Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de juin & juillet 2015
Kôbô Abé

   Cela faisait longtemps que nos voyages dans un fauteuil ne nous avaient pas conduits en Asie. La nostalgie s'en faisait sentir, et c'est pourquoi nous avons fait d' Abé Kōbō notre auteur du mois. Voyez avec quel résultat :
   
   Tous nos "auteurs du mois" par ordre alphabétique:
   
   
Abé Kôbô - juin & juillet 2015
   Âge d 'or de la Science Fiction - août & septembre 2010
   Andric Ivo - juin & juillet 2013
   Antunes Lobo António - février & mars 2010
   Austen Jane - octobre & novembre 2006
   Auster Paul - novembre 2005
   Axionov Vassili - août & septembre 2009
   Aymé Marcel - décembre 2009 & janvier 2010
   Banks Russell - décembre 2005
   Bernhard Thomas- octobre & novembre 2010
   Bissoondath Neil - décembre 2014 & janvier 2015
   Bouvier Nicolas - février 2006
   Brink André - juin & juillet 2008
   Charyn Jerome- décembre 2013 & janvier 2014
   Cohen Albert- juin & juillet 2006
   Cortázar Julio - avril & mai 2014
   DeLillo Don - février & mars 2011
   Dib Mohammed - avril & mai 2010
   Djebar Assia - avril & mai 2013
   Doctorow Edgar Laurence - décembre 2011 & janvier 2012
   Dos Passos John - octobre & novembre 2014
   Duras Marguerite - février & mars 2007
   Durrell Lawrence - avril & mai 2012
   Farah Nuruddin février & mars 2012
   Ford Richard - février & mars 2009
   Fuentes Carlos - avril & mai 2009
   Gary Romain- janvier 2006
   Golding William - juin & juillet 2014
   Grass Günter - décembre 2008 & janvier 2009
   Greene Graham - août & septembre 2012
   Harrison Jim - avril & mai 2006
   Hrabal Bohumil - octobre & novembre 2012
   Irving John - août & septembre 2007
   Ishiguro Kazuo - décembre 2006 & janvier 2007
   Kadaré Ismaïl - octobre & novembre 2008
   Kemal Yachar - avril & mai 2011
   Ȏé Kenzaburō - juin & juillet 2012
   Laclavetine Jean-Marie - octobre & novembre 2011
   Lao She - février & mars 2008
   Le Clézio Jean-Marie Gustave - mars 2006
   Leduc Violette - juin & juillet 2014
   Lessing Doris - décembre 2007 & janvier 2008
   Maalouf Amin - septembre 2005
   Mahfouz Naguib - avril & mai 2008
   Marsé Juan - août & septembre 2013
   McBain Ed - août 2005
   Murakami Haruki - octobre 2005
   Nabokov Vladimir - avril & mai 2007
   Naipaul Vidiadhar Surajprasad - juin & juillet 2010
   Nair Anita- août & septembre 2015
   Ȏé Kenzaburō - juin & juillet 2012
   Oz Amos - août & septembre 2008
   Ravey Yves - février & mars 2015
   Roth Philip - août & septembre 2006
   Rushdie Salman - juin & juillet 2009
   Sebald W. G. - juin & juillet 2011
   Shalev Meir - août & septembre 2013
   Szabó Magda - août & septembre 2011
   Taïa Abdellah - avril & mai 2015
   Tournier Michel - février & mars 2013
   Valdés Zoé - octobre & novembre 2009
   Vargas Llosa Mario - juin & juillet 2007
   Vidal Gore - décembre 2012 & janvier 2013
   Vila-Matas Enrique - décembre 2010 & janvier 2011
   Volodine Antoine - février & mars 2014
   Yourcenar Marguerite - octobre & novembre 2007
   
   
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Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2015
   
   Kōbō Abé (安部 公房) est un écrivain japonais né le 7 mars 1924 à Tokyo.
   
   Il est fils de médecin et passe son enfance en Mandchourie. Il fera lui-même des études de médecine qu'il ne mènera pas à terme et les figures médicales peuplent ses romans.
   
   A partir de 1945, il fut un militant communiste actif, soucieux de promouvoir la littérature dans les milieux ouvriers. Mais il fut exclu du parti en 1962, ses doutes quant aux bienfaits d'une société omnipotente s'accordant peu à la ligne du parti.
   
   Les thèmes récurrents de ses œuvres sont les relations complexes entre individu et société, apparence et réalité, image sociale et intégrité personnelle.
   
   Le sexe est toujours présent, sous des aspects crus, non conventionnels et non sereins.
   
   Ses personnages n'ont pas de famille, n'attendent pratiquement rien d'autrui et ne fréquentent que peu de personnes volontairement, en des relations généralement sexuelles. Les autres relations, réduites au maximum, sont strictement obligatoires (travail, voisinage etc.)
   
   Abé Kōbō meurt à Tokyo d'une crise cardiaque en 1993.

Bibliographie ici présente

  La femme des sables
  Le Plan déchiqueté
  Les Murs
  Mort anonyme
  La Face d'un autre
  Les Amis
  L'Homme-boîte
  Rendez-vous secret
  L'Arche en toc
  Cahier kangourou
 

La femme des sables - Kôbô Abé

Prisonnier des sables
Note :

    Prix du Yomiuri au Japon, Prix du Meilleur livre étranger 1967 en France.
   
   A été adapté au cinéma par Hiroshi Teshigahara
   
   Titre original: Suna no onna, 砂の女 (1962)

   
   Un instituteur passionné d'entomologie part à la recherche d'une nouvelle espèce d'insectes des sables. Sa quête le mène dans un petit village isolé perdu dans les dunes. Là, il est hébergé pour la nuit par une jeune veuve dont la maison, située au fond d'un trou, est dominée par une falaise de sable. Le lendemain matin, l'homme découvre que l'échelle de corde qui permet de sortir du trou a disparu, et il se retrouve prisonnier avec la femme. D'où cette question lancinante qui sert de fil conducteur au roman : l'homme parviendra-t-il à s'évader de sa prison de sable et à renouer avec son ancienne vie ?
   
   “La femme des sables” est considéré comme l'un des fleurons de la littérature japonaise contemporaine. Il a été couronné au Japon par le prix Akutagawa en 1962, et en France par le prix du meilleur livre étranger en 1967. Malgré sa réputation de chef-d'oeuvre, je dois reconnaître que la lecture de cet ouvrage m'a laissé une impression mitigée. J'ai eu le sentiment de lire un roman intense et puissant, d'une rare profondeur, et en même temps je ne suis jamais parvenue à rentrer complètement dans l'histoire.
   
   L'intrigue, kafkaïenne à souhait, a pourtant le mérite de l'originalité, puisqu'elle est centrée sur un élément, le sable, qui est véritablement le héros du récit. La vie des deux personnages principaux s'organise autour de lui : la femme qui vit dans son trou, passant chaque jour de sa vie à déblayer le sable qui menace sa maison, et l'instituteur effaré, qui ne comprend pas comment elle peut accepter cette existence routinière et laborieuse et qui cherche désespérément à fuir le village.
   
   L'ambiance créée par l'auteur dans “La femme des sables” est particulièrement remarquable : elle est pesante, angoissante, et on se sent parfois à la limite de la claustrophobie avec ce sable qui envahit tout, qui s'infiltre dans la moindre fissure, qu'il faut sans cesse repousser mais qui revient toujours, tel un adversaire invincible. Ce sable qui impose aux habitants du village une existence d'esclave, cet esclavage étant ironiquement la condition même de leur survie.
   
   Au final, l'instituteur découvrira que la liberté n'est pas forcément là où on le croit. “La femme des sables” est riche de symbolismes et peut s'interpréter de multiples façons, notamment comme une parabole de la condition humaine. Mais personnellement, je pense être passée à côté de la portée philosophique du livre et ne pas en avoir saisi toutes les subtilités faute de véritable intérêt.
   
   Avis partagé donc : ce roman étrange et d'une grande richesse tant stylistique que symbolique mérite le détour, mais je n'ai pas éprouvé de réel plaisir à le lire. Je pense toutefois le relire un jour, et peut-être alors en aurai-je une vision différente car j'ai l'impression de ne pas l'avoir apprécié à sa juste valeur.
    ↓

critique par Caroline




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Le sable mène à tout… à condition de savoir en sortir!
Note :

   Oeuvre très riche et déroutante. Créativité ; note max. Limite S.F. sans effets spéciaux. Chef d'oeuvre, je ne sais pas, mais le haut du panier, sûrement. C'est vrai que ça fait penser à «La Métamorphose» de Kafka, mais en plus insidieux. On ne finit pas monstrueux ..., mais peut être l'était-on déja avant?
   
