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Auteur des mois d'août & septembre 2015
Anita Nair

   De retour du Japon où nous avait accueillis Abé Kôbô, nous avons fait escale en Inde où nous attendait Anita Nair. Encore un autre monde, une autre société, d'autres modes de vie, et encore des constantes humaines, des problèmes semblables et de semblables dilemmes... La découverte de mondes étrangers nous permet de mieux cerner ces constantes, de distinguer l'anecdotique de l'essentiel. La lecture est un bon moyen de transport pour ce faire.
   

Biographie

   Anita Nair est une écrivaine indienne de langue anglaise, née en 1966 dans l'état indien du Kerala. Elle a commencé sa carrière comme journaliste.

Bibliographie ici présente

  Le chat karmique
  Un homme meilleur
  Compartiment pour dames
  Les Neuf Visages du cœur
  Quand viennent les cyclones
  L’inconnue de Bangalore
 

Le chat karmique - Anita Nair

La toile mystérieuse du destin
Note :

   Je résiste peu à un titre de livre où le mot "chat" apparaît! "Le chat karmique" se retrouva vite en ma possession et sa lecture m'a enchantée!
   
   Ce recueil de nouvelles transporte son lecteur au coeur de l'âme indienne avec ses croyances, ses peurs mais aussi son acceptation du destin. Le tout sous la plume pleine d'humour qui caractérise tant Anita Nair.
   
   La plupart des nouvelles se déroulent aux Etats-Unis où les exilés d'Inde reconstruisent une identité et une culture. La confrontation entre deux modes de vie radicalement différents est intéressante: ainsi dans "Sous le signe de Mercure" récit dans lequel un homme arrivant d'Inde profite de son séjour américain pour rencontrer une jeune femme recommandée par sa mère... le mariage arrangé pointe le bout de son nez. Mais c'est sans compter sur le grain de sable qui donnera toute sa saveur au récit et à sa chute! La rencontre se fait dans la défiance et l'agacement mutuels: chacun irrite l'autre et tente de renvoyer une image de soi acceptable et affable. Le plus drôle est que l'homme se retrouve dans le rôle de celui qui doit se "mettre en quatre" pour faire plaisir à l'autre, pour l'amadouer, ce qui n'est guère conventionnel et dénote une pointe d'ironie envers la pratique du mariage arrangé par les parents! Notre héros pense se venger de son humiliation en écrivant une lettre acerbe"Si c'était une planète, ce serait Mercure. Petite, impétueuse et très excentrique. Elle a quelque chose qui attire un homme au premier regard, jusqu'à ce qu'on réalise qu'il est impossible de vivre avec elle. Dans son univers suffocant, un homme n'a pas sa place. Il mourrait d'étouffement." La réaction de la jeune femme ne tarde pas et elle se savoure car accompagnée d'une boîte de chocolats "Merci d'avoir parlé à ma famille. Je n'aurais jamais eu le courage de le faire. Ils vont enfin me ficher la paix. Merci."
   
   J'ai aimé les rencontres mêlant le rêve et la réalité où le monde mystérieux des sorcières et des fées amène le commun des mortels en mal de vivre à ouvrir les yeux sur la réalité, sur la vraie vie. "Le conte de la sorcière" ou la magie de l'ensorcellement. Une jeune femme, mariée s'ennuyant dans sa vie conjugale, reçoit d'une vieille femme au seuil de la mort, une bourse contenant trois boules noires. Elles peuvent apporter le pouvoir sur l'univers à une seule et unique condition: ne jamais dire "Je t'aime". La jeune femme se laisse aller à exercer ce fabuleux pouvoir sur un homme qui la subjugue depuis longtemps. Or l'amour aveugle n'est pas la panacée et ce pouvoir s'effrite lentement mais sûrement jusqu'au jour où la jeune femme décide de reprendre sa liberté et de se débarrasser de la bourse magique. L'amour passion est une aventure dangereuse et parfois vaine et notre héroïne en prend vite conscience. Est-elle trop frileuse pour continuer l'aventure ou seulement réaliste car finalement le feu des sentiments est souvent destructeur?
   
    "La reine de la nuit" reprend un peu le thème de la grisaille des habitudes conjugales et des interrogations sur le désir qui s'espace. Un homme, ne supportant plus la routine, décide de partir un soir. Dans Central Park, il rencontre une prostituée, Zelda la reine de la nuit, au parfum entêtant de jasmin. Jasmin qui lui rappelle son Inde natale, la sensualité des nuits indiennes et l'inanité de sa vie. Les senteurs de jasmins, réelles ou imaginaires, sont des espaces de liberté de penser et d'aimer, les amorces des remises en questions et l'aboutissement des réflexions: une nuit de liberté permet de remettre sur les rails une vie sur le point de s'égarer. La raison apaise les sursauts du coeur, le destin ne se contourne pas si aisément.
   
   Dans un autre registre, deux nouvelles se déroulant en Inde, "Pour toucher un arc-en-ciel" et "La force de l'arbre". Elles m'ont beaucoup touchée, sans doute parce la filiation et les racines sont au centre des récits. Une jeune femme se demande si sa mère a connu le plaisir amoureux intense (question fascinante et dérangeante en même temps: on a toujours du mal à imaginer ses parents en tant qu'homme et femme ayant des relations charnelles!). Elle est amusante et agaçante à la fois. Le dimanche est le jour de visite aux parents. Elle apprend que ses parents vont quitter la ville pour se retirer dans leur village natal... il est parfois difficile d'entendre ses parents avoir des projets qui ne tournent pas autour de leurs enfants! Elle saisit qu'un jour ils ne seront plus là "Que ferai-je quand ils seront partis? se demandait-elle sans cesse (...) elle regrettait de ne pas avoir pris ses parents dans ses bras. De ne pas leur avoir fait comprendre qu'elle leur souhaitait de réaliser leur rêve." Il y a une vie après l'émancipation de ses enfants!
   
   "La force de l'arbre" ou l'importance et l'intemporalité des racines. On dit souvent qu'on ne choisit pas sa famille. Peu à peu, Amma prend de l'importance aux yeux de la narratrice, enceinte. Cette dernière aimerait être sa fille mais on ne peut jamais supplanter l'enfant de sa chair. Amma tient comme l'arbre au milieu de la cour qui renaît malgré la hache. L'arbre symbole de la force inébranlable de cette terre qui nous accueille.
   
