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Auteur du mois d'avril & mai 2014
Julio Cortázar

   L'Argentine était à l'honneur au Salon du Livre de Paris, cette année. C'est ce qui nous a donné l'idée de saluer le plus français des écrivains portègnes qui n'était pas assez représenté chez nous.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AVRIL & MAI 2014
   
   Julio Cortázar est un écrivain d'origine argentine, né en 1914 à Bruxelles, où son père est consul.
   
   Pour fuir la guerre, la famille s'exile alors en Espagne, après un passage en Suisse.
   
    En 1918, la famille regagnera finalement Buenos Aires.
   
   Son père abandonnera la famille alors que Julio est encore petit et leurs rapports ne se rétablirent jamais. La mère éleva seule Julio et sa sœur en Argentine.
   
   Julio Cortazar poursuit des études littéraires, enseigne, puis commence à publier des poèmes, puis des nouvelles.
   
   Il a 37 ans lorsque la politique menée par Peron l'incite à quitter son pays. Il s'exile en France. Il y restera toute sa vie.
   
    A Paris, il occupe un poste de traducteur pour l'Unesco et de traducteur littéraire.
   
    François Mitterrand lui accorde la nationalité française en 1981, en même temps qu'à Milan Kundera.
   
    Il meurt à Paris, de leucémie, en 1984.

Bibliographie ici présente

  Les armes secrètes
  Tous les feux, le feu
  L'autre rive
  Fin d'un jeu
  Bestiaire
  L’autoroute du Sud
  Les gagnants
  Cronopes et Fameux
  Marelle
  Le tour du jour en quatre-vingts mondes
  Gîtes
  Octaèdre
  Le bestiaire d'Aloys Zötl (1803-1887)
  Nous l’aimons tant, Glenda
  Crépuscule d'automne
  Façons de perdre
  Rien pour Pehuajo, suivi de: Adieu Robinson
  La porte condamnée et autres nouvelles fantastiques
 

Les armes secrètes - Julio Cortázar

Entre Poe et Kafka
Note :

   Première plongée dans l’univers de Cortázar, écrivain d’origine argentine mais ayant passé une bonne partie de sa vie en France, c’est dans cet univers, à Paris et dans sa banlieue plus précisément, que se situent justement ces cinq histoires peu banales.
   
   Dans « lettres de Maman », le narrateur qui vit à Paris avec sa compagne, s’aperçoit au détour d’une phrase dans une lettre de sa mère venue d’Argentine, que celle-ci semble perdre la tête puisque qu’elle lui parle de son frère mort comme s’il vivait encore. Chaque lettre et chaque retour en arrière initient la sourde angoisse d’un fantastique tissé en filigrane.
   
    Dans «Bons et loyaux services», une dame d’un certain âge se voit confier d’étranges tâches par des bourgeois parisiens. On aborde ainsi le thème de la lutte des classes, du mépris de certaines qui finissent par considérer les domestiques comme des meubles. La dame se souviendra de celui qui lui a parlé un peu comme à un être humain bien que le lecteur sent très bien cette tendresse tout aussi factice.
   
   Dans « les fils de la vierge », un photographe est témoin d’une scène ambigüe entre une femme un jeune garçon et un homme en voiture. Il capture l’instant, l’agrandit et la vie prisonnière semble s’animer.
   
   La plus longue histoire, «l’homme à l’affût», raconte l’histoire d’un saxophoniste de jazz au comportement cyclothymique, du point de vue de son critique le plus proche puisqu’il lui a consacré une biographie. Le narrateur sent bien que des choses lui échappent dans l’univers de ce musicien :
    «Personne ne peut savoir ce que poursuit Johnny mais c’est ainsi, c’est là dans Amorous , dans la marijuana, dans ses discours absurdes, dans ses rechutes, dans le petit livre de Dylan Thomas, dans cette façon d’être un pauvre diable qui élève Johnny au-dessus de lui-même et en fait une absurdité vivante, un chasseur sans jambes et sans bras, un lièvre qui court derrière un tigre endormi.»
   Il y a des visions qu’il ne comprend pas, comme ces urnes funéraires au milieu d’un champ, dont les descriptions successives rappellent certains tableaux de Magritte, tout ça pour dire que la musique reste un mystère vivant, un chant du cygne en attendant la mort, un univers où n’entrent pas qui veut puisqu’il est trop personnel. On notera que l’auteur dédicace cette nouvelle ainsi « In memoriam Ch.P. » Le musicien concerné étant saxo alto, on pense évidemment à Charlie Parker, un des inventeurs du Bop.
   
   La dernière nouvelle, «les armes secrètes», qui donne son titre à l’ouvrage, plus classique dans la narration et dans le thème mais là encore, l’auteur joue sur la névrose obsessionnelle d’êtres qui ne l’ont pas voulu, prisonniers de leur passé, de leurs actes ou de leurs désirs qu’il est impossible d’accomplir.
   
   C’est un peu la clé de voûte de ce recueil qui rappelle souvent Poe ou Kafka. La lecture en est assez déroutante et c’est là un de ces charmes, tous ces plans qui s’empilent.
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critique par Mouton Noir




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Un talent éblouissant
Note :

   Splendide Julio Cortázar!
   Ecrivain argentin (1914-1984), Julio Cortázar sera naturalisé français en 1981 (en même temps que Milan Kundera, par François Mitterand).
   
   Vous pensez ne pas le connaître et vous avez tort. Peut-être avez-vous, sans le savoir, un jour approché l'univers de Cortázar. "Blow-up" d'Antonioni (tiré de "Las Babas del Diablo"), "Le Grand Embouteillage" de Comencini et "Week-end" de Godard sont issus des œuvres de Julio Cortázar.
   
   De Julio Cortázar, Adolfo Bioy Casares, écrivain argentin comme lui et son contemporain, dira:"Yo creo que es uno de los mejores escritores argentinos y con eso estoy diciendo que es uno de los mejores de la literatura universal. Asombrosamente, este país es un país de buena literatura. Digo asombrosamente porque es un grado anormal de este país, pero debo reconocer que desde los tiempos de Ascasubi o Hernández, siempre fue buena."
   Pour ceux qui ont totalement zappé les cours d'espagnol au collège, je vais tenter une traduction approximative (¡disculpe!) : "Je crois que c'est l'un des meilleurs écrivains argentins et par ceci, je veux dire que c'est l'un des meilleurs de la littérature universelle. Étonnement ce pays est un pays de bonne littérature. Je dis étonnement parce que c'est une particularité anormale de ce pays, mais je dois reconnaître que depuis l'époque de Ascasubi ou Hernández, elle a toujours été bonne."
   
   A. Bioy Casares et J. Cortázar écriront presque la même histoire ("la puerta condenada" pour Cortázar et “Un viaje o El mago inmortal” pour Bioy Casares) et Bioy Casares commentera ainsi cette coincidence: "Fue una cosa extrañísima. (...) Creo que Cortázar y yo lo sentimos como una prueba del destino, de que éramos amigos." ("Ce fut une chose très singulière. Je crois que Cortazar et moi l'avons interprétée comme un signe du destin attestant que nous étions amis.")
   
   Quand on parle de Bioy Casares, on pense en filigrane à Jorge Luis Borges. Également contemporain de Julio Cortázar, Borges considérait Cortázar comme un grand écrivain. En 1946, Julio Cortázar, alors inconnu, lui apporte "Casa tomada" dans l'espoir que Borges lui accorde un intérêt. Deux jours plus tard, Borges lui annonce qu'il publiera "Casa tomada" dans la revue qu'il dirige "Los Anales de Buenos Aires". Cortázar quittera l'Argentine et ne reverra Borges qu'au Musée Del Prado, bien plus tard, par le plus grand des hasards. A Cortázar qui lui rappelait, en le remerciant, la publication de "Casa tomada", Borges rit et lui répondit: "Bueno, no me equivoqué, fui profético." ("Bien, je ne m'étais pas trompé, j'ai été prophétique.")
   
   Alfredo Bryce-Echenique, auteur péruvien: "C’est à Paris que je suis devenu écrivain, en croisant mon maître adoré Julio Cortázar, qui habitait rue Séguier. Je l’ai suivi sans oser lui parler, mais sa présence m’a fasciné. "
   
   
    Une écriture très épurée, très nette et parfaite dans le mouvement qu'elle veut donner à l'histoire; parfaite dans l'impression qu'elle veut laisser au lecteur. Ce recueil de nouvelles titré "Les armes secrètes" pourrait être découpé en trois parties.
   
