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Auteur du mois d'avril & mai 2016
Roberto Bolaño

   Nous sommes passés en Amérique du Sud pour retrouver ce poète-romancier qui a tant voyagé que l'on ne sait pas toujours quand il était où, qui se voulait poète et a connu la gloire par ses romans auxquels il n'accordait qu'un rôle de gagne-pain... La vie est ainsi faite.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AVRIL & MAI 2016
   
    Roberto Bolaño est né à Santiago en 1953 d'un père chauffeur routier (et boxeur) et d'une mère enseignante
   
    A 15 ans, il part à Mexico avec sa famille, il reviendra au Chili en 1973 soutenir le régime de Salvador Allende, mais très vite, c'est le coup d'État de Pinochet. R. Bolaño est emprisonné, mais rapidement libéré par deux anciens camarades de classe, gardiens de prison.
   
    Jusqu'à la fin des années 80 il se déplace entre le Chili, le Mexique, le Salvador, la France et l'Espagne. Il vit de petits métiers comme plongeur, gardien de camping, groom et éboueur, et écrit la nuit. Il se marie et a deux enfants.
   
   Il a toujours écrit de la poésie, il se considére avant tout comme un poète, mais il estime que les romans lui permettront de faire vivre sa famille.
   
    Actuellement, ce sont surtout ses romans qui ont valu la reconnaissance à Roberto Bolaño.
   
   Il a obtenu le prix Herralde en 1998 et le prix Romulo-Gallegos en 1999. Pratiquement tous ses romans sont traduits en français, chez Christian Bourgois.
   
    Il est mort prématurément (maladie) en 2003 et a obtenu à titre posthume le National Book Critics Circle Award de la Fiction pour son roman "2666". .

Bibliographie ici présente

  Étoile Distante
  Monsieur Pain
  Amuleto
  La littérature nazie en Amérique
  Des putains meurtrières
  Le Troisième Reich
  La Piste de glace
  Appels téléphoniques
  Les Détectives sauvages
  Trois
  Un petit roman lumpen
  2666
  Le Gaucho insupportable
 

Étoile Distante - Roberto Bolaño

Alberto disparu, Carlos retrouvé
Note :

   L'action d' «Étoile distante» commence à Concepcion, dans le sud du Chili, au temps du bon docteur Allende. Le narrateur, anonyme, est étudiant et poète. Ses amis aussi. Ils fréquentent les ateliers de poésie de Juan Stein et de Diego Soto. C'est ainsi qu'ils font la connaissance de la figure centrale du récit, Carlos Wieder, également appelé Alberto Ruiz-Tagle : on ne dispose pas d'explication à cette double identité, si ce n'est que cela renforce le mystère du personnage qui est à la fois poète autodidacte et aviateur confirmé. Il réalise des actions poétiques avec son avion, écrivant les poèmes dans le ciel comme la patrouille de France tisse des drapeaux tricolores, tandis que les amis du narrateur, la Grosse Posadas, Bibiano O'Ryan et les autres, s'interrogent sur les vrais talents de poète.
   
    Extrait : « Au début les apparitions de Wieder furent timides, puis sous l'effet de la franchise caractéristique des soldats et des honnêtes hommes qui savent reconnaître une œuvre d'art quand ils en voient une, même s'ils ne la comprennent pas, ses prestations se multiplièrent à l'occasion de cérémonies et de commémorations. Sur l'aéroport de Tencas, pour un public composé de hauts officiers et d'hommes d'affaires accompagnés de leurs familles respectives —les filles à marier se mouraient pour Wieder et celles qui étaient mariées se mouraient de tristesse—, il dessina, quelques minutes seulement avant que le nuit emporte tout, une étoile, l'étoile de notre drapeau, brillante et solitaire sur l'horizon implacable. Peu de temps après, devant un public bigarré et démocratique qui allait et venait sous les bâches de fête de l'aéroport militaire de El Condor, il écrivit un poème qu'un spectateur curieux et lettré qualifia de lettriste. (Plus exactement: avec un début qu'Isidore Isou n'aurait pas désavoué et une fin inédite digne du Saranguaco de Nicanor Patra). Dans un des vers il était question de manière voilée des sœurs Garmendia. Il les appelait "les jumelles" et évoquait un ouragan et des lèvres. Et même si, immédiatement après, il se contredisait, quiconque le lisait attentivement ne pouvait que les considérer comme mortes.»
   
   La vérité est que Carlos Wieder est aussi un criminel, un serial killer, doublé d'un photographe : il fait des clichés de ses victimes pour une exposition qui tourne au cauchemar. Les sœurs Garmendia figurent au nombre des victimes, Véronica et Angélica. Après l'exposition photographique, Carlos Wieder disparaît. La justice n'étant pas parvenue à le retrouver et à le juger ; les années passent, le narrateur et ses amis s'efforcent vainement de retrouver sa trace dans diverses publications poétiques latino-américaines. Les rumeurs se multiplient : on l'aurait vu dans le salon d'une certaine Rebeca qui trouve mollassons les soudards de Pinochet, on l'aurait vu dans les rangs de telle guérilla d'Amérique centrale. Il aurait produit un wargame introuvable sur la Guerre du Pacifique. Le narrateur perd aussi la trace de Juan Stein. Ayant émigré en Europe, le narrateur apprend par Bibiano que Diego Soto, l'autre animateur d'atelier poétique, devenu traducteur et universitaire réputé, est assassiné en pleine gare de Perpignan.
   
    La quête se poursuit en Europe jusqu'au jour où, en Catalogne, un as de la police dénommé Abel Romero, jadis emprisonné sous la dictature, et maintenant recruté par un mystérieux chilien, apparaît providentiellement dans la vie du narrateur …
   
    • Le chilien Roberto Bolaño qui a publié cet étrange roman noir en 1996, est mort à Barcelone le 15 juillet 2003, à l'âge de cinquante ans. Tous ses ouvrages sont publiés chez Christian Bourgois.

critique par Mapero




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Monsieur Pain - Roberto Bolaño

Rêves, éveils, réveils...
Note :

   Voilà un bien étrange roman signé Roberto Bolano, que je découvre pour l'occasion. Un roman difficile à résumer car l'intrigue y est assez embrumée, tout comme l'esprit de Pierre Pain, le personnage principal. Pourtant, je me suis laissé embarquer par l'auteur dans cette balade inattendue dans les rues de Paris et dans les rêves de Monsieur Pain.
   
   Pierre Pain est un homme marginal. Adepte des sciences occultes tel le mesmérisme, il est invité par Mme Reynaud, une amie, à soigner Mr Vallejo. Cet homme, déjà souffrant, est atteint d'une crise de hoquet qui pourrait lui être fatale, et on compte sur Pierre Pain pour en venir à bout. Mais le médecin imaginaire n'aura l'occasion de voir son patient qu'une seule fois et ce ne sera donc pas suffisant pour qu'il intervienne efficacement. Car il passe son temps à se perdre dans des rêves qu'il ne comprend pas toujours, perdu entre des tueurs à gages espagnols, des sommités scientifiques et des souvenirs de guerre.
   
   Il faut accepter de se laisser embarquer pour apprécier ce roman. Le début est prenant, avec notamment deux silhouettes espagnoles inquiétantes qui montent des escaliers. On a l'impression de se lancer dans un polar moite, puis, petit à petit, on se rend compte que l'histoire de Vallejo et de Mme Reynaud est secondaire. Ce qui est important, c'est la plongée dans l'univers onirique de Monsieur Pain. Le lecteur parvient à dessiner le fil de la vie de cet homme, ces rêves étant remplis de souvenirs, et ce jeu est assez prenant.
   
   Si on ajoute à cela l'écriture très agréable de Bolano et sa capacité à dessiner en quelques lignes des personnages marquants (comme ce scientifique qui part en Espagne pour s'engager avec les troupes franquistes), Monsieur Pain est un roman tout à fait plaisant. Il ne semble pas que ce soit le chef d'œuvre de l'auteur, mais c'est un ouvrage tout à fait recommandable, qui m'a fait plus d'une fois penser à ceux de Roberto Arlt, "Les sept fous" et "Les lance-flammes".
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critique par Yohan




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La route des éléphants
Note :

   Titre original : La senda de los elefantes, 1984
   
   Voici la quatrième de couverture:
   "Paris, avril 1938. Tandis que sévissent le fascisme et la guerre civile espagnole, le poète Vallejo se meurt, possédé d'un hoquet incurable. Surgit alors un homme étrange aux poumons brûlés, acupuncteur féru de sciences occultes, Pierre Pain, qui eût pu arracher Vallejo à la mort mais qui s'abîme dans l'angoisse d'un labyrinthe psychique, vaincu par des forces démoniaques, impuissant à juguler l'agonie de Vallejo qui accomplit une fonction rituelle effroyable."

   
   Roberto Bolaño est mon écrivain préféré. Il est l'écrivain le plus complet selon moi, et je crois qu'il faut remonter à Dostoïevski pour trouver son équivalent. Les deux ont un style d'écriture où la fluidité, la profondeur et la puissance d'écriture (et de vivre) font des ravages. Toute la littérature mondiale (et de tout temps) se retrouve dans l'écrivain Bolaño. J'ai lu un nombre incalculable de fois "2666" et "Les détectives sauvages". Ce sont les deux meilleurs romans que j'ai lus dans ma vie. Au fil des années, "Les détectives sauvages" sont devenus mon roman préféré, de par ses multiples voix et surtout son côté "underground". Je découvre le reste de son œuvre petit à petit, je prends mon temps, en sachant fort bien que ses autres romans occupent davantage une place de soutien à ces deux grandes œuvres et en ayant une attente modérée à leur égard.
   
   Contrairement à ces deux romans de 1300 et 900 pages, "Monsieur Pain" n'en fait que 160 pages. Il fait donc partie de ses très courts romans (Bolaño l'appelle même une nouvelle dans sa préface) et il est écrit à la première personne, le narrateur étant Monsieur Pain lui-même, un homme inquiet, qui ne cesse, au début du récit, de regarder constamment autour de lui. On rentre dans l'histoire facilement, par l'écriture toujours juste de l'auteur, et son psychisme nous est dévoilé dans une histoire sans échappatoire pour le lecteur de même que pour les personnages.
   
