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Auteur des mois de décembre 2014 & janvier 2015
Neil Bissoondath

   Un peu plus au Nord que John Dos Passos qui l'a précédé dans cette rubrique, et en même temps, beaucoup plus au Sud, si l'on considère son pays d'origine, Neil Bissoondath est un écrivain bien intéressant et pas encore assez connu en France où toutes ses œuvres ont pourtant été traduites. C'est pourquoi nous en avons fait l'auteur de ces deux derniers mois. Venez le découvrir.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2014 & JANVIER 2015
   
   Neil Devindra Bissoondath est un écrivain canadien (indo-québécois) d'expression anglaise, né à Trinité-et-Tobago, en1955.
   
   Il a émigré au Canada en 1973. Il y a terminé ses études puis est lui-même devenu enseignant d'anglais et de français.
   
    Il rencontre le succès dès son premier livre en 1987 (un recueil de nouvelles intitulé "Arracher les montagnes"), ce qui lui permet d'interrompre son enseignement pour se consacrer à l'écriture.
   
   Il vit à Québec depuis 1995 et y enseigne la création littéraire.
   
   Il est le neveu du Prix Nobel de Littérature, V. S. Naipaul
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Arracher les montagnes
  Retour à Casaquemada
  À l'aube de lendemains précaires
  L'innocence de l'âge
  Le marché aux illusions
  Tous ces mondes en elle
  Un baume pour le cœur
  La Clameur des ténèbres
  Cartes postales de l'enfer
 

Arracher les montagnes - Neil Bissoondath

Entre deux mondes
Note :

   Titre original : Digging Up Mountains
   
   Dans son premier recueil de nouvelles, Bissoondath révèle un talent pour une écriture précise et vivante, pleine de tournures de phrases frappantes et d’images. Bien que son style témoigne de l’éducation britannique de son école coloniale, ses histoires reflètent ce que l'on suppose être un sentiment personnel de déracinement et de trahison par rapport au déclin économique et l'agitation sociale et idéologique de l'après-indépendance de Trinité-et-Tobago, son pays d’origine.
   
   L’essentiel de cette collection visite les thèmes tels que l'aliénation culturelle, l'exil et les crises de la vie familiale. Dans "Il y a beaucoup de façons de mourir" Joseph, un immigrant prospère avec une entreprise d'installation de tapis à Toronto, retourne à la maison, se croyant le fils prodigue ayant fait bonne fortune qui sera accueilli à bras ouverts. Au lieu de cela, il constate que les travailleurs des bidonvilles ne veulent pas un emploi régulier, que les nouvelles politiques ont créé une classe de nouveaux bureaucrates insupportables, que les vieux amis sont morts ou ont sombré dans le désespoir, que même le climat pluvieux et humide fait mentir ses souvenirs d'une île paradisiaque. Finalement, il décide de revenir au Canada, craignant que, en son absence, ses souvenirs de la civilité de Toronto soient peut-être transformés eux aussi en mensonges.
   
   Joseph est le protagoniste archétype de Bissoondath, avec un pied sur deux continents, deux mondes, chacun dérivant subtilement loin l’un de l’autre alors que le temps passe et que la mémoire s’effrite.
   
   Bissoondath ose s’éloigner de son terrain habituel, en essayant des thèmes sur d'autres nationalités : japonais, russe, anglo-canadien, mais avec moins de succès que dans ses histoires de Trinité. Parfois, aussi, une certaine unilatéralité envahit le ton de Bissoondath dominé par le fatalisme perplexe. Cela est particulièrement évident quand il tombe dans le piège du narrateur non impliqué. Dans "Le déjeuner de Noël", le "je" du narrateur regarde un homme immigrant tourmenter lâchement une femme blanche de Terre-Neuve. Le "je" ne proteste pas, ne cherche pas à intervenir; il s’enfuit dès que la politesse le permet.
   
   La force de ce type de fiction est basée sur le détachement du narrateur, son objectivité. Consterné par la cruauté, mais en sécurité dans sa supériorité (béate, bourgeoise) et la neutralité du récit, il fait un pacte subtilement insidieux avec le lecteur en présentant de terribles gens dégénérés, mais pas comme nous. Cette manière trahit une ambiguïté morale, un échec de la part des "je" pour engager ses propres démons. Le silence est complicité.
   
   Ces réserves mises à part, ce recueil offre de nombreux textes avec un impact émotionnel. De même une exploration intéressante des gens d’une île que l’on connait peu, celle de Trinité. Comme c’est souvent le cas, les histoires sont inégales, mais on y trouve tout de même son compte.

critique par Benjamin Aaro




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Retour à Casaquemada - Neil Bissoondath

De nulle part...
Note :

   Titre original : A Casual Brutality
   
   "- Alors regarde, dit-il. Une dernière fois.
   Comme pour souligner ses mots, il me serre plus fort, et nous faisons volte-face ensemble, lentement, jusqu’à avoir les yeux tournés vers l’endroit d’où nous venons.
   Devant nous, la brume crépusculaire, blême et définitive, étend son ombre sur le monde. Des voitures sont disséminées sur le parking étrangement désert, que les projecteurs entourent de lueurs verdâtres, encore inefficaces, perdues au sommet des poteaux métalliques. Le grillage est un filet cendré qui, vu d’ici, semble s’effacer ; au-delà, de l’autre côté de l’étroite route asphaltée qui contourne l’aéroport, s’étend une masse de canne à sucre, tache noire sur le ciel du soir, ombre immense embrassant le sol, tranche détachée de la nuit tombante qui lourdement s’affale sur l’horizon."
   

   Pas de doutes. C’est bien écrit. Et probablement, je dirais bien traduit aussi (Jean-Pierre Ricard). Je suis étonné que Neil Bissoondath, Canadien anglophone arrivé à 18 ans de Trinidad et Tobago mais en réalité d’origine indienne, n’ait pas davantage de notoriété. "Retour à Casaquemada" est le second de ses ouvrages que je lis et l’intérêt est là dans les deux cas. Pas de pédanterie, pas d’esbroufe, mais une écriture à la qualité certaine et un propos des plus consistant.
   
