Lecture / Ecriture
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Auteur du mois d' août & septembre 2014
Violette Leduc

   Violette Leduc fut une écrivaine française qui en son temps, ne fut pas reconnue à la hauteur de son talent. C'est que ce talent fut mis au service d'histoires qui heurtaient largement la bien-pensance. On a dit d'elle qu'elle fut "l'écrivain des écrivains" car les gens de lettres, eux, mieux armés pour le faire, surent reconnaître son talent.
   Les années ont passé. La gangue moraliste est plus large, il est temps sans doute, d'accorder sa place à cet écrivain.

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AOUT & SEPTEMBRE 2014
   
   Violette Leduc est une écrivaine française née en 1907 à Arras et décédée en 1972.

   
   Enfant illégitime, elle fut élevée par sa mère avec l'aide d'une pension paternelle. Plus tard, sa mère se maria et Violette eut un beau-père
   
   Arrivée à Paris, elle rate son baccalauréat et travaille dans les bureaux de l'éditeur Plon. Elle y rencontre des écrivains qui la soutiendront le moment venu.
   
   Toute sa vie, elle mêla amours homo- et hétérosexuelles.
   
   En 1945, elle rencontre Simone de Beauvoir à qui elle présente son 1er manuscrit : " L 'asphyxie". Tout de suite, le Castor croit à son talent, l'aide et la soutient de toutes les façons possibles : professionnelles d'abord, mais aussi par des dons d'argent.
   
   Violette tombe éperdument amoureuse de celle qu'elle appelle S. de B. ou "Madame"
   
   Un autre de ses très généreux mécènes est le riche Jacques Guérin, qui la fera même publier à ses frais.
   
   Avec "La Bâtarde", V. Leduc rencontre enfin le succès. Cet argent lui permettra de s'acheter une maison dans le Vaucluse où elle va vivre de plus en plus, mais c'est à Paris qu'elle mourra finalement, emportée par un cancer.
   
   Un autre de ses très généreux mécènes est le riche Jacques Guérin, qui la fera même publier à ses frais.
   
   Son œuvre fut toujours perçue comme scandaleuse, elle doit aussi l'être comme poétique.
   
   
   Françoise d'Eaubonne lui a en grande partie consacré un ouvrage biographique: "La plume et le bâillon"

Bibliographie ici présente

  Thérèse et Isabelle
  L'Asphyxie
  L'affamée
  Ravages
  La vieille fille et le mort suivi de Les Boutons dorés
  Trésors à prendre
  La Bâtarde
  La femme au petit renard
  La folie en tête
  Correspondance 1945 – 1972
  La main dans le sac
 

Thérèse et Isabelle - Violette Leduc

Cachez ce... enfin, tout ! que je ne saurais voir
Note :

   Peu lue, méconnue, Violette Leduc est remise au goût du jour grâce au film "Violette" sorti en salles en novembre 2013. En parallèle, ses textes les plus célèbres sont mis à l'honneur par les éditions Gallimard. C'est le cas de "Thérèse et Isabelle", un texte censuré lors de sa publication en 1966 - la première version non censurée sera publiée en 2000 seulement.
   
   On peut s'interroger sur ce qui valut à Violette Leduc cet accueil, hormis sa condition féminine (elle n'est certes pas la première à avoir écrit des textes sulfureux mettant en scène deux personnes du même sexe - il suffit de songer à Sade, Pierre Louÿs, Wilde... qui la précèdent de nombreuses années).
   
   "Thérèse et Isabelle" est un court roman mettant en scène deux collégiennes qui, pendant quelques jours, vivent une passion charnelle exclusive. Les deux jeunes filles semblent se détester mais, brusquement, leur relation bascule. Le pensionnat s'efface pour laisser place à cette relation intense, les leçons de solfège, les rondes de la surveillante et les repas ne formant plus qu'une toile de fond. Ainsi les rencontres des deux adolescentes sont relatées avec précision et constituent le cœur du sujet. Mais, et c'est ce qui fait l'intérêt de ce roman, malgré le caractère érotique de cette relation, Violette Leduc ne cherche pas à décrire par le menu les positions et autres acrobaties des deux héroïnes. Le texte est ainsi porté par une réelle ambition littéraire, un style imagé, sans doute parfois quelque peu excessif, mais poétique à sa manière. Peut-être est-ce après tout ce flou, cette approche aux antipodes de la pornographie qui a pu dérouter les premiers lecteurs de "Thérèse et Isabelle".
   
   "Nos membres mûrissaient, nos charognes se décomposaient. Exquise pourriture "(p 131).

   
   J'ai dans ma PAL* depuis cet été "La Bâtarde", roman autobiographique (la couverture rose d'une vieille édition puis la préface de Simone de Beauvoir avaient attiré mon attention chez un bouquiniste). Je reste toujours très curieuse de le lire.
   
   
   
   * PAL = Pile A Lire
   ↓

critique par Lou




* * *



Après la censure
Note :

   Originalement destiné à composer la première partie du roman "Ravages" dans les années 50, ce texte choque trop les mœurs. Gallimard refuse de le publier car il s’agit de l’histoire semi-autobiographique de deux écolières dans une relation lesbienne torride. Ce n’est que trente ans après le décès de son auteure que la version intégrale paraît.
   
   Si l’œuvre est explicite, elle est aussi profondément poétique. Leduc a déclaré que son objectif était de "rendre aussi minutieusement que possible les sensations éprouvées pendant l'amour physique". Elle y parvient brillamment. En termes de sensations purement physiques, ce petit roman contient des scènes exceptionnelles. Et pourtant, elles ne sont pas toujours gracieuses ni transcendantes, principalement puisqu’il n'y a presque pas d'expérience émotionnelle, aucune description des personnalités de Thérèse ou Isabelle, rien que le désir cru du corps de l’autre.
   
   L'écriture de Leduc est truffée de métaphores et allusions anatomiques. Une surenchère d’images à moitié voilées qui atteignent parfois le point de saturation, laissant le lecteur un peu engourdi après une succession de descriptions répétitives de sexe. Parfois, les fioritures lapidaires fonctionnent très bien; à d'autres moments, elles basculent dans l’absurde. Thérèse prétend vouloir couper les mains de ceux qui oseraient toucher à son amante, tandis qu'Isabelle soulève la perspective qu’elles sautent d'une falaise ensemble de sorte qu’elles n’aient pas à subir la tristesse de survivre à l’autre. Heureusement, ceci n’a pas gâché mon plaisir. Probablement parce qu’il semblait plausible que des collégiennes éperdues puissent penser ainsi.
   
   La fin précipitée est à l’image de ce qui précède. L’absence d’une montée de tension ou une représentation du bourgeonnement de cette amitié fait en sorte que l’on est constamment bombardé par des impressions de délices frénétiques et extraordinaires comme emporté par un grand souffle érotique haletant. Il s’agit sans contredit d’un roman hors norme. Un court texte fascinant mais surtout une expérience de lecture comme on en rencontre rarement.

critique par Benjamin Aaro




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L'Asphyxie - Violette Leduc

Amertume
Note :

   "C'était une mère irréprochable" : ainsi finit cette brève chronique d'enfance plus malheureuse qu'heureuse, publiée en 1946 par Albert Camus pour sa collection L'Espoir. Irréprochable? La mère de Violette Leduc ne l'est pas vraiment ; aux yeux de sa fille c'est une mère "inhumaine", dure, irritable, injuste, qui place la gamine au pensionnat "à cinq minutes" à pied de chez elle! Une situation impensable aujourd'hui. Comme on s'en doute d'après le titre et comme on s'en aperçoit à la lecture, le thème essentiel de ce court roman est le procès à charge de la mère brutale, comparée à la douceur de la grand-mère Fidéline. Dès l'incipit, la récrimination est claire : "Ma mère ne m'a jamais donné la main".
   
