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Auteur du mois de février & mars 2015
Yves Ravey

   Après quatre mois de l'autre côté de l'Atlantique, nous sommes revenus en Europe pour aller voir un peu du côté d'un auteur français pas forcément très connu malgré pas mal de publications: Yves Ravey et vous verrez, il n'a pas fait l'unanimité.
   
   
   Tous nos "auteurs du mois" par ordre alphabétique:
   
   
Âge d 'or de la Science Fiction - août & septembre 2010
   Andric Ivo - juin & juillet 2013
   Antunes Lobo António - février & mars 2010
   Austen Jane - octobre & novembre 2006
   Auster Paul - novembre 2005
   Axionov Vassili - août & septembre 2009
   Aymé Marcel - décembre 2009 & janvier 2010
   Banks Russell - décembre 2005
   Bernhard Thomas- octobre & novembre 2010
   Bissoondath Neil - décembre 2014 & janvier 2015
   Bouvier Nicolas - février 2006
   Brink André - juin & juillet 2008
   Charyn Jerome- décembre 2013 & janvier 2014
   Cohen Albert- juin & juillet 2006
   Cortázar Julio - avril & mai 2014
   DeLillo Don - février & mars 2011
   Dib Mohammed - avril & mai 2010
   Djebar Assia - avril & mai 2013
   Doctorow Edgar Laurence - décembre 2011 & janvier 2012
   Dos Passos John - octobre & novembre 2014
   Duras Marguerite - février & mars 2007
   Durrell Lawrence - avril & mai 2012
   Farah Nuruddin février & mars 2012
   Ford Richard - février & mars 2009
   Fuentes Carlos - avril & mai 2009
   Gary Romain- janvier 2006
   Golding William - juin & juillet 2014
   Grass Günter - décembre 2008 & janvier 2009
   Greene Graham - août & septembre 2012
   Harrison Jim - avril & mai 2006
   Hrabal Bohumil - octobre & novembre 2012
   Irving John - août & septembre 2007
   Ishiguro Kazuo - décembre 2006 & janvier 2007
   Kadaré Ismaïl - octobre & novembre 2008
   Kemal Yachar - avril & mai 2011
   Laclavetine Jean-Marie - octobre & novembre 2011
   Lao She - février & mars 2008
   Le Clézio Jean-Marie Gustave - mars 2006
   Leduc Violette - juin & juillet 2014
   Lessing Doris - décembre 2007 & janvier 2008
   Maalouf Amin - septembre 2005
   Mahfouz Naguib - avril & mai 2008
   Marsé Juan - août & septembre 2013
   McBain Ed - août 2005
   Murakami Haruki - octobre 2005
   Nabokov Vladimir - avril & mai 2007
   Naipaul Vidiadhar Surajprasad - juin & juillet 2010
   Ȏé Kenzaburō - juin & juillet 2012
   Oz Amos - août & septembre 2008
   Ravey Yves - février & mars 2015
   Roth Philip - août & septembre 2006
   Rushdie Salman - juin & juillet 2009
   Sebald W. G. - juin & juillet 2011
   Shalev Meir - août & septembre 2013
   Szabó Magda - août & septembre 2011
   Taïa Abdellah - avril & mai 2015
   Tournier Michel - février & mars 2013
   Valdés Zoé - octobre & novembre 2009
   Vargas Llosa Mario - juin & juillet 2007
   Vidal Gore - décembre 2012 & janvier 2013
   Vila-Matas Enrique - décembre 2010 & janvier 2011
   Volodine Antoine - février & mars 2014
   Yourcenar Marguerite - octobre & novembre 2007

Biographie

   AUTEUR Des MOIS DE FEVRIER ET MARS 2015
   
   Yves Ravey est un écrivain français, né à Besançon en 1953.
   Il enseigne (ou enseignait?) en collège à Besançon...

   
   et l'éditeur ne fournissant pas plus de détails sur sa carrière, j'ai dû choisir entre m'arrêter là et inventer. Je ne nierai pas avoir hésité, longuement, mais finalement, sur les instances inquiètes de mon entourage, j'ai décidé de m'en tenir à ces deux lignes de biographie. Je peux cependant ajouter qu'il se murmure que beaucoup de ses romans, et en particulier son premier, «La table des singes», ont une inspiration autobiographique... Je dis ça, je dis rien.

Bibliographie ici présente

  La table des singes
  Monparnasse reçoit
  Le drap
  Dieu est un steward de bonne composition
  Pris au piège
  L’épave
  Bambi bar
  Cutter
  Enlèvement avec rançon
  Un notaire peu ordinaire
  La fille de mon meilleur ami
  Sans état d’âme
 

La table des singes - Yves Ravey

Roman familial
Note :

   "La Table des singes" est le premier roman publié de Yves Ravey. Il fut édité en 1989, on a un peu de mal à le trouver maintenant mais heureusement, s'il y a un domaine où la récup' et le recyclage marche à fond, c'est bien celui des livres (et vous, verrez, c'est là que l'ebook révèlera un de ses nombreux points faibles).
   
   On peut vraiment qualifier ce livre de "Roman familial", car on aurait bien du mal à y trouver un autre personnage principal que la famille dans son ensemble. Le narrateur pourrait être prédominant, si ce n'était un enfant qui ne juge pas, n'émet guère d'opinion, et se contente de rapporter ce qu'il voit. Ou alors Rodolphe, le fils ainé? Tuberculeux depuis sa jeunesse, il ne travaille pas, bien que son mal n'évolue que très lentement. Quand il est là, à l'auberge, c'est lui qu'on suit car il est le chef (abusivement, mais de façon indiscutée), mais quand il s'éloigne... on le perd de vue aussi. Serait-ce la mère? Tous se groupent autour d'elle. Elle tient l'auberge avec sa fille ainée sous la direction de Rodolphe. C'est elle qui a l'argent, mais elle n'en est pas avare (surtout pour Rodolphe), la famille est riche. A l'auberge, c'est Elisabeth, la sœur acariâtre, qui fait tout le travail, mais n'a aucun pouvoir de décision, ce qu'elle ne discute pas, d'ailleurs. Serait-ce Anna, la femme scandaleuse que Rodolphe ramène et impose à sa famille, celle qui entame un bras de fer avec sœurs et mère. Elle est belle et sait manipuler les hommes, gagnera-t-elle? Est-ce l'auberge, le personnage principal? Avec ses habitués, ses habitudes, son mode de fonctionnement immuable, sa pratique religieuse scrupuleuse et son bordel discret, ses terres alentours, ses bois de sapins... Car j'oubliais de le dire, nous sommes en Autriche, à la montagne. Nous sommes à la fin du vingtième siècle, mais on pourrait aussi bien être plusieurs décennies avant. Ainsi, quand la mère mourra, Rodolphe, fils ainé, héritera de tout, puis au second rang, Léo, le fils maudit exilé en Suisse et seulement ensuite, les filles, même Elisabeth qui toute sa vie a tenu l'auberge. Et personne ne protestera! Même pas les filles.
   
   Pendant la majeure partie du livre, on accepte assez bien ces gens, Rodolphe et sa bande de copains. Il y a bien Léo, qui a quand même une mort sur la conscience et pas beaucoup de remords. Il y a bien Ali, souteneur... Mais peu à peu, on les connaît mieux et le lecteur devient moins indulgent. Le temps d'arriver à la fin, quand on en est aux "chasses au pédé" pour se distraire, le lecteur se reproche son indulgence antérieure. Ces gens-là n'ont jamais été inoffensifs. Purs produits d'une société autrichienne bonhomme, aisée et bien réac sur la tombe de qui il est important de graver "Propriétaire de biens et bienfaitrice".
   
   Il n'y a pas d'action spectaculaire, mais c'est si bien mené que ça se dévore. Ça laisse cependant un arrière goût un peu amer... C'était peut-être le but, mais jamais l'auteur ne l'a manifesté, sauf peut-être à la toute fin, quand le narrateur devenu adulte dit, parlant de son oncle Rodolphe:"Je l'ai haï autant que je l'ai aimé". Mais cette fenêtre sur ses sentiments est une découverte pour le lecteur.
   
   
   Extrait :
   
   "La table des joueurs de cartes s'appelle la table des singes. C'est une tradition. Elisabeth dit qu'elle a toujours vu l'auberge avec une table de joueurs de cartes. Au-dessus d'eux, à côté du calendrier Gösser, un singe synthétique se tient sur une branche, une banane en plastique à la main. Sur la tête, une coquille d’œuf. La coquille d’œuf, c'est Maudl qui l'a posée après un repas pour faire rire les habitués. Ils jouent aux cartes dès cinq heures de l'après-midi."

critique par Sibylline




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Monparnasse reçoit - Yves Ravey

Pièce en trois actes
Note :

   Je ne suis pas certain de correctement juger une telle œuvre. Il s’agit de théâtre et je pense définitivement que le théâtre n’est pas fait pour être lu. Je comprends aisément que le fait que le texte doive être reçu via le jeu d’acteurs, l’ambiance créée par un décor, amène à ne pas écrire une pièce comme on écrit un roman. Aussi précisai-je bien, ce n’est pas à la pièce que je donne 2*, c’est au livret de celle-ci que j’ai lu.
   
   Il s’agit de théâtre contemporain, qui louche plus du côté de Samuel Beckett que de Racine. Les personnages sont outrés – un petit côté Boris Vian – et ont définitivement un côté tragique. Le genre qui poisse le malheur.
   
   Tout se joue autour de l’immeuble propriété d’Eléonore – et du fameux Monparnasse, son frère, qui lui s’assimilerait plutôt au Godot du susnommé Beckett! – dans lequel Andy et Willa, un jeune couple, viennent d’emménager. C’est qu’elle est exigeante la dame Eléonore – et outrée, à l’excès, théâtre oblige peut-être? – et des exigences des plus exotiques. Il ne faut pas simplement montrer patte blanche et payer des mois et des mois de caution pour décrocher "la timbale" ; un appartement dans l’immeuble, il ne faut pas d’enfant, pas de musique, pas d’aspect "bronzé"... Bref, c’est compliqué.
   