   Cette fois-ci, c’est un peu (de) son histoire qu’il met en scène. Celle d’un Antillais – de l’île de Casaquemada donc – qui est parti à 18 ans faire des études de médecine à Toronto et qui est resté là-bas, s’est marié avec une Canadienne anglophone et a pris la nationalité. Ça ressemble pas mal à son histoire, non?!
   
   Mais il ne s’agit pas que de ça, puisque Raj décide à un moment de revenir à Casaquemada, avec sa femme et son enfant, avec des motivations plus ou moins conscientes, mais surtout dans un contexte compliqué puisque Casaquemada est en train d’entrer dans une phase de récession économique déstabilisante après des années d’euphorie économique. Récession économique, troubles sociaux, insécurité, …
   
   Pas le bon moment donc. Mais je crois qu’en fait Neil Bissoondath tâche de nous faire comprendre qu’il n’y a plus de "bon moment" pour revenir quand vous êtes ainsi parti. Raj ne se sent pas vraiment canadien et il ne se sent plus casaquemadain. Il est de nulle part. (sans compter que ses vraies racines par ailleurs sont indiennes!)
   
   Neil Bissoondath raconte cette vie débutante – Raj n’a pas encore quarante ans quand il fuit à nouveau Casaquemada pour rentrer (rentrer?) au Canada – avec foultitude d’allers-retours et c’est extrêmement bien raconté, avec une solide histoire bien dans la tradition anglo-saxonne (j’ai pensé à V.S. Naipaul et à Russell Banks).
   
   Oui, vraiment, c’est étonnant que la notoriété de Neil Bissoondath ne soit pas davantage établie...
   
   Un beau roman sur le déracinement, l’exil, l’impossibilité ou la difficulté d’une greffe en terre étrangère, la difficulté ou l’impossibilité du retour.

critique par Tistou




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À l'aube de lendemains précaires - Neil Bissoondath

Pas le paradis !
Note :

   Titre original : On the Eve of Uncertain Tomorrows
   
   Écrivain canadien de langue anglaise, mais natif de Trinidad, Neil Bissoondath a choisi une thématique autour de l'exil, de l'errance, du déracinement. Brève présentation des nouvelles, avant de revenir à cette thématique.
   
   • La nouvelle inaugurale, "À l'aube de lendemains précaires", donne son titre au recueil. Des candidats au droit d'asile politique sont en attente de l'acceptation de leur dossier préparé par un même avocat. Le cas de Joaquin sera tranché demain ; avec toutes les traces de torture dont son corps garde trace, il est probable qu'il sera accepté. Mais les autres...?
   
   "Kyra et Anya". Deux jeunes femmes, journalistes ou se faisant passer pour telles, sont reçues par un vieil exilé, ex-leader politique ou chef policier d'une dictature insulaire. Peut-être même a-t-il fait disparaître sa femme. Mais vu de près, Seepersad n'a rien d'imposant, ni d'intimidant. Son garage abrite une voiture vandalisée... Kira et Anya le pressent de questions. Une statue tranchera la question.
   
   "Fumées". Francis n'est pas un immigré : son travail l'amène seulement à franchir la frontière linguistique. Il s'est prétendu bilingue lors de l'embauche, mais sa maîtrise du français est limitée, en partie par la faute de son père. Il doit suivre des cours pour garder son emploi. Lui qui a arrêté de fumer s'y remet pour justifier sa présence au fumoir et approcher la belle Angelica. En vain...
   
   "Une question de sécurité". Alistair Ramgoolam a mal vécu l'installation à Toronto pour suivre ses fils. Il campe devant le téléviseur et se réfugie dans la tradition indienne alors que ses fils s'en éloignent. Ses exercices de dévotion enfument l'appartement et tout l'immeuble si bien que les voisins ont appelé les pompiers.
   
   "Paysage arctique au-dessus de l'Équateur". Dans une république latino-américaine en révolution, un agent yankee tombe amoureux d'Isabel : la fille du directeur de journal est sur la liste noire de ceux que l'agence veut supprimer.
   
   "Fissures et trous de serrure". Leonard fait la plonge et le ménage d'un cabaret. Joan lui demande "par où est-ce qu'il entre dans les maisons, votre père Noël?" Sa réponse c'est le titre de la nouvelle. Elle l'interroge aussi sur ses origines. "Je lui expliquais que ma mère était indienne et mon père noir." Dans la rue, Leonard donne une ou deux cigarettes à un clochard qui l'appelle Lenny. Un mendiant handicapé se lève et plie son fauteuil. Joan songe à arrêter le métier et rentrer à Windsor où l'attend son petit garçon.
   
   "Toute une vie d'adieux". Vendeur d'automobiles satisfait de son sort, Danny reçoit Alicia, son ex-femme et vraie globe-trotter. Censée visiter sa vieille mère en maison de retraite, elle est revenue de Fidji accompagnée d'un jeune mélanésien qui découvre avec surprise la vie au Canada. Alicia, qui a fait le tour du monde, est choquée de voir que son ex partage la vie d'un autre homme.
   
   "Le pouvoir de la raison". Méritante, Monica a élevé seule cinq enfants, mais ses trois fils ont quitté l'école pour vivre d'artifices ou de petits trafics. Un soir, les trois loustics ont failli avoir de la mort aux rats dans leur potage. Demain ils iront chercher un appartement à louer. Monica pense à la bicoque qu'elle a quittée dans son île.
   
   "Bonne nuit, monsieur Slade". Un concierge se penche sur son passé. Émigré de Vienne, il a vécu à Paris sous l'occupation. Ses parents sont décédés. Son épouse et lui ont été déportés en tant que juifs. Goldman refuse de finir sa vie en maison de retraite.
   
   "Oublier". Un exilé politique accompagné de son fils revient dans son ancienne patrie et retrouve d'anciens voisins. Il apprend comment son propre père a été fusillé par les révolutionnaires de la bouche même de l'un des bourreaux toujours en vie.
   
