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Auteur du mois de février & mars 2016
Saul Bellow

   On lit moins Saul Bellow maintenant, mais c'est bien dommage car il se trouve que c'est un auteur qui a fort bien vieilli et chacun peut encore trouver aujourd'hui un grand plaisir à la lecture de ses textes. C'est pourquoi nous avons voulu tourner vers lui les projecteur

Biographie

   Saul Bellow est un écrivain canadien-américain d'origine judéo-russe. Il est né en 1915 à Montréal et décédé en 2005 aux Etats Unis. Il obtint le National Book Award, le Prix Pulitzer et le Prix Nobel de littérature (en 1976).

Bibliographie ici présente

  Herzog
  La bellarosa connection
  L'homme de Buridan - ou- Un homme en suspens
  Les Aventures d'Augie March T1
  Les Aventures d'Augie March T2
  Au jour le jour
  Mémoires de Mosby et autres nouvelles
  La planète de M. Sammler
  Le don de Humboldt
  Le cœur à bout de souffle
  Un larcin
  En souvenir de moi
  Une affinité véritable
  Ravelstein
 

Herzog - Saul Bellow

Courrier
Note :

   Titre original : Herzog, 1964
   
   Prix international de littérature, National Book Award
   
   L' un des romans les plus célèbres de Saül Bellow (1913-2005), romancier américain juif et russe, prix Nobel de littérature 1976.
   
   Moses Herzog, professeur à l'université de Philadelphie s'est mis en congé et a regagné le Berkshire, Ludeyville, où il a acheté une maison de campagne. Divorcé d'avec Madeleine, il s'inquiète de sa petite fille Junie, dont son ex-épouse a la garde.
   Il ne fait pas confiance à Madeleine qu'il juge à présent un produit navrant de l'intelligentsia américaine, ni à ses caprices, sa soudaine conversion théâtrale au catholicisme ayant précipité le divorce. Quant à son nouvel ami Gerbach, ce «poète des medias», c'est vraiment un pauvre type...
   
   La principale activité d'Herzog est la pratique assidue du soliloque. Il revit son passé en zigzag, au hasard des rencontres et des idées qui lui traversent l'esprit.
   Chaque soliloque aboutit à un début de lettre, une ou plusieurs pages: le destinataire est soit l'un de ses proches vivant ou mort, soit un de ses maîtres à penser qu'il a longtemps étudiés et dont il doute à présent. Des missives seront ainsi destinées à Tocqueville, Nietzsche, Spengler, Roosevelt, Spinoza... et Dieu lui-même plus d'une fois!
   
   Autrefois occupé à une thèse intitulée «Romantisme et christianisme», il en est détaché aussi. Il faisait confiance à Tocqueville, mais ne sait plus si les Romantiques ont vraiment tort, s'enlise dans les contradictions et se le répète. Il a «du mal» avec Hegel.
   
   Subitement, il quitte le bled où il se morfondait, gagne Vineyyard, banlieue New-yorkaise, pour aller voir d' anciennes maîtresses, rumine de sombres pensées concernant sa fillette, qu'il suspecte de plus en plus d'être maltraitée. Il se rend chez son avocat Smirkin, pour lui demander son avis. En effet, lorsqu'il se sentait dépressif, Herzog a fait de Valentin le tuteur de sa fille, et l'a nommé exécuteur testamentaire. Grave erreur, se dit Moses, à présent persuadé que Madeleine et Valentin sont irresponsables et dangereux. Autrefois, c'était lui-même qu'il considérait comme irresponsable...
   Dans la salle d'attente de Smirkin, il voit un couple accusé de tentative de meurtre sur leur enfant de trois ans qu'ils ont fracassé contre un mur. Fortement secoué, Herzog décide soudain d'aller chercher Junie , décidé s'il le faut à tuer Madeleine et Valentin Gersbach...
   
   Cinq jours de la vie d'Herzog nous sont ainsi relatées à la troisième ou à la première personnes, cinq journées décisives, en sept chapitres, une crise et son dénouement.
   Les pensées d'Herzog, ses règlements de compte avec les penseurs qui forment son horizon intellectuel, et avec ses proches, se télescopent avec ses déplacements dans le réel. Il va d'un endroit à l'autre dans le réel comme dans ses souvenirs.
   
   C'est un roman autobiographique (celle du personnage Herzog, qui forcément, s'inspire de l'auteur). A partir de cette crise, c'est toute sa vie qu'Herzog évoque, ses parents, ses mariages ratés, son parcours intellectuel qui ne lui plaît pas. Nous avons un tableau des mœurs de son époque, de différentes couches sociales, de personnages très variés. Le monde du spectacle est satirisé, représenté par Gersbach animateur de télé, et Madeleine, plus actrice dans la vie qu'à la scène, une très jeune femme qu'Herzog a épousée par attirance sexuelle, mais avec qui il ne pouvait guère s'entendre...
   
   L'humour est la principale qualité d'un tel roman. Les lettres qu'Herzog commence à rédiger sont souvent à mourir de rire. Lui-même moque plus ou moins sa personne et son parcours.
   
   Saul Bellow est aussi l'auteur des "Aventures d'Augie March" roman picaresque, dont le héros est assez proche d'Huckleburry Finn.
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critique par Jehanne




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Missives permissives
Note :

   Saul Bellow (1915-2005) est un écrivain canadien-américain fils d'immigrés juifs-russes, élevé à l'école de la rue mais universitaire de carrière, notamment à Chicago. Saul Bellow a obtenu trois fois le National Book Award, pour Les Aventures d'Augie March (1953), Herzog (1964) et La Planète de M. Sammler (1969). Il reçut le prix international de littérature en 1965 et le prix Nobel de littérature en 1976. Cinq fois divorcé, l’écrivain vivait entre le Vermont et Boston, remarié à une ex-étudiante de trente ans sa cadette, lorsqu'il décède en 2005.
   
   Moses Herzog, universitaire à l’approche de la cinquantaine, vient de se faire quitter par Madeleine, sa seconde épouse pour se mettre en ménage avec son amant, le meilleur ami de Moses. Herzog sombre alors dans la déprime et se met à rédiger des lettres ressassant ses griefs – qui ne seront jamais postées - à un peu tout le monde, de Nietzsche à Dieu, à des hommes politiques ou à lui-même. "Peut-être que j’ai perdu l’esprit, mais ça ne me dérange pas, songea Moses Herzog." Les lettres vont faire ressurgir des souvenirs, proches ou lointains mêlés au présent et nous allons voir défiler une foule de personnages, Daisy sa première femme dont il a eu un fils Marco, Madeleine la seconde avec laquelle il a engendré Junie sa fille dont il voudrait récupérer la garde, Ramona sa maîtresse actuelle, sa famille, son psychiatre, son avocat…
   
   Roman dense et touffu, narration et lettres écrites par Herzog s’interpénètrent, personnages multiples déclenchant des digressions à n’en plus finir d’où la longueur du roman. J’ai parfois (souvent ?) râlé in petto contre cette histoire interminable, mais pourtant, impossible de lâcher le bouquin ; il n’y a aucun suspense mais l’écriture et son rythme m’ont bercé jusqu’à l’épilogue. De la relative indifférence du début je suis passé à l’intérêt pour le sort de cet Herzog qui finalement n’est pas un mauvais bougre mais un homme un peu paumé dans un monde qui lui échappe au point qu’il en arrive à s’interroger "Ce qui l’ennuyait, pourtant, c’est qu’elle ne le reconnaissait pas comme américain. Ca le blessait ! Qu’était-il d’autre ? A l’armée, ses camarades aussi l’avaient considéré comme un étranger."
   Finalement, après s’être longuement débattu avec ses démons intérieurs, quand le roman s’achève, Moses Herzog revient dans la maison de campagne du Massachusetts qu'il a habitée dans les premiers temps de son mariage avec Madeleine, il paraît avoir retrouvé une sorte de sérénité, "Ce qui l’avait possédé au cours de ces derniers mois, cet envoûtement, il semblait sur le point d’en être délivré pour de bon."
   

   Saul Bellow confie à Moses Herzog des éléments de sa propre vie, le juif-russe passant par le Canada ou le père bootlegger distillant son alcool. Sans vouloir faire de comparaison – ce qui serait faux ou nous entrainerait trop loin – le roman rappelle l’univers d’un Philip Roth ou d’autres écrivains juifs américains (qualificatif que Roth renierait – mais comme il ne me lira pas…) : le héros est un intellectuel tourmenté "Tu es le vrai, l’authentique exemple du Juif qui creuse jusqu’au fond des émotions", le sexe et les femmes difficiles à comprendre, le psychiatre, les maladies etc. Pour le confort, on regrettera que cette édition n’offre pas un court lexique yiddish en fin d’ouvrage.
   
   "Ainsi, Edvig, écrivit-il, vous aussi, vous êtes un escroc ! Quelle pitié ! Ce n’était pas une façon de commencer. Il reprit : Mon cher Edvig, j’ai des nouvelles pour vous. Oui, voilà qui est beaucoup mieux. Une chose agaçante chez Edvig : il se comportait comme si lui seul avait des nouvelles à annoncer – cet Edvig avec son calme de protestant nordique anglo-celte et sa petite barbe grisonnante, intelligent, les cheveux ondulés, bouffants, et les lunettes rondes, fines, étincelantes. Je dois admettre que je suis venu vous voir dans de mauvaises conditions. Pour que nous restions ensemble, Madeleine avait exigé que je suive un traitement psychiatrique. Si vous vous souvenez, elle disait que j’étais dans un état mental dangereux."

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critique par Le Bouquineur




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Restauration-désintégration
Note :

    Le sujet en procès : "tu veux être déchiré en mille morceaux?" ; "Il y a quelqu'un en moi. Je suis sous sa coupe. Quand je parle de lui, je le sens dans ma tête qui cogne pour réclamer l'ordre. Il finira par m'avoir".
   

    Le beau titre de Julia Kristeva a déjà beaucoup (et souvent justement) servi mais, parmi les grands romans du siècle, "Herzog" de Saul Bellow peut lui aussi le mériter. Roman du processus lent et rapide de restauration-désintégration (restauration désintégrante) d’un psychisme, procès de soi (par soi, sincère, connivent, ambigu), procès des autres (les épouses, les rivaux), procès de l’Homme, procès du monde comme il va, et plutôt mal, procès du petit monde des gens cultivés du Nouveau monde, des certitudes et constructions des penseurs de l’Europe, procès des Idéologies, de l’Histoire (Histoire au processus tragique), procès du procès : "Herzog" (dont un épisode crucial a lieu dans un tribunal à New York et pousse le héros vers sa fille), le roman comme le personnage, est de tous les procès à la fois, y compris ceux qui n’eurent pas lieu et qui touchèrent parfois la chair de l'enfant Moses.
   
    Procès rude, interminable, toujours relancé, douloureux qui sollicite profondément le lecteur (qui perd tout ce qu’il croit savoir et a tort de se précipiter pour juger Moses Herzog et même prétendre saisir la fin du livre) en un perpétuel procès du sens, sens attendu pourtant par le héros qui un jour voulut rendre justice à Condorcet..., écrivit "Le romantisme apocalyptique" et qui, vers la fin (après d'autres citations ou références), se rappelle le tribunal des hommes convoqué devant Dieu par Rousseau lui-même dans le célèbre préambule des CONFESSIONS: "je sens mon cœur et je connais les hommes"..., préambule que raille à peu de pages de là, le même héros avec l'aide de Walt Whitman (p.394)...
   
    QUI EST MOSES ELKANAH HERZOG : est-il bon? Est-il méchant? Fou comme le font croire son ex-femme Mady et son amant? Paranoïaque? Simplement dépressif"? Trop lucide? "Un libéral, un intellectuel, un cœur qui saigne, un anormal"? Est-il "archaïque", appartient-il aux "époques agricoles ou pastorales"? Qui est-il?
   
    Àgé de quarante sept ans, il fut bel homme mais perd ses cheveux, demeure robuste quoique arthritique (le cou) et ayant été asthmatique (il a été réformé pour cette raison); son visage est de plus en plus fatigué, délabré mais il reste élégant en général. Chez lui la pâleur est un symptôme grave.
   
    Avant de devenir un enfant de Chicago, il a été élevé un temps à Montréal (comme Saul Bellow) : fils de papa Herzog (émigré venu de Petersbourg, ancien passeur d’alcool entre le Canada et Chicago au temps de la prohibition (la mafia le rossa), obstiné lutteur malgré son désespoir) et de maman Herzog (Sarah, rêveuse et mélancolique, se privant de tout pour que ses enfants ne soient pas communs, elle mourut jeune), frère de Shura, Will, d’Helen (qui réussissent très bien dans la vie), beau-fils de la deuxième femme de son père, Taube, petit-fils d’un homme qui en Russie écrivait beaucoup, beaucoup en hébreu...
   