   Revenons au début du roman. Comme je le disais Monsieur Pain est inquiet. Il se sent suivi. Une rencontre mystérieuse lui fait ensuite découvrir les raisons de son inquiétude qui elle, était bien fondée. Des hommes qu'il semble avoir croisés plus tôt lui demandent d'oublier Vallejo, d'oublier la clinique, etc. De ne plus s'occuper de son patient. Le médecin l'avait auparavant traité de charlatan (n'oublions pas que monsieur Pain est acupuncteur). Pierre Pain accepte donc la demande accompagnée d'un pot-de-vin, mais en même temps, il n'en revient pas de cette situation parce qu'il vient juste de connaître Vallejo et n'est pas attaché à lui (en fait il ne le considère même pas comme son patient). Et c'est là que les choses commencent à déraper. La réalité fait place à une absurdité peu commune (on n'est pas loin du "Procès" de Kafka), et l'on se demande si Monsieur Pain est en proie au délire ou si une autre réalité prend vraiment place. La suite de l'histoire est par moments reliée à la science, la radioactivité, Marie Curie, etc.
   
   J'ai bien aimé ma lecture, même si je ne suis pas certain d'avoir très bien compris. Jusqu'au milieu du récit, les choses sont bien mises en place mais la deuxième moitié et surtout la chute sont un peu précipitées (oui je sais qu'une chute doit être précipitée). Mais n'empêche, l'histoire est plaisante même si je crois que Bolaño aurait dû fournir un peu plus d'éclaircissement. Et je pense même que ce roman aurait dû être beaucoup plus long parce qu'on sent quelque chose de grand qui tombe un peu à plat.

critique par Jimmy




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Amuleto - Roberto Bolaño

Le cercle des poètes disparus
Note :

   Titre original : Amuleto, 1999
   
   Dans ce “roman” initialement publié en 1999 aux éditions Anagrama, et premier texte de Bolaño paru en français, la narratrice est une poétesse originaire de Montevideo, Auxilio Lacouture, que l'on retrouve en personnage secondaire des "Détectives sauvages". Elle séjourne sans papiers à Mexico, se fait héberger ça et là, et vit de petits boulots à l'Université ou chez des poètes. Elle en rencontre tant qu'elle se présente comme "la mère des poètes du Mexique", tout à la fois muse et témoin de leurs soirées dans les cafés de Mexico DF (pour District Fédéral).
   
   L'alter ego de l'auteur

   Parmi tous les poètes dont la narratrice se souvient, Arturo Belano, alter ego usuel de l'auteur, occupe une place particulière. Auxilio éclaire quelques moments de sa biographie.
   "En 1973, il a décidé de retourner dans son pays pour faire la révolution et j'ai été la seule, à part sa famille, à aller prendre congé de lui à la gare d'autobus, car Arturo Belano est parti par voie terrestre, un long, très long voyage, plein de dangers, le voyage initiatique de tous les pauvres gamins latino-américains, parcourir ce continent absurde que nous comprenons mal ou que nous ne comprenons pas du tout. Et quand Arturito s'est penché à la fenêtre du bus pour nous dire adieu de la main, sa mère n'a pas été la seule à pleurer, moi aussi j'ai versé des larmes... (…) C'est ainsi que j'ai appris ses aventures au Guatemala, au Salvador, au Nicaragua, au Costa Rica, au Panamá (…) Ensuite, il a pris un navire à Cristóbal et le bateau l'a emmené par l'océan Pacifique jusqu'en Colombie, en Équateur, au Pérou et, finalement au Chili".
   Après le putsch de Pinochet, Bolaño passa quelques temps en prison au Chili — épisode évoqué dans d'autres textes.
   "Quand Arturo est revenu au Mexique, en janvier 1974, il était différent. Allende était tombé et lui, Arturo il avait rempli son devoir (…) et sa conscience, sa terrible conscience de petit macho latino-américain, n'avait en principe rien à se reprocher." Mais Belano reste muet sur ces épisodes. Plus loin dans "Amuleto" se trouve mentionné son départ pour d'autres horizons, hors d'Amérique latine.
   
   La muse enfermée

   Auxilio raconte comment elle s'est retrouvée enfermée dans les toilettes pour dames de la faculté des lettres de l'UNAM (Universidad Nacional Autónoma in Mexico), quand l'armée fit irruption en septembre 1968 pour mettre fin à des mois d'agitation — ce qui conduisit aux massacres de Tlatelolco. Douze jours de résistance, seule dans le campus, avant de pouvoir quitter sa cachette. "Et c'est tout, mes amis. La légende s'est répandue dans le vent du DF et dans le vent de 68, elle s'est mélangée avec les morts et les survivants et maintenant tout le monde sait qu'une femme est restée à l'université quand l'autonomie universitaire a été violée, en cette belle et funeste année."
   Le lecteur qui irait directement à l'incipit — en évitant la prière d'insérer — pourrait bien se tromper sur le ton du livre en ne lisant que les deux premières phrases :
   "Ça va être une histoire de terreur. Ça va être une histoire policière, un récit de série noire, et d'effroi."
   Or Roberto Bolaño évite de détailler les troubles et la répression des étudiants et intellectuels mexicains, pas plus que Arturo Belano ne rapporte à Auxilio les événements violents auxquels il a assisté au Chili.
   En revanche, les dernières pages forment une sorte de marche funèbre allégorique et onirique, où Auxilio accompagne jusqu'à l'abîme les victimes de la place de Tlatelolco, aussi bien que l'adieu aux poètes disparus.
   "Et j'ai su que l'ombre qui glissait sur la grande prairie était formée d'une multitude de jeunes gens, une infinie légion de jeunes gens qui marchaient vers quelque part. Je les ai vus. J'étais trop loin pour distinguer leurs visages. Mais je les ai vus. Je ne sais pas si c'étaient des jeunes gens de chair et d'os ou si c'étaient des fantômes. Mais je les ai vus". En chantant, "ils marchaient vers l'abîme". "Et ce chant, c'est notre amulette" — d'où le titre. C'est sur cette phrase que s'achève ce “roman” déroutant.
   
   La liste des poètes disparus

   "Amuleto" est dédié au poète mexicain Mario Santiago Papasquiaro (1953-1998),­ présent dans ce roman — et dans "Détectives sauvages" — sous le pseudo Ulises Lima, et meilleur ami de Bolaño avec qui il fonda l'éphémère école de l'infra-réalisme en 1975 à Mexico. À travers les songes d'Auxilio, Roberto Bolaño se remémore des poètes latino-américains, pour certains inconnus en France, qu'il a rencontrés ou dont il a lu les œuvres. Mais, bizarrement, il ne fait pas de citations de leurs œuvres. Outre le nicaraguayen bien connu que fut Rubén Dario (1867-1916), voici l'uruguayenne Juana de Ibarbourou (1892-1979, la salvadorienne Lilian Serpes (1905-1985), la costaricienne Eunice Odio (1919-1974), les mexicains Pedro Garfias (1901-1967), León Felipe (1884-1968) et José Emilio Pacheco (1939-2014). Quant au chilien Vicente Huidobro (1893-1948) dont quelques textes ont été publiés en France c'était un poète marqué par le surréalisme, de même que deux femmes peintres installées à Mexico, l'anglaise Leonora Carrington (1917-2011) brièvement mentionnée, et la catalane Remedios Varo (19081963) plus longuement évoquée, auxquelles on peut associer le volcanique Dr Atl (1875-1964). Le name dropping auquel se livre Bolaño par la voie de sa narratrice comprend aussi des poètes de langue anglaise : W.B. Yeats, T.S. Eliot, Ezra Pound, William Carlos Williams. On imagine que ce sont tous ses auteurs préférés et que ce livre est un exercice d'admiration. Parfois les hommages littéraires de Bolaño prennent la forme d'une curieuse litanie, ainsi quand Auxilio prédit le sort d'un certain nombre d'écrivains. Je cite au hasard : "Arno Schmidt renaîtra de ses cendres en 2085", "Witold Gombrowicz jouira d'une grande influence au-delà des limites du Rio de la Plata en 2098", "Carson McCullers continuera d'être lue en 2100", ou encore "Alice Sheldon sera une écrivaine très populaire en 2017"... Mais tous les poètes n'obtiennent pas grâce à ses yeux, car ainsi qu'Auxilio l'affirme : "Le fait est qu'en général les jeunes poètes finissent par devenir des vieux journalistes ratés" !
   
   "Amuleto", bien que court, n'est pas une lecture agréable. Plusieurs fois j'ai eu envie de le refermer, de laisser tomber. Visiblement Bolaño ne cherche pas vraiment à plaire et son succès littéraire pourra rester une énigme aux yeux de beaucoup.

critique par Mapero




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La littérature nazie en Amérique - Roberto Bolaño

Anthologie fictive
Note :

   Titre original : La literatura nazi en América, 1996
   
   Beaucoup s'épuisent à tenter de classer "La littérature nazie en Amérique" : roman ou nouvelles ? Comme un recueil de nouvelles, l'ouvrage est composé d'histoires tout à fait distinctes, mais comme un roman, le livre n'a de sens que si l'on considère son ensemble. En fait, ni roman, ni recueil, cet ouvrage est une anthologie, la seule chose, c'est que cette anthologie conçue tout à fait dans les règles de l'art, est une œuvre de fiction.
   
   Roberto Bolaño a entrepris de nous dresser un panorama complet de la littérature d'inspiration nazie en Amérique (toute l'Amérique, nord et sud). Il a réuni ces auteurs en chapitres thématiques : les femmes, la science fiction, les groupes, ou certaines familles ayant produit plusieurs auteurs etc. Pour chaque écrivain, il nous dresse une bibliographie complète accompagnée de la liste exhaustive et caractérisée de ses publications... s'ensuit une galerie de 31 biographies de plusieurs pages chacune (sauf une, je crois) dont aucune ne correspond à un personnage réel ! Plusieurs bien sûr, ce sont inspirées de personnages ou de situations réels, c'est évident, mais en se gardant bien d'y coller. Par contre, il n'est pas rare de trouver au détour d'une page le nom d'un vrai auteur qui aurait été rencontré ou évoqué par le personnage. Cela ancre les récits dans la vraisemblance.
   
   Ces auteurs il faut le dire, ne brillent pas par leur talent. Leurs productions sont le plus souvent pathétiques et auto éditées, ou publiées par des amis politiques. Leurs parcours révèlent des troubles psychologiques et leurs vies sont pour la plupart agitées et même chaotiques. Cela n'enrichit même pas leurs œuvres qui sont d'une pathétique médiocrité. Leur violence est quasi omniprésente, ainsi que leur hermétisme (il est évident que quand une pensée est viciée, une argumentation chétive, elles n'ont rien à gagner à la clarté). Certains cependant, peu nombreux il est vrai, connaîtront, au moins brièvement, le succès, mais il n'en restera rien.
   