   • À l'exception de deux textes, l'action se déroule au Canada, qui passe pour le meilleur pays du monde, de l'avis des experts dans le domaine des droits de l'homme comme des gens ordinaires ; c'est ainsi que Rance, l'espion yankee, est amené à se faire passer pour canadien... Or, l'incertitude du sort des exilés, qu'ils soient réfugiés politiques ou économiques, est le thème général de ces nouvelles. Toutes mettent en œuvre des personnages immigrés, expatriés, ou qui changent de cadre de vie. Mais dans cette société libérale, les situations de fragilité sont multiples. Bien que l'auteur fasse partie de ces nouveaux venus puisqu'il a migré au Canada à l'âge de dix-huit ans, sa réussite professionnelle en tant qu'écrivain canadien ne lui a pas caché les déceptions que d'autres migrants pouvaient connaître. Il y a de l'échec dans l'air pour ces personnages parce qu'ils arrivent pauvres, ou qu'ils n'ont pas de diplôme adéquat, ou que leur tête est restée au pays. Voilà des “gens de peu”, sans activité stable. Ils flottent entre deux identités ; leur sort n'est pas décidé ou leur décision est encore à prendre. Joan la strip-teaseuse hésite à continuer de se montrer dans un cabaret car un homme l'a reconnue dans le métro. Pour beaucoup, les lendemains, s'ils surviennent, seront marqués par la précarité.
   
   Certains, tels Léonard et Monica, vivotent de petits boulots loin des rêves qui les ont entraînés au Canada. Élément fort de ces histoires, la déception, ou l'amertume, pousse au désespoir, au suicide dans le cas de Goldman, l'ancien concierge juif, et jusqu'à l'idée —juste suggérée au lecteur— que Monica la femme de ménage de Mme Galahad pourrait envisager de supprimer ses fils. Pour Seepersad, l'exil canadien n'est même pas sûr : sa voiture a été vandalisée et sa vie est menacée. Pour Alistair Ramgoolam qui a suivi ses fils, sa nouvelle adresse n'est pas sa vraie patrie : « Et il se sentit maltraité, un samedi matin, quand l'aîné s'éveilla avec une gueule de bois aux accords importuns de la musique d'un film tourné à Bombay. Les chanteuses indiennes, avait un jour déclaré son fils, ont toutes l'air de souffrir de congestion nasale chronique. Il poussa son père sur le balcon, pointa l'entaille bleue du lac dans le lointain [le lac Ontario] et dit, la voix sèche de colère : "Tu vois, papa? Ce n'est pas la mer des Antilles. Comprends-tu? Ce n'est pas la mer des Antilles que tu vois là-bas. »
    Avec ces deux figures d'origine indienne et insulaire, on pourra voir un clin d'œil à la biographie de l'écrivain.
   
   Ces nouvelles ne respirent pas la joie de vivre... C'est la version canadienne du réalisme social, dira-t-on, et une certaine démythification d'un pays souvent jugé irréprochable envers ses immigrés et symbole du multiculturalisme.

critique par Mapero




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L'innocence de l'âge - Neil Bissoondath

Un vrai grand roman moderne
Note :

   Titre original : The Innocence of Age
   
   Encore un excellent roman de Neil Bissoondath, profond mais captivant, riche en idées, juste dans sa saisie des situations et de leurs coulisses, et éclairant, tant du point de vue psychologique que du point de vue socio-économique.
   
   L'action se passe à Toronto dans les années 9O. La mégapole canadienne n'est guère florissante et la vie est dure pour les classes moyennes et basses. Beaucoup perdent leur travail avec peu d'espoir d'en trouver un autre, beaucoup doivent se contenter de boulots minables sous-payés et s'estimer encore bien heureux de les avoir. Pire encore, alentour, il y a les immigrés "sans papiers", qui ne mettent pas longtemps à comprendre que l'Eldorado n'est pas là. Le chômage n'est pas le problème de nos personnages, mais c'est leur environnement, c'est ce qu'ils voient autour d'eux et donc, cela pèse aussi sur eux.
   
   Le roman s'articule principalement autour de Pasco et de son fils Danny et, par capillarité pourrais-je dire, de leur entourage. Pasco a passé la cinquantaine, il tient un petit restaurant modeste où on mange plutôt mal, mais pas cher. Sa femme, qu'il adorait, avait essayé d'améliorer le cuisine du lieu, mais elle est morte maintenant, et pour l'instant, des années après, il n'arrive pas vraiment à s'en remettre. En tout cas, l'amélioration des menus, elle, ne lui a pas survécu. Pasco est plutôt un brave type, simple et bienveillant. Son plaisir est de passer quelques soirées par semaine avec quelques copains tout aussi modestes que lui. Nous explorerons grâce à eux, d'autres facettes de la vie torontoise. La situation financière du restaurant de Pasco est aussi modeste que lui. Dans sa jeunesse, Pasco gagnait mieux sa vie. Il était vendeur de différentes choses, et assez bon. Mais, comme on dit, vendeur rime avec voleur, et il ne pouvait se dissimuler que ses bons résultats venaient du baratin qu'il arrivait à faire avaler à ses clients. De plus en plus, son sens moral s'en offensait. Si bien qu'à un moment, il a préféré acheter ce petit restaurant et se contenter de revenus plus limités, mais respectant son éthique.
   
   Ce choix a entrainé un appauvrissement de la famille dont les fins de mois ont, à partir de là, toujours été difficiles. C'est sans doute pour cela que son fils Danny, le second personnage central, a les dents si longues. Il s'est bien juré, lui, de s'extraire de la médiocrité financière. Il veut être riche, ou au moins "aisé", il a bien réfléchi et décidé de ne reculer devant rien pour y arriver. Il a fait des études de droit et, son diplôme en poche a trouvé à se faire embaucher chez Simmons, un exploitant immobilier qui achète des immeubles de basse qualité, les restaure le moins possible et les loue le plus cher possible à des gens aux abois qui ne peuvent discuter ses conditions. Et Danny est un de ses deux principaux assistants. Il aurait espéré mieux comme première embauche, mais les temps sont durs et il se fait fort de tirer le meilleur parti de ce qu'il a. Il veut de l'argent, il sent qu'il devra sacrifier son sens moral et se croit prêt à le faire, mais parfois, cela va trop loin et quand en plus, dans le même temps, il réalise que son patron pourrait le traiter comme le dernier de ses larbins alors qu'il pensait obtenir un bel avenir en compensation, sa détermination se fendille...
   