    Sur la fin de sa vie, le père de Moses qu’il vénère ("un père,un être sacré, un roi. Oui, il était sacré pour nous") et dont il hérita sa douleur d’exister (mais l’extermination nazie rendait impensable toute plainte exagérée), ce père donc voulut le tuer pour une histoire d’emprunt mais surtout pour sanctionner son égoïsme monstrueux et son air d'appartenance à l’élite. De ce père devenu à force de travail petit propriétaire, il hérita 20 000$ qu’il engouffra dans la maison de Ludeyville si importante dans ce roman et qui correspond à la conception de sa fille June et à son espoir, vite déçu de résoudre le problème que lui posait alors LA PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'ESPRIT...(1).
   
    En suivant le jugement de Moses lui-même ("satisfait de sa propre sévérité"), on dira qu’il est narcissique, masochiste, anachronique bref dépressif mais pas assez paranoïaque (vraiment?(2))... Qu’il s’est mal comporté avec ses femmes (sa misogynie est aveuglante) et fut ingrat avec ses parents. Qu'il fut un citoyen indifférent. Un ami égoïste (au sens passif-la passivité est sans doute une des obsessions du romancier Bellow). "Paresseux en amour. Ennuyeux en brillante compagnie. Passif devant la puissance. Évasif quand il s’agissait de son âme.". Retenons aussi qu'il lui est arrivé d'"être trop plein de ses vastes projets pour rien concevoir clairement. "Mady, sa deuxième femme le considérait comme autoritaire, infantile, exigeant, sarcastique, bref (...) un tyran psychosomatique"...
   
    Outre le fait que sa mère voulait qu'il devienne rabbin, on retient surtout de lui qu’il est un intellectuel (il a sans cesse en tête Spinoza et Hegel) sans aucun sens pratique (même s’il travailla un an à la restauration de la maison perdue dans la campagne), qu’il a longtemps cru avoir un arrangement avec le destin et être celui sur qui le monde comptait pour "grâce à un certain travail intellectuel, changer le cours de l’histoire, pour influencer le développement de la civilisation".
    Professeur connu et reconnu pour sa thèse, son livre sur le Christianisme dans le Romantisme, on attend de lui un volume sur les idées sociales du Romantisme. Seulement pour des raisons privées (sa femme Mady l’exigea), il quitta un poste très bien rémunéré et, pour des raisons intellectuelles (sa pensée se révéla incapable de synthèse - Hegel lui donnant beaucoup, beaucoup de mal), il se retrouva assez vite "avec une valise de huit cents pages d’exposé chaotique qui n’avait jamais trouvé d’unité." Il est, reconnaît-il, du côté de l’informe et "handicapé par le désordres des émotions". Le cœur, sa loi est un des enjeux majeurs du livre. En outre il a été publiquement supplanté par un autre chercheur de Berkeley, Mermelstein qui a dit bien mieux que lui et avec ORDRE ce qu'il cherchait vainement... Ironie du sort : c'est quand Moshé est devenu incapable de la moindre synthèse que, par l'intermédiaire de l'un de ses amis, on lui propose de participer à une… encyclopédie!
   
    On l'a compris : depuis longtemps et plus récemment avec sa crise de l'automne précédent (1963), "Herzog" pense beaucoup, tout le temps, à tout propos.
   
    Cause ou effet, ou les deux, la vie privée de Moses a été mouvementée et il n’a connu que de superbes femmes, épouses ou maîtresses (Wanda, la Japonaise Sono Oguky, quelques autres et surtout la merveilleuse Ramona, la tentante Ramona qui pense comme un grand philosophe (pourtant cité car admiré par Moses) que le corps est un élément spirituel) : un premier mariage avec Daisy (mère de Marco, "juive conventionnelle", belle femme sévère, capricieuse mais calme, ordonnée, organisée, systématique en tout avec puérilité mais sur qui il peut compter et qu’il quitta, contre l’avis de papa Herzog par refus d’une vie de mollusque : Daisy partit au moment de la rédaction de ROMANTISME ET CHRISTIANISME); puis un second mariage avec Madeleine qui a laissé des traces inaltérables: Mady est longuement mise en procès dans la pensée (plus ou moins) errante de Moses. Mère de June, elle est présentée comme paranoïaque et agent le plus destructeur du sujet Moses. Sur une de ses photos d’adolescente il la voit déjà prête au mal.
   
    Femme très belle (elle excite même le rabbin!), fille battue, abusée à 14 ans (Moses ne prend pas la mesure de l’événement traumatique), elle est présentée par Moses comme hystérique, comme grande comédienne (le masque et la crème au lever, avant d’aller travailler, donnent un des nombreux beaux passages du roman)): Moses appuie beaucoup sur l’épisode éphémère de sa conversion au catholicisme, signale son peu d’intérêt pour le sexe (du moins avec lui - la scène des livres russes antisémites est une réussite) et son ennui au radotage sur la saga des Herzog; il la décrit comme surtout soucieuse de reconnaissance sociale, intellectuelle, culturelle et affirme que son "complot" contre lui (pour le divorce) a été longuement préparé. Fille d’un homme présenté comme le nouveau Stanislavski, elle subjugua comme peu Moses mais se rapprocha lentement du dandy, du beau, de "l’exhibitionniste", du cabot Val(entin) Gersbach, homme infirme (il boite depuis qu'il perdit une jambe) mais puissant car faisant de sa faiblesse une force: Val devint un rival inattendu de Moses (tous les deux entretenant une relation mimétique complexe à dimension homosexuelle latente ): il y a chez Moses un acharnement suspect envers ce Gersbach (ce grotesque qui lui rappelle une partie de lui-même), son physique (il le traite de monstre: il le compare au pianiste... d'Hitler "il a une tête comme une chaudière embrasée, une voix qui roule comme les boules sur une piste de bowling") et son ascension sociale et culturelle: grâce à lui au départ, l’amant de Mady devint quelqu’un de reconnu alors qu’il reste au regard de Moses un "provincial", un "plouc" qui joue les radicaux (il donne une conférence sur Marx) et les poètes pleureurs. Bellow (et c’est une des grandeurs critiques du roman) fait deviner par Moses (qui le voit comme un débris, un fragment de la foule) l’émergence de la figure du médiateur de masse qui a depuis tout envahi, en France tout aussi bien.
   
    Moses ne le nie pas toujours : il a voulu tuer Mady et Gersbach.
   
    QUELQUES JOURS, UNE VIE
   
    Ce Moses Herzog, où en est-il, où va-t-il? En effet que raconte le livre qui commence et finit par la maison de Ludeyville, espace qui condense tous les aspects d’une catastrophe et qui comme Walden, se situe dans le Massachusetts?
   
    En surface et en termes d’action, nous vivons quelques jours d’un début d'été de la vie de Moses, cinq puis deux ou trois. Jours d’une crise qui a commencé au printemps 1964 (ses cours du soir en témoignaient) et qui a pris un tour inquiétant en mai. Le héros va un peu "voyager" en juin. Il est tout d’abord à New York dans un studio loué dans la 17è rue : fuyant la séduisante Ramona, il prend le train pour aller se reposer chez une amie à Martha’s Vineyard, lieu chic s’il en est. Dès son arrivée, il regrette d’être là, se sauve, revient chez lui et veut beaucoup agir et écrire. Il se retrouve un soir puis une nuit avec Ramona qui le raisonne et le comble comme toujours mais qui pourrait par là-même (pense-t-il) le pousser à la dépression. Au matin il passe au palais de justice et assiste à des audiences portant sur des cas pitoyables et tragiques qui vont l’atteindre au plus profond. Songeant soudain à sa fille June, il part pour Chicago. En sa compagnie il a un accident de voiture et doit se dépêtrer d’une situation humiliante et complexe : au poste de police, il doit expliquer pourquoi il a un revolver chargé sans permis de port d’arme (c’est celui de son père qu’il venait de prendre par attachement filial et pour tuer Mady et Gersbach) et doit affronter le comportement autoritaire de Mady (celui que, profondément, il adore) venue chercher sa fille et laissant clairement entendre dans le commissariat qu’il est capable de se servir de ce pistolet. Grâce à son frère, Moses échappe aux tracasseries et se replie sur la fameuse maison de Ludeyville, symbole éloquent de tout le gâchis de sa vie. "La folie de Herzog! Le monument dressé à sa sincère et tendre idiotie, à ses démons intérieurs méconnus, le symbole de son combat de Juif pour poser un pied ferme sur l’Amérique Blanche, Anglo-Saxonne et Protestante(...)" Il la redécouvre, en fait une sorte d’inventaire floral et animal, se réjouit de constater que des couples ont fait l’amour parmi ses notes livresques. Il va de sensations en émotions: il veut croire que son cœur est libre, plein, serein et il a le sentiment de la Joie. Il y demeure pour trouver la paix et la clarté, conçoit projet sur projet, passe du temps dans son hamac, écrit de façon toujours plus désordonnée dans un état d’excitation extrême, feuillette des livres russes, peint en vert un piano pour sa fille, saute d’une idée à l’autre, pense écrire un poème mais abandonne ("il était dans un état trop bizarre, un mélange de lucidité et de mélancolie, d'esprit de l'escalier, de nobles inspirations, de poésie et d'absurdité, d'idées, d'hypersensibilité: il errait de-ci de-là, entendant à intérieur de lui une musique pleine de force, mais indéfinie, voyant des choses, des franges violettes autour des objets les plus nets."), se bat pour ne paraître fragile au point d’être enfermé par sa famille, et semble s’abandonner à Dieu... "Comme mon esprit a lutté pour devenir cohérent. Je n'y suis guère parvenu. Mais j'ai désiré accomplir votre volonté impossible à connaître, les acceptant, elle et vous, sans symboles. Tout ayant la plus intense des significations. Surtout ce dont j’étais dépouillé". Il se croit changé...
   
    Moses écrit, peint le piano, reçoit avec calcul et émotion la visite de son frère Will venu le voir pour estimer la maison et sa revente possible. Bien qu’habile et prévenant, Will prononce le mot de clinique que Moses refuse de toutes ses forces. Au même moment, Ramona est arrivée à proximité et Moses se prépare pour un repas avec elle. Il fait revenir l’électricité et aura l’aide de madame Tuttle pour le ménage.
    Le roman s’achève sur un Moses attentif à tout ce qui pourrait l'accuser (même cueillir des fleurs!), silencieux, écoutant Madame Tuttle en train de balayer (en faisant trop de poussière...) et pensant que le maléfice des derniers mois disparaîtra... à condition de ne plus rien émettre comme message.
   
    En profondeur le roman est la lente et éclatée remontée mémorielle du sujet Herzog vers les étapes majeures d’une vie et, au fil des jours, l’avancée dans l’enfer de la crise mélancolique (et paranoïde) qui voit surgir, dans un espoir maniaque de libération, le cœur et sa loi comme la solution.
   
    Telle est la phénoménologie d’un esprit qui se "dévore": selon les lecteurs, ce sont des éclats d’une conscience en morceaux qui, ou bien, trouvera un équilibre ou bien, plus tragiquement, qui cherche à retrouver un équilibre et accélère son délitement en croyant trouver une issue en s'inspirant de Thoreau (WALDEN OU LA VIE DANS LES BOIS).
   
    DEUX VOIX, DES LETTRES
   
    "Mettrais-je un point d’honneur à me justifier devant tout le monde"?
   

    Que lisons-nous sur 400 pages? Un débordant flux (avec ponctuation tout de même) verbal : un narrateur raconte à la troisième personne tout ce que sait, se dit, voit Herzog, "ce monarque déchu", tout ce qu’il se rappelle (entrevues, querelles, dialogues) parce qu’il le connaît aussi bien voire mieux que lui; en même temps il nous livre, avec quelques décalages subtils et souvent ironiques, le flux de pensée(s) du héros et (en italiques) toutes les lettres (les brouillons) que Moses écrit à la terre et à l’humanité entière sans jamais les envoyer.
   
    Lettres qu’il rédige partout et tout le temps : aux proches (parents, amantes (Wanda, Sono, Ramona etc.), amis (Lucas Asphalter), ennemis (Shapiro, le prêtre qui tenta d’amener Mady à la religion catholique, bien d'autres)), à son psy, à un service de crédit, à des scientifiques (en particulier Hoyle, Schrödinger); lettres aux personnes importantes de l’époque (le docteur Bhave, Ike, le gouverneur Stevenson, Heidegger, au New York Times, Nerhu, au pasteur King etc.), lettres aux morts, aux grands auteurs et penseurs morts (à Spinoza, Herr Nietzsche (belle lettre!)...).
   