   Et au fil des trois actes, les révélations des uns et des autres, de madame Kornblique par exemple, la couturière, puis de Fitch, le gigolo – maquereau aux curieux liens avec Eléonore, modifient sensiblement ce qu’on était en droit de penser. Et si Andy...?*
   
   Je vous passe un autre personnage important, Brad Palance, prêtre à Saint-François-Xavier, qui pourrait jouer le personnage de référence parmi tous ces profils un peu foldingues. Qui pourrait mais... on n’en est pas vraiment sûr. Brad Palance s’évertue à faire prendre conscience à Andy qu’il se passe quelque chose du côté de Willa et de fait, il se passe des choses...
   
   C’est un peu "la nef des fous" que cet immeuble, ses occupants,... et la pièce dans son ensemble!
   "Monparnasse reçoit", une pièce sur le dérangement mental?

critique par Tistou




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Le drap - Yves Ravey

Extrême sobriété
Note :

    Prix Marcel-Aymé 2004
   
   Cet ouvrage d’Yves Ravey est pour le coup d’une extrême sobriété! 78 pages, écrites d’une plume blanche, d’où l’affect, les émotions incontrôlables sont gommées, arasées.
   
   Le sujet est pourtant de ceux qui engendrent l’émotion. Yves Ravey – ou plutôt – le narrateur, raconte la mort de son père, et tout ce qui y est lié, de près ou de loin, ce qui a pu provoquer, ce qui
   est nié : tenants et aboutissants d’une fin programmée (sauf que le programme, ou le programmateur, on ne le connait qu’à la fin, quand tout est plié, fini, bâché)...
   
   "Mon père ne travaille plus, depuis une semaine. Le matin, il reste assis à la cuisine, devant son bol de café. Il penche la tête, le coude sur la table, la main sur le front. Le médecin lui a signé un arrêt-maladie de quinze jours. Il a dit, vous devez consulter des spécialistes à l’hôpital, monsieur Carossa. C’est inutile, l’hôpital, a répondu mon père. Je n’ai jamais vu un docteur de ma vie, je n’ai jamais été malade."

   Ça, c’est l’entame, page 7. Et voici la toute fin, page 78...
   "Ils ont saisi le corps de mon père. Sous les aisselles et par les pieds. Ma mère leur a dit de faire attention, vous prenez garde de ne pas défaire ses cheveux. Ils l’ont reposé, ils ont tiré la fermeture Eclair de la housse, et pendant qu’il disparaissait, ma mère agitait un mouchoir et elle disait adieu mon petit, adieu..."
   

   Entre les deux, ce sont les avatars d’une fin de vie programmée et quelques courts retours en arrière que nous propose Yves Ravey. Suggérer sans en rajouter. Semer des pistes – un peu plus que ça en fait – pour que le lecteur se fasse sa propre idée, à l’envers de ce père qui niera envers et contre tout l’origine du mal.
   
   Le tout de cette même écriture blanche, plutôt factuelle, que celle des deux extraits. Il semblerait que cette mort d’un père ainsi décrite est personnelle, la mort du père d’Yves Ravey. Si c’est le cas, c’est une mise à nu de beaucoup d’intime qui n’a pas dû être simple à faire.
   
   Une mise à nu. Oui, c’est ça...

critique par Tistou




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Dieu est un steward de bonne composition - Yves Ravey

Vaut mieux que le spectateur le soit aussi
Note :

   Je ne résiste pas au désir de vous livrer ces extraits du dossier de presse qui accompagne cette pièce :
   "une œuvre exigeante, certes, mais très accessible et qui fait se rencontrer l'intime et le social, à travers malentendus et passions.
   (les textes d'Yves Ravey racontent) avec sobriété et économie de moyens littéraires des vies simples mais meurtries, Dieu est un steward de bonne composition, septième pièce avouée par Yves Ravey, s'inscrit dans la perspective de traduire les troubles du "dehors" à travers des récits de vies qui se constituent en une mosaïque de perceptions et de sentiments intimes, puissants
   et terribles."
   

   Rien qu'à écouter le style emphatique et creux de ces dossiers de presse pour théâtre subventionné, qui ne vous disent pas grand chose de la pièce mais vous indiquent déjà ce que vous devez en penser, je m'agite et je m'inquiète... Ici, il y avait de quoi. Mais c'est vrai que c'est souvent le cas. Le mérite de mon intuition était médiocre.
   
   Je ne sais pas depuis combien de temps Yves Ravey avait cette petite pièce dans ses cartons quand elle a été créée en 2005, mais ce dont je peux vous parler, c'est des similitudes évidentes qu'il y a entre ses personnages et ceux de son premier roman, "La table des singes". C'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes, dit-on, mais là, non.
   
   Vous êtes là, honnête spectateur, vous vous demandez pourquoi on dit tant de mal des théâtres subventionnés alors que parfois c'est bien, et tout à coup, par exemple avec cette pièce qui fut mise en scène par Jean-Michel Ribes au Théâtre du Rond-Point, vous avez la réponse. Je me suis mortellement ennuyée, voire agacée rien qu'à la lire, j'imagine ce que ça aurait été si en plus il avait fallu que je reste à peu près immobile dans mon fauteuil en attendant que toutes ces répliques mémorables aient été énoncées!
   
   Autant dire que j'ai été terriblement déçue par ma première (et possiblement dernière) découverte du théâtre d'Yves Ravey.
   
   Nous sommes dans une auberge minable a fonction de bordel, proche d'une frontière passée en fraude par des immigrés clandestins. L'un des personnages principaux (Potlesnik) a la bonté de sauver de la misère les plus appétissants spécimens féminins, en leur offrant un travail.
   
   Lui même est un ancien réfugié clandestin qui mit bien longtemps à se faire une place, toujours fragile auprès de la tenancière de l'auberge. Pourtant, elle même est une immigrée clandestine, mais d'une période encore antérieure. Une fois installé, chacun ne pense plus qu'à préserver sa place, c'est humain, et personne n'hésite à exploiter ceux qui se trouvent à leur tour en position de faiblesse.
   
   Alfredo, le fils, qui est parti depuis 30 ans et n'a pas donné de nouvelles, est steward sur un paquebot de luxe et revient accompagné d'une très belle femme. Dans "La table des singes", nous avions Rodolphe, le fils très similaire, mais pas parti, qui ramenait à la maison une très belle femme scandaleuse.
   Sa mère, propriétaire, c'est elle qui a l'argent. Idem que dans "La table des singes". Rodolphe et Alfredo dorment dans la chambre de leur mère jusqu'à l'arrivée de la "fiancée". Ce point est répété mais jamais explicité ni commenté.
   Sa sœur Walserina, a réussi à s'extraire de ce milieu pour devenir professeur, mélange des deux sœurs Ulrike et Elisabeth de "La table des singes". Elle a un caractère de chien et déteste tout le monde.
   Et puis il y a le fameux Potlesnik, déjà évoqué, ici bras droit de la mère, dans "La table des singes", il s'appelait Ali et était un ami proche de Rodolphe.
   L'histoire n'est pas la même que dans le roman, mais on retrouve le lieu et les personnages. La notion d'immigration clandestine est absente de "La table des singes". Elle a été ajoutée ici
   
   Ceci posé, nous avons le plaisir d'assister à un dialogue de sourds (au sens strict : l'un raconte une chose, entrecoupé par les interventions de son interlocuteur qui en raconte une autre) le plus souvent terriblement agressifs. Donc, chacun parle sans arrêt sans écouter l'autre (il a raison d'ailleurs, parce que insultes et mensonges ne sont guère agréables à entendre). Mais le lecteur/spectateur ne peut s’empêcher de se demander pourquoi il devrait, lui, écouter les deux. C'est le point faible du procédé, je pense.
   
   Bref, la conclusion est sinistre et le spectateur quitte la salle complètement miné ou le lecteur ferme le livre écœuré.
   
   Comme ce texte est là pour dénoncer les violences de l'immigration, comme indiqué dans le mode d'emploi... (Je me doutais bien qu'on devait avoir une bonne raison pour se taper ce spectacle crispant), on se dit : si c'est pour une bonne cause, c'est pardonné.
   Non, je plaisante! En fait, je ne pardonne jamais quand on m'ennuie et se poser en porteur de messages moraux n'arrange rien.
    ↓

critique par Sibylline




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Je ne dois pas être de la même bonne composition
Note :

   Non, je ne dois pas être de la même bonne composition que le Dieu en question parce que, pour ma part, je suis complètement passé à côté, notamment à côté du sens profond de l’œuvre. Je n’ai pas compris pourquoi, pour qui, pas compris ce qu’elle voulait dire. Et je n’exclus pas, encore une fois, que c’est parce qu’une pièce de théâtre est écrite pour être jouée et non lue. Peut-être est-ce comme écouler le dialogue d’un film sans les images?
   Pourtant, au collège, j’ai bien lu des œuvres de Molière, de Racine, de Corneille,... et j’y ai trouvé sens – ou on m’en a fait trouver un? Là, non. Pas vraiment.
   
   Il n’y a que trois personnages qui interviennent dans "Dieu est un steward de bonne composition" : Alfredo, Walserina et Potlesnik. Tout – ou presque – tourne autour d’un personnage invisible (ça ne vous rappelle rien?) dont il est grandement question mais qui n’apparait nullement ; la mère d’Alfredo et Walserina, qui sont frère et sœur. Potlesnik, lui, est un personnage dont on sait peu de choses, sinon qu’il est – au même titre qu’Alfredo, Walserina et leur mère – un immigré dans ce pays (quel pays?) depuis déjà de longues années.
   
   On comprend que la mère, ayant fui son pays (quel pays? ) s’est lancé dans diverses activités, aussi diverses que l’élevage de porc et un dancing ("Chez Malaga") dont les activités auraient à voir avec la prostitution, une activité notamment gérée par Potlesnik qui parle régulièrement de ses "antilopes".
   