   Evidemment, les relations entre le père et le fils ne sont pas faciles. Les rapports sont faits d'autant de rancune et de déception que d'attachement. Chacun veut aider l'autre, mais pas de la façon dont l'autre l'attend... La situation est tendue et difficile. L'incompréhension réciproque est totale.
   
   Neil Bissoondath a parfaitement su gérer tout cela en une écriture parfaitement maitrisée, comme à son habitude. Un vrai grand roman moderne. A lire absolument.

critique par Sibylline




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Le marché aux illusions - Neil Bissoondath

« Une forme insidieuse d'apartheid »
Note :

   Titre original : Selling Illusions: The Cult of Multiculturalism in Canada
   
   Né en 1955 à Trinidad où les Bissoondath et les Naipaul, indiens d’origine, avaient autrefois émigré, l’auteur y a connu dès l’enfance les conflits ethniques.
   
   Adolescent, "(il) rêvait déjà d’être écrivain" et choisit, à dix-huit ans, sur le conseil d’un proche, de partir au Canada. Dans les années 1960 ce pays se déclarait multiculturel, ouvert à l’intégration, à l’inverse des Etats-Unis où l’assimilation –le melting pot– fusionnait les cultures. N. Bissoondath s’y sentit très vite chez lui, sans nostalgie de son île. Pourtant dès ses débuts d’écrivain il prit la mesure du fallacieux discours multiculturaliste. Commandé par son éditrice et publié en 1995, cet essai autobiographique fit scandale. Le romancier y critique la politique multiculturelle canadienne et en dénonce "l’effet sur la vie quotidienne des gens ordinaires". Il vilipende cette société morcelée en groupes ethniques, et la censure que la "pensée correcte" impose tant aux écrivains qu’aux journalistes ou aux professeurs d’université. Dans cette charge très polémique et richement argumentée, l’écriture constitue un acte de résistance lucide face au "Marché aux illusions".
   
   Si N. Bissoondath n’a jamais oublié ses racines antillaises, il n’en est pas pour autant prisonnier. Reste que la devise de Trinidad, "ensemble vouloir, ensemble réussir" fondatrice de son projet d’écrivain humaniste, l’a vite exposé à la critique. Dans les années 90 la politique multiculturelle incite tous les gens de plume à surveiller leurs mots, à "aseptiser" leurs romans afin de n’offenser personne au nom du respect des cultures. On a reproché à N. Bissoondath d’avoir révélé, dans son premier livre – "Digging up the mountains" –, la corruption, le racisme et la violence aux Antilles, l’accusant de "laisser tomber son peuple" alors qu’il visait l’évocation réaliste de son île. Ses personnages sont de toutes origines, féminins aussi. On lui reproche cette fois son "appropriation culturelle" et la critique le considère comme "un raciste de droite vendu à la cause de l’impérialisme colonial"! Car pour la bonne pensée multiculturaliste, l’écrivain ne doit pas explorer un territoire qui n’est pas le sien. L’auteur raconte comment une romancière blanche a choqué en mettant en scène une narratrice noire ; et bien d’autres exemples... Chaque auteur devrait donc se limiter à écrire son autobiographie... Mais comme Salman Rushdie, N. Bissoondath défend la liberté d’offenser en brisant les stéréotypes, et le droit d’imaginer. Ses personnages ne sont pas des représentants d’une ethnie mais des être humains avec leur propre psychologie. Le romancier veut explorer, par empathie, d’autres vies que la sienne pour les comprendre, en quête de "la démystification de l’Autre". C’est en remplaçant l’ignorance par la connaissance que Neil Bissoondath entend montrer autrui comme un semblable et contribuer ainsi à son acceptation, non à sa seule tolérance, synonyme d’indifférence.
   
   En 1995 le multiculturalisme canadien, au nom du respect des cultures, sépare les individus et exacerbe les tensions sociales entre les communautés. On marginalise les ethnies dans des musées de l’exotisme, on les dévalue en les réduisant à des spectacles, des "festivals ethniques", chargés de préjugés : c’est, pour l’auteur, une forme insidieuse d’apartheid. En outre, cette société "mosaïque" où Canadiens de souche et immigrés se côtoient sans échanger n’a aucune unité ni identité positive à partager. Au prétexte de préserver les cultures, les politiques de l’époque n’ont pas su proposer des idéaux fédérateurs qui auraient permis l’intégration. N. Bissoondath déplore le manque de convictions et de valeurs d’attachement de cette société sans cohésion.
   
   Tolérer n’est pas accepter, le romancier l’a appris à ses dépends. Même s’il se voulait intégré, on ne le considérait pas comme canadien. Qu’en est-il vingt ans après? Le Canada s’est-il ouvert à son avenir métissé?

critique par Kate




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Tous ces mondes en elle - Neil Bissoondath

Cricket, piment et tasses de thé
Note :

   Titre original : The Worlds Within Her
   (Nominated for a Governor General's Award)
   
   Voici la saga d'une famille indienne de la Barbade. Le romancier déroule son intrigue à la fois dans l'île antillaise et au Canada, en focalisant le récit alternativement sur le personnage de Yasmin, journaliste télé, mariée, quarante ans, et sur sa mère, Shakti, veuve d'un leader politique de la diaspora indienne. À la mort de son mari, Shakti a émigré au Canada avec sa fille encore toute gamine. Elle n'est jamais revenue dans son île natale et à sa mort, c'est sa fille qui y revient, apportant l'urne funéraire de sa mère, pour disperser ses cendres selon l'usage en présence d'un oncle et d'une tante restés dans l'île. Elle va ainsi découvrir qui était son père, important personnage politique local. Ce roman démontre le savoir-faire de Neil Bissoondath dans plusieurs domaines : le traitement d'une intrigue complexe, le traitement des personnages féminins, l'insertion dans l'histoire post-coloniale.
   