   Il existe d'étranges histoires d'amour, tout en symbole et ellipse. "Le chat karmique" et "Mitologie" en sont un exemple. Le chat est connu pour être un animal doté de neuf vies... la rencontre d'un couple avec un chat errant qui décide de ne plus être un éternel vagabond. Une histoire d'amour triangulaire où le chat comble le vide affectif d'une épouse esseulée. Un triangle amoureux dévastateur qui ouvrira les portes de la lumière à celui qui ne s'y attendait pas! "Doucement, il laissa se dénouer la tension lovée en lui. Doucement, il laissa venir le néant. Quelque chose de rouge. Quelque chose de bleu. Un disque d'argile. Quand une existence se désintègre, l'âme cherche une nouvelle incarnation. Une vie qui n'est ni la même que l'ancienne, ni totalement nouvelle, mais qui est la continuation d'une série. Exister est souffrir. La souffrance a sa source dans le désir. On peut échapper à la souffrance en éliminant le désir et le besoin de posséder. Après tout, nous n'avons qu'une existence transitoire." L'existence transitoire pourrait être aussi le destin d'un papillon qui ne s'éveille que lorsque une jeune fille ouvre le flacon de parfum qui trône sur une table dans la chambre. Ce papillon volette alors, la nuit venue, autour de la jeune fille endormie, effleurant son corps de ses ailes dansantes et légères. Une danse amoureuse, éternelle et infernale, sillon d'une boucle sans fin. La vie... éternel recommencement?
   
   Dans la culture orientale, le statut de la personne âgé est respecté. Le mode de vie occidental de nos sociétés, dites modernes, a perdu le lien social avec la vieillesse. "Au coeur d'une relative" est le récit d'une maison accueillant les personnes âgées malades. Le temps emporte une vie solitaire et souligne la tristesse d'une solitude vécue à la fin d'une vie, solitude qui n'aspire qu'à être avec autrui, qu'à offrir son expérience aux autres, à la jeunesse. J'ai beaucoup aimé la métaphore grammaticale utilisée par Anita Nair "Et puis, il y a la relative. La relative, qui a besoin d'amour, qui n'aspire qu'à devenir indépendante, se nourrit du besoin que les autres ont d'elle. Mais ne cédez pas à la pitié. La relative a horreur de ça, car elle a son amour-propre. Elle sait se refermer sur elle-même. La relative, ce pourrait être Norah, prisonnière du manuel de grammaire de la vie."
   
    "Un conte de Thanksgiving"
reprend ce thème de la vieillesse abandonnée. Mike et Yvonne accueillent Sarah pour le repas de Thanksgiving, plus par obligation que spontanément. Sarah va rendre le dîner insupportable puis retourner chez elle en solitaire. Mike, encore empreint de sa culture indienne, s'en veut de n'être pas plus tolérant et aimable avec Sarah. Sarah, qui n'est pas sa coreligionnaire, mais qui de par son grand âge est digne du plus grand respect. Cette nouvelle est une méditation sur le lien qui lentement se fragilise entre le présent et le passé, entre la jeunesse et la vieillesse, oublieux des racines qui font de l'Homme un être humain.
   
   Un autre fil conducteur tisse la toile du recueil de nouvelles: le rire, le comique, la farce grossière qui fait mouche à tous les coups. Elle est partout présente dans la culture indienne, trait d'union entre le grave et le léger, sourire qui fait oublier l'ombre des sujets sérieux de la vie. "Un satyre dans le métro" met en scène un obsédé du nombril féminin, nombril symbole de la perfection. Mais cet homme est un éternel insatisfait: à peine a-t-il assouvi son fantasme qu'il en veut encore plus... la perfection est un idéal qu'il est présomptueux de vouloir atteindre à tout prix. Le désir, toujours inassouvi, est une entrave à l'existence de sa vie, est une souffrance qu'aucun baume ne peut apaiser. Dommage pour cet homme, risible s'il n'était pas aussi pitoyable.
   
   "L'hippopothomme" raconte la vie des mascottes d'un grand magasin, leurs envies, leurs amours, leurs mesquineries, leurs grandeurs et leurs bassesses. Le tourbillon de la vie, ironie mordante qui écorne une caractéristique humaine: celle d'évincer autrui pour lui prendre sa place. Mais tel est pris qui croyait prendre. A y regarder de plus près, on est en droit de se demander si la victoire existe réellement, si elle n'est qu'un leurre qui occulte la véritable liberté.
   
    "Viens dans mes bras ma belle" ou pour prouver son amour, un homme dérobe un verre. L'amour se mesure-t-il à l'aulne d'un objet aussi insignifiant qu'un verre?
   
   "Une prière pour Sax" est une nouvelle que je n'ai pas pu mettre en regard avec d'autres. Pourtant, elle parle du destin, du karma, elle aussi. Une femme fortement attachée à son fils consulte un astrologue pour connaître ce que lui réserve l'avenir. Il est des nuits où il ne fait pas bon sortir car les esprits en éternelle errance se vengent alors en emportant avec eux la première âme qui a le malheur de les croiser. Un peu comme dans la nuit d'Halloween. Il est parfois peu sage de désirer connaître le futur d'une vie... l'avenir n'est jamais bon à savoir, le destin ne peut être dévié et on doit le laisser s'accomplir. Que gagnons-nous à connaître ce qui nous attend?
   
   Anita Nair, à travers ses 13 nouvelles (13 est-ce un nombre anodin?), fait vivre à son lecteur les méandres de l'âme humaine, fait vivre les fondements de la culture indienne, de la mentalité, amusante, agaçante et digne de moquerie parfois, des hommes et des femmes d'Inde. Un voyage atypique, qui peut désarçonner le lecteur car c'est en "digérant" les nouvelles qu'il peut apprécier à leur juste valeur les récits plus savoureux les uns que les autres d'Anita Nair.

critique par Chatperlipopette




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Un homme meilleur - Anita Nair

Méfiez-vous de la colère des lâches
Note :

   Titre original : The Better Man, 2000
   
   Bhasi prend la parole. Il est peintre en bâtiment, on l'appelle Bhasi-le-timbré, mais en fait, le lecteur est amené à voir en lui un honnête homme et un sage. Son métier l'amène à passer des journées chez des gens qui restent auprès de lui pour surveiller son travail et profitent de ces longues heures pour lui raconter leur vie. Bhasi écoute, le plus souvent il se contente de cela, et cela suffit aux deux, mais parfois il parle, il donne son avis, il aide dans les cas difficiles.
   