    Il lui arrive même de s’écrire à lui-même...Mais, en réalité, à qui d’autre écrit-il vraiment?
   
    Dans quel but ses lettres, cette sarabande de lettres? Il écrit pour interroger, contester, rectifier, pinailler, saluer, approuver, encourager, comprendre, expliquer, théoriser, mettre fin à la théorie...
   
    De par sa formation, il est tiraillé entre les explications totales à la façon de Hegel et d’autres qui mettraient en valeur le singulier, le fameux cœur qui irrigue tous les questions de Moses mais qui, là aussi, est pénétré par sa formation hégelienne (3). Moses a toujours voulu tout comprendre : l’Histoire, son mouvement, la société contemporaine, l’arrivée des masses, de la multitude. Il se croyait capable de penser la pratique en train de devenir métaphysique ou idéologie. Capable de penser le Tout, son procès perpétuel (son désordre apparent) et les effets interactifs et rétroactifs de ses parties. Ainsi : "(...)Il savait que le tout était exigé pour racheter chaque esprit séparé" Ainsi encore pense-t-il, (Ramona et son influence ne sont jamais loin): "Il faut que l’érotisme ait enfin sa juste place dans une société émancipée qui a compris les rapports qui existent entre le refoulement sexuel et la maladie, la guerre, la propriété privée, l'argent, le totalitarisme." Mais il est la belle âme disloquée dont justement Hegel se moque et avec laquelle Bellow tente de protester tout en faisant passer, de façon tragiquement parodique (Diderot est un de ses maîtres) son héros par toutes les fourches caudines du système du grand penseur allemand.
   
    Et c’est là qu’est l’extraordinaire réussite de Bellow : les lettres de Herzog sont certes les fragments d’un miroir cassé que le cœur voudrait réassembler (que de miroirs dans ce roman qui ajointe secrètement le disjoint, le désaccordé, qui restitue l'infime de la fidélité la plus enfouie !). Elles divaguent, elles disent clairement l’effondrement de certitudes, de systèmes auxquels Moses croyait et dont il abusait ("répandant des théories impressionnantes et survolant des époques entières de l'Histoire"). En même temps, au cœur du délire émergent des fragments de vérité qui clouent le lecteur par leur force, leur profondeur, leur exactitude.
   
    Au moment de la sortie du livre qui fit événement, on a cru bon, d’écraser "Herzog" sous la comparaison avec "Ulysse" de Joyce. Contentons-nous de savoir qu’il est peu d’œuvres aussi profondes sur la force de la certitude sensible, sur la piqûre du sensible pur, sur la question du lien(4), de la responsabilité, de la dette et de l’étrangeté à soi.
   
    ""Herzog" était pris de vertige tant son désir était ardent de commencer."(5)
   
   
   (1) Est-il besoin de dire que les pages sur la famille Herzog dans le taudis de Napoleon Street, celles qui correspondent à une grande crise de nostalgie de Moses sont, sans jamais sombrer dans l'indigne misérabilisme, parmi les plus émouvantes de ce livre douloureux? "Herzog" est un des plus grands livres sur la Judéité.
   
   (2) "J'ai récemment demandé à un psychiatre une liste des symptômes de la paranoïa (...). J’ai pensé que cela pourrait m'aider à comprendre. Il l'a fait bien volontiers. J'ai mis le bout de papier dans mon portefeuille et je l’ai étudié comme les plaies d’Egypte. Tout comme "DOM SFARDEYA KINNIM" dans la Haggadah. On lisait: Orgueil, Colère, "Rationalisation" excessive, Tendances homo-sexuelles, Esprit de compétition, Méfiance devant l'émotion, Incapacité de supporter la critique, Projections hostiles, Illusion. Tout est là, tout! Chaque mot m'a fait penser à... Mady". Bellow, lui, ne connaît pas l'informe, même quand il décrit une désagrégation psychique. Ironie toute bellowienne: Moses se sert comme signet (dans un livre de Blake) de la liste des symptômes de la paranoïa....
   
   (3) Herzog ne pouvait pas affirmer qu'il ne terminerait pas son étude. Le chapitre sur "le Moralisme Romantique" avait assez bien marché, mais il était resté bloqué net sur "Rousseau, Kant, Hegel". Évidemment...
   
   (4) "Et ainsi humanisée, cette planète dans sa galaxie d'étoiles et d'univers va de vide en vide, infinitésimale, souffrant de sa signification sans lien avec rien. Sans lien? Herzog, avec un haussement d'épaules bien juif, murmura: "Nu, maile..." Ainsi soit-il."(p299)
   
   (5) Au dernier chapitre de SAUL BELLOW signé Pierre Dommergues (Grasset; 1967), on lira utilement un débat et des avis très contrastés sur "Herzog" ainsi qu'un montage de citations des grands critiques américains.

critique par Calmeblog




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La bellarosa connection - Saul Bellow

Roman cérébral ? Peut-être
Note :

   À côté des grands titres qui ont marqué la carrière de Saul Bellow — Les aventures d'Augie March (1953), Herzog (1964), La planète de M Sammler (1970) ont obtenu le National Book Award —, ce titre paru en 1989 ne pouvait faire figure d'anecdote, car il fut publié uniquement en poche dans le but de toucher plus de monde. La faconde de ce vieil auteur d'origine juive y est intacte et par la suite, en 2000, viendra encore l'important Ravelstein, à 85 ans. Certains tentent un parallèle avec Philip Roth : bien qu'ils se soient rencontrés et appréciés, Bellow est de la génération précédente et on affirmera justement que Roth en est un héritier, lui qui a écrit: i>
   "L'entreprise quasi désespérée qui marque les romans de Bellow comme ceux de Mann ou de Musil (consiste à) immerger la littérature dans l'activité cérébrale et au-delà, placer la cérébralité au cœur même des questions du héros."
   
   Roman cérébral? Peut-être, mais je n'y vois pas un livre désespéré, et en sors revigoré par ce narrateur, vieil homme attachant, qui joint l'humour à une auto-critique sans ménagement, lui qui, doté d'une excellente mémoire, a fondé un institut de la mémoire (qui est "l'essence même de la vie") représenté dans plusieurs pays. Il raconte l'histoire d'un cousin, Harry Fonstein, réfugié d'Europe centrale sauvé des nazis par Billy Rose, un juif américain du monde du spectacle, fantaisiste et puissant. Après avoir rencontré sa future femme, Harry fait fortune et cette dernière souhaite contraindre Billy à rencontrer son mari, en faisant pression avec des documents compromettants. Les motivations de Sorella, subtiles, s'appuient sur l'ambiguïté de l'identité juif américain : un parvenu du show-biz se distancie du rescapé de l'Europe des camps de concentration. Et au narrateur de se demander quel juif il est :
   "Je n'avais rien compris au dossier "Fonstein contre Rose"
, lui jusque-là insouciant, que la réussite a conduit à l'opulence, bien seul dans son immense villa où Émily Dickinson aurait un jour pris le thé. "Juif, je l'étais, mais d'une espèce tout à fait différente." Tandis que Fonstein était Mitteleuropa.
   
   Le destin extraordinaire de Harry Fonstein est éclipsé par la personnalité du narrateur et surtout celle, éblouissante, de l'énorme et intelligente Sorella. Retraité et veuf, il tente de retrouver le couple qu'il a perdu de vue depuis des années, et surtout Sorella, de laquelle il écrivait :
   " Dans ce monde de menteurs et de couards, oui, il est encore des gens comme elle, des êtres dont contre toute logique on espère qu'ils existent."

    Que sont devenus les Fonstein, leur fils promis à un grand avenir américain? Je vous laisse découvrir l'ultime coup de fil singulier, palpitant, grave, qui conduit au terme de cette savoureuse narration, toute en dialogues, qui aurait été inspirée à Bellow par une anecdote racontée dans un dîner.
   J'emprunte les tout derniers mots du narrateur pour vous confirmer une "plume fleurie, mnémonique".
   ↓

critique par Christw




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Le bon samaritain ?
Note :

   Titre original : The Bellarosa Connection, 1989 (roman) Benj
   
   Un court "Novella" qui raconte l’histoire de Harry Fonstein, sauvé de l'Holocauste par l'organisation clandestine d’un impresario de Broadway - Billy Rose - (Bellarosa, pour les Italiens en temps de guerre). Plusieurs années plus tard Fonstein se retrouve aux États-Unis, marié à une femme obèse nommée Sorella, vivant en tant qu’homme d'affaires à succès dans le New Jersey.
   
   Naturellement, Fonstein veut rencontrer Billy Rose et exprimer sa gratitude, mais ses appels ne sont pas répondus, il frappe à une porte close au bureau, et une fois – au resto – il est empêché physiquement d’approcher son sauveur. Fonstein se résigne à ces rebuffades contre nature, mais sa femme persistante certainement pas.
   
   Toute l’histoire est racontée avec la voix d’un narrateur non nommé qui décide d’aider le couple à entrer en contact avec Billy Rose afin de le remercier de son geste altruiste. Avec ce narrateur, le lecteur découvre le vrai visage de Billy Rose, au fond, un être en toute apparence par ses comportements, ignoble. Voilà le point central du livre, comment quelqu’un capable d’autant de générosité de cœur peut-il être aussi méchant?
   
   Puisque Bellow emploie le ton de la comédie, cette question donne lieu à de rocambolesques situations, notamment une confrontation mémorable entre Sorella et Billy Rose. Subtil, complexe et délicat, ce roman est un délice même si au final il porte un regard désabusé sur la vie de ces gens.

critique par Benjamin Aaro




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L'homme de Buridan - ou- Un homme en suspens - Saul Bellow

Torturé torturant
Note :

   Titre original : Dangling Man, 1944
   
    Pour qui a lu, entre autres, Pascal, le Tourgueniev de l'HOMME DE TROP, le Dostoïevski des NOTES DU SOUTERRAIN, Kafka, LA NAUSÉE et L’ÉTRANGER, pour qui a déjà lu "Seize the day " et sa thématique aquatique, "Un homme en suspens" (traduit primitivement par "L'homme de Buridan") ne devrait pas représenter un univers inabordable. Cependant sa proximité apparente avec certains écrivains qu’on qualifia un peu facilement d’existentialistes ne doit pas masquer son originalité vers laquelle nous guide déjà un titre polysémique annonçant une lecture elle aussi en suspens, ballante.
    C’est le premier livre d’une grande œuvre qui aura mené Saul Bellow vers la notoriété et, accessoirement, vers le Nobel.
   
    Dans le rude hiver des années 1942 / 1943 à Chicago, Joseph, 27 ans, qui attend son intégration dans l’armée (elle est retardée parce qu’il est Canadien) tient son journal intime, journal de dépression, de décrochage, d’étrangeté, on voudrait dire d’"étrangement"... Il a démissionné de son emploi et depuis juin vit aux crochets de sa femme et passe ses journées à peu agir, à aller voir des parents, à recevoir des visites qui souvent l’assomment ou l’énervent, à sortir puis rentrer aussi vite, à ne rien faire, à paresser tout en prétendant ne pas être paresseux... Les États-Unis viennent d'entrer en guerre. En aucun cas il n’accepte d’être aidé financièrement, que ce soit par des membres de sa famille ou par des amis. Même encaisser un chèque au nom de sa femme fait problème...
   
    Joseph est un homme cultivé, licencié d’histoire qui cite souvent des expressions françaises, qui conseille comme lecture DUBLINERS à son épouse, évoque Shaw, Gœthe, Spinoza, cite MESURE POUR MESURE, Baudelaire et pense au NEVEU DE RAMEAU quand il rencontre un de ses amis, Steidler. Il s'est intéressé à la philosophie des Lumières, a étudié les premiers ascètes et a fait un essai sur le Romantisme et l'enfant prodige. Il a entrepris (mais abandonné) des travaux biographiques, notamment sur Diderot. Il aime la musique classique, en particulier un concerto de Haydn pour violoncelle qu’il ressent profondément. Il a eu, un temps, un engagement communiste. Il est capable de penser l'histoire des hommes en des aperçus synthétiques étonnants mais stimulants (il suffit de lire les notes du 6 janvier consacrée à la nouvelle scène de l'homme moderne qui doit répondre à l'Histoire).
   