   «Les cinq ou six premiers pas, tant bien que mal, il s’en alla comme il l’avait pensé. Mais, très vite, il sentit ses pieds s’enliser dans le sable, au point qu’il ne savait lui-même s’il avançait ou s’il reculait. Puis d’un coup, il s’enfonça jusqu’aux genoux, se vit incapable d’un seul mouvement. Pour pousser de l’avant, il se mit à quatre pattes, décidé, contre toute prudence, à foncer, à grimper quand même. Le sable, cuit de soleil, lui roussissait les paumes. De son corps entier la sueur jaillissait; et comme, aussitôt, le sable s’y attachait, il ne pouvait même plus tenir les yeux ouverts. Des crampes lui raidirent les muscles des jambes, qui se refusèrent à bouger.
   Il voulut marquer une pause, reprit son souffle. Il se dit qu’il avait dû déjà grimper pas mal. Il ouvrit avec peine ses yeux à demi fermés et constata qu’il n’était même pas monté de cinq mètres. En somme, de s’être débattu obstinément comme il venait de le faire, en quoi cela l’avait-il avancé, qu’y avait-il gagné?»

   
   Cauchemar possible, improbable histoire, notre héros, instituteur japonais, parti se promener en un coin perdu dans les dunes (de sable) est amené à se faire héberger ans une maison sise au fond d’un trou, dans le sable. Seule une jeune femme vit là. Mais le lendemain, plus d’échelle pour sortir du trou. Le sable au fond, le sable autour et juste la femme. Le reste est considérations générales sur différents aspects de la vie via le sable et toutes les contraintes qu’il engendre. C’est qu’il faut passer son temps à repousser le sable pour éviter l’ensablement définitif!
   
   «La femme des sables» m’a laissé l’impression curieuse de passer à côté de symboles, de paraboles. L’histoire est tellement extraordinaire qu’on est persuadé qu’il y a quelque chose derrière… quelque chose que je n’ai pas discerné pour ma part!
    ↓

critique par Tistou




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Le mythe de Sisyphe
Note :

   Trois parties plus deux textes «sommation publique» et «jugement»  sont des parodies de documents administratifs.
   Avec en exergue «Evasion sans punition, évasion sans joie».
   
   Comme dans «Le Plan déchiqueté», un homme disparaît. Mais ici nous vivons l’expérience du point de vue du disparu, non de celui de l’enquêteur.
   Niki Jumpei professeur est parti au bord de la mer pour une demi-journée avec un panier et un flacon de cyanure; il a choisi un endroit désertique au bord de mer pour y fouiner. Il espère trouver une nouvelle espèce d’insectes de la famille des cicindèles, catégorie qui ressemble à la mouche. On ne peut la débusquer que dans un lieu radicalement différent de ceux qui sont répertoriés.
   
   D’autre part le héros, que le narrateur appelle «l’homme » tout au long du roman, est fasciné par le sable «ce solide qui est un fluide de huit millimètres de diamètre»
   Le soir venu, il n’a rien trouvé.
   Un vieux pêcheur qu’il croise, l’informe qu’il a raté le car, et, comme Jumpei demande l’hospitalité pour la nuit, le pêcheur le fait descendre dans un de ces trous de sable immense à l’aide d’un échelle de corde.
   En bas vit une femme de son âge, trente ans, qui travaille la nuit à remplir des sacs de sable que des porteurs hissent dans des paniers jusqu’en haut de la falaise. Le jour, elle dort. Cette héroïne sera désignée sous le nom de «la femme»
   Son travail est destiné à éviter l’enlisement et elle recommence toujours le même comme les Danaïdes vidant le tonneau qui va s’emplir à nouveau. Révolté tout d’abord, l’homme (son nom ne sera signalé que sur les documents officiels mentionnant sa disparition), refuse le travail et met au point plusieurs manières de s’échapper .
   D'abord, il est tombé dans un piège, il ne disposait plus de l’échelle de corde lorsqu’il a voulu remonter.
   Toutes ces évasions échouent: l’une d’elle fort longue le conduisant presque à la lisière du village après qu’il ait escaladé la falaise à l’aide d’une échelle confectionnée avec sa chemise. Sa rébellion (refus du travail de transport du sable) a pour conséquence la disparition des vivres et de l’eau qu’on leur apporte chaque jour.
   
   I L’incipit, annonce la disparition définitive de l’homme ; ainsi que l’explication qui en est donnée par un de ses collègues: l’homme était parti se suicider sans même le savoir, il était schizophrène, il est anormal qu’il s’intéresse de si près aux insectes.
   Cette partie comprend également l’installation forcée de l’homme dans cette vie précaire à lutter contre l’ensevelissement, et son essai d’escalader la falaise en l’éboulant. Il reçoit un projectile (black-jack) sur la poitrine lancé d’en haut et s’évanouit.
    
   II Flic floc, floc floc; quel bruit, quel bruit? Le bruit du grelot!
   Floc floc, floc floc. Quelle voix, quelle voix? La voix du Diable!
    
   L’homme reste longtemps couché, feint d’être plus malade qu’il ne l’est. Ensuite, il refuse de travailler, ligote la femme, et on leur coupe les vivres. En fin de compte il doit se mettre à l’ouvrage et compose même une sorte d’ode au travail.
   
   III Ses plans d’évasion sont une activité intellectuelle et concrète qui n’a plus l’évasion pour but.
   
   A première vue, on pense au mythe de Sisyphe. Tous les jours refaire le même travail, aboli la nuit. Remplir les sacs de sable, et recommencer la nuit suivante, la même dose ayant glissé le jour. C’est la femme qui lui apprend à faire ce travail. Il finit par y trouver sa raison de vivre. Camus écrivait «Il faut imaginer Sisyphe heureux».
   C’est ce qui arrive progressivement.
   Mais n’y a t’il pas davantage dans cette fable?
   Lutter contre l’ensevelissement: retarder la mort l’enterrement vivant.
   
   Comme tous les grands romans celui-ci est une métaphore de la condition humaine et propose une façon de vivre le moins mal possible.
   L'influence de penseurs occidentaux tel que Camus est probable.
    ↓

critique par Jehanne




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Lectures multiples
Note :

    Un instituteur passionné d'entomologie parvient à un village proche de la mer où il espère trouver une espèce rare pour sa collection. Lorsque la nuit tombe, il demande à un villageois s'il est possible de rester dormir, le vieux l'emmène alors chez une jeune veuve qui vit seule. Au matin, il se rend compte qu'il lui est impossible de partir : la maison se trouve dans une sorte de cratère entouré de murs de sable impossible à escalader sans aide. Le sable envahissant inlassablement la maison, il faut s'en débarrasser chaque nuit sous peine d'être complètement enseveli. L'homme cherche à s'enfuir, élabore différentes stratégies pour tenter de reprendre sa liberté.
   
   " Là même d'où il était parti, là même l'homme retombait, dégringolant et roulant.
    Son épaule gauche rendit le même craquement qu'une paire de bâtonnets de bois blanc qu'on achève de séparer. Pourtant, il n'en ressentait nulle douleur. La blessure que le sable venait de lui infliger pour le punir de s'être accroché à lui, le sable même, on eût dit, la voulait panser et calmer : doucement, du pan de la falaise, du sable très fin se mit à couler, à murmure monotone... à couler, un moment... petite, toute petite blessure, au reste, sans importance en vérité. "(p.65)
   

   
   Voici un récit étrange sur le côté parfois absurde de la vie. Faire, refaire sans cesse des choses dont on ignore le sens, c'est un peu l'histoire de cet homme pris au piège dans une gigantesque prison de sable, incapable de comprendre pourquoi les villageois ne se révoltent pas, ne partent pas s'installer ailleurs : pour eux, comme ils disent, se débarrasser du sable nuit après nuit "à la main", c'est la solution la moins onéreuse pour la communauté. Tout simplement.
   
    J'ai bien aimé la manière dont l'auteur donne à son héros la force de réagir, de combattre son enfermement, puis celle de trouver une échappatoire. Il s'indigne, s'insurge, se résigne, se désespère, finit par s'attacher à sa geôlière, lui trouve un intérêt, au moins sexuel. Sans cesse, il rumine sur sa condition, puis la condition d'une vie en général, il compare, imagine des dialogues, cherche à trouver une explication la plus rationnelle possible alors qu'il est bien conscient que ce qu'il fait est absurde, et qu'il lui faut vivre avec cette impression et cette révélation. Son but ultime.
   
    Le style est complexe, les tournures de phrases parfois peu aisées, il faut alors relire une phrase, un paragraphe. Le rythme de certaines phrases est ralenti par certaines longueurs, placement de virgules, sans doute placées pour montrer la confusion dans laquelle se trouve le personnage principal. C'est un peu comme si le roman dans sa globalité pouvait être regardé sur plusieurs plans : au premier plan, le récit brut, l’homme prisonnier, mais le récit peut être vu et interprété dans un plan plus large : le village se trouverait alors être le monde lui même, envahi par le sable, témoin du temps qui passe bien sûr, et que chacun d'entre nous cherche à dominer. A moins que l'homme ayant pénétré dans le village de sable, ne soit le même que cet ouvrier victime d'un accident de chantier et enseveli dans un état critique. Entre la vie et la mort.
   
