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Auteur des mois de juin & juillet 2014
William Golding

   Parce que ce Prix Nobel anglais de littérature était trop méconnu en France en dehors de son fantastique "Majesté des mouches", il fallait faire quelque chose. L'occasion de regretter que ses œuvres soient devenues si difficiles à trouver en français. Un petit "Quarto", serait-ce trop demander, Monsieur Gallimard?

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2014
   
   William Golding est né à St-Columb-Minor, en Cornouailles, en 1911.
   
   Après des études au collège de Marlborough et à Oxford, il choisit d'enseigner, comme son père .
   
    Il se marie en 1939, est mobilisé en 1940 dans la marine et participe au débarquement en Normandie .
   
   De 1945 à 1962, il est professeur d'anglais à Salisbury .
   
   Après le succès de "Sa Majesté des Mouches", il se retire à la campagne, où il se consacre entièrement à son œuvre littéraire .
   
   William Golding a reçu le prix Nobel de littérature en 1983 «pour ses romans qui, avec la clarté de l’art narratif réaliste et avec la diversité, l’universalité du mythe, illustrent la condition humaine dans le monde d’aujourd’hui».
   
   Il est décédé en Angleterre en 1993.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Sa Majesté des Mouches
  Chris Martin
  Chute libre
  La Nef
  La Pyramide
  Le Dieu scorpion
  L'envoyé extraordinaire
  Parade sauvage
  Trilogie maritime / 1 - Rites de passage
  Cible mouvante
  Les Hommes de papier
  Journal égyptien
  Trilogie maritime / 2 - Coup de semonce
  Trilogie maritime / 3 - La cuirasse de feu
  Arieka
 

Sa Majesté des Mouches - William Golding

Barbarie et civilisation
Note :

   Titre original : Lord of the Flies - (1954)
   
   Ce livre est un de ceux qui ont le plus marqué ma vie de lectrice. Je l'ai découvert alors que j'étais adolescente, en une première lecture sans préparation et sans me douter de ce que j'allais découvrir. Cela m'a "cueillie". Il me marqua de façon indélébile et depuis, j'en ai toujours eu un exemplaire dans ma bibliothèque où il trône encore. A mon sens, nous avons là un grand livre, qui traite avec beaucoup de justesse de la nature humaine. A ce titre, je ne trouve pas très judicieux de l'avoir édité en Littérature jeunesse et que cette édition ait pris le pas sur l'édition adulte; car s'il est vrai que des adolescents (pas des enfants) peuvent le lire avec profit, cela a détourné beaucoup d'adultes de cet ouvrage à mon avis indispensable. Mais hélas, d'autres romans ont connu la même mésaventure*. Bref, ce petit préambule pour assurer que, bien qu'elle ne mette en scène que des enfants et bien qu'elle fasse l'impasse sur la sexualité, les adultes auraient grand tort d mépriser cette pépite
   
   C'est que William Golding a voulu fixer l'oculaire de son microscope sur une expérimentation sociale et psychologique susceptible de répondre à la terrible question : L’animal est-il si loin de l'homme civilisé ou la civilisation n'est-elle que le fruit d'une lutte continue contre nos pires instincts? Sommes nous une tribu ou une meute? Comment choisissons-nous notre chien Alpha, si nous le choisissons? S'agit-il de cas particuliers ou d'une règle humaine générale?
   
   Pour répondre tout de suite à la dernière question, il est clair que Golding entendait dégager là des constantes humaines qui dépassaient de beaucoup les caractères particuliers de ses personnages. Et à mon sens, il y est parvenu.
   
   Situons le récit. Le monde est en guerre (deuxième guerre mondiale) et un avion est abattu. Il transportait des enfants de 6 à 12 ans. Des écoliers anglais. L'avion s'est écrasé sur une île déserte du Pacifique et aucun adulte n'a survécu. L'avion lui-même a d'ailleurs disparu, probablement emporté par la marée. Cette ile semble ne jamais avoir été habitée et voilà nos gamins parachutés dans une version du paradis terrestre. Leur première réaction est la joie de se voir délivrés de toute contrainte. On trouve aisément à se nourrir avec tous les fruits dont l'île regorge, l'eau douce est tout aussi abondante. Il fait beau et l'on est libre de faire absolument tout ce que l'on veut. Les uniformes sont vite oubliés, souvent au profit de la plus simple nudité. J'oubliais de dire: il n'y a que des garçons.
   
   D'abord, Ralph émerge: beau, sain, sportif, assez sage malgré son goût pour la stimulante position du poirier. Ralph a été rejoint par Piggy (dans une autre version il est plus justement baptisé Cochonnet, car les noms ne se traduisent pas, mais les surnoms, oui) garçon obèse et asthmatique, sans aucun charisme, mais intelligent, d'une maturité supérieure à la moyenne, et unanimement méprisé par ses congénères. Tous deux regroupent les premiers "petits" qu'ils trouvent et Ralph est spontanément vu comme leader, position qu'il n'a pas particulièrement recherchée, mais qui allait de soi. Les enfants, en plein déni du drame de la mort de équipage, disparition de l'avion etc. passent gaiement les premières heures.
   
   Ils sont bientôt rejoints par un second groupe constitué des gamins de la Maitrise sévèrement dirigés par leur chef Jack, un garçon de l'âge de Ralph. Menés à la baguette, ils sont toujours engoncés dans leurs uniformes et marchent au pas, Jack étant très autoritaire. Quand les deux groupes se rejoignent, il sent tout de suite la nécessité d'un chef unique et tente immédiatement de se faire désigner comme tel mais, dans un éclair de clairvoyance et peu soucieux de se retrouver aussi sévèrement embrigadés que la Maitrise, les autres enfants esquivent la manœuvre et désignent Ralph. Ce dernier a une vision plutôt démocratique des choses et institue spontanément une sorte de parlement où ils se réunissent tous pour prendre les décisions et où chacun peut s'exprimer à son tour. Ralph, avec son charisme, a tout pour faire un chef, mais très jeune et équilibré, il n'a encore jamais le moins du monde pensé aux relations de domination. On sent bien qu'il en est autrement de Jack pour qui le leadership est une nécessité psychologique, même s'il doit la mettre sous le boisseau pour l'instant.
   
   Parti sur ces bases, à une époque où deux guerres mondiales avaient vu se commettre les plus atroces exactions, l'objet du livre est d'expérimenter notre humanité. La civilisation fait-elle partie de nous, ou n'est-ce qu'un vernis bien prompt à s'estomper? En combien de temps? En combien de temps passe-t-on de l'uniforme de collège et de la pensée scientifique à la pensée magique du sauvage et aux instincts de meute?
   
   L'autre problématique est celle du pouvoir. Qu'est-ce qui fait un chef? Sa force (Ralph) ou sa faiblesse (Jack) psychologique? Comment obtient-on le pouvoir? Comment le garde-t-on? Ralph a le charisme, mais pas l'autorité, n'ayant jamais cherché à l'avoir. Il en apprendra beaucoup, très vite, là-dessus, mais jamais autant que Jack, dont on sent que cela a toujours été l'un des sujets de préoccupations majeurs et qui de plus manifeste une intuition aiguë en ce domaine.
   
   Ajoutez à cela une écriture absolument magnifique. Somptueuse Je vous préviens tout de suite, vous aurez du mal à passer à un autre auteur après avoir lu William Golding.
   
   Et pour conclure, voici ce que l'auteur lui-même en dit :
   "Je ne vais pas vous donner une explication du livre. D'autres l'ont fait bien souvent ; il a été soumis à une analyse et à une interprétation marxiste, freudienne, néo-freudienne, jungienne, catholique, protestante, humaniste, non-conformiste et il a été enterré avec son auteur non seulement dans un ouvrage de référence allemand**, mais encore sous un tas de critiques internationales souvent malodorantes, de si nombreuses fois qu'il ne reste plus rien à dire. Ce livre se prête facilement aux explications, aux investigations, à la térébration du crane de l'élève par son professeur et à l'introduction par ce même professeur dans le cerveau de son élève de ce que ce dernier devrait en penser."
   "Cible mouvante"

   
   
   * La même mésaventure était arrivée à ""La voleuse de livres" ou "La ferme des animaux".
   ** un ouvrage avait en effet donné Golding pour mort de façon… prématurée.
   ↓

critique par Sibylline




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Microcosme
Note :

   Il ne faut pas se surprendre de détecter l'influence de la Seconde Guerre mondiale dans ce premier roman de Golding, comme dans la plupart des œuvres d'après-guerre. Golding a expliqué cette influence par le fait qu’il était avant la guerre, un idéaliste animé d’une croyance simple et naïve que l'homme était perfectible. Il pensait, comme d’autres, que tout ce que vous aviez à faire était de supprimer certaines inégalités et proposer des solutions pratiques sociologiques, et l'homme se donnerait un véritable paradis sur terre.
   
   "Sa majesté des mouches" est l’expression de sa prise de conscience. Golding illustre son propos sur l'éclatement des normes perfectibles à travers les aventures de jeunes garçons naufragés sur une île déserte. Un monde où il n'y a pas d’adultes, où il n'y a pas de règles, de lois ou de normes sociales. Rapidement, les gamins s’évertuent à mettre en place leurs propres balises, de réglementer leur nouvelle société avant d’échouer et sombrer dans l’anarchie.
   
   Tout au long du récit, les garçons sont utilisés comme des archétypes symboliques. Ils représentent les différents comportements humains rencontrés dans nos sociétés. Cinq personnages piliers soutiennent la structure allégorique :
   
   Ralph est un garçon plus vieux et diplomatique. Il s’affirme dès le début comme le leader du groupe en raison de son élection par les autres garçons. Ralph incarne la logique, l'ordre et la civilisation. Il établit un moyen de communication ordonné, n'importe qui peut prendre parole à condition qu'il tienne dans les mains une conque. Il suggère d'allumer un feu pour augmenter les chances de sauvetage, érige des abris primitifs et désigne un lieu de rencontre pour tous les garçons afin de recueillir et de diffuser leurs opinions et leurs préoccupations.
   
   Piggy est un garçon trapu avec un surpoids. Son vrai nom n'est jamais divulgué et il souffre d'asthme. Il est le conseiller de Ralph et un ami loyal. Il représente l'intelligence et la raison. Ceci s’exprime par son refus de croire en des absurdités superstitieuses comme "la bête" qui habiterait l’île. L'influence limitée de la civilisation sur la situation des garçons est symbolisée par la mobilité réduite de Piggy par rapport aux autres garçons. La détérioration de l'influence de la civilisation est illustrée quand ses lunettes sont volées le laissant presque impuissant.
   
