérieur même du pays.
   
   Ce roman écrit en 1961, révisé en 1966, n'a aucunement perdu de sa force et de son ambigüité, les hommes politiques actuels le prouvant largement, semant dans l'esprit naïf de certaines personnes l'ivraie.
   
   Les éditions Gallmeister rééditent ce roman le 18 août 2016, dans une nouvelle traduction de Gwylim Tonnerre, sous le titre originel de Nuit Mère. Une réédition fort bien venue de ce roman majeur dans l'œuvre de Kurt Vonnegut Jr, mais une nouvelle traduction s'imposait-elle ? Serait-ce à dire que Michel Pétris avait failli, que des coupures de texte avaient été honteusement pratiquées ? Que les éditeurs précédents également avaient absous cette pratique ? Il faudrait comparer les deux textes, ce que je ne ferai pas, n'étant pas anglophile et donc ne pouvant lire ce roman dans la version originale afin de me faire ma propre opinion.

critique par Oncle Paul




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Le Berceau du chat - Kurt Vonnegut

Plante contre plante
Note :

   Titre original : Cat's Cradle, 1963
   
   "Pensons au paradis que serait cette terre si les hommes étaient bons et sages."
   
   Ce livre est un récit fait à la première personne, par un personnage qui, étant jeune, avait voulu écrire le livre du "jour de la fin du monde". Ce jour, dans son idée, était celui où la Bombe atomique avait pulvérisé Hiroshima. Il désirait y raconter ce que faisaient ce jour tous les gens qui avaient un rapport avec la genèse de cet engin de mort. Il avait adressé dans ce but divers courriers à divers personnages et certains lui avaient répondu mais l'affaire avait cependant tourné court. Pourtant, il n'avait pas tort et il l'écrira, ce Livre de la fin du monde, mais ce sera bien plus tard et dans de tout autres circonstances.
   
   Revenons à sa première tentative. Le Dr Félix Hoenikker, inventeur de la bombe (dans le roman, du moins), étant décédé, il contacte ses enfants pour qu'ils lui racontent leur jour J, et le sien si possible, par ricochet car ils vivaient ensemble. Il parvient à en contacter deux sur trois. Puis, ayant retrouvé la trace du troisième, devenu Premier Ministre de l'ile de San Lorenzo, il s'y fait envoyer en tant que journaliste pour avoir l'occasion de le contacter et accessoirement, parce qu'il est tombé fou amoureux (sur simple photo) de Mona, la fille du dictateur.
   
   Sur l'ile de San Lorenzo domine une religion, le bokononisme, qui a secrètement converti toute la population bien qu'elle soit interdite (et férocement). Le narrateur nous annonce d'emblée qu'elle l'a converti lui aussi. Nous la découvriront au long du roman et vous verrez que c'est la plus étrange et la meilleure des religions (oui, elle m'a convertie également). Mais revenons à notre récit.
   
   En route, notre héros rencontre quelques autres visiteurs de l'ile et les deux autres enfants de Hoenikker qui s'y rendent également. Dès l'arrivée, rien ne se passe comme prévu pour personne et rien ne se passera jamais plus comme prévu...
   
   L'humour ironique de l'auteur fait merveille dans ce récit apocalyptique et l'on sait comme il aime souligner l'absurde.
   "Ces fortifications n'ont jamais été attaquées, et aucune personne sensée n'a d'ailleurs jamais avancé une raison pour laquelle elles pourraient l'être : elles n'ont jamais rien défendu. On dit que quatorze cents hommes sont morts en les construisant. La moitié d'entre eux, parait-il, ont été exécutés publiquement pour manque de zèle."

   (mais ça ne vous rappelle rien?)
   
   Vous devez absolument lire cet excellent livre, occasion pour K. Vonnegut, non seulement de nous amuser, mais aussi de nous rappeler ces évidences vitales dont l'homme n'arrive pas à tenir compte, depuis des millénaires qu'il est sur terre.
   
   "Et il n'y a pas plus de chat que de berceau.

critique par Sibylline




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Dieu vous bénisse, monsieur Rosewater ou R comme Rosewater - Kurt Vonnegut

La grosse galette !
Note :

   Titre original : God Bless You Mr Rosewater ou Pearls Before Swine 1965
   
   Auteur américain né en 1922 et décédé en 2007. Je le connaissais comme auteur de science-fiction que j’avais sûrement lu dans ma jeunesse. Ici changement de registre, on entre dans le domaine de la satire féroce, genre de pamphlet contre l’argent roi et les arrivistes de tous poils.
   
   Nous faisons connaissance du principal personnage de ce que l’auteur nomme "une fable", bien que nous soyons très loin de ce brave La Fontaine.
   
   Revenons à notre histoire, et donc à Eliot Rosewater, sa vie n’est pas rose tous les jours, mais il y a pire et il en est bien conscient ! Héritier de la dynastie des Rosewater, née à Rosewater dans le comté de Rosewater, Indiana. La fortune de la fondation du même nom est colossale :
   - Cette somme s'élevait à 87 472 033,61 dollars au 1er juin 1964, pour choisir une date. C'est ce jour-là qu'elle attira l'œil alerte d'un jeune avocat véreux nommé Norman Mushari. L'intéressante somme rapportait 3 500 000 $ par an, soit presque 10 000 $ par jour–dimanche compris.

