Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de décembre 2015 & janvier 2016
Zadie Smith

   Ces deux derniers mois nous ont permis de consacrer à Zadie Smith le temps qu'elle méritait. Si vous ne connaissez encore pas cette auteure actuelle importante, sachez que vous vous devez de lire au moins un de ses romans. Cela semble indispensable.

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2015 & JANVIER 2016
   
    Zadie Smith, née en 1975 dans une banlieue du nord-ouest de Londres, est une écrivaine britannique, fille d'un père anglais et d'une mère jamaïcaine.
   
    Ses parents divorcent alors qu'elle est encore adolescente et à l'âge de 14 ans, elle change son prénom de Sadie en Zadie.
   
    Elle étudie la littérature anglaise à l'université de Cambridge.
   
    Dès la fin de ses études, elle enseigne et écrit, et ses livres connaissent tout de suite le succès au point que le premier est suivi d'une période "de latence" où il lui fut difficile de reprendre la plume.
   
    Actuellement, elle vit entre Londres et New York, enseigne l'écriture de fiction en université à New York, est mariée et à deux enfants.

Bibliographie ici présente

  Changer d'avis
  Sourires de loup
  L'homme à l'autographe
  De la beauté
  Ceux du Nord-Ouest
 

Changer d'avis - Zadie Smith

Essais ponctuels
Note :

   Titre original : Changing my mind
   
    Même si j'ai toujours tendance à mélanger Ali Smith, Monica Ali et Zadie Smith, je sais que ces textes sont dus à l'auteur de "Sourires de loup", lu bien avant l'ouverture de ce site. Ces "Essais ponctuels" écrits au fil du temps pour des journaux et revues sont regroupés en Lire, Être, Voir, Sentir et Se souvenir. Le mieux est d'y aller franchement, sans se soucier du sujet, car rapidement l'on s'aperçoit que Zadie Smith s'exprime de façon originale, brillante, parfois inattendue, souvent humoristique et parfois plus difficile (j'avoue avoir lâché dans la dernière partie relative à David Foster Wallace : intelligent, certes, mais je me dois de lire l'auteur d'abord - peut-être)
   
    Fille d'un anglais "de base" (chouettes passages sur son père et "sa" guerre en Normandie et Allemagne) et d'une Jamaïcaine, elle n'oublie pas son ascendance maternelle, ce qui lui permet une vision intéressante sur Zora Neale Hurston (connaissais pas) et Obama. J'ai adoré quand elle parle d'auteurs que je fréquente peu ou pas, tels Forster ("Les romans de Forster regorgent de gens qui hésiteraient avant d'emprunter un roman de Forster à la bibliothèque"), Barthes, Nabokov et Kafka. Je recommande "Deux dimensions pour le roman" et "Mille fois sur le métier" (d'écrivain), insiste sur le récit fascinant d'une "Semaine au Liberia" (il faut absolument lire cela!) ainsi que le génial "Glossolalie", et là où je me suis le plus régalée c'est lorsqu'elle s'attaque au cinéma. Quand elle parle de Katharine Hepburn, on n'a qu'une envie, se débrouiller pour visionner un de ses films! Particulièrement "Indiscrétions". (Un réplique du film : "Je vais vous dire quand on peut porter un jugement définitif sur les gens : Jamais!") Elle a même tenu une rubrique cinéma, et c'est du nanan . Même quand on n'a pas vu les films dont elle parle.
   
    Bonne pioche donc à la bibliothèque, alors que je voulais emprunter un roman de l'auteur. Mais ces textes m'ont procuré un rare plaisir intellectuel (non, pas mal à la tête, je n'ai absolument pas dit cela). Lecture recommandée!
   
    "S'il existe en ce bas monde un bonheur plus intense que de la [Katharine Hepburn] regarder lorsqu'elle est ivre en train de chanter Somewhere over the rainbow (cette fille savait faire beaucoup de choses, mais certainement pas chanter) en peignoir dans les bras de Jimmy Stewart, eh bien, je ne le connais pas."

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critique par Keisha




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Chroniques et Essais
Note :

   Titre original : Changing My Mind: Occasional Essays (2009)
   

   Quatrième de couverture :
   " Depuis une dizaine d’années, Zadie Smith publie des essais ponctuels comme elle aime à les appeler, dans les journaux et revues les plus prestigieux d’Amérique et de Grande Bretagne. Changer d’avis ( au fil des ans l’opinion que l’on croit sienne évolue) les rassemble."
   
   Se lancer dans la lecture de Changer d’avis, c’est accepter de se laisser chahuter par une Zadie Smith d’une grande profondeur d’esprit, manifestement d’une grande culture, et singulièrement déterminée dans ses avis et ses choix (Changer d’avis ? Oui, vous peut-être !). Zadie Smith, une personnalité brillante sans aucun doute. Je cherche en vain quel romancier en France pourrait avoir cette vision et cette portée dans des sujets aussi différents que : Une femme noire : que signifie soulful ?, ou Relire Barthes et Nabokov ou Une semaine au Liberia ou encore Hepburn et Garbo et, bien sûr (parce que David Foster Wallace semble tenir pour elle une place de romancier bien à part) Brefs entretiens avec des hommes hideux : les cadeaux exigeants de David Foster Wallace.
   
   Et attention ! Pas des petites chroniques de trois lignes ou trois pages ! L’ensemble fait quand même 406 pages et ne traite que de 17 sujets. Ça fait le sujet moyen à pas moins de 24 pages. Et des pages pas toujours rapides à tourner. Un esprit brillant et acéré, à n’en pas douter.
   