   La figure de la grand-mère maternelle est fortement valorisée. Elle sait aimer et cajoler sa petite-fille. Pourtant sa vie n'a pas été rose, mariée trop jeune à dix-huit ans, elle s'est retrouvée aussitôt trompée et puis veuve à vingt et un ans : elle donna alors naissance à une orpheline puis a connu diverses places de domestique.
   
   La figure de la mère, c'est Berthe, à son tour placée comme servante chez des bourgeois. C'est ainsi qu'elle a "fauté" avec un "fils de famille" ; chassée par cette famille elle a donc mis au monde une bâtarde. Dès lors Berthe s'est efforcée d'obtenir de "l'autre", c'est à dire d'André, une compensation financière. Mais André est atteint de tuberculose, maladie dont meurt aussi la grand-mère. Dans ces années 1920, cette maladie faisait encore beaucoup de victimes. La contagion est redoutable, la mère s'inquiète légitimement pour sa fille, mais sans être chaleureuse. La mère est une coquette, très soucieuse de son apparence physique, de suivre la mode : on porte encore des voilettes, des chapeaux fragiles, les dentelles sont souvent mentionnées — c'en était le pays.
   
   La petite-fille, —la narratrice en retrouve tout à fait l'état d'esprit—, est tentée de chercher à mieux connaître ce père naturel qui reste distant même quand Berthe l'emmène jusqu'à lui, de retour du sanatorium, pour lui mettre son "boulet" sous les yeux et obtenir la promesse d'une rente. Car c'est ainsi que la mère la qualifie, un boulet, ajoutant un "Qu'est-ce que j'ai fait au bon dieu..."  ou un "Si tu bouges, je te démolis...", ou encore "espèce de sauvage", toujours pour gronder cette gamine qui a effectivement tendance à gaffer, à perdre son parapluie, ou tomber dans le bassin du jardin public. Une mère qui l'asphyxie, croit-elle. Et souvent l'humilie.
   
    Diverses autres personnes de la ville du Nord où l'action se passe retiennent les souvenirs de la petite-fille : des gens âgés, un contrebandier car la Belgique est proche, des rencontres au jardin public. La narration fragmentaire mais élégante de Violette Leduc laisse aussi une place pour la musique au bal du 14 juillet, au cinéma et au concert donné au théâtre municipal : une surveillante y conduit la petite-fille que sa mère n'a pas appelée auprès d'elle pour le congé de Pentecôte. On n'oubliera pas quelques souvenirs scolaires : avec Mandine à la petite école, et puis la brève apparition d'Hermine au collège : "Hermine, l'élève extraordinaire au profil grec". Avec elle la narratrice découvrira l'amour : elle se retrouve dans “La Bâtarde”, dans “Ravages” sous le nom de Cécile, et Isabelle dans “Thérèse et Isabelle”.

critique par Mapero




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L'affamée - Violette Leduc

Possessive !
Note :

   En 1948 Gallimard publie “L’affamée”, véritable lettre d’amour adressée à "Madame" ­—Simone de Beauvoir— dont “le Deuxième Sexe” est paru peu de temps auparavant.
   
   Dans ce texte constitué de fragments sans continuité narrative ni cohérence formelle, V. Leduc met en scène sa passion pour la compagne de Sartre. Ni intellectuelle existentialiste, ni féministe, ni simplement homosexuelle, l’auteur a faim d’aimer et d’être aimée. Or S. de Beauvoir ne partage pas cet amour et ne s’intéresse qu’au travail littéraire de Violette si l’on en croit ces feuillets… Madame voyage beaucoup et chacun de ses retours constitue pour l’affamée "un événement et un recommencement" : elle revit alors. Écrire conjure son absence : V. Leduc la recrée par le rêve et l’imagination. Elle se représente leur amitié comme une véritable relation de maîtresse à esclave : elle déifie S. de Beauvoir et se dévalorise, sans la moindre complaisance pour elle-même, lucide sur sa fatale passion. Apparaît alors l’autoportrait émouvant d’une femme traumatisée par sa laideur, isolée, aux tendances paranoïaques ou morbides. Déçue dans ses attentes affectives, la cruauté et le besoin de possession la hantent. "Aimer est difficile, mais l’amour est une grâce"
   
   "Laissez-moi vous appeler Madame… Vous êtes ma statue... mon étoile polaire". Violette Leduc ne tarit pas d’éloges : "Je suis à côté d’elle et tout se recrée pour moi". Pourtant S. de Beauvoir ne lui manifeste qu’une amicale estime "elle parlait de mon travail. Elle ne parlait que de cela". "Elle ne pense pas à toi, elle s’en fout". L’affamée se croit indigne d’elle — "Je ne veux pas offenser sa beauté avec ma laideur" — se dévalorise, culpabilise, se voit "larve, limace" indigne de l’aimée, "elle se sait bornée, égoïste". Incapable de renoncer à ce fatal attachement, l’écriture lui permet de se "décharger d’[elle]-même", de recréer S. de Beauvoir en rêverie, en transpositions délirantes, et ainsi de la posséder — "c’est vous que je dévorais… Je la tuerai" afin de la garder à jamais pour elle seule... Ou bien elle s’imagine toutes les deux en trapézistes et fantasme : "Je suis sur elle... Je l’ai embrassée", rare évocation érotique du récit car "mon désir ne vient pas du ventre" confie-t-elle, mais du cœur en mal d’amour partagé.
   
   V. Leduc révèle une conscience douloureuse de sa solitude spatiale et affective : "personne n’a besoin de toi". Elle qui a "une fringale de chaleur humaine" souffre de sa laideur — "elle m’isolera jusqu’à ma mort". Dès lors elle compense, s’imagine entourée "recherchée""Croyez-moi, en écrivant ce paragraphe j’aperçois le paradis". Les petites gens solitaires l’attirent spontanément ; elle les anime en petites scènes très sensibles et réalistes : chiffonniers, livreurs de charbon, soldats… L’auteur entretient un étonnant dialogue avec les végétaux, rêve de se fondre dans la nature quand "le lierre grimpe le long de [ses] flancs", fantasme fusionnel avec le monde qui, comme aux mystiques, lui parle. Elle s’assimile aussi aux choses, aux objets : en les jetant elle se détruit par procuration.
   
   Lorsque "[sa] tête s’en va" en hallucinations, V. Leduc sait user des synesthésies comme des personnifications ou des rapprochements surréalistes pour leur donner corps. Son lyrisme poétique déploie le chant d’amour et surligne par contraste l’auto-dénigrement : se jugeant "dérisoire à [elle-même]", sa faim d’amour est demeurée insatiable.
   
   On ne peut que déplorer le mépris dont V. Leduc a souffert car elle fut un grand écrivain.

critique par Kate




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Ravages - Violette Leduc

Mémoires d’une jeune fille dérangée
Note :

   "Ravages" est un roman d'inspiration autobiographique comme presque tout ce qu'a écrit Violette Leduc, Thérèse dans le roman. Il correspond à la période entre la sortie de pension et la fin de son mariage. Et encore, la sortie de pension car le roman a été décapité par l'éditeur, sinon, l'adolescence serait incluse, mais j'en parlerai plus bas. On l'y voit dès la première page, draguer dans un cinéma un inconnu qui lui plait. Cet inconnu peu reluisant, une sorte de colporteur, à la limite parfois franchie par la suite, de la clochardisation, c'est Marc (Jacques dans la vraie vie). Il lui plaira, mais la cohabitation précaire de leurs deux personnalités ne sera pas facile et ils se perdront de vue.
   