   Ici, il parle à Mukundan, qui l'a appelé pour un devis et chez qui il décèle beaucoup de fissures, et autres dégâts, et il ne parle pas que des murs. Il lui dit qu'il reviendra pour les travaux et qu'il l'aidera aussi pour sa vie. Mukudhan ne lui a rien demandé, mais Bhasi voit tant de choses à réparer en lui qu'il se prend immédiatement d'une amitié toute particulière (bientôt proche de l'amour le plus sincère, mais pas sexué).
   
   Mukundan, retraité, vient de revenir au village qu'il avait fui toute sa vie. Il n'avait pas du tout prévu d'y revenir un jour, mais son plan de retraite s'est écroulé, le laissant si déboussolé qu'il ne parvient pas à former de projet de remplacement. Au village, juste en face de sa maison, vit toujours son père, tyran domestique, qui tua en lui tout courage et devant lequel il rampe toujours, dissimulant sa mauvaise grâce et Mukundan souffre même encore d'un certain nombre de phobies puériles. Tout âgé qu'il soit, il n'a réglé aucune de ses problèmes d'homme.
   
   Les choses suivent leur cours. Comme c'est souvent le cas chez Anita Nair, le lecteur constate que le manque de courage des personnages est la cause de leurs propres malheurs, quelles que soient les accusations qu'il s portent contre les autres. C'est le cas ici du personnage principal, mais aussi, par exemple de la femme qu'il a aimée dans son enfance, et d'autres...
   
   C'est une histoire qui sait intéresser son lecteur. Les peintures psychologiques sont fines et éclairantes et les rebondissements assez fréquents pour qu'on dévore avec plaisir ces assez nombreuses pages, d'autant que l'écriture est belle, comme par exemple quand on suit une route "bordée de fins bambous bavards et de vieux arbres silencieux"...
   
   La fin cependant est un peu surprenante et ne m'a pas satisfaite pour ma part. Je l'ai trouvée trop déséquilibrée par rapport au reste, exagérée, peu satisfaisante et ne réglant rien vraiment, ce qui, dans un sens, je le reconnais, est bien logique.
   Mais ça, c'est juste mon avis, vous verrez peut-être les choses autrement, et pour le savoir, il faut tout lire.
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critique par Sibylline




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Retour au village
Note :

   Anita Nair est un écrivain indien, mais peut-être d’abord du Kerala. Et le Kerala est un Etat indien bien particulier. Un peu ce que la Californie serait aux USA par exemple. En terme d’importance et de statut un peu à part. C’est l’Etat où l’espérance de vie et le taux d’alphabétisation sont les plus élevés du pays-continent. Celui le plus à gauche aussi, gouverné un temps par le Parti communiste, toujours pas loin du pouvoir. Un Etat étonnant et qui détonne par rapport aux Etats lambda indiens.
   Anita Nair est kéralaise et vit au Kerala (extrême Sud – Ouest de l’Inde) et "Un homme meilleur" se déroule au Kerala.
   
   Mukundan est un jeune retraité de l’Etat indien. Il a passé sa vie à Bangalore, la grande métropole de l’Etat voisin du Karnataka, une vie plutôt ratée qui avait mal démarré, tyrannisé qu’il était par Achutan Nair, son père. Son père, justement, il angoisse de le retrouver dans son village natal. Mais il ne va pas retrouver qu’Achutan. Il va aussi faire connaissance de nouveaux arrivants, dont un singulier peintre en bâtiment, Bhasi, professeur "défroqué" qui a cherché l’oubli dans ce village du bout du monde (du moins, du bout du Kerala !).
   
   Anita Nair va aborder de nombreuses problématiques via les différents personnages du village qui vont défiler devant Mukundan, et devant nous donc : la corruption, endémique en Inde hélas apparemment même au Kerala, l’amour que va trouver Mukundan au crépuscule de sa vie, sa prise de conscience d’une vie qu’il n’aura consacré qu’à chercher à se distinguer du père, en vain...
   
   C’est très plaisant et finement observé. Ça n’a pas l’âpreté d’un "Equilibre du monde" de Rohinton Mistry par exemple mais un village du Kerala n’a rien à voir avec l’enfer d’une mégalopole telle Bombay. L’analyse m’a paru très féminine et pour tout dire passablement détachée de la stricte réalité indienne. Il y a un universalisme de bon aloi, avec un esprit positif. Allons, rien n’est jamais perdu ! Ce pourrait être la morale de ce roman.

critique par Tistou




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Compartiment pour dames - Anita Nair

A celle et ceux qui luttent
Note :

   Titre original : Ladies Coupé
   
   Nous allons suivre Akhila, Akhilandeswari, indienne de 45 ans, célibataire, qui vient, sur un coup de tête, de partir de chez elle pour quelques jours de liberté. Elle a dit à sa sœur qui vit chez elle, avec sa famille, que c'était son patron qui l'y envoyait, mais en fait, il n'en est rien ; et ce n'est pas non plus vraiment un coup de tête, comme nous le croyons encore. Nous n'en saurons le fin mot qu'au terme de notre lecture.
   
   Akhila choisit de partir au bord de la mer "là où trois mers se rencontrent. La baie du Bengale, l'Océan indien et la mer d'Arabie". Elle voyagera dans un "compartiment pour dames" : compartiment couchettes ne pouvant accueillir que des femmes. Ces compartiments existaient auparavant, dans les trains de nuit, même en France, et ce n'est pas si ancien. Bien sûr, les femmes amenées à se côtoyer pendant des heures, se parlent, et se présentent un peu, au moins sommairement au départ. On apprend rapidement qu'Akhila, aînée ayant pris en charge sa mère et ses trois frères et sœurs à la mort prématurée de leur père alors qu'elle finissait juste le collège, leur a consacré sa vie, renonçant à l'amour, au mariage et à son indépendance, et pour quelle reconnaissance ? La société indienne n'est pas tendre pour les vieilles-filles, qu'importe que leur histoire soit admirables, on ne les voit que comme des constats d'échec : elles n'ont su avoir ni mari, ni enfant. Quoi qu'elles aient fait, on les méprise.
   
   Déstabilisée, Akhila confiera bientôt à ses compagnes de voyage qu'elle est à un tournant de sa vie, qu'elle doute beaucoup et qu'elle aimerait qu'elles évoquent leurs passés, dans l'espoir que leurs expériences l'éclairent. L'une après l'autre, les femmes vont s’exécuter de bon gré, l'occasion leur étant ainsi donnée de faire une sorte de bilan et de transmettre ce que la vie leur a appris. Le lecteur suivra avec beaucoup d’intérêt et s'enrichira lui aussi de ces expériences éclairantes.
   