   • À l'échelle du livre entier, il y a un déroulement simple du temps : laissant son mari architecte, Yasmine prend l'avion pour la Barbade, où elle passe trois jours avec son oncle Cyril et sa tante Penny, frère et sœur de son père, puis elle reprend l'avion le soir du troisième jour. Au fil des pages, le lecteur passe d'une temporalité à une autre ; les épisodes de la vie de Yasmine au Canada forment un premier cadre du récit ; les conversations dans l'île, entre Yasmine et sa famille, à laquelle se rattache Amina leur bonne, en constituent un deuxième où l'on évoque la vie passée de Shakti et de son mari Vernon Ramessar dit Ram, de Cyril et de son épouse, de Penny enfin ; les monologues de Shakti dans la chambre de Mrs Livingston en forment le troisième ; devant une tasse de thé, elle lui raconte son mariage au Majesty Club auparavant réservé aux Blancs, sa vie d'épouse de diplomate en Angleterre, et lui explique minutieusement les règles du cricket... Les chapitres nombreux, rarement plus de trois pages, semblent disperser l'histoire dans le temps comme on disperse les pièces d'un puzzle sur l'espace de la table de jeu. Comme un joueur qui en assemble les éléments selon la forme et la couleur voit petit à petit se composer une image, le romancier en passant d'un chapitre à l'autre rapproche ses fragments par association d'idée, par similitude du thème, jonglant d'une époque passée à une autre époque disparue à l'intérieur d'un récit ramassé sur trois jours. D'un bout à l'autre, faute d'indication explicite de l'auteur, le lecteur doit s'efforcer de retrouver à quel endroit il est, à quel moment il se trouve. Le procédé est souvent pesant. Heureusement on identifie les monologues de Shakti à l'emploi de la première personne.
   
   • Yasmine la journaliste qui présente le bulletin d'informations, sa fille Ariana trop tôt disparue, sa mère Shakti que la famille jugeait peu bavarde mais qui passe ses journées de retraitée à faire des confidences à Mrs Livingston, Penny la sœur de Ram qui ne s'est pas mariée pour ne pas lui nuire, Amina la domestique fidèle, Celia l'épouse anglaise de Cyril : le romancier canadien paraît se complaire aux personnages féminins et briller dans l'exploration de leur psychologie, de leurs pensées secrètes, voire de leur froideur dans le cas de Shakti et de Yasmine. Avant de se résoudre à disperser les cendres, les conversations de Yasmine avec les siens, autour de vieilles photographies, et avec la bonne de la maison, finissent néanmoins par faire voler en éclat le mythe du leader immaculé : Ram apparaît finalement brutal, infidèle à sa femme, et uniquement animé par "cette satanée idée de sa mission". À plusieurs moments de cette saga l'auteur souligne des tournants fatidiques dans l'histoire de ces couples tandis qu'une atmosphère tragique ne cesse de hanter ce roman où les nuages reviennent souvent comme un indice du destin.
   
   • L'appartenance à la diaspora indienne est nettement présentée comme l'idéal qu'il s'agisse de cuisine pimentée ou d'identité en général. Nakhti n'est pas croyante ; elle voit dans l'hindouisme une tradition familiale et elle a transmis cet agnosticisme à sa fille. Dans l'île on reproche à Yasmine d'avoir trahi ses origines indo-antillaises et le parler patoisant pour une nouvelle patrie —d'où le titre “Tous ces mondes en elle” (The Worlds within her)— en étant devenue une pure Canadienne anglophone : "Alors, paraît que tu es une dame célèbre, là-bas au Canada?" Sans aller jusqu'à parler de choc des civilisations, il faut souligner les malaises que suscitent les différences culturelles, ethniques ou raciales. Les années d'études de Cyril à Londres s'achèvent avec une agression raciste qui l'a déterminé à rentrer à la Barbade où il est devenu le "patron" des campagnes électorales de son frère et le gestionnaire d'un domaine en peau de chagrin. "L'agression avait fracassé autre chose que son verre de lunettes : ses illusions sur Londres, sur l'Angleterre…" Les préjugés raciaux sont bien présents ; Vernon Ramessan, en tant que leader indépendantiste indien, est ouvertement hostile aux Noirs et il interdit à sa sœur d'épouser le prédicateur Zebulon Crooks en raison de sa couleur de peau. "Ton mariage avec un Noir ferait de moi la risée de tous". Au temps des pourparlers pour l'indépendance à Londres, Ram jouait déjà la carte ethnique : "Il multipliait les rencontres avec des Indiens, [se souvient son épouse] tandis que les autres passaient leur temps avec les Africains. Même là, nos divisions raciales subsistaient..." Sans doute est-ce la raison qui conduisit à son assassinat à la Barbade, sur une route que Cyril ferait découvrir à Yasmine. Animé par "la grande vengeance, celle qu'on prend sur l'Histoire", Ram a conduit son pays à l'indépendance — avant d'en dévaluer le résultat ; c'était "juste leur façon de se débarrasser de nous". Ash, un jeune homme désœuvré et affilié à une secte hindoue, évoque avec colère des "contrats" qui au milieu du XIXe siècle amenèrent les Indiens aux Antilles après la fin de l'esclavage dans l'Empire britannique : "Z'ont volé le sang vital de not'Mère l'Inde". Avec le recul du temps, la décolonisation n'est plus une page de gloire selon Cyril : « Je pense que Ram serait navré de voir à quoi ont mené les rêves qu'il avait pour son peuple. Il disait toujours : “Si on fait pas ce boulot, le pays retournera à la jungle”. Et il avait à moitié raison. À la façon dont je vois les choses, c'est la jungle qui vient à nous ». De fait le voyage de Yasmine se déroule dans un contexte de violences, d'incendies, et d'insécurité. C'est bien le Canada qui est son pays.
   