   Donc pour résumer, ce brave homme n’a pas d’ennuis d’argent même s’il en distribue beaucoup. Il est marié à une superbe et adorable française et s’ils n’ont pas d’enfants, cela ne les trouble pas outre mesure pour l’instant.
   Il a, ce brave philanthrope, une passion secrète, être pompier bénévole !
   Ce qui vous en conviendrez est signe d’une certaine grandeur d’âme (ou si vous préférez d’une âme d’une grandeur certaine).
   Par contre, et c’est parfois pour ne pas dire souvent, et même très souvent, et même tout le temps, il a un amour immodéré pour la dive bouteille ! Et immodéré est un doux euphémisme !
   Ce qui parfois cause de graves ennuis et pose de gros problèmes, mais comme Eliot ne sert strictement à rien dans la bonne marche de la fondation, tout le monde s’en fout royalement et laisse Eliot cuver dans son coin.
   Mais les bonnes choses ont une fin…
   
   En effet (de manche), un jeune avocat marron et véreux, Norman Mushari voudrait bien mettre la main sur le magot. Pour cela plusieurs solutions, faire passer Eliot pour fou devant un tribunal, et comme il n’a pas de descendance, peut-être que… Une autre solution est la découverte d’une autre branche des Rosewater, un dénommé Fred, à Pisquontuit, dans l’état de Rhode Island, situé à l’autre bout des États-Unis. Cette famille est aussi pratiquement à l’autre bout de l’échelle sociale. Si chez Eliot on est très riche, chez Fred on serait presque très pauvre ! Alors la proposition de Norman Mushari de tenter de s’approprier la fortune des Rosewater est plus que la bienvenue.
   
   Des personnages souvent désopilants dans un monde baroque où pour certains l’argent n’a pas encore tué tous sentiments humains. Eliot malgré ses défauts est un souffle rafraîchissant dans un monde impitoyable.
   
   Un livre qui n’est pas uniquement amusant, il est beaucoup plus que cela, c’est un constat lucide sur la société ultra-libérale américaine.
   
   Une découverte.
   
   
   Extraits :
   
   - Ainsi, une poignée de citoyens rapaces en vient-elle à contrôler tout ce qui en valait la peine en Amérique. Ainsi, le système de classe américain, barbare, insensé, parfaitement inadéquat, inutile et dépourvu d'humour fut créé. Des citoyens sans histoire, honnêtes et travailleurs, furent qualifiés de sangsues s'ils venaient à réclamer un salaire décent.
   
   - Tout le reste n'était que trous à rats, taudis, alcoolisme, ignorance, idioties et perversions, car tout ce que le comté de Rosewater comptait de sain et actif et intelligent fuyait la capitale
   
   - Ses yeux faisaient partie de l'attirail standard de la folle américaine aisée -des yeux de bijoux fantaisie, de synthétiques saphirs étoilés derrière lesquels clignotent des loupiotes de sapin de Noël.
   
   - Les fils de suicidé songent souvent à se tuer vers la fin de la journée, quand leur taux de glycémie est bas. Et ainsi en allait-il de Fred Rosewater lorsqu'il rentra du travail.

critique par Eireann Yvon




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Le Breakfast du champion ou le petit déjeuner des champions - Kurt Vonnegut

Imbroglio d'auteurs de SF
Note :

   Titre original : Breakfast of Champions, or Goodbye, Blue Monday, 1973
   
   Un livre avec des dessins. J'adore ! Qui a dit que c'était les seuls à mon niveau ? En tout cas, en l’occurrence, il n'y aurait pas de quoi rougir, car il vaut mieux avoir l'esprit plutôt ouvert et délié pour comprendre le maximum de tout ce qu'il y a dans ce roman foisonnant et aux multiples niveaux. Quant aux dessins, pour en revenir à eux, ils sont de l'auteur lui-même qui aimait bien utiliser ses dons graphiques. Tout au long de ce récit, le narrateur tient à expliquer les choses dans le détail même pour ce que tout le monde connait (comme le principe de l’arme à feu, par exemple) et les dessins y aident. On en vient à imaginer un prof extraterrestre expliquant le monde terrien à de jeunes E.T. Il faudra attendre la fin du roman pour s'assurer qu'il n'en est rien et ne donc, plus bien saisir le sens de cette façon de faire. Du moins, en ce qui me concerne.
   