   Alfredo, lui, est parti, jeune, il y a trente ans. Apparemment en partie pour fuir une mère... exigeante, brutale (?). Il s’est trouvé un job de steward sur un bateau de croisière, en Suisse sur le lac de Lugano. Walserina est restée. Elle est étudiante? Potlesnik, lui, est là aussi. C’est lui qui s’occupe des "affaires", de la mère, vieillarde en fauteuil maintenant. C’est l’homme de l’ombre.
   Alfredo est revenu, pour la première fois. Il a besoin de papiers attestant de sa naturalisation pour pouvoir épouser Salza, en Suisse.
   
   La pièce se déroule dans cet intervalle de temps où il vient d’arriver, rencontre sa sœur et Potlesnik. L’occasion d’échanges censés éclairer sur les tenants et aboutissants... Je n’ai pas trouvé la lumière pour ma part. Je n’ai pas trouvé l’intention profonde cachée derrière tout cela...
   Passé à côté, désolé.

critique par Tistou




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Pris au piège - Yves Ravey

Naissance du désir
Note :

   "Non, vraiment, Robert, il faut te faire soigner. Tu ne te rends même plus compte que tu as réussi là où d'autres ont échoué. Regarde comme ils vivent dans cette rue, bon sang, mais regarde! Ne vois-tu pas de différence entre eux et nous? Oh mon petit Robert, tu me fais de la peine, je n'aime pas te voir ainsi."
    (page 77)
   
   "Si tu veux apprendre à connaître les gens, à pénétrer leur âme, tu dois d'abord découvrir les fleurs et leurs secrets."
    (page 20)
   

    Depuis ses premiers romans, Yves Ravey attire toujours plus de lecteurs encouragés par des amateurs fidèles et des critiques fascinés par son monde de secrets et de pièges.
   
    Secrets et pièges sont au rendez-vous de ce roman paru en 2005. Roman du familier, du familial, du familien.
   
   Un quartier
   

    Une ville au sud de l'Alsace, son faubourg, sa nationale empruntée par les Allemands pour aller sur la Côte d’Azur; proches, des fermes où l’on va chercher le lait. Plus loin, les usines Peugeot (1).
    Un quartier généralement silencieux quand ne retentissent pas des querelles, des bruits de jardinage ou de bois scié par Monsieur Tribonnet.
    Un narrateur enfant ou bien un narrateur qui se souvient de son enfance (dans les termes et la syntaxe d’un pré-adolescent (avec un problème de concordance des temps…)). Curieusement prénommé Lindbergh, aurait-il une vocation pour le vol, l’altitude, la vue en surplomb ou une enfance volée? En tout cas, nous sommes loin du luxe de l'Orient-Express...
    Dans une maison avec véranda, sa famille, les Carossa: un père, Florian, employé à la Zénith, une entreprise de fonderie dans la zone industrielle (dans son temps libre, il entretient une barque); une mère qui devine vite les raisons de certains comportements et aime à parler avec des voisins. Une grand-mère vit avec eux: elle plaide pour la mère de Lindbergh. Lindbergh a tort de la délaisser pour Mme Domenico.
    Des voisins: au numéro 1, Monsieur Domenico (Robert), instituteur après avoir été dans la mercerie (courant les marchés avec un triporteur): un homme qui réfléchit peu, un sanguin aboyeur quand il a trop bu. Il est du type jaloux, neurasthénique dit le directeur de l’hôpital. Sa femme (Angèle) est secrétaire de direction à l’hôpital local: leur fille Jeanne s’est mariée depuis peu. Monsieur Barre, le maître-nageur aux beaux pectoraux et souvent en short et torse nu loge chez les Domenico dans la chambre derrière le garage mais Domenico se chargera de l’expulser de la ville.
    En face des Domenico, le fromager qui répond au nom suggestif de Rêvemoy: pas étonnant que le jaloux et surtout sa femme ne le fréquentent plus. En plein été, Madame Domenico, généreuse et consciencieuse, aide le narrateur dans ses devoirs de mathématiques et aime à regarder le maître-nageur. Sa passion: lire de belles histoires dans des romans (comme MADAME BOVARY) qu’elle va chercher à la cave-son mari ne les aime pas du tout ces romans... Ils racontent trop d’histoires d’amour.
    Cave, grenier, garage sont des lieux qui comptent.
    N’oublions pas au numéro 3, le sous-directeur de la Caisse d’Épargne, Barclay, souvent sur sa pelouse en short et torse nu.
   
    Non loin, l'hôpital, son bâtiment administratif avec le bureau presque toujours allumé du docteur Daroum.
   
    Un milieu modeste, étriqué, routinier où la réussite se mesure à la rapidité pour rembourser ses emprunts; où il est bon aussi d'avoir été le premier à acheter un téléviseur. Tout le monde se connaît. On y parle sans recherche. On dit "c'est qui ce charlot?", “demain serait un autre jour”; ”porter le chapeau”; ”un de ces quatre matins”; ”le ton a monté d’un cran”, “tu as une araignée dans le plafond”, “tu perds les pédales” , “C’est le moment de se serrer les coudes”, "un gramme de jugeote" et même “mon pacha adoré”. Il est question de solex, d’allume-gaz, d’une 202 Peugeot...
   
   
   L’écart : un coup de pied dans quelle termitière?
   

    Appelés par personne, des inspecteurs itinérants ("hygiène du bois") sont venus examiner les toits des maisons du quartier: ils redoutent une invasion de capricornes arlequin, insectes parasites qui se nourrissent avidement du bois des charpentes. Contre "cette calamité", ces "criminels", le traitement coûte cher. Monsieur Barclay affirme qu’on ne peut compter sur aucune aide alors que les deux spécialistes prétendent qu’obtenir un apport du Crédit foncier est possible. Et leur travail à eux serait à un prix intéressant. Leur constat est alarmiste. Il faut agir à temps.
   
   Le voisinage se divise. Monsieur Domenico est clairement accusé d’être à l’origine de l’expansion locale des parasites. Dans la maison même de Lindbergh des meubles rongés partent en poussière. Entêté, son père cherche à écouter le bois avec le stéthoscope du docteur Berger. Faut-il payer? Faut-il croire ces inconnus pressants?
   Les inspecteurs créent du désordre. Des tensions apparaissent. Invisibles, les parasites prolifèrent peut-être. À coup sûr, dans le voisinage des humeurs grouillent, des rancœurs foisonnent. La mère de Lindbergh fait parfois des remarques intrigantes à Domenico.
   
   
   Le témoin

   
    Le lecteur se demande ce qu’il doit faire de ces éléments modestes qu'il prend, un temps, pour insignifiants. Puis le soupçon vient peu à peu et les questions affluent: dans cet univers sans relief, pourquoi quelques minuscules aspérités émergent-elles et pourquoi certaines fissures s’écartent-elles très lentement? Pourquoi la mère devient-elle nerveuse quand il est question de capricornes? Pourquoi cette insistance sur la jalousie de Domenico? Pourquoi madame Domenico s’occupe-t-elle des devoirs de Lindbergh au point de faire naître en lui bien des sensations? Pourquoi le bocal renfermant un capricorne prisonnier de sciure circule-t-il de main en main avec des risques évidents? Dans ces pages, on ne voit pas aussi clair qu'avec la robe jaune de Madame Domenico quand elle est à contrejour...
   
   On comprend assez vite que le récit de l’enfant est à double entente comme les secrets sont à double fond: ce qu’il perçoit est bordé par ce qu’un adulte (le narrateur, le lecteur) devine. Pris au piège de la narration, le lecteur constate que les sous-entendus pullulent et que des allusions se multiplient pour le mener il ne sait où. (2)
   
   Assez vite ce milieu devient étouffant. Le gris s’assombrit et déteint sur notre lecture. On se prend peu à peu à tout soupçonner, à tout craindre: mais quel jeu joue ce Domenico qui maltraite odieusement sa femme; ces spécialistes du xylophène sont-ils sérieux ou, en bons escrocs, veulent-ils prendre au piège tout le quartier? Notre doute rejoint celui de tous sur chacun: on se guette, on se méfie. Le spécialiste des capricornes s’en prend à Barclay. Le ton monte comme notre angoisse. Domenico veut traduire le père de Lindbergh en justice: il a tort de l’accuser de négligence...
   
   
    De la hauteur
   

    Le hasard d’une bonne action accélérera l’intrigue et densifiera encore plus le suspense: le capricorne dans son bocal ne sera plus le seul prisonnier. Réfugié involontaire sous la charpente des Domenico, Lindbergh, de plus en plus poussé à l’inertie, entendra des échanges téléphoniques, des colères, un interrogatoire, des réconciliations jouées et sera témoin d’un engrenage de faits qui surprend même ceux qui ne lisent pas Ravey pour la première fois...
   
    Oui, nous sommes pris au piège de cette voix sans effet recherché mais qui retient et rend soupçonneux comme un page jaloux. Rarement sourdine et litote auront été aussi parfaitement mises au service de l'odieux comme jamais elles n'auront suggéré la circulation et le blocage des désirs (pré-désir, désir du désir, désir de souffrir, souffrance du désir, désir secret). Rarement l’évocation de la naissance du désir (d'un enfant) aura été porté à ce point d’humble perfection.
   
   
   NOTES
   
   (1) Dans un de ses premiers livres BUREAU DES ILLETTRÉS, la même nationale coupe une ville située entre l'affreuse Vaubant et Mulhouse... À l'époque, la voix raveyenne n'était pas encore "trouvée": citant Fante et McGuane, elle dépendait trop de Thomas Bernhard. Dans le récent UN NOTAIRE PEU ORDINAIRE, il est encore question de nationale: "La frontière pour toi, c'est cette route nationale. Interdit de passer cette ligne.. Ni toi, ni ton chien. Il a répondu oui."
   
   (2) Pour notre plaisir, Ravey impose deux lectures. Tout était indice.
    ↓

critique par Calmeblog




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Atmosphère étouffante d’une petite vie provinciale
Note :

   "Pris au piège". Au sens propre, c’est un petit garçon qui va, à un moment donné, se retrouver pris au piège d’un grenier où il s’est réfugié et dont il n’osera pas sortir de peur de se voir repéré. Ça, c’est au sens propre. Au sens figuré, ne seraient-ce pas tous les acteurs de ce roman qui sont pris au piège? Le piège d’une vie médiocre et sans relief, le piège tendu par des conjoints sans amour, le piège de "la vie selon Yves Ravey"?
   