   Ces 17 sujets sont répartis en cinq gros chapitres : Lire, Etre, Voir, Sentir, Se souvenir.
   Il y est question de lectures, d’écrivains et d’écriture, particulièrement dans Lire et Etre. Je ne résiste pas à l’envie de vous proposer le départ de E.M. Forster ou la voie médiane :
    Dans la classifications des écrivains anglais, E.M. Forster n’a rien d’exotique. Il fait partie de la catégorie du romancier anglais éminent de tous les jours. Pourtant, d’une certaine manière, Forster avait quelque chose de l’oiseau rare. Dans une large mesure il n’avait pas les vices que l’on trouve souvent chez les romanciers de sa génération. Ce qui est étonnant chez lui, c’est ce qu’il n’a pas fait. Il n’est pas devenu réactionnaire au fil des ans, il n’a pas laissé sa nostalgie se transformer en misanthropie ; il ne s’est pas agenouillé devant le pape ou la reine,...

   
   Et cette considération sur l’écriture dans Mille fois sur le métier :
   " Macroplanning et micromanagement
   Pour commencer, un avertissement : tout ce que j’ai à dire sur le métier de l’écriture se limite à ma propre expérience, c’est-à-dire à douze années de travail et trois romans (depuis il y en 2 de plus, Changer d’avis datant de 2009). Même si cette conférence est divisée en dix points censés retracer les étapes de l’écriture d’un roman, ce que j’aborde en vérité, c’est l’écriture de mes romans. Cela dit, je vais vous proposer deux termes affreux pour désigner deux espèces de romanciers : les adeptes du macroplanning et ceux du micromanagement..."

   
   Ça vaut le coup de lire ses considérations pour connaître ce qu’elle entend par là. Sachez que pour sa part, elle se classe résolument parmi les adeptes du micromanagement...
   Mais il n’y a pas que des sujets savants, genre Relire Barthes et Nabokov. Il y a aussi des considérations plus légères, plus tripales sur Katharine Hepburn ( Katharine Hepburn est la vedette de mon film favori, Indiscrétions), sur Garbo, sur la cérémonie des Oscars à Hollywood, et même sur Obama...
   
   Eclectique, la dame Smith Zadie. Eclectique et pertinente. Elle ne lâche pas le bout de gras, faites lui confiance, et pour tout suivre accrochez-vous, quand même...

critique par Tistou




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Sourires de loup - Zadie Smith

Multi Tout
Note :

   Titre original : White Teeth (2000)
   

   Premier roman de cette auteure qui à l’époque avait vingt-quatre ans et était déjà consacrée la nouvelle Salman Rushdie. Pour un premier ouvrage, l’entreprise était ambitieuse puisque Sourire de loup est un livre multi-personnages, une étude intergénérationnelle, interculturelle sur l'immigration, la famille, la religion, l'appartenance, la race, et la mémoire couvrant la période 1945 à 2000.
   
   En dépit de l’envergure, le roman est facilement accessible. Le talent de Zadie Smith réside dans son habileté à enchaîner des tranches de vies souvent anecdotiques avec humour malgré la gravité des événements. Par exemple, le livre s’ouvre sur une tentative de suicide avortée car la voiture dans laquelle Arthur, un des personnages principaux, tente de s’asphyxier au gaz est stationnée dans la zone de livraison d’un restaurateur qui l’enjoint d’aller se tuer ailleurs.
   
   L’ensemble est basé sur la notion d’identité. Qu'est-ce que cela signifie de se sentir comme si vous apparteniez à deux pays à la fois? Comment honorez-vous la culture et la religion de vos parents en grandissant dans une culture et une religion différente? Comment un immigrant de première génération peut déterminer qui il est vraiment?
   
   Un des thèmes est l'idée que les fondamentalistes prennent plusieurs formes. En seulement une famille, par exemple, nous avons Millat, qui devient de plus en plus immergé dans une sorte d'Islam militant; Magid, qui pense que la science pure détient toutes les réponses; et Samad, qui dénonce les effets de la culture occidentale et exalte la supériorité des valeurs traditionnelles du Bangladesh. Il aurait été facile de mettre en place une dichotomie entre la religion et la science, mais Smith tient un propos nuancé. La seule chose claire à la fin est que tout le monde a besoin de croire en quelque chose, que ce soit la religion, la science, les coutumes traditionnelles, leur travail, eux-mêmes... et que personne ne détient toutes les réponses. Et que souvent ceux qui pensent savoir sont ceux qui connaissent le moins.
   
   La force de l’écriture de Smith est le dialogue. Ses personnages causent de manière si réaliste que l’on peut les entendre parler à voix haute, et chacun a sa propre personnalité, unique et crédible. La traduction trahit certainement sa maîtrise de l'argot, du dialecte et des accents, mais l’effet demeure percutant. De même, Smith est aussi excellente dans son évocation des interactions entre ses personnages plus jeunes et ceux plus âgés.
   
   Je ne peux pas dire que j’ai été captivé par la vie de cette galerie de personnages très éloignés de moi. Par contre, la magistrale toile de ce roman résolument moderne m’a fortement impressionné et je ne me suis pas ennuyé une seconde.
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critique par Benjamin Aaro




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Thèmes majeurs
Note :

   Il y a de ces livres qui vous mettent en difficulté, mais alors en grosse difficulté : par quel bout commencer à rendre compte de sa lecture ? Il y a tellement de choses à dire, le livre est tellement dense, comporte tant de dimensions que vous vous demandez si vous saurez jamais donner au lecteur une petite idée des étendues dans lesquelles celui-ci vous entraîne. Sourires de loup, de Zadie Smith, fait partie de ceux-là. C'est l'exploration de la vie contemporaine dans toute sa complexité.
   