   Le narrateur est un écrivain de la cinquantaine du nom de Philboyd Studge. Ecrivain médiocre,"Mon ami Knox Burger me disait l'autre jour d'un roman qu'il paraissait aussi indigeste que s'il avait été écrit par Philboyd Studge". Il a lui même créé l'écrivain médiocre Kilgore Trout, qu'on avait déjà croisé dans "Abattoir 5" et que l'on retrouvera encore dans "Timequake" et "Galapagos" (mais dans ces trois cas, ce sera Vonnegut qui le créera). Ce personnage est donc quelqu'un d' important dans l’œuvre de Vonnegut. On a beaucoup dit qu'il représentait Theodore Sturgeon* (trout truite, sturgeon esturgeon) mais il serait bien léger de ne pas voir tout ce qu'il y a aussi de Vonnegut en lui. Ce Trout est un écrivain de SF qui a beaucoup été publié, mais peu lu. Il réussit ce paradoxe en étant édité par une maison de livres pornographiques qui n'utilisent ses œuvres que pour mettre un peu de texte entre les photos... Trout s'y est résigné mais cet arrangement ne lui vaut qu'un maigre salaire qui lui permet à peine de vivre. Aussi est-il très surpris quand il reçoit une invitation à être le conférencier d'honneur d'une réunion artistique, ayant été présenté comme "le plus grand auteur américain" par le milliardaire local, sponsor de l'évènement, totalement inculte et qui a fait glisser son enthousiasme des photos vers les textes. On appelle cela une sublimation, il me semble.
   
   L'évocation des œuvres de Trout rappelle au lecteur la richesse de l'imagination débridée de l'âge d'or de la SF. C'est à peine exagéré et on se régale. Ce temps-là me manque, les auteurs savaient ce qu'inventer veut dire et ne reculaient devant rien. On rencontre aussi quelques idées que K. Vonnegut a lui-même utilisées dans d'autres romans. Bref, notre Kilgore Trout se rend donc sur place, mais en stop, ses moyens ne lui permettant rien d'autre, et il y va bien décidé, une fois au micro, non pas à caresser l'auditoire dans le sens du poil, mais à leur crier toute la misère dans laquelle les écrivains se débattent. Et a la leur montrer aussi, en se présentant, maigre, crotté (au sens propre d'ailleurs, suite à une pénible péripétie du voyage) et dans une tenue aussi minable que ridicule. Le périple donnera lieu à des rencontres pas banales qui nous seront racontées.
   
   La ville où il se rend est celle de Dwayne Hoover, vendeur de voitures "fabuleusement rupin" pour sa part. Rupin mais obèse, multidivorcé et surtout, en train de perdre la raison sans que personne ne s'en rende compte. Nous allons le suivre pendant plusieurs jours, connaître qui il rencontre ou côtoie, et constater l’aggravation de son comportement erratique.
   
   Contrairement à ce que dit ma quatrième de couverture (il y a eu plusieurs éditions), la rencontre ne se fait qu'à la fin du livre, mais elle sera explosive.
   
   Le style (celui de Philboyd Studge, donc, réputé ennuyeux) se veut assez objectif, ne répugne pas aux explications détaillées, aux listes et aux caractéristiques techniques (incluant la taille du pénis), et étonne constamment le lecteur. La couleur de peau est toujours annoncée. Peut-on mieux dire que chaque couleur implique une position ?
   
   Kurt Vonnegut aborde comme toujours les sujets qui lui tiennent à cœur. Ici, la pollution et l'écologie, le racisme, la religion (nous aurons plusieurs mythe originaux de la création), la création littéraire, l'art. Il expose dans ses romans, et celui-ci particulièrement, une version simplifiée de sa vision du monde. C'est une vision désabusée qu'il présente sans concession mais en choisissant le ton de l'humour, cette "politesse du désespoir".
   "Il se trouvait sur cette planète abimée tout un lot de "Communistes". Ceux-ci avaient une théorie selon laquelle tout ce qui pouvait rester de la planète devait être partagé plus ou moins également entre tous ceux qui n'avaient jamais demandé, après tout, à vivre sur une planète perdue. Et, pendant ce temps, les bébés ne cessaient pas d'arriver, vagissant et gigotant, et poussant des cris pour avoir du lait.
   En certains endroits, on voyait des gens essayer de manger de la boue ou de sucer des cailloux, tandis qu'à quelques pas des bébés étaient en train de naître.
   Et ainsi de suite.
   Le pays de Dwayne Hoover et de Kilgore Trout, où l'on ne manquait encore de rien, était opposé au communisme. On y estimait que les Terriens bien nantis ne devaient pas être contraints de partager avec d'autres, à moins qu'ils n'en aient envie, et la plupart n'en avaient pas la moindre envie.
   Ainsi, personne ne les y obligeait.
   Tout le monde, apparemment, en Amérique, agrippait tout ce qu'il pouvait et s'y cramponnait. Certains Américains étaient réellement très forts à ce jeu du prends-tout-et-cramponne-toi. Si bien qu'ils se trouvaient fabuleusement rupins. Et d'autres ne parvenaient même pas à mettre la main sur le minimum vital."

   
   Un roman riche et qui suscite ma sympathie.
   