   La première relève du fantastique pur et on y trouve entre autres, "Axolotl", qui a mon avis est un bijou. Cette histoire que l'on pourrait qualifier de totalement "loufoque" est une splendide leçon sur les limites que l'empathie se doit de tenir. Beaucoup d'entre nous ignorent comment déterminer le début et la fin raisonnable de l'empathie qu'il nous arrive d'éprouver envers quelqu'un.
   Pour certains, cela peut aller jusqu'à un envahissement quasi total, jusqu'à se perdre définitivement dans l'Autre. C'est en lisant Axolotl, que les empathiques débordants comprendront jusqu'où peut mener l'identification.
   
   Au delà de la dangerosité d'une telle dissolution dans "Autrui", Julio Cortázar démontre à quel point la fascination a souvent déjà un pied dans l'obsession.
   
   La seconde partie, rassemble des nouvelles où le fantastique s'introduit dans le réel. C'est le cas en particulier de la nouvelle éponyme "Les armes secrètes". C'est un genre plus difficile à cerner car l'intrusion du fantastique dans le réel est déroutante. Julio Cortázar a une façon bien particulière d'amalgamer les deux si bien que jusqu'au bout on se demande où se trouve la frontière.
   Vous l'aurez compris, l'auteur met un point d'honneur a n'en mettre aucune (d'où la confusion pour nous lecteurs) car son propos est justement de démontrer que cette frontière n'est pas discernable.
   
   La troisième et dernière partie est un ensemble de nouvelles où seul le réel intervient et c'est dans celle-ci que vous trouverez "L'homme à l'affût" ou l'histoire d'un saxophoniste de jazz, ressemblant étrangement à Charlie Parker et si ce n'est le cas, l'histoire lui est tout du moins dédiée ("In memoriam Ch. P.")
   Cortázar excelle dans l'élaboration de personnages complexes et perdus. Il y met tant de chair et de sang, tant d'angoisses et d'espoirs, que croire qu'ils n'ont tout simplement jamais existé est très difficile.
   
   
   A l'issue de ce livre, vous n'aurez plus aucun doute sur le talent éblouissant de cet auteur et les écrivains en herbe auront sûrement trouvé un maître, intimidant certes, mais ne faut-il pas toujours viser plus haut pour atteindre son objectif?
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critique par Cogito Rebello




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Troisième recueil
Note :

   Le troisième recueil de nouvelles de Julio Cortázar, "Les Armes secrètes", est l'un des plus célèbres.
   
   Le recueil débute par "Les Lettres de maman" : un couple, Laura et Luis, est hanté par le souvenir de Nico, le frère de Luis, premier fiancé de Laura, que Luis lui a pris, profitant de circonstances telles que la timidité de Nico, et sa maladie. Les deux jeunes gens se sont mariés quelques semaines après sa mort dans la réprobation générale et ont fui comme des coupables pour aller vivre à Paris.
   Deux ans plus tard, Luis constate que Laura et lui ne parlent jamais de Nico, silence criant qui favorise la présence écrasante de l'absent .
   Lalors, la mère de Nico, restée à Buenos Aires, qui leur écrit régulièrement, se met à parler de son fils défunt comme s'il existait encore et annonce sa prochaine visite ...
   
   
   Une autre nouvelle, "L’homme à L'affût" a aussi été publiée séparément dans la collection de poche Folio- 2 euros
    Bruno est le biographe de Johnny, saxophoniste de jazz, suicidaire et victime d’hallucinations. C’est le récit de l’impossible dialogue entre le critique et l’artiste, et de tous les malentendus qu’ils endurent.
   "Ce que je pense est au-dessous du plan où le pauvre Johnny essaie d’avancer avec ses phrases tronquées, ses soupirs, ses rages soudaines et ses pleurs… il est la bouche, lui, et moi l’oreille… tout critique, hélas est le triste aboutissement de quelque chose".
   L’artiste lui, se situe toujours dans les commencements.
   Cependant Bruno va tenter d’appréhender la quête musicale de Johnny avec des mots que ce dernier ne pourra que critiquer. Cet entretien infini et impossible prend place dans la vie quotidienne de Johnny, vie déréglée, précaire, chaotique, pleine de drogue d’alcool et de séjour psychiatriques avec de fréquents changements de compagne de vie, comportements de destruction : il détruit parfois son saxo quand il ne l’abandonne pas plus ou moins volontairement sans pouvoir le retrouver; on doit toujours lui procurer un nouvel instrument à la dernière minute ; parfois il joue très bien mais s’éclipse avant la fin du concert ou de l’enregistrement, parfois il refuse de jouer etc. Tous ces détails peu surprenants d’ailleurs sont consignés et répétés par Bruno, qui ressent les évolutions de la création difficile que Johnny ressent comme ratée. En écho le biographe évoque parfois en deux ou trois phrases de dérision sa propre vie bourgeoise et bien réglée.
   
   
   Placer ses histoires dans la réalité quotidienne la plus banale et y faire pointer l’étrange (parfois l’on peut opter pour le surnaturel mais rien ne l’entérine a priori) qui envahit progressivement tout le paysage, est un des secrets de la réussite de l’auteur et de l’attachement immédiat que l’on éprouve à la lecture de textes qui ne sont pas d’une lecture facile si l’on veut y porter toute l’attention qu’ils méritent.
   
    Ici l’élément "fantastique" ce sont les impressions de Johnny, ses voyages dans un imaginaire qu’il éprouve comme réel et que la musique lui a apporté (décalages et distorsions dans sa perception de la temporalité). Bruno tente de traduire ses propos confus en un langage de critique musicale "politiquement correct" :
   "Johnny a abandonné le langage hot- en vigueur jusque dans les années 40-parce que ce langage violemment érotique était trop passif pour lui. Chez lui le désir s’oppose au plaisir et l’en frustre parce que le désir le pousse à aller de l’avant, à chercher et l’empêche de considérer comme des audaces les trouvailles de jazz traditionnel "
   
   De telles phrases provoquent le fou rire, l’irritation ou la colère du créateur qui lui, n’a pas de démarche rationnelle ni de conception esthétique, ne sachant qu’une chose : que sa musique lui a changé la vie pour le pire surtout, rarement pour le meilleur :"sûr de quoi, dis-moi un peu, alors que moi, pauvre diable pestiféré j’avais assez de conscience pour sentir que le monde n’était qu’une gelée, que tout tremblait autour de nous et qu’il suffisait de faire un peu attention, de s’écouter un peu de se taire un peu, pour découvrir les trous".
   
   Johnny a un avantage et un inconvénient sur la plupart des artistes : il ne s’est jamais pris pour un personnage important, n’est pas entré dans le jeu de ses admirateurs. Il leur a résisté.
    Dans cette résistance pourtant, on soupçonne que Johnny n’a pu éviter le piège : il est entré dans le jeu de Bruno, négativement, jouant les artistes maudits à sa manière, faisant tout pour gâcher son art.. Ainsi résiste t-il à son biographe, maladroitement mais non sans se faire un peu entendre jusqu’à ce que Bruno finisse par douter réellement de lui : Johnny n’est qu’un pauvre type, faillible et même pas bon musicien, un pauvre diable, une victime lâche et souffreteuse.
   
   Puis Bruno se reprend : la musique de Johnny est géniale, bien sûr, "un jazz qui se situe sur un plan apparemment désincarné où la musique se meut enfin en toute liberté comme la peinture délivrée du représentatif peut enfin n’être que peinture… cette musique que j’aimerais pouvoir qualifier de métaphysique, Johnny semble vouloir l’utiliser pour s’explorer lui-même pour mordre à la réalité qui lui échappe un peu plus tous les jours" .
   Sans parvenir à donner de lui en tant qu’homme une image avantageuse.
   