   Le personnage de Jack symbolise les pires aspects du comportement humain lorsqu'il n'est pas contrôlé par les limites de la société. Jack semble posséder les désirs les plus primitifs. Il s'identifie comme un chasseur, une position de grande importance dans la tribu. Avec le temps, il laisse sa nature égocentrique prendre le dessus en rejetant l'importance de maintenir le feu pour chasser, réduisant ainsi la probabilité que le groupe soit rescapé. Cette insouciance provoque une grande tension entre lui et Ralph résultant en une division de la tribu. À bien des égards Jack représente la logique irrationnelle, alors que Ralph représente la pensée rationnelle. Lorsque l'autorité de Ralph est minée, la vraie nature de Jack est révélée. Il dirige la majorité des garçons loin de Ralph et forme une tribu distincte où les règles de la démocratie sont abandonnées et la violence et la torture régissent le comportement des garçons. Le conflit entre Jack et Ralph est central au dénouement du roman.
   
   "Sa majesté des mouches" est un personnage à part entière dans le roman. Le symbole de la peur et de l'anarchie. Il s’agit de la tête d'un cochon qui a été décapitée par Jack et érigée sur un grand bâton comme une offrande à la "bête". "Sa majesté des mouches" était autrefois une truie, affectueuse et innocente, elle est maintenant devenue une image sanguinolente du mal. Dans le folklore, "Sa majesté des mouches" est un autre surnom du diable Belzébuth. La tête de cochon est donc une manifestation physique du mal qui habite les garçons et que Golding croit exister en chacun de nous.
   
   Enfin, Simon est le personnage calme qui symbolise la paix et la tranquillité. Il est en symbiose avec la nature et souvent décrit comme ayant des sensations extrasensorielles sur l'île. Il a une aversion extrême de la tête de cochon, qui dans ses hallucinations, le tourne en dérision et se moque de lui. Il est la symbolisation de Jésus-Christ et est raillé par les autres garçons en raison de sa nature inhabituelle.
   
   Plus de cinquante ans après sa publication, l'histoire de "Sa majesté des mouches" n'a rien perdu de son impact et de sa capacité à fasciner le lecteur. Un grand classique de la littérature contemporaine, d’ailleurs au curriculum de nombreuses écoles britanniques, ce roman est une allégorie féroce qui illustre comment l’homme est attaché à la société et comment sans ce lien, il régresse à la barbarie.

critique par Benjamin Aaro




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Chris Martin - William Golding

Naufrage
Note :

   Titre original : Pincher Martin - (1956)
   
   Des naufrages, il y en a ici de plusieurs sortes, mais nous commencerons par le sens premier du terme. Quand nous découvrons Christopher Hadley Martin, il est à l'eau. Son bateau a été torpillé et il vient d'être projeté à la mer. Il est groggy, il fait nuit, il ne voit rien autour de lui, et dans un premier temps, consacre toute son énergie à lutter contre la noyade. C'est que la mer est grosse, qu'il est lourdement vêtu, et qu'un gilet de sauvetage ne résout pas tout. Après s'être épuisé à lutter ainsi contre l'océan, il s'endort sans avoir repéré d'autre survivants. Il se réveille quand le jour se lève et ne voit aussi loin que son regard peut porter, qu'une mer vide de toute présence humaine. Il lutte contre le désespoir et continue à se maintenir à flot. Finalement, il atteindra un récif rocailleux, de taille réduite et sans la moindre végétation, où il prendra pied et devra se maintenir dans l'espoir d'être bientôt vu par un bateau qui passerait. Il s'épuise à assurer sa survie dans des conditions et par des moyens que vous découvrirez, subit l'assaut d'une tempête, et pendant tout ce temps dont nous ne mesurons pas la durée, les souvenirs affluent et il revoit les passages marquants de son existence.
   
   A partir de ce moment-là, le regard du lecteur change un peu, car il découvre que ce Chris Martin auquel il est déjà attaché et pour lequel il tremble depuis plusieurs dizaines de pages, est un triste individu, ou pire encore, et alors, à moins que vous soyez un de ces esprits simplistes qui concluront sans ambages que dans ces conditions, cela n'a pas d'importance qu'il meure ou non, vous vivrez de l'intérieur une expérience bien plus complexe qui est celle d'espérer fortement la survie d'un être qu'on n'aurait aucun désir de fréquenter, ni même de connaître plus avant, simplement parce qu'il est un homme, ou même simplement parce qu'il est une vie.
   
   "Il regarda la mer calme.
   - Je ne prétends pas être un héros. Mais j'ai la santé, l'éducation, l'intelligence. Je te vaincrai.
   La mer ne répondit pas. Il s'adressa un sourire un peu ridicule.
   - J'avais seulement l'intention d'affirmer que je suis résolu à survivre. Et bien entendu, c'est à moi que je parle." (90)

   
    La chute, extrêmement surprenante et que vous devez absolument empêcher quiconque de vous divulguer, apporte un tout nouveau regard sur tout ce qui a été lu auparavant, mais sans l'effacer. C'est cela qui est remarquable. Une histoire ne remplace pas l'autre, mais les deux coexistent. Une grande réussite romanesque.
   "Mais, au-delà de ce chaos, la réalité sera toujours là et il y aura encore un pauvre fou accroché à un rocher en plein milieu de la mer." (206)
   
   On a dit que c'était le roman le plus "existentiel" de Golding et les exégètes disputent encore sur ses interprétations. C'est un roman remarquable en tout cas, et à plus d'un titre, extrêmement original, et qui manifeste une maitrise admirable de l'art littéraire. William Golding n'a pas volé son Nobel. C'était un grand écrivain, et les foules moutonnières qui n'ont gardé de lui que le retentissant "Lord of the flies", ont bien tort. Il a produit d'autres chefs-d’œuvre, comme ce "Chris Martin" par exemple, mais qui ne pouvant eux, être du tout accessibles par une lecture superficielle, ont eu, forcément, un lectorat plus réduit. C'est fatal.
   
   Pour conclure, je rappelle ce que l'auteur disait dans "Cible mouvante" :
   "Ce qu'est l'homme, tout ce qu'il est sous l'œil de Dieu, voilà ce que je brûle de savoir et ce que – je ne le dis pas à la légère- je supporterais de savoir. Les sujets qui s'accordent le mieux avec mon but et mon imagination sont nés de cette préoccupation ; ils ont fait en sorte que je puisse me rapprocher un peu de cette connaissance. Ils ont eu pour thème l'homme aux abois, l'homme essayé comme un matériau, mis en laboratoire et utilisé pour détruire, l'homme isolé, l'homme obsédé, l'homme se noyant dans la mer au sens propre ou dans la mer de sa propre ignorance." (259)
   
   ou encore :
   "Chris martin, je l'ai écrit et récrit avant même de savoir ce dont il était question. Evidemment, si l'on m'interroge sur ce livre, je suis obligé de m'embarquer dans une interprétation théologique qui m'ennuie autant qu'elle ennuie mon interlocuteur."(214)

critique par Sibylline




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Chute libre - William Golding

Déloyal
Note :

   Titre original : Free fall - (1959)
   
   Presque tout le monde a lu "Sa majesté des mouches" de William Golding, mais malheureusement, en France du moins, presque tout le monde n'a lu que cela de cet auteur. Il a pourtant écrit de nombreux autres livres non dénués de qualités puisqu’ils lui ont valu un Prix Nobel de Littérature en 1983 . "Chute libre" illustre assez bien ce problème car je trouve qu'il montre ce qui, dans les romans de Golding a pu rebuter beaucoup de lecteurs. C'est que ce sont parfois des œuvres exigeantes et d'un accès pas très commode, qui demandent au lecteur un effort qu'il n'est pas toujours disposé à fournir.
   
   Ainsi ici, nous avons un roman de plus de 300 pages, d'une grande qualité d'écriture, avec des beautés fulgurantes ("Mes ténèbres étendent leurs pinces à la recherche d'une machine à écrire") mais dont on va lire la plus grande partie sans comprendre le fond du récit. Ce n'est pas un livre d'action, il s'y passe peu de choses, mais un petit garçon y grandit dans des taudis et devient un peintre célèbre. On peut ne pas apprécier à sa juste valeur le long et détaillé récit qui nous est fait car on n'en comprend pas bien le sens, il ne semble aller nulle part, ce n'est que dans la dernière partie que tout se remet en ordre et acquiert sa profondeur. Il semble même naturel à ce moment-là, de relire le premier chapitre. Avant d'en arriver là, certains lecteurs se seront peut-être lassés... ils auront eu tort car le résultat est un livre fort, quoique un peu difficile d'accès.
   
   Samuel Mountjoy, peintre au talent reconnu d'âge mûr, entreprend de raconter sa vie depuis son plus jeune âge pour en comprendre le sens. C'est le but de cette remémoration qui en fait tout l’intérêt. Il traine une lourde culpabilité, tout en estimant que sa nature ne lui permettait pas d'agir autrement... vaste débat.
   "Il est possible qu'en relisant mon histoire je voie un rapport entre le petit garçon limpide comme l'eau d'une source et l'homme semblable à l'eau stagnante d'un marais. Je ne sais comment l'un est devenu l'autre."
   Cette préoccupation est le fil conducteur qui se rappelle tout au long du récit. "Je cherche le début de la responsabilité."
   
   Fils d'une prostituée obèse, alcoolique et volcanique, né dans un quartier vraiment misérable, il estime pourtant avoir eu une enfance heureuse, lui "dont la mère n'avait presque rien d'humain.". C'est que l'enfance est heureuse, la même chose à un autre moment de sa vie, lui eut paru autrement. Puis c'est l'école, les amis d'enfance qu'il ne perdra pas de vue, la découverte de son don et la formation de son caractère, l'adolescence, les professeurs qui marquent, dans un sens ou dans l'autre, le tuteur qui le prend en charge à la mort de sa mère, la guerre, la capture, la détention, (La scène de la cellule dans le noir est une pièce d’anthologie célèbre*, même si, pour ma part, je n'ai pas réussi à me laisser emporter), l'amour, celui qu'il donne et celui qu'il reçoit, pas toujours le même et ce qu'il est devenu, qui ne lui plaira pas ; et au lecteur non plus. A quel moment, comment, pourquoi, est-il devenu ce qu'il est au moment où il entreprend ce récit. C'est la question qu'il se pose. Chaque lecteur se fait sa réponse, et Samuel Mountjoy, peintre, est là, tel que l'avait déjà vu son directeur à la fin de ses études :
   "Tu as un talent exceptionnel (…) tu es déloyal et égoïste en même temps."
   Clairvoyance des pédagogues, et gare à l'entourage! Les marques du génie ne sont pas des plus suaves et le personnage central, chez Golding, est souvent déloyal. Ici, si jeune, tout était dit bien plus que Mountjoy, qui ne prend pas particulièrement garde à ces paroles qui ne correspondent pas à l'idée qu'il se fait de lui-même, ne le réalisera jamais. Mais le lecteur, si. C'est là la force de Golding, de mettre le lecteur omniscient au-dessus de son personnage principal faillible. Chose pas si courante car les écrivains ne font pas assez confiance à leurs lecteurs et préfèrent leur souligner à gros traits des interprétations bien dirigées, mais Golding, lui, je vous l'ai dit, leur offre un roman qui attend d'eux des efforts. Il faudra qu'ils saisissent les nuances de personnalités complexes, les non-dits de situations à plusieurs niveaux, les possibilités des diverses ouvertures... et qu'ils réfléchissent un peu à ce Samuel Mountjoy, peintre de génie qui en évoque d'autres...
   