   Roberto Bolaño a adopté pour ces biographies un ton on ne peut plus objectif, il relate les faits : point. Ce n'est pas lui que l'on verra condamner telle ou telle attitude de son personnage, nous parler de Bien ou de Mal, sa pensée n'est pas si simpliste et puis, ce n’est pas le rôle d'une anthologie qui est un outil on ne peut plus neutre. Mais l'on sourit souvent à le lire, il y a, pour les lecteurs d'une finesse suffisante, un arrière-ton de dérision permanente à ces vies mégalomanes. Il n'est jamais loin, il teinte le champ sémantique et se dévoile même parfois furtivement entre deux pages.
   
    Si on me demande pourquoi Bolaño a écrit ce livre, j'aurais tendance à répondre "pour s'amuser". Je l'imagine fort bien jubilant à rajouter des anecdotes à ces petites vies si malveillantes et si minuscules, il rit à peindre leurs ambitions ravalées, leurs compensations minables, leurs fresques lyriques grotesques, leurs poèmes si plein de leur âme et si médiocres en même temps. Le lisant, on voit tous ces gens qui, pour certains ont pu nuire mais dont aucun n’était grand. Bolaño a démythifié le bourreau. C'est très utile aussi.
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critique par Sibylline




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Un exercice de style de Bolaño
Note :

   Voici la quatrième de couverture:
   "Ce roman est constitué d'une trentaine de biographies traitant d'auteurs du XXe siècle ayant en commun leur fascination pour le fascisme ou le nazisme. On trouvera ainsi la biographie d'une famille d'admirateurs argentins d'Adolf Hitler, celle d'un prédicateur poète nord-américain, celle d'un Guatémaltèque absolument inculte qui écrit de la science-fiction "aryenne", celle d'un Chilien d'origine allemande dont l'œuvre gravite autour des plans de camps de concentration, celle d'un Cubain, cryptographe, anticastriste et pronazi... Mais cette parodie grinçante s'en prend aussi à certaines réalités sud-américaines, et ne constitue pas un simple exercice de vertige littéraire. "

   
   Contrairement à ce que laisse entendre le titre et même la quatrième de couverture, ce recueil de nouvelles de Bolaño est totalement fictionnel et donc, les biographies présentées sont fausses. Par contre, on sait que plusieurs sympathisants nazis se trouvaient en Amérique du sud et de plus, plusieurs bourreaux nazis s'y sont réfugiés. Il y a quelques biographies d'écrivains d'Amérique du nord aussi.
   
   Parmi les biographies marquantes, il y a celle de Ignacio Zubieta et de Jesus Fernandez-Gomez qui sont présentes sous le titre "Les héros mobiles ou la fragilité des miroirs". Le premier (et le deuxième aussi) est Colombien, jeune homme parfait qui part vivre en Espagne (comme Bolaño lui-même l'avait fait) après avoir écrit un recueil de vers gongoriens. Tout lui réussit. Il parcourt l'Europe et le nord de l'Afrique. Fernandez-Gomez le rejoint finalement à Paris. Mais à la surprise de tous, ils s'engagent dans l'armée franquiste et encore là, tout sourit à Zubieta. Les deux amis Colombiens mènent donc une vie de militaires et d'écrivains ratés. En fait, même si tout sourit à Zubieta, il demeure un écrivain raté. Quant à Fernandez-Gomez le titre d'écrivain raté s'accompagne d'un anonymat jusqu'à trente ans après sa mort. Bref, je crois que Bolaño a voulu montrer, à travers ces deux hommes, que parfois nos choix ne répondent pas d'actes sensés, qu'ils sont conditionnés par l'extérieur, par une sorte de force qu'on ne maîtrise pas.
   
   Voici donc un livre intéressant pour les très grands fans de Bolaño, notamment pour le placer en contexte dans son œuvre globale mais aussi, pour voir un exercice de style de Bolaño, comment il parvient à écrire de courtes biographies et les glisser dans ses romans. Alors oui, nous sommes face à un pur exercice de style qui rebutera les non-initiés de Bolaño, ceux qui ont été attirés par le titre un peu trompeur. Pour lire Roberto Bolaño, on doit impérativement commencer par "2666" et certainement pas par celui-ci. Le recueil semble être un peu inspiré par Borges, en ce sens qu'il est principalement de la littérature sur la littérature et ainsi, l'imaginaire prend le pas sur tout et la réalité tronquée ne devient qu'une pauvre victime. Les biographies, regroupées par thème, donne un résultat expérimental, et à ma connaissance c'est la première et seule fois que ce thème (le nazisme) est traité de cette façon avec cette forme (et formule) littéraire. Ces biographies rappellent un peu la profusion de détails sur les assassinats de jeunes femmes à Ciudad Juarez dont traite l'écrivain dans "2666". Le style est le même. Mais ici, Roberto Bolaño, marxiste, s'en prend à la tendance fasciste et la recherche de pouvoir de certains de ses collègues écrivains. De plus, il a une haine pour les écrivains qui terminent leur carrière en se couchant devant le pouvoir corrompu, et "La littérature nazie en Amérique" en est une bonne allégorie.
   
   Patti Smith, la vedette et rockeuse punk, a déjà dit que la littérature de Roberto Bolaño était liée avec elle par les liens du sang, tellement elle était en admiration devant cette littérature éternelle. C'est un peu la même chose pour moi, il est mon écrivain préféré depuis le tout début, dès les premières phrases que j'ai lues de lui. Dans l'histoire, je le place sur un pied d'égalité avec Cervantes, Gœthe, Dostoïevski et Beckett (pour choisir un écrivain par siècle). La plupart des lecteurs trouveront cette lecture inutile mais comme le disait Schopenhauer, les plus beaux arbres ne sont pas nécessairement ceux qui donnent des fruits...

critique par Jimmy




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Des putains meurtrières - Roberto Bolaño

Lire et écrire en exil
Note :

   Titre original : Putas asesinas, 2001
   
   Dans ce recueil intitulé "Des putains meurtrières", il est moins question de prostituées, d'amour tarifé, que de souvenirs, de fragments autobiographiques et de la tristesse d'un exilé en quête d'un impossible enracinement. Plutôt que passer en revue les treize récits de ce recueil, place à quelques fils conducteurs.
   
   
   Autobiographie

   
   L'écrivain se met en scène sous l'initiale B. dans "Derniers crépuscules sur la terre" — un séjour à Acapulco avec son père qui mentionne son passé de boxeur — ainsi que dans "Jours de 1978" et "Vagabond en France et en Belgique". Ailleurs c'est Belano, hétéronyme de Bolaño, (également présent dans "Amuleto" et dans "Détectives sauvages"), feuilletant une anthologie de poètes français dans le court récit appelé "Photos". D'autres fois simplement le "je" de l'autobiographie ou de la fiction — nul ne le saura.
   
   Certains passages de ce volume éclairent, semble-t-il, la présence de Bolaño au Mexique y suivant sa famille en 1968, son bref retour au Chili en 1973, son exil en Europe. Ainsi le voit-on temporairement installé au Nord du Mexique, donnant des cours d'expression écrite dans "Gómez Palacios", puis, poète bohème dans le District Fédéral où il passe bien des soirées avec un dentiste amateur d'art et de littérature ("Dentiste"). La courte expérience de retour au Chili occupe une partie de "Carnet de Bal" : "J'arrivai au Chili en août 1973. Je voulais participer à la construction du socialisme... En novembre pendant que je voyageais de Los Angeles à Conception, on m'arrêta à un contrôle routier et on me mit en prison... Au point du jour j'écoutais comment ils torturaient d'autres personnes, sans pouvoir dormir, sans rien à lire... Deux flics privés me sortirent du bourbier, d'anciens camarades du Liceo de Hombres de Los Angeles... En 1974 j'ai quitté le Chili, je n'y suis jamais retourné".
   
   Vient le temps des pérégrinations dans d'autres pays d'Amérique latine : la fiction intitulée "Préfiguration de Lola Cura" est située en Colombie. Trois ans après avoir quitté le Chili, en 1977, Bolaño s'installe en Europe, près de Barcelone qui devient le lieu de certains textes de ce recueil. Bolaño s'y est marié. Comme le Mexique, la Catalogne est présente dans bon nombre de ses textes tels le roman "La Piste de Glace" ou le recueil "Appels téléphoniques". Barcelone capitale du football sert de cadre à la nouvelle du nom d'un joueur vedette (Buba). L'exil catalan se prolonge par des voyages en Europe : à Berlin B. retrouve un certain Mauricio, connu à Mexico, qui lui raconte ses aventures glaçantes en Inde ("Œil Silva").
   
   
   Un fou de littérature

   
   Dans "Vagabond en France et en Belgique", B. achète un vieux numéro d'une revue surréaliste ; il examine les noms des contributeurs et le voici parti sur les traces du situationniste belge Henri Lefebvre. Les références à la littérature, aux auteurs, à la lecture, forment un fil rouge qui se prolonge presque dans tous ces textes... La rencontre avec Alexandre Jodorowski à Mexico en 1970 se trouve dans "Carnet de Bal", ainsi que la passion pour les œuvres de Nicanor Parra présenté comme le poète chilien plus important que Pablo Neruda et que la mère de l'écrivain aimait tant.
   On sait que Bolaño tenait plus à son œuvre de poète que de prosateur, pourtant ce sont les nouvelles et les romans qui ont établi sa réputation ! "Photos" repose sur la lecture d'une anthologie poétique. Arturo Belano scrute les portraits des auteurs : d'où un long catalogue de noms, de titres, d'éditeurs, d'années d'éditions. Il fantasme sur les photos des poétesses : "Nadia et Vénus lui paraissent franchement splendides, je baiserais bien avec Nadia, se dit-il, jusqu'à l'aube...". Le livre reposé, Belano reprend son chemin : "...et peu après ses pas l'éloignent du village".
   
   
   Solitude, tristesse et mort

   
   Le départ solitaire est une façon de conclure bien des textes : "Demain nous partirons" (Derniers crépuscules sur la terre), "...et quand je pus regarder de nouveau, elle n'était plus là" (Gómez Palacios), "Ensuite je me suis levé en faisant très attention et je suis parti" (Préfiguration de Lalo Cura). "Ensuite on prit un taxi et ils m'accompagnèrent jusqu'à mon hôtel" (Buba).
   
   Menant la vie instable d'une sorte de poète beatnik nomade, Bolaño donne l'impression de véritablement sombrer dans la solitude et la tristesse. Jours de 1978 évoque l'exil catalan de Chiliens sombres après le putsch de Pinochet ; l'un d'eux choisit de se suicider. La solitude, le mal être, cela vaut aussi pour d'autres personnages rencontrés. Certains semblent trouver une compensation dans les plaisirs du sexe. Fils d'une actrice de films pornographiques et d'un "curé renégat", Lalo Cura évoque scenarii pitoyables, actrices et acteurs. Presque tous ont sombré dans la violence meurtrière de la Colombie "en 1999 il ne restait vivant que le Pajarito Gómez, les autres avaient été assassinés ou emportés par la maladie" et Lalo Cura, devenu sicario, semble disposé à liquider le survivant. Au contraire, l'héroïne solitaire et déterminée des "Putains meurtrières" enlève en moto un supporter à la sortie d'un stade et la relation sexuelle qui s'ensuit tourne à la torture pour Max...
   
