Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   
Auteur des mois d'octobre et novembre 2015
Lídia Jorge

   Il n'y a pas assez de femmes parmi nos auteurs du mois. En voici une, et non des moindres. Son œuvre tout à fait remarquable en ferait bien une nobelisable... Qu'en pensez-vous?
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2015
   
    Lidia Jorge est une écrivaine portugaise née en Algarve (Sud du Portugal) en 1946 dans une famille agricole aisée.
   
    Après des études à Lisbonne et un diplôme en philologie romane, elle a fait une carrière d'enseignante en lettres qui ne l’empêcha pas de se consacrer à l'écriture.
   
    Elle a vécu au Mozambique et en Angola la première moitié des années 70. Elle y avait suivi son premier mari, militaire en poste là-bas.
   
    Son premier roman est paru en 1980. Elle a tout de suite été remarquée et elle est maintenant traduite en plusieurs langues.

Bibliographie ici présente

  Le vent qui siffle dans les grues
  La Journée des prodiges
  La Forêt dans le fleuve
  Le Rivage des murmures
  La dernière femme
  Le jardin sans limites
  La couverture du soldat
  Nous combattrons l'ombre
  La nuit des femmes qui chantent
  Les mémorables
 

Le vent qui siffle dans les grues - Lídia Jorge

« Où étaient les mots pour le dire? »
Note :

   Milene a l'esprit lent, très lent, "un cerveau voué à ne jamais embrasser la totalité" (p. 251), incapable d'à la fois ressentir les choses et trouver les mots pour les dire. Mais elle a aussi le coeur au bon endroit. Et en cette fin d'été caniculaire, alors que dona Regina Leandro, sa grand-mère qui avait toujours pris soin d'elle, vient de mourir, ses oncles et ses tantes se retrouvent inéluctablement partagés entre l'irritation que suscitent en eux les limites intellectuelles de leur nièce - causes pour eux de bien des soucis si elles font aussi de la jeune fille une proie facile à leur rapacité - et un respect dont ils se défendent tant bien que mal pour "sa logique sans logique, sa sagesse dénuée de science, son intuition proche de la raison, mais éloignée de son axe central (...), quelque chose d'indéfinissable chez les êtres humains, de réfractaire à la connaissance, d'inaccessible à la parole (...), une chose au-delà des mots et des vies ordinaires." (p. 430)
   
   C'est que pendant ces ultimes semaines de grande chaleur, puis les longs mois où la famille de Milene se cherche un nouvel équilibre suite à la disparition de l'aïeule, le regard de la jeune fille, ce ressenti qu'elle peine à dire mais que Lídia Jorge nous restitue au plus serré, d'une écriture sensuelle et maîtrisée - et surtout la chaleur qu'elle trouve auprès des Mata, véritable tribu cap-verdienne à laquelle dona Regina avait loué les bâtiments de l'ancienne conserverie qui avait autrefois assuré la fortune de sa famille - agissent comme un révélateur de la dureté des siens, tellement préoccupés de préserver leur statut, et de ne pas rater le train du développement immobilier d'une côte encore sauvage. Les paysages âpres et magnifiques de l'Algarve, parcourus par le vent et les embruns marins, inondés de toutes les couleurs des musiques cap-verdiennes, offrent d'ailleurs un écrin aussi superbe que menacé à ce récit tout à la fois implacable et lumineux d'un drame, étouffé en définitive sous une lourde chape de silence.
   
   
   Extrait:
   
   "Si Milene pouvait, elle ne demanderait rien à personne, elle ne dirait rien à personne, elle ferait seulement ce que la nature et la vie exigeaient d'elle. Le monde était à parachever, la vie à construire, à nettoyer, à mettre en ordre, à conserver et à servir. Si elle pouvait. Mais elle ne pouvait pas, elle ne se trouvait pas assez dégourdie. En revanche, elle pouvait ne pas ajouter de mal ni de ténèbres là où elle savait qu'il y en avait déjà. Elle pouvait ne pas contribuer à créer de la douleur. Elle ignorait ce qu'était le mal, mais elle savait ce qui faisait mal. Du mal elle connaissait les effets, pas les racines. Même si elle ne pouvait pas le dire. Car si elle avait des mots, elle pensait à autre chose et ne ressentait plus tout cela. Elle aurait voulu être lucide, elle aurait voulu que sa tête soit illuminée de part en part, qu'y règne la clarté et l'intelligence, mais elle savait qu'il n'en était pas ainsi. Dans sa tête, comme sur une piste d'autos-tamponneuses, les néons s'éteignaient et s'allumaient par intermittence, avec des intervalles, des zones remplies d'ombre, des cratères de non-sens. Quand certaines zones s'éclairaient, d'autres plongeaient dans l'obscurité. Un cerveau voué à ne jamais embrasser la totalité. Où étaient les mots pour le dire?" (p. 251)
    ↓

critique par Fée Carabine




* * *



Milene et ses deux familles
Note :

   Titre original : O Vento Assobiando nas Gruas (2002)
   
   Lídia Jorge a écrit l'histoire de deux familles que tout aurait dû séparer. Mais le sort en décida autrement, suite aux événements qui survinrent lors du pont de l'Assomption en 1994.
   
   Deux familles donc, l'une portugaise, l'autre cap-verdienne, les Leandro et les Mata. Les premiers figurent une bourgeoisie aisée, héritière d'une ancienne conserverie en bord de mer. Les seconds représentent l'immigration venue de l'ancien empire ; ils ont habité un bidonville avant de louer aux Leandro les dépendances de la ruine industrielle. En plein été sec et caniculaire, alors que les oncles, les tantes et leur progéniture étaient dispersés dans le vaste monde des vacances exotiques entre Chypre et Cancun, Milene, restée au Portugal, dut affronter seule la mort de sa grand-mère Regina, puis tenter d'expliquer les circonstances du décès et le déroulement des obsèques à la famille rentrée au bercail et qui la prenait habituellement pour "une demeurée ou une gamine de dix ans" alors qu'elle en avait trente.
   