   C’est qu’Yves Ravey envisage la vie, au fil de ses romans, comme une activité finalement plutôt terne, sans relief, un peu désespérante. On est loin du glamour de nombre de ses collègues anglo-saxons. On a beaucoup de mal à trouver des motifs à prendre en sympathie, à chercher à s’identifier à des personnages de romans d’Yves Ravey.
   
   "Pris au piège" ne fait pas exception. L’atmosphère y est petite, plutôt étouffante et les ressorts des divers acteurs petits et mesquins.
   
   Disons qu’il est question d’escrocs au petit bras qui débarquent à deux dans une petite ville provinciale à l’atmosphère compassée et qui passent de maisons en maisons dans la ville, se faisant passer pour des spécialistes de l’élimination des parasites dans les charpentes et qui font le forcing pour récupérer des marchés. Ce faisant ils mettent à jour des dysfonctionnements dans quelques maisons d’un même quartier, notamment la maison du petit garçon dont il est question plus haut et la maison des Domenico, dont la femme l’aide régulièrement dans l’apprentissage de ses leçons.
   Ce sera l’occasion pour le petit garçon de faire connaissance avec la psychologie compliquée et la duplicité des adultes. Et l’occasion pour Yves Ravey de développer une nouvelle histoire de petits personnages broyés par la vie. Comme nous autres? Finalement...

critique par Tistou




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L’épave - Yves Ravey

Naufrageur moderne
Note :

   Très court roman, comme à l’accoutumé chez Yves Ravey. Comme à l’accoutumé, Yves Ravey s’empare d’une thématique et brode une histoire sur un ton plutôt minimaliste.
   
   La thématique ici? Un lieu accidentogène où les véhicules s’abiment régulièrement. Un homme sans scrupules, List, mécanicien mais surtout velléitaire, qui a pris pour habitude de piller les véhicules tout juste accidentés. Littéralement un naufrageur, à la différence qu’il ne provoque pas l’accident. Enfin, on ne croit pas.
   
   Dans "L’épave", c’est un véhicule allemand qui a dérapé dans le virage et les trois occupants meurent. List parvient, dans la nuit, à "faire les poches" du véhicule avant que la dépanneuse vienne l’évacuer ; des photos, chaussures, vêtements, jouets, objets très personnels...
   ".../…, c’est List qui l’a tirée du lit. Il n’était pas rentré de la nuit. Il arrivait du lieu-dit Le Grand-Pont, une combe à côté de la décharge municipale. Un Allemand s’était retourné dans le virage, sa voiture avait versé dans le ravin. List a prévenu sa mère et il est reparti à travers la prairie avec son sac à dos. Il y avait toujours quelque chose à récupérer après le passage des gendarmes."
   

   Arrive le père de celui qui conduisait, un Allemand d’âge mûr, effondré, et qui a du mal à accepter la situation. Surtout, il veut récupérer des photos que son fils devait avoir sur lui. Il s’était en effet brouillé avec lui depuis quelques années et il n’a aucune photo récente de son fils ni de sa petite fille qu’il n’a pratiquement pas rencontrée. List lui offre ses services pour récupérer ce qui apparait disparu, l’occasion d’escroqueries à la petite semaine mais au long cours. Des liasses de billets passent de la main à la main et des photos, des vêtements resurgissent. Finalement l’Allemand confie au List mécanicien la tâche de remettre en état le véhicule accidenté.
   
   Ça, c’est la trame. L’intelligence d’Yves Ravey c’est d’entrelacer des "fils de chaîne" sophistiqués dans cette trame rugueuse. Fabiola, la jeune pétroleuse qu’a épousée List. Sa maman, moins dénuée de scrupules que son fils, plus humaine. Et, il faut bien le reconnaître la bêtise brute de List, un être frustre comme on en rencontre hélas quelques-uns. En 108 pages, Yves Ravey recrée un monde miniature cohérent, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne possède pas de souffle épique. C’est plutôt de l’étude entomologiste au ras du caniveau.

critique par Tistou




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Bambi bar - Yves Ravey

Peep show
Note :

   Rebernak, travailleur immigré venu d'un vague pays de l'Est, a trouvé un emploi de chauffagiste. Il habite seul en face du “Bambi Bar”. Il observe à la jumelle ses voisines Monica et sa fille Caddie. L'établissement est connu comme “peep show”. Quand Rebernak entre dans la cabine de Caddie — car il a insisté pour la voir, elle, et pas une autre — il tient à lui montrer une photographie. Pourquoi tant d'intérêt pour ces deux femmes, mère et fille? On comprend vite qu'il ne s'agit pas plus de voyeurisme que de relations sexuelles.
   
   Et le mystère va encore s'épaissir. Pour mieux réaliser la mission qu'il s'est donnée, Rebernak se fait embaucher pour installer le chauffage du Bambi Bar et d'un autre établissement semblable. "Caddie regardait le dessin animé Betty Boop à la télévision. Je suis entré. (…) J'ai annoncé que je venais pour le radiateur". Or, son but n'est pas de gagner de l'argent comme chauffagiste mais de régler une histoire de famille. Car Monica est sa belle-sœur...
   
   Le drame familial que l'on cache au lecteur — pas très longtemps vu la brièveté du récit — est d'abord camouflé par une enquête des gendarmes au sujet d'une éraflure sur la voiture de Rebernak stationnée en face du bar. En réalité la maréchaussée soupçonne l'existence d'un réseau de prostitution. Rebernek réussira-t-il à sortir sa nièce de ce bourbier et ainsi à venger son frère Offmann qui repose là-bas à Oplotnitz?...
   
   Pas de difficulté de lecture dans ce roman bref d'intérêt cependant très moyen.

critique par Mapero




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Cutter - Yves Ravey

Lucky et son oncle
Note :

   Les Éditions de Minuit, ce fut pour moi la découverte de Beckett et du Nouveau Roman, Robbe-Grillet en tête. C'est une tout autre écriture que j'y découvre avec ce premier Yves Ravey que je lis : “Cutter”! Pas de choc existentiel ni de formalisme sophistiqué, mais une histoire ramassée réunissant des personnages caricaturaux, et traitant de thèmes simples avec une écriture minimaliste.
   
   Soit un couple mal assorti : les Kaltenmuller. Marius figure l'artisan archétypal tandis qu'Adélaïde se rêve en modèle qu'on photographierait dans une de ses belles robes à fleurs, ou plutôt nue dans son jardin. Pour l'entretien de ce jardin, justement, le couple a recruté un bricoleur professionnel, c'est Marcel Pithiviers, que le jeune narrateur appelle son oncle, qu'il vient aider certains jours, ce qui le sort du centre d'éducation surveillée dont il relève depuis qu'il a défiguré au cutter le copain de sa sœur. Lucky — c'est une antiphrase — n'est qu' "un simple d'esprit" selon l'épouse de l'artisan. Le décès de Marius dans son garage, habillé de son costume anthracite et sa montre en or au poignet, n'est peut-être pas un suicide comme Adélaïde voudrait le faire croire. En effet Marius venait de se rendre dans une agence de voyages : "On n'achète pas deux billets d'avions pour se suicider dans l'heure qui suit" argumente l'inspecteur Saul. Malgré son QI apparemment faible, le narrateur a vu, entendu et compris certaines choses. L'enquêteur va exploiter ce maillon faible au risque de faire exploser la violence que l'adolescent pourrait ne pas maîtriser.
   
   Sans qu'il soit nécessaire pour l'auteur de donner une date précise, les automobiles renvoient au contexte des années 70 : la Ford Taunus "jaune daytona" de Marius, l'Ami 6 break de Marcel, la R8 Gordini du flic. Les vêtements — "la robe blanche à coquelicots" qui sied tant à madame Kaltenmuller ou encore la "chemise rouge" que porte son mari — se joignent à d'autres objets pour constituer autant d'indices sur la piste de la violence sanguinaire qui relie les deux bouts de l'histoire : cutter bien sûr, mais aussi sécateur, couteau, rasoir... Pour le dire en bref : le sang va couler.
   
   Ce récit minutieux comme un mécanisme d'horlogerie se lit très vite, vraiment très vite! À peine le lecteur a-t-il, dans un bref éclair, cru imaginer une liaison secrète entre Marius et Lili, la grande sœur de Lucky, ou encore pensé voir revenir un de ces photographes invités par Adélaïde, que l'enquête progresse et que l'intrigue atteint son fatal dénouement. Juste de quoi occuper deux heures de TGV.
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critique par Mapero




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Écriture comportementaliste
Note :

   J'ai évoqué il y a peu une lecture prenante de Yves Ravey. J'ai tenu à vérifier la constance de l'efficacité de son style et bien m'en a pris avec deux titres, dont le tout récent "Pris au piège" a particulièrement retenu mon attention. Point commun: le récit est narré par un jeune garçon et dans les deux cas, il y a le regard d'enfant qui voit et ne comprend pas nécessairement ce que comprend le lecteur. Ce décalage renforce l'effet d'une écriture comportementaliste (on pense à Patrick Manchette, Dashiell Hammett), c'est-à-dire celle qui observe des actes de façon totalement neutre, en phrases lapidaires, sans aucune introspection, interprétation ni propos moralisateur. Voilà ce que voit ce garçon, vous voyez ce qui se passe, le reste est du ressort du lecteur, à qui il revient de combler les carences intentionnelles de la narration. Ce dernier a donc un rôle majeur et actif dans les romans de Ravey, il lui est demandé d'apporter sa part. On entend même Yves Ravey, dire à propos de Cutter, que le petit Lucky a besoin de nous lecteurs.
   