    Nous nous habituons à son environnement immédiat (sans grand relief), faisons progressivement la connaissance de ses voisins récents puisqu’il a emménagé en février 1942: son ancien propriétaire Gesell, Mme Kiefer qui mourra au printemps, Mme Briggs qui la veillera dans son agonie, Vinaker l’alcoolique kleptomane, Marie la femme de ménage... Nous lui découvrons une maîtresse occasionnelle, Kitty. Ses notations sont souvent prosaïques (vols de chaussettes, ses repas (il s'impose des privations mais a des crises de faim), ses problèmes récurrents de chauffage), ses nausées (le poulet évidé dans la cuisine de ses beaux-parents); ses journées sont d’une grande monotonie (il ne distingue pas toujours les jours; un incendie provoqué par Vinaker est presque un divertissement) mais quelques scènes tendues (où Bellow excelle) retiennent notre attention : son irritation au restaurant Arrow (un ancien ami politique fait semblant de ne pas le voir), son évocation d’une réunion (avec hypnose) entre amis qui dégénère et va disperser leur groupe, le scandale avec sa nièce qui le traite de façon odieuse... On doit aussi faire bien attention à ses regards sur le quartier, la nature, la ville. Sur ce qui traîne,l'abandonné, le rebut. Naturellement l'écriture du diariste plonge dans des souvenirs plus ou moins lointains qui ne doivent rien au hasard. Ils cachent, colmatent, ils avivent la souffrance.
   
    Dès les premières pages de ce journal nous prenons la mesure de ses décrochages : en un an, beaucoup de choses en lui et autour de lui ont été affectées. Il se pense, se voit de l’intérieur et de l’extérieur tout en pensant l’un et l’autre dans leurs relations. Son étrangeté lui apparaît toujours plus fortement.
   
    Son rapport aux autres est devenu ou s’est lentement révélé problématique : que ce soit avec sa famille (son frère Amos a réussi, lui) ou celle de sa femme, avec ses amis d’enfance et du groupe (trop prévisible à cause de ses codes, ses rites, sa langue de bois), groupe communiste (qu’il a pris en horreur), amis qui s’éloignent parce qu’ils ont une activité ou des ambitions (il tarde à lire un pamphlet de son ami Abt) ou simplement avec Ida son épouse dont (en bon misogyne qu’il est incontestablement) il ne supporte pas l’esquisse d’indépendance qui éclaire en retour sa dépendance pécuniaire à lui..
   
    Plus globalement il se sent étranger à la société: il cherche l’humanité des hommes, ce qu’ils ont en commun de généreux, de positif... Il ne trouve que l’avidité, que l’indifférence malgré quelques beaux contre-exemples.
   
    Il mesure l’emprise de la logique du marché: Franzel, le tailleur alsacien augmente les prix et suit la logique du "pense à toi et le monde ira bien": sa bonne conscience n’est pas pour Joseph qui en même temps ne peut prétendre à l’innocence qu’il croyait sienne. En militant il a cru pouvoir limiter l’engrenage fou qui entraîne les hommes sans pour autant adhérer encore à l’utopie sanglante de son ancien compagnon Jimmy Burns qui rêve de devenir un Robespierre américain assuré d’avoir avec lui l’in-ex-or-able logique de l’histoire.
   
    Mais c’est l’étrangeté à lui-même qui frappe le plus. Une question le hante : que faire, comment faire pour être un homme ? Assez vite les réponses qui étaient les siennes s’effondrèrent. Il l’écrit: "je ne me sentais plus moi-même depuis quelque temps" et il est convaincu d'être tombé dans les cratères de l’esprit. Dans l’écriture, dans la réflexion il se dédouble, parle de lui à la troisième personne et s’en prend à son ancien moi dont il rit même. Mais dans la même phrase IL (l’homme d’avant) et JE se côtoient... Il y a en lui une fausseté qu’il relève dans tous ses faits, gestes et pensées. Cette fausseté fut longtemps masquée par l’apparence qu’il se donnait : un homme (celui d'avant la crise) qui a tout planifié et a voulu garder une maitrise des fins et des moyens. Un homme qui ne croyait pas à la sauvagerie hobbesienne de l’homme et qui voulait croire en "une colonie spirituelle" qui défendrait les hommes contre cette sauvagerie. Dans le chaos du monde il pensait trouver la solution. Il dut en rabattre : il y avait bien corruptibilité de l’homme et même en lui quelque chose s’insinuait qui corrompait ses vœux : comme lui dit Brill il s’est bâti des barrières, il a longtemps fermé les yeux sur ses limites, ses fautes, ses erreurs et surtout sur la ruse qui est en lui et la ruse profonde qui se joue même de ses ruses. Il a longtemps rusé avec la vérité. Mais peu à peu le sentiment d’étrangeté s’est installé et il a compris qu'il se mentait à lui-même. Tout s'est défait. Il emploie le mot : je dérive. Il parle de solitude, de panique, d’émotion désespérée. Il ne veut pas d’expédients (comme Dieu, comme la Christian Science défendue par une pauvre femme dont Bellow donne un portrait tragique) pour vivre en vérité. Il ne veut pas se rendre. Mais le vernis s’est peu à peu craquelé... Il a bien conscience que sa pureté, son authenticité d'homme innocent, doux, d'homme qui récuse tout freudisme ne résistent pas à l'analyse. Et Bellow lui fait décrire des scènes ou des rêves qui en disent long sur les métamorphoses du désir, incestueux par exemple.
   
    On comprend mieux alors le suspens de cet homme et le désordre de son esprit et de ses pages : tout (les doutes, les interrogations, l’examen critique aigu, l’abandon des fins, les humeurs) jouant à la fois le rôle de cause et d’effet pour prolonger et aggraver son état. Tout est alternative : que faire, comment faire pour choisir? Comment se tenir à un choix? Fondamentalement bellowien: quelle est notre liberté? Quel est son contenu?
   
    Les monologues se poursuivent, deviennent dialogue de soi avec soi : le doux Joe est devenu agressif, infidèle, inamical mais en même temps il a parfois l’illusion d’ "un monde heureux possible sans difformité, sans menace de désastres... Mon plaisir à constater ce temps n’en était que plus grand parce qu’il ne tenait sa beauté de rien, et n’engageait à rien. La lumière donnait un air d’innocence à quelques-uns des objets ordinaires qui meublent la pièce, les libérant de leur laideur". Il fréquente des êtres qui ont choisi en apparence (le système des personnages est de la plus haute importance chez Bellow) : Vinaker a "choisi" l’errance sur place de l’alcoolique ; son ami Steidler a choisi de jouer les parasites opportunistes; Pearl a choisi d’être artiste et il le fascine : "Mais John s'en tire certainement mieux. Il est là, dans New-York, en train de peindre; et en dépit des calamités, des mensonges et du parasitisme moral, de la haine, des miasmes d’injustice et de chagrin qui envahissent le cœur de chacun, en dépit de tout cela, il peut se réserver une marge de propreté et le liberté. En outre, ces appels à l'imagination ne sont même pas personnels, au sens le plus strict du mot. Par eux, il est relié au meilleur de l'espèce humaine. Il le sent et ne sera jamais isolé, laissé de côté. II appartient à une communauté... J‘ai ce cercueil."(1)
   
    Lui, Joseph, balle en envoyant baller les autres. Il balle de sensations en souvenirs (terribles, fondateurs, à Saint-Dominique à Montréal) ou de rêves éloquents en thèses qui se sabotent d’elles-mêmes. Tout est ambivalent. Tout s’annule. Il passe son temps à se contredire et à s’approuver. Les dates, sa façon de parler du quotidien est une barrage contre l’éclat de la pensée en mille morceaux. L’écriture ravaude à peine les lambeaux. Nous découvrons alors une des propriétés souveraines et dérangeantes des héros bellowiens (ce sera encore plus frappant dans "Herzog"): dans leurs énoncés ambivalents, lucides ("Je connais l'espèce de terreur qu'il ressent, et le danger qu'il perçoit de cette absence d'humanité dans le trop humain") et insanes (on ne reconnaît pas toujours la pensée des philosophes qu'il cite et commente de façon très appropriative), ils mettent le lecteur en suspens lui aussi. Nous sommes à l’arrêt : nous relisons, relisons la phrase, les dialogues avec l’Esprit des Alternatives. Notre logique en est bouleversée. Blessée. Bellow est torturant.
   
    S’il était moins obstiné, il reconnaîtrait son échec. Il le reconnaît. Un jour de pluie, longeant symboliquement une école, il se rend. Il se soumet. Sans souffrance. En murmurant "la laisse". Il a trouvé un collier. Il décide de devancer son appel dans l’armée, "il fallait abandonner" : "libre à n’importe quel moment", il se choisit un maître, il s’en remet à l’extérieur, au chaos du monde dominé par la mort, le sacrifice, l’oubli (tel celui de Jefferson Forman - évoqué les 3/4/5 janvier). Choix dérisoire, choix qui peut représenter la mort de la conscience (c’est l’accomplissement oublieux de soi qui le saisissait quand, enfant, il cirait ses chaussures ou quand il aide à déménager un petit lit pour Mme Bartlett; c’est le hourrah final :
    "Je ne suis plus responsable de moi et j’en suis reconnaissant. Je suis dans d'autres mains, délivré de mes propres déterminations, débarrassé de ma liberté !
    Hurrah pour les heures régulières !
    Et pour la supervision de l’esprit !
    Vive le régiment !"
) ou la chance de la mort. Sûrement pas une réponse à l’Histoire comme le croyait le premier Joseph(2)....
   
    Ce roman est capital à tout point de vue (3): il vous engage à lire tout Bellow et surtout son opus magnum, "Herzog".
   
   
   (1) Il apparaît plus loin dans le journal que Pearl n'est pas aussi libre que Joe le croyait. Évidemment.
   
    (2) Comment ne pas songer à ce personnage dans "Herzog" "qui s'apprête à servir le Léviathan de l'organisation avec une dévotion plus grande encore"?
   
   (3) Pour une juste compréhension de son inscription dans l’Histoire américaine et dans l’histoire du roman américain (la présence décisive de Hegel, le rejet d’Hemingway, l’entrée de Whitman et d’Emerson), il faut lire, COMME TOUJOURS, le PÉTILLON aux éditions Fayard!

critique par Calmeblog




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Les Aventures d'Augie March T1 - Saul Bellow

Chicago des années 20
Note :

   Titre original : The Adventures of Augie March, 1953
   
   National Book Award
   
   "Les aventures d'Augie March" n'est pas une "brique", mais bien deux briques, répartissant en deux tomes les plus de 1000 pages de son récit. Ne vous alarmez pas cependant, de cette abondance, tout se dévore de bon appétit et laisse même un petit goût de "revenez-y".
   
   Chicago, début du 20ème siècle, quartiers juifs pauvres, la mère d'Augie, femme très simple, élève seule trois garçons. Elle gagne de quoi les nourrir en cousant des boutonnières en usine. Le cadet, George, est débile mental. L'ainé, Simon, intelligent, volontaire, peu sentimental. Entre les deux, Augie, débrouillard, accommodant avec les autres et avec lui-même."Dans notre tendre enfance, pour faire plaisir à Mémé Lausch et la récompenser, je m'étais toujours montré docile et plein de gratitude comme un enfant adopté, et si en réalité je n’étais pas si docile et si malléable, je n'en montrais rien à personne."
   
   Et c'est là un des traits de caractère majeurs d'Augie. Il ne se rebelle pas, non par hypocrisie, mais comme s'il acceptait de donner satisfaction à autrui tant que sa balance interne le donnait gagnant dans l'échange, mais en fait, il restait toujours le même derrière les différents costumes qu'on lui faisait prendre et rôles qu'on lui faisait tenir et, ayant pris sa totale acceptation pour un accord profond, ses mentors sont tout surpris de le voir disparaître un jour et de se retrouver les mains vides. Car ce même trait de caractère lui vaut des mentors, dès son plus jeune âge et par la suite également. Ils feront son éducation, tant théorique que pratique en lui ouvrant des mondes les plus divers où il n'aurait pas dû pénétrer ; même Simon s'y essaiera. Augie se prête à tout, donne satisfaction, engrange, ne manifeste aucune réticence, n'en éprouve sans doute pas, jusqu'au moment où la situation ne lui convient plus et où il tourne la page, à la grande surprise de ceux qui ne pouvaient prévoir une telle issue. Même le lecteur peut s'étonner de ce mode opératoire, surtout quand il le voit se répéter mais, si frustrant que cela puisse être pour le mentor, ce n'est même pas malhonnête. Le temps que le contrat tacite dure, il remplit sa part honnêtement. Il apprécie la richesse, mais elle n'a pas le pouvoir de le retenir quand la situation ne lui plait plus. Il est capable d’abandonner le luxe assuré, sachant que la misère la plus incertaine va suivre. Donc, effectivement, pas si malléable et docile, en fait.
   