   Le roman se présente comme le récit de la vie de deux familles, il faudrait dire plutôt la vie de deux hommes, dans un premier temps. Deux amis : Alfred Archibald Jones, dit Archie, et Samad Miah Iqbal. D'origine et de culture différentes - le premier est Anglais, le second du Bangladesh - ils ne se seraient pas liés d'amitié sans le concours de circonstances déterminantes.
   
   Tout commence à la guerre, la deuxième, où tous deux sont mobilisés, mais dans une unité particulière, vu leur condition physique respective. Ils ne sont pas au front, mais dans un rôle qui pourrait être assimilé à de la surveillance, disons un rôle qui n'est pas susceptible de leur octroyer des lauriers. Pourtant chacun de nous aimerait que, d'une manière ou d'une autre, un peu de gloire reluise sur son identité. Le moindre fait héroïque d'un ancêtre va être l'occasion de se revendiquer d'une lignée glorieuse, ou bien on se jette dans une situation qui nous permettra plus tard d'attester de notre valeur, même si nous ne sommes, au fond, que des gens les plus ordinaires du monde.
   
   En effet l'ennui, la banalité, le vide ont de quoi désespérer un homme au point de le conduire au bord du suicide. Archie y échappe de peu. Lui et Samad n'ont pas des vies extraordinaires, mais ils vont tenter de lui donner de l'éclat, Samad en particulier, même si l'entourage n'est pas dupe. C'est ce qui caractérise l'homme : rendre sa vie intéressante, appeler à soi l'admiration, le respect de l'autre, lui montrer qu'on est une "valeur". A une époque où l'essence de ce mot change selon les pays, selon les individus, cette entreprise est souvent bien difficile.
   
   Nous ne suivons pas seulement Archie et Samad au fil de leur amitié, de leurs vies conjugales, on remonte également à leurs origines avant de s’appesantir sur leurs enfants. Archie, marié à Clara, une jamaïcaine, aura avec elle une fille : Irie. De son côté, Samad aura avec Alsana, de même origine que lui, des jumeaux : Magid et Millat. Que transmettre à ces enfants nés en Occident mais dont les parents viennent d'ailleurs ? Quelle est leur identité ? Sont-ils fils de l'Occident ou fils du "pays" ?
   
   Le récit met en scène plusieurs générations, chacune tentant de trouver le point d'ancrage qui lui permettra de ne pas sombrer. Mais la plus exposée est sans aucun doute la toute dernière génération car elle doit faire face à une question délicate : celle de l'identité. Les cartes sont bien brouillées lorsqu'on est né et qu'on a grandi dans un pays autre que celui d'où viennent nos parents, surtout lorsque ces derniers sont de race différente. La société s'applique à brouiller ces cartes, alors que les choses ne se présentent pas d'une manière aussi compliquée pour les jeunes concernés. Ceux-ci reconnaissent d'abord leur appartenance à un pays, si c'en est un : celui de l'adolescence, avec son lot de soucis et d'émois.
   
   Les thèmes dans ce roman sont aussi divers que le conflit de génération, le couple, la tentation, l'honneur, la gloire, la religion, la parentalité, la guerre, l'amitié, l'homosexualité, le monde du travail, la jeunesse, le racisme, la science, l'extrémisme. Cependant s'il fallait en nommer un qui fasse figure de fil d'Ariane, je dirais l'immigration, dans son acception la plus globale, autrement dit le fait que le monde est aujourd’hui un village qui voit sa population changer, muer au rythme des flux migratoires, ce qui ne va pas sans déclencher des guerres : guerre des valeurs, guerre des religions, guerre que livre la mondialisation à tous ceux qui se retranchent derrière leurs origines, leur culture. Toutes ces "guerres" jettent les jeunes générations dans un tourbillon dans lequel ils ont du mal à trouver ou à se faire une identité, car ballotés de part et d'autre.
   
   Beaucoup d'humour, de dérision aussi, mais ce qui est admirable, c'est que le lecteur est placé devant le point de vue de chacun, les personnages ne sont pas tournés en ridicule, même lorsqu'ils se trouvent dans une posture qui n'est pas à leur avantage : le lecteur éprouve pour tous une irrésistible sympathie. La dérision se trouve plutôt dans la manière de raconter. Et Zadie Smith narre avec une puissance étonnante eu égard à son âge (Elle est née en 1975 et le roman parut en 2000) Elle a mis une telle distance entre elle et ses personnages, chose qu'on ne réussit si bien qu'avec l'expérience. Je veux dire que le narrateur omniscient à travers lequel on observe les personnages a une belle longueur d'avance sur eux, ce qui ne l'empêche pas de se mettre à leur niveau. Il y a comme une grandeur et en même temps une humilité de la part de l'auteur qui lui fait épouser les petitesses de ses personnages, afin de mieux s'en démarquer, mais tout cela se fait d'une manière subtile, insensible.
   
   Et les personnages ! Pas aussi simples qu'il n'y paraît. Des femmes de caractère en apparence, très sensibles en réalité. Des hommes faibles, voire sans personnalité, comme Archie qui se remet entièrement sur le pile ou face d'une pièce de monnaie pour savoir quelle décision prendre, et ce même dans les choses les plus graves. Mais il paraît, de loin, plus résistant intérieurement que son ami Samad, doté à première vue d'une plus grande virilité.
   
   Le roman n'est jamais aussi passionnant que lorsqu'il s'intéresse à la jeune génération : Irie, les jumeaux Millat et Magig, Joshua, car une troisième famille intègre l'histoire, les Chalfen, dont Joshua est le fils aîné. le chef de famille, Marcus Chalfen, d'origine juive, est un homme de science qui se préoccupe de révolutionner la médecine par les manipulations génétiques.
   