   Qu'est-ce que l'écriture comportementaliste? Imaginez que dans un récit Madame A est mariée avec monsieur B. Si l'auteur écrit que Madame A est dans les bras de Monsieur C, en ajoutant qu'elle trompe B parce qu'elle n'aime plus B, c'est très clair pour le lecteur. Si au lieu de cela, l'auteur décrit simplement Madame A dans le bras de Monsieur C et rien de plus, vous allez sans doute tirer une conclusion très proche, mais un flou apparaît sur la nature des relations entre A, B et C, des questions naissent. Ravey joue habilement sur ce vague qui fait toute la force de son écriture. On voit, mais rien de plus, au lecteur d'interpréter, de prolonger, de donner son coup de pouce personnel à la signification.
   
   Dans Cutter, le jeune Lucky, autiste peut-être, est témoin d'un meurtre maquillé en suicide. C'est lui qui détient la solution de l'enquête. Au début, un cutter sert à émasculer un chat: l'objet est resté sur place jusqu'à la scène finale. Lisez ce qu'en dit le Magazine Littéraire : "un miracle a lieu tandis qu'on lit ce livre, et, comme tous mes miracles, il est inexplicable."
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critique par Christw




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Saignant!
Note :

   "Cutter" est ce qui ressemble le plus à un polar dans la liste des six romans que j’aie pu lire du sieur Ravey. Oh, "Cutter" respecte bien des constantes qu’on repère facilement chez Yves Ravey : des personnages faibles, tourmentés, voués à être écrasés par les roues dentées de la vie, une dynamique mise en place dès les premières pages, comme l’exposition d’un thème musical avant développement, un grain de sable qu’Yves Ravey dépose délicatement sur le trajet des roues dentées évoquées un peu plus haut et il ne reste plus qu’à disséquer l’enchaînement des malheurs et des ennuis.
   
   Juste que "Cutter" me parait plus abouti puisqu’Yves Ravey nous mène cette fois-ci quasiment jusqu’au bout sans nous abandonner lâchement en "rase campagne"!
   
   Soit deux enfants, un jeune garçon d’une dizaine d’années, Lucky, et sa sœur aînée de quelques années, Lili, placés tous deux par un Institut auprès des Kaltenmuller, un couple aisé, le tout sous la tutelle de leur oncle Pithiviers, genre homme à tout faire du couple.
   
   Les Kaltenmuller sont chacun dans leur genre de drôles de cocos. L’oncle Pithiviers est tout sauf recommandable. Lili a l’inconscience de la jeunesse. Lucky n’aurait pas toute sa tête. Vous voyez le tableau?
   
   Yves Ravey va se faire un plaisir de nous raconter le drame à demi-mots, à la fois vu et mal compris par Lucky. Rajoutez un policier chargé de faire la lumière sur le suicide plus que suspect de M. Kaltenmuller pour faire avancer le tout et vous avez un drame qui avance tout seul, la nature ayant horreur du vide.
   
   Toujours sans illusions le gars Ravey!

critique par Tistou




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Enlèvement avec rançon - Yves Ravey

Projet plus ou moins commun
Note :

   Deux frères, Max et Jerry se préparent à enlever la fille du patron de l’entreprise d’emboutissage où travaille Max.
   
   Jerry revient d’Afghanistan où il a passé nombre d’années et compte repartir avec la moitié de l’argent de la rançon, l’autre moitié étant pour Max.
   
   Max lui fait passer la frontière suisse à ski. Bien que l’enlèvement ait été prévu minutieusement, il semble que les deux frères ne soient pas tellement unis pour cette commune action. Le pistolet de Jerry fait tiquer Max, il se rend compte qu’il ignore ce que faisait son frère dans ce pays lointain et problématique ; ni ce qu’il fera, une fois repassée la frontière… et ses questions sont éludées.
   
   Jerry semble être le meneur de cette action ; tandis que Max en est à son coup d'essai. Comptable dans l'entreprise depuis belle lurette, citoyen apparemment sans histoire, il devrait obéir à son frère...
   
   Mais, Samantha la victime, maintenue prisonnière dans la maison familiale, cesse bien vite son rôle de simple otage, pour attiser un antagonisme entre les deux frères. Max et Jerry cultivent l’un pour l’autre des sentiments complexes qui ne vont pas manquer d’influer sur le cours des événements.
   
   Entre la relation de l’enlèvement proprement dit, et le double jeu joué par chaque personnage, le lecteur cherche à s’y retrouver.
   
   Ce sont de petits faits relatés avec minutie, des bribes de dialogue entre les protagonistes, qui s’ajoutant les uns aux autres, nourrissent une forte intrigue et font monter la tension, alors même que l'histoire reste contée en mode mineur. Certaines scènes peuvent paraître drôles, notamment les discussions oiseuses des frères sur la meilleure façon de cuisiner les hamburgers... Les noms propres des principaux protagonistes ont aussi leur importance pour l’appréciation de la situation par le lecteur.
   
   Courte et bien mené, cette parodie de roman policier, est nettement plus jouissive que l'histoire du "notaire peu ordinaire".
    ↓

critique par Jehanne




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Frères ennemis
Note :

   Cela m'arrive trop rarement pour ne pas le souligner : un livre entamé en soirée et achevé tôt le lendemain matin (il a bien fallu, entre-temps, dormir...): faut-il donc qu'il m'aie tenu... Cent vingt-cinq pages : un thriller pas très moral, rebondissant adroitement sous la plume expérimentée d'un auteur habitué des éditions de Minuit.
   
   Max, comptable dans une entreprise d'emboutissage, retrouve sur un quai son frère Jeremy qui débarque d'Afghanistan où il fait partie d'une mouvance terroriste. Dès le premier paragraphe : "tout de suite, sans que j'oublie rien de ce qui nous liait, notre enfance, mon père et ma mère, nos rapports se sont tendus". Ombre qui pèsera jusqu'au dénouement. Après vingt ans de séparation, persiste un mélange d'amour et de ressentiment entre les deux hommes. Aucune explication sur les raisons, quelques phrases jetées de-ci de-là évoquent un malaise familial. Ces retrouvailles ont un but vénal: l'enlèvement de la fille du patron de Max, un coup préparé très professionnellement en vue d'une rançon. C'est sans compter sur la trahison mutuelle des deux mauvais garçons. De surprise en surprise, on finit par se demander, dans une escalade qui confine au burlesque, lequel réussira à duper l'autre. Max, agissant posément, avec une détermination tranquille, paraît évoluer à la manière d'un héros de western spaghetti.
   
   L'efficacité tient aux phrases brèves, aucun dialogue intérieur, tout dans l'action, les gestes, minutieux, et quelques paroles sommaires. Les détails les plus minces alimentent la tension : depuis la dentelle grillée de l'œuf qu'on décolle du téflon de la poêle jusqu'au contact du Desert Eagle (1) sous le chandail du partenaire. On imagine ce récit transposé au cinéma grâce au très bon canevas. Je ne suis pas sûr que l'on saurait rendre ce qui, selon moi, fait la force de ce polar : le ton et le climat. Il n'y pas de caméra pour rendre cela qu'on ne peut goûter qu'à la lecture. Et le climat d'un livre n'est-il pas indissociable des pages qu'on tourne allègrement en se projetant l'intrigue dans son décor intérieur?
   
   Yves Ravey avait publié en 1989 "La table des singes" chez Gallimard qui n'a pas souhaité poursuivre la collaboration. Jérôme Lindon a repris le flambeau: depuis "Bureau des illettrés" en 1992, treize romans chez Minuit, une belle constance. Il est aussi reconnu comme auteur dramaturge. Le style de Ravey fait inévitablement penser à celui de Patrick Manchette: la psychologie des personnages se devine uniquement derrière leurs faits et gestes, énoncés avec économie de moyens. La trame centrale cache l'objet réel du roman, à savoir les rapports sociaux ambigus entre les êtres, au sein de la famille notamment.
   
   Rapide, tendu, violent et imprévisible, voilà les traits du livre de Ravey, un roman "dépouillé jusqu'à l'os" pour reprendre l'expression de Jean-Baptiste Harang (Le magazine Littéraire, 2010). Pierre Assouline dit de lui qu'il est de la filiation Simenon: le maître ne désavouerait pas le souci de détail, la pesanteur des choses et l'empathie pour les personnages, traits simenoniens qui caractérisent, pour nous aujourd'hui, ce qu'on nommera sans hésiter du Ravey.
    ↓

critique par Christw




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Max et Jerry
Note :

   Dans son tour d'horizon des crimes et délits susceptibles de fonder de petits romans à suspense, l'auteur a imaginé un enlèvement crapuleux sur lequel viennent se greffer une rivalité entre deux frères et l'esquisse d'une histoire d'amour. Le tout forme une petite mécanique minutieusement élaborée, intégrant de savoureuses invraisemblances qui stimulent le plaisir du lecteur.
   
   Jerry rentre d'années sulfureuses en Afghanistan. Son frère Max, venu l'accueillir dans une gare suisse, travaille comme comptable dans une PME française proche de la frontière. Max raconte que dès leurs retrouvailles "il a demandé si j'étais toujours prêt à enlever la fille de mon patron, qui ne répondait pas à mes avances, et j'ai fait oui de la tête". Les deux frères passent à ski la frontière en évitant les douanes, rejoignent le chalet qu'habite Max, et c'est parti pour le kidnapping...
   
   Parmi les piquantes invraisemblances du récit qui sont autant de contraintes que le romancier se donne comme un défi à relever, lesquelles citer pour attirer le chaland? Que Pourcelot, le patron, averti du rapt de sa fille n'avertit pas la police. Que Max, le comptable, va lui-même chercher à la banque l'argent pour la rançon! Que contre la promesse d'une invitation dominicale sa secrétaire lui massicote des rames de papier blanc à la taille des billets et achète pour lui des sacs de sport dont on devine l'usage! Que Samantha découvre que Max est son ravisseur. Que Samantha n'a pas envie de revenir chez son père qui en a pourtant fait un cadre de l'entreprise. Que Jerry et Samantha ont peut-être... Que la mère des deux frangins, souffrant d'Alzheimer, est pensionnaire d'une maison de retraite médicalisée dont l'ambulance jouera un rôle essentiel.
   