   Je me suis efforcé de rendre compte avec objectivité de cet important roman et d'en dégager les centres d'intérêt. Mais je ne cache pas que le cricket, les tasses de thé, et diverses digressions ont failli avoir raison de ma patience de lecteur.

critique par Mapero




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Un baume pour le cœur - Neil Bissoondath

Récit de vieillesse
Note :

   Titre original : Doing the Heart Good
    
   Ma première réaction à l’issue de la lecture fut d’aller regarder à quel âge Neil Bissoondath avait écrit ce roman. En 2003, il n’avait donc que 48 ans! Etonnant, tant le propos est significatif de pensées, de sensations qui nous viennent à l’esprit... quand on devient vieux! Ou plutôt quand la conscience nous vient de réellement devenir vieux.
   
   Alistair Makenzie peut être considéré comme vieux. On sait qu’il a plus de soixante-dix ans, soixante-quinze je crois. Il est veuf et ce fut douloureux. Et six mois auparavant son appartement a brûlé et il a dû se réfugier chez sa fille (et conséquemment son gendre et son petit-fils), plutôt contre son gré (rythmes de vie radicalement différents, perte des repères spatiaux). Neil Bissoondath va nous raconter comment et dans quelles conditions Alistair en est arrivé à cette situation, à coup de retours en arrière, de digressions prenant racine dans son passé.
   
   Oh rien d’extraordinaire dans son passé. Une vie qu’on pourrait qualifier de "normale", si ce n’est une médaille obtenue pendant la guerre en Europe, pour une action même pas glorieuse et qui lui aura permis sans aucun doute de réchapper du carnage dont l’Europe s’était fait une spécialité dans la première moitié du XXème siècle!
   
   Donc une vie normale, des évènements classiques. Classiques mais qui appartiennent à la vie d’Alistair et donc essentiels pour lui. Neil Bissoondath nous couche tout ceci par écrit de bien belle façon, avec sensibilité et intelligence. Des maladresses d’un homme jeune un peu timide aux interrogations pleines d’angoisse d’un homme devenu vieux qui se sait dépassé et qui ne comprend plus le monde tel qu’il s’accélère sous ses yeux.
   C’est cette partie basée sur les sensations d’un homme devenu vieux qui sait qu’il devra en partie dépendre des autres et perdre une partie de son autonomie qui m’aura le plus intéressé.
   
   "Hier matin, Agnès a eu la bonté de me conduire au centre commercial pour que je fasse mes emplettes. Une excursion de dernière minute, certes, mais à quoi bon bouleverser les habitudes de toute une vie? Tandis que nous venons allonger la queue de voitures à l’entrée du parking, je marmonne quelques banalités sur les lieux, que je juge abrutissants : des boîtes massives de béton et de briques agglutinées sans souci esthétique, sinon celui du chaos, enlaidies encore par des enseignes lumineuses propres à allécher les comateux.
   …/…
   Après avoir contemplé et rejeté un éventail de possibilités, un pendentif et un nettoyant à cuvette miracle, par exemple, j’ai pris mon courage à deux mains et je me suis aventuré dans des boutiques débordant de vêtements tenues par de très jeunes femmes au corps d’une souplesse invraisemblable et au sourire amène. "Pour votre femme? Votre fille? Une jolie robe peut-être? Ou encore une blouse?" Les vêtements féminins me plongent dans l’impuissance. J’ai vite renoncé en me remémorant la leçon apprise la seule et unique fois que j’ai offert une robe à Mary pour son anniversaire :
   Tu me vois là-dedans?
   Depuis, je suis incapable de choisir ne serait-ce qu’un foulard."

critique par Tistou




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La Clameur des ténèbres - Neil Bissoondath

Ténèbres, partout
Note :

   Titre original : The Unyielding Clamour of the Night) – 2005 Sib
   
   Neil Bissoondath a choisi de situer l’action de ce roman dans une petite île imaginaire proche de l'Inde. Imaginaire, elle l'est, ce qui le dispense de tout souci météorologique, historique ou géographique ; mais vraisemblable, elle l'est tout autant. Ces lieux pourraient parfaitement exister, ces évènements pourraient parfaitement s'y produire.
   
   Les évènements, c'est que l'affrontement entre troupes de l'armée régulière et rebelles clandestins dissimulés dans la jungle (les Boys), s'est enlisé en une guérilla extrêmement sanglante et cruelle dont les populations civiles font le plus gros des frais. Quand je vous disais que c'était tout à fait vraisemblable. Le pouvoir officiel soutenu par l'armée étant quelque peu dictatorial et la pression sur la population quelque peu trop ferme, cette dernière inclinerait plutôt pour les Boys. Mais ce penchant est contrebalancé par la cruauté aveugle de leur mode de lutte (rafles nocturnes, enlèvements, meurtres, attentats suicides à la bombe dans des lieux publics...) On ne peut pas dire que ces récits n'éveilleront pas d'échos dans l'esprit du lecteur.
   
   Nous suivons Arun Bannerjii, fils d'un imprimeur aisé qui s'est détourné de l'héritage paternel pour se consacrer à l'éducation des populations défavorisées. Il sera instituteur dans une ethnie du sud, misérable, méprisée et opprimée par le pouvoir en échange d'un illusoire quota de 2% d'intégration. Nous le découvrons à sa nomination et l'accompagnons dans ce long voyage en train qui l’amènera sur les lieux. Chemin faisant, il fera connaissance de Seth, qui se révèlera être le second du général en place à Oméara.
   
   Une fois sur place, il se heurte à une population fermée qui, si elle ne lui manifeste pas d'hostilité trop violente, n'en est pas moins fort peu accueillante. On ne le salue pas, on ne lui répond pas etc.
   Et on ne lui envoie que les enfants incapables d'aider aux travaux. Malgré tout, la classe commence. Il constate le niveau terriblement bas des enfants (et de leur familles) et pire, peu à peu, il découvrira qu'il ne parvient pas à leur enseigner grand chose. Ces enfants ne sont pas en état d'apprendre. Lui, l'idéaliste, venu se perdre dans ce lieu inhospitalier par conviction, pour leur ouvrir une porte de sortie, il doute de son rôle.
   