   
   * En clin d’œil, Philip José Farmer quant à lui a publié "(Le Privé du cosmos" sous le pseudonyme de Kilgore Trout
   ** A noter à ce propos la présence dans ces pages de Rabo Karabekian, le peintre de "Barbe bleue". C'est un peintre abstrait à succès et il fait dans un bar, face à des gens qui l'accusent d'être un fumiste, une déclaration de foi sur l'art moderne qui bouleverse le narrateur.
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critique par Sibylline




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Satire sociale décalée
Note :

   Personnage secondaire dans "Abattoir 5", Kilgore Trout est au centre de l'intrigue du "Petit déjeuner des champions". Ce septième roman de Kurt Vonnegut en constitue même la biographie au moment où sa carrière d'écrivain de science fiction semble vouloir s'envoler. Car jusque-là Trout a eu beau être prolixe (117 romans et 2000 nouvelles) il n'a publié que dans d'obscures revues... pornographiques ; il a toutefois un unique fan, Eliot Rosewater, lequel s'avère richissime et l'invite à participer à un festival artistique dans le Midwest américain. Et c'est à Midland City qu'il va croiser la route de Dwayne Hoover, un notable de cette bourgade qui s'est élevé grâce à son activité de vendeur de voitures et qui est en train de perdre la tête. A ce dernier titre, la rencontre entre Trout et Hoover sera déterminante pour la santé mentale du second...
   
    Voilà en quoi "Le petit déjeuner des champions" est l'histoire d'une rencontre entre deux hommes, comme il est indiqué dans la quatrième de couverture. Plus précisément le roman se structure autour de deux récits convergents l'un vers l'autre, auxquels viendra finalement se greffer celui de l'auteur lui-même, tel un créateur tout puissant ayant droit de vie et de mort sur ses personnages. Le tout est délicieusement azimuté, et pas seulement à cause de cette structure improbable. Car les interventions de Kilgore Trout sont autant de réflexions sur tout et n'importe quoi, sur sa vision de la vie aux Etats-Unis (enfin de sa vie...), sur sa carrière d'écrivain et certaines des histoires qu'il a écrites et que l'on aimerait bien pouvoir lire un jour (par exemple celle de ce scientifique qui découvre le moyen de se reproduire dans le bouillon de poule), le tout étant abondamment illustré de dessins qui viennent mettre l'accent sur certains thèmes évoqués. Quant aux passages consacrés à Dwayne Hoover ils prennent la forme de tranches de vie venant diagnostiquer sa folie progressive, laquelle est intimement liée à l'état de la société dans laquelle il vit.
   
    Tout cela est inénarrable (les éclats de rire sont fréquents) et d'une grande originalité. De plus, sous l’œuvre décalée qu'est "Le petit déjeuner des champions", se cache également une satire sociale tout aussi pertinente que glaçante. Il s'agit donc d'un autre excellent roman de Kurt Vonnegut que l'on peut découvrir aujourd'hui dans une nouvelle traduction, quarante ans après la première éditée au Seuil (Le breakfast des champions, 1974).

critique par Philémont




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Gibier de potence - Kurt Vonnegut

Soubresauts post – Watergate
Note :

   Titre original : Jailbird , 1979
   
   Ecrit en 1979, Kurt Vonnegut s’appuie sur ce qu’on a communément appelé "le Watergate" pour nous narrer une histoire... forcément déjantée. Forcément.
   
   Il s’appuie aussi sur la fameuse école de "Harvard" et aux produits qui en sortent, les "Harvardiens", qui gravitent au plus près du pouvoir fédéral américain et qui entouraient notamment Nixon au moment du Watergate.
   
   Apparait un personnage apparemment régulièrement convoqué par Kurt Vonnegut, "Kilgore Trout", qui côtoie le personnage principal, Harvardien raté ; Walter F. Starbuck.
   
   Règlons le cas de Kilgore Trout : "Il crée le personnage de Kilgore Trout, auteur de science-fiction raté, allusion parodique à l'auteur Theodore Sturgeon. Il apparaît dans plusieurs romans et finira par obtenir les plus grands honneurs dans Breakfast of Champions."
   Kilgore Trout n’aura pas un grand rôle dans "Gibier de potence". Non, le grand rôle c’est pour Walter F. Starbuck. Et voilà ce qu’il en est :
   « ... Et Mille Neuf Cent Treize me fit don de l’existence. Et Mille Neuf Cent Vingt-Neuf bousille l’économie américaine. Et Mille Neuf Cent Trente et Un m’expédia à Harvard. Et Mille Neuf Cent Trente – Huit me dégota mon premier job au gouvernement fédéral. Et Mille Neuf Cent Quarante – Six me donna une épouse. Et Mille Neuf Cent Quarante – Six me donna un fils ingrat. Et Mille Neuf Cent Cinquante – Trois me vida du même dit gouvernement fédéral.
   Oui, ainsi habillé-je de majuscules les années comme si c’étaient des noms propres.
   Et Mille Neuf Cent Soixante – Dix me donna un boulot à la Maison – Blanche de monsieur Nixon. Et Mille Neuf Cent Soixante – Quinze m’expédia en prison pour participation dérisoire aux scandales politiques américains collectivement baptisés "Watergate".»
   