   La fin du roman intervient comme un couperet, le lecteur est brusquement mis dehors, alors qu'il y avait encore de la matière. C'est curieux de dire cela d'un roman qui fait tout de même 735 pages, mais le fait est qu'on attend une suite. Cependant l'auteure se joue de votre attente et elle se débarrasse de nous comme ceci :
   "raconter ces histoires à dormir debout et d'autres du même acabit contribuerait immanquablement à accélérer la diffusion du mythe, du dangereux mensonge, selon lequel le passé est toujours imparfait et le futur parfait. Et comme le sait pertinemment Archie, ce n'est pas vrai. Ça ne l'a jamais été."
   

   Mais je comprends qu'il fallait bien mettre un point final. Un point qui, dans Sourires de loup ressemble plutôt à trois points de suspension.
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critique par Liss Kihindou




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Angleterre multiculturelle
Note :

   Archie Jones l’Anglais et Samad Iqbal le Bengladais, se sont connus durant la Seconde Guerre Mondiale avant de se retrouver en 1975 au nord de Londres, dans le quartier des exilés et des déracinés. Le roman va nous raconter leurs deux vies, leurs mariages, leurs familles – deux clans distincts - et leurs problèmes jusqu’à la fin du siècle, dans cette Angleterre multiculturelle en pleine mutation.
   
   Je n’ai lu que deux romans de cette écrivaine mais je vois qu’ils présentent les mêmes caractéristiques. Une écriture dense et foisonnante - qui freine l’entrée du lecteur dans le bouquin - où la mixité culturelle tient le rôle principal. Ce qui frappe le plus ici, c’est qu’il s’agissait de son premier roman et pour un coup d’essai, c’est époustouflant de virtuosité. Plus de cinq cents pages débordantes de personnages divers et exotiques, de situations souvent drôles ou loufoques, de réflexions sur le monde comme il va dans un Londres loin des clichés touristiques habituels ou de cette Albion so british…
   
   Zadie Smith écrit ses romans comme d’autres mitonnent des ragoûts en y incorporant tout ce qui leur tombe sous la main. Il y a un suicide raté, une seconde épouse bien plus jeune, des fils jumeaux Magid et Millat, les Témoins de Jéhovah, Allah et ses préceptes, des odeurs de curry et de shit, des digressions sur à peu près tout, des références au Mur de Berlin et à Salman Rushdie, des engueulades féroces, des sentiments non partagés, des problèmes de couples, des personnages tous très attachants malgré leurs défauts ou à cause de leurs défauts, un fils envoyé en Inde pour lui inculquer la vraie religion tandis que l’autre se vautre dans le sexe. Le pauvre Samad a bien du mal à comprendre le monde qui l’entoure, sa femme et ses fils. Le choc des cultures le chamboule tellement qu’il sera tenté de fauter avec une enseignante de ses gamins.
   
   Problèmes d’intégration et d’éducation des enfants, poids de la religion, comment concilier les enseignements du Coran et la redoutable facilité avec laquelle on peut s’empiffrer des fruits du péché dans nos sociétés occidentales ? L’auteure s’interroge aussi sur nos racines, imaginant qu’un jour peut-être, elles n’auront plus d’importance parce qu’elles ne peuvent ni ne doivent en avoir…
   
   Zadie Smith a un bagout exubérant, tout part dans tous les sens mais rien n’est gratuit et tout fait sens, un incident de l’époque de la Guerre cité en début de roman reviendra en fin d’ouvrage pour boucler en beauté cette fresque colorée et bruyante, menée de main de maître par un écrivain affirmé dès son premier opus. Seul bémol, ou revers de la médaille, cette avalanche explosive ne manque pas de saouler le lecteur qui se sent pris entre deux sentiments opposés, abandonner le livre qu’il sait de qualité, ou s’accrocher vaillamment. Je vous conseille de tenir bon, la récompense est au bout.
   
    - Faut te tenir un peu au courant, mon vieux, dit Shiva, parlant lentement, patiemment. Organes de la femme, point G, cancer des testicules, ménopause, andropause… la crise de la cinquantaine fait partie de ces trucs. C’est le genre d’informations que l’homme moderne se doit de posséder. – Mais je n’en veux pas de tes informations, cria Samad, se levant et se mettant à arpenter la cuisine. C’est précisément là qu’est le problème ! Je n’ai pas envie d’être un homme moderne ! J’ai envie de vivre comme j’étais fait pour vivre. Je voudrais retourner dans mon pays ! – Qui n’en a pas envie ? murmura Shiva, retournant les oignons et les poivrons dans la poêle.

critique par Le Bouquineur




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L'homme à l'autographe - Zadie Smith

Hello Kitty ?
Note :

   Titre original : The Autograph Man (2002)
   

   Alex-Li Tandem, fils d'un médecin chinois nommé Tan et d'une mère juive prénommée Sarah, est la figure centrale de ce livre surprenant. Après un prologue où il assiste à douze ans — en compagnie de copains qui ne le quitteront pas — à un match de catch où le principal perdant n'est pas sur le ring, nous retrouvons Alex quinze ans plus tard, toujours habitant Londres, mais devenu... autographiste. Il est rare de comprendre aussi vite le titre d'un roman contemporain ! Oui : le héros fait commerce d'autographes...
   
   Alex-Li est métisse —comme la romancière anglaise— et la première partie du roman se place sous le signe de la Kabbale tandis que la seconde se déroule sous les auspices du Tao et du zen ! En fait c'est sa filiation juive qui s'impose : le prologue consacré au combat de catch s'appelle le zohar et l'épilogue le kaddish. La dimension juive de l'intrigue s'enrichit de chapitres dénommés selon les dix sephiroth, réunis en un Arbre de Vie suivi de l'alphabet hébraïque. Avec un peu de chance le lecteur arrivera peut-être à trouver quelque(s) rapport(s) entre le contenu des chapitres du roman et les sephiroth... Comme par exemple mûrir et donner du sens à sa vie malgré l'insouciance de sa génération.
   