    Ces deux personnes n’en font qu’une, finit-on par penser : c’est l’écrivain lui-même qui se débat avec ses intuitions qu’il doit se résoudre à rédiger non sans les déformer, non sans se trahir. C’est la vie qu’il mène imaginairement comme personnage, en face de sa réalité bourgeoise et bien réglée qui compte si peu pour lui qu’il l’évoque de temps à autre avec une ironie désenchantée. L’existence de Johnny dans laquelle il tente d’intervenir est bien plus réelle. Et lorsque Johnny meurt, faute d’être juste, le livre de Bruno a quelque chose d’un achèvement.
   
   Dans ces conditions, le créateur et celui qui tente d’interpréter sa propre pensée n’est jamais le même et jamais tout à fait un autre.
   
   On vérifie cette intuition dans la nouvelle suivante qui donne son titre au recueil "Les Armes secrètes" : un homme qui vient de rencontrer une jeune femme qui compte pour lui, commence à ressentir les intrusions d’une conscience qu’il ne connaît pas et qui prend partiellement de la place au point qu’il ne peut plus le repousser. Cette conscience appartenait au précédent amant de la jeune femme lequel n’était pas précisément un ami…
   
   
   "Les Fils de la vierge"

   
    Antonioni s'est inspiré de cette nouvelle pour "Blow up" : je me souviens d'un photographe de mode, David, qui, dans un parc londonien, prend une photo de couple et s'aperçoit, l'image développée tirée et agrandie, qu'il s'agissait d'un crime et non de jeux amoureux...
   
    Le narrateur de la nouvelle, Michel, qui parle de lui à la 1ère et troisième personne, tantôt relate ce qu'il fait, tantôt le critique ("A quelle personne faudrait-il raconter cela?" et "qui a vu?") prend des photos en amateur et ne souhaite pas faire de l'esthétique (il est traducteur d'espagnol de son métier) mais lui aussi tient à dérober une part de réel, à traquer, à voir ce qu'il ne devrait pas voir, et le retenir.
   
   Jusqu'ici il s'est borné à surprendre de petits spectacles étranges, des moments d'instabilité "immortaliser un chat en équilibre précaire sur une vespasienne"...
    Ce jour-là il est intéressé par un couple à la pointe de l'île St Louis (ici l'action est à Paris) un garçon très jeune et une jolie femme qui pourrait être sa mère : jeux amoureux qu'il regarde "s'il y a une chose que je sais faire c'est regarder" inventant une petite biographie pour l'adolescent et s'amusant à supputer jusqu'où iront les choses, s'il perdra sa virginité ou non avec cette femme, et imaginant la suite de l'histoire.
   
   Quand il a pris enfin son cliché, la femme l'a vu, la femme réclame l'image, le garçon s'enfuit, un homme plus âgé apparaît...
   "Ils me regardaient, lui surpris et interrogateur, elle irritée et hostile de corps et de visage, qui se savaient volés, ignominieusement pris dans une petite image chimique"
; le récit le dit et le répète à l'envi sous diverses formes prendre la photo c'est aussi un crime, c'est voler les gens, voler leurs corps leur image, et peut-être leur âme.
   
   Et l'on ne prend la photo que pour surprendre (et prendre) quelque spectacle interdit. Celui qui prend la photo est criminel, voleur, ceux qui se font prendre se rendent également coupables de quelque étrangeté qui justifie précisément qu'on les "prenne", étrangeté qui devient un délit au moins dans l'interprétation du photographe.
   
   La photo en question n'est pas récupérée, et il ne s'agissait pas non plus d'un crime de sang. Tout au plus un couple pervers voulait-il corrompre un mineur, lui promettant de l'argent ; c'est ce qui apparaît sur l'image qui hante le photographe ; une interprétation à partir des gestes, des expressions et de ce qui advint lorsque son cliché fut pris. "cette femme n'était pas là pour son plaisir, elle n'encourageait pas, ne caressait pas pour s'emparer de l'ange dépeigné et s'amuser ensuite de sa terreur de sa grâce haletante... le maître véritable attendait... il n'était pas le premier à envoyer une femme en avant-garde pour lui ramener des prisonniers ligotés de fleurs". Mais le photographe a interrompu la manœuvre et sauvé le garçon pour cette fois. Ce spectacle interdit peut s'énoncer "un homme et une femme persécutent un enfant qui veut faire comme les adultes" variante de la scène du crime imaginée par Antonioni.
   
   Pourquoi "les fils de la vierge"? Ici une ambiguïté surgit du fait qu'en français fils (ficelles) et fils (rejeton) sont homonymes. Ce n'est pas le cas en espagnol.
   
   Le garçon aux prises avec les adultes mal intentionnés "prit se jambes à son cou ... et se perdit comme un fil de la vierge dans l'air du matin" dès lors que l'altercation au sujet du cliché détourne l'attention de ses persécuteurs supposés. "Mais les fils de la vierge s'appellent aussi dans mon pays la bave du diable et Michel dut supporter de minutieuses invectives... de la part de la femme et l'homme en gris." Double signification : cheveux d'ange (le garçon est plusieurs fois comparé à un ange) et aussi fils minuscules secrétés par les araignées pour tisser leur toile. Le narrateur se laisse prendre dans le filet où les deux adultes voulaient faire tomber le jeune garçon. Ce filet, c'est aussi et en définitive lui qui le tisse, écheveau inextricable de rêveries fascinées par les images vues et ce qu'elles supposent de luttes d'enfant ange avec les parent-démons, de crime, de perte de virginité...
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critique par Jehanne




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Entre fantastique et réalisme
Note :

   Titre original : Las armas secretas
   
   Pour aller vite, disons que ce recueil paru en 1963 groupe des histoires de mort, qu'on y passe du fantastique au réalisme, et qu'on y consomme régulièrement du cognac.
   
   Une majorité de textes se déroule à Paris. Dans la nouvelle qui donne son titre à l'ensemble, “Les armes secrètes”, Pierre et Michèle quittent le Quartier latin pour passer quelques jours dans une villa de banlieue ; ressurgit "une histoire classée depuis longtemps" avec à la clef ce qui semble être un règlement de compte du temps de la guerre. “La nuit face au ciel” mélange brillamment réel et imaginaire : un motard accidenté rêve du sacrifice aztèque qui l'attend à moins que la victime sacrificielle ne rêve d'accident fatal à moto. Dans “Axolotl” le narrateur fréquente le Jardin des Plantes et se sent proche des axolotls dans l'aquarium! Avec “Les fils de la Vierge” on va au bord de la Seine. Un photographe a cadré un couple dans son objectif. La femme est mécontente. Le jeune homme s'enfuit. À scruter de plus près le négatif, le photographe imagine une autre interprétation. "Personne ne saura jamais comment il faudrait raconter cette histoire" écrit l'auteur en commençant. Pourtant c'est ce qui a inspiré “Blow Up” à Antonioni. “Bons et loyaux services” met en scène une employée de maison. Elle est engagée pour garder les chiens durant une réception. Puis recrutée pour interpréter la mère d'un défunt lors de ses obsèques. Sa prestation est d'autant plus remarquable qu'elle avait rencontré le défunt lors de son engagement précédent et l'avait trouvé sympathique. Pour “Lettres de maman” : voir le commentaire de "Gîtes”.
   
   D'autres nouvelles se situent en Argentine. Dans “Circé” le match Firpo-Dempsey sert de datation. Si Délia, contrairement à Circé, ne change pas en pourceaux les compagnons d'Ulysse, elle a déjà envoyé dans l'autre monde deux fiancés. Mario, le troisième, évitera-t-il ce sort funeste? Dans “Les Portes du Ciel”, Célina vient de mourir et Mauro est un veuf inconsolable. Le narrateur, ami du couple, va bientôt l'emmener au dancing à Palermo et Célina leur apparaîtra... Dans “La lointaine”, Alina Reyes a le vision d'une femme qui l'attend à Budapest ; son voyage de noces lui permettra d'aller vérifier le funeste pressentiment. Dans “La fin d'un jeu”, trois jeunes filles regardent chaque jour passer le train au bout du jardin familial et elles jouent à se déguiser. Un beau jeune homme les remarque. Celle qu'il préfère est gravement malade.
   