   Et donc, effectivement, Walter F. Starbuck fut un communiste raté, un conseiller de Nixon tout aussi raté qui va se faire épingler à contre-temps dans le cadre du scandale. Il n’a pas grand-chose à voir là-dedans, juste au mauvais endroit au mauvais moment.
   
   En fait d’histoire, c’est surtout l’occasion pour Kurt Vonnegut de faire connaître ses opinions sur différents sujets qui touchent à l’humanité, à l’Amérique et à son destin que Kurt Vonnegut n’envisage visiblement pas florissant...
   
   Lire Kurt Vonnegut, c’est d’abord accepter de se faire trimballer, d’écouter les considérations d’un déçu de l’humanité et de l’Amérique.

critique par Tistou




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Galapagos - Kurt Vonnegut

Un Million d’années plus tard...
Note :

   Titre original : Galapagos, 1985
   
   Qu’est-ce qui n’est pas bizarre avec Kurt Vonnegut ? Je vous le demande... Le monsieur a l’art et la manière de se foutre du monde tout en mettant en perspectives de gros sujets bien lourds. Ça ne manque pas avec "Galapagos", bien sûr.
   De quoi est-il question ? Ni plus ni moins de l’extinction de l’humanité, en 1986.
   "C’était il y a un million d’années, "en l’an de grâce 1986". Un petit groupe de naufragés du paquebot Bahia de Darwin s’était réfugié sur l’île de Santa Rosalia, dans l’archipel des Galapagos. A peu près au même moment, un mystérieux virus décimait les habitants de la planète. Mais les rescapés du Bahia de Darwin, la "deuxième arche de Noé", étaient épargnés..."
   

   Mais pas que de ça. Oh non ! Kurt Vonnegut se moque littéralement de Darwin (enfin se moque-t-il ?) et fait part de ce qu’il considère comme le principal handicap des humains (avant qu’ils soient décimés donc), j’ai nommé : la taille de leur cerveau. Trop gros, trop important.
   
   Heureusement une nouvelle race va se développer sur l’île de Santa Rosalia, dans l’archipel des Galapagos. Au cerveau dieu merci de taille plus réduite. Et plus apte à nager pour survivre en attrapant les poissons, les mains vont devenir des espèces de nageoires... bref, Kurt Vonnegut nous fait une démonstration d’évolution de l’espèce, toute darwinienne.
   
   Mais l’essentiel du roman se déroule en 1986, en Equateur, d’où doit s’élancer le gratin des célébrités mondiales à bord du paquebot Bahia de Darwin pour sa croisière inaugurale ; "Nature : la Croisière du Siècle". Manque de chance, tout va mal en Equateur – et un peu partout d’ailleurs – tout vient à manquer pour la population locale, et notamment la nourriture, et c’est le moment que choisit le Pérou pour ouvrir des hostilités avec l’Equateur.
   Personne ou presque ne se présente à l’embarquement, hormis un curieux condensé de je n’ose pas dire humanité.
   
   L’histoire après est d’une improbabilité totalement assumée, comme souvent (toujours ?) avec Kurt Vonnegut, mais prétexte à philosophie ou réflexions sociétales, l’air de rien.
   
   C’est totalement bizarre. Ca peut en être irritant parfois. Mais au moins nous savons que nous sommes voués à l’extinction et que, peut-être, une poignée d’individus survivra quelque part et refondera une nouvelle race (espèce ?). C’est la vision de Kurt Vonnegut. Désabusée et sans beaucoup d’espoir.

critique par Tistou




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Barbe-Bleue - Kurt Vonnegut

Portrait de l'artiste en vieux schnock
Note :

   Titre original : Bluebeard, 1987
   
   Avant-dernier roman de l'auteur américain trop souvent catalogué comme auteur de science-fiction, "Barbe-Bleue" est un roman léger et ironique qui reprend en passant le conte de Charles Perrault. Mais son intérêt vient plutôt de l'incursion dans l'univers de la peinture et d'une thématique importante chez Vonnegut : la dénonciation de la guerre.
   
   Le livre se présente comme "une autobiographie bidon" et comme un chantier d'écriture. Rabo Karabekian*, né en 1916 d'immigrés arméniens et fier de ses origines, raconte en même temps son passé et son présent, les deux fils du récit s'entremêlant à souhait pour accentuer le côté maladroit et comique du narrateur. Karabekian s'est installé à Long Island dans une vaste propriété longeant la mer, sa vaste demeure côtoie un hangar à pommes de terres fermé de sept cadenas et où ses deux hôtes aimeraient bien jeter un coup d'œil, à savoir Paul Slazinger — un écrivain peu prolifique... — et Circé Berman qui multiplie les gros tirages sous le pseudo de Polly Madison. Cette veuve de quarante ans qui s'est pratiquement imposée chez le vieux Karabekian ne porte pas un tel prénom de magicienne pour rien : c'est bien sûr elle qui le convaincra d'ouvrir son hangar...
   