   
   Extrait (pour vous faire réfléchir):
   
   "Je vais te dire quelque chose qui pourra t'être utile. Je crois que c'est vrai et efficace – donc dangereux. Si tu veux suffisamment quelque chose, tu peux toujours l'obtenir à condition que tu consentes à faire le sacrifice voulu. Quelque chose, n'importe quoi. Mais ce que tu obtiens n'est jamais exactement ce que tu cherches ; et, tôt ou tard, on regrette toujours le sacrifice."
   
   
   * David Lodge l'évoque de façon humoristique dans "La Chute du British Museum"

critique par Sibylline




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La Nef - William Golding

Les bâtisseurs de cathédrales
Note :

   Titre original : The Spire - (1964)
   
   Nous sommes au Moyen-Age, dans une petite ville d'Angleterre et nous découvrons Jocelin, le Doyen, qui, envers et contre tous (ses subalternes religieux, la population et même Robert, le Maître d’œuvre), a décidé de faire ériger sur sa cathédrale une flèche d'une incroyable hauteur sur pratiquement pas de fondations. Ces travaux titanesques qu'il entreprend, dureront des mois, voire des années, et nécessiteront que l'on commence par démolir une bonne partie de la cathédrale actuelle, à commencer par son toit. Ils perturberont et même interrompront les offices et priveront la population de sa pratique religieuse habituelle. Ils couteront également une fortune et risquent de les ruiner. Par ailleurs, la hauteur visée par Jocelin est si exagérée que personne à part lui ne croit que cela soit possible à réaliser. Chacun, à commencer par Robert, est persuadé que la flèche, et même la tour, s'écrouleront. C'est pour toutes ces raisons que l'ensemble des travaux est baptisée par tous, "La folie Jocelin".
   
   Mais Jocelin n'est accessible à aucun argument, s'entête et maintient sa décision. Il résout le problème du financement (du moins pour le début) grâce à l'aide d'une parente âgée. Il parvient à décider le Maître d’œuvre qui a besoin d'occuper ses équipes d'ouvriers pour l'hiver et qui espère parvenir à le raisonner en cours de route et à faire terminer la tour à une hauteur acceptable. Et enfin, il ne tient aucun compte de l'avis de la population, pas plus que de celui de ses condisciples. C'est que Jocelin a eu une vision! Il a eu une illumination, alors qu'il priait dans l'une des chapelles de la cathédrale et a été visité par l'Ange. Il "sait" qu'il a "été choisi" par Dieu pour accomplir cette œuvre extraordinaire, comme il "sait" que, voulue et soutenue par Dieu, la flèche ne s'écroulera pas. Dans sa vision, la flèche, il l'a vue en place. Dieu la lui a montrée. Voilà pourquoi il ne tient aucune compte de tout ce qui lui est dit, montré, expliqué et ne voit ni les traces de danger, ni les conséquences désastreuses des travaux. Car, non seulement cette interruption des pratiques religieuses normales laisse une population désarmée et désorientée en cette époque de foi indiscutée, mais encore, elle introduit dans une ville paisible toute une troupe d'ouvriers jeunes, risque-tout et grossiers qui causeront des dommages à la population, même dans l'entourage très proche de Jocelin qui ne se souciera guère de les protéger.
   
   Le Doyen, qui ne savait se contenter d'une vie ordinaire, se veut porteur de cette mission divine et se sent grandi par ses visions et les visites de son Ange. W. Golding sait montrer, peu à peu, ce qui, dans son histoire, le destinait à être ainsi. Pourtant, le démon le visite aussi... (Frollo, Esméralda, Quasimodo etc. cela vous rappelle quelque chose?) L'âme humaine est bien complexe, et quand anges et démons s'en mêlent, les choses ne font qu'empirer.
   
   On a l'impression d'aller inéluctablement vers une chute ou une explosion. Le lecteur, comme les autres témoins, ne croit jamais vraiment à la tour. Tout le livre est tendu comme un arc sur ces divers ressorts de tension : Quels dégâts occasionnera la violence toujours latente des ouvriers (il y a eu des meurtres dès avant le début du roman)? Jusqu'où montera la tour? S'écroulera-t-elle? Jocelin cèdera-t-il à son démon? Et jusqu’où ces obsessions le mèneront-elles? Ceci pour les tensions principales, car il y en a encore des secondaires (Robert et son épouse, la disparition du sacristain, les conflits entre prêtres...).
   
   La situation évolue au fil du récit, comme évoluent les personnages. Jocelin est littéralement porté puis consumé par sa conviction. Il croit pratiquement que sa seule volonté pourrait faire tenir la flèche s'il la fortifiait bien. Il s'y consacre tout entier. "J'ai une volonté si puissante qu'elle écarte toute autre préoccupation." C'est un livre violemment passionné. Positif ou négatif, rien n'y est serein. Et qu'en disait l'auteur? Eh bien, ceci :
   "le livre est aussi simple qu'un livre peut l’être. Si le lecteur, le critique ne comprennent pas que après toute cette théologie, l'habileté technique, les échecs et les sacrifices, un homme est vaincu par sa descente dans le monde de mystérieuse beauté qui est le sien, un monde d'irridiation, de flamme, d'explosion, alors le livre a échoué. Le sujet n'as pas été traité."(218)
    "Cible mouvante"

   
   A noter également, tous les changements annexes et imprévisibles de cette construction : pas tous négatifs, mais vraiment imprévisibles. C'est ce qui caractérise tout changement important dans une société (aujourd'hui encore), il entraine des répercutions dans des domaines tout à fait différents et souvent, étonnants. W. Golding, qui aimait tant l'histoire, a parfaitement montré et illustré ce phénomène. Un des nombreux intérêts du livre.

critique par Sibylline




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La Pyramide - William Golding

La bienséance sociale
Note :

   Titre original : The Pyramid - (1967)
   
   Tout d'abord, il convient de préciser que "La pyramide" n'est pas proprement un roman, mais une trilogie de nouvelles utilisant le même personnage central et le même décor: Oliver, fils d'un chimiste de la classe moyenne, et comme décor, Stilbourne une ville anglaise où Oliver a grandi pendant les années 1920. Les personnages secondaires, qui varient légèrement d'histoire en histoire, sont constitués des parents et des voisins d'Oliver à Stilbourne.
   
   Présenté comme une comédie, le bouquin est loin de répondre à ce que l’on attend d’un divertissement léger. Dans la première et la plus longue histoire, Oliver a 18 ans et se prépare à commencer le premier cycle à l'Université d'Oxford. Il se morfond d’amour pour Imogen Grantley, qui vient d'une famille de classe supérieure. Mais elle va bientôt se marier. Oliver se rabat sur la compagnie d'une autre jeune fille du coin, Evie Babbacombe, qui est la fille du crieur public et donc de classe inférieure. Il n'a pas l'intention de poursuivre leur relation à l'automne quand il va partir pour Oxford. En conséquence, il prend panique lorsque il apprend la possibilité qu’Evie soit enceinte.
   
   Avec ce texte Golding dénonce sans grande subtilité la hiérarchie des classes sociales et leur emprise sur les comportements, ici le mépris social, fortement exprimé également par les autres personnages de la ville dans leurs commentaires sur la jeune fille.
   
   Le deuxième volet offre un peu d'humour. Durant la période des vacances, Oliver est contraint à participer à une production musicale dans laquelle sa mère joue du piano. Mais même dans cette partie plus légère l’ombre du système de castes pointe, entre autres, dans le dénigrement d’Oliver lorsqu’il déclare que la moitié de la population de Stilbourne est inadmissible à participer, car elle habite des quartiers malfamés.
   
   Le dernier épisode voit Oliver retourner à Stilbourne de nombreuses années plus tard, un homme qui a réussi, qui a un statut supérieur dans l’échelle sociale. Une rencontre lui remémore une histoire ancienne qui avait scandalisé la ville. Une femme d’esprit libre s’était entichée d’un humble chauffeur. Ce dernier était devenu plus tard l’homme le plus puissant de la ville.
   
   À la fin de ces trois variations sur un même thème, on comprend que le titre fait référence à la ‘Pyramide’ sociale et qu’il s’agit en fait d’un livre de terreur où les monstres sont les rumeurs, les commérages, les classes et l’image publique. Un roman très personnel puisque Golding était un écrivain maladroit socialement et souffrait d’une faible estime de soi, même après avoir été récompensé du prix Nobel.
   
   Malheureusement, le personnage central de son bouquin n’est pas attachant. Même si il est, en quelque sorte, simplement un reflet de son milieu, cela ne nous le rend pas plus sympathique.
   
   Essentiellement, un ensemble de saynètes plus ou moins intéressantes, j’ai dû redoubler d’efforts pour me rendre au bout. Je comprends pourquoi ce titre dans l’œuvre de Golding a plutôt sombré dans l’obscurité. Avec raison.

critique par Benjamin Aaro




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Le Dieu scorpion - William Golding

Voyages dans le temps
Note :

   Avec ce recueil de trois longues nouvelles associant Antiquité et Préhistoire, le lecteur a d'abord affaire au Golding faiseur de mythes, plutôt qu'au bouffon des “Hommes de papier” et du “Journal égyptien”.
   
   Le recueil s'ouvre sur le texte éponyme : “le Dieu Scorpion”, récit d'une fin de règne d'un pharaon nommé Grande Maison en respect de l'étymologie. Le pharaon est un dieu sur terre, responsable d'empêcher le soleil de tomber et de faire monter l'eau du fleuve jusqu'à "l'Entaille de l'Abondante Nourriture" plutôt que jusqu'à "l'Entaille de l'Absolue Calamité" qui verrait le monde entier submergé. C'est pourquoi Grande Maison court, s'épuisant à travers son royaume entre les falaises, suivi de son ministre Menteur, tandis que sa fille Jolie Fleur se prépare à l'inceste royal et que le jeune Prince se dit qu'il ne tient pas à être un Dieu à son tour. Ce qui pourtant advient très vite.
   
   Le second texte, “Crac-Crac” (en anglais “Clonk Clonk”) ose un grand voyage dans le temps où l'homme était un chasseur émérite et n'avait pas encore inventé la propriété foncière ni la poterie. Tandis que les Hommes Léopard affrontent les bêtes féroces et triomphent des dangers de la nature, le nommé Eléphant-qui-charge exclus du groupe pour cause de cheville blessée, rencontre Palme, "la Nommeuse de Femmes", en quête d'un amant. Ça se passait près des Sources Chaudes cent mille ans avant l'éruption du volcan.
   