    La vie de certains pourrait alors être le rêve des autres. Ou leur cauchemar.

critique par Wictoria Wentworth




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Le Plan déchiqueté - Kôbô Abé

Qui trouvera celui qui cherche?
Note :

   A été adapté au cinéma par Hiroshi Teshigahara sous le titre "L'homme sans carte"
   
   Titre original: Moetsukita chizu, 燃えつきた地図 (1967)
   
   
Un détective d’une agence privée à Tokyo (jamais nommée) est chargé de retrouver un certain Nemuro, disparu depuis six mois, dont la fiche signalétique nous est fournie en exergue du roman: 34 ans, chef de division aux entreprises Dainen, vendeur.
   
   Le narrateur-détective s’aperçoit vite que la personnalité du disparu est difficile à déterminer à cause de sa famille. Nemuro Haru, toujours porteuse d’un discours sibyllin, affirme que le seul indice est une pochette d’allumettes venant d’un bar où l’on semble recruter des chauffeurs de taxis «au noir». Mais pourquoi Nemuro serait-il devenu chauffeur?
   
   Le détective rencontre aussi le supposé beau-frère de Nemuro, dont il va découvrir qu’il est proxénète; et fait sans doute travailler sa sœur.
   
   Un jeune homme de l’entreprise Dainen, Tashiro, que Nemuro devait voir avant de s’en aller définitivement, entraîne l’inspecteur sur des pistes fausses en avançant des théories et se rétractant ensuite. Perdu dans le labyrinthe des quartiers de Tokyo, le détective est amené à faire toutes sortes d’hypothèses qui n’aboutissent pas, à partir de la suspicion qu’on a tenté de se débarrasser de Nemuro qui aurait voulu empêcher sa femme de se prostituer.
   Le détective perd la mémoire à la suite d’un mauvais coup et vit des expériences éprouvantes…
   
   Le plan inutilisable de la ville (titre), c’est aussi la «carte» de la personnalité du disparu, remplie de quartiers, immeubles, parkings, bars, anecdotes, photos, … qui sont autant de signes mais pas de points de repère .Lorsque le détective devient amnésique, il est semblable à l’introuvable homme qu’il cherchait.
   
   Les relations entretenues avec les personnes interrogées sont autant de dialogues de sourds : elles répondent à une question par une autre, ou par une information invérifiable et qui n’a rien à voir avec ce qui est demandé. Le détective apprend bien quelque-chose sur les activités frauduleuses des gens qui entouraient Nemuro. L’enquête policière est d’ailleurs assez banale, même si entourée de mystère et de pérégrinations sans fin sur les lieux que le disparu est censé avoir hanté. Il s’agit bien d’un individu que l’on a fait disparaître d’une façon ou d’une autre parce qu’il était gênant.
   
   Toutefois, l’acharnement du détective qui se passionne pour une histoire inélucidable, d’où il ferait bien de se retirer, son goût particulier pour la fréquentation de gens qui lui paraissent détenir un secret, pour les lieux inquiétants, où l’on ne peut plus se repérer, font de l’enquête une quête.
   
   Ce n’est pas une quête d’identité: c’est au contraire lorsqu’il est sans recours, en pleine déréliction, que le narrateur semble avoir atteint un but qu’il ignorait rechercher. Est-ce une opération suicidaire? Une quête mystique? ….on peut faire différente lectures.

critique par Jehanne




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Les Murs - Kôbô Abé

Six nouvelles
Note :

   Titre original: Kabé, 壁 (1951)
   
   "Les murs" a obtenu en 1951 le prix Akutagawa, le plus grand prix littéraire japonais.
   
   Le recueil contient six récits publiés en 1951. Le premier "le Crime de monsieur S. Karma" avec ses 142 pages est une longue nouvelle ou un petit roman avec un grand nombre de personnages.
   
   L’homme en question se réveille ayant oublié son nom. Physiquement, il ressent au-dedans de lui un creux, se frappe la poitrine: il sonne creux à l’intérieur. C’est en arrivant à son bureau qu’il repère la plaque de bois pour son nom "S. Karma" (l’initiale n’est pas exactement "S" mais la lettre grecque sigma que mon clavier ne peut pas reproduire).
   
   Il voit également à sa place au bureau un sosie de lui, ou un double, qui dicte tranquillement un texte à la secrétaire Mlle Y... et son arrivée ne cause aucun trouble particulier aux employés : cette entrée en matière nous rappelle le Double de Dostoïevski ; sauf que M. Karma va tout de suite entrer en conflit avec son double, qu’il appelle "Carte-de-visite" car il ne reconnaît pas tout à fait en lui un être en chair et en os. Notre héros va ensuite consulter un médecin, pour tirer au clair son problème physiologique (se sentir vide) ; il apparaît que non seulement il est vide à l’intérieur, mais qu’il aspire tout ce qui passe à sa portée pour se remplir !
   
   Si le début semble s’inspirer quelque peu du Double, la suite va tourner au Procès de Kafka, car M. Karma est accusé de quelque chose, on ne saura pas très bien quoi, et un tribunal farfelu mais féroce et déterminé va se mettre en place pour juger son cas. Karma signifie "péché "en sanskrit lui reproche-t-on. Il me semble que ce mot renvoie plutôt au destin que chaque être doit endurer, rapport à ses actes dans une vie antérieure. Vouloir y échapper est une faute dans la logique des religions bouddhistes.
   
   Ajoutez à cela que Le pauvre M. Karma doit aussi affronter son père, ses vêtements, ses souliers, tous remontés contre lui et réclamant leur droit à une existence propre… plus on avance dans le récit plus le délire s’intensifie. La crise identitaire vécue par le héros est difficilement interprétable ; l’auteur s’est abreuvé à diverses sources littéraires et philosophiques et l’on s’y perd un peu. Les références au surréalisme notamment Dali, sont nombreuses, et la fantaisie débridée de ce mouvement littéraire se retrouve dans le texte. L’ambiance est aussi à l’humour noir, mais je n’ai pas eu envie de rire...
   
   Les autres récits, beaucoup plus courts sont du même genre. Dans le Cocon rouge, le personnage perd non seulement son nom mais sa forme et recherche sa maison : on suppose qu’il veut retourner à un état fœtal. l’Inondation met en scène une liquéfaction générale des êtres humains provoquant un déluge que même Noé ne peut gérer… La Craie magique montre un homme qui réussit à transformer ses dessins en objets réels mais vous vous en doutez cela finit mal… Le Tanuki de la tour de Babel, est une fiction et une réflexion sur le concept de métamorphose. Des digressions philosophiques, des jeux de mots (parfois intraduisibles), des rencontres bizarres et une folle échappée voilà ce qui nous attend.
   
   Voilà donc des récit très originaux, surréalistes, déconcertants aussi : vous n’y trouverez pas de construction, ni de cohérence et de sobriété comme dans "la Femme des sables" par exemple, bien que les thèmes soient semblables; C’est l'occasion de découvrir une autre facette de l’écriture de l’auteur, et des sources d'influence diversifiées.

critique par Jehanne




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Mort anonyme - Kôbô Abé

10 nouvelles
Note :

   Titre original: Mukankei na shi, 無関係な死 (1961)
   
   Dix nouvelles, une bonne manière d’appréhender le monde particulier qui sort de la plume de Kobo Abé. Un monde délibérément tordu, biaisé, toujours plutôt sans espoir, un monde de la "loose", "loose" que je soupçonnerais bien Kobo Abé de considérer comme le destin du genre humain.
   
   Kobo Abé Kafka japonais ou Franz Kafka Kobo Abé tchèque ? J’hésite... En fait non, il y a clairement antériorité pour le Tchèque. Et puis les registres ne se superposent pas vraiment. Le point de départ de Kobo Abé réside souvent dans des situations vraisemblables, qu’il tord un peu... un peu plus... et qui dérapent ensuite dans des cauchemars toujours plus glauques.
   Dans sa façon de concevoir ses romans, ses nouvelles ici, Kobo Abé ne me semble pas avoir un plan d’ensemble au départ. J’ai le sentiment qu’il pose les fondations d’une chose un peu folle et qu’il se laisse guider par ses personnages après. C’est mon sentiment et il n’engage que moi, je serais bien incapable de démontrer un tel processus. Peut-être s’en est-il expliqué dans des interviews mais je n’en ai pas lues.
   Dans la nouvelle éponyme "Mort anonyme" par exemple, le départ est la trouvaille par un Japonais rentrant dans son appartement, où il vit seul, d’un cadavre.
   "Le visiteur était là. Allongé sur le ventre, les deux pieds joints, en direction de la porte. Mort. Bien évidemment, A. ne comprit pas tout de suite..."
   

   Pourquoi pas ? Mais là où un romancier "normal", un auteur de polar, traiteraient cette découverte sur un mode logique, que fait le "A." de Kobo Abé ? Au bout de la quatrième page il a déjà mis le bras dans un engrenage insensé, s’enfermant avec le cadavre, agissant de manière telle qu’il peut difficilement revenir en arrière et se comporter normalement sans risquer de se faire accuser de meurtre. Un acte un peu en dehors de la réalité, irréfléchi et hop ! la machine à cauchemar est lancé ! Et avec Kobo Abé elle a plutôt tendance à aller jusqu’au bout !
   