   Beaucoup de ces textes m'ont paru ennuyeux à lire, desservis par le flou du récit plutôt que portés par le charme de l'étrange, et il faut réellement se forcer pour arriver au bout. Tel est le cas des quatre-vingt pages de “L'homme à l'affut” (édité à part en folio 2 €) où l'intérêt tarde à venir ; le lecteur n'est pas immédiatement conquis par une histoire de saxophone perdu dans le métro par un jazzman alcoolique. Mais à la longue, on sera intéressé par la vie chaotique du musicien et la plongée dans l'histoire du jazz. Ce texte sur le séjour parisien d'un saxophoniste de Kansas City permet de reconnaître l'histoire de Charlie Parker qui mourut peu après à 34 ans. Son histoire est racontée par Bruno, un critique de jazz qui a publié une biographie du jazzman ; ce dernier reproche à son biographe de ne pas accorder assez de place à sa personne, à sa vie déréglée, à ses hallucinations.
   
   Au final, ce recueil ne me semble pas la meilleure porte d'entrée pour venir faire connaissance avec le talent de Cortázar si l'on choisit de voir en lui un héritier du surréalisme et un auteur fantastique. Dans cette optique, “Continuité des parcs”, nouvelle très courte, est à conseiller! Le personnage entre dans la réalité, "le poignard en main" et se dirige vers la tête du lecteur...
   
   
   Ci-dessous les titres des 5 nouvelles des Armes secrètes:
   
   - Lettres de maman
   - Bons et loyaux services
   - Les fils de la vierge
   - L'homme à l'affût
   - Les armes secrètes

critique par Mapero




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Tous les feux, le feu - Julio Cortázar

Histoires qui s’opposent et se rejoignent
Note :

    Nous avons huit nouvelles: le titre fait référence aux deux nouvelles en contrepoint qui s’annulent l’une l’autre dans un incendie.
   
   Toutes les nouvelles jouent sur deux séries qui s’opposent et se rejoignent: deux vies, deux personnages, deux espaces, 2 récits différents
   
   
   1) L’Autoroute du sud.
    Cette nouvelle a été adaptée au cinéma par Ettore Scola sous le titre «Le Grand embouteillage».
   
   Le changement de vie: des automobilistes immobilisés sur une autoroute recréent une société, forment une communauté, reproduisent une organisation sociopolitique. Le personnage principal dit «l’ingénieur de la 404» représente le point de vue dominant.
   Bientôt les personnages sont identifiés à leurs véhicules. «Dauphine» «Taunus» (c’est le chef) «Simca». Où en référence à leur âge: «les vieux de la DS» ou à la religion «les bonnes sœurs de la 2CV»
   
   Des événements essentiels se produisent de ceux qui contribuent à souder une communauté: des décès (le suicidé de la caravelle); des repas; des échanges de véhicules/domiciles.
   
   Le cadre devient anachronique lorsque survient la première neige sur cette autoroute de retour de vacances. On commence à assurer la circulation des biens grâce à «La Porsche», dont le propriétaire a des relations avec l’extérieur au départ et de ce fait organise une activité commerciale au sein du groupe.
   
    Le temps subit des distorsions importantes puisque plusieurs saisons se succèdent en vingt-quatre heures qui sont vécues comme de longues périodes de temps.
   
   Et puis, le «bouchon» cesse, les autos repartent, la vie recommence: les occupants des véhicules veulent croire que c’était un rêve sauf «l’ingénieur de la 404» qui croit bien avoir procréé.
   
   
   2) La Santé des malades.
    L’humour noir y est prédominant, davantage encore que dans la précédente: Il s’agit aussi d’une situation courante mais pathologique. Les membres d’une famille entretiennent la vie de leurs morts par discours lettres et pensées. Les vivants sont les vrais morts. Dans cet univers carcéral, quitter la mère, c’est mourir: (Ceux qui ont quitté la maison familiale succombent à des accidents) Alexandre le fils, ayant terminé ses études, a pris un avion pour Buenos Aires où l’attend une bonne situation. L’avion s’écrase sans survivants…
   L’agencement ingénieux du récit c’est de le débuter sur Célia qui va mourir puis de faire un long flash-back sur Alexandre.
   On a caché à maman (diabétique, dépressive) la mort d’Alexandre qu’elle n’aurait pas supporté de savoir. Garder le mort en vie pour la mère, se révèle un avantage: Charles prend la place de son frère plus brillant… et mort. Maintenant il faut lui dissimuler la mort de Célia dont les malaises et le passage de vie à trépas sont évoqués entre parenthèse ou par petites phrases rapides pour laisser place au grand jeu: comment maintenir une morte de plus en vie pour maman?
   Les filles se racontent à l’envi «la vie des morts» qu’elles inventent pour en faire le récit à maman. Il y a aussi ces lettres innombrables que les vivants doivent écrire pour en faire la lecture à maman et qui remplacent les visites que les morts remettent toujours à plus tard grâce à d’ingénieux prétextes. C’est aussi ce que fait l’écrivain avec ses personnages pour le lecteur. La création littéraire est souvent montrée dans ces situations apparemment sans rapport.
   C’est un thème fréquent et on l’exploite pour montrer que le «disparu» dont on veut cacher le décès par égard pour quelqu’un n’est mort pour personne surtout pas pour les mystificateurs, très heureux de maintenir sa présence! On se souvient du film «Good Bye Lenin» où c’est la chute du mur de Berlin qui est cachée à la mère dont la santé chancelante ne pourrait le supporter… à grands renforts de moyens audio-visuels sophistiqués; plus récemment, on pourrait aussi évoquer le film de Julie Bertuccelli «Depuis qu’Otar est parti» qui exploite le même thème avec autant de talent que Cortazar me semble-t-il.
    La pointe qui clôt le récit est l’une des meilleures jamais trouvées.
   
   
   3) Réunion
   Le narrateur de l’histoire est supposé être Che Guevara non nommé, mais parfaitement reconnaissable.
   En 1958, ils prennent le pouvoir à Cuba, renversant Battista avec Castro («Luis dont personne ne peut porter le masque»). L’accent est mis sur l’enthousiasme révolutionnaire dû à la jouissance de faire la guerre, de risquer sa vie, comme un jeu, à la solidarité au sein du groupe. Des thèmes peu pratiqués jusque là par Cortazar mais qui témoigne d’une époque où l’auteur amalgame esthétisme et dénonciation sociale et envisage la littérature comme un acte révolutionnaire. Toutefois, des idées, un programme éthique sérieux, est revendiqué. Méditation sur le quatuor «La Chasse» de Mozart en contemplant des feuilles d’arbres, un lyrisme qu’ à priori je n’aurais pas prêté à Guevara mais la nouvelle est inspiré de son livre «passage de la guerre révolutionnaire».
   
   
   4) Mlle Cora
    Plusieurs monologues et dialogues se succèdent sans transition, ponctuation ni incises et reviennent de l’un à l’autre. Les locuteurs ne se présentent pas de sorte qu’on a l’impression de surprendre des bribes de pensées ou de conversation.
   Un adolescent hospitalisé se rapporte la relation qu’il a avec son infirmière Mlle Cora en le commentant. Elle fait de même. Ils se répondent imaginairement sans s’entendre. La communication est d’une nature particulière puisque les paroles qu’ils ont échangées ne sont qu’évoquées. Et peut-être ne se sont-ils rien dit en réalité. Secondairement, on lit aussi des paroles et des transcriptions de pensées attribuables à d’autres personnages: des chirurgiens dont l’un est lié à Mlle Cora, la mère de l’adolescent…
   Cette manière de transcrire le discours donne lieu à des ambiguïtés
   Intéressantes.
   Mais je ne vois pas la nécessité de la chute: elle n’a rien à voir avec le but recherché: témoigner d’une certaine forme de communication.
   
   
   5) L’île à Midi.
   Vie monotone Ennuyeuse, autre vie entrevue par un hublot: fantasme. Il arrive si vite qu’il en meurt. Impression que l’avion n’est pas tombé par hasard mais par l’effet de la volonté du narrateur.
   
   
   6) Directives pour John Howell
    est une variation sur le «Paradoxe du comédien». Fiction jeu et réalité. Où l’on est un autre personnage. Doubles l’acteur improvisé et le principal. Rice est le vrai nom du personnage et Howell celui de l’acteur. Lorsqu’ils se rejoignent à la fin, on pense qu’ils se prennent l’un pour l’autre et pourraient se détruire.
   