   Au village, il fait connaissance de plusieurs personnages secrets et ambivalents, en particulier Jaisaram, le boucher, qui l'a accueilli, sa fille, fort peu aimable, et sa femme qui ne parle plus depuis le départ de leur fils pour le Canada. Ils ont beau lui refuser toute autre marque d'amitié, ils l'invitent tout de même à diner chez eux une fois par semaine.
   
   Des marques d'amitié, il en a davantage de la part de l'armée, par l'intermédiaire de Seth, qui vient le voir et l'amène au camp pour lui présenter le général. Bientôt, Arun devra donner des cours d'alphabétisation à quelques soldats. Ils font preuve de bonne volonté, mais ce sont fondamentalement des tueurs et l'ambiance de la classe est erratique. La guérilla étant ce qu'elle est, les morts violentes jalonnent bientôt la vie de l'instituteur placé un peu entre les deux camps et en même temps, un peu dans les deux camps et hors de tous. La situation peu claire, le climat tropical pénible, le poids des secrets, de la suspicion, de la violence terrible et des manœuvres souterraines de tous lui pèsent d'autant plus qu’aucune amélioration du sort des enfants ne vient la contrebalancer. Il doute et se pose à nouveau la question de son départ. Bientôt, Arun est lui même victime...
   "Il s'était cru capable de vivre dans un pays empreint de violence sans se laisser effleurer par elle, d'être là mais ailleurs, dans la marge, d'avoir un effet sur le lieu tout en demeurant insensible aux forces qui la régissaient. Et pourtant, (…) il y avait le sentiment d’être souillé, infecté."
   

   Une fin surprenante et forte vient donner de façon ultime une nouvelle dimension à cet excellent roman.
   
   Si les références au Shri Lanka et aux Tigres Tamouls sont évidentes, le clin d’œil au "Cœur des ténèbres" de Joseph Conrad, l'est également, sans que l'on doive s'y limiter tant la représentation a caractère universel. Les ténèbres de la jungle profonde sont un écho à celles de l'esprit humain.

critique par Sibylline




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Cartes postales de l'enfer - Neil Bissoondath

Double vie
Note :

   Titre original : Postcards from Hell
   
   Jongler avec les identités est devenu une compétence indispensable pour négocier les exigences de la culture mondialisée. C’est le thème principal de ce ‘novella’ qui sous-tend une histoire d'amour entre un homme typiquement canadien et une fille de parents indo-canadiens, nommée en mémoire d'une tante tuée dans l'attentat d'Air India.
   
   Sans surprise, Bissoondath évite les clichés habituels du multiculturalisme, nous invitant à la place, dans un voyage vers les limites sociales et morales de la fabrication d’identité.
   
   Eric métamorphose des appartements de millionnaires. Mais pour réussir dans le monde du design d'intérieur, il découvre qu'il est plus acceptable si un homme est gay, donc il choisit de jouer ce rôle volontairement, un rôle qui l’isole et le contraint à des relations discrètes avec des escortes afin d’assouvir ses besoins sexuels. De son côté, Sumintra est coincée entre les exigences des traditions indiennes que ses parents préconisent et la vie au Canada. Elle rejette l’idée d’un mariage arrangé sans toutefois embrasser entièrement le monde occidental, repoussée par la grossièreté sexuelle et raciale.
   
   En raison des secrets qu’ils désirent préserver, le couple Eric et Sue entretient une affaire clandestine, scrupuleusement cachée de la famille de Sue et des associés d'affaires d’Eric. Cependant, plus la relation se réchauffe, plus elle menace leurs identités soigneusement gardées.
   
   Bien que la construction de cette comédie de mœurs soit réussie, je ne pouvais m’empêcher de voir les grosses ficelles, comme si tout était forcé afin de matraquer le lecteur avec le message à passer. De plus, l’histoire s’écroule sous le poids d'une fin macabre et incongrue. Dommage, car il y avait matière à développer un roman original sur l’absurdité d’une époque qui valorise davantage les signes extérieurs qu'une identité authentique.
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critique par Benjamin Aaro




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Jeux de rôle
Note :

   Un roman qui était parti complètement sur un malentendu pour moi : une couverture dans les jaunes qui m'avait suggéré l'Afrique et un titre français (pas du tout la traduction du titre original) qui m'avait suggéré la guerre. En fait nous sommes au Canada en temps de paix et il y est plutôt question de décoration d'intérieur que de fusils mitrailleurs. Bon. Quand on ne lit pas les quatrièmes de couv' avant le roman, il ne faut pas s'étonner (mais quand on les lit, c'est pire). Quant au titre français... Je me perds en conjectures si j'essaie de le justifier. Le titre original est "The soul of all great designs", parfaitement compréhensible, lui. Car l'âme de tous les grands projets, selon notre héros, ce sont les secrets, le sous-jacent, ce que l'on cache ou que l'on tait et qui, en réalité, compte bien plus que tout ce que l'on affirme et que l'on affiche.
   
    Notre narrateur, que nous découvrons à ses 14 ans, est un jeune homme qui n'a gère envie d'aller un jour travailler en usine comme son père. Les grandes études ne semblent pas non plus être pour lui. Et voilà qu'à l'adolescence, il découvre que, si la mécanique auto l’indiffère autant que le base ball, il y a quelque chose, qui, de façon inattendue, éveille tout son intérêt, c'est la décoration d'intérieur. Il sent bien que ses parents ne vont pas être emballés par cette orientation peu virile et il ne tente donc même pas de leur en parler. Il triche dès le début en se présentant plutôt comme un bricoleur, un peintre, un restaurateur de maisons etc. et se fait sous cette appellation, payer les études qui sont à sa portée. Son petit diplôme en poche, il se trouve employé dans une grande quincaillerie et entreprend sur son temps libre de lancer sa propre entreprise de décoration (toujours baptisée "restauration") sans rien dire chez lui. Il constate rapidement que, dans l'esprit des gens, un décorateur se doit d'être homosexuel. C'est un stéréotype non dit mais qu'il constate néanmoins être implacable. Qu'à cela ne tienne, notre héros, sans rien dire qui l'engage vraiment, va multiplier les indices légers qui vont permettre à ses clients potentiels, de tirer sur ses mœurs, les conclusions qui leur conviennent. Et les affaires démarrent, et même bien, puis très bien. Dans ce monde basé sur la réputation, celle d'Alec grandit. Le personnage qu'il s'est créé plait.
   