   La famille Leandro, riche et à cheval sur sa réputation, se demande comment Regina qui avait été confiée à la garde d'une maison de repos a pu s'échapper d'une ambulance et se retrouver sans vie à l'entrée de la fabrique où logent les Mata, événement tragique qui a mis en relation Milene et les immigrés cap-verdiens. Les Leandro s'informent du déroulement des obsèques auxquelles Milene fut la seule représentante de leur clan, dont l'un des membres est le maire de la commune et s'insurgent contre les articles à sensation de la presse locale. Plus avant dans le roman, oncles et tantes réagiront brutalement à la liaison entre Milene et Antonino Mata le grutier veuf et père de trois jeunes enfants. Chez les Leandro, l'oncle Afonso l'avocat mondain, les tantes Gininha et Angela Margarida l'infirmière prête à tout, leurs époux Domitilio et Rui — l'un homme d'affaires un peu louche et l'autre le maire ambitieux — tous seront sensibles à une possible mésalliance, sans perdre de vue leur réputation et leurs intérêts financiers alors que l'immense terrain de la vieille fabrique pourrait être vendu à un promoteur hollandais soucieux d'exploiter un kilomètre de littoral vierge. De leur côté les Mata s'enthousiasment pour la carrière de chanteur soul de l'un des leurs, Janina, dont ils assistent aux premiers succès, tandis que la grand-mère cap-verdienne rêve, elle, de revenir dans sa pauvre île natale, ce que ne partagent pas ses enfants et petits-enfants déjà acquis à la société de consommation.
   
   L'habileté de l'écriture de Lídia Jorge consiste à ne pas suivre la chronologie pas à pas, plaçant son roman entre un prologue et un épilogue qui rendent compte l'un et l'autre d'une cérémonie religieuse, distillant par ressassements successifs la vie privée de chacun, l'étrange personnalité de Milene orpheline à peine née, et l'aventure sentimentale d'un veuf qui croit trouver en elle quelque chose de sa défunte épouse, l'emmène au restaurant et la promène sur les dunes. Chemin faisant, le dévoilement progressif de l'état psychique de l'héritière de la vaste villa de la grand-mère Regina est un chef-d'œuvre du genre. Cela requiert une attention soutenue. Au début le lecteur n'attache pas beaucoup d'importance aux indices de son immaturité puisque, comme le soulignent Felícia et son fils Antonino, Milene est en état de choc après la disparition invraisemblable de sa grand-mère. Mais peu à peu, on se rend à l'évidence : dans la villa éclairée jour et nuit où elle surveille les meubles de la grand-mère, elle écoute en boucle les chansons de Cynthia Lauper, elle s'habille comme une gamine, etc. Surtout, elle téléphone chaque jour à son cousin Joāo Paulo installé comme étudiant puis chercheur à Boston avec Lavinia. Ses appels téléphoniques prolongés permettent d'entrer vraiment dans l'esprit de la jeune femme, et de comprendre son histoire. Depuis plusieurs années la famille, par peur de l'inceste et du retard mental, l'a séparée des deux cousins, Lavinia et Joāo Paulo qu'elle adorait et avec qui elle croyait vivre toujours ont été expédiés en Amérique. On lui a donné un numéro de téléphone au Massachusetts où ils sont installés. Alors elle se confesse au répondeur comme à un journal intime. Et Lavinia en informe régulièrement l'une des tantes de Milene ! Joāo Paulo ne répond jamais. Il ne reviendra pas d'Amérique au contraire de Lavinia. En personnage de narratrice hétérodiégétique, celle-ci a fait plusieurs intrusions dans le roman — en son nom propre et en celui de Joāo Paulo — avant de prendre la parole dans l'épilogue deux ans après la mort de Regina Leandro, pour une fin théâtrale, comme si, entre Milene et Antonino, "c'était un amour normal".

critique par Mapero




* * *




 

La Journée des prodiges - Lídia Jorge

Irritant
Note :

   Titre original : O Dia dos Prodígios (1980)
   
   Irritante lecture que cette "Journée des prodiges". Irritante sur le fond, sur la forme surtout. Et je ne pense pas que ce soit un problème de traduction. Plutôt le parti pris de Lidia Jorge d’un style passablement décousu et curieusement ponctué, avec des phrases découpées à l’emporte-pièce :
   "Le cantonnier dit. Vous pouvez cesser d’attendre car rien n’annonce rien. Les choses arrivent, sans lien. Mais ici, non. Ils attendent que d’une vipère sorte une voix. Que des mouches vienne la pluie. Et maintenant que d’un mort sorte une morte. Et Macario dit. Mais il y a des hommes qui en annoncent d’autres. Et Joao Martins dit. Tu es foutu, l’ami, à cause de ce deuxième. Et Mathilde dit. Il porte la moustache, il a une canne, et il n’est pas soldat mais sergent. Et Jesuina Pulha dit. Tout est pareil. Lui aussi vient et repart avec le car..."
   
   "La journée des prodiges" est son premier ouvrage, ceci explique peut-être cela ? Ou est-ce un problème de traduction ? Toujours est-il que "Le rivage des murmures" par exemple, ou "La dernière femme" ne présentent pas ce travers, pénible, d’écriture.
   
   En fait si je devais comparer, je dirais que "La journée des prodiges" m’évoque les pires travers (pour certains ce pourra être un compliment !) de Gabriel Garcia Marquez avec un onirisme débridé qui autorise tout, ne canalise rien et me fait pour ma part me sentir étranger au texte.
   
   Et étranger à la lecture de "La journée des prodiges". Bon sang, oui, je le fus ! L’impression d’une purge à absorber...
   
   Nous sommes sur une île, plutôt isolée, je n’ose dire arriérée. La population est réduite et chacun connait chacun. Et voilà qu’il est question d’une vipère qui apparait, qu’on s’emploie à tuer, mais qui s’envole tripes à l’air. Qu’une mule facétieuse disparait. Qu’il est question de Carminha, la bâtarde du curé. Qu’un soldat descend du bus – évènement marquant dans le quotidien du village assoupi – pour rendre visite à Carminha...
   
   A vrai dire je n’ai pas compris où tout ceci nous menait, ni où, sûrement, Lidia Jorge veut nous emmener. Je suis décidément rétif à l’onirisme débridé !
   
   Une lecture qui m’a fait pousser un ouf de soulagement la dernière page tournée...

critique par Tistou




* * *




 

La Forêt dans le fleuve - Lídia Jorge

Une étrange histoire d’amitié
Note :

   Titre original : Notícia da Cidade Silvestre (1984)
   
   Etrange titre, dont l’explication m’échappe, pour un étrange roman. Un récit dans lequel se superposent diverses couches qui sédimentent une trame complexe, imbriquée au point de souvent désorienter le lecteur ou de le perdre s’il laisse tomber son attention.
   