   Thérèse aussi devient colporteur, elle sillonne les campagne chargée de valises, tentant de vendre de la dentelle aux paysannes, ou du moins, elle le faisait jusqu'à ce qu'elle se mette en ménage avec Cécile (qui est Hermine dans "La Bâtarde") qu'elle tourmente de manière éhontée. Cécile l'adore, mais Thérèse est toujours poussée par son  "besoin de saccager, d’anéantir ce que j’avais eu, ce que j’avais". On a la description détaillée et juste de cette façon terrible dont Thérèse ne sait aimer que ceux qui ne l'aiment pas et va toujours au contraire houspiller et détruire ceux qui l'aiment jusqu'à ce qu'elle soit arrivée aux limites de leur amour.
   "Tu fais tout ce que tu peux pour me dégouter de toi." dit Cécile
   Sans doute ce qu'elle voulait, même si elle s'en désole ensuite. Violette Leduc était comme cela et en a donné de multiples preuves tout au long de sa vie. Cécile finira par se détourner d'elle, entraînant comme on s'en doute un immédiat retour d'affection de Violette, mais c'est trop tard. Et puis Marc reviendra et elle commencera une nouvelle vie de couple, hétérosexuel cette fois. Violette Leduc était bisexuelle.
   
   La vie avec Marc est torride, mais là encore, bien que de manière différente, Thérèse va la mener à son point de rupture. C'est fascinant de voir comme elle décrit bien sa façon de faire qui exige qu'elle détruise, sans toujours en être consciente, l'amour qu'on lui porte et ce, justement, par soif d'amour. Besoin de vérifier sa force, son ampleur, sa sincérité, etc. et à ce jeu-là, elle ne connaît pas de limite et nous la verrons aller très loin.
   
   Est également abordée la question de la maternité que Violette Leduc refuse totalement. Alors qu'elle a ces relations si passionnelles mais féroces avec sa propre mère, et bien sûr, justement parce qu'elle a ces relations, nous verrons qu'elle n'envisage même pas de devenir mère elle-même.
   
   Tout cela se termine bien sûr très mal.
   Et pendant ce temps de cohabitation avec Marc, Violette Leduc écrivait.
   
   
   Maintenant, il faut savoir que le "Ravages" que nous connaissons n'est pas celui que Violette Leduc a écrit. Elle en était désespérée, mais Gallimard n'a accepté de publier ce roman (dont elle disait qu'il était son préféré) qu'amputé de toute sa première partie. Une importante amputation, tant par le nombre de pages -environ 150-, que par l'effet produit sur le roman dans son ensemble. Effet structurel d'abord
   “Ma construction était solide. Ma construction s’écroule. La censure a fait tomber ma maison du bout du doigt”
se lamente l'auteure
   Et effet de fond ensuite : ce qui reste du roman est centré sur les amours hétérosexuelles de Thérèse qu'il fait paraître prédominantes, ce qu'elles n'étaient pas à l'origine. On y voit bien sa liaison avec Cécile, mais elle semble moins importante, comme en attendant le retour de Marc qu'elle a rencontré dans la première partie puis qu'elle a perdu de vue. Il réapparait et c'est la fin des amours saphiques. On comprend que ce canevas semblait moins risqué aux éditeurs qui savent titiller la lubricité du lecteur pour le faire acheter, mais savent tout autant qu’il ne faut pas aller jusqu'à le choquer. Et puis, le lecteur est hétéro. Point.
   
   Cette première partie enlevée a été réintroduite partiellement et modifiée dans le chapitre 3 de "La Batarde" par une Violette Leduc qui n'avait pas dit son dernier mot. Elle a aussi été éditée à part 11 ans plus tard, sous le titre "Thérèse et Isabelle" auquel vint s'ajouter plus tard encore "La main dans le sac". On peut penser que nous aurons bientôt une version intégrale de Ravages en un seul morceau. Du moins faut-il l'espérer.
   
   Ce roman totalement original et profond, cru, vrai, que dire d'autre? est encore transcendé par une écriture magnifique, poétique, imagée, juste elle aussi. Avez-vous déjà guetté "Le grignotement de la clé dans la serrure"? N'avez-vous jamais éprouvé :
   "Je tombe en poussière quand tu mens." ou "J'étais à l'abri dans la tanière de l'échec."
   Alors oui, c'est torride par ailleurs, mais c'est torride comme cela :
   "- Il faut que je te quitte (…) dit Marc(...)
   Je n'ai rien dit. J'ai pris Marc dans mes bras. Je l'enveloppe dans mes mousselines et dans mes nuages, je lui mets avec mes lèvres un bandeau de brouillard sur les yeux, je le couche dans la chaleur confondante des cailles, je pose sa tête sur la blancheur lointaine des mouettes. Deux calmes ramiers le surveillent.
   - Je veux me lever
   Je l'évente, je le paralyse avec ma longue plume d'autruche. Ses derniers tics de volonté disparaissent.
   - Je veux me lever, Thérèse.
   Je déroule mes rubans et mes bandelettes, j'enroule ses jambes dans le gris paresseux de la tourterelle des bois.
   - Bonhomme...
   Je le cloue sur une croix de jacinthes, je ferme ses lèvres avec une clé de jasmin.
   - Petit... Je veux... me lever. Je... veux...
   La clé s'est envolée. Un bon gros pétale de rose de Noël échoue sur les lèvres de Marc. Des perce-neiges naissent sur ses épaules. Je me fiance à Marc, je lui mets février dans l'aine avec le premier bouton de primevère enneigé." (218)

critique par Sibylline




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La vieille fille et le mort suivi de Les Boutons dorés - Violette Leduc

Clarisse et Clotilde
Note :

   Deux textes de Violette Leduc : un plus court, un plus long, mais également brillants et sous-tendus par le sentiment de solitude.
   
   “La Vieille fille et le mort”

   Clarisse, la cinquantaine, tient un café-épicerie-mercerie dans un village. Elle a toujours découragé les hommes qui venaient pour elle et achetaient leur tabac. Elle n'a pas eu d'enfant, elle élève des lapins. Un soir, elle retrouve un type mort dans la salle du café. Elle ne l'avait jamais vu auparavant. "Le torse nu lui faisait peur à cause de sa blancheur dans la lumière crue. (…) Celui-ci ne devait pas faire bon ménage avec le soleil." (page 59). Un chemineau? Un ouvrier agricole de passage? Elle l'inspecte et ne trouve pas d'indices probants. Alors, elle rêve, elle rêvasse, et s'occupe de lui, et ferme son café. Elle l'habille de neuf et songe à des moments de vie qu'ils auraient pu partager. Le troisième jour seulement elle va avertir les autorités.
   
   “Les boutons dorés”.