   Le recueil se termine avec “L'Envoyé extraordinaire” où l'on voit l'Empereur romain, bavarder avec son petit-fils — "Sais-tu, Mamilius, que la Chine est un empire plus vaste que le nôtre?" — et puis recevoir un inventeur, le génial Phanocle, accompagné d'Euphrosyne sa sœur voilée. Plus tard, l'Empereur fait échouer le retour putschiste de Posthumus, son successeur désigné, alerté par le rapport d'un espion sur les expériences dangereuses dudit Phanocle. L'écrivain répond ici à la fameuse question de l'absence de progrès technique à l'époque romaine, mais il y répond avec humour. Phanocle a tout inventé : l'imprimerie, l'autocuiseur, l'arme à feu, et le navire à vapeur! Equipée de l'arme secrète, l'Amphitrite est un étonnant prototype en cours d'essais dans le port de guerre proche du Vésuve quand revient d'Illyrie l'escadre de Posthumus. Un chaos remarquable éclate alors dans la base navale, grâce à la malice du vieil Empereur et à la complicité d'Euphrosyne. Il faut donc récompenser Phanocle tout en écartant du monde romain la menace du progrès technique. "Phanocle, mon cher ami, je veux que tu ailles en Chine". Et après ça, on irait dire que l'Empire du Milieu a tout inventé...
   
   Ce livre est une démonstration des talents divers de William Golding! On y trouve tous les registres, le tragique comme le burlesque. Ce n'est pas pour autant qu'on en fera un livre-culte. Avec l'histoire égyptienne, le lecteur s'inquiète du sort des personnages beaucoup plus que dans le récit des temps préhistoriques et l'on en vient à rire franchement avec l'aventure romaine tant pour ses allusions que son air de James Bond antique. Evidemment, le lecteur s'interroge sur le classement des trois textes en contradiction avec leur époque de référence. Ma réponse est que l'Egypte attire vraiment l'auteur britannique et que ce texte, le plus ancien des trois, date de 1956 à l'époque où... Lawrence Durrell, un autre passionné d'Egypte, entamait son “Quatuor d'Alexandrie”.
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critique par Mapero




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Trois nouvelles...
Note :

   … d'égale longueur (70 pages) constituent ce recueil. Toutes se situent dans le passé (Egypte, Préhistoire et empire Romain).
   
   Le dieu scorpion met en scène un pharaon. Au bout de la lecture du livre, j'avais déjà tout oublié du thème de cette première nouvelle. Mis à part qu'un des personnages était le Menteur... Et que le style était original avec des idées qui fusaient... Ce qui est maigre...
   
   Crac-crac, nouvelle préhistorique, est bien plus accrocheuse. Alors que femmes et hommes vivent dans des grottes séparées, femmes abeilles et hommes léopards, Palme la femme lorgne la tribu en contrebas... A la faveur d'une cheville cassée, celle du nommé Crac-crac, et d'un remède bien choisi, va se jouer la comédie préhistorique de l'amour (qui est la même que l'historique par ailleurs...). L'auteur s'amuse et nous avec, jouant des codes préhistoriques pour raconter les jeux de la séduction...
   
   L'envoyé extraordinaire met en scène un empereur et son petit-fils. Ce dernier ne s'intéresse que peu à la succession et au pouvoir. Il semble s'ennuyer. Arrive Phanocle, inventeur qui propose à l'empereur la construction d'un bateau à vapeur, d'une cocotte-minute et même de l'imprimerie. La réflexion s'organise autour du thème du progrès... Conséquences sur les réactions d'un neveu ambitieux des découvertes de l'inventeur... Et aussi une histoire d'amour, pleine de faux semblant, qui révèle une idée particulièrement peu romantique des affres de l'amour...
   
   Au final, je n'ai pris que peu de plaisir à la lecture des 3 nouvelles, j'ai eu beaucoup de mal à suivre le fil et à comprendre où voulait nous amener Golding. Cependant l'écriture m'a plu et j'irai certainement voir du côté de ses romans plus connus...
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critique par OB1




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La dernière ligne qui tue
Note :

   Trois nouvelles dans ce recueil, de longues nouvelles. La première a donné son titre au recueil.
   
   Un point commun pour ces trois nouvelles ; elles se situent toutes trois en des époques reculées, des époques que William Golding n’a pu connaître.
   
    Corollaire du point commun ; elles sont écrites avec un tel naturel et un tel luxe de détails, physiques, comportementaux, qu’on ne peut rester que béat d’admiration devant la virtuosité de William Golding. N’était la troisième et dernière nouvelle, je lui aurais donné la note la plus haute. Détaillons :
   
   Le Dieu scorpion : Egypte ancienne, du temps des Pharaons. William ne réécrit pas une énième aventure imaginée du temps des Pharaons et agrémentée de références historiques comme le ferait un Christian Jacq. Que nenni ! William Golding se place délibérément dans cette époque, installe une problématique et nous décrit ce qui se serait déroulé – ce que William Golding pense qu’il se serait déroulé – dans le contexte historique et géographique. Et dans le contexte de l’Egypte ancienne, l’histoire racontée est très troublante : un rêve éveillé, dont on sait qu’il n’est pas vrai, mais qui s’inscrit dans la réalité. En outre cette longue nouvelle est de nature à passionner les égyptophiles…
   
   Crac-crac : Non, ce n’est pas ce que vous pouvez imaginer! "Crac-crac" est une nouvelle envoutante et poétique qui se déroule, elle, en des temps préhistoriques. Ni plus, ni moins (si vous croyez que la difficulté faisait reculer William Golding!). Et on y est, et son postulat de base est intéressant et brosse un tableau inattendu sans être pour autant iconoclaste ou délirant… Non, "Crac-crac" fait référence à une cheville en vrac d’un chasseur préhistorique, pour rassurer les âmes chastes! Cela dit, l’intérêt de cette nouvelle ne réside pas dans son positionnement dans l’ère préhistorique mais bien, comme la précédente, du schéma de base placé dans le contexte préhistorique. Bluffant!
   
   L’envoyé extraordinaire : Celle-ci m’a laissé moins convaincu et me semblait abaisser le niveau global jusqu’à ce que… je lise la dernière ligne, juste la dernière ligne! Une trouvaille génialissime qui me fait dire que William Golding aurait mérité le Nobel de Littérature. (D’ailleurs… il l’a mérité!)
   Si je vous cite cette dernière ligne, vous hausserez tout au plus un, peut-être deux, sourcil. Elle ne prend tout son sel que dans le contexte que représente le corps de la nouvelle. Néanmoins..., peut-être parce qu’il est audacieux d’imaginer qu’un Grec tendance lauréat du Concours Lépine (!) ait pu imaginer utiliser la vapeur à des fins culinaires (autoclave) ou motrices (chaudière) au temps de la Rome antique? J’ai eu du mal, là. Oh, non pas avec l’art de prendre des contrechants, des contrepoints toujours aussi élégants avec l’histoire (avec un h et H) proprement dite – ça c’est la touche Golding – non, plutôt avec l’anachronisme que cela représente.
   Mais il y a cette dernière ligne. Qui tue!

critique par Tistou




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L'envoyé extraordinaire - William Golding

Folio 2€
Note :

   Si vous voulez tenter une première approche des écrits de William Golding à peu de frais, vous pouvez vous tourner vers les Folio 2€ qui ont édité "L'envoyé extraordinaire", qui est une nouvelle tirée du recueil "Le dieu scorpion".
   
   Vous pourrez trouver des commentaires de cette nouvelle sur la fiche du "Le dieu scorpion".
   
   En attendant, voilà ce que vous en dit la quatrième de couverture :
   
   "Quand un empereur romain décadent et un inventeur de génie se rencontrent, qu'est-ce qu'ils se racontent? Des histoires de canons, de machines de guerre, de bateaux à vapeur? Non, la seule chose qui intéresse l'Empereur, c'est l'invention de la cocotte-minute pour pouvoir enfin manger de la viande cuite comme il l'aime... Une histoire à l'humour débridé et fantaisiste, un conte philosophique cruel par l'auteur de Sa Majesté des Mouches."

critique par *Postmaster




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Parade sauvage - William Golding

L'évangile selon Matty
Note :

   Titre original : Darkness Visible - (1979)
   
    Quand “Darkness invisible” parut, treize années s'étaient écoulées depuis la publication du précédent roman de William Golding, “La Nef” —entre temps il y avait eu deux volumes de récits et nouvelles— et ses lecteurs jugèrent que sa manière avait changé. En réalité, on y retrouve son thème du Mal qui réside en l'homme. Quant à l'intrigue, elle s'insère dans une structure narrative remarquable, début et fin bâtis en miroirs, ce que souligne le thème du feu, à savoir des flammes d'un enfer forgé par les hommes, tandis qu'entre temps avec l'histoire des jumelles Sophy et Toni le roman semblait verser dans une description des troubles de l'adolescence.
   
    D'abord c'est l'aventure de Matty. Le jeune garçon surgit d'un quartier de Londres en flammes durant le Blitz. (On songe à la photo de Nick Ut, à la petite fille brûlée au napalm en 1972 sur une route du Vietnam). À l'hôpital où il est traité pour les nombreuses brûlures qui l'ont défiguré il devient temporairement "numéro 7" avant de retrouver son prénom, Matty. On ne sait rien de son passé et son patronyme fluctue au fil du texte : de Windup à Windrove. À l'orphelinat, il tombe sur un enseignant pédophile, Mr Pedigree, qu'il fait condamner par son témoignage après le suicide de son favori, le jeune Henderson. "Tout est de ta faute!" lui lance violemment Pedigree au moment de son arrestation, inoculant une lancinante culpabilité qui désormais ne le quittera plus. Commis chez Frankley le quincailler, Matty éprouve un sentiment de malaise à la vue de la jolie vendeuse : "Il comprit que sa laideur aurait transformé ses avances à la jeune fille en une farce humiliante" ; il se retrouve "blessé au plus profond de son être". Errant dans la Grand-Rue de Greenfield, il sera fasciné par une boule en verre illuminée par le soleil dans la vitrine de la librairie de Sim Goodchild ; après avoir tenté de prier dans une église, il décidera d'émigrer en Australie...
   
   Le roman est ensuite l'histoire des diablesses de filles Stanhope. Sophy surtout. Dix ans au début, et les anniversaires s'enchaînent. Les jumelles sont admirablement belles comme le note avec insistance Goodchild leur voisin libraire. Leur mère a abandonné son foyer pour refaire sa vie aux antipodes. Leur père se console avec les jeunes filles au pair successives tandis que les jolies jumelles se seront bientôt perverties : l'une en multipliant les expériences sexuelles, l'autre en s'engageant dans l'action clandestine. Le lecteur trop pressé de sortir de ces chapitres dont l'écriture semble convenue et les dialogues un peu ternes risque fort de ne pas saisir quelques indices inquiétants comme la carte sibylline adressée à Sophy : "Nous avons besoin de toi". Quel lien avec la première partie? Matty a vu les jumelles devant la vitrine du libraire. Pedigree s'est trouvé chez le libraire en même temps qu'elles. Toni y a dénoncé Pedigree comme voleur de livres pour la jeunesse... Car sorti de prison il continue d'approcher les petits garçons.
   