   Le Portugal a sans doute en Lidia Jorge sa plus grande femme de littérature contemporaine. Une femme dont la formation en philologie romane, discipline rare voire en voie de disparition et qui consiste à tenter d’expliquer une société à travers la structure de son langage, lui donne un regard unique sur la façon d’écrire. Il faut toujours chez L. Jorge chercher le sens derrière l’apparence, saisir les superpositions de textes qui finissent par composer une toile méticuleuse, détaillée et luxuriante comme une tapisserie qui conterait l’histoire récente d’un Portugal sorti de la misère mais dont la bourgeoisie, derrière sa façade de composition, cache une misère d’âme insondable.
   
   "La forêt dans le fleuve" est avant tout un texte sur l’initiation, le long et complexe apprentissage qui nous fait passer de l’état adolescent à celui d’adulte éveillé, conscient, exerçant son libre arbitre. C’est ce que nous dit cette étrange histoire d’amitié qui emprunte une forme de fascination morbide et malsaine entre ces deux femmes, personnages centraux de ce roman pluriel.
   
   Julia est la jeune veuve d’un sculpteur qui révolutionna son art mais ne connut ni la gloire ni la reconnaissance de son vivant. Ayant séduit celui qui allait devenir son mari à dix-huit ans, elle eut tôt un enfant, Joia, et a vécu jusque là dans une relative insouciance faite d’amour physique et d’amour de l’Art. Son veuvage la laisse sans ressource, mère mais sans expérience de la vie. Sa rencontre avec Anabela, une jeune femme énergique et fascinante, va bouleverser sa vie. Pour payer ses études de droit, Anabela se prostitue. Sa beauté, son esprit manipulateur, son ambition démesurée lui ouvrent les portes d’une vie de succès en se jouant des hommes comme de vulgaires marionnettes que l’on jette lorsqu’elles n’amusent ou ne servent plus.
   
   C’est elle qui va pousser Julia à sortir de son isolement de jeune veuve et mère, la précipiter dans une vie où elle se confrontera à l’art radical, à la passion amoureuse qui dévore et détruit tout, à la duperie qui permet d’en tirer un profit personnel avant, par glissements successifs, de lui faire à son tour comprendre que sa beauté et son physique peuvent lui permettre d’améliorer grandement l’ordinaire auquel un misérable salaire de vendeuse dans une librairie ne suffit pas.
   
   Ce que nous observons dans le très lent déroulement du récit (la lenteur est l’une des marques de fabrique de L. Jorge qui aime à prendre son temps pour décrire les méandres de la pensée, les circonvolutions psychologiques) c’est l’évolution progressive de cette relation Maître-Esclave entre Anabela, la dominante, et Julia, l’innocente jeune femme qui va apprendre progressivement à copier le modèle pour le dépasser. Nous voyons avec une certaine fascination comment la vie, les hasards, la nécessité, l’adversité vont radicalement transformer une oie blanche en une louve, bouleversant ainsi, nécessairement, l’équilibre même qui fondait l’amitié entre les deux femmes.
   
   J’avais été ébloui par "Le vent qui siffle dans les grues" qui, une fois encore, faisait tomber le maquillage bourgeois d’une société relativement sclérosée. J’avoue être resté un peu sur ma faim avec "La forêt dans le fleuve" n’étant jamais parvenu à entrer dans un livre pourtant remarquablement construit, sans doute trop d’ailleurs ce qui en fait sa limite.

critique par Cetalir




* * *




 

Le Rivage des murmures - Lídia Jorge

Mozambique portugais
Note :

   Titre original : A Costa dos murmúrios (1988)
   
   Ce roman commence par un texte d'une trentaine de pages intitulé "Les sauterelles". C'est une sorte de chapitre 0 qui consiste en une histoire romancée, synthétique, symbolique de la nuit de noce d'Evita et d'Alex Luis, jeune sous-lieutenant portugais en poste au Mozambique quand commencent à se manifester quelques révoltes des autochtones. Ce chapitre raconte comment les jeunes époux, très épris l'un de l'autre, ont joyeusement fêté et consommé leurs noces, comment Evita qui avait choisi d'épouser un étudiant matheux ne rêvant que de surpasser Evariste Gallois, s'est retrouvée mariée à un militaire fanatique, complètement fasciné par son capitaine et ne reculant devant aucune des horreurs de la guerre. Il évoque le pays, son climat fort et difficile, ses calamités (les sauterelles) et se conclut par le suicide du marié. En trente pages, tout est dit.
   
   Ou rien, plutôt. Lisant ce texte plus tard, la mariée le commente pour son auteur. Elle saisit parfaitement toute la symbolique de ce récit transformé et, l'évoquant, elle la rend visible pour le lecteur aussi. La première chose étant que ce que "Les sauterelles" a condensé en deux jours, s'est passé en plusieurs mois et que ce qui semblait incompréhensible (le suicide soudain du marié par exemple) cesse de l'être. Néanmoins, tous les éléments évoqués dans ce chapitre zéro, bien que transposés, sont exacts à un titre ou à un autre. Si l'on peut dire que dans "Le jardin sans limites", Lidia Jorge réfléchissait sur les relations de l'auteur et de ses personnages, on peut dire également que "Le rivage des murmures" réfléchit sur la transposition littéraire de la réalité. La voix de la mariée va introduire le récit de la réalité et nous montrer comment elle était en fait déjà entièrement présente, bien que dissimulée, dans le récit précédent. C'est là l'un des principaux intérêts du livre.
   
    Un autre serait l'observation de la réalité coloniale dans un monde au climat inadapté aux intentions des représentants d'un vieux monde européen en train de s'écrouler sur les ruines de sa propre puissance ancienne. C'est particulièrement le cas pour le Portugal qui pesait de moins en moins en Europe. Nous y découvrons trois mondes : les noirs, les colons blancs et l'armée blanche. Les trois cohabitent, mais dans un océan de griefs mutuels qui affleurent parfois, en attendant plus.
   
   Un troisième serait de voir cet homme jeune convertir sa déception de ne pas être un mathématicien génial en une rage belliqueuse, un désir de tuer et un plaisir de trouver une cause qui lui en donne le droit et l'occasion (on voit tout de suite que le propos n'est pas limité au Mozambique du 20ème siècle).
   