   Si l'écriture d'Anita Nair est plaisante et vivante, attractive dès le début, j'ai cependant mis un certain temps à vraiment m'intéresser à l’histoire. Je craignais la banalité et le superficiel, mais j'avais tort ; la peinture de l'auteur est fouillée, sensible et fine, ainsi découvrons-nous bientôt que ce n'est pas uniquement de la faute des autres et par pur dévouement qu'Akhila a renoncé à l'amour, au mariage et à son indépendance, on y discerne bientôt un peu aussi une trop grande docilité, pour tout dire une lâcheté (excusable, sans doute). C'est de cela également qu'est faite son amertume.
   
   C'est un des thèmes majeurs et récurrents de l’œuvre d'Anita Nair : notre malheur est bâti sur nos lâchetés et à un moment, nous avons concouru à notre propre malheur par ce que nous n'avons pas osé faire. La lâcheté se paie toujours, et cher, même quand elle prend les allures de la gentillesse et du dévouement. On n'évite pas un problème en renonçant, on ne fait que s'y enfoncer davantage. Pensons-y, la prochaine fois que nous hésiterons à affronter une réalité qui ne nous convient pas et qu'il nous semblera que peut-être, il serait plus simple de composer. Avec ces femmes, retournons nous sur notre propre route.
    Les livres nous font avancer.
    ↓

critique par Sibylline




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Six vies de femmes
Note :

   Une très belle découverte et un gros coup de cœur pour ce livre !
   
   Je suis rarement super enthousiaste pour un livre et j’utilise avec parcimonie le coup de cœur. Je crois bien que je ne l’ai jamais fait encore. Mais pour ce livre, je dois l’avouer, je me suis souvent couchée fort tard et j’ai profité du groupe électrogène des hôtels népalais.
   
   Pour la petite histoire, j’ai commencé ce livre dans l’avion pour le Népal, ou plus précisément dans le premier avion, celui qui m’emmenait à Mumbai. J’ai donc eu un contact direct avec les hôtesses en saris, le curry dans le plateau repas et les consignes de sécurité en hindi. Une plongée immédiate dans la culture indienne !
   
   C’est aussi un livre qui m’a permis de ne pas m’endormir pendant les quatre heures d’escale à Chennai où il était 2h du matin pour mon horloge interne.
   
   Je l’ai poursuivi de Katmandou à Bodnath, en passant par toute la vallée et j’ai en tête des séances de lecture à la fenêtre en regardant l’orage qui se répercutait dans la montagne ou sur la terrasse à l’ombre du balcon à l’heure de la sieste, après la visite de nombreux temples tibétains.
   
   La situation était donc favorable, mais en plus, le livre était très très bon !
   
   Akhila est vieille fille. Elle vit avec sa sœur et les enfants de celle-ci dans un petit appartement de fonction, dans la baie du Bengale. Chaque jour, elle va travailler, et chaque jour, elle supporte sa vie. Jusqu’au jour où elle décide de partir.
   
   Elle prend alors un billet de train et prépare sa valise, puis elle se rend à la gare où elle s’apprête à passer la nuit avec 5 autres femmes dans le compartiment pour dames du train pour Kanyakumari.
   
   En montant dans le train, elle fait d’abord la connaissance de Janaki, une femme âgée qui voyage avec son mari, mais qui n’a pu avoir de billet ailleurs.
   
   Elle rencontre ensuite Prabha Devi, une élégante indienne entre deux ages de la bonne société, puis la jolie Margaret qui est professeur.
   
   La 5e occupante du compartiment s’efface pour monter sur sa couchette et ne repartira qu’à la fin du trajet, tandis que la 6e, une toute jeune fille, montera en cours de route.
   
   Lorsque le train part, ces femmes si différentes essaient de s’installer tant bien que mal, et la conversation s’engage à la suite d’une question exprimée par Akhila.
   
   Cette ambiance est propice aux confidences et elle se demande si la vie en couple est indispensable, et si une femme peut vivre seule.
   
   Au fil des chapitres, chacune de ces femmes raconte tour à tour son histoire. Durant une nuit, elles vont se croiser, se livrer, dire les choses qu’elles n’ont jamais dites à personne.
   
   Chaque chapitre porte le nom de celle qui raconte sa vie. L’une ne supporte plus son mari mais a trouvé un moyen de lui faire payer les souffrances endurées. L’autre a choisi de prendre sa vie en main après 20 ans de soumission à son mari et ses enfants. Une troisième explique comment elle s’est accommodée de sa vie d’épouse soumise.
   
   Ces vies sont toutes singulières tout en parlant de toutes les femmes. Elles ne sont pas représentatives, ce ne sont pas des modèles, mais elles portent une part d’universalité qui fait réfléchir, qui interpelle le lecteur et surtout la lectrice.
   
   Je me suis interrogée, j’ai été interpellée par ces histoires. Certes, la société indienne n’est pas la notre, et il est plus facile de vivre seule ici que là bas et pourtant, certaines choses ne changent pas.
   
   Quand on a une trentaine d’année et qu’on vit avec un homme sans enfant, le mariage et la maternité reviennent souvent dans les conversations, notamment dans la famille. Et les femmes seules sont vues avec une certaine pitié, parfois, tout comme les hommes seuls d’ailleurs.
   
   Il me semble que ce sont là des sujets bien présents dans les sociétés occidentales comme dans la société indienne traditionnelle.
   
   Anita Nair détourne ainsi avec ingéniosité un procédé assez classique de la littérature, pour parler d’un sujet universel. La vie des femmes en Inde n’est pas toujours simple, mais où l’est-elle, finalement ?
   
   L’idée d’utiliser le compartiment pour dames comme huis clos est à la fois originale et déjà problématique. A priori, l’idée de réserver un wagon pour les femmes est tentante. Pas de messieurs désagréables, pas de gestes ou de regards déplacés, un environnement sécurisant. Pourtant, cette idée me semble stigmatisante. Elle peut donner lieu à beaucoup d’autres compartiments, pour les intouchables, les blonds, les bruns, les petits, les grands… Ces compartiments ont heureusement été supprimés aujourd’hui.
   