   Ce n'est donc pas un roman sur le métissage culturel puisque c'est la référence hébraïque qui domine. Par ailleurs, le lecteur peut légitimement se poser la question de la pertinence de tant de références juives, sinon pour donner de l'étoffe et faire la décoration de l'œuvre. De ce fait, l'humour juif se montre à divers endroits et sa manifestation la plus forte reste l'histoire d'une “disputatio”, un débat théologique par gestes entre un pape et un rabbin, une parodie savoureuse sous le signe du qui pro quo.
   
   Notre peu sympathique héros, Alex-Li Tandem, vit au milieu d'amis fort divers, certains étant rabbins — y compris la sœur d'un rabbin —, d'autres seulement réunis par la passion des collectionneurs d'autographes. L'aventure l'amène à effectuer un aller-retour jusqu'à Brooklyn à la recherche d'une actrice du temps du cinéma hollywoodien des années 1930. Naturellement cette fameuse Kitty, elle en avait signé des autographes ! Et notre héros est tout fier d'en posséder au moins un, ou même deux à moins que le deuxième ne soit un faux. Avec Kitty, le sujet se prête à de nombreuses allusions au cinéma américain d'autrefois, par exemple au film “Casablanca”. Il se prête aussi à aller dans les salles des ventes pour assister à des enchères d'objets fétiches pour collectionneurs de rêves sur pellicules et de détails de la biographie des stars.
   
   L'auteure aime aussi que son personnage qui ne se soucie jamais de consommer kascher écluse beaucoup d'alcool. Par exemple, au sortir d'une salle des ventes, Alex se lance dans un match hilarant au comptoir d'un bar : consommer tout un alphabet de boissons classées de la lettre A jusqu'à la lettre Z. Si vous lisez ce roman déjanté, humoristique et captivant vous saurez à quelle lettre la consommation d'Alex-Li Tandem s'est arrêtée. Extravagant par son style, ce roman l'est aussi par ses dentelles de détails qui m'ont fait penser à un imbroglio de fractales. Ou bien on crie à la stupidité ou l'on en devient fan. À vous de choisir.
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critique par Mapero




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Une étrangeté
Note :

   Oui, une étrangeté que cet homme à l’autographe. Un Alex-Li Tandem (le nom !!) dont le patronyme ne cache rien ; il est double ! De mère juive, de père chinois. Un Alex-Li Tandem, dont l’occupation – passe-temps – profession est la collecte et la vente d’autographes, nous trimballe du Londres exotique à New York, lieu de résidence de son fantasme principal ; l’improbable starlette de seconde catégorie, Kitty Alexander.
   
   Entre obsessions, perversions, tocs, Zadie Smith nous plonge d’abord dans l’enfance compliquée d’Alex-Li Tandem ; un père chinois rapidement disparu, une mère juive... comme une mère juive quoi, du moins la caricature de ce qui court les médias. Nous assistons à la naissance de la vocation irrépressible d’Alex-Li pour la chose autographique. Puis passé à l’âge adulte (adulte ?), l’état d’indécision perpétuelle dudit Alex-Li, procrastinateur, indécis jusqu’à l’outrance sur la direction à donner à sa vie, à ses vies professionnelle et amoureuse.
   
   Mais surtout Kitty Alexander. Qui finit par débarquer dans le roman sur la fin, et permettre ce faisant d’aller plus loin dans la connaissance profonde d’Alex-Li – au moins pour le lecteur, pour lui ce n’est pas certain !
   
   C’est parfaitement improbable, mais assumé, et en même temps c’est comme un voile vaporeux que Zadie Smith aurait soulevé de dessus un Londres largement inconnu. Il nous est toujours inconnu mais on le voit mieux ! Comme quoi voir, ça n’est pas forcément la panacée !
   
    L’homme à l’autographe est typiquement le genre de romans que je rangerais dans la catégorie baïne. Les baïnes, vous savez, ces zones du littoral landais où il ne fait pas bon s’aventurer si l’on ne veut pas se noyer ? Des zones où en tout cas il ne fait pas bon tenter de résister au courant qui vous emporte. Des zones où il faut se laisser porter si l’on est pris. Se laisser porter et ne pas résister. Tout comme ce roman de Zadie Smith. Il faut, oui, accepter de se laisser brinquebaler comme fétu de paille dans la rigole et faire le point à l’arrivée.
   
   Au bout du compte on a passé pas mal de temps à Londres, un peu à New York. On est revenu à Londres, on a rencontré le loup blanc Kitty Alexander. On a rencontré des excentriques adorables et on ne sait pas si finalement Alex-Li va se fixer avec Esther... Je crois que lui ne le sait toujours pas !

critique par Tistou




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De la beauté - Zadie Smith

Et Rembrandt dans tout ça ?
Note :

   Titre original : On Beauty (2005)
   

   A ma gauche : Howard Belsey, universitaire blanc, anglais, spécialiste critique de Rembrandt, sensibilité de gauche affirmée, a épousé Kiki, forte femme noire. Ils ont une fille et deux fils et vivent aux USA.
   A ma droite : Monty Kipps, noir américain, universitaire s'intéressant à Rembrandt lui aussi, mais tendance catholique un peu intégriste. Epouse noire du genre qu'on encense mais à laquelle on ne prête guère d'attention (quand je dis on, je veux dire d'abord sa propre famille). Un fils bien dans la ligne familiale et une fille très belle et nettement plus sulfureuse.
   