   Les relations homme-femme sont explorées aussi. Elles sont hyper machistes et brutales, certaines femmes tentent de s'en accommoder, d'autres ayant perdu leur amour pour leur mari au contact de la rude réalité de ce rapport de force avilissant, tentent de se donner d'autres chances extra-conjugalement. L'aventure n'est pas sans risques comme on le devine bien.
   
   Ce microcosme des femmes d'officiers existe toujours. Les choses y sont sans doute un peu différentes aujourd'hui. Qui nous en parlera ? Lidia Jorge, en tout cas le connaissait bien, mais je n'ai pas trouvé intéressant de m'interroger sur la part d'autobiographie dans ce roman. Quant au Mozambique, où elle aussi suivi son mari, militaire, il a beaucoup cahoté et est devenu République du Mozambique... Les grandes problématiques, elles, littéraires ou non, sont toujours là.
    ↓

critique par Sibylline




* * *



Le chaud et le froid avec Lidia Jorge
Note :

   Etonnant ! "Le rivage des murmures" n’est que le troisième ouvrage de Lidia Jorge (1988). Il s’insère entre "La journée des prodiges" et "La dernière femme", deux romans qui m’avaient été pénibles à lire et ce "rivage" me parait tellement différent ! Etonnant !
   
   Lidia Jorge s’appuie sur son expérience de six ans passés dans les colonies portugaises ; Mozambique et Angola, pour parler de la fin de ces colonies, de l’agonie de ces guerres coloniales insensées, à travers les souvenirs de vingt ans d’âge d’une femme partie jeune mariée au Mozambique accompagner son sous-lieutenant de jeune mari.
   
   La construction est alambiquée (il s’agit de Lidia Jorge, aussi !) puisque c’est à travers les réactions de cette femme, Eva, à la lecture d’un texte qu’elle a entre les mains vingt ans après, s’inspirant manifestement des évènements qu’elle connût là-bas, qu’elle "recadre" la première relation des évènements. Première relation intitulée "Les sauterelles" et par quoi on entame le roman. Sur les quarante premières pages. La suite, c’est la reprise de certains points saillants de cette histoire par Eva pour les commenter, les enrichir, les corriger et ce faisant creuser ceci à loisir.
   
   Evita – Eva dans "Les sauterelles" - est parmi ses invités sur la terrasse du "Stella Maris" le grand hôtel chic local en ces temps coloniaux, dans la nuit tropicale en compagnie de son mari, sous-lieutenant donc, pour fêter son récent mariage. C’est la nuit et le spectacle n’est pas que dans l’assemblée. C’est qu’à leurs pieds, un étrange ballet va avoir lieu puisque des camions viennent récupérer des dizaines de cadavres d’indigènes rejetés par l’océan. In fine, le sous-lieutenant disparaitra dans la nuit en se lançant à la poursuite d’un journaliste. Voilà le pitch délivré par le texte initial, "Les sauterelles".
   
   C’est sur ces points saillants, leur pourquoi, leur comment, que la suite du roman va porter et c’est vrai que lorsqu’un roman est porté par une "histoire", ça facilite les choses, le récit est "ancré". C’est ce qui m’avait manqué dans "La journée des prodiges".
   Parce qu’en outre Lidia Jorge écrit indéniablement bien.
   
   "Le marié s’est rapproché de la bouche de la mariée, il a d’abord heurté ses dents, mais elle a bientôt cessé de rire et, devant le photographe, leurs langues se sont touchées. A ce moment précis un tressaillement de jubilation et de fureur parcourut le cortège, comme si s’évanouissait le moindre doute que la terre pût cesser un jour d’être fécondée. Les invités n’étaient plus au pied d’un autel banal mais sur la terrasse du "Stella Maris" dont les fenêtres s’ouvraient sur l’océan Indien."

critique par Tistou




* * *




 

La dernière femme - Lídia Jorge

Difficile de faire plus compliqué...
Note :

   Titre original : A última dona (1992)
   
   Oh ! Pas plus compliqué pour le fil de l’histoire, ce qui sous-tend le propos, non, compliqué pour la forme employée. Et à dire vrai, ayant attaqué un second ouvrage de Lidia Jorge ; pour l’écriture de Lidia Jorge. Ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler du "easy-reading" ou du "page-turner". Non, non, non. On ne tourne pas les pages à toute vitesse, je vous le garantis. Il faut encaisser, digérer ce qu’on a lu avant de passer au paragraphe suivant, alors pour la page suivante... !
   
   Notre affaire ici concerne un ingénieur, dans le domaine du Traitement de l’eau, l’ingénieur Geraldes, du genre rangé, "propre sur lui", qui jette sa gourme sur le soir de sa vie, lui qu’on imagine plutôt lisant son journal au salon pendant que madame prépare à manger. Il emmène effectivement une jeune femme, Anita Starlette (!!), qui lui a fait tourner la tête, dans une maison étrange, "la Maison du Bouquin" (bouquin pour lièvre, pas pour livre !) pour un séjour de cinq jours, une maison où l’anonymat est garanti, où vos déplacements s’effectuent hors de la vision des autres "pensionnaires" et du personnel, où les repas sont servis via un passe-plat sans contact direct..., bref une maison étrange.
   
   Voilà Anita et Geraldes dans le lieu et l’intérêt du roman réside dans l’habileté de Lidia Jorge à faire ressentir au lecteur l’état d’indécision, de non-contrôle de la situation de Geraldes, homme plutôt du genre à fonctionner d’après des plans mûrement établis et échafaudés. Là, il est "hors – sol", notre Geraldes. Et c’est pathétique.
   
   Oui, c’est pathétique mais moi, ce n’est pas avec l’absence de plan de Geraldes que j’ai eu du mal, c’est avec le style de Lidia Jorge, trop... ? Trop tout. Compliqué, ampoulé, affété. Oui c’est cela, trop affété. On sent pourtant une grande maîtrise de la professeur de littérature portugaise mais... non, décidément c’est dur à lire. Pour moi. Je ne préjuge pas d’autres qui attendraient autre chose de leur lecture. Pour moi, ce fut compliqué, long et douloureux. Et le second ouvrage entamé est de la même veine. C’est donc moi qui ai un problème avec l’écriture de la dame Jorge.
   