   "Identité" enfin : la dernière partie réunit tous les personnages pour un finale flamboyant jouant sur l'effet de surprise. Nous suivons d'abord Sim Goodchild et son voisin Edwin Bell, ex-collègue de Pedigree, dans une séance de spiritisme avec Matty venu en vélo du pensionnat pour gosses de riches où il travaille comme jardinier. C'est dans cet institut qu'œuvre le prof de sport dont Sophy avait fait un fiancé pour bâtir son projet criminel sans savoir qu'elle serait manipulée. Une autre séance de spiritisme, avec en plus Pedigree, aurait dû avoir lieu, mais... laissons le lecteur découvrir par lui-même les ultimes étapes du surprenant scénario de William Golding.
   
   C'est sur cette trame qu'il faut placer les thématiques du Mal et de la Rédemption. "Je suis un homme religieux incompétent" dira plus tard le romancier dans son discours de prix Nobel : reconnaissons au moins que sa culture de protestant anglais lui permet de truffer ce roman de références religieuses à un point peu imaginable dans la littérature française contemporaine.
   
   Durant ses années australiennes, Matty lisait la Bible —une qu'il déchira page à page et une autre protégée par un étui de buis— et il avait des visions qui le suivront à son retour en Angleterre. En panne d'essence dans le bush et torturé par la soif, il est comme crucifié par l'aborigène Harry Bummer. "— Toi, foutu grand type du ciel, être à Jésus-Christ! Il sauta en l'air et retomba, un pied sur chacun des bras étendus, au creux de chaque coude. Il transperça à droite et à gauche la paume ouverte de sa lance durcie par le feu. Et de nouveau il fit un bond et retomba à pied joints au creux de l'aine, et le ciel s'obscurcit…" Plus tard, s'avançant dans un marécage glauque, Matty choisira de vivre une sorte de baptême de boue. Ces deux scènes sont parmi les plus fortes du roman.
    Matty est par plusieurs aspects une figure christique. Deux créatures célestes, l'une rouge, l'autre bleue, viennent le visiter tandis qu'il s'interroge sur son destin : "Qui suis-je?" est suivi de "Que suis-je?" et de "À quoi suis-je destiné?" Douze ans après une première vision, dans un ultime contact qu'il note dans son journal, à la date du 17 juin 1978, Matty apprend de ces esprits ce qu'il va devenir : "Tu dois être un holocauste" lui disent-ils tandis qu'un troisième esprit lui apparaît : "Il était tout de blanc vêtu et portait le cercle du soleil autour de la tête". C'est le choc et c'est prémonitoire. "L'épée est sortie de sa bouche et m'a frappé en plein cœur" écrit-il encore avant de se rendre au dernier rendez-vous des anthroposophes, les disciples de Rudolf Steiner. Matty mourra en somme pour racheter non pas tous les péchés du monde, mais au moins pour expier sa part de responsabilité dans la mort du jeune Henderson, et dans la vie brisée de Mr Pedigree — qui reste néanmoins pédophile jusqu'à la fin.
   
   Mais, outre le noir de sa tenue vestimentaire, Matty recèle en lui une noirceur cachée, d'où le titre “Darkness invisible”. Durant son séjour australien, n'a-t-il pas joué au pyromane et blessé des gens? Cette noirceur cachée vaut aussi pour les jumelles qui ont de brusques pulsions maléfiques. Un jour, Sophy "sentit qu'elle était le plus près possible de l'état de Sorcière" en combinant un sort contre son père et Winnie pour les punir de coucher ensemble. L'auteur a parsemé son texte d'allusions à Dieu et à Diable et ces signes prennent parfois une forme chiffrée. Les esprits qui apparaissent à Matty lui ordonnent d'écrire avec son sang l'inscription "666" et de la porter sur son chapeau pour parcourir la ville. La collègue de bureau de Sophy est prise de stupeur par un courrier daté "7/7/77". Si l'Ange exterminateur prend la forme d'un attentat terroriste inspiré sans doute à Golding par telle ou telle action subversive des années 1970, une autre image du Mal contemporain est très brièvement incarnée par Sophy quand un éclairage vertical semble dessiner l'ombre d'une moustache hitlérienne sur son visage.
   
   L'un des grands romans anglais du XXe siècle... Incontournable.

critique par Mapero




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Trilogie maritime / 1 - Rites de passage - William Golding

Mise en place prometteuse
Note :

    Booker Prize (le Goncourt anglais) en 1981
   
   
   Titre original : Rites of Passage - (1980)
   
   “Rites de passage” est le premier ouvrage de ce que William Golding regroupa en une trilogie ; la “Trilogie maritime”. Les deux autres étant "Coup de semonce " (2) et "La cuirasse de feu" (3). Ces trois romans se suivent réellement, même si la trilogie est commencée en 1980 (Rites de passage), poursuivie en 1987 (Coup de semonce) et terminée en 1989 (La cuirasse de feu). Au passage, entre 1980 et 1987, trois autres romans seront intercalés. Il vaut clairement mieux les lire dans l’ordre, les 2 et 3 reprennent les personnages et éléments développés dans le 1.
   
   "Rites de passage" s’entame en 1814, lorsque Napoléon abdique et est envoyé en exil à l’île d’Elbe. Ce n’est pas dit explicitement, mais comme William Golding, anglais comme chacun sait, a entrepris de nous narrer la traversée de Londres vers l’Australie d’Edmund Talbot, jeune aristocrate anglais qui part prendre une fonction administrative importante dans ce nouveau territoire, il est évident lorsque le vaisseau s’élance pour cette très longue traversée qu’une mauvaise rencontre avec un vaisseau français (la France pays en guerre alors avec l’Angleterre) est possible – et non souhaitée. Dans la suite de "Rites de passage", nous apprendrons que Napoléon a quitté le pouvoir et a été exilé. Nous savons donc dater cette traversée ; dans l’année 1814.
   
   On a peine à imaginer le défi que représentait alors un départ pour un si long cours sur un vaisseau uniquement mû par ses voiles sur des mers où des vaisseaux ennemis pouvaient croiser, et où le sextant et l’estimation de la vitesse étaient les seuls moyens de se repérer au milieu des océans. On a peine, mais pas William Golding. Il parvient à nous plonger complètement dans cet étroit monde nouveau dans lequel vont "mariner" des mois Edmund Talbot et ses compagn(es)ons de voyage (j’allais dire d’infortune!).
   
   C’est qu’il n’est pas seul, Edmund Talbot – et heureusement pour nous tenir en haleine sur trois ouvrages! Il y a ceux qui évoluent dans la même classe que lui, une classe qu’on qualifiera de "upper-class". Il y a l’équipage du vaisseau et singulièrement les officiers et sous-officiers, les matelots étant relégués, au même titre que les émigrants qui voyagent dans les cales, au titre de faire-valoir.
   
   Un mot du vaisseau : ancien navire de guerre, promis à la réforme, il effectue une de ses dernières traversées reformaté en transport de passagers. C’est qu’il s’agit d’aller peupler l’Australie, la colonie.
   
   "Rites de passage", le titre, peut être interprété de différentes manières ; c’est bien sûr le passage de l’Equateur, qui donne lieu à des rites, enfin des humiliations plutôt. C’est le rite de passage à l’âge d’homme pour un Edmund Talbot, bien jeune encore et dont le principal titre de gloire est surtout d’avoir un parrain haut placé dans l’Administration anglaise et potentiellement influent sur les carrières ultérieures des officiers du vaisseau, (oui, il est bien jeune notre Edmund, et il va rapidement s’apercevoir que de longs mois vécus en vase clos en société restreinte peuvent changer les perspectives). Mais cette interprétation me parait surtout pertinente pour les deux suites de "Rites de passage". Il y a, de manière subliminale, les rites de passage pour un officier monté du rang, situation peu acceptée dans une société anglaise où les positions sociales sont excessivement figées. Il y a les rites religieux, d’un prêtre surtout qui va jouer un rôle clé dans ce volume-ci, le Révérend Robert James Colley, un rôle clé et un destin abominable.
   Des rites, il y en a à foison...
   
   On peut considérer ce premier volume de "la Trilogie maritime" comme un premier acte "d’exposition" : le cadre, les personnages, le contexte. Mais il serait réducteur de ne le prendre qu’ainsi tant la plume de William Golding est imaginative et bavarde – mais bavarde dans le bon sens du terme. Prolixe, plutôt.
   
   Premier contact d’Edmund Talbot avec le vaisseau :
   
   "Bref, je suis à bord. J’ai gravi le flanc bombé et goudronneux de ce qui fut jadis, au temps de sa jeunesse, l’un des plus formidables vaisseaux de la marine anglaise. J’ai franchi une sorte de porte basse, pénétré dans l’obscurité d’un pont et j’ai eu aussitôt un haut-le-cœur. Ciel, quelle odeur nauséabonde!
   Une grande agitation régnait dans un demi-jour artificiel. Un individu qui se présenta comme mon serviteur me conduisit à une espèce de cabane étroite à flanc de navire, dont il m’assura qu’elle était ma cabine. C’est un vieil homme qui traîne la jambe ; de chaque côté du visage anguleux, une touffe de cheveux blancs. Une calvitie luisante relie ces deux touffes.
   "Dites-moi, mon brave, quelle est cette puanteur?"
   Il leva son nez pointu et regarda tout autour de lui comme s’il allait apercevoir l’odeur fétide dans l’obscurité plutôt que la flairer. "Une puanteur, monsieur? Quelle puanteur, monsieur? "
   …/…
   "Mon Dieu, monsieur, me dit-il, vous allez bientôt vous y faire!
   Je n’ai pas du tout envie de m’y faire! Où est le capitaine de ce navire?"
   Le visage de Wheeler s’allongea et il m’ouvrit la porte de la cabine.
   "Le capitaine Anderson lui-même n’y pourrait rien, monsieur, dit-il. C’est le sable et le gravier, voyez-vous. Sur les nouveaux bateaux, le lest, c’est de la ferraille ; mais celui-ci est bien trop vieux. S’il avait été entre deux âges, comme qui dirait, on l’aurait débarrassé de son vieux lest. Mais pas lui. Il est trop vieux, voyez-vous. Personne n’aurait voulu y changer quelque chose, monsieur."

critique par Tistou




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Cible mouvante - William Golding

Golding, mode d'emploi
Note :

   Titre original : The moving Target - (1982)
   
   Cet ouvrage réunit 16 textes classés en deux catégories : "Lieux" et "Idées". Il s’agit de conférences, d'articles de voyages et de commentaires de lectures. Il me semble que la lecture de cet ouvrage s'impose à qui s'intéresse à William Golding, car il s'y expose (ou du moins, ses idées) et se commente lui même, ce qui permet de mieux comprendre ses œuvres. On y découvre un homme simple et franc, qui va à son idée, peu sensible aux modes et au snobisme, même s'il avoue que les marques de respect lui font plaisir. Il fut enseignant... et détesta cela. Il ne cache pas que ses conférences à travers le monde avaient l'avantage de le dispenser de cette tâche. Et à propos des conférences, il n'hésite pas à se moquer de lui même (comme quoi il les répétait par cœur sans modification d'un endroit à l'autre), désarmant ainsi toute attaque et, comme je vous le disais, poursuivant à son idée...
   "J'ai toujours été un curieux mélange d’anarchiste et de conservateur."
   nous confie-t-il, autrement dit : je fais comme je veux, n'essayez même pas de me faire entrer dans une case.
   