   Petit problème annexe, Alec n'est pas vraiment homosexuel. Même pas bi. Plus sa situation s'affermit et devient prospère, plus il aurait à perdre à ne plus correspondre à l'image que chacun s'est fait de lui. Il ne peut plus se le permettre. Alors que faire en cas de coup de foudre (hétéro)? Alec maitrise, et gère. Enfin, presque.
   
   Sumintra est une immigrée hindoue de la seconde génération. Son rêve est de mener l'adolescence puis la jeunesse de toute jeune fille occidentale. Mais ses parents, bien qu'aimants, ne voient pas du tout les choses de cette façon. Leur rêve à eux, c'est de reproduire et faire perdurer de ce côté de l'océan, leurs coutumes et leur microcosme. Ils n'envisagent pas une minute que leur fille puisse dévier de cette ligne. Or Sumintra s'éveille à la sexualité de façon pas du tout compatible avec les mœurs de la diaspora...
   
   Une première partie nous fait suivre Alec (ce n'est pas son vrai nom, il nous le dit, mais nous ne saurons jamais quel est ce vrai nom. Ce détail souligne à quel point extrême, il est attaché à la maitrise de ses secrets et n'autorise aucune intrusion) depuis son adolescence jusqu'à sa réussite sociale et m'a beaucoup intéressée. Ce maniaque du contrôle m'a été bien sympathique (je suis un peu maniaque du contrôle aussi, du moins dans le sens premier du terme). Une seconde partie est axée sur Sumintra et l'accent étant surtout mis sur son éveil charnel, je n'ai jamais vraiment réussi à m'y intéresser beaucoup. La troisième partie qui est leur rencontre, la rencontre de deux secrets (Sue ne peut rien révéler d'elle et doit se cacher car si ses parents l'apprennent elle risque très gros) redevient un peu plus intéressante. Ils sont en équilibre un moment, chacun libre et respectant le secret de l'autre, mais la passion grandit et...
   
   Allez-y voir . Pour ma part, je n'ai pas été emballée par la fin que j'ai trouvée un peu simpliste, surtout à partir du moment où la rencontre avec K. n'a pas lieu pour des raisons à mon avis peu valables. La première partie est la seule qui m'ait vraiment plu : l’essor d'un jeune homme décidé. Mais de l'ensemble on pourrait tirer la morale suivante : respectez les secrets d'autrui. Sinon...
   
   Bilan : Je viens de lire à la suite trois romans de Neil Bissoondath et sans conteste, le plus marquant est "La clameur des ténèbres".
   ↓

critique par Sibylline




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Exilée, elle de nulle part...
Note :

   Neil Bissoondath, écrivain anglophone, de nationalité canadienne, né et parti de Trinidad et Tobago à l’âge de 18 ans, d’origine indienne, a clairement des marottes dans ses thèmes d’écriture ; l’exil, le déracinement, la quasi – impossibilité de se détacher de son "indianité" pour ceux qui sont d’origine indienne, la difficulté de s’intégrer dans la société occidentale d’accueil (et dans son cas, le Canada).
   
   "Cartes postales de l’enfer" ne coupe pas au schéma. Pour autant il m’a paru plus "forcé", moins habité que les deux autres romans précédemment lus ("Retour à Casaquemada" et "Un baume pour le cœur"). Beaucoup plus court, moins "universel" aussi.
   
   Peut-être parce que Neil Bissoondath développe ici ses thèmes de prédilection en faisant le parallèle entre Sumintra, jeune canadienne d’origine indienne d’une vingtaine d’années, née au Canada de parents indiens, le cul entre deux chaises (ou plutôt entre deux cultures) et Alec, jeune canadien trentenaire, tout ce qu’il y a de plus "WASP", mais qui s’est senti un jour – et se sent toujours – obligé de se donner l’air homosexuel pour prospérer dans le métier de décorateur d’intérieur! (Si, si, je vous jure, c’est ça le postulat de base!)
   
   Je dois reconnaître avoir été moyennement convaincu dans ce schéma. Bon. Et bien sûr les deux vont se rencontrer et se sentir attirés l’un par l’autre. Alec n’est pas homosexuel, il a des rapports tarifés avec des professionnelles, dans le plus grand secret, qui confine à la parano – c’est qu’il ne faudrait pas que sa clientèle le voie dans une relation avec une femme et remette son homosexualité en question! Quant à Sumintra, elle est coincée par ses parents qui ne conçoivent pas qu’elle puisse épouser (quant à avoir des relations hors mariage...!!!) un autre homme qu’un indien (le nec plus ultra étant un indien cultivé qui vive en Inde et pouvant voyager au Canada).
   Donc, les deux entament une relation...
   
   Le lecteur oscille entre les états d’âme d’Alec qui veut maintenir cette relation dans la plus franche obscurité et la situation compliquée de Sumintra qui se sait obligée de trancher (au sens propre!) entre ses parents et Alec. Autant le dire, ça ne va pas bien se finir...
   
   D’ailleurs, les situations d’exilés chez Neil Bissoondath sont toujours teintées d’une forte amertume et connotées d’une certaine impossibilité à réussir une transition, d’exilé à intégré. Cela dit, il parle d’expérience, lui...
   
   Toujours cette belle écriture, mais une tonalité noire et un cadre pas assez vraisemblable à mon goût.

critique par Tistou




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