   "Les envahisseurs" *est, dans son genre, une nouvelle très marquante du recueil. Un Japonais, seul là encore (les individus sont assez solitaires chez Kobo Abé !) se voit réveillé à 3 heures du matin par des coups discrets à la porte. Derrière, une famille entière qui va investir les lieux, qui vient en fait prendre possession des lieux dans une logique des plus absurdes, très "koboïenne" :
   "Comme je n’arrivais pas à mettre la main sur ma ceinture, j’allai ouvrir la porte pour accueillir mes visiteurs inconnus, sans hésitation aucune, plutôt avec entrain, les deux mains agrippant le haut de mon pantalon. L’éclat de la lumière me donnait du courage et la curiosité me rendait plus vif. Devant moi se tenaient un homme distingué en habit de soirée noir, nœud papillon compris, et une femme très comme il faut, qui devait être son épouse, vêtue d’une robe élégante à volants ; tous deux étaient hilares. A côté d’eux, une vieille dame très ridée, vraisemblablement centenaire, s’appuyait sur une canne branlante en souriant de toutes ses gencives. Derrière elle, il y avait tellement d’enfants qu’on ne pouvait pas les compter au premier regard...
   …/…
   "Peut-on entrer ?" demanda l’homme distingué après s’être retourné. Avant que je puisse répondre, ils hochèrent la tête et entrèrent en piétinant comme un troupeau de vaches. Ils étaient neuf au total.
   "C’est petit, n’est-ce pas ?" s’exclama l’homme..."
   

   "Peut – on entrer ?" Ils entrent. Et la machine est démarrée. Très bizarre dans ses réflexions notre Kobo Abé !
   
   On trouvera au fil des nouvelles un extra–terrestre qui ne peut rentrer chez lui, un soldat mort aux pensées dérangeantes, un homme qui va prendre racine en "Dendrocacalia",... Des situations toujours un peu angoissantes qui dérapent rapidement et finissent en cauchemar absolu.
   
   Oui, finalement, un tel recueil de nouvelles est une bonne voie d’accès au monde particulier de Kobo Abé.
   
   * Dont le thème sera repris dans la pièce de théâtre "Les amis"

critique par Tistou




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La Face d'un autre - Kôbô Abé

Ou la perdre deux fois
Note :

   A été adapté au cinéma par Hiroshi Teshigahara
   
   Titre original: Tanin no kao, 他人の顔 (1964)

   
   Ce roman se présente comme le récit rédigé par un homme sur trois cahiers (juste parce qu'un n'aurait pas suffi, il n'y a pas de sens particulier à ce nombre, ni à leurs couleurs différentes, néanmoins précisées) et laissés sur une table à l'intention d'une femme. On comprend assez vite que cette femme est la sienne, mais elle va découvrir ici (et nous avec) des choses qu'elle ignore totalement.
   
   On apprend dès les premières lignes que cet homme a été défiguré lors d'une expérience qu'il a faite dans le laboratoire où il travaille. La vue de son visage est maintenant insoutenable et il ne peut se montrer en public que le visage couvert de pansements. Comme on peut s'y attendre, il le vit très mal. Il commence par tenter de se convaincre qu'"Il ne se peut que le visage prenne tant d'importance dans l'existence d'un homme !" "Pourquoi faire tant d'histoire pour la peau d'un visage, peau qui n'est guère que l'enveloppe d'un homme, et encore, une petite partie seulement de celle-ci ?" Mais si les gens le plaignent, ils ne l'en évitent pas moins, tant sa vue est pénible. "S'ils ne peuvent regarder en face mon visage, au moins se sentent-ils obligés d'être aimables. Il se sent seul et doit admettre qu'il ne pourra jamais se présenter le visage nu et que, même sous les bandages, son aspect dérange. Il ne parvient même pas à croire que sa femme puisse s'habituer à son nouvel état. "Si vous continuez (à me regarder) ainsi, je finirai par devenir véritablement un monstre."
   
   Alors, l'idée lui vient de se fabriquer un masque et il entreprend de se documenter et de réfléchir sur la fonction des masques et leur écho dans les sociétés. Abé Kobo nous fait profiter de ces réflexions qui, on s'en doute, n'ont rien de superficiel.
   
    Le narrateur, qui est un être exigeant, ne peut se contenter de moins que d'un masque qui aurait toutes les apparences d'un vrai visage, au point que les gens dans la rue, et même ses proches, ne soupçonneraient pas que ce n'est pas un vrai visage. Tant ses connaissances que son travail de directeur de laboratoire de recherche et de fabrication d'objets et matériaux nouveaux lui facilitent la tache et rendent la chose possible. Après bien des efforts, il atteint son but.
   
   A ce moment-là, il aurait pu avertir son entourage que, sa situation de défiguré étant intenable, il avait décidé de paraître désormais sous ce masque, mais il ne semble pas y songer un instant : nouvelle apparence égale nouvelle identité et il se lance immédiatement dans une double vie.
   "Quelque soit le nombre de masques que je puisse prendre, je resterai toujours moi-même." prend-il comme postulat de départ, or il constate bien vite que cela n'est pas si sûr et voilà que cet "autre", qu'il ne tarde pas à baptiser "le masque", ne désignant plus l'objet mais le personnage qu'il est quand il le porte, manifeste immédiatement une personnalité bien différente de celle de notre savant. Une personnalité plus forte, plus gaie, mais aussi plus transgressive. L'auteur explore les relations entre apparence et identité profonde, tandis que son personnage s'interroge sur les racines de ce second "moi" qui semble capable de tout, même de meurtre. Est-ce l'apparence plus décidée du visage choisi ou la simple promesse de l’impunité de qui ne peut être reconnu ? Poussant l'extrapolation, il démontre comment une société où chacun porterait des masques en serait détruite complètement, mettant en avant le rôle social du visage et de identification comme il a déjà montré le lien non unilatéral du visage et de l'identité.
   "Les rapports humains seraient cassés et l’on aurait alors l'impression de se trouver devant un miroir qui ne reflète rien et d’être comme suspendu en l'air."

   
   Pour que l'expérience soit complète, il veut maintenant que le masque séduise sa femme... pour se trouver bientôt déchiré par les affres de la jalousie. Si son projet réussit : sa femme le trompe ; s'il échoue : son expérience aussi est un échec. Le dilemme est cornélien.
   
   Le personnage n'est pas très sympathique, égoïste et ne respectant personne. Il tient à sa femme mais sans la considérer comme son égale, au point de vue intellectuel, déjà. Ses relations avec elle sont d'un autre temps et d'une autre culture, et non exempts d'un léger sadisme... Ce roman a été écrit au début des années 60.
   
   Le style est soutenu et la lecture pas toujours aisée. Le narrateur explore en détail ses pensées, scrutant ses doutes et ses sentiments, mais il use énormément de métaphores qui malheureusement, ne sont pas toujours transparentes pour le lecteur qui peut parfois avoir du mal à suivre sa pensée, et de toute façon, il dit les choses de façon compliquée.
   
   En conclusion, ce n'est pas une lecture facile et rapide, mais sans être abstruse, et ce n'en est pas moins une lecture assez captivante avec les aventures qui s'y déroulent (bien que le personnage soit le seul à ne pas comprendre ce qui se passe) et très intéressante aussi pour la réflexion approfondie qui y est menée sur l'apparence, l’identité, l'individu et la société.
   Il fait partie des livres à lire.
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critique par Sibylline




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Long récit introspectif
Note :

   "Le temps viendrait-il jamais de réaliser ce rêve de renaître sous le visage d’un autre ?"
   
   Le récit consiste en un long monologue en plusieurs cahiers que le narrateur adresse à sa femme. Chimiste dans un laboratoire, il a été brûlé par de l’azote liquide lui sautant au visage. Cet accident l’a laissé défiguré ; il se cache sous des pansements épais. Depuis cette mésaventure sa femme se refuse à lui.
   
   Il est parti s’installer à l’hôtel, prétextant un congrès de chimistes. En fait, il réfléchit à l’élaboration d’un masque épousant parfaitement la peau de son visage, permettant la respiration de l’épiderme, un masque pouvant passer pour son vrai visage. Après réalisation de l’objet, il le porte, note l’effet produit sur les autres, et décide qu’il peut chercher à séduire sa femme de nouveau, mais en feignant d’être un autre homme…
   
   L’histoire de cette tentative (désespérée ?) est contée par le menu, émaillée de réflexions diverses sur l’être et l’apparence ; on n’échappe pas aux considérations selon lesquelles l’être humain est toujours masqué, y compris à visage nu. Le problème du narrateur, c’est qu’il n’a "plus de visage", c'est-à-dire plus rien de socialement présentable, ce qui le contraint à une solitude irrémédiable. D’où l’idée de devoir se refaire un visage. Il passe par toute sorte de sentiments colère, haine, désespoir, désir de devenir un criminel véritable puisque le voilà en dehors de la société. Toutefois, il continue à se rendre à son laboratoire, et à y travailler. Notamment à la fabrication du masque, un travail complexe et méticuleux relaté dans ses moindres détails.
   