   Dans l’inspiration, trouble et dérangeante, j’ai pensé à Kawabata et ses "Belles endormies". Une filiation...

critique par Tistou




* * *




 

Le jardin sans limites - Lídia Jorge

Création
Note :

   Titre original : O Jardim Sem Limites (1995)
   
   Une assez étrange histoire au fond, que celle qui nous est contée dans ce roman : Nous sommes à Lisbonne. La narratrice arrive dans une maison au premier étage de laquelle les propriétaires du rez-de-chaussée louent des chambres. Ces propriétaires sont eux-mêmes déclassés pour des raisons que l'on découvrira au fil du récit, et se montrent peu regardants quant au sérieux de leurs locataires, tout comme sur la tenue générale de l'immeuble. La narratrice, écrivaine, sent que dans cet environnement, on la laissera écrire à longueur de journée sans se mêler de ce qu'elle fait. Ce critère de choix déterminant est étonne d'ailleurs bientôt car rapidement, tous les locataires au contraire vont venir s'en mêler, observer et commenter et cela ne la gênera en rien. Elle a une autre manie : elle dessine et complète le schéma du livre qu'elle écrit sur les murs de sa chambre ; ses voisins ne manqueront pas de venir y ajouter leurs notes et leurs branches à l'arbre dont ils suivent attentivement l'évolution. Je me demande si c'est ainsi que fait Lidia Jorge... pas impossible. J'ai vu les arborescences de post-it de Will Self, entendu parler des figurines de cire de Ponson du Terrail, le schéma sur murs d'une chambre n'est pas une si mauvaise idée. On la retrouvera d'ailleurs avec un autre des personnages : le propriétaire, qui se retranche dans la cabane de jardin pour rédiger un ouvrage-témoignage sur les exactions de la dictature Salazar dont il a eu à souffrir et dont il ne s'est jamais remis jusqu'à renoncer à occuper une place dans la société à part justement ce rôle de témoin douloureux que personne ne souhaite le voir remplir.
   
   Pour en revenir à notre récit, l'écrivaine n'est pas installée depuis bien longtemps que le débordement d'une baignoire et l'inondation homérique (nettement exagérée par rapport à la vraisemblance) de tout le 1er étage obligent tous les locataires à envahir l'une après l'autre toutes les chambres de leurs voisins pour aider aux sauvetages, puis à laisser pendant une longue période toutes portes et fenêtres ouvertes pour favoriser le séchage des planchers, meubles, literies etc. A la fin de cette période, chacun aura tellement pris l’habitude d'entrer comme chez lui chez tout le monde que les portes ne seront plus fermées...
   
   Et les locataires, tous originaux, cohabitent assez bien. Il y a comme une fraternité, mais illusoire ; ni compatissante, ni même secourable. Une familiarité, sans doute, plutôt. Avec souvent même des élans de cruauté, de méchanceté, de lâcheté, consternants. Et maintenant, ils n'accepteraient plus que l'un d'eux tente de se séparer. Un seul parvient à avoir une vie distincte, mais c'est parce qu'il est arrivé après et parce qu'il n'est là que la nuit, alors que les autres y sont n'importe quand. Il ne va guère relever le niveau d'ailleurs car c'est une sorte de prêcheur fanatique qui a vite fait d'enrôler la femme de ménage faute de mieux.
   
   Parmi les personnages à demeure, il y a un performer qui se consacre à s'exhiber en immobilité totale pendant des heures (on pense à ces "fausses statues" que l'on voit maintenant dans toutes les villes touristiques, mais elles font cela pour amuser le badaud, ici, c'est autre chose, plutôt une performance artistique -comme une installation-, ou un record ou une méditation vers l'illumination ou plutôt encore, aucun des trois mais un mélange de tous). Ce Static Man est coaché par une jeune femme agitée et autoritaire (responsable éhontée du débordement de la baignoire), qui sait le pousser et faire valoir l'exploit auprès du public, mais que si détournera de lui pour d'autres frissons : à savoir la recherche du premier serial killer portugais en vue d'un reportage coup de poing car un autre des locataires est reporter et ne rêve que de meurtres monstrueux sur lesquels il aurait la primeur. Le reporter vire cinéaste et entend mêler en un film qui, n'en doutons pas, séduira le public, les exploits du Static man et ceux de tueurs, réels ou fictifs... Entreprise à laquelle il mêlera un autre voisin, coiffeur...
   
   A l'étage du dessous, vit la famille du propriétaire, à laquelle la narratrice nous répète plusieurs fois qu'elle ne s'intéresse pas du tout, jusqu'à ce que le lecteur réalise qu'en fait elle lui en dit tout...
   
   Tout au long de son récit, la narratrice ne cesse de se disculper avec des phrases de type "Ce n'est pas moi qui l'ai voulu", "Ce sont les évènements qui en ont décidé ainsi" etc. et il est tellement évident qu'elle n'influe en effet sur rien dans cet immeuble que le lecteur s'étonne de ces dénis d'un délit dont personne ne songe à l'accuser. Puis, devant son insistance, le lecteur se demande s'il y aurait, possiblement, une part de sa responsabilité là-dedans, jusqu'à finir par entrevoir, idéalement vers la fin du livre qu'il s'agit peut-être de la responsabilité de l'auteur sur ses personnages auxquels il fait faire ce qu'il veut... à moins qu'il ne puisse justement pas dévier de la ligne du récit une fois lancé. Et l'on comprend que leurs intrusions permanentes dans sa chambre comme dans ses notes murales, ne la gênent pas...
   
   Un livre foisonnant sur lequel la pensée revient sans cesse, tant il y a de choses qui amènent le lecteur à s'interroger. Une histoire pas vraiment plaisante, un microcosme cruel et stérile, des personnages pas vraiment sympathiques, à part peut-être pour moi, la femme du propriétaire qui est l'un des personnages principaux bien que la moindre importance lui soit sans cesse déniée. Une belle écriture, riche, abondante. Beaucoup de morts. Beaucoup de questions sur l'âme humaine, aucune tentative de réponse.

critique par Sibylline




* * *




 

La couverture du soldat - Lídia Jorge

La fille du bourlingueur
Note :

   Titre original : O Vale da Paixão (1998)
   
   Dans ce roman Lídia Jorge associe l'histoire d'une famille, la passion d'une fille pour un père absent, et la malédiction d'un pays voué à l'émigration. Mais attention, l'histoire telle qu'elle nous est rapportée par la romancière n'a rien d'une relation linéaire.
   