   On voit tout de suite que ces deux-là sont antagonistes. Vous me direz qu'il y a de la place pour tout le monde, et vous aurez raison, sauf si nos deux professeurs se retrouvent à enseigner dans la même université (vous savez, ces microcosmes où les luttes de pouvoir et d'influences sont si âpres) et à habiter dans le voisinage l'un de l'autre. Les enfants, par contre, pourraient s'entendre (un peu trop même) et les épouses quant à elles, deviennent inopinément amies. Mais ne vous attendez pas à une bluette, vous seriez déçu. Zadie Smith nous rappelle que les enfants, même quand on les aime beaucoup, c'est difficile... sans parler des conjoints.
   
   Ajoutez à cela quelques liaisons extra-conjugales, des intrusions pleines de vie et de réalisme dans différentes strates de la société, des prises de risque parfois franchement inconsidérées, des enjeux démesurés (poste, notoriété, fortune pour les adultes, études et avenir pour les plus jeunes) et l'amour, l'amour, l'amour... ou le sexe, histoire de bien compliquer le tout d'une dose d'irrationnel. Et en filigrane, un rappel permanent de ce que c'est qu'être noir même quand on est dans les milieux aisés et avancés (alors le bas de l'échelle... et il est montré aussi). Et à chaque fois, le banal est unique, l'unique est banal.
   Même la mort.
   
   Vous obtenez un roman captivant et profond à la fois, avec des personnages à la fois marquants et pleins de réalisme ; une image parlante de la société, une vision fine et profonde, bien au-dessus de ce qu'a fait David Lodge par exemple sur le même milieu, et une écriture superbe, maniée avec une totale aisance. On met un peu longtemps à entrer dans l'histoire, mais une fois qu'on y est, tout est vraiment parfait.
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critique par Sibylline




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608 pages foisonnantes, mordantes mais justes!
Note :

   Près de Boston, Howard Belsey est professeur à l'université de Wellington et est spécialiste de Rembrandt même si depuis plusieurs années sa carrière stagne. Avec son épouse Afro-Américaine Kiki et leurs trois enfants, la famille mènent une vie confortable en apparence. Depuis qu'ils sont en âge d'aller à l'université, Jerome, Zora et Levi se cherchent en prenant ou non en modèle leurs parents, en refusant ou en profitant de leur statut social. Kiki cherche au mieux à les aider tandis qu'Howard est toujours convaincu d'avoir raison. Jerome l'aîné effectue un stage en Angleterre et est hébergé par les Kipps. Monty Kipps est l'ennemi d'Howard car il est également universitaire dans le même domaine et sa renommée n'est plus à faire. Mais surtout leurs visions sont opposées sur l'art, sur l'enseignement, sur la famille et sur la société. L'un est libéral, l'autre est conservateur et croyant. Et quand Monty Kipps est invité à enseigner par l'université de Wellington et débarque en Amérique avec femme et enfants, Howard voit rouge.
   
   Avec une ironie mordante, Zadie Smith explore les thèmes du métissage, de l'ethnie, de la position sociale, de l'héritage culturel. Elle confronte les idées, les pensées de ses personnages qui vont de l'adolescent au quinquagénaire. De leurs aspirations à leurs failles, des motivations aux désillusions de deux générations, elle dresse des portraits sans complaisance. Si elle analyse la gamme des rapports affectifs, la beauté n'est pas en reste. Car si elle peut diviser, elle rassemble également ou modifie les caractères et/ou les ambitions.
   
   Ça fuse, c'est foisonnant, c'est terriblement vivant avec des personnages humains creusés et c'est sans temps mort ! Zadie Smith est un parfait caméléon qui fait s'exprimer aussi bien un jeune rappeur qu'un doyen d'université. J'ai beaucoup apprécié le personnage de Kiki femme au grand cœur et admirable dans bien des sens du terme.
   
   Extrait :
   
    Le grand talent de Claire en tant qu'enseignante consistait à trouver des qualités dans chacune de ces tentatives et de parler aux auteurs comme si leurs noms étaient déjà connus dans chaque foyer américain féru de poésie.(...) Claire était un excellent professeur. Elle vous rappelait à quel point il était noble d'écrire de la poésie; à quel point le miracle devait vous habiter pour communiquer le plus intime de vous-même, et de le faire dans cette forme stylisée, grâce à la rime, la métrique, les images et les idées.

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critique par Clara et les mots




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Psychologique et social
Note :

   Howard Belsey professeur d’histoire de l’art à Wellington, Massachusetts ; s’attaque à des idées préconçues telle que le génie, l’humanisme, l’idée du beau, en prenant pour exemple Rembrandt dont il veut prouver qu’il n’est qu’un artisan appliqué au service du pouvoir en place. Et rien de plus. Howard a un idéal sévère exempt de toute joie : il combat la figuration en peinture, et de manière générale tout ce qui pourrait donner du plaisir, dans l’art.
   
   Ses théories ont rendu l’atmosphère de la maison quelque peu étouffante. Son fils aîné Jerome s’est même tourné vers le catholicisme ! Il a fait un stage en Angleterre chez Mr Kipps autre professeur d’université psychorigide, mais celui-là défendant des idées ultraconservatrices. Les deux enseignants se ressemblent dans leurs intransigeances, c’est pour cela qu’ils sont ennemis.
   
   Jerome revient chez lui, malheureux, la fille de Kipps Victoria l’ayant séduit et lâché aussitôt.
   
   Un an plus tard, Kipps déménage à Wellington, pour y enseigner ! Howard et Kipps vont se quereller encore davantage.
   
   En outre, rien ne va plus dans la famille Belsey. Howard a été infidèle à Kiki sa femme, et ils vivent ensemble sans se parler.
   