   Le port d'un masque obéit souvent à des préoccupations esthétiques (les masques Nô, le maquillage des femmes) ou au désir de faire revivre un ancêtre (les masques des primitifs), voire tout simplement au désir de se dissimuler pour jouer (la fillette que le narrateur rencontre lui dit qu'il joue à cache-cache) mais se faire réellement passer pour un autre à l'aide d'un masque est une tout autre entreprise. Si notre narrateur devenu sans-visage avait pu connaître la secte du dieu Multiface, peut-être aurait-il pris un nouveau départ, oublié son épouse, mis la chimie au service de tout autre chose! Voilà une vocation ratée...
   
   Ce récit est long, bavard, introspectif. Même s’il s’adresse à son épouse, (et propose une courte réponse de la part de cette femme) le narrateur discourt interminablement sur lui, ses relations avec cette épouse (on devine qu’elles n’étaient pas trop fameuses avant l’accident),sa liaison avec elle, masqué, la nouvelle identité qu'il se cherche depuis l'accident, et ne trouve pas.

critique par Jehanne




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Les Amis - Kôbô Abé

Visite surprise
Note :

   Titre original: Tomodachi, 友達 (1967)
   
   A été adapté au cinéma par Kjell-Åke Andersson sous le titre "Friends"
   
   L'unique pièce de théâtre d'Abé Kôbo traduite en français ! Elle est de qualité ; voici ce dont il s'agit.
   
    Un homme — l'Homme toujours anonyme — habite seul. Au 1er acte, voici que surgit dans son appartement toute une famille, soit neuf personnes, de la grand-mère aux petits enfants.* L'Homme n'aime pas cette intrusion d'inconnus qui fouinent, fouillent, fauchent... Faut dire qu'ils sont plutôt culottés. Ils prétendent qu'ils sont venus pour l'aider. Mais l'Homme n'en croit rien. Il passe par différents stades de l'incompréhension, à la colère, à l'angoisse, au renoncement. Au 2ème acte, ça tourne mal, évidemment. La comédie se fait tragédie. La fiancée rompt avec l'Homme. L'homme se retrouve en cage... et pire. On ne précisera pas davantage.
   
   Absurde tout ça ? Pas tant que ça. La société que montre Kôbô Abé n'est pas bonne pour les personnes isolées. L'individu est victime de son isolement et en bande c'est le triomphe du crime organisé. Angoisse, solitude, et crainte des autres : de grands thèmes pour une petite pièce qui n'a pas été montée en France depuis des lustres.
   
   "Les bagages, c'est drôle, comment ça se fait ? Ça augmente à chaque déménagement..."
constatera l'un des personnages de la scène finale...
   
   
   * Voir la nouvelle "Les envahisseurs" dans le recueil "Mort anonyme"

critique par Mapero




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L'Homme-boîte - Kôbô Abé

Une distraction et un enseignement
Note :

   Ici, notre narrateur est un "homme-boîte". Qu'est-ce donc qu'un homme-boîte? Eh bien, c'est un homme qui a décidé de vivre dorénavant couvert d'une boîte. Et attention! N'imaginez pas une boite qui ne couvrirait que la tête, imaginez bien une boite qui couvrirait le corps aussi bas que cela est possible sans entraver la marche, et munie d'un hublot translucide. Et d'ailleurs, il commence par vous détailler toute la procédure de fabrication d'une telle boite, matériaux et mesures compris, au cas où vous souhaiteriez vous en faire une peut-être, mais le résultat certain, c'est que vous visualisez maintenant parfaitement la chose (dommage que certains illustrateurs de couverture n'aient même pas lu ces premières pages).
   
   Notre héros entreprend de nous raconter son histoire. Avant d'être homme-boîte, il ne supportait pas au contraire de les voir. Il est même allé jusqu'à tirer à la carabine à plomb sur l'un d'eux (comme on le lui fera d'ailleurs plus tard). Mais cela ne l'a pas délivré de sa fascination et finalement, il est devenu l'un d'eux. "Il pensait que, finalement, il deviendrait le contenu approprié au contenant ."
   Après être entré dans sa boite, après y avoir passé de plus en plus de temps chez lui, il a commencé à sortir un peu avec, puis davantage jusqu'à rapidement ne plus pouvoir en sortir ou rentrer chez lui.
   "Et j'ai bien la sensation d’être dans une impasse. Mais cessons de plaisanter. Ce qui doit être clair, ici, c'est que je n'ai pas encore le désir de mourir. "

   Rapidement (mais son errance dure trois ans), il devient un non-homme, il n'a aucune relation sociale, la crasse l'envahit et il se nourrit de détritus. Cependant, il s'est aménagé dans sa boite une installation qui lui permet d'écrire, il regarde et il écrit. Son penchant pour le voyeurisme a totalement envahi sa vie. Il n'est plus qu'un regard.
   "Pourquoi regarder ainsi avec tant d'insistance ?... Peut-être parce que je suis trop timoré... Et peut-être aussi parce que ma curiosité est trop forte. Quand j'y réfléchis, j'ai l'impression que je suis devenu homme-boîte pour continuer à être voyeur, tout le temps. Je veux me promener et regarder tout. C'est à dire que, ne pouvant aller partout dans le monde en perçant des trous, la boite m'est apparue comme un seul trou qu'on pouvait porter avec soi."

   
   Tout cela est malsain et ne peut mener qu'à une catastrophe. Le lecteur, comme le narrateur, voit le phénomène s'accomplir et sent de plus en plus que l'expérience est dangereuse et désespérée.
   "De la chrysalide humaine appelée homme-boîte, quel genre d’être vivant va sortir ? Même moi, je ne sais pas très bien."

   A vrai dire, le lecteur doute même rapidement que quoi que ce soit puisse sortir.
   "Bien sûr, sortir de la boite n'était rien. Et comme ce n'était rien, je n'avais nulle envie d'en sortir sans raison. Seulement, j'aurais aimé que quelqu'un me vienne en aide.
   
   Bientôt, il va se faire tirer dessus et il va rencontrer une étrange infirmière et un non moins étrange docteur... ou deux ? A moins que ce ne soit lui ? Ou les débordements de l'imagination d'un drogué éperdu ? Une histoire d'amour ? On ne sait plus trop. Il faut se laisser porter par le récit, ne pas le tordre pour le faire entrer dans une structure rationnelle, on finira bien par en tirer une distraction et un enseignement.
   
   Retrouvant l'un de ses thèmes de prédilection, Abé Kôbô nous emmène explorer le problème de l'interaction entre l'apparence et les relations sociales. Il considère que les hommes-boîtes n'en ont aucune (d’apparence) et donc, pas davantage de relations sociales. En fait, ils se sont complètement retirés de ces relations. Pour les autres, c'est comme s'ils n'étaient plus là, mais pour eux au contraire, c'est pouvoir être partout. Les autres ne veulent pas les voir et ne les voient pas, même les marchands à la devanture desquels ils se servent.
   
   Globalement, l'histoire est incohérente: son début ne peut se raccorder rationnellement à sa fin. Ou plus clairement: le personnage du début ne peut être celui de la fin. Mais les hommes-boîtes n'ont pas d'identité donc, savoir où on l'a perdu... et puis peut-être Abé Kobo a-t-il suivi les errances de son imagination à la poursuite de son idée papillonnante, sans se soucier de trop s'éloigner de son point de départ.
   "Peut-être ne me croiras-tu pas, mais tout ce que j'ai écrit jusqu'ici est sans doute le produit de mon imagination, mais ce n'est pas faux. Un mensonge trompe et t'éloigne de la vérité, mais l'imagination peut servir de raccourci y conduisant. Nous avons déjà avancé d'un pas en direction du vrai."
   
   A noter que le livre est "illustré" de photos en noir et blanc peu claires bien que pleine page, et qu'elles sont accompagnées de légendes qui ne leur correspondent pas...
   
   
   Eclats
   
   "Un sentiment de tristesse s'empare de moi, comme si j'attrapais un rhume"
   
   "Un noir intense comme un ascenseur qui chute ! Un noir sans fond qu'on pouvait voir même une fois les yeux fermés."
   
   "Quand on sent l'odeur du varech, on se voit poisson, en rêve."

   ↓

critique par Sibylline




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La boîte noire ?
Note :

    "Vous comprenez bien que c'est du théâtre en solitaire, et je ne veux pas vous ennuyer. Alors, est-ce que je continue?"
    L'HOMME-BOÎTE (Page 189)

   
    Un roman-boîte étouffant, écrasant, avec peu de fenêtres ouvertes sur l'extérieur. L'un des grands romans de l'enfermement halluciné et de la désintégration. Qui s'achève dans un curieux labyrinthe. Avant l'arrivée de l'ambulance...
   
   Un roman qui va de boîte en boîte. De la boîte en carton à une clinique claquemurée. À moins qu'on n'ait jamais quitté une cellule...
   
   Un homme-boîte.
   

   Qu'est-ce qu'un homme-boîte? Un homme qui vit tout le temps dans un carton au milieu d'une ville, de préférence une grande ville sinon les petites ne laissent place qu'à la guerre entre les hommes-boîte.
   