   Ce tome 1 suit Augie de sa plus tendre enfance à à peu près vingt ans. Elle nous montre autour de lui, ce Chicago de la prohibition ou la mortalité battait des records, où les gangster étaient nombreux, vivaient violemment et mouraient jeunes et où tout un peuple miséreux "se débrouillait" pour survivre et y parvenait tant bien que mal. Rien n'était garanti, même pas de ne pas mourir dans la rue de faim, d'une balle perdue ou d'un coup de matraque policier. Il n'y avait pas d'enfants de chœur (ils étaient morts depuis longtemps) mais il y a avait aussi des fortunes soudaines, qui se sanctuarisaient ou fondaient aussi vite qu'elles s'étaient faites et partout, la voracité, la luxuriance et la férocité de la vie.
   
   Je vous le disais. On dévore de très bon appétit les presque cinq cents pages de ce premier tome pour se tourner aussitôt vers le second. C'est à peine si on prend le temps d’admirer une belle écriture, élégante et efficace, et la belle construction d'un récit bien loin d'être aussi simple qu'il le paraît. Du grand art.

critique par Sibylline




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Les Aventures d'Augie March T2 - Saul Bellow

Cœur d'artichaut
Note :

   Titre original : The Adventures of Augie March, 1953
   
   National Book Award
   
   Ce deuxième tome de la vie d'Augie March est à lire immédiatement après avoir terminé le premier (d'ailleurs, ils sont maintenant publiés en un seul volume). C'est que, si vous laissiez passer un certain temps entre les deux, vous pourriez avoir oublié les noms ou prénoms de certains personnages que vous allez pourtant retrouver ici, et sans qu'ils soient à nouveau présentés.
   
   Le récit reprend exactement là où il s'était interrompu à la fin du tome 1. A peine quelques semaines ont passé et notre héros qui venait de tourner une nouvelle page de son histoire a dû retomber sur ses pieds. Nous découvrons comment il a géré ce nouveau tournant.
   
   Comme il s'est à nouveau brouillé avec son frère, Augie doit trouver un métier et il en trouve un : syndicaliste. Il organise des grèves, se rendant sur place au nom de son syndicat quand les ouvriers engagés dans un conflit local ont besoin de conseils et de soutien. Il s'acquitte correctement de sa tâche, mais elle n'est pas toujours sans dangers. Puis, il retrouve une femme qu'il avait rencontrée lors de sa période faste du tome 1 (je ne vous dis pas laquelle) et le coup de foudre est total.
   
   Augie March est un grand sentimental, et un cœur d'artichaut. Les coups de foudre ne sont pas rares chez lui, et il s'y engage toujours intégralement, sans aucune réserve. Cette fois, il partira pour le Mexique, où il passera un bon moment, à dresser un aigle (rien de moins) pour en faire son gagne- pain. Les années passent moins vite dans ce tome 2 que dans le premier et cet épisode mexicain occupera de nombreuses pages. Pourtant, il retrouvera, et nous avec lui, Chicago, son incroyable frère Simon, l'aisance et la misère, l'amour et la solitude.
   
   Ce second volume ne nous montre pas que les nouvelles aventures que va connaître Augie, il voit aussi se préciser et s'expliciter le caractère si particulier d'Augie, qui m'avait un peu étonnée. Je veux parler de cette façon qu'il a de se laisser modeler et manipuler tant que la situation l'intéresse, pour soudain disparaître, laissant en plan les autres et tous leurs projets le concernant. Alors que jusqu'à présent il s'était contenté de relater les faits, l’âge venant, il tente de préciser ce point de sa personnalité, et cela m'a intéressée de constater que j'avais eu raison de relever ce trait qui n'a rien d'anodin. Il dit ainsi:
   "Comme je ne discutais pas, il croyait m'avoir persuadé, et il n'était pas le premier à commettre cette erreur."
ou
   "Je ne voulais pas être ce que les gens faisaient de moi, mais je voulais leur plaire."
et encore
   "Mais j'ai toujours estimé que vous et moi étions de ces gens que les autres essaient perpétuellement d'embringuer dans leurs histoires. Et si on ne marchait pas, hein ?
   (…) Je lui étais reconnaissant d'avoir nommé une vérité qui traînait anonymement autour de moi depuis tant d'années. Les gens m'embringuaient dans leurs histoires, c'était bien vrai. Ca m'avait flanqué un coup d'entendre ça."

   
   Parfois lancé dans de folles aventures, parfois illuminé par la découverte d'une sorte de philosophie zen (p. 301 et suivantes), parfois malade, parfois resplendissant, parfois comblé par l'amour, parfois totalement seul, nous suivrons avec un intérêt qui ne se dément pas, les pérégrinations de notre héros.
   
   Bien sûr, Saul Bellow n'est pas Augie March, il aimait par exemple, souligner que pas une ligne de ces deux tomes n'avaient été écrite à Chicago, comme si cela prouvait quoi que ce soit ; mais il l'avait créé de ce qu'il connaissait, de ce qu'il avait vu autour de lui ou vécu lui-même, ou imaginé comme possible d'après les éléments dont sa vie lui avait permis de disposer. On était donc bien dans le vrai, comme dans toute bonne fiction. Et si je devais prendre des paris, je dirais que ce tome 2 est moins autobiographique que le premier. Mais je peux me tromper, bien sûr.

critique par Sibylline




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Au jour le jour - Saul Bellow

Toutes nos questions, tous nos doutes
Note :

   Titre original : Seize the Day, 1956
   
    Moins connu que "L'homme en suspens" (1944), que "Les aventures d'Augie March" et surtout que le chef-d'œuvre "Herzog", la très dense nouvelle qui donne son titre au recueil "Au jour le jour" ( "Seize the day", traduit tout bonnement en espagnol par "Carpe diem") doit aussi retenir l'attention de tout lecteur du grand écrivain américain Saul Bellow (1915/2005) qui fut accessoirement couronné d'un prix Nobel, le vrai et non celui que reçoit Bech, le héros de John Updike.
   
    Sans le clamer avec emphase, sans jamais songer à disserter, sans donner d’exemples qui seraient exemplaires, Bellow a l’art de croiser des enjeux philosophiques fondamentaux: dans "Seize the day " comme dans d’autres romans, sourdent, entre autres, les questions de la responsabilité, de l’autonomie, de la décision, de la conscience divisée et passive, des limites entre folie et raison.
    Mais c’est le sinueux du récit, sa tension extrême qui vous y mènent. Ici, il a choisi, avec une nouvelle, la petite forme insinuante, étouffante. Un lierre qui écrirait. Comme Tamkin? N’allons pas trop vite.
   
    Saisir le jour. Le capter, le capturer, le trancher. Dans ce récit, allons-nous vers le lieu devenu commun, le carpe diem horacien? Vers la célébration du hic et nunc, "Au jour le jour", comme rempart contre le passé aboli et l’avenir incertain? Il est vrai que le carpe diem en une forme originale, curieuse, intriguante sera proposée au héros. Mais c’est la fin de la nouvelle qui révélera une autre sensation de la saisie océanique du jour. La saisie du jour, la déssaisie tout aussi bien, vient tardivement.
   
    Un jour entier ou presque. L’histoire de cette saisie du jour se déroule du lever à l’après-midi d’une journée de soleil à New York. Un jour tout de même pas tout à fait comme les autres, celui de Yom Kippour. Jour du jeûne de la parole-entre autres...
   
    Un hôtel, quelques rues le long de Broadway, une salle de Bourse tel sera le décor de l’histoire où tout ce qui concerne l'eau, la noyade apparaît peu innocemment.
   
    Haut de plusieurs dizaines d’étages, l’hôtel Gloriana (aux pâtisseries austro-hongroises délicieuses mais surtout au nom puissamment symbolique) accueille des personnes en retraite qui vivent ainsi dans un quartier fréquenté par de nombreux vieillards. Empruntant l’ascenseur comme chaque matin, un gros homme proche de la cinquantaine (un hippopotame au poil blond ("hummuspotamus" dit son fils cadet), non, plutôt un ours, une sorte de bouddha au "corps trop bien nourri, énorme, indécent" mais non dépourvu de charme) qui lors d’un lointain passage manqué à Hollywood (dans cette nouvelle dramatique, l'audition du héros par l'escroc Venice est du plus cruel comique) avait choisi alors de renoncer au nom d’Adler pour faire de son prénom Wilhelm (1) un nom précédé du très américain et moderne Tommy, descend faire quelques pas dans le hall avant de prendre son petit déjeuner. Frère de Catherine qui se prend pour un peintre, il est sans travail, en conflit avec son ancien employeur (la Rojax Corporation- fabriquant d'objets et mobilier pour enfants, ce qui n'est sans doute pas un hasard), et vit séparé de ses fils et de sa femme Margaret à laquelle il a tout donné depuis quatre ans mais qui veut, pense-t-il, tout lui prendre (y compris le priver de Ciseaux, son berger australien: Wilhelm est persuadé qu’elle ne vit que pour le punir). L’argent lui manque, il joue et perd beaucoup. Il a besoin de calmant et de croire qu’il lui est "possible de découvrir pourquoi il existe". Sans avoir "jamais sérieusement essayé de le faire".
   
    Il prend le petit déjeuner avec son père (lequel l'appelle toujours, comme depuis sa naissance, Wilky et non Tommy), le vieux docteur Adler connu et adoré de tous et détenteur d’une fortune considérable mais bien décidé à ne jamais donner ou même prêter un cent à ce fils dans une mauvaise passe. Une grande partie de la nouvelle rapporte le détail d’une conversation conflictuelle entre le père et le fils, l’homme "qui garde la tradition", et le fils qui "est pour la nouveauté".
   
    Le père de Wilkie lui reproche implicitement ou explicitement son changement de nom, son absence d’études, son attitude envers Margeret sa femme, son manque de propreté (attesté par une visite dans sa chambre et par l’état de l’intérieur de sa vieille Pontiac). Il met en cause sa conduite, son infantilisme, sa complaisance dans le malheur, sa fuite devant les responsabilités. En gros et plus prosaïquement, il veut une vieillesse paisible après avoir passé une vie de luttes où gaspiller ses chances n’était pas permis.
   
    De son côté Wilky est aux abois (beaucoup de traites à payer) et trouve que son père est d’un égoïsme cruel : il souffre de son indifférence entêtée. Il revient régulièrement à la charge comme en ce jour qui nous occupe en lui demandant de l’argent: cet argent à ses yeux représente bien plus qu’une somme matérielle mais il bute comme toujours sur l’intransigeance du docteur Adler.
   
    Entre les deux hommes rôde un personnage fascinant, très bellowien lui aussi: un homme au visage inexpressif mais au regard hardi, habillé richement mais avec mauvais goût, qui parle sans cesse, argumente de façon étonnante, raconte, analyse, interroge : le docteur (titre que met en doute le docteur Adler) Tamkin. Ce bavard, ce thérapeute, ce conseiller, ce lecteur de Korzybski (bien oublié aujourd'hui), Aristote, Freud, Sheldon, des grands poètes... a tout fait ou presque, y compris des poèmes. Ainsi lit-on:
   "Quelques jours avant, Tamkin avait laissé entendre qu'il avait été, dans les bas-fonds, membre du Detroit Purple Gang, directeur d'un hôpital psychiatrique à Toledo, collaborateur d'un inventeur polonais sur un bateau impossible à couler. Il était aussi conseiller technique à la Télévision."

   Ce ne sont que quelques épisodes de sa vie. Il a soigné en Egypte, il s’occupe d’une épileptique et de son frère...
   
    Ce joueur en bourse, en plaçant l’argent Wilhelm sur le saindoux et le seigle et en dialoguant avec lui, semble tenter de le libérer : il est une autre figure paternelle, celle d’un père qui parle, qui jongle, calcule, invente quand le vrai père semble crispé sur une position intangible. Wilkie est ainsi entre le sévère et le mobile. Entre le rigide et l'ondoyant. Entre l’homme qui veut le calme du silence et le volubile. C’est Tamkin qui fait en partie résonner le titre : en effet il demande à Wilky de se concentrer sur un objet présent, hic et nunc et de s'arracher au passé comme au futur. "Mon efficacité s'accroît lorsque je n'ai pas besoin de l'argent. Quand je fais cela par amour. Sans récompense financière. Je me dérobe ainsi à l'influence de la société. Surtout à celle de l'argent. Ce que je recherche c'est la récompense spirituelle. Amener les gens à vivre dans l'ici et le maintenant. L’univers réel. C'est-à-dire la minute présente. Le passé ne vaut rien pour nous. Le futur est plein d'angoisses. Seul le présent est réel... l'ici et le maintenant. Il faut le saisir."
   