   Clotilde, douze ou treize ans au début du récit, déteste son père le garde-forestier. Elle fugue de temps à autre et se réfugie souvent chez une voisine âgée, Mme Relicat. Un jour son jeune frère Jean-Baptiste se noie tandis qu'elle aurait dû le surveiller tout en ramassant des herbes. Elle se sent coupable et on lui interdit d'aller aux obsèques. Mme Relicat lui trouve une place de bonne chez des fermiers. Le couple Dassonville n'est pas très gai malgré la naissance d'un premier enfant. Irène Dassonville est jalouse de constater que la jeune Clotilde donne de la joie à son mari ; elle la licencie au bout de deux ans. Clotilde se retrouve engagée chez les Frazer dont le fils Georges ne tient pas à reprendre l'exploitation familiale et préfère devenir ouvrier en ville. Il rêve aussi de destinations lointaines comme Djibouti. Elle n'a passé qu'une nuit dans la chambre qu'il lui a aménagée sous les combles, réchauffée par la pelisse qu'il lui a prêtée. Elle était en transe.
   "Je ne dormirai pas. Son visage me préoccupe. Le souvenir de son visage, quel travail. Compte les épis du champ de blé, Clotilde. Tous? Oui, tous. Son visage est dans chaque épi, dans chaque grain, dans chaque tige. Je me souviens trop. Je ne peux plus. Chiffonner une feuille de papier. De son visage je veux une houlette de papier à côté du mien. Perdre ses yeux, ses cheveux. Les retrouver comme nous retrouvons les routes nationales à l'improviste. Je retrouve sa bouche, c'est le frémissement des étoiles." (page 176).
   
   Clotilde est donc tombée immédiatement amoureuse du jeune homme si bien que Mme Frazer l'a mise à la porte dès le petit-déjeuner. Revenue chez sa vieille amie, Clotilde qui a maintenant seize ans est recrutée comme dame de compagnie par un directeur retraité, Mr Rouly, quatre-vingt-un ans, qui entretient une maîtresse jeune, belle et dispendieuse ; Mme Rouly s'y est résignée. Clotilde passe son temps à distraire les pigeons que le vieux directeur élève chez lui et accessoirement fait la causette avec l'épouse. Mais elle garde dans son cœur un désir fou : revoir Georges à qui elle avait donné les boutons dorés de son manteau après une journée de complicité.
   
   Ces deux fictions sont éblouissantes par la manière dont Violette Leduc raconte et l'on soupçonne quelques touches d'autobiographie réparties dans divers personnages. Toujours vive, la narration est faite de phrases courtes, voire très courtes (cf. extrait précédent) ; elles rendent la lecture allègre, et l'on admire la profusion d'images singulières :
   "La brise promena les feuilles sur la haie fraîchement taillée, entra dans le canevas des branches entrecroisées, caressa la chaîne oubliée, souleva, poursuivit, arrêta une plume blanche, tourna autour d'un chardon, moutonna sous la crinière d'une jument. (…) La brise abandonna les boutons de dahlias pleins à craquer, aussi durs que des choux rouges. Elle quitta la maison, chemina jusqu'à la salle à manger d'une ferme, emmêla l'odeur puritaine du grain à l'odeur débonnaire des pommes, sécha les taches d'encre, les divisions, les retenues, les soustractions sur un cahier, elle s'en alla (…) La brise entra dans une autre maison. Pas de couvercle sur le poêle. La flamme éclairait les fers à repasser, le molleton, la tasse d'amidon. La brise dévia la flamme, elle se fatigua autour d'un cadenas." (pages 7-8).
   Ces phrases courtes produisent l'effet des touches d'un peintre impressionniste. Elles rendent la pensée du personnage principal d'une manière quasi-magique, sans qu'il y ait besoin de développer longuement l'analyse psychologique. On se sent ainsi très proche de Clarisse comme de Clotilde — deux esseulée. La solitude est aussi ressentie par le petit garçon qui vient en acheteur de quelque menu objet dans la boutique de Clarisse qui le reçoit de façon peu maternelle ; comme par le fermier Dassonville qui collectionne des épouvantails ou Georges Frazer qui fonde son rêve d'un ailleurs sur la photo qu'il montre à Clotilde.
   
   C'est aussi un monde disparu que nous montre Violette Leduc : le monde des campagnes françaises vers le milieu du XXe siècle. Ça sent la sueur, l'effort, la difficulté de vivre. Il n'est pas question de tracteur ni de remembrement ; les villes ne grignotent pas les campagnes : ça reste deux mondes bien distincts comme Clotilde le constate en s'installant confortablement chez le couple de citadins.
   ↓

critique par Mapero




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« Il l’avait presque choisie »
Note :

   Violette Leduc (1907-1972) est une romancière française. Fille illégitime de Berthe Leduc et d’André Debaralle, un fils de famille de la haute bourgeoisie de Valenciennes qui refuse de reconnaître l'enfant, elle est marquée par la honte de sa naissance. Une vie difficile et scandaleuse pour l’époque, des liaisons homosexuelles, un court mariage ou des amours masculines sans retour car ce sont eux-mêmes des homosexuels, un avortement où elle manque mourir. En 1939, elle est secrétaire pour la Nouvelle Revue Critique, en 1942 elle commence à écrire des souvenirs d’enfance. En 1945, présentée à Simone de Beauvoir elle en tombe amoureuse et la compagne de Sartre qui reconnait immédiatement son talent, la soutiendra toute sa vie. En 1964 elle frôle le Goncourt pour son roman "La Bâtarde", une fiction autobiographique. Violette Leduc a fait de sa vie la matière principale de ses livres, ce qui en fait une des pionnières de l’autofiction. "La Vieille fille et le mort", paru en 1958, vient d’être réédité.
   
   Dans un petit bled de province, mademoiselle Clarisse tient un de ces petits commerces qui font café-épicerie-mercerie. Un samedi soir, à l’heure de la fermeture et qu’aucun client ne traine alentour, Clarisse découvre un homme mort au milieu de la salle du café. Un inconnu, arrivé ici on ne sait comment. Clarisse, vieille fille de cinquante-quatre ans,
    "Les hommes ne m’ont pas fait vieillir. Je les aimais d’amitié sans en aimer aucun", épuisée de solitude, voit ce mort comme une chance pour elle : "Il était temps que quelque chose arrive"
   

   Toute la soirée elle va s’inventer une vie avec cet homme tout en réparant ses chaussures ou lavant ses pieds et le col de son imperméable. Leur intimité n’étant troublée que par les arrivées d’un gamin souvent laissé seul par ses parents et qui trouve chez Clarisse un refuge accueillant, du commis voulant absolument boire une dernière bière avant d’aller se coucher ou de la vieille et suspicieuse madame Lambris venue acheter un métrage de ruban.
   
   Le roman est très court, d’une écriture singulière qui place Violette Leduc dans la catégorie des écrivains exigeants. Et si le titre de l’ouvrage, à la Simenon, pourrait évoquer une sorte de polar, il n’en est rien évidemment. Il s’agit d’un texte à la beauté poétique et émouvante, unité de temps (une nuit) et de lieu (le petit commerce) où quelques solitaires tentent désespérément de trouver une compagnie. Clarisse poussant cette quête aux limites du sensé en voulant arracher au mort un souvenir qui puisse enluminer le reste de sa propre vie.
   