   Les Dias cultivent la terre en Algarve, près de Faro. Entouré de plusieurs fils, filles, gendres, belles-filles, Francisco Dias est un gros propriétaire pour qui ne compte que le labeur et l'augmentation du domaine. Alors que tous acceptent le pénible travail de la terre, Walter s'y refuse, il préfère dessiner et flâner. Le service militaire ne le changera pas ; durant ses permissions il s'échappe de la ferme pour dessiner les oiseaux et attirer les filles sur la couverture de soldat qu'il emporte dans sa carriole... Au lieu d'épouser Maria Ema qu'il a séduite, il s'embarque pour Goa alors colonie portugaise. Maria Ema est recueillie par le clan Dias pour servir d'épouse à Custódio l'aîné des fils qu'un pied-bot élimine de la course au mariage. Elle accouche d'une fille : Emma, la fille de Walter, même si officiellement il est son oncle, celui qu'on appelle "le bourlingueur" car après Goa, il se lance dans d'aventureux séjours aux quatre coins du monde, dont il envoie des dessins d'oiseaux — qu'Emma collectionne dans un album – plus que des commentaires de ses pérégrinations.
   
   Quand, au terme de nombreuses promesses, Walter débarque du Canada en 1963, la situation n'est déjà plus la même à Valmares. Les uns après les autres, ses frères et sœurs ont émigré, cherchant fortune en Amérique, plutôt que de trimer sur des terres de moins en moins rentables. Walter se retrouve un peu gêné face à son père, face à Custódio, face à Maria Ema, face à Emma sa fille. Il conseille de vendre le domaine agricole pour que la famille se reconvertisse dans le tourisme sur le littoral proche. Il promène la famille dans une belle américaine jusqu'aux falaises de Sagres et après avoir empêché Maria Ema de se jeter dans le vide pour ensuite se jeter dans ses bras il ne lui reste qu'à repartir en Amérique afin que cesse le scandale dans la famille et que le village arrête de qualifier Custódio de "cornard". C'est pendant ce séjour de trois mois que la fille rêveuse et passionnée a vu son père venir lui parler dans sa chambre et la bercer de promesses jusqu'à l'aube. Et elle de lui montrer le revolver qu'elle a conservé, caché, depuis qu'il n'est plus soldat. Cette scène revient comme un leitmotiv...
   
   Désormais Emma ne rêve que du retour de Walter, de nouvelles nuits passées à bavarder de voyages, d'oiseaux et de terres lointaines. Mais le départ de Walter a précipité Maria Ema dans la dépression, ce qui a fait mûrir sa fille. Des années plus tard, en 1983, Emma retrouvera Walter échoué à l'autre bout du monde, mais le fil magique est rompu. Emma s'est émancipée de cette tutelle virtuelle, elle a connu d'autres hommes, elle lui jette ses vérités à la figure dans un bar de Buenos Aires. De Walter elle n'héritera que d'une couverture, celle-là même qui a accompagné durant des heures de guet ses dessins d'oiseaux, et peut-être des conquêtes féminines. La couverture qui donne son titre (français) au roman est donc à la fois l'alpha et oméga de la trame narrative conçue par une romancière qui ne déçoit pas son lecteur !

critique par Mapero




* * *




 

Nous combattrons l'ombre - Lídia Jorge

Un psychanalyste peu orthodoxe
Note :

   Titre original : Combateremos a Sombra (2007)
   
   Quelle est la différence entre un prêtre et un psychanalyste ? Le premier écoute les gens parler à genoux et l'autre écoute parler les gens couchés. C'est précisément un psychanalyste que Lidia Jorge nous invite à suivre dans son livre où l'on trouvera ce bon mot. Il y a deux sortes de patients dans l'agenda du psychanalyste Osvaldo Campos : au stylo-bille les rendez-vous des clients qui paient, au crayon ceux qui ne paient pas. Lidia Jorge assure que s'est à partir de cette situation qu'elle a construit son roman. Pourtant, avec la patiente qui paie le plus, comme avec un patient qui ne paie rien, Osvaldo se donne à fond à son métier, quitte à aborder des territoires interdits par la déontologie.
   
   Lidia Jorge nous donne à lire un roman de la psychanalyse, en plus d'une enquête peu conventionnelle, et d'une intrigue tenant du thriller. Mais ce roman vaut d'abord par l'approche psychologique. En effet, dans cette histoire qui débute au tournant du siècle sous une pluie battante, le 31 décembre 2000, pour s'achever à Pâques, la romancière s'est efforcée de donner épaisseur et consistance à tous ses personnages principaux, à commencer par Osvaldo Campos. Le dit Osvaldo et sa femme Maria Cristina Folgado qui le trompe avec un confrère, se séparent peu après le début du récit — "...le partage qui s'annonçait à l'horizon serait un véritable traité de Tordesillas domestique..." — si bien que notre homme va s'installer dans son local professionnel. Trois femmes jouent désormais un rôle important.
   
   En premier lieu Ana Fausta, sorte de gardienne du foyer, en fait la secrétaire médicale qu'Osvaldo partage avec d'autres spécialistes installés comme lui dans l'immeuble Goldoni au 75 d'une avenue du centre de Lisbonne. "Franchement, elle n'avait pas à connaître la vie du docteur Campos, mais ce qui parvenait à ses oreilles ne lui plaisait pas du tout." Elle voyait aussi dans certains rendez-vous ou absences du docteur un "indice de la décomposition du travail du psychanalyste".
   Maria London Loureiro, "la patiente magnifique" ou encore "la visiteuse du soir" à cause de l'heure de ses rendez-vous, accompagnée de ses pinshers, Grace et Kelly (!), choque la secrétaire par ses tenues extravagantes voire "déguisée en actrice porno". Fille d'un richissime architecte, et selon lui diplômée en "Inutilités", elle a acheté un loft dans l'immeuble qui fait face au cabinet du psychanalyste ! Ils semblent tellement attachés l'un à l'autre qu'on pourrait imaginer qu'ils vont se jeter dans les bras l'un de l'autre. D'ailleurs son petit ami "Lucas trouvait indécent qu'on puisse vivre en dépendant autant de quelqu'un d'autre, il trouvait détestable qu'elle abrite le psychanalyste en elle-même comme si elle en était enceinte, qu'elle se préoccupe de lui comme elle le ferait d'elle-même, qu'elle regarde les fenêtres du cinquième étage du Goldoni, éclairées dernièrement durant toute la nuit, comme si elles étaient les poumons de son propre corps." De plus, la "patiente magnifique" rêve de son psy et, sur le divan, dévoile tout de ses rêves.
   