   Comme j’ai aimé, j’ai tendance à penser que c’est un livre qui plaira à tout le monde. Donc, si vous cherchez un bon livre, dépaysant et plaisant sans négliger la réflexion, n’hésitez pas.

critique par Estelle Calim




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Les Neuf Visages du cœur - Anita Nair

Une vie pour le kathakali
Note :

   Titre original : Mistress, 2005
   
   Une histoire d'amour ? Oui, mais il serait trop simple de ne retenir que l'idylle de quelques mois entre la belle Radha et Chris, qui se présente comme un écrivain anglais qui lui joue du violoncelle ! A travers les confessions de Koman, l'oncle de Radha, la romancière du Kerala nous offre à la fois une saga familiale marquée par le thème de la paternité, et une plongée dans la culture du sud du Deccan, là on l'on parle malayalam, sous couvert des confessions autobiographiques d'un artiste du kathakali, la danse traditionnelle. Le choix du titre français, "les neuf visages du cœur", se réfère aux navarasas, les neuf émotions que Koman doit maîtriser comme tout bon veshakaaran, à la fois danseur et acteur maquillé d'un art difficile et austère mimant des scènes du Mahabharata et d'autres récits légendaires de l'hindouisme. Cet art et cet artiste ont attiré le bel Anglais, locataire du bungalow n°12 à la résidence du Bord de la Nila. Cette auberge de luxe, propriété de Shyam, l'époux de Radha, accueille de riches touristes en quête de spécialités gastronomiques et de massages ayurvédiques.
   
   Au-delà du roman psychologique et de la romance autour d'un adultère, ce livre ambitieux impose la structure d'un formalisme puissant fondé sur une construction élaborée et répétitive : chacun des neuf chapitres se place sous le signe d'un rasa : Sringaram (le désir), Hasyam (la joie), Karunam (le chagrin), Raudram (la colère), Viram (le courage), Bhayanakam (la peur), Bibhatsam (le dégoût), Adbhutam (l'émerveillement) et Shantam (la sérénité). Comme dans un cours de théâtre corporel, chaque début de chapitre explique comment l'acteur doit exprimer le rasa ; par exemple pour Raudram : "Commencez par les yeux. Ecarquillez-les au maximum, jusqu'au moment où vous êtes obligé de pencher la tête en arrière, de gonfler les narines, de serrer la bouche et de contracter les mâchoires. Inspirez normalement mais essayez d'expirer par les yeux. Avec intensité et vigueur. Vos joues vont finir par se doter d'une mobilité propre." S'y ajoute une comparaison tirée de la nature, généralement en rapport avec un oiseau ; ainsi dans le cas de Bibhatsam : "Est-ce la répulsion que l'on ressent à la vue d'un khoti kazhukan ? De son crâne chauve en forme d'obus et de sa tête galeuse, de son cou fripé et de sa bedaine. Lequel d'entre nous n'est pas rebuté à la vue d'un vautour ?" En passant, on notera comment la difficulté due à l'emploi d'un terme en malayalam est compensée par une tournure qui l'explique. Chaque chapitre se présente ensuite comme le point de vue successif des membres du trio Radha, Shyam, Koman. Enfin une bonne moitié de chaque chapitre consiste en évocation autobiographique et datée de la vie de Koman et d'abord de son père Sethu, pour camper les origines de la famille au sens large ; il est censé s'agir des cassettes enregistrées par Chris, la dernière l'étant par Koman lui-même après le départ de Chris. La même situation d'énonciation se répète de chapitre en chapitre.
   
   La saga familiale se focalise d'abord sur la figure de Sethu le fondateur avant de s'épanouir avec celle de Koman l'artiste et de Radha la nièce mal mariée. A quatorze ans, Sethu (diminutif de Sethumadhavan) s'est enfui de chez lui et a vécu plusieurs années en protégé du docteur Samuel, un chrétien de Colombo. Il ne sait rien de son père sinon qu'il venait du Malabar. Dans un village où vivent des descendants d'immigrés arabes, il rencontre une jeune fille, Saadiya, bientôt rejetée par sa famille : ainsi naquit Koman. Saadiya s'étant suicidée à la suite d'un différend portant sur la religion, l'enfant est confié à une proche du docteur Samuel tandis que Koman entre au service d'un homme d'affaires. Vite enrichi, notamment par la spéculation sur le riz et le sucre, Sethu retourne s'établir dans sa région d'origine au Kerala, à Shoranur, et y épouse Devayani : ainsi naissent Mani et Babu, et quelques années plus tard, alors qu'ils ont déjà cinq et sept ans, Koman les rejoint enfin à la surprise de Devayani qui ignorait jusque-là ce pan de la vie passée de son mari. Devenu danseur, et rencontrant le succès, Koman reste célibataire alors que Babu se marie et a une fille, Radha. Ce mariage s'est fait bizarrement et Radha devenue adulte — environ trente ans dans le présent du récit — conserve des doutes sur ses origines. Les deux amants, Radha et Chris, sont d'ailleurs l'un et l'autre en train de se poser des questions sur l'identité exacte de leur père ; pour Radha, est-ce Mani ou Babu ; pour Chris n'est-ce pas Koman avec qui sa mère a vécu au Kerala puis à Londres en 1970-71 ?
   
   Il y a bien longtemps, la mère de Sethu avait fait un sambhandham, un mariage temporaire et Sethu en fut le fruit. Déjà la tradition s'en perdait peu à peu dans le sud de l'Inde. Cet usage correspond à un reste de société matriarcale. "Quant aux femmes, assises sur les marches descendant vers l'étang à l'heure du bain, elles discutaient de leurs sambhandhams comme elles auraient parlé de leurs bracelets de verre." Une Inde disparue... La société indienne d'aujourd'hui est réputée pour célébrer de coûteux mariages et dans cette fiction d'Anita Nair, il est certes question de mariages, mais sans qu'ils n'entraînent des fêtes gigantesques à la manière d'un film de Bollywood — bien au contraire. Le mariage de Sethu avec Devayani est simplement décrit par l'allure du fiancé:
    "Il arriva au mariage vêtu d'une jubbah de soie blanc cassé et d'un double mundu à la bordure dorée en zari. Il portait autour du cou une chaîne en or et aux doigts deux bagues en or. Sa voiture ouvrait la route, suivie d'un cortège d'hommes à pied, munis de lampes à pétrole. Il faisait nuit lorsqu'ils arrivèrent à l'orée du village. La voiture s'arrêta et les porteurs de lanternes passèrent en tête de la procession. Tout le village vint admirer le marié. Vous avez vu ça ? murmuraient les villageois qui n'avaient jamais vu pareille sophistication."