   On pourrait suggérer que "les Putains meurtrières", en tant que titre du recueil, sont l'autre nom des pensées tristes et des rêveries morbides qui jalonnent ces textes et traduisent l'état d'esprit de Bolaño. Dans "Le Retour", un couturier célèbre se livre à son penchant nécrophile et doit supporter la présence du fantôme du disparu.
   
   Dans ce recueil, ma préférence est allée à "Buba". Trois footballeurs d'un club de Barcelone passent du statut de remplaçants à celui de vedettes, grâce au rite sanglant, sans doute vaudou, de l'un d'eux. Mais après le transfert du brésilien Buba à Milan les performances des deux autres vont flancher et quand il mourra d'un accident de voiture leur carrière bientôt s'achèvera. Bolaño se savait déjà gravement malade quand ce texte parut. Il mourut le 14 juillet 2003.
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critique par Mapero




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Une écriture organique
Note :

    Voici la quatrième de couverture:
   "À travers les errances des réfugiés chiliens fuyant le régime militaire, Roberto Bolaño brosse une série de courts récits. Une anecdote, un souvenir, un prétexte lui fournissent la trame de ces treize nouvelles où toujours s'immisce une remise en question du Chili. Treize variations sur les thèmes du désespoir, de la folie, de la littérature qui est essentielle, mais aussi de son absence, de la beauté qui disparaît, de l'amour, de la mort, du destin obscur des êtres."

   
    Étant donné le peu de temps qu'il nous est donné sur cette terre, je privilégie le "lire beaucoup" plutôt que le "lire en profondeur". C'est-à-dire que je préfère lire plusieurs livres, romans, etc., au détriment d'une lecture lente, en profondeur, parce que ce dernier mode ne permet pas la lecture de beaucoup de livres. On ne peut pas faire les deux, parce que comme je le disais, le temps est court ! En lisant beaucoup et rapidement, je crois que cela débouche quand même sur une profondeur, parce que mes lectures créent dans ma conscience une sorte de nuage de mots, oserais-je dire, ou une sorte de nuage de pensées différentes, d'éléments différents, et l'on en vient à percevoir une certaine profondeur et de plus, en seulement quelques pages, nous savons si un auteur a du talent, si cela vaut la peine de poursuivre. Avec un recueil de nouvelles comme "Des putains meurtrières" de Bolaño, la lecture rapide est quasi impossible parce que les nombreuses histoires différentes nous obligent à nous reconnecter, à nous "re-concentrer" à chaque fois pour saisir les nouvelles informations : les personnages, le récit, la temporalité, l'espace, l'action, etc.
   
    Dans la nouvelle éponyme de 22 pages, la septième du recueil, on assiste à un monologue, et étrangement, ce monologue se fait entre deux personnes, l'une ayant la parole et l'autre ne faisant que réagir. Cette nouvelle serait facilement adaptable au théâtre. Une des deux a le contrôle sur l'autre. On le sent dès le début. C'est celle qui parle qui a le pouvoir. L'un est une vedette de la télé. L'autre va chercher cette vedette. Et la victime est la vedette. Le prédateur ne semble pas connaître sa proie : "Enfin, tu apparais environnée de danseurs de conga, chantant des hymnes dont les paroles sont prémonitoires de notre rencontre, avec le visage grave, imbu d'une importance que seul toi tu sais soupeser, voir dans son exacte dimension ; tu es grand, assez nettement plus grand que moi, et tu as les bras longs, exactement tels que je me les étais imaginés après t'avoir vu à la télé, et quand je te souris, quand je te dis salut, Max, tu ne sais que dire, au début tu ne sais que dire, sauf rire, un peu moins bruyamment que tes camarades, mais tu ne fais que rire, prince de la machine du temps, tu ris mais tu ne marches déjà plus." La proie embarque sur la moto de l'autre, pour partir on ne sait où, et l'on se dit : "Forcément, le titre de la nouvelle doit être le bon..."
   
    Dans "Photos", Arturo Belano, une sorte de double littéraire, d'alter-ego de Roberto Bolaño que l'on retrouve ailleurs dans son œuvre, notamment dans "Les détectives sauvages", est perdu en Afrique. En voici l'incipit : "S'il est question de poètes, prenons ceux de France, pense Arturo Belano, perdu en Afrique, tandis qu'il feuillette une sorte d'album de photos où la poésie de langue française se commémore elle-même, quels fils de pute, pense-t-il, assis sur le sol - un sol qu'on dirait d'argile rouge mais qui n'est pas de l'argile, ni même argileux, et qui cependant est rouge ou plutôt cuivré ou rougeâtre, quoique, à midi, il soit jaune -, avec le livre entre les jambes, un livre épais, de 930 pages, ce qui revient à dire 1000 pages, ou presque, un livre à la couverture rigide, La poésie contemporaine de langue française depuis 1945 [...]".
   "Les détectives sauvages" étaient constitués de parties où Belano et Lima étaient décrits "de loin" par "les autres". Belano et Lima sont en réalité Bolaño et Mario Santiago, un de ses amis poètes. L’œuvre de Bolaño est une énorme toile d'araignée, et "Photos", avec son personnage récurrent de Belano, son thème de la poésie qui est l'un des plus forts de son œuvre, est un mince fil de cette toile, mais il est très important selon moi. Cette nouvelle devient par la force des choses une autre partie des "Détectives sauvages", une partie "retrouvée" pourrait-on dire. Le point de vue est aussi plus central au personnage de Belano et ce n'est pas juste une anecdote d'une de ses connaissances. Et finalement, croyez-le ou non compatriotes Québécois, l'on retrouve ces lignes dans la nouvelle de Bolaño : "[...] et tant d'autres visages, de visages de poètes qui écrivaient en français, photogéniques ou pas, le visage de Michel Van Schendel, né à Asnières en 1929, le visage de Raoul Duguay (qu'il a lu), né à Val-d'Or en 1939, le visage de Suzanne Paradis, née à Beaumont en 1936, le visage de Daniel Biga (qu'il a lu), à Saint-Sylvestre en 1940, le visage de Denise Jallais, née à Saint-Nazaire en 1932 et presque aussi belle que Nadia, pense Belano, avec une espèce de tremblement intégral [...]".
   
   "Carnet de bal", l'avant-dernier texte du recueil, épouse une forme pour le moins étrange mais que Bolaño avait déjà utilisée dans un autre recueil de nouvelles : "Le gaucho insupportable". Chaque idée contenue dans la nouvelle est numérotée. Il commence avec 1 et finit à 69 en seulement dix petites pages. En voici un extrait :
    "1. Ma mère nous lisait du Neruda à Quilpué, à Cauquenes, à Los Angeles. 2. Un seul livre : Veinte pœmas de amor y una cancion desesperada, Editorial Losada, Buenos Aires, 1961. En couverture un dessin de Neruda et une indication qu'il s'agissait de l'édition commémorative d'un million d'exemplaires. En 1961, avait-on vendu un million d'exemplaires des Veinte pœmas ou s'agissait-il de la totalité de l’œuvre publié de Neruda ? Je crains que ce ne soit la première hypothèse qui est juste, quoique les deux possibilités soient inquiétantes, et désormais sans existence. 3. Sur la deuxième page du livre est écrit le nom de ma mère, Maria Victoria Avalos Flores. Un examen peut-être superficiel, contre toute évidence, me fait conclure que ce n'est pas elle qui a écrit son nom là. Ce n'est pas l'écriture de mon père, ni de personne que je connaisse. Qui a écrit, alors ? Après avoir examiné attentivement cette signature que les années ont pâlie je dois admettre, bien qu'avec des réserves, que c'est celle de ma mère."

    Cette nouvelle se rapproche grandement de l'autobiographie. Et encore une fois le thème de prédilection de Bolaño qu'est la poésie règne en roi et maître. Bolaño était un poète en premier. Un romancier en deuxième. Un peu plus loin, le narrateur, qui par bien des aspects ressemble à Roberto Bolaño, dit : "58. Quand je serai grand, je veux être nérudien dans la synergie. 59. Questions à se poser avant de s'endormir. Pourquoi Neruda n'aimait pas Kafka ? Pourquoi Neruda n'aimait pas Rilke ? Pourquoi Neruda n'aimait pas Rokha ? 60. Aimait-il Barbusse ? Tout fait penser que oui. Et Cholokhov. Et Alberti. Et Octovio Paz. Quelle curieuse compagnie pour voyager dans le Purgatoire. 61. Mais il aimait aussi Éluard, qui écrivait des poèmes d'amour. 62. Si Neruda avait été cocaïnomane, héroïnomane, s'il avait été enseveli par des décombres pendant le siège de Madrid, s'il avait été l'amant de Lorca et s'il s'était suicidé après la mort de celui-ci, l'histoire aurait été différente. Si Neruda était l'inconnu que dans le fond il est vraiment !". Roberto Bolaño et son narrateur ont souvent les mêmes questionnements étranges que moi, et c'est peut-être pour cela qu'il est un de mes écrivains favoris !
   
    Comme Shakespeare, Roberto Bolaño, selon moi, fait davantage appel au corps qu'à l'esprit. C'est une écriture organique, naturelle, que l'on croirait écrite avec le sang. Baudelaire disait : "Diderot, pour prendre un exemple entre cent, est un auteur sanguin ; Pœ est l'écrivain des nerfs, et même, de quelque chose de plus - et le meilleur que je connaisse." On pourrait dire que Bolaño est ce qui se rapproche le plus, parmi les auteurs contemporains, de l'écrivain sanguin... Ce recueil de nouvelles est un des meilleurs que j'ai lus dans ma vie, mais cela n'est probablement pas étranger à ma fascination pour cet écrivain et ainsi, cela n'est pas très objectif de ma part...

critique par Jimmy




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Le Troisième Reich - Roberto Bolaño

L'addiction calme l'angoisse
Note :

   Titre original : El Tercer Reich
   
   Udo Berger, jeune Allemand de 25 ans, s'est accordé une semaine de vacances en Espagne et cette semaine sera également la première durant laquelle il vivra vraiment avec sa compagne du moment, la très belle Ingeborg dont il est fort épris et cela semble réciproque, bien que franchir le pas de la vie commune les effraie tous les deux. Il a choisi de retourner pour cette semaine de vacances, en un lieu qu'il connait : la pension où, enfant, il venait chaque année avec ses parents et son frère. Elle était tenue par Frau Else, dont le mari est "très malade" et dont il était tombé amoureux enfant. Elle lui plait toujours beaucoup d'ailleurs, mais elle, se souvient à peine de lui.
   