   Kiki, infirmière, sympathise avec Carlene la femme de Kipps : cette personne, femme au foyer, agrippée à des idées démodées, lui semble malade et toujours seule, les siens menant leur vie sans elle…
   
   Pour compléter, j’ajouterai que nous suivrons aussi les trajectoires des enfants Belsey, Zora l’étudiante brillante, Levi le cadet passionné de rap et de slam, Vitoria la fille Kipps qui joue les femmes fatales, Claire, professeur de poésie, Carl un orphelin autodidacte… tous ces personnages sont noirs ou métis, donc en proie à la discrimination raciale (sauf Howard et Claire qui sont blancs).
   
   Le roman est à la fois psychologique et social, la critique s’exerce sur les universitaires, qui, à partir d’observations pertinentes, fabriquent des idéologies absurdes et mortifères, et dont le sérieux n’empêche pas de tomber dans les bras de la première étudiante bien roulée qui leur fait du charme. L’enseignante de poésie n’est pas épargnée elle non plus, dont on cite des vers ridicules ; tout cela a un petit côté David Lodge, et l’auteure très douée pour la satire n’a rien à lui envier. Par ailleurs, le récit a aussi des résonances dramatiques très bien mises en scène.

critique par Jehanne




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Ceux du Nord-Ouest - Zadie Smith

Belle maîtrise du récit
Note :

   Titre original : NW (2012)
   

   Au Nord ouest de Londres, il y a des quartiers chics et paisibles et d’autre plus bruyants et carrément défavorisés. Les héros du roman ont grandi dans une cité ouvrière et multiculturelle, la cité Caldwell, entre Willesden et Kilburn, où se côtoient des ethnies diverses.
   
   Tous âgés de 35 ans au moins, certain de ces jeunes ont plus ou moins réussi leur ascension sociale, d’autres n’ont pas réussi à sortir de cet endroit problématique.
   
   Nous suivons ainsi, par le biais du monologue intérieur, Leah, jeune irlandaise qui a réussi à obtenir un diplôme universitaire et se consacre à une organisation pour les défavorisés à la mairie. Son travail l’ennuie, mais elle est déterminée à faire du social utile. Mariée à Michel un coiffeur français, d’origine africaine. Ils sont toujours très proches, sauf qu’un gros différend les oppose : Leah ne veut pas d’enfant, Michel en rêve. Ignorant les désirs (ou plutôt non-désir) de sa femme, Michel croit qu’il y a un problème de stérilité…
   
   Le couple vit dans un lotissement agréable, mais on voit la cité de la fenêtre de l’appartement.
   
   Natalie s’appelait autrefois Keisha Blake. Elle a changé de nom, (dommage, Keisha c'est joli... mais elle avait ses raisons, que vous apprendrez...) en même temps que de quartier : elle vit près du parc encore plus loin de la cité, avec Frank, et est devenue juriste. Le couple a deux jeunes enfants. Natalie et Leah continuent à se voir ; ensemble elles se plaisent encore, en groupe, elles s’ennuient mais s’accrochent. Elles ne sont pas très heureuses mais tiennent bon...
   
   Félix a exercé divers emplois qu’il a toujours quittés et s’est récemment sevré de la drogue et même de l’alcool. Marié jeune et père, il ne voit plus cette famille, et s’est trouvé une énième maîtresse qui va le rendre heureux. Sauf qu’il n’a pas rompu avec d’anciennes relations …
   
   Nathan plaisait beaucoup aux filles étant enfant, mais il a très mal tourné...
   
   Des notations elliptiques, précises et réalistes, nous renseignent sur le personnage que l’on suit, ce qu’il pense, ce qui lui arrive. Nombreuses énumérations, phrases sans verbes, plongée dans une atmosphère, mais aussi dialogues brefs et longs, récits souvent logorrhéiques, où l’on doit deviner qui parle, qui s’adresse à qui, et où, à l’aide de pensées livrées tronquées, parfois ; à d’autres moments, la narration redevient classique.
   
   Autant dire que depuis "De la beauté", Zadie Smith a évolué, plus ou moins changé de style s’orientant vers un récit relativement expérimental, mais très ancré dans la tradition anglaise (V. Woolf par exemple a pu servir de modèle, mais aussi bien Joyce). N’allez pas croire pour autant que le récit est vraiment difficile à suivre ! On est seulement déconcerté de temps à autre, et on reprend vite le fil. Les personnages sont très attachants.
   
   Pour moi, c’est là encore une belle réussite.
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critique par Jehanne




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Un grand écrivain
Note :

   Zadie Smith est née dans le nord-ouest de Londres, donc ceux du nord-ouest, elle les connait bien et elle va nous les faire découvrir à travers quatre personnages principaux, Leah et Natalie principalement, Felix et Nathan qui se sont plus ou moins connus durant leur enfance et qui sont aujourd’hui des adultes ayant connu des destinées diverses. Leah, une rousse d’origine irlandaise sans enfants, travaille pour la mairie, Natalie – d’origine jamaïcaine - quand elle était une gamine et s’appelait encore Keisha (même démarche de changement de prénom que l’écrivaine ?), était la meilleure amie de Leah, aujourd’hui elle est mariée avec deux enfants et elle a un bon job d’avocate. Leurs voies ont divergé et même si géographiquement elles ne sont pas éloignées, elles vivent dans des mondes désormais séparés. Felix et Nathan eux, connaissent des destins plus tragiques, les drogues, la rue et pire encore pour l’un d’eux…
   
   Le roman est terriblement dense et aborde à peu près tous les problèmes sociétaux de notre époque dont une longue liste n’épuiserait pas toutes les pistes : la mixité raciale et la place des minorités de couleur dans la société anglaise, les riches et les pauvres, la toxicomanie et ses corollaires, arnaques et déchéance, le conflit des générations complexifié dans le cas des enfants de parents d’immigrés, ceux qui se battent pour évoluer dans la vie et d’autres non, le sexe et ses dérivés, la pornographie et le désir – ou non – d’enfant chez les femmes, etc. Avec une sorte de moralité finale Parce qu’on a travaillé plus dur (…) qu’on ne voulait pas se retrouver à frapper chez les autres pour faire la manche. On voulait s’en sortir. (…) Les gens ont généralement ce qu’ils méritent.
   