    "Elle alluma dans le café pour revoir et pour vérifier, elle éteignit. La lumière était cruelle. Elle l’hébergeait, elle lui devait de l’intimité. IL était mort, ce n’était pas une raison pour sonner le tocsin. Il l’avait presque choisie en choisissant sa maison. Il ne se reposait pas aux environs du silo, la plaine avec le vent entrant par les trous de ses chaussures ne glaçait pas ses chevilles. "Ah non !" dit tout haut Clarisse. Elle le dérobait aux rafales, aux coups de vent. La respiration est capricieuse. Un estivant qui venait en vacances dans le village, qui décousait et recousait les morts dans les amphithéâtres le lui disait. Elle lui a repris les pieds de la table. Il le lui reprochera s’il s’éveille. On le fouillera, on cherchera ses papiers. On ne lui essuiera pas le filet de sang si elle le déclare."

critique par Le Bouquineur




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Trésors à prendre - Violette Leduc

Les trésors de la route
Note :

   "Je quitte Paris une fois par an" nous explique V. Leduc en ce journal de voyage. Cette fois, nous sommes en 1951 et c'est le Causse Noir qu'elle sillonnera sur les conseils de Simone de Beauvoir, elle-même en voyage en Norvège. Le sac à dos a remplacé les valises du marché noir qu'elle pratiquait avec succès quelques années plus tôt. Elle envoie le plus gros de son bagage d'un relais à l'autre par le bus local. Ce réseau de cars a disparu mais il permettait alors de relier les villes et villages à une époque où les voitures étaient rares et réservées aux mieux nantis. Le car, l'auteure elle, ne le prend pas ou peu. Elle préfère marcher par routes et chemins et c'est à travers eux qu'elle nous entraine. Nous ferons sur ses talons ce long chemin de Paris à Vichy d'abord, en train, à l'époque où il y avait encore trois classes et des compartiments. Puis, une fois là, à pied et en car, sous le soleil ou les intempéries (plus rares) et au centre d'un paysage magnifique que nous aurons la grande chance de découvrir par ses yeux. Ça, ce paysage disponible à tous, ces lieux, Violette Leduc a un art tout spécial pour les voir et mieux encore, les dire. Elle saisit les beautés et nous les livre encore plus belles en envoûtants carnets de voyage. Elle s'arrête là où c'est beau et déjeune, toujours le même menu, "déjeuner invariable" pour la "clocharde organisée" : sardines, tomates, vache qui rit.
   
   Le soir, elle dort dans des auberges, souvent minables où elle a fait envoyer ses affaires. Femme seule et vagabonde, elle n'est pas trop bien reçue ni traitée par des aubergistes qui ne connaissent pas encore le tourisme de randonnée. Elle se demande souvent pourquoi elle loge là alors qu'elle pourrait se payer des relais plus plaisants, et ne trouve pas la réponse... le lecteur songe à sa légendaire avarice. Qui ne l'empêche pas pourtant de faire des achats, des colifichets achetés au marché, dentelles, foulards etc. et un beau heurtoir de porte que l'on retrouvera à celle de son appartement de la rue Paul Bert à Paris.
   
   Nous profitons donc des sites qu'elle découvre ; la cathédrale d'Albi l'émerveille (et internet permet maintenant aux gens comme moi qui ne la connaissent pas d'aller tout de suite voir à quoi elle ressemble) et le voyage continue... (j'ai noté les étapes, je ne sais trop pourquoi, mais il est sans doute inutile de les donner ici). Et le voyage, ce n'est pas seulement les sites...
   
   Ce sont aussi les rencontres. Et elles sont nombreuses, Violette Leduc observe beaucoup et se lie facilement, elle parle à tous et tous lui parlent. Elle rentre parfois avec une étonnante facilité jusque dans leur intimité. Les gens sont comme cela. Elle croque pour nous quelques scènes coquasses ou poignantes, nous trace des portraits marquants dont nous nous souviendrons comme si nous avions nous-mêmes rencontré ces gens, elle juge peu, tout en laissant paraître ses préférences.
   
   Et tout au long du voyage, elle chante une ode à son amour pour "Madame", dont elle ne lâchera jamais le nom, Simone de Beauvoir, dont elle guette les courriers à chaque poste restante, dont la lettre fera de la journée un jour ensoleillé ou sombre, à qui elle écrit sans cesse, à qui elle parle à travers ce journal, plus qu'à nous, plus qu'à elle-même.
   
   Cela vaudrait sans doute le coup, de refaire aujourd'hui ce parcours qui aurait sans nul doute peu de choses en commun avec ce qu'elle a vu alors. A pied, en vélo, en voiture... remettre ses mots sur les choses.

critique par Sibylline




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La Bâtarde - Violette Leduc

1ere publication en 1964
Note :

   C’est un roman autobiographique car si Violette écrit à la première personne et se désigne par ses prénoms et patronyme authentiques, elle change les noms de certaines des personnes qu’elle met en scène. Elle écrit ce livre en 1963 dans un village du Vaucluse où elle s’est retirée et relate sa vie de la naissance en 1907 jusqu’en 1944, à la Libération, avec de fréquents retour à son quotidien de femme seule écrivant et vivant en milieu rural.
   
   Elle est donc née d’une très jeune fille, servante dans une maison bourgeoise, et du fils de famille, qui ne la reconnut pas. La mère de Violette, femme débrouillarde et pleine de ressources, obtient une pension de la part de la famille du garçon pour l’éducation de l’enfant illégitime. Plus tard elle se mariera et réussira dans le domaine de la couture et du prêt-à -porter. Violette ne connut pas son père, mais elle put fantasmer sur son compte, voire l’imiter, tant sa mère en était amoureuse. Outre ces deux personnages, c’est sa grand-mère "Fidéline" qui lui a laissé, dans son enfance, un souvenir impérissable. Evoquer cette femme sous diverses appellations "l’ange Fidéline" ; "ma vieille pomme ratatinée" est un soutien pour Violette dans les heures sombres.
   
   Après l’enfance, nous avons les années de pensionnat, où elle connut des amours homosexuelles, une longue liaison avec une femme, un mariage raté, une alliance longue et conflictuelle avec Maurice Sachs écrivain et organisateur de trafics en tout genres. Les personnages sont mis en scène sous un angle qui les rend ambigus, insaisissables, attachants et détestables, toujours singuliers.
   
   A Paris, Violette a de multiples occupations professionnelles toutes en rapport avec l’édition, la littérature, le journalisme. Elle fréquente des écrivains et des artistes. Pendant la guerre, elle se révèle très douée pour le marché noir.
   
   Si ce récit nous intéresse, c’est que l’auteur a une écriture très personnelle, où l’on reconnaît d’emblée un écrivain. Ce qui frappe, c’est son talent inépuisable pour inventer des métaphores originales.
   
   Je cite au hasard :
   
   "Toute une saison d’ouragan et de tempêtes voulait naître dans ma gorge. Je soulevai mon rideau de percale, la soirée par la fenêtre était un défi de douceur."
   
   "Elle s’est levée, elle s’est occupée de son bébé ; il dormait de ce sommeil idéal : celui d’une pâquerette en plein champ dans la fraîcheur de sept heures du soir"
   
   Ce ne sont pas les meilleures, mais elles sont plaisantes et justes malgré leur excentricité. Et dans le roman, il n’y en a pas qui sonnent faux, en dépit de leur abondance.
   
   La narration est souple vivante, les dialogues, les descriptions nous plongent immédiatement dans le monde de l’auteur. Tout en maintenant le registre de la confidence au lecteur, elle n’est pas pour autant sentimentale, et se tient dans une familiarité humoristique. Elle nous fait aimer aussi bien la ville que la campagne, les cheminements sous la pluie, les querelles d’amoureux déçus, les comptes d’apothicaire... Un véritable écrivain.
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critique par Jehanne




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Une éducation sentimentale
Note :

   Dans ce premier volume autobiographique Violette Leduc, née en 1907, retrouve ses souvenirs les plus intimes et nous les livre avec une précision extraordinaire. Le récit s'étend de la petite enfance à l'été 1944 : "Deux semaines après les Alliés entraient dans Paris..." La rédaction s'est faite en Provence, au pied du Ventoux, en 1961-1963 ainsi que l'évoquent certains passages en fin de livre. L'ouvrage manqua de peu le prix Goncourt. À la lecture, l'intérêt qu'on éprouve n'est sans doute pas continu, —c'est la loi du genre— mais de très nombreux passages retiennent l'attention et les thèmes traités permettent de mieux connaître un écrivain injustement oublié chez qui le sublime et le sordide sont inséparables.
   