   Au fil de ces déclarations, nous découvrons sa passion pour l'égyptologie, qui remonte à la prime enfance puisqu'à 7 ans, il entreprit la rédaction d'un drame pharaonique puis, s'étant avisé que ses personnages devaient parler égyptien ancien, bifurqua vers l'étude de cette langue. Il faut dire qu'à l'époque, il y avait en Grande Bretagne une vraie égyptomanie généralisée.
   
   Il y a parfois du Mark Twain chez lui, le ton détaché (faussement), l'humour pince-sans-rire, une certaine candeur, loin d'être de la sottise. Dans les 7 textes "Lieux", il part de son Wiltshire où il a grandi et de Stonehenge, visite les cathédrales et Winchester, (on pense à "La nef") nous emmène en Hollande sur les canaux, à Delphes (sans tirer grand chose de la Pythie, mais on pense à "Arieka") puis en Egypte dont il nous parle "de l'intérieur" (sa passion enfant) puis "de l'extérieur", voyage difficile ("Il me vint à l'idée qu'au moins cinquante pour cent des gens qui voient les pyramides le font en se demandant combien de temps ils vont pouvoir résister à la diarrhée" (88). Mais c'est là le clin d’œil twainien ; en fait, rien ne l'empêche de voir le fond des choses : "Et cette leçon, c'était peut-être l'idée bizarre d'aller dans un pays de quarante millions d'Egyptiens vivants pour concentrer son attention sur l’œuvre d'un demi-million d'Egyptiens morts." (118) et c'est un fou d'égyptologie qui le dit! Il termine cette série "Lieux" par un Monde vu du ciel (avant Arthus-Bertrand).
   
   La seconde partie s’intitule "Idées", c'est là en particulier que nous glanerons quelques indications sur ses romans. Cette partie regroupe 9 textes, parmi lesquels nous trouvons d'abord des commentaires de lectures : celui d'une traduction d'Homère, pour arriver à la conclusion que la seule bonne lecture consiste à se dépêcher d'apprendre le grec ancien "Pour l'adulte, cette tâche, à la fois exaltante et absorbante, lui prendra peu de temps." Bon, ben y a plus qu'à... Suit une lecture de contes anciens pour enfants (avec une étonnante référence à une pantoufle de "verre" (sic)...) Il conclut que "moraliser a sur le conte le même effet que le gel sur une fleur. A peine cette gelée les effleure-t-elle qu'ils se flétrissent et deviennent des leçons de morale sans intérêt, aussi ennuyeuses qu'hors de propos." W. Golding entreprend ensuite un tour d'horizon de journaux intimes dans l'idée de comprendre ce qui pousse à en tenir et qui s'achève sur un constat d'échec, faute d'avoir trouvé la réponse. Puis, "Magie primitive", un des deux textes les plus intéressants du recueil à mon avis, nous fixe les lois du roman selon Golding. Il opte pour ce faire, pour un ton léger mais ne nous en livre pas moins une vraie réflexion et quatre règles simples et parfaitement claires. Pas dit qu'un conférencier pompeux en aurait fait autant. Le texte suivant parle de son premier livre publié, qui était de la poésie. Il évoque l'élan qui le portait et fait un examen critique de l’œuvre produite ainsi que de celles de quelques poètes qui l'ont inspiré. Si l'on met en relation son incipit et sa conclusion, on constate son humour. Le second "texte le plus intéressant" à mon goût est la conférence éponyme. Là encore, le ton léger ne le dispense pas d'une réflexion approfondie. Invité à parler "sur le roman", il entreprend l'éloge du livre-objet, depuis la pâte à papier et entame sa conférence en expliquant qu'il "a été obligé de vous envoyer un titre (Cible mouvante) avant d'avoir pensé à ce que j'allais dire". La chute nous prouvera qu'il n'en est rien. J'ai trouvé dans cette cible (é)mouvante, les deux plus belles pages du recueil qui se termine par une critique des utopies. Chargé de plaider pour les anti-utopistes, il déclare ignorer qu'il en était un (et le réfute d'ailleurs finalement en un sens) pour se placer au-delà, livrant au passage sa position politique  : "En tant qu'anti-utopiste étiqueté et peut-être condamné, je vous offre la sagesse distillée au cours d'un demi siècle. C'est ma seule contribution à la pensée politique et elle pourrait s'inscrire sur un grand timbre-poste. La voici, en toute simplicité. Avec les gens méchants, ceux qui haïssent, qui ne savent coopérer, qui font preuve d’égoïsme, aucun système social ne fonctionnera. Avec de braves gens, qui aiment, coopèrent et ne sont pas égoïstes, n'importe quel système social fonctionnera. C'est donc un problème moral. (…) nous devons créer l'homo moralis." (240)
   Je regrette juste un peu au passage sa critique (trop) vive de la science fiction. (mais il est vrai qu'il existe de la mauvaise SF).

critique par Sibylline




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Les Hommes de papier - William Golding

Duel
Note :

   Titre original : The Paper men – (1984)
   
   C'est l'affrontement entre un auteur célèbre anglais et un universitaire américain qui désire devenir son "biographe officiel". La mésentente entre les deux hommes aux accents différents est manifeste dès le début et conduit l'auteur célèbre à se jouer de l'autre de manière moqueuse, inélégante et même méchante, à se livrer à des pitreries et des provocations.
   
   Des années durant, l'écrivain Wilfred Barclay ne cesse de faire poireauter le professeur Rick L. Tucker au gré de leurs rencontres à travers le monde. Le chercheur espère obtenir par contrat l'exclusivité des documents de l'auteur, en possession de son épouse divorcée. Comme s'il avait beaucoup de choses à cacher, l'écrivain anglais refuse obstinément de devenir le sujet d'études de l'américain tant et si bien qu'il entreprend de rédiger son autobiographie burlesque et de la lui livrer après avoir détruit ses archives personnelles. Quand le roman se termine, l'auteur est encore en train de mettre la dernière touche à son récit...
   
   Un an après avoir reçu le Prix Nobel, l'auteur de ce roman aux aspects trash et clownesques a pu décevoir sinon choquer des lecteurs et des critiques bon chic bon genre. Je n'exagère pas en écrivant “trash” puisqu'au premier chapitre les deux hommes s'affrontent autour d'une poubelle, pour quelques fragment de correspondance portant signature d'une certaine Lucinda, épisode qui conduit au divorce de l'auteur. J'écris aussi “clownesque” sans hésiter car Golding-Barclay utilise deux ou trois fois l'expression par autodérision pour qualifier son comportement. Dans son souci d'humilier l'américain, l'écrivain anglais se recule pas devant un certain sadisme, forçant l'universitaire à se mettre à quatre pattes pour laper du vin dans une soucoupe et aboyer : ouah-ouah! Le biographe est devenu son chien! On est en droit de se demander, en dépit des conventions littéraires, s'il n'y a pas là un petit peu trace de mauvaises relations entre William Golding et les universitaires ou les journalistes. Sa suspicion envers eux est indéniable. Barclay affirme publier sans la relire une œuvre écrite en Italie et Golding tombé dans le collimateur des critiques organise sa défense en réaffirmant la spontanéité de sa création.
   
   De son côté, Rick L. Turner n'est pas vraiment blanc-blanc. Lors d'une excursion en montagne il laisse croire à l'écrivain qu'il l'a sauvé de la chute dans un précipice alors que c'est le brouillard qui faisait croire à l'existence du vide. Lors du même séjour il envoie sa femme Mary Lou — si désirable — en guise d'appât pour tenter d'amener Barclay à signer le fameux contrat tant escompté ; mais, pour une fois, l'anglais sait se (re)tenir. Et puis Rick Turner n'est qu'un pion téléguidé par le banquier milliardaire Halliday qui finance ses recherches sur le grand écrivain.
   
   Barclay est, en fait, un pur cliché d'écrivain autodidacte du XX° siècle : à la fois ours mal léché et monstre sacré, le grand écrivain est issu non de l'université mais d'une écurie et d'un guichet de banque. Il écrit à la machine. Il est alcoolique —on compte les bouteilles vides dès le premier chapitre. Il écrit des romans à succès dont le cinéma s'empare. Il donne des conférences. Il a un caractère de cochon. Il a divorcé et s'est fâché avec sa fille "courtaude et renfrognée". Il voyage et séjourne en Italie et en Suisse mais se moque des monuments et des paysages qui attirent les touristes. "De toutes façons les paysages magnifiques n'inspirent pas forcément les écrivains et les peintres. Ils leur donnent tout simplement une excuse pour ne rien faire". Séjournant à Rome, "une ville couleur de fumier", il n'en apprécie pas le patrimoine artistique — "comme vous le voyez je n'ai aucun goût" — et ironise sur la "Piazza machin, avec la fontaine dans le petit bateau".
   
   Je m'attendais à trouver dans ces “Hommes de papier” de nombreuses discussions érudites des deux hommes sur la littérature anglo-américaine. Certes il s'en trouve des allusions, assez maigres ; la richesse est ailleurs, particulièrement dans la croyance de Golding-Barclay en l'impossibilité d'un discours authentique s'il vient des "fichus médias" ou de la critique universitaire : "On me présenta même une femme, mais c'était une universitaire d'un naturel sérieux et structuraliste de surcroît. Juste ciel...". On lira cet étrange bouquin pour sa liberté de ton et pour son style alcoolisé. À consommer sans modération. Encore faut-il en trouver un exemplaire!

critique par Mapero




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Journal égyptien - William Golding

La croisière s'ennuie
Note :

   "Par-ci, par-là, le lecteur peut trouver des descriptions qui suffiront à lui permettre de partager les énervements et les émotions de notre absurde voyage."
   
   En pleine gloire du Nobel de Littérature, le romancier de “Lord of the Flies” prend son tour dans la file des auteurs orientalistes en s'engageant à remettre à son éditeur Faber & Faber le journal de la croisière subventionnée et quasi officielle effectuée en 1984 sur le Nil, du Caire à proximité d'Assouan et retour. William Golding dispose d'un interprète car il ne parle en rien l'arabe tandis qu'Ann Golding est soucieuse d'aquarelle et reste à l'écart. L'auteur n'en est pas à son premier voyage en Égypte. Il s'est depuis longtemps passionné pour la Grèce antique –cf. Arieka– et pour l'Égypte pharaonique — d'où ses essais : "Egypt from My Inside " (1965) et "Egypt from My Outside "* (1977). Mais ce vieux pays de mystère et de spiritualité, qui pourtant l'a inspiré, cède ici la place à un médiocre tiers-monde écrasé par la misère, paralysé par sa bureaucratie et finalement ennuyeux. À la joyeuse référence introductive à Rider Haggard –auteur de Cleopatra– succèdent l'ironie mordante et l'auto-dérision. Le projet dérive en anti-journal parodique loin des couleurs de l'orientalisme et menace d'échouer en imposture. "Comment diable allais-je pouvoir en tirer un livre?" Ou encore : "Le livre que je m'étais promis d'écrire, où en était le centre, quel était son objet?"
   