   Il ne s’agit pas d’un roman avec un début et une fin mais de tranches de vie(s), reliées les unes aux autres avec une maîtrise impressionnante par Zadie Smith. La narration est touffue, le plan du bouquin déroutant, les personnages secondaires nombreux, les repères chronologiques ne s’expriment que par des détails (une chanson à la mode, un volcan en éruption qui bloque le trafic aérien…) et le style de l’écrivain – ou les styles ? – varie selon les chapitres. Parfois récit, souvenirs, pensées des héros, bribes de dialogues se mêlent et s’enchaînent sans ponctuation distincte, parfois le texte est très classique dans sa forme mais des explications de situations ne viennent qu’à postériori. Le lecteur est bousculé, sorti de sa routine de lecture habituelle et doit toujours rester vigilant pour ne pas être largué. Et c’est bon.
   
   J’entendais dire beaucoup de bien de Zadie Smith depuis longtemps mais je ne l’avais jamais lue ; aujourd’hui je comprends ces louanges, il s’agit d’un grand écrivain de vraie littérature !
   
    Tu sais, Felix, commença-t-elle d’une voix posée telle une serveuse récitant les plats du jour, tout le monde ne veut pas de cette petite vie conventionnelle vers laquelle tu t’efforces de ramer. J’aime ma rivière de feu. Et quand mon heure sonnera j’ai l’intention de me laisser tomber de mon petit canoë dans les flammes. Je n’ai pas peur ! Je n’ai jamais eu peur. Contrairement à la plupart des gens. Mais je ne suis pas comme la plupart des gens justement. Tu n’as jamais rien fait pour moi, et je n’ai pas besoin que tu fasses quoi que ce soit.

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critique par Le Bouquineur




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408 pages qui bousculent !
Note :

    "Une vaste colline traverse le nord-ouest de Londres. Elle démarre à Hamstead et s'étend à travers Kilburn, Willesden, Brondesbury, Cricklewood. La littérature la connaît bien. (..) Même Dickens s' y aventure parfois, pour boire une pinte ou enterrer quelqu'un " et il s'agit d'une ligne de démarcation non matérialisée entre quartiers riches et quartiers pauvres. Leah, Keisha devenue Natalie, Félix et Nathan ont grandi dans la cité populaire de Cadwell où l'on croise différentes nationalités. Leah et Keisha sont deux amies d'enfance. Si Leah s'est très vite laissée tenter par le sorties, l'école buissonnière, les garçons et la drogue, Keisha a vu dans les études une porte de sortie pour accéder à un autre milieu social et essayer de gommer ses origines jamaïcaines.
   
   A l'aube de la quarantaine, Leah la seule "blanche" de peau consacre désormais son temps aux associations caritatives. Elle ne s'est pas éloignée de son quartier d'enfance et vit à Kilburn avec Michel son compagnon d'origine française qui est coiffeur. Il veut un enfant mais pas elle. Leah n'ose pas le lui dire sans compter qu'elle doit supporter la pression de sa mère qui insiste car selon elle l'enfant est la continuité du couple-appartement-travail. Keisha qui se fait appeler Natalie a réussi : une belle carrière, un beau mari, deux enfants et un bel appartement. Natalie et son mari aiment recevoir. Ainsi Natalie et Leah continuent de se voir même si elles ne font plus partie du même milieu et que leurs aspirations en apparence sont différentes. Nathan dont Leah était amoureuse à l'adolescence fait la manche pour acheter de quoi se droguer. Felix pense enfin s'accrocher à une vie droite loin des embrouilles, de la drogue. Il y croit, il le veut. Mais son rêve s'arrêtera brutalement car le passé se reproduit dans les nouvelles générations.
   
   Les phrases claquent ou sont des uppercuts! Extrêmement bien écrit, l'auteure joue avec les codes et les formes pour nous surprendre. On pourrait penser qu'elle enferme ses personnages dans un cercle et prêche dans l'accumulation de malheurs ou de déboires. Mais non, ce serait un tort. Le passé pèse sur ses personnages car personne ne peut se défaire de ses origines même la brillante Natalie. Mais Zadie Smith montre une vraie tendresse pour eux.
   
   Absolument maîtrisé, même si les cent dernières pages s'essoufflent un peu, on ressort bluffé par ces personnages et cette écriture ensorceleuse qui pointe les faux-semblants, les rêves accomplis qui laissent insatisfaits ou tout simplement l'envie de tout laisser tomber comme si c'était inscrit ou quand la volonté, la force ne sont plus présentes. A lire !
   
   " S'il se trouvait qu'un sans-abri était assis par terre devant de supermarché de Cricklewood, Keiska Blake devait attendre que Leah Hanwell ait fini de se pencher vers l'homme pour lui parler, lui demandant, non seulement s'il avait besoin de quoi que ce fût, mais lui faisant aussi la conversation. Si elle était plus revêche avec sa propre famille qu'un clochard, cela ne faisait que suggérer que la générosité n'était pas infinie et qu'il fallait s'en servir de façon stratégique, là où on avait le plus besoin. (...). Ce bon sentiment universel déteint sur Keisha par association, même si personne ne confondait le volontarisme cérébral de cette dernière avec la générosité d'esprit de son amie."

critique par Clara et les mots




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