   Des tableaux, s'il y en a beaucoup chez Karabekian, c'est qu'il a fait carrière dans le dessin et la peinture. Jeune garçon, il est déjà assez doué pour fournir le journal local qui lui demande des dessins pour illustrer l'actualité. Bientôt, il se retrouve à New York auprès d'un maître de l'illustration réaliste, lui aussi d'origine arménienne, et qui a américanisé en Gregory son patronyme Gregorian. Naturellement le jeune homme de dix-huit ans tombe aussitôt amoureux de Marilee, la jeune secrétaire et maîtresse de l'artiste. Mais, interdit bien plus grave aux yeux du maître, les tourtereaux passent leur temps au MOMA, bravant l'interdiction qui leur était faite d'admirer l'art moderne et contemporain.
   "Je me moque comme de ma première chemise de savoir quels tableaux vous avez regardés, reprit-il. Tout ce que je vous demandais, c'était de ne pas payer vos respects à une institution qui s'imagine que les barbouillis, les éclaboussures, les bavures, les pâtés, les dégoulinades et autres vomis d'une bande de fous, de dégénérés et de charlatans constituent de grands trésors artistiques que le monde entier se devrait d'admirer."
   

   Quelques années plus tard, notre jeune barbouilleur fréquente et imite les expressionnistes abstraits, à commencer par Jackson Pollock. D'autres noms seront cités : Rothko et Arshile Gorky, par exemple. Notre autobiographe se souvient avec ironie de ses propres toiles, telle Bleu Windsor numéro dix-sept. Achetée par une grosse société de Manhattan, elle eut le tort de se décomposer, tandis que sa Rhapsodie hongroise numéro six achetée par le Guggenheim se désagrégea dans les réserves ! Après sa période abstraite, le génie venu d'Arménie aurait bien été capable de revenir à la figuration à l'hyperréalisme comme Dan Gregory le lui avait imposé d'emblée.
   
   Pollock, Rothko, Gorky : tous eurent une fin tragique. Le narrateur insiste sur ce point comme il revient sans cesse sur la tragédie que fut la guerre (et l'on sait que l'auteur lui-même en a été très marqué, cf. Abattoir 5). Les parents de Rabo Karabekian étaient de miraculeux survivants du génocide arménien. Lui-même participa à la Seconde guerre mondiale et après avoir dirigé une section de camouflage — une activité toute faite pour des peintres — il perdit un œil à la fin de cette guerre où Slazinger fut lui aussi gravement blessé. Quant aux voisins de Karabekian, le père a fait la Corée et son fils a trouvé la mort au Vietnam. On ne s'étonnera donc pas que l'œuvre majeure de l'artiste arménien soit une immense fresque sur les soldats de 1945. Par ailleurs cette insistance sur la guerre dévoile le pacifisme et l'antimilitarisme de Vonnegut, valeurs qui se retrouvent dans son essai ultime, "Un homme sans patrie".
   
   On pourra regretter que le débat entre abstraction et figuration ne donne pas lieu à de savantes discussions, mais il reste que ce roman vaut par son caractère enjoué, si bien que le lecteur finit par estimer cette œuvre plus qu'il ne l'aurait cru au fil des pages.
   
   
   * Personnage déjà rencontré dans "Le petit déjeuner des champions"

critique par Mapero




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Abracadabra - Kurt Vonnegut

De la Science-Fiction ? Non pas
Note :

   Titre original : Hocus Pocus, 1990
   
   Etrange auteur que Kurt Vonnegut et si difficile à classer. Science-Fiction ? Non. Pas là en tout cas. Prospective ? Sûrement. Avec les libertés, les exagérations, qu’autorise le format du roman. Franz Kafka pas vraiment loin en fait.
   
   Disons que dans "Abracadabra", comme dans d’autres ouvrages, Kurt Vonnegut se plait à mêler des problématiques contemporaines, réelles, avec de la pure prospective, poussée souvent au paroxysme, voire à l’absurde. Kafka pas loin, je l’ai dit...
   
   Comme dans d’autres ouvrages aussi, Kurt Vonnegut construit son récit dans une sorte "d’épluchage de l’oignon", dont on enlève couche après couche pour se rapprocher du centre. Kurt Vonnegut procède ainsi, souvent d’ailleurs en pré-annonçant ce qui va suivre ; la mort de tel ou tel, une catastrophe,... mais en progressant doucement, avec beaucoup de digressions. Il en profite d’ailleurs pour faire état de ses idées et régler des comptes avec notre société moderne et ses inhibitions ou morales au rabais qu’elle érige en tables de la loi (particulièrement aux USA).
   
   De quoi est-il question ici ? D’abord Kurt Vonnegut situe l’action en 2001 (écrit en 1990). Les conservateurs sont au pouvoir. Un rescapé du Vietnam est parvenu à rebondir comme éducateur dans une simili-Université (un truc bizarre réservé à des exclus de l’Enseignement supérieur) grâce à ses relations durant la guerre du Vietnam avec un officier américain de haut rang. Mais il se fait peu à peu mettre au ban, puis exclure, de par son attitude "négative", peu conforme à l’esprit "conservateur" au pouvoir et notamment à la tête de l’école en question.
   