   Udo a un petit emploi sans grand intérêt qui assure sa subsistance, mais sa grande passion, ce sont les jeux de plateau-jeux de rôle, qui eurent une grande vogue dans les années 70-80 et dont Roberto Bolaño était lui-même grand amateur. Je suppose que si on écrivait ce roman aujourd'hui, on utiliserait les jeux en ligne. Chez Udo, ce goût a pris la puissance d'une véritable addiction, comme en connaissent tous les dépendants et il ne peut envisager de s'en couper une semaine, même pour une semaine cruciale pour son couple. Il y consacre même encore de nombreuses heures chaque jour, ce qui n'est sans doute pas ce que sa compagne espérait. D'autant qu'Udo est LE champion et, spécialiste reconnu, il rédige des articles pour des revues de plusieurs pays. Le jeu auquel il s'adonne à ce moment s'appelle "Le troisième Reich"* et, utilisant des personnages et pays réels, il rejoue interminablement la deuxième guerre mondiale (le déroulement et la fin pouvant varier). Udo joue pour les forces du troisième Reich bien que ses idées ne soient pas nazies "même plutôt le contraire" dit-il.
   
   Très vite, Inge et lui rencontrent un couple de touristes allemands, Hanna et Charly, avec lesquels ils sympathisent, bien qu'ils se révèlent rapidement envahissants et agités. Parallèlement, ils font tous connaissance avec quelques "locaux", et peut-être pas les plus recommandables. Il y a Le loup et l'Agneau, deux employés on ne sait où qui songent davantage à s'amuser avec et profiter des, touristes qu'à travailler (spécimens communs dans les stations touristiques) et Le Brûlé, le loueur de pédalos, défiguré on ne sait comment car il n'est pas du pays et qu'on ne sait pas trop non plus d'où il vient. On parle d'Amérique latine... Lui-même ne fournit pas de renseignements. Bientôt, l'alcool aidant, les situations deviennent plus scabreuses ou inquiétantes et Charly, grand nageur mais également grand buveur, finit par disparaître. Que lui est-il arrivé ?
   
   Les femmes rentrent en Allemagne, Udo reste, officiellement pour attendre qu'on retrouve Charly, en fait parce qu'il espère arriver à ses fins avec Frau Else et tout autant parce qu'il a entamé une partie avec le Brûlé qui, bien que découvrant le jeu et les finesses stratégiques, se révèle être un adversaire bien plus coriace que prévu. Et d'ailleurs, qui est-il, ce Brûlé ? et quel est exactement l'enjeu de cette partie ? Udo s'agite, s'inquiète, ses rêves deviennent cauchemars, mais leur interprétation reste difficile.
   
   J'en ai peut-être dit beaucoup sur l'histoire, mais sans révéler les fins et parce que l’intérêt majeur du livre n'est pas dans les péripéties de l'installation, mais dans le jeu lui-même, autant en ce qu'il fait revivre de la deuxième guerre qu'en ce qu'il révèle sur l'addiction et qui devrait fortement parler aux lecteurs d'aujourd'hui, surtout ceux qui ont mis le doigt dans cet engrenage-là. C'est un livre passionnant, très original et superbement écrit. Il mérite de récupérer les lecteurs que son titre, peu éclairant sur son contenu réel, lui a peut-être fait manquer.
   
   
   * Jeu existant réellement
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critique par Sibylline




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Le vide de l'existence
Note :

   Avant de commencer ma critique, j'aimerais vous citer les deux premières lignes du roman. Je ne le fais jamais mais Bolaño a une très belle plume et cette première phrase du bouquin en est la preuve:
   "Par la fenêtre pénètrent la rumeur de la mer mêlée aux rires des derniers noctambules [...]."
   Avec Dostoievski, à égalité en fait, Roberto Bolaño est mon auteur préféré. Quand on referme un livre de Bolaño, on est tourmenté pour une longue période. Il est difficile à critiquer parce que ses romans ne sont jamais ce à quoi on s'attendait. En plus, ils sont souvent comme un tableau vague, brumeux, mais qui nous dévoile une grande œuvre quand on s'y attarde.
   
   Dans "Le troisième reich", c'est exactement cela, soit un roman à la profondeur sans borne. C'est bien écrit, mais étant donné que c'est seulement son deuxième roman, on voit très vite qu'il n'atteint pas le niveau de "2666" ou "Les détectives sauvages". Je m'attendais à une métaphore sur le nazisme, mais c'est plutôt un roman comme seul Roberto Bolaño sait le faire que j'ai lu. Un roman qui décrit en fait le vide de l'existence. Essentiellement. Après avoir lu trois romans de ce génie des lettres, j'ai maintenant compris que Bolaño écrit sur la condition humaine. Son vide. Ses tourments. Sa poésie.
   
   Finalement, si vous n'avez jamais lu cet écrivain, je vous conseille de commencer par "2666" et non par "Le troisième Reich". Par contre, ce dernier plaira aux grands fans de Bolaño, dont je suis. Il ajoute une couche à l’œuvre exceptionnelle de ce Dieu littéraire.

critique par Jimmy




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La Piste de glace - Roberto Bolaño

Un été sur la Costa Brava
Note :

   Titre original : La pista de hielo, 1993
   
   Pour son troisième roman, La pista de hielo, paru en 1993, Roberto Bolaño a emprunté divers éléments de sa biographie, celle d'un écrivain chilien installé en Catalogne après avoir notamment vécu au Mexique. Or, l'originalité du livre qui est presque un roman noir tient moins au sujet et aux emprunts biographiques qu'à la manière dont trois de ses personnages construisent la narration.
   
   L'action se déroule à Z., station balnéaire de la Costa Brava, particulièrement au camping Stella Maris, dans un vieux palais qui donne sur une plage. Quelque chose s'est passé dont trois narrateurs cherchent à nous entretenir en même temps que de leur vie dans la station touristique. Rien n'en est clair d'emblée et il faut dépasser la moitié du roman pour pressentir qu'un meurtre à eu lieu dans la ville de Z., mettant en cause un, deux ou trois personnages secondaires. L'identité de la victime apparaît tardivement et celle de l'assassin plus tardivement encore, aussi ne la dévoilerai-je pas. Tout ce qu'on peut avouer c'est que le lecteur est efficacement manipulé et ne sait pas identifier les bons indices.
   
   Trois personnages tiennent à tour de rôle la fonction de narrateur, chacun n'intervenant que pour quelques pages avant de céder sa place et toujours dans le même ordre. Ainsi progresse l'intrigue. Quels sont ces hommes ? Remo Morán est propriétaire du camping Stella Maris, d'une boutique de bijoux fantaisie, d'un hôtel et du café Cartago. Originaire du Chili, il en a été chassé par la dictature d'Allende, et a vécu au Mexique où il a côtoyé des poètes ; on reconnaît là des éléments que le romancier emprunte à sa propre biographie. Tout comme Bolaño lui-même le fit avant d'accéder à la célébrité, Gaspar Heredia, alias Gasparín, gagne sa vie au camping comme gardien de nuit en compagnie du Carajillo, un vieil alcoolique ; Morán a connu Gasparín au Mexique et les deux hommes partagent des ambitions littéraires. Par ailleurs Gasparín éprouve un intérêt croissant pour la jeune Carlita qui séjourne au camping avec une vieille chanteuse de flamenco qui fait la manche, elle-même souvent accompagnée d'un SDF, surnommé Recluta, qui traîne en ville et sur les plages.
   Le troisième narrateur est un homme de confiance de Pilar, maire de Z., il se nomme Enric Rosquelles et est complexé par sa petite taille et ses rondeurs ; il s'occupe de questions d'aide sociale, avec sa secrétaire Lola, assistante sociale, elle-même ex-femme de Morán. Le fait divers ne nous est pas donné d'emblée suivi de confrontations de témoignages comme dans The Ring and the Book de Robert Browning, mais pas à pas, par les courtes séquences du trio Morán–Gasparín–Rosquelles : c'est en les écoutant que nous découvrons progressivement ce qui s'est passé.
   
   Pourquoi donc le roman est-il intitulé Piste de glace ? C'est que Nuria, une jolie blonde championne de patinage artistique tient un rôle-clé dans l'histoire, en dansant au rythme de La Danse du Feu de Manuel de Falla. Rosquelles a aménagé cette patinoire, rien que pour elle, dans la dépendance du vieux Palacio Benvingut, inhabité depuis trente ans, et devenu propriété communale de Z., en détournant des fonds publics. Comme Nuria s'avère aussi la maîtresse de Morán, le lecteur s'attend à quelque action violente entre les deux hommes dont on sait qu'ils ne s'apprécient guère. Mais le drame dont il s'agit n'a rien à voir avec leur probable jalousie. Néanmoins c'est bien dans ce lieu insolite qu'un crime aura lieu.
   
   Voilà un roman déconcertant sans doute, mais pleinement réussi !

critique par Mapero




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Appels téléphoniques - Roberto Bolaño

Pour un aperçu des thèmes de Bolaño
Note :

   Titre original : Llamadas telefónicas, 1997
   
   Dans ces quatorze récits généralement centrés sur un personnage, les difficultés de communication et de compréhension entre les êtres humains constituent l'un des thèmes les plus évidents, même lorsque les personnes sont des écrivains. Le malaise passe souvent par des appels téléphoniques — d'où le titre du recueil — et des conversations où l'on ne dit pas ce qu'il conviendrait. L'intrigue repose également sur des rapports sexuels insatisfaisants, ou sur une conduite qui peut être jugée folle ou à tout le moins chaotique et incohérente. Comme ailleurs, plusieurs textes mettent en scène l'auteur, sous l'initiale B ou le pseudonyme Belano bien connu des lecteurs de l'écrivain chilien exilé à Barcelone, ville qui sert de cadre à plusieurs nouvelles. Parmi ses allusions littéraires, citons Boulgakov, Kafka, Albert Camus, Juan Marsé, Willa Cather, Eudora Welty, Carson McCullers.
   