   Bref, l'embrouillamini concocté par Yves Ravey donne un joyeux moment de lecture.
    ↓

critique par Mapero




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Rapt chez les branquignols
Note :

   Curieux mélange de Charles Exbrayat et de Jean Marie Laclavetine. Exbrayat pour le côté décalé, le côté « je – ne – me – prends – pas – au – sérieux » et Laclavetine pour l’ambiance douce – amère, le côté « replié sur soi » de l’atmosphère.
   
   Très court ouvrage, 140 – petites – pages, une narration qui ne se perd pas en chemin et qui va droit à « l’os ». Nous sommes en France (Jura ?), à la frontière suisse en zone montagneuse. Max est un homme jeune encore, comptable depuis 22 ans dans l’entreprise de Salomon Pourcelot. Max a un frère, aîné, Jerry, parti depuis quelque temps déjà en Afghanistan (actuel tout ça même si écrit en 2010), qui revient en franchissant clandestinement la frontière en ski pour un mauvais coup, mijoté (à l’initiative de qui précisément ? Il semblerait que ce soit à celle de Jerry…) avec Max et qui consiste à enlever Samantha, la fille de Salomon Pourcelot, afin de demander une rançon.
   
   Jerry se dit « professionnel » de la chose. On comprend – et il le dira à la fin - qu’il est impliqué dans des préparations d’attentats terroristes, et que c’est bien la raison pour laquelle il est en Afghanistan. Tout ceci n’est qu'effleuré par Yves Ravey qui va, comme dit plus haut, droit au but et ne se perd pas en digressions. Ce qui ne l’empêche pas de semer des indices de ci, de là.
   
   Max, lui, n’est pas coutumier de ce genre d’action. On ne saura pas au final ce qui le motive à porter assistance à son frère, encore que… si en fait !
   
   Nos deux branquignols mettent donc à exécution un plan assez simple mais c’est bien connu, il y a toujours un (des) grain de sable qui vient gripper la plus huilée des machines. C’est là qu’Yves Ravey m’évoque davantage Charles Exbrayat. Il y a du cocasse mêlé à la tragique bêtise de nos deux gaillards.
   
   Yves Ravey, l’air de rien, instille pas mal de doutes qui ne seront pas franchement levés à la fin de l’ouvrage, même si la fin est claire. Et pas franchement morale.
   
   Reste cette atmosphère confinée, un peu étouffante et poussiéreuse. C’est ce que j’ai ressenti.

critique par Tistou




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Un notaire peu ordinaire - Yves Ravey

Une mère-courage
Note :

   Freddy sort de prison. Il retourne voir sa cousine, Martha Rebernak qui élève seule ses deux enfants adolescents, un garçon et Clémence une fille. Martha ne veut pas voir traîner Freddy auprès de ses enfants, notamment auprès de sa fille puisqu'elle sait ce qu'il a fait à la petite Sonia 15 ans plus tôt. Clémence qui sort beaucoup depuis quelques temps, depuis qu'elle est la petite amie du fils du notaire, Maître Montussaint.
   
   Martha est ce que l'on appelle couramment une mère-courage, mot composé largement galvaudé par des émissions télévisuelles et un certain sens du sensationnalisme dans les médias actuels. Elle élève seule ses deux grands enfants, enchaînant des heures de ménage au collège et dans d'autres endroits. C'est d'ailleurs le notaire qui lui a permis d'obtenir ce boulot juste après le décès de son mari. Elle parcourt les petites routes de cette petite ville sur son cyclomoteur, sans arrêt, entre ses heures de travail, sa présence à la maison et surtout, depuis la sortie de Freddy, sa quasi-surveillance de sa fille, rassurée néanmoins que Maître Montussaint et Paul son fils, petit ami de Clémence prennent soin d'elle, la ramènent le soir.
   
   C'est le portrait d'une femme angoissée, partagée entre l'amour pour sa fille, son besoin de la protéger et l'envie de ne pas l'étouffer. Une femme que l'administration pénitentiaire culpabilise, lui demandant de s'occuper de Freddy :
   "Je ne vous demande pas de l'héberger sous votre toit, madame Rebernak, je dis qu'on peut faire autrement...! Vous avez bien une petite remise au fond du jardin? Il pourrait aller et venir, sans vous déranger. Elle a stoppé net. C'est une plaisanterie? Puis elle lui a tourné le dos, elle s'est courbée pour atteindre l'arrivée d'essence, elle a enfourché son cyclo en pédalant et lancé le moteur. Jamais son cousin n'habiterait le garage au fond du jardin. D'ailleurs, elle se demandait comment une idée aussi stupide avait pu germer dans la tête d'un éducateur." (p.35)
   

   Avec une écriture simple, directe dans laquelle les dialogues se fondent dans le récit (pas de guillemets ni de tirets pour les remarquer, mais aucun souci pour les repérer), Yves Ravey, en à peine plus de 100 pages, réussit à créer une tension qui monte crescendo. Presque un polar, pour le moins un roman noir! Prévoir une ou deux heures de liberté pour commencer et finir ce livre d'un seul tenant. Il parvient également à décrire le quotidien de cette femme qui travaille dur, à l'opposer à celui plus flamboyant du notaire qui représente la réussite sociale, la respectabilité et l'aisance financière et souvent dans les petites villes, un des notables.
    ↓

critique par Yv




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La tension monte !
Note :

    Encore un récit bien dans la veine des éditions de Minuit. Seulement une centaine de pages, de courts chapitres, des dialogues seulement dans un style indirect, très peu de personnages et une localisation imprécise. Le narrateur est lui aussi un personnage de l'histoire qui n'est pas mis en scène réellement. Il raconte l'histoire sans être présent comme si on lui avait raconté quelques temps après.
   
    Cela se passe en province, là où le mot notaire n'est pas éloigné du mot "notable". Sans doute une petite ville dans la campagne française profonde : il y a un café sur la place principale -le Jolly Café- qui rassemble les jeunes, un collège et un lycée professionnel ; les vieux, eux, ont leur maison de retraite. On imagine des pavillons un peu vieillots, des jardins, une atmosphère désuète, une vie tranquille ou ralentie, il y a sans doute des bois car on y chasse, aussi une rivière non loin avec une centrale hydro-électrique. Près du cours d'eau, c'est paisible, on peut lire sur la rive en se faisant bronzer.
   
    C'est d'ailleurs ce que fait Clemence, la fille de Mme Rebernak. Et c'est aussi ce qui agace Mme Rebernak. Depuis que Freddy le cousin est sorti de prison et est venu reprendre contact avec sa ville et sa famille, Mme Rebernak ne craint plus qu'une chose: que cet homme au sulfureux et glauque passé ne s'en prenne à sa fille. Alors, perchée sur sa mobylette, elle surveille sa fille non-stop dans la petite ville. D'autant plus que se prépare la fête d'anniversaire de Paul, le petit ami de Clémence et également fils du bienveillant notaire Maître Montussaint.
   
    Et à force de redouter quelque chose, il se trouve que cela arrive. Je ne vais pas en dire plus mais... tous ces hommes autour de Clémence. Forcément.
   
    Une intrigue vraiment simple avec un dénouement accrocheur. Bien sûr, le choix du récit avec le narrateur extérieur fait qu'il y a une froideur et une distance par rapport à l'histoire. En même temps cela confère une sensation de drame, il se dégage une pression, comme quelque chose d'inéluctable qu'on sent venir. Notamment grâce au personnage de Mme Rebernak, veuve laborieuse dépendante qui est particulièrement bien campé et qui nous guide vers la catastrophe.
   
    C'est bien mené, j'ai bien accroché à cette grande nouvelle ou ce petit livre (au choix) qui se lit d'une traite (ou deux).
    ↓

critique par Laugo2




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Pour Clémence
Note :

   “Un train peut en cacher un autre” prévient-on aux abords des voies ferrées. Un violeur pour en cacher un autre, tel est l'avertissement qu'il aurait fallu donner à l'épouse de feu Rebernak — peut-être le chauffagiste de “Bambi bar”. C'est aussi la morale de l'histoire. Ceci mérite quelques mots d'explication.
   
   Libéré pour conduite exemplaire après quinze ans de prison, son cousin Freddy revient avec l'espoir d'être hébergé chez les Rebernak, même dans la cabane au fond du jardin. Mais avec son air limité, son tatouage et son chien, Freddy n'inspire guère confiance. Martha le soupçonne de traîner autour de sa fille Clémence et d'être toujours aussi dangereux que lorsqu'il abusa de la petite Sonia, alors camarade de classe de sa fille et de son copain Paul, le fils du notaire, Me Montussaint. Aussi Martha, tarde-t-elle à s'apercevoir que sa fille lycéenne fréquente autant sinon plus le père que le fils. Le jour de l'anniversaire de Paul, son père se fait encore plus pressant auprès de Clémence. Jusqu'au drame.
   
   Pour ses intrigues Yves Ravey affectionne les petites villes de province, là où il y a des brigades de gendarmerie. Il donne aussi toujours une place importante à quelques objets. Dans “Enlèvement avec rançon” c'est la présence d'un kit de couture qui ouvre les yeux de Samantha. Dans “La Fille de mon meilleur ami”, c'est un portefeuille oublié qui fait basculer l'action. Ici, c'est un roman du programme de Première appartenant à Clémence que sa mère découvre — un peu tard – sur le siège de la voiture rouge de maître Montussaint. Le notaire, en effet, n'est pas clair... si j'ose dire. Il y a aussi le fusil du mari de Martha, jadis partenaire de chasse du notaire, un fusil emprunté par le notaire puis rendu tardivement à Martha pour qu'elle s'en serve éventuellement contre Freddy.
   
   Il y a probablement un public pour ce genre de petit roman vite lu et centré sur un fait d'hiver. Du moins les éditions de Minuit semblent-elles le penser...
    ↓

critique par Mapero




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Pas si peu ordinaire que cela
Note :

   Même si la première de couverture indique "roman" il s’agit d’une nouvelle, assez longue, qui pourtant m’a parue courte.
   