   
   
   7) Tous les feux le feu
   Deux histoires en contrepoint. Comme chez «Mlle Cora», les paroles de deux personnages.
   A) A Rome, un empereur, mari jaloux, une femme, un gladiateur séduisant que le jaloux va sacrifier.
   B) De nos jours, un ménage à trois, même histoire, même déroulement. Les deux histoires prennent le relais l’une de l’autre sans transition apparente mais le parallélisme est évident. Les victimes se succèdent dans le même ordre: le jaloux, le troisième qui n’en peut mais. Et l’incendie qui éclate dans chaque histoire fait flamber les deux récits ensemble et mourir les personnages restants.
   
   
   8) L’Autre ciel.
    Les deux hémisphères. Deux lieux, deux vies pour le narrateur qui s’ennuie à Buenos Aires, et, chaque fois qu’il emprunte le passage Guèmes, se retrouve à Paris avec Josiane, menant une existence passionnante à la poursuite du fantôme de Lautréamont. Cf la citation en exergue.
   Rue Vivienne, le quartier où vivait l’auteur des «Chants», il retrouve Josiane, quand il se lasse de son épouse à Buenos Aires. Ce pourrait être une histoire qu’il se raconte mais il la présente comme vraie: au-delà du passage de Guèmes, c’est l’univers du fantasme: Josiane est une prostituée amie, elle est plus excitante que l’épouse (Schéma classique…) et autour d’elle rôdent des personnages ambigus haut en couleurs plus ou moins hors-la loi. L’existence magique commence donc à Paris, toujours à la nuit tombante, dans des bars mal famés; un serial killer hante le coin. Il a tué des femmes, et ne peut être que Maldoror, suivant l’étroite communication que le narrateur entretient avec les «Chants». Josiane et lui croisent plusieurs fois un individu qui leur paraît louche et intéressant à la fois. Ce pourrait être le tueur, ou un observateur fasciné une sorte de double du narrateur: et bien sûr, il est Isidore Ducasse, non nommé mais reconnaissable ce qu’on dit de lui ressemble au peu que l’on en sait, dans la fiction. Et un jour, le tueur est pris, et l’étrange individu disparaît. Ne faisait-il qu’un avec le tueur?
   Puis c’est toute l’histoire qui s’effiloche …
   La rencontre de Cortazar avec Lautréamont est fort intéressante. Si l'on ne devait lire qu'une seule de ces nouvelles, on pourrait peut-être choisir celle-là.
   
   
   PS: Une des nouvelles de ce recueil a été éditée à part: "L'autoroute du Sud".
   

critique par Jehanne




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L'autre rive - Julio Cortázar

Récits fantastiques de jeunesse
Note :

   Le premier recueil de nouvelles de Cortázar s'intitule "L'Autre rive". Il était inédit en français jusqu'à ce volume présentant l'intégralité de ses nouvelles de 1945 à 1982. Il est basé sur le thème du double. J'ai relevé :
   
   Un homme qui vit seul avec ses petites habitudes décide soudain d'aller chez une collègue de travail : il s'y voit, en train de vaquer aux occupations qu'il aurait dû effectuer s'il n'était pas sorti (titre : "Lointain miroir").
   
   Un comptable qui vit avec sa mère et sa sœur se trompe d'appartement, et rentre chez son voisin de palier. Personne ne s'aperçoit de la chose sauf lui et il doit s'accoutumer à être le voisin... ce n'est pas trop difficile ("Mutation").
   
   Le "Rescapé de la nuit", véritable réussite, met en scène un individu qui habite avec sa grand-mère et auquel il serait difficile de donner un âge précis. Il pourrait avoir 12 ans ou 40 ans... en tous cas il se réveille d'un cauchemar : il a rêvé qu'il était mort. Après soulagement vient la nouvelle angoisse : il se regarde dans la porte vitrée de son armoire qui ne lui renvoie pas son image- mais celle de son cadavre gisant sur le lit. Il va réveiller sa grand-mère, et sans oser lui parler de ce divorce problématique entre son corps et lui, constate qu'elle l'entend, et même qu'elle peut le toucher. Retourne à sa chambre, tente de réveiller le cadavre, le griffe, puis le caresse et le peigne, lui ferme les yeux, pour qu'il soit présentable pour sa grand-mère. Le matin arrive ; il avait encore rêvé : mais son corps maintenant vivant porte les traces de ce qu'il a fait subir au "cadavre de la nuit" : coiffage, griffure etc.
   
   Une édition Gallimard bilingue de 2008 (isbn 9782070355822) a repris ces trois nouvelles ainsi que "Sorcière".

critique par Jehanne




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Fin d'un jeu - Julio Cortázar

Effroi et jubilation
Note :

   Titre original : Final del Juego (1956)
   
   
    Le recueil : "Fin d’un jeu" (1956-64) rassemble une assez grande diversité de nouvelles.
   
    La surprise (toujours renouvelée) c’est "N’accusez personne" (No se culpe a nadie) dans la première partie du recueil, un récit des années cinquante, d’une grande virtuosité, cruel, angoissant, violemment ironique, et qui mérite la plus grande attention. Trois pages, deux ou trois longues phrases, un personnage, un homme, un lieu, sa chambre avec fenêtre grande ouverte, une action : enfiler un pull-over bleu marine, action qui se révèle malaisée, impossible, générant des sensations effrayantes. L’injonction qui sert de titre à ce récit, indique au lecteur aussi bien qu’aux proches de l’homme aux prises avec le maudit vêtement, que l’on ne peut pas conclure à l’intervention d’une puissance maléfique, ni davantage à une volonté autodestructrice du personnage. C’est un processus (au départ simple gêne) qui se révèle fatal.
   Il repose sur une difficulté mineure, courante, que tout un chacun a déjà éprouvée mainte fois : enfiler un vêtement un peu juste qui vous colle à la peau et se trouver pris dedans de manière à ne plus pouvoir sortir la tête ; un moment d’anxiété ou de perturbation, perte des repères spatio-temporels, peut s’en suivre qui trouve en principe un rapide dénouement.
   Et si cela tournait mal? L’auteur tire de tous les côtés sur le tourment éprouvé le transformant en cauchemar!
   Lisez-le! Vous éprouverez de l'effroi, ainsi qu'une singulière jubilation...
   
   
   Les Ménades

   
    Le narrateur assiste à un programme de musique classique varié et sans surprise (le Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, le Dom Juan de Strauss, la Mer de Debussy, La Cinquième…) le chef d’orchestre fête ses cinquante ans de métier ; ce n’est pas, de l’avis du narrateur, un orchestre réellement génial, mais ses performances sont honorables et même intéressantes. Le public : "des gens tranquilles et comme il faut" qui ont l’habitude des concerts de ce type. Rien qui puisse déclencher le moindre trouble… et pourtant, ce soir-là cet auditoire (hommes et femmes de tous âges) se montre dès le départ étrangement sur excité comme s’il s’agissait d’un événement d’une extrême importance. Leur exaltation se traduit d’abord en paroles : un enthousiasme que le narrateur juge exagéré et puéril à l’égard des mérites du Maître : on a ressenti l’interprétation comme vibrant d’une intensité dramatique irrésistible ; le narrateur l’a jugée au contraire "sèche et retenue".
    Pendant le deuxième acte, il remarque une femme vêtue d’une robe rouge qui passe entre les sièges et semble hystériser la salle. L’assistance se transforme progressivement en une meute de fans déchaînés qui envahit la salle et s’empare des musiciens de leurs instruments, saisissent le Maître par les chevilles et l’entraînent hors champ. Le narrateur reste étranger à ce délire (ainsi qu’un autre auditeur aveugle, un sage aède) et commente ironiquement les agissements de cette foule dont la vénération outrancière devient agressive et volonté de destruction aveugle, à cause de "la femme en rouge et son fidèle cortège".
   
   Il est comique d’imaginer pareille fête dionysiaque dans ce type de concert et le narrateur ne se prive pas d’en suggérer les détails…
   
   
   L'Idole des Cyclades.
   

   Deux archéologues, Somoza et Morand ont déterré une statuette dans une petite île grecque Skoros pendant leurs vacances. Morand est avec Thérèse et Somoza porte la chandelle ce qui gêne le couple. Tous trois font passer la frontière à cette "idole" primitive datant des temps préhistoriques. Thérèse a caché l'idole avec succès dans un sous-vêtement de sa propre lingerie.
   