   Deux écrivains participent à des concours littéraires avant que l'un d'eux décide de rentrer en Argentine dès la fin de la dictature pour enquêter sur la mort de son fils Gregorio (Sensini).
   Dans la France des années 40, un écrivain raté que l'on aurait pu prendre pour un collabo rend bien des services aux résistants. Une jeune femme lui donne des conseils qu'il ne suivra pas (H.S. Leprince).
   Un autre écrivain raté finit par s'intéresser aux soucoupes volantes avant de se suicider (Enrique Martin).
   L'obscur écrivain B s'étonne que son illustre confrère A fasse de chaleureuses recensions de ses romans. Il envisage d'aller lui demander des explications (Une aventure littéraire)
   "B est amoureux de X. Evidemment, il s'agit d'un amour malheureux" et X est assassinée. "La police croit que je pourrais être l'assassin" confie B par téléphone au frère de la victime (Appels téléphoniques).
   Un lycéen fait l'école buissonnière et devient l'ami d'un homme mystérieux toujours assis à la même place devant la librairie qu'il fréquente. Un jour, l'homme disparaît après lui avoir fait un cadeau (Le ver).
   Rogelio, exilé chilien et fils de dirigeant communiste, raconte ses années passées à Moscou où il a fréquenté un truand épris de littérature et une championne de saut en hauteur aux jambes vertigineuses (La neige).
   Un soldat de la Division Azul se trouvait dans une caserne de SS quand les Russes le firent prisonnier. Il survivra ! (Un autre conte russe).
   Se sentant menacées dans leur maison isolée, deux femmes recrutent un garde du corps plutôt maladroit (William Burns).
   Deux policiers se souviennent d'avoir organisé la libération d'Arturo Belano après le coup d'état de Pinochet : "Arturo le dingue, le taré qui s'en était allé au Mexique à quinze ans". Ils avaient fréquenté la même école. L'inspiration est autobiographique ! (Enquêteurs).
   Sofia se drogue, persiste à prendre le volant et se laisse aller. Il se peut que tout soit dans l'imagination d'un prisonnier (Compagnons de cellule).
   Clara n'a pas triomphé au concours de beauté et "tout commença à aller de travers" dans ses amours. Elle cauchemarde et déprime. Un ancien amant téléphone de temps à autres pour prendre de ses nouvelles (Clara).
   Une ancienne actrice porno, moribonde à 37 ans, se souvient d'un acteur emporté par le sida avec qui elle a eu des relations sexuelles en Californie (Joanna Silvestri).
   Plus long, le dernier texte pourrait passer pour le canevas d'un épais roman tant l'héroïne, année après année, collectionne les amants en différentes villes, et sans rompre nécessairement avec les précédents. Son instabilité psychologique, comme celle de sa sœur, paraît provenir d'un épisode dramatique vécu à l'adolescence (Vie d'Anna Moore).
   
   Par sa diversité et ses thématiques, ce recueil permet une intéressante initiation à l'œuvre du romancier disparu en 2003 même si parfois la rédaction ne semble pas suffisamment travaillée.

critique par Mapero




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Les Détectives sauvages - Roberto Bolaño

Autobio romancée
Note :

   Titre original : Los detectives salvajes, 1998
   
   Voici la quatrième de couverture:
   "Livre du chaos magistralement mis en chœur, livre aussi de l'amitié, de la passion, Les Détectives sauvages brasse des éléments de la vie errante de Roberto Bolaño et de son ami Mario Santiago Papasquiaro, qu'il transfigure en une épopée ouverte, lyrique, triste et joyeuse de destins qui ont incarné la poésie. La critique internationale a comparé ce roman polyphonique aux grandes œuvres de Cortazar, de Garcia Marquez, de Pynchon. Cette œuvre marque avec force l'arrivée de nouveaux écrivains latino-américains qui sont des héritiers hérétiques des grands auteurs du XXe siècle."
   

   Pavé de plus de 900 pages en format poche, "Les détectives sauvages" contient un autre chef-d'œuvre de Roberto Bolaño, le génie des lettres latino-américaines. Ayant lu "2666" avant celui-ci je peux dire que "Les détectives sauvages" est quelque peu inférieur à "2666" pour ce qui est de la trame narrative, l'intrigue et d'une façon plus générale, l'histoire en tant que telle. Par contre, le présent roman est tellement bien écrit, que premièrement, on se demande comment il fait pour écrire aussi bien et ensuite, cette écriture splendide rehausse d'un coup cette œuvre remarquable.
   
   "Les détectives sauvages" c'est trois parties, presque trois romans en un seul. Pour la 1ère et 3e partie on a droit au même narrateur mais dans la 2e, il y plus d'une dizaine de narrateurs différents. C'est original et tout au long du roman, on suit deux apprentis poètes, Belano et Lima* à travers ces narrateurs. Belle trouvaille de Bolaño d'autant plus que Belano est l'alter ego littéraire de Roberto Bolaño et donc, "Les détectives sauvages" sont en quelque sorte une autobiographie romancée de l'auteur.
   
   Bolaño dit de son roman qu'il peut se lire comme une agonie ou un jeu. Pour ma part j'ai opté pour la première approche et je ne l'ai pas regretté. Il se lit si bien qu'on ne voit pas le temps passer et en plus, le roman traite de la littérature en général mais plus souvent, il nous parle de poésie.
   
   Alors, les grands fans de Bolaño, dont je suis, seront comblés à tous points de vue. Même s'il contient quand même quelques défauts (comme le "name dropping" - si vous me permettez l'expression - et une intrigue presque inexistante) "Les détectives sauvages" est sublime. Le roman nous envoûte, nous prend aux tripes et nous relâche seulement après 900 pages. Donc, voici de la grande littérature et un autre chef-d'œuvre absolu signé Roberto Bolaño.
   
   * Pour Mario Santiago

critique par Jimmy




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Trois - Roberto Bolaño

Bolaño, le poète
Note :

   Titre original : Tres 1981/1993/1994
   
   Quatrième de couverture:
   "Regroupant, par ordre chronologique, trois recueils de textes qui se situent à la frontière des genres littéraires, "Trois" révèle des aspects moins connus de l’univers de Roberto Bolaño et jette une lumière parfois surprenante sur son œuvre narrative. Daté de 1981, "Prose de l’automne à Gérone" offre une série de fragments kaléidoscopiques et hallucinés. "Les Néo-Chiliens" (1993) retrace l’épopée d’un groupe de jeunes musiciens chiliens en route pour l’Équateur en passant par le Pérou et reflète les désillusions de toute une génération. "Un tour dans la littérature" (1994) propose enfin, en 57 fragments, une promenade onirique en compagnie de fantômes, hommage mélancolique aux écrivains, aux lieux et au passé du grand lecteur qu’était Bolaño."
   

   Mon avis :
   Il s’agit donc de trois textes très différents les uns les autres par le fond comme par la forme. Le premier est un recueil de petits textes qui forme un plus grand texte ; le deuxième a la mise en page d’un poème (je serais bien incapable de vous dire si s’en est vraiment ou même comment il est construit si c’était le cas) et le troisième c’est donc 57 fragments qui commence tous par "J’ai rêvé" et qui parlent de littérature.
   
   J’ai beaucoup aimé le premier texte car Roberto Bolaño entretient le flou de manière magistrale. On ne sait jamais si on est dans la réalité ou dans la fiction car dans les deux, il y a un écrivain : un écrivain amoureux ou un écrivain solitaire (seuls ses personnage sont ses amis). Dans cette nouvelle, l’auteur cite à un moment Fichte et je peux vous dire que rien que pour cela je ne regrette pas d’avoir lu ce livre.
   "Le découragement et l’angoisse consument mon cœur. La venue du jour me répugne, qui m’invite à une vie, dont la vérité et la signification sont douteuses pour moi. Je passe les nuits agités d’incessants cauchemars."

   
   Le deuxième texte raconte donc le voyage de jeunes musiciens. Moi qui n’aime pas les poèmes (cela vient de la mise en page peut être), j’ai trouvé que c’était plutôt pas mal. Je ne sais pas si ce n’est pas parce que je l’ai lu dans le bus mais le texte m’a donné l’impression d’avancer en même temps que les musiciens, d’entendre de la musique, en fait de participer.
   
   Le troisième texte m’a moins plu (certains fragments oui et d’autres non). Cela vient du fait que je ne m’y connais pas assez en littérature car Bolaño parle d’auteurs dont je connais le nom mais pas l’œuvre ou même la biographie. Alors cela limite un peu la discussion de suite.
   
   En conclusion, je dirais que je suis fascinée par qui est capable de trouver la forme qui convient au fond. On ne peut pas s’imaginer comment ce qui est raconté aurait pu être dit autrement. Ce que je retiendrai aussi, c’est la poésie qui se dégage des textes de Bolaño.

critique par Céba




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Un petit roman lumpen - Roberto Bolaño

Dérive énigmatique
Note :

   Titre original : Una novelita lumpen, 2002
   
   En courts chapitres, ce roman raconte l'histoire d'une adolescente italienne et de son jeune frère, qui deviennent orphelins lorsque leurs parents meurent dans un accident d'automobile. Seuls et sans repères, les deux abandonnent l'école et passent le temps à regarder des talk-shows et des films pornographiques. Ils se contentent d'emplois peu rémunérés: Bianca à un salon de coiffure et son frère dans un gymnase local. À cette salle de gym, le garçon rencontre deux hommes louches - un Bolognais et un Libyen - qui finissent par emménager avec lui et sa sœur. Les hommes cuisinent et sont courtois. Tout semble bien aller.
   
   Mais bientôt, un changement drastique s’opère. Bianca commence à coucher avec les hommes, nuit après nuit, la chambre trop sombre ne révélant pas lequel d'entre eux est avec elle. Durant cette période, elle nourrit l'attente, elle anticipe un événement qui changera sa vie pour toujours.
   Ceci la place dans un état constant d'agitation et de mécontentement, imaginant une autre vie dans un endroit différent; même la mort.
   
   Comme l'instabilité économique devient trop lourde, les quatre luttent pour rester à flot. La bande inusitée de colocataires esquisse alors un plan de sauvetage. Le groupe va se lier d'amitié avec un ex-culturiste aveugle surnommé Maciste. Bianca accepte de travailler à son domicile, effectuer les travaux domestiques et autres, devenir en quelque sorte une prostituée pour le vieil homme; tout en gardant un œil sur le coffre-fort contenant les richesses qui leur assurera une vie de bonheur.
   
   Ce petit roman est une excursion remplie de malaises dans l'existence de cette adolescente dont le monde semble être défini par son incapacité à exister au-delà des murs de la maison de ses parents morts. La narration donnée à ce personnage est voilée et caractérisée par le mystère et les insinuations. Bianca apporte peu d’explications à la présence de deux hommes chez eux et leur relation, de même pour les scènes avec Maciste.
   