   Il finit par être engagé comme éducateur de la prison voisine – dirigée depuis peu par des Japonais (qui rachèteraient tout dans le pays !) – puis par être lui-même emprisonné, soupçonné qu’il est de complicité vis-à-vis d’une gigantesque évasion qui a lieu dans cette prison.
   
   En fait ce n’est pas tant "l’histoire" (si c’en est une) qui importe mais plutôt ce qu’elle permet de faire passer comme messages, d’afficher comme opinions.
   
   Un peu iconoclaste, beaucoup désabusé... Kurt Vonnegut quoi.

critique par Tistou




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Le petit oiseau va sortir - Kurt Vonnegut

374 pages = quatorze nouvelles
Note :

   Titre original : Look at the birdie, 2009
   
   Un recueil de quatorze nouvelles inédites de l’auteur américain Kurt Vonnegut. Ces textes datent des années 1950, époque où Kurt Vonnegut se lançait dans l’écriture et commençait à publier des récits dans des magazines. Il s'agit d'un jeune homme d'une trentaine d'années qui a connu l'horreur : le suicide de sa mère, une seconde guerre mondiale et les prisons allemandes. Pourquoi ces indications ? Pas pour meubler et faire des lignes, rassurez-vous. Mais parce justement ces nouvelles sont inscrites dans le contexte des années 50. L'auteur y apporte un regard franc, désenchanté et sans concession.
   
   Je ne vais pas vous détailler les quatorze nouvelles. Il s’agit d’un recueil où l’humour, le loufoque et la fantaisie servent de palette pour brosser le portait d'un pays et "de son petit peuple de laissés-pour-compte, de dépressifs, d'introvertis, d'opportunistes". Le sourire s'estompe et laisse place au goût amer d'un douloureux constat. Toutes ces nouvelles ont un point commun, elles amènent le lecteur à se poser des questions.
   
   Dans Confido, un employé banal invente un objet qui contient toutes nos pensées même les plus basses ou celles qui sont inavouables. Il espère devenir millionnaire en le vendant. Ira-t-il jusqu’au bout de son projet ?
   
   Avec Fubar, un employé dépressif a son bureau au fin fond d’un gymnase où il ne voit jamais personne. Sa vie va changer avec l’arrivée d’une secrétaire.
   
   Ed Luby’s Kay Club m’a donné des frissons dans le dos ! Une ville sous l’emprise d’un seul homme riche et puissant. La police, les juges travaillent pour lui. Cette nouvelle dégage une tension qui va en crescendo.
   
   Dans les gentilles petites créatures, la science-fiction se fait une place dans le quotidien d’un homme. Il découvre dans un objet 6 petits humains.
   
   Je ne sais si certain(e)s d’entre vous se souviennent de la série "La quatrième dimension" et de ses épisodes d’une vingtaine de minutes en noir et blanc. Après chaque épisode, il me fallait du temps pour reprendre pied avec la réalité. Il s’est produit la même chose avec ces nouvelles où l'étrange a une part non négligeable.
   
   Donc si vous voulez vous confronter aux limites de l'absurde et du réel, un seul conseil : lisez-le !

critique par Clara et les mots




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Un homme sans patrie - Kurt Vonnegut

Règlement de comptes
Note :

   Titre original : A Man Without a Country
   
   Et puis j'ai aussi lu un premier Vonnegut. Un homme sans patrie. (Ça ne se présente pas comme un recueil d'articles mais comme un essai personnel, un livre d'humeur contre GW Bush et l'air du temps) :
   => 3 étoiles
   => Règlement de comptes
   
   "J'ai eu quatre-vingt-deux ans le 11 septembre 2004" annonce l'écrivain au milieu de cet ensemble de confessions, de souvenirs et de considérations morales et de traits visant George W Bush et sa politique. L'humour décalé et les plaisanteries douteuses peuvent ne pas faire recette !
   
   C'est surtout la charge contre le président qui mentit pour attaquer l'Irak qui peut encore aujourd'hui emporter l'adhésion du lecteur français. D'abord George W Bush s'est emparé du pouvoir fédéral "par un coup d'Etat à la Mickey Mouse". Puis il "s'est entouré de la crème des étudiants médiocres qui ne connaissent ni l'histoire ni la géographie" ainsi que de "psychopathes" avec comme résultats des guerres — "une espèce de show télévisé" — et l'effondrement de la réputation du pays, déjà mise à mal par l'expédition au Vietnam. Par opposition à W, le modèle du grand président serait Abraham Lincoln, non pas pour ce que vous croyez — l'abolition de l'esclavage — mais une diatribe contre son prédécesseur Polk qui attaqua le Mexique en 1848.
   