   Mais il ne s'agit nullement de séduire Osvaldo. Celui-ci dispose de tant de rêves à analyser avec cette cliente, qu'il pense y trouver la matière pour des cours ou une publication. Sur le divan, Maria se remémore d'étranges rêves où il est question de paquebots de croisière entre Miami et l'Europe, de son père l'accompagnant sur le quai, de tableaux à acheter à bord lors de ventes aux enchères. Dans d'autres aveux de ses rêves Maria monte à bord avec Osvaldo, nue et minuscule à côté de lui. Dans un autre encore, elle rate l'embarquement. Bref, il faudra de nombreuses séances pour qu'Osvaldo s'aperçoive qu'il ne s'agit pas exactement et uniquement d'onirisme mais d'informations qui lui permettront de lever un coin du voile cachant des trafics illicites : "Maria London faisait d'Osvaldo son confident". Elle lui expliquait avoir raté au cours de la croisière l'achat d'un diptyque acquis par une famille américaine pour ses enfants : "Je suis convaincue que ces jumeaux vont passer leur adolescence avec des milliers de dollars suspendus au-dessus de leur tête à leur insu. Des petites fortunes ignorées. (…) Je suis descendue à l'aéroport de Lisbonne avec seulement trois tableaux du Danois. Mon père a été catastrophé. (…) Il attendait sept pièces, il en arrivait trois". Les tableaux valaient pour le contenu des cadres somptueux : "Tu es un courrier fragile" lui dit son père devant l'ampleur de la perte. Osvaldo constitua ainsi tout un dossier secret listant "les navires des mecs, les villes des mecs et les noms des mecs", c'est-à-dire une vingtaine de personnes en plus de l'architecte, et parmi eux José Maria Adolfo dit le Phoque, propriétaire d'un appartement deux étages en-dessous du cabinet du psychanalyste.
   
   Enfin il y a la "fille à l'anorak rouge", une jeune métisse venue d'Afrique, Rossiana de Jesus Ignacio, ainsi baptisée par une mère assez fan de Diana Ross pour réussir à donner naissance à sa fille le jour anniversaire de l'idole. Osvaldo la rencontre d'abord devant la porte de l'appartement du troisième étage de son immeuble, un verre de champagne à la main, dans la nuit de la saint Sylvestre. Par la suite elle va se trouver mêlée à la vie privée d'Osvaldo et lui raconter des aventures stressantes liées entre autres à son activité de photographe et qui contribueront à lancer le psychanalyste dans la combat contre les ombres, au risque de sa vie et de la sienne. Si la formation du psychanalyste permet d'investiguer dans l'âme de ses patients, est-elle adéquate pour se lancer dans une opération de lanceur d'alerte ?
   
   Si l'on aborde la question de l'écriture, il me semble que la manière de Lidia Jorge n'est pas si aisée que ça, non par la complexité de la langue, mais plutôt par l 'approche très psychologique qu'elle choisit, soucieuse de bien traduire l'état d'esprit d'Osvaldo et des principaux personnages.
   
   Toutefois la romancière n'hésite pas à risquer des scènes quasi humoristiques quand par exemple le psychanalyste dans sa bonté accompagne un patient jusqu'à son domicile. Lazaro Catembe, le jardinier angolais, refuse de prendre le bus si le chauffeur est noir car dans ce cas il ne voit pas de chauffeur au volant ! Osvaldo le guérira en prenant le bus avec lui ; Lazaro lui apprendra ainsi, et non sur le divan, qu'un épisode vécu de la guerre en Angola était à l'origine de son trouble. Plus ironique, mais aussi révélatrice de l'état d'esprit du psychanalyste — troublé par son divorce, par Maria et Rossiana, par son dossier secret, par la rédaction d'un article sur le poids des âmes — est la réaction d'Osvaldo à un colloque sur ce sujet. Le conférencier Silvestre Conde, Brésilien un peu ridicule et halluciné, — il m'a fait penser à Paulo Coelho — provoque chez notre psy une réaction indignée au point qu'il le traite d'imposteur, de "faussaire". L'épisode sert aussi à montrer comment Osvaldo Campos se met peu à peu en marge alors que le conférencier est apprécié par ses confrères : "...dans toutes les villes civilisées les gens paient pour l'entendre, et grassement encore, ils achètent ses bouquins sans sourciller..." et ainsi Navarra, Costa et les frères Fiori applaudissent le causeur mondain. Lidia Jorge ironise aussi très légèrement, sur Lisbonne : "C'est sans espoir, nous sommes dans la ville qui a laissé passer Einstein sans le reconnaître, qui l'a laissé partir d'ici avec l'idée que nous étions un pays d'apprentis maçons et de poissardes".
   
   Quant au rythme de ce roman, certains trouveront trop de lenteur au cours de la première partie où les indices annonçant le thriller sont imperceptibles. Pourtant Lidia Jorge jette bien çà et là des indices qui annoncent un finale tragique. Elle glisse des phrases qui renvoient à un futur proche, après le drame dont je tairai la survenue et le déroulement, par exemple comme ceci : "Mais, un an plus tard, Ana Fausta dirait qu'elle se souvenait surtout des pluies diluviennes des jours suivants, des ponts qui s'effondraient, des autocars bourrés de passagers noyés au fond des rivières..." ou bien en laissant entr'apercevoir la présence discrète d'un narrateur très informé.
   
   Bref, un roman remarquable, pour un public exigeant.

critique par Mapero




* * *




 

La nuit des femmes qui chantent - Lídia Jorge

Afortunada
Note :

   Titre original : A noite des mulheres cantoras (2011)
   
   Je ne sais pas trop où Lidia Jorge va chercher ses histoires mais le fait est qu’elles sont généralement d’une très grande originalité. Nous avons ici affaire à cinq jeunes femmes, à Lisbonne (Portugal), qui en 1987, toutes de retour des colonies portugaises en Afrique (où l’on sait que Lidia Jorge a passé six ans, entre Angola et Mozambique). Quatre portugaises de souche et une, noire, se réunissent, unissent leurs efforts sous la houlette de l’une d’entre elles, Gisela, pour créer un groupe vocal et enregistrer un premier disque.
   