    Une des beautés du livre tient dans ce personnage de Tamkin. Qui est-il ? Bellow multiplie les pistes et entretient à plaisir toutes nos questions, tous nos doutes : est-il un génie guérisseur aux théories mirobolantes fondées sur le couple conceptuel de la destruction et de la construction qu’il défend avec une subtilité sidérante? Est-il un poète de la psychologie comme il le proclame? Penseur de l'âme fausse, est-il son plus grand acteur? Est-il un mythomane, un risque-tout, un escroc hypnotiseur ? Est-il le grand mystificateur, celui qui saisit chaque jour la chance de faire une victime et de prouver emprise et empire? En la question de la culpabilité innocente et imposée, tient-il la vérité ? Est-il diabolique ou faiseur de bien? Théoricien de la parasitologie, en est-il aussi et surtout le premier praticien? Est-il fou ou n'est-il au fond qu'un simple et pitoyable charlatan qui trompe des êtres fragiles? Heureusement, la fin n'abolit aucune de ces questions.
   
    La beauté sombre de Tamkin dépend aussi du personnage de Wilky et Bellow est à son meilleur quand il s’agit de descendre dans le psychisme torturé des êtres.
   
    Tout Bellow est dans la mobilité et "Herzog" le prouvera bientôt dans son œuvre. La conversation houleuse entre père et fils, les dialogue entre Wilhelm et Tamkin sont fondés sur cette instabilité, ces mouvements infimes de torsion, de contorsion, de rétorsion qui dominent conversation et sous-conversation... Wilky attend tout et n’attend rien : profondément passif comme nombre de personnages bellowiens, il ne veut pas parler et il parle abondamment et laisse évoquer devant des tiers presque inconnus sa vie privée. Il ne veut pas faire mal à son père mais s’emporte, s’acharne, le prend au cou. Il accuse, il s’accuse. Il veut la paix mais fait la guerre sous des formes sournoises. Il demande sans demander, il demande en croyant demander autre chose. Il injurie et s’injurie, se traite de tous les noms ("Ane! Idiot! Sanglier sauvage! Mule bornée! Esclave! Hippopotame pouilleux et fangeux!"). Il s’emballe, tombe parfois dans le mimétisme. Il gobe tout et se traite de con. Il souffre, se lance dans des débats qui le font encore plus souffrir. Il finit par approuver celui qui semblait le persécuter une seconde avant.
   
    Le narrateur épouse cette mobilité et ces multiples "canaux de pensées" et de paroles : il passe d’une conscience à l’autre, d’une voix cachée sous la voix bavarde, d’une identité fausse à une autre plus secrète mais difficile à cerner. Il note des détails (un objet, un problème d’élocution (le bégaiement), Tamkin sans chapeau, un cigare qui brûle) qui imposent leur nécessité, en particulier dans l’évocation du corps vite étranglé, suffocant, congestionné de Wilhelm. Mais dans ce qui semble suivre les aléas d’un conflit chronique, ce narrateur construit peu à peu le jour translucide de ce jour qui, définitivement, ne sera pas comme les autres. Tout dans ce tourbillon est agencé en fonction de la fin : guidé par de discrètes allusions, par quelques surgissements de la mémoire (et des pages poétiques dont celles de Milton), par l’élan océanique qui saisit Wilhelm soudain amoureux universel ("Et dans ce tunnel sombre, dans la hâte, la chaleur, l'obscurité qui défigure et transforme les nez, les yeux, les dents, en fragments monstrueux, tout à coup, sans qu’il l’eût cherché, un amour universel pour tous ces êtres imparfaits, et sinistres, éclata dans la poitrine de Wilhelm. Il les aima, séparément et en bloc, il les aima passionnément. Ils étaient ses frères et ses sœurs. Il était lui-même imparfait et défiguré, mais quelle différence cela faisait-il, s'il était uni à eux par l'embrasement de l'amour."
   Lucide comme toujours il s’interroge: "Ce même après-midi, il n'avait pas fait tellement cas de cet élan de bonté et d'amour. À quoi cela revenait-il finalement? C'était une de nos facultés comme les autres et il était fatal que l'on eût de pareils sentiments involontaires. C'était une autre de ces choses souterraines. Comme une érection inattendue. Mais aujourd'hui, jour de réflexion, il y songeait et se disait: "Je dois revenir à cela. C'est la bonne solution et cela ne peut que me faire le plus grand bien. C'est quelque chose de très grand. Qui touche à la vérité."), le lecteur alerté est inquiété par autant d’indices : il s’attend à une noyade que préparent des larmes abondantes.
   
    C’est alors la fin redoutée mais profondément surprenante: Wilhelm, enfin seul dans le flot new yorkais, se retrouve poussé vers un enterrement où il paraît le plus ému alors qu’il ne connaît personne dans la cérémonie et surtout pas le mort. La musique devient mer, se déverse en lui qui "sombre encore plus profond que le chagrin, à travers ses sanglots coupés et ses pleurs, atteignant enfin la satisfaction du désir ultime de son cœur".
   

    Cette fin qui fait silence comme bien peu d'autres est ouverte. Folie, confusion, effusion, captation extatique, abandon passif, ablution sacrée ? À nous de saisir la complexité inouïe de ce jour, de ces pleurs et de tout ce qui y concourut.
   
   
   (1) Avec son élégante discrétion, Bellow fait dire à Wilhelm que son vieux grand-père l'appelait en yiddish Velvel...

critique par Calmeblog




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Mémoires de Mosby et autres nouvelles - Saul Bellow

Hatty, Mosby et le Dr Braun
Note :

   Titre original : Mosby's Memoirs, and Other Stories, 1968
   
   Trois nouvelles dans ce recueil intitulé "Mémoires de Mosby". C'est aussi le titre du dernier texte initialement publié en 1968, où un certain Willis Mosby rédige ses Mémoires en mettant à profit un séjour au Mexique. Il a fait partie de l'OSS durant la guerre mondiale et, à ce titre ou un autre, a séjourné à Paris dès 1945, occasion de faire des rencontres dont il se souvient avec ironie. Mosby se souvient d'un certain Lustgarten, un rêveur socialiste qui n'eut pour les affaires ni don ni chance. Il se rappelle qu'il a fréquenté des célébrités mais que "Sartre avait refusé de le rencontrer ; il croyait que tous les Américains — sauf les Noirs — étaient des agents secrets". Dans ses relations se trouva aussi un poète du nom de Ruskin : "Il expliquait, par exemple, que la France avait fusillé ses poètes collaborateurs. L'Amérique, qui n'avait pas de poètes à gaspiller, avait mis Ezra Pound à St. Elizabeth." Le même Ruskin jugeait, en interprétant Hegel, que l'Amérique n'avait pas marqué l'histoire et que c'était "historiquement un pays assez creux." C'est assez dire le ton humoristique de Saul Bellow.
   
   L'humour caustique se trouve déjà dans le texte central du recueil, "Le vieux système", appliqué cette fois-ci non à des intellectuels réels ou supposés, mais à une famille juive aux États-Unis. Le récit se déroule d'après le souvenir — là encore — d'un certain docteur Braun qui pense à ses cousins. Au temps des tsars, son oncle Braun avait été déporté à Sakhalin avant de s'en évader et de gagner Vancouver. Ensuite il s'installa avec femme et enfants dans l'Etat de New York. Là, Tante Rose et Oncle Braun ont trimé dur et leur fils Isaac fit fortune après la crise de 1929. Mais la fortune d'Isaac s'était bâtie sans le soutien de ses frères et sa sœur Tina lui en gardera rancœur jusqu'à la fin de ses jours. Isaac a épousé Clara la fille d'un fermier juif, un homme honnête : "Il récite les Psaumes même quand il conduit. Il les a toujours sous sa banquette". Isaac fait de même, devenant "un pater familias juif à l'ancienne mode" d'où sans doute le titre de la nouvelle. "L'orthodoxie d'Isaac ne fit que s'accroître avec sa fortune" et justement sa sœur dira de lui : "Il lit le Tehillim tout haut dans sa Caddy climatisée quand il y a un long train de marchandises au passage à niveau. Cette canaille ! Il ferait les poches de Dieu." On a l'impression que l'auteur se tourne vers nous et nous fait un clin d'œil quand il glisse aussitôt : "On ne pouvait s'empêcher de penser quels dons de la métaphore il y avait chez tous ces Braun".
   
   "En quittant la maison jaune", le texte inaugural du recueil nous entraîne loin de “Jew York” et de la communauté juive américaine. Depuis vingt ans, Hattie qui a fait des études musicales en France, a échoué dans un bled paumé à prétention touristique puisque bordant un pittoresque lac du Far West. Elle est divorcée d'un snob philadelphien mais en a gardé le patronyme, Waggoner. Hattie ne possédait plus rien d'autre avant de se faire héberger par une femme solitaire, India, et d'hériter de sa maison jaune près du lac. Mais aujourd'hui, alcoolique, irritable et affaiblie, Hattie peut-elle encore y vivre seule ? Peut-elle encore compter sur ses rares voisins, les Rolfe, les Pace et Amy Walters la veuve du chercheur d'or ?
   
   Saul Bellow possède un sens précieux de la narration et très certainement une riche imagination et il utilise sans réserve un humour spécifique. Le rabbin qu'Isaac Braun va consulter à New York est clair sur ce point : "Nos Juifs aiment plaisanter sur leur lit de mort (…) Les gens supposent que Dieu a le sens de l'humour". À qui l'aurait oublié, il faut rappeler que Saul Bellow est lui-même juif... alors, on veut bien le croire.

critique par Mapero




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La planète de M. Sammler - Saul Bellow

Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois
Note :

   Titre original : Mr. Sammler's Planet, 1970
   
   National Book Award
   
   Saul Bellow (1915-2005) est un écrivain canadien-américain fils d'immigrés juifs-russes, élevé à l'école de la rue mais universitaire de carrière, notamment à Chicago. Saul Bellow a obtenu trois fois le National Book Award, pour Les Aventures d'Augie March (1953), Herzog (1964) et La Planète de M. Sammler (1969). Il reçut le prix international de littérature en 1965 et le prix Nobel de littérature en 1976. Cinq fois divorcé, l’écrivain vivait entre le Vermont et Boston, remarié à une ex-étudiante de trente ans sa cadette, lorsqu'il décède en 2005.
   
   New York, fin des années soixante, l’homme se prépare à mettre le pied sur la lune. Artur Sammler, soixante-dix ans, borgne et veuf, habite la Grosse Pomme depuis 1947 rescapé par miracle des horreurs du nazisme et du racisme polonais, "Ces choses-là arrivent, c’est tout. Et elles étaient arrivées à Sammler, à sa femme et à d’autres qui, par une journée limpide, avaient dû se mettre nus. Dans l’attente d’être abattus au bord d’une fosse commune."
   
    Sammler vit des largesses d’un membre de sa famille par alliance sur le point de décéder, coincé entre ce dont il est redevable et l’extravagance désarmante de ses proches. Entre une vie difficile et les problèmes psychologiques des siens, le vieil homme tente de s’adapter, que ce soit Shula sa fille qui volera un manuscrit précieux pour son auteur, Angela sa nièce lui confessant ses gros besoins sexuels ("- Une partie carrée ? – Oui. Tu sais, ça se fait maintenant, mon oncle.") ou Wallace son frère fantasque. Et à l’extérieur ce n’est pas mieux, il sera hué par des étudiants contestataires lors d’une conférence et, carrément extravagant, menacé dans le hall de son immeuble par un individu lui exhibant son sexe énorme sous le nez !
   
   Saul Bellow alterne les souvenirs du passé tragique du septuagénaire (un peu) et le présent, passant d’un personnage à l’autre, dans un texte assez dense fait de longs chapitres. Un roman qui se prêterait mal à une lecture trop fractionnée, au risque d’en perdre le fil. On trouve chez Saul Bellow ce qui fera Philippe Roth plus tard (dans le désordre, les juifs américains d’origine européenne et les traces du nazisme, les problèmes psychologiques et sexuels, la famille prégnante, les intellectuels etc.) avec, pour moi, une préférence pour Roth. J’aime mieux la construction des romans du second, plus simples (?) à lire avec un début et une fin plus évidente.
   
   Le roman ne manque pas d’humour discret, même s’il est étonné ou déconcerté, Artur Sammler cherche à comprendre ce monde, s’interrogeant sur la vision qu’il en a, lui le borgne "Bien sûr, dit-il, le monde te paraît différent. Au sens littéral. A cause de tes yeux." Sans oublier quelques réflexions visionnaires ou très modernes, "L’humanité a perdu sa patience atavique. Elle exige une accélération de l’exaltation, n’accepte aucun instant qui ne soit pas lourd de sens…" ou encore "L’Antiquité acceptait les modèles (…) mais l’homme moderne, peut-être à cause de la collectivisation, a le démon de l’originalité."
   