   Deux ans plus tard, Somoza possède toujours la statuette dans son atelier. Il est tombé amoureux de cette déesse préhistorique et en a fait de nombreuses copies ; il n'est satisfait d'aucune mais tient des propos bizarres à Morand comme s'il était possédé et cherchait à se mettre en transe. Morand décide de mettre les choses au point. Il se rend à l'atelier, y donne également rendez-vous à Thèrése, écoute son ami lui dire qu'il a réussi à entrer en communication avec le monde de la statuette (qu'il a nommé Haghesa,) et qu'il est prêt pour le sacrifice, le voit se mettre nu et saisir une hache de pierre ; Morand, qui a voulu avoir l'air détendu se lève et lui adresse la parole en des termes raisonnables : "Si tu veux me tuer à quoi bon cette mise en scène nous savons très bien que c'est pour Thérèse mais à quoi cela te servira-t-il puisqu'elle ne t'a jamais aimé et ne t'aimera jamais?"
   ... mais la situation se retourne brutalement en une chute d'autant plus excellente qu'elle est rapide et parfaitement logique sans être vraiment attendue...
   
   
   La Nuit face au ciel

   
   "Et à certaines époques, ils allaient chasser l'ennemi : on appelait cela la guerre fleurie"
   

   C'est une nouvelle à un seul personnage (comme le singulier récit "N'accusez personne") ; un jeune motocycliste est victime d'un accident de moto en voulant éviter une femme qui traverse au vert. Après l'évanouissement, il revient à lui, se voit transporté, prend acte d'un membre cassé, de son transport à l'hôpital et perd conscience de nouveau. Sa conscience de blessé hospitalisé, plâtré, buvant un bouillon, ou de l'eau minérale, écoutant les malades autour de lui, alterne avec un mauvais rêve dans lequel il doit lutter contre les Aztèques pour éviter d'être sacrifié. Puis le rêve devient cauchemar il est enfermé dans un cachot, le scarificateur approche... l'homme se dit que ce rêve était la réalité et qu'il a seulement rêvé qu'il était un motocycliste venant d'avoir un accident pour alléger ses souffrances. Nous ne pouvons pas trancher. Ni savoir s'il est entré en agonie ou est victime d'un cauchemar. Le récit en tout cas est une vraie réussite ; insoutenable de part en part à cause de tout petits détails de vie quotidienne se mêlant au grand rêve du guerrier luttant contre les barbares, à cause du rendu de l'interminable souffrance physique et morale du personnage.
   
   
   Fin d'un jeu
   

   La nouvelle qui donne son titre au recueil est l'une des plus réussies.
   
   Le peu que je sais de la biographie de Cortázar ne fait pas état de progéniture ; cependant plusieurs de ses nouvelles mettent en scène des enfants ou de jeunes adolescents et ce ne sont pas les moins bonnes.
   
   Ici c'est une narratrice d'une douzaine d'années qui prend la parole ; elle est la cadette de trois sœurs qui ont l'habitude de se déguiser et de faire du théâtre après le déjeuner aux alentours de la maison familiale "au bas d'un remblai à l'ombre des saules près de la voie ferrée". C'est beaucoup plus sophistiqué. Le jeu est dirigé par Léticia leur aînée qui tire au sort l'une d'entre elle et le jeu qu'elle doit jouer : soit une statue, soit une attitude ; les "attitudes sont des allégories de sentiments : l'Envie, la Charité, la Honte... qui doivent être jouées avec un maximum de mimiques expressives et peu d'ornements. Les statues doivent être inventées à partir d'une série d'ornements fournis. "quand le jeu disait "attitudes" l'élue s'en tirait bien mais les statues éteint parfois des échecs terribles". En effet les "ornements" sont des pièce de linge et des objets inutilisés fort disparates et dont il est difficile de tirer une pose.
   
   Léticia l'aînée, maîtresse du jeu, est invalide ; elle souffre d'une malformation de la colonne vertébrale, qui l'ankylose, rend ses mouvements difficiles et beaucoup d'entre eux impossibles ; elle ne peut pas tourner la tête. Et lorsqu'on la voit de près elle est très maigre, raide, "une planche à repasser". La narratrice l'appelle aussi la "Vénus de Nino" qui renvoie effectivement à une statue, mutilée de surcroît.
   "Elle savait qu'on ne lui dirait rien, que dans une famille où quelqu'un a un défaut de conformation et beaucoup d'orgueil, tout le monde, à commencer par la malade elle-même, fait semblant de l'ignorer ou plutôt ont fait ceux qui ne savent pas que l'autre sait."
   
   Si les filles se donnent autant de mal c'est bien entendu qu'elles ont des spectateurs ; celle qui se déguise est prête pour le passage du train qui vient de Tigre à deux heures huit. Certains passagers du train qui doit ralentir à cet endroit leur envoient de compliments et saluent celle qui joue sa partie. Ces trois étonnantes Grâces attendent le jugement de Pâris qui doit venir d' "Ariel B. un jeune garçon aux boucles blondes aux yeux clairs" qui laisse tomber des messages sous forme de bouts de papier attachés à un boulon ; Ariel ne tarde pas à communiquer sa préférence pour "la plus flemmarde des trois" ainsi rend-il compte de son interprétation du comportement de Léticia qui, invalide, ne fait guère de mouvements. Le jeu va prendre une nouvelle tournure le jour où l'admirateur dit qu'il va descendre à la gare la plus proche pour venir y rencontrer Léticia...
   
   
   Chaque nouvelle du recueil "Fin d'un jeu "révèle en effet la dangerosité du jeu "(de la mise en scène à laquelle se livrent des partenaires liés par une sorte de mauvaise plaisanterie qui débute de façon très ordinaire, comme un jeu ou comme une politesse qu'on se fait, une histoire que l'on se raconte pour éviter la réalité gênante l'embellir ou n'en parler que par euphémisme. Cependant le jeu se développe, prend une ampleur inattendue et les personnages s'y trouvent englués, parfois incapables de s'en sortir autrement que par une issue fatale. Beaucoup de ces nouvelles sont des histoires de possession.
   
   
   PS: Quelques nouvelles de ce recueil ont été éditées à part sous le titre "La porte condamnée et autres nouvelles fantastiques".

critique par Jehanne




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Bestiaire - Julio Cortázar

Drôles de bêtes...
Note :

   Le second recueil de nouvelles de Cortázar intitulé "Bestiaire" est trouvable dans cette édition de l'intégralité de ses nouvelles de 1945 à 1982.
   
   Titre original : Bestiaro
   
   Le recueil n°2 de Julio Cortázar, "Bestiaire", introduit l'élément fantastique bien connu de la créature étrange (plus ou moins animale mais avec ce petit supplément qui nous entraîne au-delà de la simple animalité) que connaissent les lecteurs de nouvelles plus célèbres tels que "Axolotls" que Cortázar écrira plus tard.
   
   On s'intéresse ici aux mancuspies, ces bêtes étranges, répugnantes pour le commun des mortels, qu'un groupe d'infortunés compagnons nourrit dans le but de les vendre. Ces personnes sont hypocondriaques et se soignent avec des substances homéopathiques aux noms latins (nux vomica, belladona,) qui les rassurent, pour des maux psychosomatiques aux descriptions bizarres, regroupées sous le titre "céphalée", qui en dépit de cette désignation, sont plus complexes que des maux de tête...
   
   Comme dans la nouvelle "axolotls," les éleveurs de mancuspies, ont bien des points communs avec leurs infortunés compagnons. Comme eux, ils sont promis à une mort prochaine.
   
   Les personnages aux prises avec ces créatures étranges (ou plus ordinaires : il est question d'un tigre dans une autre nouvelle) sont des exclus. L'animal avec lequel ils ont à en découdre, n'est qu'un symptôme cruel de leur mal de vivre. Ainsi cette nouvelle non moins étrange du jeune homme à qui l'on a prêté un appartement . Il se plaint à la propriétaire d'être victime d'une maladie qui consiste à "vomir des petits lapins" dont ensuite il ne peut se résoudre à se débarrasser ; la maladie s'est accentuée depuis qu'il vit dans l'appartement de sorte qu'il ne peut plus continuer à vivre. ("Dernière lettre à une amie en voyage")
   "Quand je sens que je vais vomir un petit lapin, je me mets les doigts dans la bouche, écartés comme une pince, et j'attends de sortir de ma gorge comme une effervescence de sels de fruits".
   