   L'homme-boîte se distingue volontairement d'un vagabond et d'un clochard et pour le devenir il faut une vraie science du matériau, de la taille, des ouvertures du carton et une lente adaptation à ce mode de vie qui, au début, vous donne la nausée et vous fait perdre le sens de l'orientation. L'organisation est nécessaire avec un réel sens du placement des objets indispensables, une grande sagacité dans la recherche de la nourriture pour éviter certaines odeurs vite repoussantes.
   
    Sa vie n'est pas de tout repos : il y a des voisins qui vous tirent dessus à la carabine à air comprimé et qui rêvent eux aussi de devenir homme-boîte. Il y a surtout les mendiants chamarrés, les plus détestables.
   
    Ce roman, jusqu'à sa fin, est un guide de savoir-vivre dans une boîte.
   
   Un roman tortueux et passablement tordu. Faussement policier, traitant aussi bien du crédit, de son expansion dangereuse que de l'empoisonnement par la drogue, par les informations... Un roman du faux qui multiplie les boîtes, leur concaténation.
   
    Roman-boîte
   

    Vous entrez dans un monde où très vite vous ne savez plus qui est qui, qui est vrai, qui est faux, qui est le double de l'autre -s'il y a un autre. Le vrai homme-boîte est-il l'invention du faux ou est-il vraiment l'homme-boîte qui s'invente un faux homme-boîte, lui même assassin d'un autre?
   
   Dans ce récit, tout va par trois. Le jeu des places compte plus que les personnes.
   
   Au plan narratif vous êtes chez Escher. Selon l'angle de lecture vous ne savez pas ce qui se joue, se raconte. Qui écrit je? Tu? Qui écrit? Qui est voyeur? Qui est vu? Le voyeur vu est-il encore voyeur? Qui raconte? Le vrai homme-boîte est-il possesseur du vrai texte de celui qu'il appelait le faux homme-boîte? S'agit-il d'un rêve, d'un rêve de rêve? Que vient faire soudain l'homme-boîte inconnu se prenant pour un cheval le jour des fiançailles de l'homme-boîte principal? Est-il son vrai père?
   
   Une histoire de boîtes.
   

   Comme celle d'un appareil photo, évidemment: l'un des personnages (ou le seul- âgé officiellement de 29 ans mais plus exactement de 33/34 ans, conscient de sa laideur) a été photographe (le roman propose quelques noirs et blancs) et sa vie dans la boîte devenue œil renvoie au voyeurisme: il a une préférence marquée pour les jambes de femmes. Celles de Yoko en particulier, le modèle pour peintre qui joue les infirmières. Un grand roman de l'œil, de la pudeur, du rituel exhibitionniste et voyeuriste. Une belle méditation sur la nudité de la nudité.
   
   Le corps-boîte.
   

    Un grand roman aussi sur la peau, la saleté, sur la peau après trois ans de croutes, sur le carton-peau, sur les pores-œil, sur le déclin d'un corps (celui du docteur ne survivant qu'avec de la drogue qui en même temps le tue) avec comme décor une boîte de morgue où a lieu la mise à mort du double qui raconte sa propre disparition... Une boîte qui contient tout un bestiaire halluciné avant l'ouverture de la boîte du cercueil.
   
    La boîte crânienne
   

    C'est le roman d'un cerveau. De l'intérieur de la boîte-cerveau. Au commencement (mais bien fort sera celui qui sait quand tout a commencé et s'il y eut même un commencement: la temporalité est chahutée comme rarement -un poème presque final le montre bien- et, en réalité, nous remontons aux débuts prometteurs du jeune voyeur nommé Chopin par son père-cheval (1)), il y avait un médecin major qui, drogué pour supporter sa maladie, laissa son nom, son identité à un suppléant et qui, devant cette perte se transforma en homme-boîte avant de se suicider lentement à force de drogue. L'"assassin" ami est lui-même devenu faux docteur talentueux et homme-boîte aux pieds de la jeune infirmière Yoko qui s'exhibe dans une mise en scène qui implique un tiers, voyeur de voyeur grâce au jeu habile d'un rétroviseur et des tractations financières...
   
    Le faux docteur (bien que compétent) serait le faux homme-boîte selon le narrateur initial... dont vous lisez une sorte de journal sans date auquel il tient beaucoup et qu'il veut qu'on lise s'il lui arrive quelque chose... (mais à bien des tournants du récit, on l'a compris, la question "qui écrit ?" se pose...)
   
    C'est bien le roman de l'enfermement, de l'étrécissement avec une étrange aventure amoureuse (corps à corps) aux côtés de la jeune femme dans l'hôpital fermé dans toutes ses issues.
   
    Un roman qui, comme bien peu, ouvre la boîte noire de l'homme.
   
   
   NOTE
   
   (1) Il faut tout de même penser qu'au commencement est un amour déçu.

critique par Calmeblog




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Rendez-vous secret - Kôbô Abé

Labyrinthique
Note :

   Titre original: Mikkai, 密会 (1977)
   
   Kôbô Abé est en quelque sorte le Kafka du Japon. On n'a pas à chercher bien loin pour constater l'influence, et Abé lui-même admet l’importance de l’auteur tchèque dans l'un des documentaires de Teshigahara.
   
   Ce titre en est un exemple probant. Il relate les aventures d'un homme à la recherche de sa femme disparue mystérieusement dans un vaste hôpital souterrain. Dès l'instant où une ambulance apparaît au milieu de la nuit pour prendre sa femme, qui proteste qu'elle est parfaitement saine, son mari déconcerté se rend compte que les choses ne sont pas ce qu'elles devraient être. Ses explorations secrètes révèlent que l'énorme hôpital où elle a été emmenée est en proie à un réseau de surveillance constante. Après quelques jours, pas plus près de retrouver sa femme, le narrateur anonyme se fait donner rendez-vous avec le chef de la sécurité de l'hôpital, et se présente à un homme qui se pense être un cheval…
   
   La faiblesse de "Rendez-vous secret" est qu’il essaie d'être drôle, mais ne parvient pas à atteindre son but. À moins que l’humour asiatique ne me rejoigne pas ? La même chose peut être dite quant aux scènes érotiques. Il manque cruellement de profondeur philosophique dans le propos. Au lieu de cela, nous avons droit à un cheval qui parle de ses expériences sexuelles étranges et une femme qui a été transformée en courtepointe. La prose parfois peut être sèche et les descriptions raccourcies. Le livre semble juste être bizarre pour être bizarre. Il y a tellement de choses étranges poussées à l’extrême qu’elles ne veulent rien dire après un certain temps.
   
   En somme il s’agit d’une grande allégorie. L’utilisation de cette figure de style peut être puissante mais ici, elle a amené l’auteur à ne plus se soucier de ses personnages et du support comparatif inhérent lorsque l’on emploie la représentation indirecte.
   
   On peut certainement faire valoir que "Rendez-vous secret" soulève un certain nombre de questions intéressantes, telle que, qu’elle est la place de l'humanité dans la relation entre le médecin et le patient? Mais, ce thème a été mieux abordé par d’autres écrivains. Un roman qui n’est pas sans attrait, mais finalement une déception.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




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Une sorte de satire médicale
Note :

   Un homme — héros sans nom — recherche sa femme kidnappée au petit matin par deux ambulanciers. Accouru à l'hôpital où elle semble avoir été admise, il commence par ne trouver nulle trace d'elle. Mais il persiste dans sa quête. Ce qui nous donne une sorte de roman policier. "J'ai fait tout ce qui était digne d'un privé : filature, recueillir les témoignages..." déclare l'homme à une surveillante de l'hôpital qui se permet de lui donner des conseils : "Tu n'as pas encore fait une enquête sur la fidélité de ta femme, n'est-ce pas ?"
   
   Dans cet hôpital sans nom où il a réussi à s'introduire grâce à un intermédiaire, il passe des jours à explorer les chambres et les couloirs, les bureaux ; le complexe hospitalier s'étend sur un vaste espace, englobant les ruines d'une précédente construction, dans un plan labyrinthique, au sous-sol sinistre, d'où, en quelque sorte, un roman kafkaïen dans un huis clos. Escaliers secrets et passages souterrains renvoient aussi au roman gothique mais quelque part une terrasse permet d'apercevoir le mont Fuji : on est bien au Japon. Cette vision d'un labyrinthe bureaucratique n'est pas non plus l'élément essentiel même si Abé Kôbô nous fait entrer dans un monde de surveillance généralisée. Partout des micros permettent d'enregistrer le moindre son et bien sûr les conversations. "Le micro ne marche pas dans l'ascenseur. Si tu as quelque chose à dire, c'est le moment" dit la secrétaire qui guide l'homme vers les bobines d'enregistrement à écouter : "Tu es le seul à pouvoir reconnaître la voix de ta femme, n'est-ce pas ?" La masse croissante des bobines envahit déjà une partie des locaux : "Il paraît que dans deux ou trois ans ça débordera". Vu l'abondance des enregistrements, l'homme passe six ou sept heures d'écoute rien que pour explorer une heure de temps où peut-être a été gardée la trace de la présence de sa femme.
   