   Après 15 ans de prison, Freddy est libre. Il avait été accusé d’avoir violé Sonia, une fillette de l’école maternelle. On croit comprendre qu’il n’y avait pas de vraie preuve. La conduite de Freddy en prison fut exemplaire et Dietrich son éducateur répond de lui, le loge à l’hospice, tente de lui trouve un emploi. Freddy lui, va à la pêche…
   
   Freddy a adopté un chien ; il est à la rue et s’en va vers Mme Rebernak, sa cousine, demander l’hospitalité. Elle le rejette le supposant dangereux. Elle a une fille lycéenne Clémence, autrefois dans la même classe que l’infortunée Sonia. Et un fils un peu plus âgé, le narrateur de l’histoire. Les Rebernak ont un budget des plus justes ; Mme Rebernak est veuve et a obtenu un poste d’agent de service au collège à la mort de son mari. Elle le doit au notaire Montussaint, qui allait à la chasse avec son mari. Le mari a été victime d’un accident de chasse (c’est ce qu’on a dit) : son fusil est encore entre les mains de monsieur le notaire "qui nous a rendu tellement de services"! Là on croit voir poindre l’humour noir…
   
   Clémence sort avec Paul le fils du notaire, sauf que c’est le notaire qui s’intéresse à elle, et ce n’est pas récent... Entre le danger-Freddy et le danger-Montussaint , Mme Rebernak tremble pour sa fille, qui elle, n’a peur de personne…
   
   Ce récit est bien écrit, sans effet de style, sans vraie intrigue (on comprend tout de suite ce qui va se passer) les dialogues sont rapportés au style indirect libre, le récit coule bien. On ne saisit pas trop l’intérêt de cette histoire ; on est indigné bien sûr de la lamentable conduite du notable délinquant et jusque là couvert par ses magouilles et sa soi-disant respectabilité. Mais c’est un peu comme un fait divers bien relaté.
   
   Le plus intéressant du roman est le personnage de Freddy : on ne sait rien de lui, sauf sa condamnation, le fait qu’il possédait une photo de classe de Maternelle et avait cerclé de rouge l’image de Sonia, le fait qu’il va à la pêche, et qu’il tente d’aider Clémence… inutile de chercher peut-être? On n’a pas l’impression que l’auteur nous pousse à l’introspection.
   
   Le narrateur (le frère de Clémence) relate les faits de façon distanciée. Il n’est pas curieux de ce qui reste dans l’ombre : la personnalité de Freddy, dont on voudrait bien en savoir un peu plus... Le titre est assez bizarre : le notaire, est très ordinaire à mes yeux, puisque dans ce type de récit, les notables sont toujours des crapules, et celui-là ne déroge pas à la règle!!
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critique par Jehanne




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Notaire. Province
Note :

   Notaire. Province. C’est fou comme ces deux mots s’accordent, semblent se renvoyer l’un à l’autre! Ici, nous avons affaire à un notaire certes peu ordinaire mais l’aspect provincial, lui, est tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Nous sommes en effet dans une petite ville, non localisée, de province française, où le notaire reste un notable, une figure.
   
   Le notaire, c’est Maître Montussaint. Il n’a qu’un lointain rapport avec Martha Rebernak et sa fille, Clémence. Le rapport c’est qu’à un moment tragique de sa vie, le notaire a aidé Martha à décrocher un boulot de femme de service au collège quand son mari est mort. Le rapport c’est aussi que Clémence, 17 - 18 ans (?) environ puisqu’elle passe son bac de français, sort avec Paul, le fils du notaire.
   
   L’histoire, pour donner peut-être un aspect "clinique" à la relation de ce qui est en train de se dérouler, c’est le frère de Clémence - le fils de Martha donc – qui nous la raconte.
   Et que se passe–t–il donc dans cette petite ville assoupie? Il se passe que Freddy, le cousin de Martha, vient de sortir de prison (15 ans je crois?) après avoir été condamné pour le viol et le meurtre de Sonia, à l’époque en maternelle dans la même classe que Clémence. Et que Paul.
   Et Martha n’est pas spécialement ravie du retour de celui qu’elle considère encore comme un prédateur. Elle a très peur pour Clémence, on peut même dire qu’elle "psychote". Et le début du roman nous la montre remuant ciel et terre pour faire en sorte qu’on éloigne Freddy, d’une manière ou d’une autre. Mais Freddy a purgé sa peine. Il a droit à une seconde chance comme l’explique à Martha, Dietrich, l’éducateur en charge du suivi de Freddy.
   
   Yves Ravey parvient en 108 courtes pages, avec une grande économie de mots et de moyens à faire monter la pression, à rendre le drame redouté par Martha comme inexorable (comme si les pensées de Martha attiraient le malheur). Et de fait...
   
   Mais tout ne se passe pas exactement comme le redoutait Martha. Et là c’est l’art d’Yves Ravey de nous retourner in fine comme une crêpe!
    ↓

critique par Tistou




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Le piège des apparences
Note :

   Situé dans un village tranquille, ce roman se concentre sur les inquiétudes d’une mère poule dédiée à protéger sa fille adolescente des aléas de la vie. Sa surveillance est mise à l’épreuve lorsque son cousin sort de prison où il avait purgé une sentence pour le viol d’une gamine. Embarrassé par ce lien familial gênant et dangereux, Madame Rebernak s’assure de garder à l’œil, à bonne distance, le potentiel prédateur, sans savoir que les loups ne sont pas toujours ceux que l’on croit…
   
   Il est difficile de cerner les romans de Ravey, souvent portés vers le roman noir, ce qui lui a valu le qualificatif d’"héritier de Simenon". Ceci est particulièrement le cas pour ce titre où le suspense et certains codes des œuvres de mauvais genre sont utilisés. L’intrigue possède cette élégance ancienne des vieux polars où les méchants avaient de la classe. En même temps, ce classicisme m’est apparu poussiéreux pour un roman paru en 2013. Tout comme le comportement des personnages. Le livre aurait gagné à indiquer clairement à quelle époque il se situait.
   
   L’autre faiblesse vient du point de vue de la narration. C’est le jeune garçon de Madame Rebernak qui s’en occupe. Cependant, il s’agit d’un narrateur omniscient. Il décrit des scènes où il n’est pas présent. Cette maladresse a gâché en partie mon plaisir.
   
   Malgré tout, ce roman n’est pas sans son charme. Ravey est un raconteur d’histoires et il y en a une ici très divertissante. De plus, en employant la forme courte, ceci lui permet d’emprunter les caractéristiques de la nouvelle et nous offrir un délicieux dénouement. Un petit bouquin agréable que l’on déguste comme un cocktail bien glacé sous le soleil.

critique par Benjamin Aaro




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La fille de mon meilleur ami - Yves Ravey

Les bonnes intentions en cachent parfois de mauvaises
Note :

   C’est l’histoire de William, en apparence un brave type, qui suite à la mort de son meilleur ami, accepte d’aider sa fille Mathilde. Elle n’a qu’un seul souhait, revoir son fils de cinq ans dont elle a perdu la garde aux mains de son ex-mari. À partir de cette prémisse, l’auteur fait déraper les choses. Le bon William n’est pas si gentil que l’on le croyait et tente de profiter de la situation pour se remplir les poches…
   
   Le style du roman m’a rappelé Modiano avec ces personnages mystérieux sortis de nulle part, agissant en réaction à des événements inattendus. Si cela ajoute au suspense, il en résulte aussi une histoire un peu brouillon et difficile à rendre crédible. Il m’a semblé que l’ensemble avait été fabriqué à partir du dénouement surprenant. Puis tout a été construit à l’envers afin de soutenir cette idée.
   
   Heureusement, l’écriture de Ravey est toujours agréable à lire. Une prose limpide, succincte, qui va à l’essentiel et alimente le rythme fringant de l’histoire. Un roman qui n’en n’est pas un, plutôt un nouvelle du genre ‘noir’ que l’on aurait pu lire dans un magazine des années 50s. Les ficelles sont grosses, mais peut-être cela est voulu et n’empêche certainement pas d’y trouver son plaisir à la lecture.
    ↓

critique par Benjamin Aaro




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« Nouveau roman » mâtiné de thriller provincial
Note :

   Ce petit roman est vraiment une très bonne surprise. Un régal, absolument! Surprenant et minimaliste par son style. Drôle et énigmatique par l'histoire et ses personnages simples mais venus de nulle part ailleurs. Sans doute la façon de les présenter de quelques attributs seulement. De les faire vivre et parler dans la narration. Il faut certes s'y habituer et ça fait ça :
   
   " Elle m'a demandé si je regrettais la promesse faite à son père. Elle me connaissait si bien! Et elle le savait : Je m'en voulais d'avoir accepté. J'ai répondu : C'est pas le moment, Mathilde, de me casser les pieds avec tes questions! Elle s'est penchée vers moi. J'ai frissonné : Tu sais que je ne regrette jamais rien, Mathilde."
   

    Un roman du genre "nouveau roman" mâtiné de thriller provincial, un peu du roman noir, un peu de farce et d'inattendu. J'ai adoré...! Ayant goûté au style d'Yves Ravey avec "Un notaire peu ordinaire"qui était un coup d'essai pour moi, cette fois-ci, c'est un coup de maître!
   
    L'histoire se déroule entre Montceau-les Mines et Savigny-sur-Orge. Mais d'abord, on est à Montauban: William Bonnet assiste son meilleur ami Louis sur son lit de mort. Celui-ci lui demande de retrouver sa fille Mathilde qu'il a perdue de vue, il sait juste qu'elle a fréquenté l'asile psychiatrique. Alors, pour son vieil ami d'Afrique, William Bonnet promet. "Et c'est bien par elle que tout a commencé."
   
    A priori William Bonnet est une bonne âme, il rend service.
   
    Une bonne situation aussi: Directeur financier des cycles Vernerey, Montceau-les-Mines, c'est ce qui est écrit sur sa carte de visite. Enfin, une de ses cartes de visite.
   