    Quant au mariage de Babu, on en connaît juste la version qu'en rapporte Shyam à Radha :
   "Ta mère, ma tante, devait épouser l'aîné des frères mais il a disparu trois jours avant le mariage. C'est ton père qu'elle a épousé"
.
   Le seul mariage vraiment réussi de toute l'histoire est celui de Sethu et Devayani : Anita Nair présente des liaisons écourtées ou qui tournent mal. La fracture entre religions fit capoter le couple formé par Sethu et Saadiya. Trente ans plus tard, à Londres, Koman s'ennuiera tant de ne pas pouvoir interpréter le kathakali qu'il rompra avec Angela et reviendra à sa maison de Shoranur au bord de la rivière. Peu après, Lalitha préfère conserver sa liberté que de l'épouser — et de toute façon épouser une ex-prostituée aurait provoqué la colère du reste de la famille — et finalement le “mariage” de Koman avec Maya, par ailleurs déjà mariée, aura été une parodie, une participation à la fête collective où l'on s'échange des guirlandes dans un temple. Quant au couple de Shyam et Radha, il reste bancal par différence de milieu social et d'éducation — Radha a fait de brillantes études de lettres tandis que son mari n'a eu qu'une formation en gestion — et leurs goûts sont très différents. Radha se moque d'un mari qui aime regarder Alerte à Malibu ; surtout, c'est un couple sans enfant car Shyam est stérile.
   
   Les amours et les aventures des uns et des autres sont donc loin de se fondre dans un classique roman à l'eau de rose. Elles passent par une vaste gamme d'émotions, par les divers navarasas avant d'atteindre la sérénité. En plus du romanesque, l'œuvre d'Anita Nair fourmille d'une multitude de remarques intéressantes sur l'histoire, la société, la religion, la mythologie de son pays. En contrepartie, elle exige un lecteur ou une lectrice capables d'efforts soutenus. Ce n'est ni du Delly ni du Sagan.
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critique par Mapero




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Kathakali, au cœur du Kerala
Note :

   Anita Nair vit au Kerala. Un Etat singulier à l’extrême sud-est de l’Inde, l’Etat du Kathakali. Kathakali, un art qui tient du théâtre, de la danse, du mime, qui nécessite énormément d’informations préalables pour pouvoir être apprécié à sa juste valeur.
   
   Anita Nair utilise les neuf sentiments ("navarasams") qu’un acteur de Kathakali doit être capable de faire ressentir par ses mimiques faciales, ses postures, d’une manière extrêmement codifiée et rigide - qui peut donner, justement pour les incultes en la matière que nous sommes, un aspect ridicule et pathétique – pour amener les différents chapitres de son histoire, une histoire d’amour impossible (?) entre une Keralaise, Radha, et un Anglais, Chris, venu "étudier" l’art du Kathakali auprès d’un maître acteur, Koman, l’oncle de Radha. Oui, c’est cela l’histoire. Mais plus encore c’est l’histoire du choc civilisationnel entre l’Occident et l’Inde, incarnés tous deux par Radha et Chris.
   Et quels sont ces "navarasams" me direz-vous ? Oh, rien que d’essentiel en matière de sentiments humains :
   Sringaram (l’amour)
   Hasyam (le ridicule)
   Karunam (la pitié)
   Raudram (la colère)
   Viram (la bravoure)
   Bhayanakam (la crainte)
   Bibhatsam (le dégoût)
   Adbhutam (l’émerveillement)
   Shantam (la paix)
   Et chacune de ces expressions ouvre un chapitre de ces "neuf visages du cœur".
   
   C’est parfaitement monté, écrit, et nous assistons, sur l’intervalle de quelques semaines à la naissance et la montée de la passion entre Radha et Chris puis l’échec de cette passion, un échec qui fait écho à ce qu’a pu connaître jeune, l’oncle, Koman, et qui nous est raconté en contrepoint.
   
   Une manière élégante de nous faire rentrer dans l’univers mystérieux du Kathakali et de nous faire toucher du doigt la difficulté de l’amour entre deux êtres de civilisations si différentes.
   Sans compter qu’Anita Nair parvient également à nous glisser ses considérations sur les différences, sociétales cette fois-ci, entre ceux qui ont surfé sur la montée en puissance de l’économie indienne, devenant de riches parvenus, et les Indiens qu’on qualifiera de "la vieille école". Ça, c’est la partie entre Radha et Shyam, le mari de Radha. Ce thème a également été abordé par Anita Nair dans "Quand viennent les cyclones".

critique par Tistou




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Quand viennent les cyclones - Anita Nair

Climatologie, amour, violences...
Note :

   Titre original : Lessons in Forgetting, 2010
   
   La lecture de "Quand viennent les cyclones" m’a irrésistiblement évoqué des lectures de Danielle Steel, ou Françoise Bourdin : une histoire d’amour au départ improbable, une "end" potentiellement "happy"... Un air de famille quoi.
   Sauf que... il y a plus, il y autre chose. Le fait que notre histoire se déroule en Inde, dans un contexte indien qui nous est forcément moins familier ? Peut-être...
   
   Mira (Meera) n’est pas n’importe qui. Ecrivain de livres de cuisine (indienne ! miam !!) à succès, la quarantaine et mariée à Giri, cadre dirigeant d’une grosse entreprise, on peut dire qu’à l’aune du citoyen lambda indien ça roule pour elle. Sauf que, dès le départ du roman tout se gâte puisque Giri l’abandonne sauvagement lors d’une réception sans information préalable particulière. Elle se retrouve à devoir se débrouiller seule avec Nikhil, son fils de treize ans, Saro, sa mère et Lily, sa grand-mère. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive, ne l’accepte pas surtout, évidemment. La vieille maison prestigieuse mais délabrée qui avait attiré Giri s’avère d’un entretien coûteux et délicat et son statut de femme délaissée se conjugue à celui d’écrivain qui a perdu sa confiance et sa capacité à être publiée. L’avenir n’apparaît pas précisément dégagé.
   
   Parallèlement le Pr. Krishnamurty, docteur en climatologie, indien, mais vivant et travaillant aux USA, est revenu en Inde pour tenter de gérer une situation dramatique. Il tente de ramener à une vie normale Smriti, sa fille de 19 ans qui est revenue en Inde quelque temps auparavant, un retour militant à la mère patrie en quelque sorte, bien qu’elle soit totalement occidentalisée et qui a subi une agression sauvage qui l’a plongée dans un état catatonique. Sa femme l’a abandonné et est aux USA, il est livré à lui-même avec une fille quasi à l’état de légume sans trop savoir ce qui va bien pouvoir se passer.
   