   "J'étais écrivain en 1968"
... Descendant d'immigrés allemands, Vonnegut nous rappelle ce que représenta "Abattoir 5" pour lui, le bombardement de Dresde auquel, prisonnier des nazis, il survécut par chance. Son écrivain préféré semble être Mark Twain entre autres raisons parce qu'il rédigeait à la machine à écrire et que lui, Vonnegut, peste contre les ordinateurs, les imprimantes et les mails, lui qui, il y peu de temps encore, allait poster ses tapuscrits pleins de fautes à l'intention d'une dactylo réparatrice. Mais il n'y a pas que l'informatique a avoir tout gâché.
   
   Le rêve américain s'est transformé en cauchemar par addiction non pas aux substances illicites mais à la consommation de pétrole, "une défonce irrésistible" qui ne va pas tarder à produire le chaos. "Oui, et nous approchons à présent des dernières doses... Toutes les lumières vont s'éteindre. Plus d'électricité." Le monde se remplira de "cadavres de machines"... Suit tout un chapitre pour évoquer les premières Saab générant au démarrage "un écran de fumée digne d'un destroyer pendant un combat naval". C'était au temps où Vonnegut était concessionnaire Saab dans le Massachusetts... "J'en suis venu à dire du mal des ingénieurs suédois et c'est comme ça que je me suis fait carotter le prix Nobel".
   
   Derniers conseils de Vonnegut : chassez le point-virgule, lisez des livres, et "lisez le journal tous les matins". Du moins celui qu'on imprime encore sur du papier...

critique par Mapero




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Pauvre Surhomme - Kurt Vonnegut

Idée récurrente
Note :

   Titre original : Harrison Bergeron, 1961
   
   "On était en 2081 et tous les hommes étaient enfin égaux. Non seulement devant Dieu et devant la loi, mais égaux dans tous les domaines. Nul ne pouvait se targuer d'être plus malin qu'un autre ; nul ne pouvait se targuer d'être plus beau qu'un autre, ni d'être plus fort ou plus rapide."
   
   Vers la fin des "Sirènes de Titan", quelques pages sont consacrées à nous raconter un monde où la population a choisi qu'aucun de ses membres ne soit supérieur aux autres dans quelque domaine que ce soit. Ainsi les forts se lestent-ils de sacs de plomb pour se handicaper etc. Cela est fait et reçu comme une politesse, une sorte d'acte-citoyen, comme on dit maintenant. Cela m'avait semblé plus absurde encore que le reste du roman (car quelle limite y a-t-il ? Pourquoi, pour rester dans le domaine de la force, par exemple, ne pas tous être paralysés?) et, de la façon dont c'était raconté, on ne pouvait pas savoir ce exactement ce que pensait l'auteur.
   
    Mais l'idée devait l'intéresser car deux ans plus tard, il publiait cette nouvelle, parue dans un magazine sous le titre "Harrison Bergeron". Cette fois, les gens (conditionnés ou non) ne choisissent pas d'eux mêmes de se réduire uniformément à la médiocrité, cela est imposé de force par la loi ; et le modus operandi est plutôt impitoyable. Et malheureusement pour lui, c'est dans ce monde qu'est né Harrison Bergeron, tellement supérieur dans absolument tous les domaines qu'il est bien effectivement un surhomme, et qu'il subira de ce fait une oppression monstrueuse.
   
   Je pense, pour ma part, que Vonnegut réfléchissait sur ce que nous appelons le nivellement par le bas et qui peut être le corollaire de l'égalité et même de la démocratie. Un piège dont on peut encore moins contester le risque que lorsqu'il a soulevé la question. Et aussi, cette volonté égalitaire peut-elle être une manifestation de l'envie, de la jalousie des médiocres ? Le bel idéal n'en contient-il pas au moins une part ? Ou ne risque-t-il pas d'être récupéré et détourné par eux ?
   
   Le traitement de "Harrison Bergeron" est bien différent de celui des "Sirènes de Titan". La nouvelle est très courte -même pas 10 pages- simpliste et brutale. Etait-ce pour correspondre au lectorat de ce magazine ? je l'ignore. Etait-ce parce que K. Vonnegut voulait juste jouer avec le concept, mais sans se lancer dans une œuvre trop littéraire ? Possible. En tout cas, les deux versions ne font pas doublon.
   
   En anglais, on retrouve cette nouvelle dans le recueil "Welcome to the Monkey House", malheureusement pas traduit en français ; seul "Harrison Bergeron" l'a été, sous le titre "Pauvre surhomme" pour une des anthologies du Livre de Poche "Histoires de", en l'occurrence "Histoires de demain" consacrée à la description de mondes futurs. Plus édité, mais facile à trouver chez les soldeurs. 36 volumes, cela me donne envie de me lancer dans une collection, mais non ! Restons raisonnable.
   
   
   PS : On trouve aussi dans cette nouvelle quelque chose qui peut être une version de la fameuse énergie "Volonté Universelle" des "Sirènes de Titan".
   "Puis, neutralisant la force de la gravité par la seule puissance de leur volonté et de leur amour, ils restèrent suspendus en l'air, au-dessous du plafond, et ils s'embrassèrent pendant longtemps, très longtemps."

critique par Sibylline




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