De quoi l'énoncé "vomir un petit lapin" est-il la métaphore? on ne le sait pas franchement, on peut imaginer bien des choses! A coup sûr, c'est une expérience érotique incomparable à quoi le jeune homme ne saurait renoncer. Par des phrases simples et concrètes, des répétitions, des explications faussement innocentes qui nous entraînent lentement vers la chute finale, l'auteur nous saisit à ce point que l'on a presque l'impression physique de ce dont il relate l'improbable expérience.

critique par Jehanne




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L’autoroute du Sud - Julio Cortázar

Une nouvelle XXL
Note :

   Nouvelle extraite du recueil "Tous les feux le feu".
   
   Une nouvelle XXL préfacée en outre par... rien moins que Mario Vargas Llosa, qui nous raconte sa première rencontre avec Julio Cortázar :
   
   "Certaine soirée de l’année 1958 finissante, je me trouvai placé à table à côté d’un jeune homme très grand et mince, imberbe, avec des cheveux courts et de grandes mains qu’il agitait en parlant. Il avait déjà publié une plaquette de nouvelles et était sur le point de faire paraître un second recueil, dans une petite collection dirigée par Juan José Arreola à Mexico. J’étais près de sortir aussi, de mon côté, un volume de récits, aussi avons-nous parlé de nos expériences et de nos projets comme deux jeunes gens qui font leur veillée d’armes littéraire. Ce n’est qu’en prenant congé que j’appris – confondu – qu’il était l’auteur de "Bestiaire" et de tant de textes lus dans la revue de Borges et de Victoria Ocampo, "Sur", et aussi l’admirable traducteur des œuvres complètes de Poe que j’avais dévorées en deux gros volumes publiés par l’université de Porto Rico. Celui que j’avais pris pour mon contemporain était en réalité de vingt-deux ans mon aîné."
   

   "L’autoroute du Sud", la française, celle vous prenez pour partir en vacances, est bouchée, en direction de Paris, au retour d’un week-end. Bouchée de chez bouchée. Ecrit en 1966 il ne faut pas s’étonner d’y trouver "Dauphine", "404", "2 CV" et autres "Caravelle" (Caravelle !!!). Mais ce ne sont bien évidemment pas les voitures qui mobilisent l’intérêt de Julio Cortázar, mais leurs occupants. La "Dauphine" est conduite par une jeune fille, la "404" par un ingénieur, la "2 CV3 par deux religieuses... La jeune fille et l’ingénieur sont justement les héros principaux de notre nouvelle.
   
   Donc, LE bouchon. Julio Cortázar a l’art de n’avoir l’air de ne parler que de choses réelles, normales, de la vie courante mais, en mélangeant subtilement les niveaux de temps, d’espace, de compréhension, il tire subrepticement son lecteur vers un semi-fantastique tendance surréaliste... C’est évidemment le cas ici. Il fait sauter à pieds joints son lecteur sur le fait que les jours vont s’enfiler les uns derrière les autres. Toujours dans le bouchon. Que la neige va succéder à l’été torride. Toujours dans le bouchon. Et tout ceci lui permet de décrire comme une création de micro-société qui s’auto-organise et tout est vraisemblable. Sauf que le temps est étiré de manière délirante autorisant ainsi une quantité considérable de situations différentes, qu’on aurait bien du mal à trouver dans un bouchon. Même un gros !
   
   Cette analyse d’auto-organisation d’une microsociété aux membres rassemblés par le plus pur des hasards s’avère par ailleurs extrêmement pertinente, cohérente et crédible. Il faut juste accepter une faille sinon spatio au moins temporelle !
   
   Ça se dévore vitesse V. C’est très court et ça m’est bien allé car je me suis surpris à mal tolérer les enchainements de nouvelles de Julio Cortázar.

critique par Tistou




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Les gagnants - Julio Cortázar

Un échantillon d'humanité en vase clos
Note :

   Titre original : Los premios (Les Gagnants), 1959 Sib
   
   
   Julio Cortázar semble s'être livré ici à une expérience psycho-sociologique des plus intéressantes en réunissant puis en confinant dans l'enclave hors du temps et des lieux, qu'est un bateau de croisière, un échantillon d'humanité (argentine s'entend) que seul le hasard a ainsi réuni.
   
   Le hasard? Pas si sûr, car c'est une bien étrange loterie qui a attribué ce non moins étrange voyage à nos "gagnants". On ne sait pas trop qui l'a organisée, ni pourquoi, mais elle a des allures bien officielles puisque c'est la police qui réunit les lauréats et les convoie presque subrepticement jusqu'au navire. Officielles mais bizarres car ils ne sont pas regroupés sur le port mais dans un café, et c'est encadrés par une police tatillonne et mutique qu'ils sont ensuite emmenés à un navire qu'ils ont à peine le temps de voir, et embarqués sans plus d'explications. Embarqués pour où? On ne sait pas, pas plus qu'on ne sait pour combien de temps car ce qu'ils viennent de gagner, c'est 3 à 4 mois (on n'est pas plus précis) de congés obtenus (on ne sait comment) auprès de leurs employeurs respectifs pour ceux qui en ont, pour une croisière vers une destination mystère... Et s'ils ont tous accepté, c'est parce qu'une telle aubaine ne se refuse pas, parce qu'ils ne feront jamais un tel voyage autrement, ou parce qu'ils désirent rompre la monotonie et le manque de sens de leur vie habituelle, rompre un engagement en train de se former et dépassant leurs désirs... etc. Pourquoi accepte-on ce genre de "cadeau"? Et vous? Accepteriez-vous, et pourquoi?
   
   Une fois à bord, ils constatent que la vingtaine de gagnants qui se retrouve là, représente toutes les couches de la société. Echantillonnage de rôles sociaux donc (il y a même un poète), mais aussi psychologiques, tous les sexes à des stades plus ou moins libérés et à différents moments de leur vie de couple ou solitaire, deux adolescents et un enfant. Comme ils sont peu nombreux, on conçoit bien que le choix des partenaires est très limité, pour ne pas dire unique, mais cela ne les trouble en rien et ne les empêche pas de se lancer dans la nouvelle histoire avec la sincérité dont ils sont capables...
   
   Sur le bateau, les choses continuent à être bizarres: ils ne voient qu'un seul membre d'équipage: un barman-maître d'hôtel embauché depuis peu, et incapable de leur fournir le moindre renseignement sur leur croisière. Le capitaine n'apparait pas, il n'y a pas d'information puis, quand ils insistent, elle est maigrissime, confuse et sujette à caution. Ils finissent par découvrir 2 marins, chargés apparemment du côté technique (mais on n'en saura pas grand chose), rébarbatifs et ne parlant pas leur langue. De plus, le bateau est coupé en deux. Ils sont relégués à l'avant tandis que tout l'arrière leur est complètement inaccessible. Ils ne savent pas pourquoi. Bien vite, deux camps se forment: ceux qui décident de profiter de l'aubaine de cette croisière telle qu'elle leur est donnée, sans se poser plus de questions, et ceux qui ne songent qu'à aller voir ce qui se passe dans l'autre moitié du navire et à comprendre pourquoi cette croisière se déroule ainsi. Le premier parti regroupe les gens les plus modestes (pour qui ces vacances sont trop inespérées pour qu'ils ne tentent pas de se les préserver à n'importe quel prix) ou les plus conventionnels (vieux prof), le second regroupe les plus aisés et jeunes, qui, avouons-le sans rabattre leur mérite, ont moins à perdre (ils ont déjà fait des voyages et en feront encore).
   
   La tension monte, les péripéties sociales, sentimentales, sexuelles, aventurières et exploratoires se développent et la fin, qui sera loin de donner toutes les réponses, apportera une remarquable démonstration de technique dictatoriale, dont les Argentins connaissent bien les façons de faire et peuvent parler savamment.
   