   "Je suis la fille reconnue d'un fils de famille..." Sans attendre La Bâtarde, l'autobiographie avait nourri des titres plus anciens. Comme V. Leduc l'écrit : "J'ai parlé de cela autrement dans Ravages, dans l'Asphyxie. J'ai mêlé la vérité au roman". Simplement ici les origines familiales sont exposées avec plus de clarté : Fidéline la grand-mère attentive "veuve à vingt-neuf ans", Berthe placée comme servante chez des bourgeois avant d'être séduite et devenir une mère coquette et dure... — les référents qui guident la jeune Violette sont ces femmes, pas des hommes.
   
   Le récit d'enfance se retrouve ici avec quelques différences de point de vue ou un approfondissement par rapport à L'Asphyxie. On voit mieux la vie quotidienne avant 1914 et durant la Grande Guerre : la région de Valenciennes est occupée par les troupes allemandes. La petite Violette maraude des légumes à l'arrière des charrettes de ravitaillement des soldats ennemis. "Je ne me souviens pas comment j'ai appris à lire et à écrire".
   
    La relation à la mère est un thème marquant, traité de manière moins acide que dans L'Asphyxie et le géniteur riche et tuberculeux est moins présent. La mère est moins imbue de sa personne, plus chaleureuse une fois qu'elle est mariée à un ancien élève de l'Ecole Boule : "Elle m'offrit un Pleyel en acajou. Ce qu'il y avait de plus cher et de plus grand en piano droit." Violette a seize ans. Sa mère est vite enceinte : "Je voulais encore ma mère élégante et svelte.... Grosse alourdie, elle mangeait des nouilles à tous les repas." La réaction de l'adolescente est hostile : "Une femme enceinte c'est laid". Alors surtout ne pas faire comme la mère : "Je voulais des amours extravagantes". Dans le lit d'Isabelle et d'Hermine durant les années d'internat.
   
   La laideur du visage au nez trop gros est une menace permanente. C'est une fatalité dont elle a fait toute jeune l'amère expérience.
   "Nous préparions Noël au collège : je devais tenir le rôle du roi mage noir et jouer ensuite au piano une Danse hongroise de Brahms. Je répétai mon rôle de roi mage. La perspective de noircir mon visage le jour de la fête, ce visage qui me tourmentait, dont je devenais le souffre-douleur, la perspective de noircir mon gros nez me consolait. Le jour de la fête, je jouai donc le rôle du roi mage. Personne ne rit. Je voulais jouer aussi la Danse hongroise à l'abri sous ma peau noircie. La surveillante ne voulut pas. Je montai de nouveau sur l'estrade dans le hall. On tira les rideaux. Je jouai, de profil. Tout le monde rit. Ma mère, les professeurs me voyaient, m'écoutaient. Ce fut un déferlement de fausses notes. Plus ils riaient, plus je me trompais. Je vins retrouver ma mère dans la salle. Elle était froide et semblait désolée. Je regrettais la dépense pour une robe de serge bleue qu'elle m'avait offerte. Le soir, mon beau-père demanda des nouvelles de la fête. Je quittai la salle à manger, je souffris pour deux. Plus tard j'ai eu l'audace, le cynisme, l'injustice de reprocher à ma mère d'avoir mis au monde un être laid."
   
   Un jour de drague au bois de Boulogne, à trente ans passés, un homme lui affirma aimer les femmes laides. Mais elle descend de sa voiture avant de conclure... Temporairement enrichie par ses trafics pendant l'Occupation, Violette décida de recourir à un chirurgien esthétique pour une opération dont elle ne retira pas une grande satisfaction.
   
    Violette Leduc ne s'aime pas : "je suis navrée d'être au monde" écrit-elle en incipit. D'où un récit de soi sans complaisance. "Plus tard j'ai eu l'audace, le cynisme, l'injustice de reprocher à ma mère d'avoir mis au monde un être laid. Quand rencontrerai-je un cyclope? Je l'aimerai..." Pourtant ni Isabelle, ni Hermine, ni Gabriel, ni Maurice Sachs n'étaient des cyclopes... Gabriel excepté, ses amours vont aux homosexuelles et aux homosexuels. C'est probablement ce penchant qui, il y a de cela un demi-siècle et pile avant mai-68, a valu à La Bâtarde un succès considérable. Violette, enceinte de Gabriel, s'est fait avorter (cf. Ravages) et souffrit considérablement. Elle refusa plus tard d'avoir un enfant de Maurice Sachs qui le lui proposait — une première fois pour la sortir de son mal-être, une seconde fois pour revenir sur son engagement comme travailleur volontaire en Allemagne.
   
   "Isabelle, Hermine, mes candélabres lorsque je pars dans la crypte de la folie". Violette Leduc expose l'histoire de sa sexualité. En raison de la censure d'alors, son récit de l'amour homosexuel avec Isabelle ou Hermine n'est que partiellement présent dans La Bâtarde ayant donné lieu à un tirage à part aujourd'hui publié en collection de poche. Après l'épisode du collège, qui valut l'expulsion de l'une puis de l'autre, les deux femmes se retrouvèrent pour partager huit années durant un petit meublé puis un appartement à Levallois. "Tu m'aimais Hermine, tu ne me suffisais pas." L'infidélité d'Hermine poussa Violette dans les bras de Gabriel qu'elle surnomme l'archange... Étrange liaison qui débouche sur un mariage car Violette ne veut pas être qualifiée de vieille fille. Gabriel vit de boulots instables, il a mauvais caractère, mauvaise santé, et répète qu'il se fout de tout. "Mon sexe réclamait des idylles au fond des ruelles" alors "La séparation ne s'est pas fait attendre. Séparation suivie d'un faux suicide que j'ai raconté dans Ravages."
   
   Secrétaire chez Plon, puis au service d'un impresario : Violette côtoie des écrivains, des gens du cinéma, du théâtre. Elle rencontre Maurice Sachs qui la séduit par sa vie d'aventurier, sa prodigalité et un premier roman publié chez Gallimard. Ces mêmes années voient Violette découvrir la mode pour compenser la pesante laideur physique. "Je voulais embellir. Hermine acheta d'autres numéros de Vogue, de Fémina, du Jardin des modes..." Hermine la presse vers les soldes : "Nous aurons les rossignols si tu n'avances pas". "La grande Schiaparelli m'envoûtait, m'éblouissait, m'obsédait". Violette Leduc est chargée d'écrire des articles sur la mode de Paris : "Ma taille de 1,72 m, mon poids de 48 kilos et mon article avaient plu à Jacques Fath..." Elle se fait offrir des vêtements luxueux.
   