   Ce roman constitue plutôt une sorte de satire du monde de la recherche scientifique et médicale selon un auteur qui n'hésite pas à écrire des scènes scabreuses. Avec ses médecins, ses secrétaires, son sous-directeur, ses infirmières — tout un personnel en blouse blanche — l'activité de l'hôpital est en effet entièrement consacrée à l'investigation dans le domaine sexuel, par exemple la stimulation de l'orgasme. Un médecin employé à donner son sperme tombe dans le coma par la faute de l'enquêteur ; à sa mort son pénis resté en érection devient le jouet des infirmières... Un sous-directeur devenu lui-même impuissant trouve une solution inédite à son handicap en même temps qu'il devient cheval — entendez : étalon — par une greffe inédite... Un concours d'orgasme doit être le clou de la fête ouverte au public pour l'anniversaire de l'institution : plusieurs femmes, "au visage peint de blanc", ont été sélectionnées pour la finale. L'une des compétitrices serait-elle celle qu'on recherche depuis le début, et secrètement venue à ce rendez-vous ? Le roman pornographique se mélange ainsi à la science-fiction médicale. "Des électrodes collées aux genoux, aux hanches, aux épaules étaient reliées par des fils isolés à une machine qui se trouvait à son chevet. Cette posture n'enlevait rien à sa beauté ; elle était aussi séduisante qu'une danseuse jouant le rôle d'un otage martien". Au fait la disparue est une belle femme de 32 ans...
   
   Abé Kôbô nage dans le fantastique et l'absurde comme un poisson dans l'eau. L'homme qui cherche sa femme a un métier : vendeur de chaussures de sport spécialement étudiées pour sauter, il en utilise lui-même dans l'histoire, mais on ne voit pas très bien ce que cela ajoute au récit ! En revanche cette fiction porte bien la marque d'un auteur qui a suivi des études médicales et qui à la fin de ses jours s'intéresse encore aux maladies mystérieuses, comme celle de la fille de la chambre 8 dont les os se liquéfient ou rapetissent ou se ramollissent, on ne sait trop... Comme dans “Cahier Kangourou”, on reste dans l'inspiration médicale — ce sont les deux derniers romans d'Abé Kôbô traduits en français — et “Rendez-vous secret” baigne totalement dans le fantastique... même si l'on y boit du Coca-Cola.
   
   Ce roman risque d'agacer, choquer, troubler du fait de son contenu qui crée le malaise et de son écriture sans doute très élaborée quoique un peu rebutante. Il peut en effet tomber des mains du lecteur lassé de détails techniques. Il faudra donc s'accrocher pour seulement savoir si l'homme est cocu ou pas à la fin de l'histoire... car ce qui me semble assez clair c'est l'absence de message philosophique, l'absence de "la substantifique moelle" d'un Rabelais. Juste un pastiche de satire déjantée.
   ↓

critique par Mapero




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Erotisme dans l’absurdité ?
Note :

   Toujours aussi barje notre Kobo Abé. Il ne craint pas de multiplier les passages les plus improbables pour... perdre son lecteur ? Lui faire perdre la mesure ? ??
   Difficile de recoller les morceaux de ce "Rendez-vous secret" après un début pourtant bien intriguant.
   
   "Par un matin d’été, une ambulance, que personne n’avait appelée, arriva à fond de train chez lui et emmena sa femme.
   Ils étaient absolument pris au dépourvu. Mari et femme étaient plongés dans un profond sommeil, quand ils furent soudain réveillés par la sirène et ils n’étaient pas prêts du tout. Qui plus est, la femme n’avait pas manifesté le moindre malaise. Cependant les deux ambulanciers qui se présentèrent avec un brancard, de mauvaise humeur probablement à cause du manque de sommeil, firent observer avec dédain qu’il était normal qu’un malade d’urgence ne fût pas prêt..."
   

   "la femme n’avait pas manifesté le moindre malaise..." Nous, si ! Mais c’est une habitude chez Kobo Abé que d’installer le malaise chez le lecteur. Une habitude que de faire en sorte que le lecteur évolue comme dans un mauvais rêve éveillé.
   
   Le départ est clair. La suite ; la quête du mari à l’hôpital puis dans la ville devient rapidement inextricable, comme si Kobo Abé, progressivement, lâchait les chevaux. Cheval ? Ça tombe bien, de cheval justement il est question. Mais pas n’importe quel cheval : un cheval de cauchemar bien entendu. Et une infirmière nymphomane, vous êtes preneur ? Et une fillette utilisée sexuellement, preneur aussi ? Preneur ou pas, ça figure au programme et le programme est particulièrement copieux.
   
   Je dois avouer n’être pas trop sûr de là où voulait nous emmener Kobo Abé ? Mais la bonne question est peut-être plutôt ; voulait-il nous emmener quelque part ?
   
   Oui, bien sûr, il y a beaucoup d’allégories. Mais roman qui reste bien désespéré tout de même. Bien désespéré et noir...
   
   S’il fallait associer Kobo Abé à un peintre, au moins pour ce roman, c’est à un peintre flamand du Moyen - Age, genre Brueghel l’ancien que je le ferais, avec des personnages complètement outrés dont on ne sait dire s’ils sont simplement grotesques ou dangereux ?
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critique par Tistou




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Impression de malaise
Note :

   Difficile de s’attacher à cet étrange livre de Kôbô Abé…
   
   Livré sous la forme atypique d’un exercice de mémoire effectué par le personnage principal soumis aux ordres d’un médecin-cheval, on accède tantôt aux pensées du narrateur, tantôt à la description de ses actes à la troisième personne, ceci étant censé lui permettre de trouver le recul nécessaire qui manque à sa réflexion sur le drame qu’il est en train de vivre. Ce drame, d’ailleurs, c’est la perte de sa femme, emmenée de force par deux ambulanciers à 4h du matin. Depuis, "l’homme" n’a plus aucune nouvelle d’elle et ne sait même pas si elle est encore vivante. Isolé du reste du monde, coupé du commun de ses semblables, il devra se rendre directement à l’hôpital s’il désire éclaircir les raisons de cet enlèvement inexpliqué.
   
   Cette trame n’est qu’un prétexte permettant à Kôbô Abé de se livrer à la description d’un monde qui hésite entre le fantastique, l’horreur et la comédie. De long en large, on traverse des lieux empreints de maladie et de perversion, mais sans que jamais la souffrance ni la douleur ne soient explicitement évoquées. Il semblerait d’ailleurs que celles-ci n’existent pas ou qu’elles se manifestent à la rigueur par le sentiment de honte que l’homme éprouve vivement à plusieurs égards tout au long de son récit. Un regard désabusé recouvre l’ensemble et encore une fois, il est difficile de dire s’il s’agit là d’un rire sain qui ferait preuve d’une certaine décontraction face à la dureté des expériences subies par certains personnages, ou s’il ne s’agit au contraire que d’un mépris cruel et égoïste pour les tares qui affectent les patients et médecins de l’hôpital (car en effet, il ne me semble pas qu’il existe un personnage de ce livre qui soit dénué de vice ou de handicap, qu’il s’agisse de l’homme cheval, de l’infirmière nymphomane, de la maman-couette ou de la petite fille aux os liquides).
   "Il paraît que mes os coulent petit à petit comme de la gélatine. Quand je change de position, l’effet de la pesanteur change aussi, tu vois, et comme l’écoulement de mes os se modifie, mes nerfs se tendent et ça me fait mal."

   
   Cette ambigüité du regard porté par l’homme sur les personnages qui l’entourent se transforme rapidement en malaise dans l’esprit du lecteur. Envie de rire et envie de vomir alternent sans cesse. On a l’impression de tanguer et ce d’autant plus que l’hôpital est un vrai labyrinthe, une institution dominée par des règles absurdes et une mécanique implacable. Si on ne se choppe pas non plus un mal de tête, c’est un miracle. Finalement, cet hôpital rend plus malade qu’il ne soigne.
   "Il est entendu que l’agence doit convaincre le malade de suivre le conseil émis par la salle de médecine générale, mais, si le malade lui-même ou l’un de ses parents peut exprimer sa volonté, il faut en principe la respecter, ce qui fait que le malade, en général, aboutit dans un service tout à fait banal comme ceux des maladies internes, de chirurgie, de psychiatrie. On ne peut pas reprocher à un malade de ne pas connaître exactement sa propre maladie, mais c’est ennuyeux pour ceux qui travaillent dans un service restreint. On en arrive même à des cas extrêmes, où tous les malades hospitalisés ne sont que des médecins et des infirmières qui ont demandé leur admission dans ces petits services par fidélité."
   
   L’impression de malaise doit sans doute beaucoup à la solitude immense qui règne dans cet hôpital et qui n’est certainement qu’une prolongation de l’inhumanité des rapports entre les êtres humains, tels que la perçoit Kôbô Abé. Cette solitude ne se traduit pas par un isolement mais au contraire par un érotisme très explicite qui aboutit souvent à des scènes de sexe mécaniques, techniques, dénuées de toute émotion et de toute chaleur humaine.
   "En réalité, le pénis du médecin de garde devint le soir même un jouet entre les mains des infirmières et si certaines tentèrent de copuler, la majorité d’entre elles s’amusa plutôt à l’aspirer avec un aspirateur ou à essayer de voir jusqu’à combien de feuilles de photocopie il pouvait déchirer, et ainsi le lendemain matin il était réduit à un lambeau de viande ensanglantée qui ne pouvait plus servir à rien."
   