   Le premier malaise du voyageur vient du bateau, inconfortable, mal équipé d'un moteur poussif, à l'agonie. "Et voilà où nous en étions, trois jours après avoir quitté Le Caire et nous n'avions rien vu, et nous n'avions rien fait!" Golding a loué un yacht privé ; il a confié la responsabilité de son périple fluvial à un équipage dont la compétence le rend perplexe, lui l'ancien officier de la marine de Sa Majesté. "La prochaine fois, lui dit son interprète, prenez un meilleur bateau".
   
   Le deuxième agacement vient de l'étiage du fleuve. Malgré le barrage d'Assouan —qui prive les terres des crues fertilisantes du Nil—, c'est la saison des basses eaux et le fleuve enserré entre ses trop hautes falaises empêche de saisir la silhouette des pyramides, les campagnes cultivées ou les espaces désertiques. Alors le marin frustré s'en remet à la contemplation du trafic au risque d'oublier de faire escale : il zappera l'excursion pour Oxyrhinchus. Il note les embarcations traditionnelles et les paquebots de croisière, deux incendiés et un de coulé. Il décrit les felouques et les sandals, chalands à voiles lourdement chargés de briques, de calcaire ou de canne à sucre. "Je décidai sur le champ de rassembler en un essai tout ce que j'apprenais sur la navigation fluviale du Nil. À dire vrai, je la trouvais plus intéressante que les temples." Il observe les rives, compte les martins-pêcheurs et les ibis, voit flotter les roses du Nil et en retrouve le nom latin. "Je fis un retour en arrière sur mes intentions et me rappelai la vision “globale” de “mon” Égypte telle que je l'avais envisagée : une vision qui comprenait la géologie, l'archéologie, l'astronomie, la théologie, la papyrologie, la sociologie et toutes les autres ologies (sic) qui pouvaient me tomber sous la main…"
   
   Est-ce avec ça qu'il ferait un journal de voyage en Égypte? Tandis que le yacht soigne ses avaries à Kenah, une escapade vers la mer Rouge ne lui permet de découvrir qu'un poste militaire à moitié abandonné, en raison de la paix avec Israël, et un puits d'époque romaine, juste un puits. "Somme toute, ces kilomètres fastidieux, ces tonnes de désolation, cette vacuité ne présentaient guère d'intérêt..." C'est donc vers le vide qu'il s'achemine et il se demande encore comment remplir son cahier de vacances. "Demain le Delta. Je n'en ai pas envie."
   
   Comment tirer d'un périple sur le Nil un récit vendable sans sacrifier aux visites rituelles de monuments antiques? Ayant écarté de revoir la Vallée des tombeaux des Rois, il tente de découvrir celle des tombeaux des Reines, mais le site est fermé suite à un accident. Les temples semblent faits de carton-pâte et les sites archéologiques l'ennuient. "À moins d'être un archéologue professionnel, on trouve des choses beaucoup plus intéressantes dans une documentation illustrée que dans la tombe elle-même, inconfortable et taillée à même le roc." Partout la vente de souvenirs a créé l'adjectif arabe “pharoni” : il peste bientôt contre la prolifération de ces babioles pour touristes : "Partout où vous voyez la tête de Néfertiti, c'est un quartier touristique". Il se perd dans la visite du grand musée d'archéologie du Caire : "Je voulais voir la statue en diorite de Kephren, mais je fus incapable de la trouver" ou encore "s'il y a vraiment une salle des momies nous ne l'avons pas vue." En fait ces momies l'exaspèrent : "La coutume qui consistait à utiliser les momies comme combustible au tout début des chemins de fer égyptiens n'était pas dénuée de bon sens." Et la splendeur des bijoux des pharaons? "La vérité est que les bijoux meurent quand ils ne sont pas portés. […] Il devrait y avoir de temps en temps un bal officiel donné en l'honneur des conservateurs […] ; ce serait l'occasion de faire prendre l'air à ces bijoux antiques qui auraient ainsi une chance de retrouver leur ancienne splendeur." Et puis les joailliers des pharaons s'intéressaient plus aux couleurs criardes qu'à l'or et à l'argent. "Les anciens Egyptiens confondirent ce que nous appellerions bijoux de fantaisie avec les rares pierres précieuses véritables." Heureusement nous les Britanniques nous ne sommes pas comme les Égyptiens d'autrefois...
   
   Alors : rencontrer les Egyptiens d'aujourd'hui? Dans l'ensemble, les rencontres avec les artisans et les paysans en haillons n'établissent pas plus de véritables échanges que les rencontres de convention avec des officiels huppés, clients de Saville Row. L'impossibilité d'une communication authentique culmine avec des villageois près de Louxor ; les Gournaouis sont soupçonnés de descendre de pilleurs d'antiquités, d'avoir bâti leurs maisons sur d'anciennes tombes non répertoriées par les égyptologues, et d'approvisionner un trafic clandestin. Le chef local fait semblant de ne rien comprendre aux insinuations... Le romancier qui ignore tout de la langue arabe l'interroge vainement sur l'emplacement d'un gisement d'albâtre. Et pourquoi tant de maisons inachevées? "Je crus bien avoir identifié la difficulté première de l'Égypte. L'indifférence, malesh, pas la peine de terminer le travail parce que c'est impossible de terminer un travail et que de toute façon ça n'a pas d'importance." Le fossé culturel s'approfondit : c'est à lui qu'il est reproché de faire des plans et des projets.
   
   Le récit défavorable à l'Égypte moderne dessine en miroir l'autoportrait d'un écrivain pas toujours sympathique, irrité par sa corvée, souvent désenchanté. "Le livre que j'écrirai, quel qu'il soit, n'aura pas l'Egypte pour sujet, mais bien moi…". Loin de servir de guide à votre voyage, “Journal égyptien” vous apprend surtout à connaître la personnalité d'un romancier complexe, souvent bougon, qui aurait préféré mener sa barque lui-même, plutôt qu'être réduit en passager de la croisière, plutôt qu'être un simple touriste au pays de certains de ses textes.
   
   
   * Que l'on peut retrouver dans "Cible mouvante"

critique par Mapero




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Trilogie maritime / 2 - Coup de semonce - William Golding

Voyage au long cours
Note :

   Titre original : Close Quarters - (1987)
   
   “Coup de semonce” est le second ouvrage de ce que William Golding regroupa en une trilogie ; la “Trilogie maritime”. Les deux autres étant "Rites de passage " (1) et "La cuirasse de feu " (3). Ces trois romans se suivent réellement, même si la trilogie est commencée en 1980 (Rites de passage), poursuivie en 1987 (Coup de semonce) et terminée en 1989 (La cuirasse de feu). Au passage, entre 1980 et 1987, trois autres romans seront intercalés. Il vaut clairement mieux les lire dans l’ordre, les 2 et 3 reprennent les personnages et éléments développés dans le 1.
   
   Nous avions laissé Edmund Talbot - jeune aristocrate anglais en route vers l’Australie – et ses compagnons de fortune (d’infortune?) après le franchissement de l’Equateur, sur un vaisseau encore marqué par l’épisode tragique concernant le Révérend Robert James Colley...
   
   
   "… au moment où je mis le pied sur le pont, je croisai Charles Summers, notre lieutenant en premier et mon ami. Il rit en voyant le gros livre que je portais.
   "Tout le monde savait, Edmund, que vous aviez fini, ou plus exactement, que vous aviez rempli le livre offert par votre généreux parrain.
   Mais comment?
   Oh, ne soyez pas surpris! Rien ne peut rester caché à bord d’un navire. Mais avez-vous autre chose à lui faire savoir? "

   C’est bien la principale raison pour laquelle Edmund Talbot, jeune homme passablement infatué s’il en est, est choyé et respecté à bord. Son parrain n’est autre qu’un membre influent de la haute administration anglaise. Et Edmund Talbot, à la fois pour respecter la parole donnée à son parrain de lui narrer la traversée mais aussi parce qu’il s’embête à cent sous de l’heure, consigne tous les évènements observés depuis le départ, tous les évènements et toutes les évolutions qui se font jour, imperceptiblement, parmi passagers et officiers. L’épisode tragique du Révérend Robert James Colley dans le premier ouvrage, "Rites de passage ", n’est pas le moindre évidemment.
   
   "Coup de semonce " va être marqué par deux évènements forts.
   
   D’abord William Golding va nous faire vivre l’angoisse que pouvaient ressentir des matelots, des passagers, confinés sur un bateau, lorsqu’une voile était en vue, une voile dont on ne sait dire si elle est ennemie ou amie. C’est que nous sommes en 1814 et l’Angleterre est en guerre avec la France.
   Dans le doute, l’équipage est mis sur le pied de guerre, les passagers sollicités pour prêter main-forte et Edmund Talbot n’est pas le dernier à répondre à l’appel :
   "Que diable s’est-il passé? Edmund, mon ami! Vous êtes notre premier blessé!
   Je suis trop grand pour cette bon Dieu de batterie! Où sont les dames?
   En bas, dans le faux pont.
   Que Dieu soit remercié, pour cela du moins. Deverel – donnez-moi une arme, n’importe quoi.
   N’en avez-vous pas assez fait? Là où votre visage n’est pas couvert de sang, il est cadavérique.
   Je reprends mes esprits. Pour l’amour du Ciel, une arme! Une hache de boucher – un marteau de forgeron – n’importe quoi. Je m’engage à découper et à manger le premier Français que je trouverai sur ma route! "

   
   Mais il s’agit en réalité de l’Alcyone, frégate de Sa Majesté. Et pas n’importe quelle frégate puisque l’Alcyone transporte entre autres Marion, la pupille du capitaine Sir Henry Somerset. Une Marion qui va jouer un rôle capital pour la suite puisqu’à peine tombés amoureux l’un de l’autre sur la très courte période où les deux vaisseaux resteront amarrés l’un à l’autre avec échanges divers, voilà qu’il faut repartir chacun de son côté : Edmund Talbot pour prendre son poste d’Administrateur en Australie et Marion vers les Indes.
   
   Ce sera aussi l’occasion de l’apparition d’un nouveau personnage central ; le lieutenant Benét, qui a fait l’échange avec Deverel. Ce Benét prendra une place toujours plus grande dans cet ouvrage, et celui qui suit, "La cuirasse de feu ", auprès du capitaine Anderson, homme rude et misanthrope s’il en est.
   