   Artur Sammler ayant fait le bilan de ce monde étrange devenu, n’a plus qu’un espoir "… peut-être, peut-être ! que des colonies sur la Lune parviendront à atténuer la fièvre et l’effervescence qui règnent ici, et que l’amour pour l’illimité et pour le tout trouvera un apaisement matériel. L’humanité, ivre de terreur, se calmera, se dégrisera."
   
   "Parfois, Mr Sammler soupçonnait que son regard sur le monde pouvait ne pas être juste. Son expérience avait été trop particulière, et il craignait de projeter ces particularités sur la vie. Laquelle n’était sans doute pas dénuée de reproches, mais il se disait souvent qu’elle n’était pas et ne pouvait pas être telle qu’il la voyait. Puis de nouveau, de temps en temps, il sentait que le phénomène lui-même le dépassait un million de fois en étrangeté. Que de bizarreries !"

critique par Le Bouquineur




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Le don de Humboldt - Saul Bellow

Taillé dans le marbre
Note :

   Titre original : Humboldt's Gift, 1975
   
   Prix Pulitzer
   
   Est-ce l’influence de "Pietra viva", de Leonor de Recondo, lu il y a peu, et ses considérations sur les talents de Michelangelo Buonarroti et les carrières de marbre de Carrare ? Mais la lecture du "Don d’Humboldt", la manière dont il m’a fallu le lire par petites tranches d’une vingtaine de pages, m’a laissé cette impression d’être confronté à quelque chose de gravé dans le marbre, quelque chose qui ne vous laisse pas d’espace, où il n’y rien à retirer et encore moins à ajouter : un bloc.
   
   D’autant qu’il ne s’agit pas d’une histoire en soi. Quelque chose qui aurait un début, quelque chose qui aurait une fin. Non, c’est un morceau de vie, d’un qu’on pourrait appeler aux USA un loser. Le morceau de vie de Charlie Citrine, écrivain célébré (comme quoi on peut être écrivain célébré et loser ! loser c’est juste un état de fait), qu’on prend en marche et dont on descend à la fin, toujours en marche. Le "train" n’avance pas vite mais il ne s’arrête pas !
   
   La comparaison pourra paraître étrange mais cette lecture m’en a rappelé une autre, qui n’a rien à voir mais qui m’avait fait le même type d’impression, celle de devoir le lire par petits morceaux, la lecture de "Belle du seigneur" d’Albert Cohen !
   
   Nous sommes aux USA, au début du dernier quart du XXème siècle et Von Humboldt Fleisher, un Américain comme son nom ne l’indique pas, vient de mourir. Von Humblodt Fleisher, un poète catégorie "maudit", qui eût son heure de gloire très jeune, mais qui s’est cramé aussi vite, trop en avance sur son temps, trop idéaliste, pas assez matérialiste ? Un peu tout ça probablement. Et Charlie Citrine qui avait quitté son Wisconsin natal (Appleton) pour rejoindre celui qu’il considérait comme le grand poète américain se souvient. Est pris de remords. Se remémore. S’accuse. Il est plutôt loser le Charlie Citrine dans la mesure où il ne sait pas se fixer bornes et lignes de conduite et se fait manipuler, gruger par tout un chacun : l’étrange Cantabile, mafioso au petit pied, Renata, son amoureuse du moment qui lui fait oublier Denise, son ex-femme qui le saigne aux quatre veines dans le cadre de leur divorce, Thaxter, un ami qui lui voudrait bien du bien mais qui le ruine lui aussi à petit feu,... et un paquet d’autres.
   
   Charlie Citrine ne sait pas garder une ligne de vie. Il a eu du succès et est devenu brutalement riche. Il est en passe tout aussi brutalement de tout perdre... Et puis il y a cette mort de Humboldt, qui remplit Charlie de remords, Humboldt qui lui a laissé quelque chose...
   
   Quand l’ouvrage se termine, il n’y a pas de fin. On a passé une tranche de vie en compagnie de Charlie Citrine et celle-ci va continuer, sans nous. Entre temps, il aura fallu absorber, vingt pages par vingt pages ce bloc... taillé dans le marbre de Carrare ! Qui en a la densité au moins.
   
   "Le recueil de ballades publié par Von Humboldt Fleisher au cours des années trente obtint un succès immédiat. Humboldt incarnait précisément ce que tout le monde attendait. Au fin fond du Midwest, moi aussi j’avais attendu, je peux vous le certifier. Ecrivain d’avant-garde, le premier d’une nouvelle génération, il était beau, grand, blond, sérieux, spirituel, il était instruit. Il avait tout pour lui, ce type."

critique par Tistou




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Le cœur à bout de souffle - Saul Bellow

Histoire d’intellos, diraient certains...
Note :

   Titre original : More Die of Heartbreak, 1987
   
   Une ressemblance certaine, dans la forme, l’esprit, avec la Zadie Smith de "L’homme à l’autographe". Un roman qui part d’une idée tout ce qu’il y a de plus ténue mais que Saul Bellow parvient à dérouler indéfiniment, à disséquer méticuleusement. Tiens l’analogie suivante me vient à l’esprit, une analogie lue récemment dans "Gataca", de Franck Thilliez (malheureusement je ne vais pas avoir la citation exacte) qui disait en substance que si l’on déroulait le brin d’ADN humain, présent sur 46 chromosomes, la longueur totale serait de 2 mètres. Ce qui ne devient vertigineux que si l’on garde présent à l’esprit que la taille des-dits chromosomes est de 1 à 10 microns chacun ! Une véritable bibliothèque conservée dans un filament de 2 mètres lui-même stocké dans quelques millièmes de millimètres. Cette analogie parle-t-elle vraiment au lecteur ? J’ai comme un doute ?
   
   Kenneth Trachtenberg, jeune universitaire américain spécialiste de la littérature russe, a quitté Paris et son père, pour se rapprocher de son oncle Benn Crader, brillant botaniste de Chicago (je vous avais prévenus qu’il s’agissait d’intellos !), aussi savant en botanique qu’inapte à une vie sociale réfléchie et épanouie (nobody’s perfect !).
   
   Il survit donc médiocrement loin du paradis parisien de son père (grand amateur de cuisine et de femmes françaises) pour être proche de Benn, pouvoir échanger avec lui et surtout le chaperonner.
   
   Hélas, à l’occasion d’un voyage du côté de Djibouti pour aller rencontrer sa mère, volontaire médicale en poste là-bas, Kenneth relâche sa "surveillance" et il retrouve Benn, son oncle, marié ex abrupto à une beauté à l’esprit calculateur et froid, Matilda Layamon. Le pourquoi de ce mariage vu du côté de Matilda est une énigme pour Kenneth qui pressent les ennuis dans lesquels s’est précipité Benn. Oui, si Benn est un savant, il se fait vieux, n’est pas précisément beau, n’est pas riche... , qu’est-ce qui a pu attirer Matilda ?
   
   Je ne vais pas vous le dire, bien entendu. Vous n’avez que 390 pages à lire. Mais dites-vous bien que ce sont d’abord et avant tout 390 pages d’introspection, de réflexions à rebours, qui flirtent avec le vide sur le fil très ténu tendu de ce pitch. Intello ? Oui. Mais je vous l’ai déjà dit.
   
   C’est l’occasion en tout cas pour Saul Bellow de dérouler des mécaniques humaines vieilles comme le monde, de l’ambition démesurée alliée à la rouerie manipulatrice la plus accomplie. Où le savant, homme de l’esprit par excellence, passe vraiment pour une quiche (si je puis me permettre l’expression).
   
   Intello mais pas difficile à lire. Saul Bellow ne fait pas dans l’inutilement compliqué ou ampoulé. Mais introspectif en diable, ça oui !

critique par Tistou




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Un larcin - Saul Bellow

Gogmagogville
Note :

   Titre original : A Theft, 1989
   
   Ce court roman situe son action dans la bonne société américaine, autour de Clara, journaliste new-yorkaise à succès, femme aisée et indépendante, qui se raconte à ses amies ou évoque ses séances avec son psychiatre, sous les yeux du lecteur.
   
   Clara connait la vie. Elle a eu quatre maris, tous riches et qui acceptaient son indépendance. Le dernier en date présente toujours bien mais se laisse quelque peu entretenir. Elle a deux enfants, dont elle s'occupe avec l'aide de domestiques et d'une jeune fille au pair. Et c'est cette jeune fille au pair justement, une jeune autrichienne du meilleur monde venue parfaire ses études, qui va cristalliser le "passif" de la vie de Clara, tout en étant elle-même un personnage très intéressant, que nous verrons prendre le tournant de l'âge adulte. Deux histoires de femmes, importantes, portant sur leurs relations aux hommes, sur leurs espoirs, leurs désillusions, concessions, déceptions... Ainsi Clara, avec ses maris, ses beaux enfants, sa belle situation, doit s’accommoder du fait que le seul homme dont elle ait jamais été vraiment amoureuse, n'ait jamais voulu l'épouser car ils ne parvenaient pas à vivre ensemble. Le symbole de leur amour, le rappel de son semi échec, est une émeraude montée en bague, à laquelle Clara tient plus que tout... et qui va disparaître. Deux fois, même, à vrai dire. C'est-elle, l'objet du larcin du titre. Elle cristallise à sa façon ce que Clara a dû accepter quoi qu'il lui en coûtât, et la jeune Autrichienne aussi. Leurs désillusions se rencontreront sur cette bague et c'est une des beautés de ce récit habile.
   
   Des beautés, il y en a d'autres. A commencer par une très belle écriture, élégante, fine et tendue de telle façon qu'il est extrêmement difficile de ne pas lire le livre d'une traite : on ne trouve pas d'endroit où l'on puisse commodément l'interrompre. C'est un jet, un élan, qui va à son terme. Une sorte de bijou, lui aussi.
   
    Pour sa beauté, sa brièveté, la finesse d'une analyse psychologique qui montre mais ne s'englue jamais dans des explications, ce peut être une excellente introduction à l’œuvre de Saul Bellow pour qui ne le connaitrait pas encore et ne souhaiterait pas s'engager d'emblée dans un ouvrage plus épais. Pour beaucoup, ils s'y lanceront une fois qu'il l'auront lu.

critique par Sibylline




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En souvenir de moi - Saul Bellow

Louie ! Louie
Note :

   Titre original : Something to Remember Me By, 1991
   
   "En souvenir de moi", initialement publié avec "La Bellarosa Connection" et "Un Larcin", est précédé ici d'un avant-propos à la gloire de la brièveté : "Un sage japonais — j'oublie son nom — disait à ses disciples : “Écrivez aussi court que possible.”" Et en vérité Saul Bellow n'a pas outrepassé ce conseil dans ce récit de 65 petites pages !
   
   Sous couvert de confier en héritage à son fils le souvenir d'une très vieille aventure personnelle et embarrassante, et qui pourrait constituer une leçon de vie, Louie le vieux narrateur emmène le lecteur dans le Chicago de 1933. Parti livrer des fleurs, Louie, alors dix-sept ans, décide avant de rentrer chez lui de passer saluer son beau-frère dentiste ; mais au lieu de cela il se retrouve dans un cabinet médical face à une jeune femme séduisante et toute nue. L'ayant raccompagnée chez elle, il se voit... détroussé : sans argent, sans vêtement, plus que les bottes. Il lui reste à chercher son beau-frère, s'habiller chaudement car c'est l'hiver, rentrer à la maison où l'attendent une mère malade et un père vindicatif, "intolérant et emporté".
   
   De pharmacie en speakeasy, toujours pas de beau-frère dentiste, mais un poivrot à raccompagner chez lui, comme s'il ne devait faire que ça ! L'histoire de Louie est une illustration cocasse de faits qui s'enchaînent en catastrophe, permettant à l'humour de prendre tous les droits — mais pas que. Ce récit miniature joue à se donner une allure de roman de formation express. En livrant les fleurs Louie fait face à la mort, en la personne d'une jeune personne décédée. Au cabinet médical il fait l'expérience du désir sexuel. Chez l'ivrogne, il se fait moquer par une fillette parce qu'il est vêtu en femme, en même temps qu'il se voit proposer de manger du porc lui qui est juif...
   