   Il se trouve que ces deux-là vont se croiser une première fois à cette réception où Giri avait subitement quitté Mira, puis se trouver lorsque Mira, en désespoir de fonds et en quête de travail, répond à une offre d’emploi de secrétariat... émise par Krishnamurty.
   
   Au-delà de l’histoire, relativement prévisible à partir de là, on trouve un intérêt particulier du fait que tout ceci se déroule en Inde, où le statut des femmes est peu favorable, même pour une femme parvenue à une situation enviable. Enviable mais fragile parce que largement dépendante de son mari. C’est ce qui permet de distinguer Anita Nair de la Danielle Steel ou de la Françoise Bourdin précédemment citées.
   
   "Quand viennent les cyclones" se lit en tout cas d’une traite. C’est juste que, lorsqu’on a tourné la dernière page, on se demande longtemps si ce qu’on a lu était une banale histoire de rencontre entre deux êtres ou davantage. Je ne suis pas sûr d’avoir tranché...
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critique par Tistou




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Tourbillons dans les familles
Note :

   Ce roman publié en 2010 traite à la fois du couple et des relations parents-enfants dans la société indienne d'aujourd'hui, plus spécialement dans la nouvelle bourgeoisie éduquée de “l'Inde qui brille” pour reprendre l'expression d'un récent Premier ministre. Il traite aussi — comme on s'en aperçoit dans un second temps — des violences faites aux femmes et de l'élimination des petites filles surtout depuis que l'échographie y est détournée pour connaître le sexe du bébé à naître, et si c'est une fille, pousser à l'avortement.
   
   C'est par Mîra que le roman s'amorce, la quarantaine, mariée, deux enfants. Giri son époux l'abandonne discrètement alors qu'ils étaient invités à une réception mondaine. Nous sommes à Bangalore, dans le sud de l'Inde. Giri est parti vivre avec une femme plus jeune. Mîra, qui vit dans sa chère et immense maison mauve en compagnie de sa mère et de sa grand-mère ancienne actrice, n'a rien vu venir, trop occupée qu'elle était dans son conformisme de femme de cadre cantonnée dans les mondanités. L'autre personnage-clé est le professeur Krishnamurty, — alias Jak — un spécialiste des cyclones (d'où le titre français). Il a vécu et enseigné aux Etats-Unis ; sa femme a divorcé et leur fille Smriti est retournée en Inde militer dans une ONG en faveur des femmes. Mais Smriti a eu un “accident” et Jak est rentré en Inde précipitamment pour s'occuper de sa fille. Il a rencontré Mîra à cette fameuse réception... Elle devient bientôt son assistante.
   
   Quelle est la réaction des enfants quand les parents se séparent et que l'adulte avec qui ils vivent envisage de trouver un autre compagnon, une autre compagne. La réflexion est menée à partir des enfants de Mîra et de Krishnamurty. Ils commencent par ne pas accepter. Par exemple Smriti, avant de repartir en Inde, provoque la rupture entre son père et une femme superficielle dont elle gâche les vacances vénitiennes. Avec le temps — mais dans ce roman les indices temporels sont fugaces — le fils puis la fille de Mîra vont accepter que leur mère ait une liaison avec le professeur, et accepter d'oublier leur père (une des explications du titre anglais). Pour faire bonne mesure, Anita Nair nous explique aussi le passé de la tante âgée qui vit avec le professeur et l'aide à s'occuper de sa fille malade : elle a plaqué son mari figé dans la tradition et qui n'acceptait pas qu'elle coupe ses cheveux. Quant à Mîra, les exemples de sa mère et de sa grand-mère qui ne se sont pas remariées servent d'abord à lui faire rejeter l'idée-même de connaître un autre homme, avant que sa grand-mère, prête à retourner devant les caméras, ne la pousse à rechercher un compagnon.
   
   Ce qui est arrivé à Smriti constitue le nœud du roman. Longtemps on sait seulement qu'elle a été violemment agressée sur une plage et qu'elle se trouve désormais dans un état quasi-comateux, troublé de hurlements. Le prétendu accident de Smriti va s'expliquer peu à peu, son père retrouvant trace des jeunes gens avec qui elle séjournait sur la côte du Tamil Nadu. Son combat en faveur des bébés-filles, pour empêcher les fœticides, s'est retourné contre elle. Les autorités n'ont pas reconnu la responsabilité d'un notable local et des brutes qui l'ont violée préférant conclure à un accident suscité par l'attitude "désinhibée" d'une fille élevée en Occident. Dans une fin ouverte, Jak confiera à Mîra : "Je dois finir ce que Smriti a commencé".
   
   L'intrigue est telle qu'on flirte avec le roman à l'eau de rose à plusieurs reprises, par exemple quand on découvre que Mîra a une aventure avec un jeune acteur ; il n'est autre que l'ex-petit ami qui a accompagné Smriti à la plage avant qu'elle n'aille rejoindre à Madurai une troupe de théâtre pour un spectacle militant. En fait Mîra et Jak sont attirés l'un par l'autre en un tourbillon comparable au cyclone qu'il passe pour prévoir mieux que quiconque ! Par ailleurs, contrairement à l'écriture rigoureuse et à la belle tenue des "Neuf Visages du cœur", j'ai ressenti avec ce roman quelque lassitude devant les facilités et l'émiettement de la narration. Les bons sentiments ne font pas nécessairement de la bonne littérature.

critique par Mapero




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L’inconnue de Bangalore - Anita Nair

Premier polar
Note :

   Titre original : Cut Like Wound, 2012)
   
   Ce roman de littérature ‘noire’ est mieux écrit que la plupart des titres du genre mais ne parvient pas à atteindre son but : évoquer le côté sombre de Bangalore
   
   Le livre commence par l'assassinat d’un prostitué masculin dans Shivajinagar. D’autres meurtres suivent et nous faisons la rencontre du protagoniste, l’inspecteur Borei Gowda, le seul à voir un lien dans les tueries. Gowda est décrit comme un flic physiquement inapte, avec des cheveux gris et une bedaine, mais il a un tatouage de motard sur son bras, insinuant un passé rebelle.
   