   "[…] il y a des mensonges sociaux comme d’appeler mariage l’annoncement du commencement de la copulation ou de baptiser lune de miel la retraite momentanée pour s’adonner à la copulation, n’est-ce pas ? L’obscénité est soudain occultée, non ? Un acte sexuel ritualisé obtient sans problème un laissez-passer du noyau relationnel."
   

   Est-ce que tout cela mène quelque part ? Est-ce utile que tout cela mène quelque part ? Pour finir, l’homme ne sait même plus ce qu’il est venu chercher dans cet hôpital. Tout n’était peut-être qu’une machination destinée à le faire se perdre totalement. Et c’est réussi, pour l’homme comme pour le lecteur.
   
   "Au-delà de la mer noire, où les feux des bateaux partis pêcher la seiche clignotent, se dessine, à l’horizon, une demi-lune orange et replète et, toute médiocre qu’elle est, cette image, tant de fois vue, produit en moi une peur inimaginable."

critique par Colimasson




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L'Arche en toc - Kôbô Abé

Déroutant, le Kobo Abé
Note :

   Titre original: Hakobune Sakura maru, 方舟さくら丸 (1984)
   
   Second roman de Kobo Abé, pour ma part, après "La femme des sables". Et même impression, celle de me trouver devant une chose bizarre, un improbable croisement du Kafka de "La colonie pénitentiaire", par exemple et d’Antoine Volodine de "Bardo or not Bardo".
   
   Apparemment Kobo Abé aime à s’emparer d’un sujet et à traiter par le biais d’un prisme (très) déformant, c’est-à-dire le placer dans une situation hors de la réalité. De la même manière qu’un entomologiste s’emparerait d’une fourmi, la placerait sous un binoculaire et la mettrait dans des conditions artificielles (de l’acide, un oxydant, du Bleu de méthylène,... que sais-je ?) pour observer ses réactions, Kobo Abé fait de même avec ses héros. C’était le cas dans "La femme des sables", ça l’est tout autant dans "L’Arche en toc" (cette traduction du titre me parait un peu faible d’ailleurs, "toc", bof !).
   
   Ce que dit le début de la quatrième de couverture présente assez bien le contexte :
   "Peut-on imaginer la fin du monde sans Arche de Noé ? Peut-on imaginer, de nos jours, la fin du monde sous une autre forme qu’une guerre nucléaire ? Cette Arche serait donc un abri antiatomique, au fond d’une carrière désaffectée."

   
   Ça, c’est pour le lieu. Pour ce qui concerne les intervenants, les préoccupations traitées, c’est nettement hors réalité. Tout est grossi, exagéré, déformé, et clairement c’est une manière de procéder qu’affectionne Kobo Abé.
   
   Soit un individu, qu’on connait sous le surnom de "La taupe". Qui s’auto – dévalorise et qui a connu une enfance compliquée, qui a des comptes à régler avec un père... qu’on qualifiera de particulier, et qui a pris possession, dans ce qu’il croit être une discrétion absolue, d’une ancienne carrière souterraine désaffectée et qui l’a aménagée en Arche ultime aux fins de survie post – nucléaire.
   
   Soient ses partenaires qui vont apparaître progressivement et qui représentent, probablement, des archétypes de nos contemporains.
   
   Après, Kobo Abé va dérouler ce qui pourrait être une parabole (ainsi que la qualifie la quatrième de couverture) sur certains aspects de l’être humain (et pas seulement "l’homo japonicus" !). Des aspects déjà traités dans "La femme des sables", dans des conditions tout aussi "borderline". Ça semble bien être la marque de fabrique de Kobo Abé !
   
   Pour qui ne craint pas l’étrangeté, s’immerger dans "L’Arche en toc" permet de se poser quelques questions. A défaut de trouver des réponses !

critique par Tistou




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Cahier kangourou - Kôbô Abé

L'absurde pour l'absurde n'est que ruine du roman
Note :

   Titre original: Kangaruu noto, カンガルー・ノート (1991)
   
   "Ça devait être un matin comme les autres" et pourtant, le narrateur dont on ne connait pas le nom (comme dans Rendez-vous secret), découvre un matin que ses jambes sont couvertes d'une sorte de luzerne — alfalfa pour la traduction française). Au lieu de se rendre au bureau où son projet personnel se réduisait à ces deux mots "Cahier kangourou" il va consulter un dermatologue. Celui-ci s'avère peu empressé de se pencher sur son cas qui le fait vomir, et c'est parti pour un curieux road movie !
   
   Le narrateur, allongé sur un brancard sophistiqué, quitte l'hôpital, erre dans la ville et tombe en panne devant un immeuble en construction : faut-il appeler les urgences, la police municipale où la fourrière s'interroge le chef de chantier. Après ce bref moment de comédie, le lit automobile se retrouve sur rails pour traverser un tunnel et puis errer sur les rives de la rivière Sai aux berges puantes fréquentées par des pêcheurs de seiche. Dans cet environnement sordide, digne des enfers et du Styx, on évoque un possible traitement thermal auquel le dermatologue aurait destiné l'homme aux jambes légumières. A l'occasion de l'achat d'un pantalon dans un grand magasin, notre homme qui a oublié son portefeuille au cabinet médical tombe miraculeusement sur l'infirmière de l'hôpital, et elle l'accompagne dans son errance ; il s'ensuit la rencontre de jeunes enfants qui interprètent des chants traditionnels funéraires et un court dialogue avec l'ombre de sa mère. Un chercheur américain qui fait une thèse sur les accidents, confond la kinésithérapie avec le karaté, le propulse brutalement à l'hôpital. Le roman se déroule désormais au milieu de malades en phase terminale ; certains évoquent l'euthanasie, d'autres pensent à s'enfuir.
   
   L'auteur qui était sans doute déjà gravement malade quand il rédigeait ce roman — il est décédé l'année suivante — additionne les thématiques liées à la maladie, à l'hôpital, à la fin de vie, et aux enfers. Mais la façon dont c'est traité, et particulièrement l'absurdité de bien des épisodes, enlève quasiment tout intérêt au sujet, du moins est-ce ce que j'ai ressenti. Ni perspective humaniste ni ouverture philosophique : une lecture dispensable.
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critique par Mapero




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Toujours plus fou
Note :

   Abé Kobo est à la dinguerie, au cauchemar mis en scène, ce que Patrick Modiano est à la mémoire défaillante. Il nous rejoue en permanence le même pitch : la dinguerie la plus folle, le cauchemar le plus improbable. Il fait très fort dans ce "Cahier Kangourou" avec un homme qui se rend peu à peu compte que ses mollets se couvrent d’une "toison" d’... . alfalfa, une espèce de luzerne consommée semble – t – il au Japon. La quatrième de couverture fait remarquer que Kobo Abé est mort moins d’un an après la parution de ce qui fut son dernier roman, remarque pertinente.
   
   Une fois la situation cauchemardesque installée, Kobo Abé déroule une histoire comme elle vient, prenant en compte tout ce qui peut survenir dans une telle... improbable... situation. Dermatologue, hôpital, infirmière déjantée, médecin étrange ; un cauchemar vous dis-je ! Exactement les sentiments qui peuvent subsister après un cauchemar particulièrement précis dans ses détails.
   
   Le médecin qui l’examine envisage comme thérapie une cure thermale, qui semble mener droit en enfer (Kobo Abé n’impose pas vraiment de frein à sa solide imagination)...
   
   "- J’en arrive à une conclusion on ne peut plus banale, mais je crois que dans l’état où vous êtes, la seule chose à faire pour vous est une cure thermale. Il vous faudrait une source sulfureuse. La plus puissante possible.
   Comme en enfer...
   Oui, comme en enfer..."
   

   Et que croyez-vous qu’il advint ? Et un petit tour vers les enfers, un ! Et des personnages toujours plus dingos, et un lit qui se déplace tout seul... Kobo Abé s’y entend pour instaurer le malaise. Et pour ne pas vraiment terminer ses histoires. Notamment celle-ci.
   En fait si, une dernière page intitulée "Extrait de presse" clôt l’affaire :
   "Un corps a été découvert dans l’enceinte d’une gare abandonnée. Ses mollets étaient lacérés de multiples coups de rasoir. A première vue, on pourrait supposer qu’il s’agit d’un suicide advenu au terme de multiples tentatives successives. Mais la cause du décès n’est pas claire. Les enquêteurs envisagent aussi bien l’hypothèse du crime que celle de l’accident. Ils espèrent pouvoir rapidement identifier la victime."
   

   Alors oui effectivement il y a une fin, mais sous la forme d’un sacré raccourci. L’ombre de la folie plane sur "Cahier Kangourou"...

critique par Tistou




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