   Au bref exode de 1914 vers Mons fait écho le repli de la parisienne avec Maurice Sachs en 1940 dans la campagne normande. C'est là que Violette découvre le marché noir pour alimenter les amis des amis dans la capitale sans beurre et c'est là aussi qu'elle devient écrivain, à l'imitation et à l'incitation de Maurice Sachs avant qu'il ne disparaisse dans l'enfer nazi. "Vos malheurs d'enfance commencent de m'emmerder. Cet après-midi vous prendre votre cabas, un porte-plume, un cahier, vous vous assoirez sous un pommier, vous écrirez ce que vous me racontez" lui dit Maurice Sachs. Il venait de lui donner à lire ses propres cahiers autobiographiques qui deviendront Le Sabbat. "Je trempai ma plume dans l'encrier et, en ne pensant à rien, l'écrivis la première phrase de L'Asphyxie : “Ma mère ne m'a jamais donné la main...” J'écrivais pour obéir à Maurice. Je crains l'humidité. Je cessai d'écrire lorsque l'herbe mouilla ma jupe." Elle n'avait plus qu'à continuer.

critique par Mapero




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La femme au petit renard - Violette Leduc

Pas un œil sur la préface!!!
Note :

   Que penseriez-vous d'un roman de 120 pages qui serait précédé de 2 pages obligeamment fournies par l’éditeur et qui vous résumeraient toute l'histoire, chute comprise (d'ailleurs interprétée)? Vous pensez que ce n'est pas possible? J'aurais dit comme vous avant d'avoir ouvert cette édition folio de septembre 2000 (9782070367160).
   
    Vous arrivez, vous ne vous méfiez pas. Moi, par exemple, j'évite généralement les préfaces, je préfère les lire après le roman ou l'essai, mais là, je me suis dit : 2 pages, c'est vite lu. Peut-être quelque chose à savoir avant de commencer, pour mieux comprendre la lecture... Ah ouiche! Du coup, j'avais perdu la virginité de point de vue nécessaire à la découverte du texte de Violette Leduc, et je le regrette énormément! Comment l'aurais-je reçu si je n'avais rien su et avais découvert l'évolution du personnage progressivement, comme l'auteur l'avait prévu? J'étais (et je suis toujours) furieuse! Comme disait Boby Lapointe "Pour une sonnerie, c'est une belle sonnerie!". Puisse ce message vous épargner le même dommage!
   
   Mais revenons à notre roman. Il est entièrement focalisé sur un seul personnage, une femme dont nous ignorerons le nom. Il ne nous serait pas utile, d'ailleurs, car les noms ont un usage social et de vie sociale, la femme n'en a pas. Restée célibataire, sans emploi, elle a vécu toute sa vie avec ses parents, puis, à leur mort, de l'argent qu'ils lui ont laissé... jusqu'à ce que cet argent s'épuise. Les économies et restrictions devenues de plus en plus âpres et poignantes n'y ont pas suffi, tout a été vendu, il ne reste qu'une caisse et un vieux matelas sur le sol nu... la disette est devenue famine. Ce récit heure par heure, suit le dépérissement de la femme, qui bientôt s'accompagne de délire, qui passent inaperçus au début car, entièrement seule depuis si longtemps, elle a pris l'habitude de se laisser emporter dans ses pensées, ses imaginations et ses rêveries et de n'avoir que peu de contacts avec le monde réel. Car autant que la privation de nourriture, de chauffage et de tout confort, elle subit la privation de contacts sociaux, de chaleur humaine et de toute bienveillance à son égard.
   
   C'est là qu’apparaît le renard. Il s'agit d'un col de fourrure comme en portaient les femmes de l'époque. Celui-ci est petit et tout mité, elle l'a d'ailleurs récupéré dans une poubelle, mais elle y a trouvé ce qu'elle n'avait pas du tout jusqu'alors : douceur, chaleur, bienfait contre le froid qu'elle interprète comme bienveillance, et elle ne pouvait manquer d'y voir surtout l'animal, la présence amie... auquel elle ne tarde pas à donner tout son amour (dont personne par ailleurs ne se soucie) et qui lui rend du réconfort. Mais la faim...
   
   Cette vieille clocharde répugne, on ne la regarde pas, on l'évite, on l'exclut. La société qui n'en a pas l'usage, plus du tout maintenant qu'elle n'a plus un sou, la pousse doucement vers la mort.
   
   Au long de tout ce roman, nous sommes d'autant plus dans son esprit que Violette Leduc a choisi une prose poétique qui n'a pas a être reçue de façon clinique et strictement objective. Nous sommes dans l'esprit irrationnel de la femme épuisée et à bout de résistance. Comment tout cela se terminera-t-il?
   
   C'est un fort beau texte, tant par le fond que par la forme, mais un texte pas facile à cause de la forme parfois hermétique, choisie par l'auteur. Il faut aller toujours de l'avant dans sa lecture, les images parleront.

critique par Sibylline




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La folie en tête - Violette Leduc

Autobiographie… romancée?
Note :

   Plus de trois semaines. Il m’a fallu plus de trois semaines pour venir à bout de « La folie en tête ». Un signe qui ne trompe pas. Quand je saisis la moindre occasion qui traine pour ne pas ouvrir ma lecture en cours… Même si cette lecture fait plus de 400 pages c’est que…
   Alors 1,5*, c’est purement – plus que jamais – subjectif. C’est parce que, moi, je n’ai pas apprécié cette lecture. Ça ne veut en aucun cas dire que c’est mauvais ou mal écrit. Du tout. Mais bien écrire n’est pas tout. Encore faut-il voir ce qui est écrit. Et dans ce roman, tout est dit dans le titre : « la folie en tête ». Et Violette Leduc le joue cash. Folie en tête, elle nous le joue avec la folie. Inutile de vous dire que ça en fait quelque chose de compliqué à lire.
   Oui, cela nous parle de la vie de femme mûre de Violette Leduc. Et oui je veux bien croire qu’elle soit sincère et qu’elle n’affabule pas. Mais marqué au coin de la folie, ça en fait quelque chose de compliqué à lire. Au moins pour moi :
   
   « Je me levai à une heure du matin. J’allai pieds nus dans la cuisine. Et sans allumer. Je m’en voulais ; j’avais acheté cette bouteille sans y prendre garde. Je redoutais, j’espérais la marque de l’ennemi. Un redoutable. Un imprenable. J’étais frileuse, j’étais fiévreuse. Qui veut que je souffre d’un coup d’ongle? …/…
   J’allumai. Violée au coin, l’étiquette. Flétrie, pincée. Il s’est acharné aussi sur la lettre a de « Eau naturelle », la lettre a en a pris un coup. Il m’a laissé, à regret, un n, ensuite tu et elle sans le r. Tu elle peut se transformer facilement en tue elle. Qui dois-je tuer? Quelle femme dois-je supprimer? M’annonce – t – il à l’avance, la mort d’une valeur? Ce a effacé veut - il dire André, mon père mort à trente – six ans? Me prédit – il que je mourrai de tuberculose aussi? Demain je brouillerai les pistes, demain j’achèterai de la Contrexéville chez Damoy, chez Nicolas, je me perdrai dans la foule, ils me perdront de vue … »
   

   « La folie en tête » commence à la toute fin de seconde guerre mondiale. Violette Leduc n’a pas encore perdu l’habitude du trafic/marché noir grâce auquel elle a subsisté pendant la guerre et elle est brièvement arrêtée. Ca commence ainsi. Puis ça continue avec sa vie sans relief, dans la misère, d’abord dans un misérable réduit parisien, avec des pensées trop souvent « dérangées ».
   Alors oui, elle connait une vie riche – sans en être pleinement consciente, à la lire – littérairement parlant depuis que son manuscrit de « L’asphyxie » a été lu, et reconnu comme talentueux, par Simone de Beauvoir. Elle va fréquenter – mais avec quelle mésestime de soi! – Simone de Beauvoir, dont elle tombe amoureuse, Jean Genet, Cocteau, Nathalie Sarraute… Et quel paradoxe de lire ce brûlot auto-dirigé contre elle, mettant à nu la folie qu’elle évoque dans le titre, et ces relations régulières auprès de purs génies qui la considèrent comme des leurs.
   