   Bien qu’un inspecteur perspicace, son attitude et son mépris pour ses supérieurs le contraignent au bas de l'échelle. En une quarantaine d'années, après une carrière presque stagnante, ses seuls intérêts sont le rhum et sa moto. La série de meurtres ravive l'intérêt de Gowda dans le travail d'enquête et une affaire extra-conjugale lui redonne la vitalité.
   
   Nair nous raconte la vie de Gowda, expliquant en détail sa relation avec ses parents, sa femme et son fils, sa vie au collège, son choix de carrière, sa vie amoureuse et la corruption dans le département de police. Un travail de recherche sur le système policier bien fait. Nair s’est clairement familiarisée avec les procédures policières et évoque admirablement la frustration d'un individu pris dans un système corrompu.
   
   Ce n’est seulement qu’après cent pages que l'enquête commence réellement. Le problème est qu’à ce moment, la trame s’essouffle. L'histoire ralentit, comme pour s’adapter au rythme de l'enquête. Nair se fait prendre au jeu et s’embourbe dans les préjugés de la police de Bangalore: tous les Nigériens sont revendeurs de drogues et les transgenres sont des criminels latents. Il y’a aussi des références à certains crimes sensationnalistes rapportés dans les médias au cours des dernières années.
   
   Le portrait attendu de la ville de Bangalore n’est pas assez pénétrant. Le livre reste donc un polar conventionnel avec les ingrédients habituels : un bon flic dans un mauvais système, un assistant fidèle, un homme politique criminel, une chasse à l’homme, un combat, et une amie infirmière qui soigne le héros à l'hôpital. Malheureusement, ce thriller échoue à livrer l’ingrédient principal : le suspense. En fait, à mi-chemin, il est possible de prédire qui est le meurtrier.
   
   Pour une écrivain du calibre de Nair, ce roman ne rend pas honneur à son talent. Visiblement, elle ne possède pas encore les outils pour écrire des romans policiers. D’autres vont suivre et espérons qu’elle pourra s’améliorer. À moins que cela ne soit qu’un aparté commercial ?
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critique par Benjamin Aaro




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Polar en Inde, ça nous change !
Note :

   La première nuit du Ramadan à Bangalore, un jeune prostitué est agressé et brûlé vif. Puis, un autre meurtre suit, la victime est un homme étranglé et égorgé par un fil garni de petits morceaux de verre, comme la première victime. L'inspecteur Borei Gowda se voit confier l'enquête. Gowda est un flic qui approche de la cinquantaine, brimé dans ses avancements à cause de son mauvais caractère, de sa manie de suivre son instinct plutôt que les procédures. Un jeune homme, l'inspecteur-adjoint Santosh est affecté dans son service.
   
   Petites précisions géographiques avant d'entamer mon billet : Bangalore est une ville du sud de l'Inde, d'environ 8.5 millions d'habitants, capitale de l'État du Karnataka, considérée comme la Silicon Valley indienne (source : Wikipédia et l'éditeur).
   
   Revenons maintenant au roman d'Anita Nair qui m'a fort agréablement surpris. J'avoue, à ma grande honte (ouh, ouh, ouh), avoir une idée dépassée de l'Inde, des habitants réservés, un rien compassés, des us et coutumes très ancrés. Il me faut dire également que ce n'est pas un pays pour lequel j'ai un intérêt particulier et que je ne suis jamais allé chercher d'information sur la vie moderne indienne. Tous mes préjugés volent en éclat et c'est tant mieux. Ce polar met en scène à la fois des coutumes et des scènes ou des mœurs beaucoup plus modernes : il y est beaucoup question de sexualité, de trans-sexualité, des rapports qu'entretiennent entre eux les gens d'une grande ville, de la corruption, des accointances entre politiques et chefs de la police, de prostitué(e)s, de sans-papiers, de faux-monnayeurs, d'eunuques et de travestis. L'auteure réussit le tour de force de donner beaucoup de modernisme tout en gardant les traditions de son pays très présentes. Son personnage principal Borei Gowda n'est pas un mec éminemment sympathique, ni antipathique d'ailleurs, il est mal embouché, bourru, néanmoins, il a des côtés touchants et attachants, mais s'emporte très vite, ne supporte pas beaucoup les autres :
   "Gajendra pâlit. C'était toujours comme ça quand la tendance de Gowda à la méchanceté remontait à la surface. Il parlait sur un ton suave qui, au lieu de désamorcer la violence intérieure, l'amplifiait. Le brigadier éprouvait une grande sympathie pour Santosh. On avait vu des hommes plus endurcis retenir leur souffle quand Gowda optait pour la douceur." (p.39)
   

   Il a des raisons pour être comme cela, c'est un excellent flic, doté d'un sixième sens, mais qui se heurte à la hiérarchie souvent plus occupée à s'occuper d'elle-même que des meurtres commis dans les rues, fussent-ils perpétrés par un tueur en série : "Il se passe beaucoup de choses dans votre juridiction. Des Africains en ont fait leur quartier général. Certains sont impliqués dans un trafic de drogue. Occupez-vous de ça. Il y a aussi un consortium de propriétaires de carrières en quête de bons filons qui voudrait qu'on regarde ailleurs. Mettez-y bon ordre. Ça nous fera le plus grand bien, à vous comme à moi. Laissez ces absurdités de tueur en série à la Criminelle." (p.217)
   

   D'aucuns pourront dire qu'il n'y a là rien de nouveau. Certes, je ne crois pas qu'Anita Nair veuille révolutionner le roman policier, mais elle y ajoute un contexte géographique, politique assez différent de ce que je peux lire habituellement. Ça suffit pour me plaire, surtout si dès lors qu'on tente de comprendre qui peut être le ou la coupable, on patauge un peu, A. Nair nous embrouillant avec des termes indiens tels "Anna" (=frère aîné), "Akka" (=sœur aînée)", certes expliqués en un bienvenu glossaire de fin de volume, mais qui, s'ils peuvent désigner une personne particulière -celle que l'on pense être un coupable parfait- sont aussi des termes génériques qui peuvent s'adresser à plusieurs personnes -donc d'autant plus de suspects.
   
   Voilà donc pour ce polar indien qui devrait plaire à un grand nombre de lecteurs, peut-être pas aux plus exigeants des amateurs de romans policiers qui en verront les ficelles, sauf s'ils se laissent prendre par l'ambiance mi-moderne mi-traditionnelle qu'a su créer Anita Nair.

critique par Yv




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