   Voilà d’ailleurs l’intérêt de cette lecture. Il faut deviner, s’interroger sur le sens des phrases et naviguer dans cet univers étrange. Une œuvre définitivement originale et prenante pour ceux qui aiment s’aventurer dans des histoires indéfinies, un peu atmosphérique. Un mélange de roman noir, roman érotique et suspense.
   
   Adapté au cinéma en 2013 avec le titre "Il futuro"
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critique par Benjamin Aaro




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Novella
Note :

   C’est le premier roman que je lis de Roberto Bolaño et pourtant, il s’agit ici du dernier roman publié du vivant de l’auteur. J’ai choisi ce livre, sûrement peu représentatif du style de Bolaño (c’est ce que j’ai cru comprendre de ce que j’ai lu), en me disant que cela pouvait être un bon moyen de ne pas me décourager pour rentrer dans l’œuvre de cet auteur.
   
   Ce roman est donc court, moins de 100 pages et raconte l’histoire d’une fille, Bianca, qui vient de perdre ses parents subitement dans un accident de voiture. Elle se retrouve seule avec son frère. Ils abandonnent le lycée par nécessité après avoir essayé de s’accrocher. Elle trouve un travail dans un salon de coiffure et lui, dans une salle de sport. Commence une vie d’habitudes, lancinante. Un jour, le frère ramène deux "amis" à la maison. Ils s’installent. C’est le début de la fin. Ils sont biens mais entraînent le frère et la sœur vers le fond, lui vers la délinquance et elle vers la prostitution. Cela n’ira jamais jusqu’au bout mais tout de même. Elle va être d’accord pour se prostituer. La fin du roman verra la renaissance du frère et de la sœur ; ils reprennent leurs destins en main.
   
   J’ai beaucoup aimé l’empathie dont fait preuve Bolaño. Il arrive à se mettre dans la tête de cette adolescence, à nous faire saisir ses rêves, ses envies mais aussi ses contradictions. Il arrive même à nous les faire comprendre, à faire que l’on soit d’accord.
   
   Ce qui m’a aussi interpellée, c’est le fait que Bolaño ne dit pas la descente mais pourtant on ne réfléchit pas pour s’en rendre compte ; c’est évident. J’aime qu’il y ait un sens accessible au lecteur lambda.
   
   Le style est normal ; en tout cas pas compliqué comme je l’imaginais (c’est que j’imagine pour tous les livres que l’on dit difficile d’accès).
   
   Je vais donc continuer ma découverte de Bolaño.

critique par Céba




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2666 - Roberto Bolaño

Incroyable fourre-tout
Note :

   Titre original : 2666
   
   "2666" présente la particularité d’avoir été le dernier roman et surtout d’avoir été publié de manière posthume.
   
   "2666", en outre, est un énorme ouvrage, aux cinq parties très distinctes, reliées entre elles par un fil des plus ténu, voire pas de fil du tout. Cinq parties qui pourraient aussi bien être cinq romans distincts sans que beaucoup soit perdu (en terme d’interconnexion). Voici d’ailleurs ce qui est spécifié, en "Note des héritiers de l’auteur" :
   "Face à la possibilité d’une mort prochaine, Roberto laissa des instructions selon lesquelles son roman 2666 devrait se publier en cinq volumes qui correspondraient aux cinq parties de celui-ci.
   …/…
   Au lendemain de sa mort, après la lecture, l’étude de l’œuvre et du matériel laissé par Roberto qu’en fit Ignacio Echevarria (l’ami qu’il avait désigné pour être consulté au sujet des problèmes littéraires), surgit une autre considération, d’ordre moins pratique : le respect de la valeur littéraire de l’œuvre..."

   
   Et c’est ainsi que le lecteur se retrouve avec un pavé d’un peu plus de 1000 pages, mais surtout, se retrouve à gloser d’abord, en compagnie de critiques littéraires européens sur la recherche, non pas du temps perdu, mais d’un auteur mythique mystérieux et dont on a peu ou pas de données : Benno von Archimboldi. Nous sommes en Europe dans cette première partie intitulée ; "la partie des critiques". Il est question, de manière allusive, du Mexique et du Sonora, province au nord du pays et plus particulièrement de Santa Teresa, où des meurtres de femmes se produisent en masse.
   La seconde partie, "la partie d’Amalfitano", nous localise plus intensément à Santa Teresa, avec Amalfitano (chilien !!) et sa fille Rosa. Amalfitano qui a perdu la mère de Rosa, Lola, et qui se demande bien un peu ce qu’il fiche à Santa Teresa (et nous aussi un petit peu par la même occasion !).
   
   La troisième partie (la partie de Fate) nous englue toujours un peu plus dans ce maudit Santa Teresa où ce ne sont pas par dizaines que des jeunes femmes sont tuées après avoir été violées mais plutôt par centaines comme nous le découvrirons dans la quatrième partie. Fate est un vague journaliste américain d’un vague magazine américain "Aube noire", qu’on envoie dans le Sonora pour couvrir un match de boxe entre un boxeur américain et un autre mexicain et qui met le nez à cette occasion dans cette invraisemblable accumulation de meurtres. Dans cette partie, nous retrouvons fugacement Amalfitano et Rosa, et nous entrevoyons Haas, un personnage qui va être personnage important sinon principal dans la quatrième partie.
   
   Quatrième partie (la partie des crimes), très longue, par le nombre de pages et par son côté obsessionnel ; c’est une longue litanie de toutes ces femmes et filles martyrisées et mises à mort puis balancées dans des décharges, dans le désert, dans des arrière-cours,... Une partie étouffante, dont on ne reprend souffle au cours de la lecture que par des passages consacrés à l’enquête par des policiers mexicains, passages nous permettant de comprendre que jamais les enquêtes n’aboutiront et que toujours les meurtres se poursuivront. La litanie de ces meurtres est particulièrement pénible et sa lecture m’a irrésistiblement évoqué "Le dahlia noir" de James Ellroy. Même impression d’évoluer comme dans un cauchemar éveillé d’où l’on ne peut raisonnablement sortir et où nos gestes et déplacements se font à vitesse réduite.
   
   Cinquième partie (la partie d’Archimboldi), où l’on reboucle la boucle en quelque sorte, mais pas vraiment en réalité... Archimboldi donc, cryptique écrivain allemand qui va finir par se rendre au Mexique in fine (mais vraiment la toute fin, les deux dernières lignes !). Nous évoluons au cours de cette partie en Allemagne dans la période de la guerre et de l’après-guerre. Il en est même difficile de conserver à l’esprit tout ce qu’on a pu lire avant tant tout est – ou parait – dissocié. Dissocié sauf ces fameux petits fils ténus...
   
   Il ne faudrait pas conclure de ce qui précède que la lecture de "2666" est pénible ou fastidieuse ! C’est au contraire très prenant mais il est difficile de considérer que tout ceci forme un tout. Passer d’une partie à l’autre efface en grande partie ce que vous avez pu lire le chapitre d’avant.
   On ne peut s’empêcher de se demander si, de son vivant, Roberto Bolaño l’aurait publié ainsi ou aurait opéré quelques "points de suture" ? Il semblerait que non, pourtant, Roberto Bolaño semblant considérer, à l’heure de sa mort, que l’état du roman était quasi définitif...
   
   Une œuvre étonnante et ouvrant – laissant ouvertes – quantités de questions...
   
   Imaginez un ouvrage qu’on créerait en torsadant cinq brins, de multiples façons... L’œuvre se fait, les brins sont imbriqués les uns dans les autres mais au bout du bout les cinq brins ont chacun leurs propres extrémités, leurs entrées et leurs sorties. "2666" aussi...
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critique par Tistou




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L'art difficile des parfumeurs de mots
Note :

   Le livre est un parfum dont l’épigraphe est la note de tête.
   La première fragrance qui chatouille les sens du lecteur.
   Celle qui nous donne instantanément envie d’emporter le flacon, sûr déjà de l’ivresse qu’il procurera.
   Celle aussi qui, d’un air dubitatif, nous pousse à reposer immédiatement l’impétrant malodorant sur la table du libraire.
   Celle qui restera, quelle que soit l’histoire qui va s’écrire entre lui et nous, comme la persistance rétinienne de la silhouette de l’élu, entraperçue pour la première fois il y a bien longtemps.
   Roberto Bolaño est un maître de cet art difficile des parfumeurs des mots.
   
   Son récit fleuve, est traversé par la vie et l’œuvre d’un mystérieux écrivain allemand au nom étrange de Beno Von Archimboldi.
   Un être qui vit sur une "terre ennuyeuse ennuyeuse ennuyeuse…".
   
   Quatre universitaires européens, passionnés par l’œuvre et la personnalité de cet auteur à l’existence quasi spectrale, entament un long voyage jusqu’au Mexique, la ville de Santa Teresa, espérant enfin résoudre le mystère Archimboldi.
   Et c’est l’horreur qui jaillit du désert : des femmes sont violées, assassinées, jetées au rebut, dans une sorte de fièvre incontrôlée et indifférente.
   
   Des assassins nous ne saurons rien, ou si peu... et qu’importe ?
   
   Car "la vie est fondamentalement un mystère" et "l’histoire, qui est une putain toute simple, n’a pas de moments déterminants mais est une prolifération d’instants, de brièvetés qui se disputent entre elles la palme de la monstruosité".
   
   Lire "2666" c’est descendre le Rio Grande dans une embarcation de fortune en explorant chacun de ses méandres, humer l’odeur nauséabonde et fétide des cadavres échoués et craindre la mâchoire des crocodiles.
   C’est une expérience de lecteur qui entre dans un monde encore inexploré, foisonnant et fascinant.
   C’est se lever à l’"appel fondamentalement dangereux que constitue la littérature".
   Marcher sur les cadavres de ceux qui sont tombés au champ d’honneur car "tout livre qui n’est pas une œuvre maîtresse est chair à canon, infanterie vaillante, pièce sacrifiable puisqu’elle reproduit, de multiples manières le schéma de l’œuvre maîtresse"
   
   C’est tenter de répondre à la question "pourquoi une œuvre maîtresse a-t-elle besoin d’être occulte ? Quelles forces étranges l’entraînent vers le secret et le mystère"
   

   Car pour Bolaño "à l’intérieur de l’homme qui est en train d’écrire il n’y a rien. Rien qui soit lui, je veux dire. Comme ce pauvre homme ferait mieux de se consacrer à la lecture. La lecture est plaisir et joie d’être vivant ou tristesse d’être vivant et surtout elle est connaissance et questions. L’écriture, en revanche, est d’ordinaire vide. Dans les entrailles de l’homme qui écrit il n’y a rien. Rien, je veux dire, que sa femme, à un moment, puisse reconnaître. Il écrit sous la dictée. Son roman, ou son recueil de poèmes convenables, très convenables sortent, non par un exercice de style ou de volonté, comme le pauvre malheureux le croit, mais grâce à un exercice d’occultation. Il est nécessaire qu’il y ait beaucoup de livres, beaucoup de beaux sapins, pour qu’ils veillent du coin de l’œil le livre qui importe réellement, la foutue grotte de notre malheur, la fleur magique de l’hiver".
   