   Il semblerait que le manuscrit de « La folie en tête » ait été sérieusement revu par Simone de Beauvoir avant son édition, expurgeant des considérations la concernant? Il n’en reste pas moins vrai que l’attitude de Violette Leduc vis-à-vis de Simone de Beauvoir fait davantage penser à celle d’un chien recherchant la caresse, une flatterie, du maître.
   
   Malheureuse en amour, se croyant désespérément laide, la vie de Violette Leduc telle qu’elle nous est relatée, est poignante. Le tout noyé dans des tourbillons de folie, vous imaginez?
   
   Trois semaines. Trois semaines pour le lire. Ouf! C’est fini.

critique par Tistou




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Correspondance 1945 – 1972 - Violette Leduc

Lettres choisies, établies, annotées et préfacées par Carlo Jansiti
Note :

   J’ai découvert Violette Leduc avec "La Bâtarde" dans les années 60/70; je me suis aussitôt passionnée pour son écriture, son audace, sa liberté.
   
   « Quand, au début de 1945, je commençai à lire le manuscrit de Violette Leduc, "Ma mère ne m’a jamais donné la main", je fus tout de suite saisie ; un tempérament, un style. Camus accueillit d’emblée L’Asphyxie dans sa collection "Espoir". Genet, Jouhandeau, Sartre saluèrent l’apparition d’un écrivain. Dans les livres qui suivirent, son talent s’affirma. Des critiques exigeants le reconnurent hautement. Le public bouda. Malgré un considérable succès d’estime, Violette Leduc est restée obscure.
   "Je suis un désert qui monologue", m’a écrit un jour Violette Leduc. J’ai rencontré dans les déserts des beautés innombrables. Et quiconque nous parle du fond de sa solitude nous parle de nous. L’homme le plus mondain ou le plus militant a ses sous-bois, où personne en s’aventure, pas même lui, mais qui sont là : la nuit de l’enfance, les échecs, les renoncements, le brusque émoi d’un nuage au ciel. Surprendre un paysage, un être tels qu’ils existent en notre absence : rêve impossible que nous avons tous caressé. Si nous lisons La Bâtarde, il se réalise, ou presque. Une femme descend au plus secret de soi, et elle se raconte avec une sincérité intrépide, comme s’il n’y avait personne pour l’écouter.
   L’échec du rapport à autrui a abouti à cette forme privilégiée de communication : une œuvre. Je voudrais avoir convaincu le lecteur d’y entrer : il y trouvera plus encore que je ne lui ai promis. »

   Simone de Beauvoir
   
   Ensuite ses romans n’eurent plus de secret pour moi, je les dévorais : "L’Asphyxie", "L’Affamée", "Ravages", "Trésors à prendre". J’étais fascinée par son audace, et encore, je n'avais pas tout lu, "Thérèse et Isabelle" je ne l'ai pas lu, son éditeur l'avait censuré ; à l’époque où je la découvrais, nombre de sujets qu’elle abordait étaient tabous, certains le restent encore. Quelques-uns de ses ouvrages ont disparu de ma bibliothèque, sans doute au cours de mes déménagements, mais je retrouve ceux-ci, bien jaunis ; peut-être vais-je les relire.
   
   "Je le dis tout net ses livres ne sont pas à mettre entre toutes les mains : il faut que les mains soient pures de tout préjugé et amoureuses -follement- de la littérature, de l'écriture, de la poésie. Ainsi elles s'adressent à nous, à toi, car il y a le plus haut tutoiement chez l'auteur de L'Asphyxie ou de La Bâtarde. Beaucoup, parmi ses contemporains, à commencer par Simone de Beauvoir, Maurice Sachs, Albert Camus, Jean Genet, Jean Cocteau et autres l'ont immédiatement reconnue, ont aimé cette œuvre d'une liberté extrême. Ne cherchez pas de modèles : Violette Leduc est seule, seule elle est la nouveauté aujourd'hui et demain."

   
   Aujourd’hui, avec cette Correspondance (empruntée à la médiathèque) je retrouve cet enthousiasme de ma jeunesse en lisant ses lettres, son fol amour pour Simone de Beauvoir. J’aime les descriptions minutieuses de son quotidien. Sa passion pour Simone de Beauvoir est quasi "mystique", elle l’aime comme une icône, mais aussi charnellement, en restant toujours respectueuse, admirative. "Elle lui inspire une passion fétichiste".
   
   
   Quatrième de couverture
   
   "Violette Leduc aimait les correspondances. Tout ce qui relevait de l'intime l'enchantait. Les Lettres de la religieuse portugaise, celles de Van Gogh à Théo étaient ses livres de chevet. Ils furent ses compagnons et ses modèles. Elle se reconnaissait en eux. "Je le lis et je me mets à le porter tout vivant dans ma chair, écrit-elle de Van Gogh, je ne connais pas de plus forte résurrection que la sienne par l'écriture."
   
   Violette Leduc fut elle-même une épistolière infatigable, voire obsessionnelle. Comment ne pas céder au vertige de l'épanchement, du monologue? Cette encre-là lui était vitale : "Je ne résiste pas au besoin de me confier."
D'ailleurs, dans son oeuvre, elle évoque sa correspondance, l'analyse, y fait allusion à plusieurs reprises. Qu'elles soient d'amitié, d'admiration, d'amour ou de haine, de quinze pages ou d'une ligne, adressées à une figure illustre ou anonyme, les lettres de Violette Leduc portent toutes sa griffe. Au ton, on reconnaît d’emblée l’écrivain. Elles sont à l’origine même de sa vocation littéraire. Maurice Sachs, qui fut son Pygmalion, lui avait dit un jour : "Vous m’avez écrit. Vous devriez écrire".
   
   Bien qu'elle s'en défende, le geste épistolaire est, pour Violette Leduc, un moyen d'accéder à la fiction, à une forme particulière de résurrection. L'écriture privée et libre de la lettre ne s'embarrasse pas des mêmes contraintes que le texte publié. Il n'y a pas de censure, pas d'interdits, pas de bienséance. Comme un journal qu'on destine à soi, la lettre de Violette Leduc peut tout dire. Ou presque. Sans ménagement, sans limite, sans gêne. C'est au destinataire de suivre, à son corps défendant. Car dans ses lettres, elle confie ce qu’elle n’ose pas avouer ou imposer de vive voix, "parce qu’une lettre que l’on reçoit est lue en quelques minutes et n’importune pas comme une présence". Même lorsque la sincérité de l’appel, l’authenticité émouvante du ton sont crédibles, c’est encore le "mensonge" littéraire qui hante l’épistolière."

critique par Des mots et des êtres




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La main dans le sac - Violette Leduc

Copeau
Note :

   Edité seulement à l'été 2014 pour la première fois, ce passage, qui faisait l'ouverture de la version intégrale jamais publiée du "Ravages" de Violette Leduc a été supprimé sans que l'on sache s'il faisait partie de l'amputation opérée par Gallimard à l'époque ou si l'auteur y a renoncé d'elle-même, ne le trouvant plus adapté au texte restant. Il s'agit d'un texte sensuel, certes, mais qu'on ne saurait qualifier de pornographique. Il relate les tout premiers émois homosexuels de l'auteur, cristallisés sur le sac à main d'une professeur qu'on lui a demandé d'aller chercher et dans lequel elle ne peut se retenir de glisser la main...
   
   Ce texte de moins de 80 pages peut intéresser ceux qui cherchent désespérément à retrouver le "Ravages" intégral et en tant que fragment. Il ne doit pas être vu comme un texte entier et complet. Il n'était pas prévu qu'il soit lu ainsi.

critique par *Postmaster




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