    Bonne moralité également: l'ayant promis à son père mourant, William retrouve Mathilde la déjantée et accepte également sa demande faite depuis l'hôpital (...qu'on suppose psychiatrique) : retourner à Savigny-sur-Orge pour voir son fils qui vit avec son père et une femme prénommée Sheila. Cela bien sûr, vu l'énergumène Mathilde, sans autorisation du juge.
   
    Voilà. Au début on en est là. Mais cette entrée en matière n'est qu'un prétexte. Car William n'a pas que des qualités et est un bien curieux directeur commercial. Une suite d'événements inattendus vont le détourner de sa promesse...
   
    Je recommande vivement ce livre, il faut juste se laisser mener par Yves Ravey qui tisse l'intrigue dans un style d'une délicieuse fraîcheur!
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critique par Laugo2




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Une tranche de vie
Note :

   Oui, une tranche de vie. "La fille de mon meilleur ami" c’est un peu une tranche de la vie de William, l’ami de la vie militaire de Louis, et de Mathilde, la fille de Louis.
   
   Louis vient de mourir à l’hôpital militaire et il a révélé à William l’existence de sa fille Mathilde. Il lui demande de veiller sur elle.
   "Je suis arrivé un soir d’orage, après plusieurs heures de route, à l’hôpital militaire de Montauban, la lettre de Louis dans la poche. Il voulait me voir, me parler, m’avait-il écrit de sa plume fatiguée. Louis était mon meilleur ami. Nous nous étions connus en Afrique, dix ans auparavant, et nous ne nous étions jamais perdus de vue.
   Il avait encore trois jours à vivre, et je l’ai veillé du matin au soir. C’est alors qu’il m’a révélé l’existence de sa fille, Mathilde, dont il avait perdu la trace. Il savait seulement qu’elle avait passé plusieurs années en asile psychiatrique, dans le sud de la France, et que, pour cette raison, le juge lui avait retiré son enfant au moment du divorce."

   
   Asile psychiatrique, enfant retiré : les mots clef du roman... D’abord qui a déjà lu Yves Ravey sait que les personnages de ses romans sont passablement torturés, "borderline", et que généralement... ce n’est pas la Happy End in fine.
   
   Yves Ravey prend donc le pan de vie de William, au moment où Mathilde lui demande assistance pour une entreprise particulièrement casse-gueule - retrouver et rendre visite à son fils, placé - et nous lâche dans le décor une fois la situation sérieusement partie en vrille et... démerdez-vous avec la suite et fin de l’histoire...
   
   Une tranche de vie, vous dis-je. Toujours dans le style et les us d’Yves Ravey. C’est-à-dire des romans d’une brièveté remarquable, des personnages "borderline", des situations qui ne peuvent que mal finir (et de fait...!) et une description disséquée des rouages infernaux qui broient l’individu un peu faible voué à être broyé. "La fille de mon meilleur ami" n’échappe pas à la règle...
    ↓

critique par Tistou




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Imbroglio
Note :

   Attention, ce commentaire révèle l'histoire.
   

   Un escroc peut-il tenir la promesse faite à contre-cœur à un ami mourant? Mais oui! pourvu que cela lui rapporte!
   
   Yves Ravey se glisse dans la peau de ce William Bonnet pour nous faire vivre l’intrigue par ses yeux. L’originalité du roman ne tient pas à la situation narrative mais aux caractères des deux principaux personnages. Il aurait pu susciter empathie, rejet ou même sourire, mais il n’en est rien : l’auteur choisit l’écriture minimaliste, et accumule les détails dans de courtes phrases. S’il s’attache ainsi à l’insignifiant, c’est que pour William, dépourvu de toute échelle de valeurs, tout est également banal, le mal comme le bien. Seuls comptent l’argent… et les filles.
   
   Blessé sur une piste africaine, l’ami Louis agonise à l’hôpital militaire de Montauban. William est forcé de lui promettre de s’occuper de sa fille Mathilde qu’il a perdue de vue. Il sait seulement qu’elle exige de revoir son fils de cinq ans, Roméo, malgré l’interdiction du juge qui a placé l’enfant, après divorce des parents, chez Sheila Simonin. Le duo est savoureux! William, ancien directeur financier des cycles Vernerey, vient d’être renvoyé pour "faute grave et escroquerie". Mathilde, ancienne danseuse de boîte de nuit, sort de clinique psychiatrique : accro aux pharmacies, alcoolique et kleptomane. Entre crises de délire et vols de lingerie, elle attend tout de William auquel elle file mille euros pour frais de recherche!
   
   Entré en contact avec Sheila, il oublie un soir son portefeuille chez elle ; pas de souci! il retourne par effraction dans l’appartement et là, crac! elle est nue avec Leduc, le patron de l’usine Rhône-Poulenc où travaille son mari, Anthony! Hop!, William saisit l’appareil photo de Roméo et prend trois clichés des amants. Facile alors de faire chanter Sheila pour qu’elle accepte que Mathilde voie son fils et pour que William puisse subtiliser le cartable où Anthony conserve la caisse de solidarité des ouvriers en grève. La moitié de la somme qu’il doit à son employeur!
   
   Mais ce serait sans compter avec un gendarme qui a remarqué l’étrange couple le premier soir sur le parking du motel, et sans M. Bardot, homme de main de Leduc qui file William depuis le début... C’est fou ce qu’il s’intéresse aux détails, ce William, au jean délavé de Sheila : manière de la draguer qui culmine avec le milk-shake très érogène à dix heures du mat'... On a compris, mais le récit reste si lisse, et sans relief, que le livre à peine refermé a déjà sombré dans l’oubli...
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critique par Kate




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Jeu de piste
Note :

   Étonnant. Comment classer ce court récit (150 pages) sans trahir l’histoire ? Simple roman, roman noir ou polar ?
   
   Yves Ravey est pour moi une découverte. Écriture précise, enchaînant les situations sans pour autant suivre une logique de progression autre que la sienne.
   
   Appelé auprès de Louis qui se meurt, mentor, père spirituel, William lui promet de s’occuper de sa fille Mathilde. Fille dont il ne s’est guère occupé mais qui a séjourné en hôpital psychiatrique, a eu un enfant et sans doute bien d’autres mystères. Ainsi s’enchaînent les situations, orientant sans cesse l’histoire vers un nouvel horizon.
   
   William n’est pas blanc de blanc. Ancien légionnaire ? Mercenaire en Afrique ? Comptable du milieu ? Avec un coté marabout d’ficelle, l’auteur m’a baladé pendant cette lecture fort agréable. Un jeu de piste dont se doute qu’il n’y aura pas de vainqueur, mais où l’on se laisse enfermer en se disant qu’à telle ou telle bifurcation on imaginait partir vers telle réponse. Quand à Mathilde, oiseau blessé, petite fille fragile, femme fatale, danger public, sa présence porte en elle les ennuis qu’elle distille. Personnage sortie d’un film des années 50 pour son côté soumis ou bien des 70 pour sa folie, elle est vénéneuse dès qu’elle prononce un mot ou apparaît.
   
   Bref, une écriture ciselée comme ils disent dans la presse spécialisée, qui maintient en haleine jusqu’au bout.

critique par Le Mérydien




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Sans état d’âme - Yves Ravey

Roman policier sans policier
Note :

   Un choix éclectique de romans pour cette rentrée littéraire qui, comme chaque année, offre à notre curiosité de lecteur une infinité de possibilités et parmi eux, celui d'Yves Ravey.
   
   Né à Besançon en 1953, Yves Ravey a exercé comme professeur d’arts plastiques dans un collège. Depuis "La table des singes" en 1989 jusqu’à "Sans état d’âme" en 2015, il compte une trentaine d’œuvres, romans et pièces de théâtre. Derniers romans : Un notaire peu ordinaire (2013), La fille de mon meilleur ami (2014) et Sans état d’âme.
   
    John Lloyd, le fiancé de Stéphanie a disparu. Disparition d’autant plus étrange qu’il envisageait de la présenter à ses parents aux Etats-Unis, de l’épouser et de revenir vivre en France dans ce coin de Lorraine. Désemparée devant cette disparition incompréhensible, elle demande à son ami de toujours, Gustave, d’essayer d’enquêter discrètement et de le lui ramener où qu’il soit.
   
   Ses investigations amènent Gustave à lui laisser peu d’espoir, Stéphanie doit se faire une raison, il ne reviendra pas. Jusqu’au jour où Gustave rencontre Mike, le frère de John, venu au cimetière américain à la recherche de la tombe de son grand-père…
   
   De page en page Yves Ravey distille le soupçon. Le malaise s’insinue doucement, le monstrueux vient se nicher dans les situations banales du quotidien. Deux personnages en quête de vérité et un manipulateur donnent à ce huis-clos des allures de roman policier sans policier.
   
   Un bon roman.
    ↓

critique par Michelle




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Manipulations et esquives
Note :

   Bref retour sur les lectures consolatrices d'une villégiature printanière météorologiquement détestable, dont un automne incongru aux portes de l'été ravive le souvenir glaçant. Il s'agissait d'une traditionnelle vague polar propre aux séjours de vain soleil.
   
   Ce roman noir émergea sans conteste et confirma l'estime vouée de longue date à son auteur.
   
   Quand arrive un nouveau Yves Ravey, s'y jeter sans arrière-pensée est une garantie solide contre le tumulte des rafales qui fouettent un balcon transi. Évitant tout "je" lourdingue, Ravey s'insinue adroitement dans les têtes d'un assassin et des proches de la victime : discours indirects, manipulations et esquives, le chat et la souris, une vraie merveille de roman noir qui rappelle la maîtrise de "Enlèvement avec rançon". Comme tout lecteur possède une veine cachée d'écrivain, la manière dont Ravey distille le suspense engendre une petite pointe de jalousie ; et chez Minuit, bien souvent, c'est un ton qui donne le la.
   
   
   Présentation de l'éditeur

   
   "John Lloyd disparaît une nuit sans laisser de trace. Stéphanie, sa petite amie, va charger Gustave Leroy de mener l'enquête. C'est sans compter sur son dépit amoureux. Ni sur l'arrivée de Mike Lloyd qui entend bien retrouver son frère."

critique par Christw




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