   "2666" est une rose du désert : improbable, diabolique, vénéneuse, une rose dont on fait les parfums.
   
   Longtemps après avoir refermé le flacon, la note de cœur de cette essence-là vous ramènera à la moindre effluve "à une région d’un romantisme tardif, où les frontières (sont) chronométrées de crépuscule à crépuscule, dix, quinze, vingt minutes qui (durent) une éternité, comme les minutes des parturientes condamnées à mort qui comprennent que plus de temps n’est pas plus d’éternité et cependant désirent de toute leur âme plus de temps, et ces vagissements sont les oiseaux qui traversent de temps en temps et avec quelle sérénité le double paysage lacustre, pareils à des excroissances luxueuses ou des battements de cœur."
   

   Amis du style, amoureux des mots, je vous en prie : lisez BOLAÑO, enivrez-vous !

critique par Attila




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Le Gaucho insupportable - Roberto Bolaño

Œuvres de la maturité
Note :

   Titre original : El gaucho insufrible, 2003
   
   Voici la quatrième de couverture:
   "L'univers inquiétant et fantaisiste de ces cinq nouvelles est du meilleur Bolaño. Des lapins sauvages et féroces investissent la pampa ; des rats s'entretuent ; des poètes tristes errent dans la nuit tandis qu'un écrivain argentin plagié se rend à Paris sur les traces du coupable, qui est aussi son meilleur lecteur. Dans cet univers entre onirisme, humour noir et violence latente, des doubles et des triples de l'auteur se combattent dans des jeux de miroirs déformés. Figurent aussi deux conférences où Bolaño parle de lui, de sa mort, de son amour violent de la littérature et de la vie : deux textes magnifiques et émouvants, "Littérature + Maladie = Maladie " et "Les mythes de Chtulhu", où il cingle la littérature récente, les écrivains qui déshonorent leur art. Drôle, cruel, polémique et émouvant, ce recueil, remis à son éditeur quelques jours avant sa mort, nous montre Bolaño au sommet de son art."
   

   Les deux conférences qui se retrouvent à la fin de ce recueil de cinq nouvelles sont d'une pertinence certaine même si je m'abstiendrai d'en parler. Il vaut mieux que vous les découvriez vous-même (si vous n'avez pas lu "Entre parenthèses"). Entre autres, il parle de la proximité des écrivains et du pouvoir, comme Gabriel Garcia Marquez qui était ami avec Fidel Castro et Bill Clinton en même temps (il faut le faire). Bolaño n'est pas tendre à son endroit...
   
   Jim : Dans ce court premier texte du recueil de quatre pages seulement, le narrateur nous présente Jim, son ami Nord-Américain. Jim est triste, ses voyages à l'étranger sont même plus courts que prévus. "La poésie, en quoi elle consiste, Jim ? lui demandaient les enfants mendiants de Mexico. Jim les écoutait en regardant les nuages puis se mettait à vomir." Jim est un ancien combattant qui est devenu poète. Il veut d'une poésie courant et banale. En guise de clin d'œil, je crois que Bolaño aurait pu appeler cette intéressante nouvelle "Le poète sauvage".
   
   Le gaucho insupportable : Hector Pereda est avocat. Selon ses proches, il fut un père attentif et affectueux. Il accéda au titre de juge mais fut déçu et se consacra pendant quelques années aux voyages et à la lecture. Arrivé à la retraite, il change peu à peu : "Buenos Aires est en train de sombrer, répondit Pereda." Cette prédiction lui donna raison. En effet, quelques jours plus tard, l'économie de l'Argentine s'effondra. Il part vivre à la campagne, rencontre les "gauchos", mais les lapins commencent à se faire plus nombreux et cela l'inquiète... La force de cette nouvelle est surtout dans son style d'écriture et l'ambiance que Bolaño réussit à créer.
   
   Le policier des souris : Le narrateur s'appelle José (pepe le flic), il est évidemment un policier (peut-être pas comme vous le pensez par contre) et il est aussi le neveu de Joséphine la cantatrice. La nouvelle prend un tournant fantastique très tôt au cours du récit, ou plutôt, on se rend compte que les protagonistes sont des souris, des rats, qui vivent dans un monde qui ressemble au nôtre et que le flic enquêtera sur la mort de souris, ce qu'il est lui-même : "De temps en temps apparaît une souris qui peint, disons, ou une souris qui écrit des poèmes et qui se met en tête de les réciter." Ce recueil de nouvelles nous offre des textes déjantés, mais le thème de la poésie n'est jamais bien loin. C'est pour cette raison, entre autres, que Roberto Bolaño est mon écrivain préféré. Donc, cette nouvelle en particulier est inquiétante, parfois terrifiante et elle est, dans son ensemble, une allégorie de notre monde en dérive, où les poètes sont trop peu nombreux. La nouvelle "Jim" se rapprochait des "Détectives sauvages" alors que celle-ci à des accointances avec "2666" parce que les cadavres des souris jonchent les égouts comme ceux de "2666" jonchaient les rues. Cette nouvelle est adressée à Robert Amutio, le très excellent traducteur de Bolaño en français.
   
   Le voyage d'Alvaro Rousselot : Le narrateur décrit Rousselot comme "un agréable prosateur, prodigue en sujets originaux, usant d'un castillan bien construit [...]" Rousselot est plus compliqué que ses fans ne le pensent. Comme les autres grands lecteurs (et écrivains), il devient une victime de la littérature. Il est plagié par un cinéaste français, où son livre, comme partout ailleurs, avait passé presque inaperçu. Le plagiat s'étend sur plusieurs de ses œuvres, toujours par le même cinéaste. Rousselot s'en va rencontrer Morini, le cinéaste fautif. Ce dernier a une étrange réaction lorsque la rencontre survient... Nous voici en face de thèmes borgésiens avec cette nouvelle : la littérature en relation avec la réalité et tout cela dans un paradigme de l'imaginaire. Donc : littérature, réalité, imaginaire. Notamment, elle est très proche de "Pierre Ménard, auteur de Quichotte" de Borges. Elle a aussi quelques liens avec "2666" de Bolaño, surtout le sujet de cet écrivain qui est vénéré par quelques lecteurs très enthousiastes, le fameux auteur culte...
   
   Deux contes catholiques : Le premier conte de cette partie se nomme "La vocation" et raconte la vie d'un être angoissé, qui vit dans la peur et qui raconte sa vie sous forme de journal intime (ou quelque chose qui s'en rapproche) par le prisme du catholicisme parce qu'il veut devenir curé. Il fera une rencontre pour le moins mystérieuse... Alors que le deuxième conte, "Hasard", nous offre la même forme que le premier conte et le narrateur parle d'un asile d'aliénés qu'il fréquentait, de ses tourments psychiques, et nous finissons par découvrir que les deux contes sont peut-être liés, ou bien que tout ceci est un pur...hasard ?
   
   La nouvelle est un genre que j'apprécie de plus en plus, et je ne crois pas que ce soit par accident. J'ai souvent entendu des lecteurs plus âgés qui disaient que plus on avance en âge, plus les courts textes nous satisfont, plus on les comprend, et moins on a besoin de longues phrases, de plusieurs pages pour bien saisir et apprécier un texte. Le roman est souvent "artifice", même si le genre romanesque reste mon préféré entre tous. Inévitablement, il y a des parties moins importantes dans un roman. Cela est intrinsèque à ce genre. Et pour le présent recueil, j'ai adoré. Avant de commencer la lecture, l'éditeur nous avertit que ces nouvelles sont tardives dans l'œuvre de Bolaño. Je ne suis aucunement surpris de l'apprendre, parce qu'il avait atteint un tel niveau de maturité et d'excellence stylistique, que ces nouvelles semblent se démarquer de ses premiers romans. Quoique cet auteur soit un peu meilleur en roman qu'en nouvelle (et qu'en poésie), ce recueil est à lire absolument pour les fans de Roberto Bolaño.
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critique par Jimmy




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Comme un testament littéraire
Note :

   Roberto Bolaño est décédé peu après avoir remis le manuscrit de ce recueil à son éditeur. L'un des textes en porte la trace évidente, c'est "Littérature + maladie = maladie". De plus le dernier texte, "Les mythes de Cthulhu", constitue une sorte de testament littéraire et un hommage à Lovecraft, où l'auteur règle ses comptes avec des auteurs de langue espagnole qu'il juge trop faciles à l'instar de Perez Reverte et de Juan Marsé ; on s'étonnera évidemment d'y trouver aussi Garcia Marquez et Vargas Llosa. Bien sûr son favori c'est Borges et parmi les auteurs qu'il sauve notons un autre argentin, Ricardo Piglia.
   
   Ce recueil permet de savourer quelques nouvelles et particulièrement deux petites merveilles. Celle qui donne son nom au recueil, "Le gaucho insupportable", se situe dans l'Argentine en pleine crise économique ; un ancien juge décide de retourner vivre au milieu de la pampa dans son domaine abandonné où le bétail a été remplacé par les lapins. Reviendra-t-il un jour dans la capitale ?
   
   Pour "Le voyage d'Alvaro Rousselot" l'écrivain chilien (qui a fort peu vécu au Chili et bien davantage au Mexique puis en Catalogne) invente l'histoire d'un romancier argentin. Celui-ci retrouve le contenu de deux de ses romans porté au cinéma par un réalisateur français sans qu'aucun droit d'auteur n'en ait été vendu à l'étranger. Portera-t-il plainte contre lui pour plagiat ? Le rencontrera-t-il à l'occasion d'un voyage en Europe ?
   
   Outre "Jim", un bref récit brûlant, on lira aussi "Le policier des souris" qui est une parodie dont le titre est à prendre au premier niveau de lecture puisque le flic est bien une souris : son travail l'amène dans les égouts à la poursuite d'un serial killer.
   
   "Deux contes catholiques" consiste en deux récits rédigés très sommairement et constitués curieusement de phrases numérotées. La première partie aboutit à un mystère que la seconde résout. C'est fort original. Il y a souvent chez Bolaño un côté expérimental qui ne manquera pas de surprendre le lecteur.
   
   Au final, ce recueil est une bonne occasion pour découvrir l'œuvre de Bolaño avant de se lancer dans ses œuvres majeures.

critique par Mapero




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