   Il y a Gisela donc, à l’origine du projet et la principale contributrice matérielle via son père adoptif, M. Simon. Il y a les deux sœurs Alcides, deux sopranos ; Maria Luisa et Nani, il y a Solange, la narratrice, recrutée à la base pour sa capacité à créer des "lyrics" et la noire, à la voix chaude et "jazzy", Madalena Micaia.
   
   Tout ce petit monde vit chichement sa petite vingtaine d’années, entre études pour les unes et travail de serveuse pour Madalena. Chichement, toutes sauf Gisela, dont le père assume dépenses et, pourrait-on dire, caprices.
   
   Gisela veut créer un groupe et lancer un premier disque. Un vrai, l’équivalent d’un 33 tours d’autrefois. Elle n’a pas une voix à tomber à la renverse mais elle a la volonté et la ténacité. Il lui fallait quelqu’un pour écrire les textes, c’est Solange qui a été recrutée, elle a deux sopranos de formation classique, Maria Luisa et Nani et puis, donc, Madalena...
   
   Lidia Jorge va commencer par nous raconter "la nuit parfaite", une nuit qui se déroule vingt ans après cette époque, pour poser les bases de la relation un peu compliquée, il faut bien le dire, qui lie les cinq jeunes femmes et lancer les éléments du récit dans le flash-back de vingt ans auparavant. Ce flash-back constitue le corps du roman, l’étude de ce qui s’est mis en place pour satisfaire la soif de Gisela de créer un groupe, dans ses composantes matérielles comme psychologiques puisque beaucoup de sacrifices vont être demandés par Gisela – et acceptés par les quatre autres ; assiduité aux répétitions, abandon des relations sociales, amoureuses, perte de poids, travail vocal, travail chorégraphique,... Rien ne leur sera épargné et tout ça pour ça serait-on tenté de dire. C’est qu’il y aura un sacré grain de sable peu avant de toucher au but...
   
   Vingt après Gisela a fait carrière. Les autres ont vécu leurs vies, des vies plus simples. C’est le moment de revisiter certains coins sombres de leur vie de cette époque et de solder des comptes.
   
   C’est très sensible, intelligent, et ne se complait pas dans la facilité (jamais avec Lidia Jorge !). Une belle lecture d’une auteur qui a certainement un bel avenir devant elle...

critique par Tistou




* * *




 

Les mémorables - Lídia Jorge

Révolution des Œillets
Note :

   Titre original : Os memoraveis
   
   Dans "Les mémorables", Lidia Jorge réveille les héros de la Révolution des œillets. De fait, le 25 avril 1974 inscrit dans le marbre un cas unique dans l’histoire. Cinq mille hommes, menés par quelques grandes figures, ont marché dans Lisbonne. Ils ont obligé un gouvernement à se démettre après quarante-huit ans de dictature et de guerre coloniale. Sans la moindre violence.
   
   De sa maison au bord du Potomac, l’amphitryon, ancien ambassadeur des États-Unis à Lisbonne dans les années 70, charge une équipe de jeunes journalistes d’enquêter sur les différents lieux de la guerre froide afin de produire un documentaire, plan de reconstruction de la mémoire, intitulée "L’Histoire réveillée".
   
   Ana-Maria Machado, journaliste d’origine portugaise, fille du journaliste visionnaire Antonio Machado retourne ainsi en février 2004 à Lisbonne enquêter auprès des grandes figures de la Révolution des œillets.
   
   Accompagnée de deux anciens camarades de faculté restés anonymes malgré leurs meilleurs résultats scolaires, elle va rencontrer ceux qui, regroupés sur une photo appartenant à son père, ont conduit ce mouvement.
   
   Une photo qui a marqué sa jeunesse et qu’elle retrouve en haut des étagères de la maison familiale, celle annotée par sa mère, Rosie Honoré Machado, une actrice belge venue comme tant d’autres se réfugier à Lisbonne, "ville d’espoir" après la Révolution. Telle la Cène, cette photo prise lors d’un dîner au Memories en août 1975, fixe les témoins de la Révolution, regroupés pour débattre d’une position, celle de valoriser l’anonymat des cinq milles révolutionnaires au détriment de quelques figures de gradés. Ce sont ces personnages, l’Officier de bronze, El Campeador, Charlie 8, le major Umbela, les poètes Ingrid et Francisco Pontais, le chef Nunes, le photographe Tiâo Dolores que, trois jeunes, méconnaissant cet épisode historique, vont rencontrer afin de trouver "entre les pavés, les restes de cette mitraille."
   
   Chacun raconte le moment marquant de cette journée, des anecdotes piquantes, "cette pause exceptionnelle dans le processus calamiteux de l’histoire", témoigne d’un esprit pratique, d’une vision photographique ou poétique idéale, d’une force positive, d’un chant choral signal de déclenchement de la Révolution, d’une force de planification et d’action, retrouve ses rêves et sa fougue d’antan.
   
   "Il était parfaitement clair que tous ces hommes que nous avions interviewés avaient en commun le fait d’avoir participé à un moment exceptionnel pour lequel ils avaient canalisé les meilleures énergies de leur jeunesse et couru des risques aussi graves qu’éclatants, un moment dont ils étaient amoureux et qu’ils avaient transformé en une histoire passionnelle."

   
   Mais, dans leur volonté d’anonymat au profit d’une foule, ne souhaitant aucun privilège, ces héros furent oubliés. Et, trente ans plus tard, ce sont des êtres fragilisés, revenus face à la banalité de la vie, face à leurs désillusions.
   
   Dans cette ambiance déjà lourde de la mémoire collective se glisse aussi l’histoire personnelle d’Ana Maria. Abandonnée à douze ans par une mère "coucou", elle doit aussi être prudente sur les conversations avec un père qui n’a jamais eu les mêmes conceptions du journalisme. La fille vit avec son temps, heureuse dans les déserts où règne la folie des hommes. Elle a besoin d’être là où le temps explose alors que son père reste assis "sur un trône, sur un fourneau, rôdant autour de l’intrigue nationale."
   
   L’insensibilité d’Ana-Maria, la compassion de Margarida Lota et les talents de Miguel à manier la caméra vont donner un éclairage magnifique à ce moment historique, celui où les cadrans d’horloge se sont arrêtés, où le bruit des pas de la Gandola a entraîné cinq mille hommes, où les rues de Lisbonne se sont emplies de cœurs vaillants et pacifiques, où résonne pourtant la mélancolie portugaise.

critique par Jostein Alias




* * *