   Bref, il faut apprendre à éviter et surmonter les obstacles que la vie sème sur la route de chacun. L'humour juif à la manière de Saul Bellow se veut mélange de gravité et de comique. Naturellement, le lecteur est censé rire de ces courtes aventures en cascade... Mais je ne garantis rien !

critique par Mapero




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Une affinité véritable - Saul Bellow

Sweet home Chicago
Note :

   Titre original : The Actual, 1997
   
   Après l'étude du chinois et un séjour en Birmanie, Harry est revenu à Chicago "lieu de [s]es racines affectives" pour ouvrir une boutique d'antiquités qui lui donne la réputation de connaisseur de l'Orient et lui donne accès à la meilleure société. À l'occasion d'un dîner en ville, il fait la connaissance d'un vieux milliardaire, Sigmund Adletsky. Peu après il retrouve Amy, renouant avec une vieille complicité datant de leur adolescence. C'est d'ailleurs Adletsky qui contribue à les rapprocher : il apprécie l'esprit et la conversation d'Harry et il fait appel à Amy pour ses connaissances en matière d'art et de décoration. Développant son rôle de pygmalion, il pousse même Harry à accompagner Amy lors d'un délicat rendez-vous au cimetière juif. Dès lors Amy et Harry sont bien conscients qu' "une affinité véritable" les réunit.
   
   Ce court roman montre comment Saul Bellow mêle habilement les conversations de ses personnages à un récit à la première personne et le tout est mené sur un rythme assez vif. Au fil du texte, on savoure les succulents portraits des personnages, dont beaucoup sont juifs comme généralement chez Bellow. L'écrivain s'attarde particulièrement sur Adletsky — devenu nonagénaire, "il faisait une percée dans la compassion, un domaine nouveau pour lui" — et plus encore sur Amy, "sa famille était convenable, des Juifs germanophones d'Odessa éduqués au gymnasium". Elle est veuve de Jay, un avocat mondain spécialisé dans les divorces, à commencer par celui de son épouse : il a enregistré sur bande magnétique les confidences intimes et les ébats sexuels qu'elle eut avec un amant new-yorkais. Jay était par ailleurs un lecteur superficiel qui ne lisait que le premier chapitre des ouvrages qu'il achetait, juste pour en retenir une ou deux citations marquantes à l'intention des femmes qu'il séduisait. Le couple que forment Bodo et Madge donne également lieu à de belles descriptions : lui, l'industriel du jouet, a épousé une seconde fois sa femme après l'avoir tirée de prison où une tentative d'assassinat sur son mari l'avait conduite. Madge a aussi un truc infaillible pour avoir un entretien en privé avec Amy : arroser sa jupe de thé en faisant semblant d'avoir oublié ses verres de contact !
   
   L'intrigue ne donne pas l'impression d'être très structurée, elle paraît avancer en zigzag, mais en fait elle conduit presque fatalement à une happy end bien que cela se passe dans un cimetière de Chicago.
   ↓

critique par Mapero




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Sans affinité
Note :

   Tout Prix Nobel qu’il soit, Saul Bellow a commis ici un roman qui, je dois le dire, m’a laissé au mieux de marbre.
   
   Etais-je si fatigué ce jour-là que je sois passé à côté d’un chef-d’œuvre ? Pas si sûr, sans forfanterie de ma part.
   
   Rien, à bien y penser, pour racheter ce roman dont le traitement m’a semblé d’une totale confusion. Un style anodin, une absence de spiritualité alors que la situation (un original qui rachète une concession et qui se fait enterrer aux côtés de sa belle-sœur dans la haute société new-yorkaise) s’y prêtait.
   
   Le lecteur, baladé sans transition d’un personnage à l’autre, d’un lieu à un autre est immédiatement perdu dans un fatras romanesque où, bientôt, on ne retrouve plus ses petits.
   
   Il n’existe pas la moindre aspérité qui mérite de racheter ce très court roman, ce qui constitue là son seul intérêt.
   
   Bref, je n’ai pas aimé, et j’assume !

critique par Cetalir




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Ravelstein - Saul Bellow

Portrait de profil
Note :

   Titre original : Ravelstein
   
    Saul Bellow étant l'auteur du mois (en fait, février et mars) du site Lecture/Ecriture, j'ai sauté sur l'occasion de découvrir cet auteur (encore un prix Nobel!)(je dis ça après lecture récente de Sinclair Lewis et André Brink). A la bibliothèque, bien fournie, j'ai choisi "Ravelstein".
   
   Abe Ravelstein est un professeur de philosophie politique (note : la philosophie politique n'est pas le propos du roman), brillant, fascinant ses étudiants, endetté (mais c'était avant), dandy salissant un peu vite ses vêtements (de prix) et homosexuel (l'homosexualité n'est pas le propos du roman). Avant de mourir du Sida, il fait promettre à son ami de quasiment toujours, Chick, d'écrire sur lui. Il faut dire que Chick l'avait poussé à écrire un livre de philosophie politique ayant eu un tel succès (ventes, conférences, et.) qu'il est devenu un homme fortuné. Abe et Chick sont Juifs (et quelque part c'est une forte composante du roman!).
   
    Je laisse Chick, le narrateur, expliquer en quoi consiste cette biographie d'Abe.
    "Vous pourriez réellement composer un excellent portrait. Ce n'est pas une simple requête, ajouta-t-il. Je vous en charge comme d'une obligation. Faites-le à votre manière de propos de table, quand vous avez bu quelques verres de vin, que vous êtes détendu et livrez vos remarques. (...) Je me suis souvent dit que vous aviez un réel talent de conteur quand vous étiez détendu.
    Il m'était impossible de lui refuser cela. Il ne souhaitait manifestement pas que je parle de ses idées. Il les avait lui-même exposées dans leur ensemble et elles sont accessibles dans ses ouvrages théoriques. Je me tiens donc responsable de la personne et, puisque je ne peux le dépeindre sans une certaine part d'implication personnelle, ma présence marginale devra être tolérée."
   

    Il s'agit donc plutôt d'un portrait, au travers de descriptions et de dialogues, sans chronologie véritable, et le lecteur fait bien de se laisser aller tranquillement sur le sentier tracé par Chick. Forcément les amitiés (et les amours) sont présents, ainsi que la mort, puisque celle d'Abe surviendra et que Chick y échappera de justesse dans la très belle seconde moitié du roman.
   
    C'est très plaisant à lire, même s'il faut garder une certaine vigilance. Drôle? je ne sais pas, disons assez piquant pour relever la sauce.
    "Je n'aime pas les responsabilités qui accompagnent la conduite de la conversation. Mais tout le monde a ses plates-bandes de connaissances éparses, et c'est très agréable qu'on vous les entretienne et arrose à votre place." [Chick]
    "Mais les Juifs pensent que le monde a été crée pour chacun d'entre nous, autant que nous sommes, et que détruire une vie humaine, c'est détruire un univers entier - l'univers tel qu'il existait pour cette personne." [Ravelstein]
   

    Après lecture, je découvre dans l'article qui lui est consacré sur Wikipedia.
   
   "Bellow n'a pas perdu sa capacité à faire naître des controverses, comme en témoigne son treizième roman (Ravelstein, 2000). Il y trace le portrait d'Abe Ravelstein, un professeur d'université homosexuel qui finit par mourir des maladies provoquées par le Sida. Le personnage de Ravelstein est construit sur la figure d'Allan Bloom, collègue et ami de Bellow à l'Université de Chicago et auteur de "The Closing of the American Mind" (L'Âme désarmée, 1987), décédé en 1992. La cause officielle de la mort de Bloom fut un dysfonctionnement du foie. Bellow avait promis à Bloom d'écrire un livre sur lui. Les inclinations sexuelles de Ravelstein ne sont pas l'essentiel du livre de Bellow, mais les critiques se focalisèrent en partie sur celles-ci.
   This is a problem that writers of fiction always have to face in this country. People are literal minded, and they say, 'Is it true? If it is true, is it factually accurate? If it isn't factually accurate, why isn't it factually accurate?' Then you tie yourself into knots, because writing a novel in some ways resembles writing a biography, but it really isn't. It is full of invention.("C'est un problème auxquels les écrivains de fiction doivent faire face dans notre pays. Les gens sont trop prosaïques et demandent: "Est-ce vrai ? Et si c'est vrai, est-ce que ça correspond aux faits ? Et si ça ne correspond pas aux faits, pourquoi pas ?" Alors, vous êtes pris au piège, parce qu'écrire un roman est presque comme écrire un biographie, mais pas tout à fait. Un roman est plein d'invention."
   S. Bellow (Time, 8 mai 2000)"

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critique par Keisha




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Une vie philosophique
Note :

   Chick, le narrateur, se présente d'abord comme invité de son ami Ravelstein à Paris. On comprend tout de suite que Ravelstein, un universitaire américain âgé, juif, sans enfant, dispose d'assez d'argent pour descendre au Crillon et autres dépenses ostentatoires comme en témoigne le luxe de son appartement de Chicago. Assez vite il apparaît aussi que Ravelstein est gravement malade, que les maladies qui se développent dans le sillage de son sida ne lui laissent que peu de temps à vivre. C'est pourquoi, entre deux séjours à l'hôpital, il a fait promettre au narrateur de lui consacrer, non pas vraiment une biographie, mais plutôt une sorte de livre-témoignage à publier après sa disparition. Chick aura un mal fou à se mettre à l'ouvrage, et il faudra un séjour aux Antilles qui faillit mal tourner pour qu'il réalise enfin sa promesse. Il en résulte un livre fort sur l'amitié intellectuelle entre deux hommes dont l'un mène une vie philosophique.
   
   Mais s'agit-il bien d'une fiction ?
   
   Au cours du livre, le dernier que Saul Bellow publia, tout l'entourage de Ravelstein défile. Une galerie de portraits se précise peu à peu sous nos yeux. Et l'on découvre bientôt qu'il s'agit d'un roman à clefs. En dehors des portraits du petit ami singapourien de Ravelstein et des épouses successives de Chick — la belle et savante Vela puis la jeune Rosamund ancienne étudiante du maître —, l'insistance du narrateur sur le profil de Ravelstein et de plusieurs autres intellectuels de Chicago finit par mettre sur la voie (ce que n'indique en rien la présentation de l'éditeur).
   
   La spécialité de Ravelstein c'est la philosophie politique. Plusieurs hommes politiques et dirigeants de Washington ont jadis été ses élèves ; par gratitude, ils continuent de lui téléphoner leurs petits secrets. Le narrateur, qui lui-même a travaillé sur certains écrits de Keynes, nous apprend que Ravelstein, puits de science dans son domaine — de Platon à Heidegger — a récemment publié un essai pour vulgariser ses idées et qu'il s'est ainsi notoirement enrichi. L'une des idées-force du best-seller de Ravelstein est qu' "aux USA, la formation générale s'était réduite au point de disparaître" et ce livre a laissé ses "collègues ulcérés" alors qu'il lui a valu d'être reçu par Margaret Thatcher. Autrement dit Ravelstein est l'alias du penseur américain Allan Bloom (1930-1992), un libéral dont l'essai "The Closing of the American Mind" (1987) eut un large retentissement, et fut connu en France sous le titre "L'âme désarmée". C'est sous ce titre que je l'avais lu jadis... Une rapide consultation de Wikipedia montre d'ailleurs la concordance entre la biographie d'Allan Bloom, et ce que Chick nous apprend de son ami Ravelstein, l'un et l'autre traducteurs de Platon et de Rousseau, et donc férus d'humanités.
   
   On peut continuer le petit jeu ! J'ai identifié en premier lieu Mircea Eliade (1907-1986) — qui fut réellement un ami de Bellow — sous les traits de Radu Grielescu en raison de ses origines balkaniques, de son passé de compromission avec "la paramilitaire et antisémite Garde de fer", en raison aussi de sa connaissance des religions, du chamanisme et des mythes. La consultation de l'article "Ravelstein" sur le site Wikipedia en anglais nous apprend le reste des identités. Ainsi par exemple Davarr, le mentor de Ravelstein, est-il basé sur Leo Strauss (1899-1973). Etc. Sans oublier que la première épouse de Chick, la belle Vela, correspondrait dans la vraie vie à Alexandra Bellow qui fut mariée au Prix Nobel de 1974 à 1985. Alors, de là à considérer que Chick n'est que l'alter ego de Saul Bellow, il n'y a qu'un pas que le lecteur franchira — ou non.
   
   Au final, ce livre ne m'intéressait pas beaucoup avant de comprendre que derrière les personnages de roman il y avait comme une passionnante enquête à mener, des personnages réels à identifier, notamment des professeurs connus ayant exercé à l'Université de Chicago.
   
   NB. Sur le site de France-Culture, je conseille d'écouter l'émission "Une vie, une œuvre" consacrée à "Allan Bloom, une vie philosophique".
   http://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/allan-bloom-1930-1992-une-vie-philosophique

critique par Mapero




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