   C’est que Deverel a commis une faute, vénielle en apparence, aux conséquences importantissimes, comme on le constatera jusqu’à la fin de la "Trilogie " : il a cédé aux sirènes de la boisson à un moment où sa présence sur le bond comme officier de quart était primordiale. En son absence une erreur a été commise qui coûte son mat principal au vaisseau, ou du moins une utilisation normale du mât principal devenu instable. Deverel a donc été échangé avec Bénet.
   Le mât inopérant et raccourci, c’est la stabilité du vaisseau qui est en cause. Un roulis qui devient donc insupportable, un comportement en mer démontée problématique, une vitesse des plus réduites et donc une gestion des vivres embarqués critique... Tout ceci va longuement impacter "Coup de semonce " et "La cuirasse de feu ", qui suit.
   
   Quoiqu’il en soit, ce qui est remarquable est la capacité de William Golding à "s’immerger " dans des conditions de vie par lui non vécues et à nous les restituer avec un accent de véracité et une cohérence stupéfiante!

critique par Tistou




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Trilogie maritime / 3 - La cuirasse de feu - William Golding

Les choses évoluent...
Note :

   Titre original : Fire down below - (1989)
   
   “La cuirasse de feu” est le troisième ouvrage de ce que William Golding regroupa en une trilogie ; la “Trilogie maritime”. Les deux autres étant "Coup de semonce " (2) et "Rites de passage " (1). Ces trois romans se suivent réellement, même si la trilogie est commencée en 1980 (Rites de passage), poursuivie en 1987 (Coup de semonce) et terminée en 1989 (La cuirasse de feu). Au passage, entre 1980 et 1987, trois autres romans seront intercalés. Il vaut clairement mieux les lire dans l’ordre, les 2 et 3 reprennent les personnages et éléments développés dans le 1.
   
   Nous avions laissé Edmund Talbot - jeune aristocrate anglais en route vers l’Australie – et ses compagnons de fortune (d’infortune?), dans une situation passablement calamiteuse ; une mauvaise manœuvre ayant privé le vaisseau de ses capacités de carguer toutes ses voiles – et donc d’avancer rapidement – pire, c’est la stabilité et l’étanchéité du vaisseau qui est menacée. Nous sommes en 1814, il n’y a donc pas les possibilités modernes de faire connaître situation et position. Le capitaine Anderson et son équipage doivent ainsi compter sur leurs seules ressources et leur créativité pour mener au mieux ce voyage. Le lieutenant Benét, échangé lors du recueil précédent ("Coup de semonce"), avec Deverel, officier responsable du désastre, va se montrer, sur le plan de la créativité, prépondérant, au grand désespoir de Charles Summers, premier lieutenant et ami de Edmund Talbot, qui se voit progressivement délaissé dans ses prérogatives.
   
   Mais de tout cela, Edmund Talbot n’est que moyennement conscient, obnubilé qu’il est par la révélation de l’amour qu’il connût lors de la rencontre sur l’océan avec l’Alcyone, qui transporte Marion, la pupille du capitaine de la dite Alcyone, vers les Indes. Edmund Talbot n’est plus le même, assurément. Et ce recueil, particulièrement, sera marqué par la manière dont William Golding fait évoluer les personnages que nous avons sous les yeux depuis le démarrage de "Rites de passage ". Certains, peu sympathiques, voire falots, tels M. Prettiman (présenté initialement comme le "philosophe qui vient porter la parole de liberté aux indigènes", un peu révolutionnaire (mais pas trop quand même!)) et celle qui vient de se fiancer – et va même se marier avec lui sur le vaisseau pour anticiper la fin de vie de Prettiman qui parait imminente – Miss Granham, jusqu’ici présentée comme une institutrice, vieille fille revêche et intimidante et qui se révèle tout à coup sous un jour de femme.
   
   C’est évidemment au fil de l’évolution du jeune Edmund Talbot, qui se croyait déjà socialement arrivé, que nous découvrons tout ceci et William Golding se révèle très habile dans l’art de changer à la marge psychologie et contexte de ses personnages et singulièrement d’Edmund Talbot.
   Il va y avoir une tentative audacieuse de la part du lieutenant Benét pour améliorer la situation du vaisseau. Audacieuse dans la mesure où, mal menée elle pourrait conduire à l’embrasement du vaisseau – situation particulièrement problématique au milieu de l’océan sans possibilité de communications! Il va s’agir d’insérer des tiges portées au rouge dans le mât principal qui hoche dans son logement et n’est plus réellement utilisable, et de les boulonner en escomptant que lors du refroidissement, la rétraction du métal assurera un serrage des plus intenses.
   
   Le rival auprès du capitaine, l’ami d’Edmund Talbot, le premier lieutenant Charles Summers, est farouchement opposé à cette tentative mais c’est Benét qui a l’oreille du capitaine Anderson. Il y est farouchement opposé dans la mesure où introduire des tiges de fer chauffées au rouge dans une structure en bois peut conduire effectivement à des désagréments... flamboyants.
   
   Le vaisseau parviendra néanmoins à destination et quelques péripéties, bien terriennes celles-ci, viennent ponctuer la "Trilogie ". Entre autres, Edmund Talbot apprendra la mort de son parrain et verra du coup son statut tout à coup moins... considéré. Mais il fait son apprentissage. Et puis Marion, son amour emporté aux Indes par l’Alcyone, va faire une réapparition...
   
   William Golding est réellement un fin observateur des mœurs humaines et sa capacité à endosser des personnalités du siècle qui le précède, dans des conditions de vie qu’il ne peut avoir connues personnellement, est proprement bluffante. On se retrouve à la fin de cette trilogie à mettre pied à terre après des mois d’une traversée éprouvante et, à l’instar d’Edmund Talbot, on est tout décontenancé de voir ce petit monde qui vivait en vase clos s’éparpiller dans toutes les directions sitôt l’accostage.
   "Nous arrivâmes enfin à Sidney Cove et notre petit monde éclata. Nous accostâmes le nouveau quai et le bateau fut pris d’assaut car on attendait depuis longtemps les marchandises que nous transportions dans notre cale. Personne ne prit bien garde aux quelques passagers. Les garde-fous furent d’une grande utilité. Anderson laissa Mr Summers exécuter la manœuvre et descendit à terre en toute hâte, accompagné par Mr Benét (l’image même de l’officier d’ordonnance).
   …/…
   "Au revoir, Mr Talbot. J’ai entendu dire que vous vous proposiez de publier un récit de notre traversée sans illustrations. Je vous le déconseille. Rien de ce que vous pourrez écrire n’égalera le succès de votre pratique médicale.
   Plaît-il?
   N’avez-vous pas à moitié guéri notre bon ami Mr Prettiman? En fait, monsieur, je crois que vous devriez abandonner la Muse pour Esculape! Je vous souhaite le bonjour.
   Mrs Prettiman – Mrs Prettiman! Je ne vous dirai pas adieu, mais au revoir. Nous nous reverrons sûrement!"
   Je ne pus entendre ce qu’elle disait à cause du bruit et je ne pus m’approcher d’elle à cause de la foule sur le pont et de la cale ouverte. Notre séparation eut lieu en plein affolement. Mr Prettiman était presque assis sur son brancard et il scrutait le quai. Deux ou trois hommes se détachèrent d’un groupe et montèrent à bord. On l’attendait!"

critique par Tistou




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Arieka - William Golding

La parole est à l'oracle
Note :

   Titre original : Arieka - (2001)
   
   Roman posthume, inachevé.
   
   Delphes, vers l'époque où Caius Iulius Caesar allait franchir le Rubicon.
    La jeune Arieka refusait de se marier et avait même tenté de fuir la maison paternelle sur un âne. On en fit la nouvelle Pythie sur la base de quelques gestes mal interprétés qui semblaient le signe de certains pouvoirs. Son père s'est proprement débarrassé d'elle avec la complicité de Ionidès, le chef des prêtres d'Apollon.
   
   La future pythie raconte l'émerveillement qui préside à son arrivée à Delphes et à son entrée en religion. Elle remplace bientôt une très vieille pythie puis sa remplaçante obèse. Elle découvre le luxe. Elle apprend vite à déclamer des hexamètres. La première fois qu'elle joue le rôle de sa vie, elle a l'impression que le dieu l'a violée et a déchiré sa bouche. Elle s'est mise à hurler et elle a crié "Une bouche ou une autre!" Le titre anglais est justement “The double Tongue”.
   
   Les années passent : le sanctuaire vit du tourisme, et pas que des Grecs : les Romains —ces barbares— viennent interroger l'oracle ; recevoir de la Pythie et du dieu l'assurance de leur puissance montante. Et toujours Ionidès est là pour proclamer les propos de l'oracle avec une fidélité quelquefois douteuse : "J'entendis alors le grand prêtre d'Apollon transmettre à la foule la réponse qu'il n'avait pas entendue et que la Pythie n'avait pas donnée." Mais c'est toujours en se consumant que les feuilles de laurier permettent à la pythie d'entrer en transe et de connaître les réponses du dieu.
   
   À converser avec Ionidès, il vient à Arieka des doutes sur l'existence des dieux de l'Olympe et même du dieu Apollon (que remplace en hiver Dionysos). Le déclin du sanctuaire se manifeste un jour par l'état désastreux des toits ; la bibliothèque même est menacée, surtout du côté des manuscrits latins, les grecs sont préservés... Ionidès cherche de généreux donateurs pour réparer le sanctuaire. Mais les Athéniens ne sont plus guère généreux et les touristes se font rares. Méroé, la future pythie qui se présente quand Arieka est devenue une femme âgée, n'a été convaincue de venir que par Sérapis, le nouveau dieu né en Orient, pas par Apollon! Les Romains règnent et imposent leur paix à des cités grecques toujours rivales. Ionidès est prêt à comploter contre leur hégémonie — l'imbécile!
   
   À lire ces huit chapitres, il est clair que le livre conçu par William Golding aurait dû être plus long. Mais seul le chapitre 4 paraît attendre des développements qui ne viendront pas. L'auteur déjà très au fait de l'antiquité s'est certainement fort documenté pour écrire “Arieka”. Visite de découverte au sanctuaire :
   "La salle n'était pas entièrement nue. Il y avait devant moi une ouverture dans le mur. Un trou noir. C'était donc là l'entrée de l'adyton, là où se trouvaient le trépied et le chaudron, la fissure dans le sol d'où s'exhalait le souffle oraculaire, ce souffle qui allait devenir celui de la Pythie, assise sur son trépied, elle qui se tordait et criait quand le dieu s'emparait d'elle. Telle allait être le destin de la petite Arieka que personne n'aimait." (Page 99).
   
   En somme, ce roman posthume n'est certainement pas le moins intéressant de l'auteur britannique disparu en 1993, sans compter que les romans d'auteurs contemporains qui se passent dans l'ancienne Grèce ne sont pas légion!

critique par Mapero




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