   C'est passionnant, superbement écrit et les portraits détaillés de chaque personnage sont extrêmement justes et captivants. La curiosité du lecteur ne s'éteint jamais et il observe tout cela en se demandant sans cesse ce qu'il aurait fait, lui, si... et c'est bien ainsi que la littérature nous fait vivre plusieurs vies et enrichit notre expérience humaine. Les réflexions poussées sur la vie, le célibat, le mariage, la procréation, l'engagement, les sexualités, le passage à l'âge adulte, l'autorité etc. sont permanents et approfondis. Un roman qu'il faut lire.
   
   
   Extrait :
   
   "Oui, les gens comme nous se représentent toujours le bonheur de cette façon. Le mariage sans esclavage, par exemple, ou l'amour libre sans compromettre sa dignité, ou un métier qui vous permette de lire Chestov, ou des enfants qui ne vous changent pas en domestiques. C'est une façon de poser le problème qui est mesquine et fausse dès le départ." (269)
   
   
   "C'est un cauchemar, pensa Lopez. Il ne finit aucune de ses phrases, il parle comme un chiffon qu'on effiloche." (302)

critique par Sibylline




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Cronopes et Fameux - Julio Cortázar

Beaucoup de (très) courts textes classés en quatre chapitres
Note :

   Titre original : Historias de cronopios y de famas, 1962
   
   Bizarre ouvrage pour lequel dire que je me suis pris de passion serait passablement exagéré !
   
   Premier chapitre : "Manuel d’instructions". Instructions de ce tonneau :
   "Préambule aux instructions pour remonter une montre 
   Penses-y bien : lorsqu’on t’offre une montre, on t’offre un petit enfer fleuri, une chaîne de roses, une geôle d’air. On ne t’offre pas seulement la montre, joyeux anniversaire, nous espérons qu’elle te fera de l’usage, c’est une bonne marque suisse à ancre de rubis, on ne t’offre pas seulement ce minuscule pivert que tu attacheras à ton poignet et promèneras avec toi. On t’offre – on l’ignore, le plus terrible, c’est qu’on l’ignore -, on t’offre un nouveau morceau fragile et précaire de toi-même, une chose qui est toi mais qui n’est pas ton corps, qu’il te faut attacher à ton corps par son bracelet comme un petit bras désespéré agrippé à ton poignet..."

   Il y a aussi "Instructions pour tuer des fourmis à Rome", "Instructions-exemples sur la façon d’avoir peur"... Des instructions très courtes, une à deux pages, aux franges du surréalisme. Bon...
   
   Second chapitre : "Occupations bizarres"
   Toujours de très courts textes. Surréalisto-déjantés. "Simulacres", "Les pose-tigres", "De la conduite à adopter dans les veillées funèbres",... Bon...
   
   Troisième chapitre : "Matière plastique"
   (je ne sais même pas quoi en dire qui diffère de ce qui précède !)
   
   Quatrième et dernier chapitre : "Cronopes et Fameux"
   Même configuration de très courts textes, mais centrés cette fois-ci sur ce que sont respectivement Cronopes et Fameux et Espérances.
   Comment définir tout ceci? Autant prendre un extrait du texte "Voyages" :
   "Quand les Fameux vont en voyage, voici ce qu’ils ont coutume de faire s’ils passent la nuit dans une ville : l’un d’eux va à l’hôtel et vérifie soupçonneusement les prix, la qualité des draps et la couleur des tapis. Un autre se transporte jusqu’au commissariat et dresse acte des meubles et immeubles des trois Fameux ainsi que du contenu de leurs valises...
   Quand les Cronopes partent en voyage, ils trouvent les hôtels bondés, les trains déjà partis, il pleut à cris, et les taxis ne veulent pas les prendre ou réclament des sommes exorbitantes. Les Cronopes ne se découragent pas pour si peu car ils croient fermement que ces choses-là arrivent à tout le monde...
   Les Espérances, sédentaires, se laissent voyager par les choses et les gens, elles sont comme les statues qu’il faut aller voir puisqu’elles ne se dérangent pas."

   
   Bon, je me suis ennuyé...

critique par Tistou




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Marelle - Julio Cortázar

L'échiquier des soixante pièces
Note :

   Titre original : Rayuela, 1963
   
   Ce roman est précédé d'un court "Mode d'emploi" de l'auteur, indiquant comment il peut être lu. Selon lui, il y a deux façons de faire :
   Soit vous commencez au chapitre 73 et vous continuez la lecture dans l'ordre indiqué par le n° à la fin de chaque chapitre.
   Soit vous commencez classiquement à la première page et poursuivez tout aussi classiquement jusqu'à la fin de chapitre 56, "Après quoi, le lecteur peut laisser tomber sans remords ce qui suit"
   Evidemment, il n'en est rien, et bien triste lecteur que celui qui pourra fermer le livre page 363 et le considérer comme fini.
   Pour ma part, j'ai marié les deux méthodes : lu de 1 à 56 puis relu en partant de 57, c'est à dire toute l'histoire en intercalant des chapitres nouveaux trouvés dans la 2ème partie.
   
   Pour en finir avec le modus operandi, je dois dire que j'avais l'impression que cela ne pouvait pas marcher très bien, que cela resterait artificiel, pas vivant et pas convaincant. J'ai été étonnée de constater que cela fonctionnait parfaitement au contraire et que cela donnait un livre labyrinthique (mais lui préfère dédale à labyrinthe) et vivant, qu'on n'arrivait plus à cerner, à circonscrire. Normalement, un roman, c'est un début et une fin, avec une façon plus ou moins linéaire de joindre l'un à l'autre. Celui-ci, on le commence comme on entrerait donc, dans un labyrinthe, il nous prend et ne nous recrache pas. A un moment on ne sait plus si l'on loin ou près de la "fin?", sortie? mais on est vraiment et surtout, DEDANS. Grosse réussite.
   
   Si on lit linéairement de 1 à 56, on a une histoire d'amour raté et un drame étrange. Etrange car il est vécu comme si les protagonistes ne réalisaient pas bien ce qu'ils vivaient et faisaient. L'on sait que c'est effectivement souvent le cas dans la réalité. Le héros, Horacio Oliveira, intellectuel argentin dans la quarantaine (mais se comportant en adolescent), est arrivé à Paris, ville de tous les fantasmes dans les années 50, pour y vivre ce que les artistes étrangers qui débarquaient à Paris dans ces années-là, en attendaient. Et c'est effectivement exactement ce qu'il fait. Il a rejoint un groupe d'amis, artistes et intellectuels comme lui (le club du Serpent), où l'on discute ferme et fort de ce que doivent être l'art et la littérature. Il a une compagne, La Sibylle, qui l'adore et dont il est beaucoup plus épris qu'il ne le voudrait car sa conception de la liberté lui interdit le grand amour. (on retrouvera un personnage de ce type dans "Les gagnants"). La Sibylle, pour mener cette vie de bohème, a laissé à une nourrice un bébé qu'elle a eu précédemment et qu'elle récupérera bientôt car il est malade. Mais vie de patachon et bébé malade ne sont pas deux choses qui peuvent bien se terminer...
   A la fin du chapitre 56, on ne sait pas trop ce qui arrive à Horacio, retourné en Argentine, et on ne peut que supputer selon nos propres tendances mentales.
   
   Par contre, si vous lisez la totalité de l'ouvrage, cette fin se précisera. De même, vous découvrirez qui est Morelli et cela vous permettra entre autres, de mieux comprendre les intentions de Cortázar à travers les discussions sur ce que doit être l'art du roman. On ne peut cependant que regretter ce que le grotesque machisme a fait faire à Cortázar, à savoir baptiser "lecteur-femelle" le lecteur insuffisant dont il entendait se débarrasser. C'est aussi odieux que sa vision des femmes et cela handicape surement aujourd'hui la réception de ses idées.
   
   
   A sa sortie, ce roman a donné lieu à un gros malentendu, comme souvent les grands succès littéraires. Il est devenu le chouchou de nombreux jeunes couples qui ce sont plus ou moins identifiés aux héros. L'auteur en a été étonné, et bien sûr un peu contrarié, mais il a apprécié par ailleurs les avantages du succès et de la notoriété. Mais je précise tout de même que le double littéraire de Cortázar est ici plutôt Morelli que Oliveira (bien que, évidemment, il l'ait aussi un peu habité). Or, si on s’arrête à la fin du § 56, on n'a que très peu entendu parler de Morelli (Au fait, Morelli/Marelle, un hasard selon vous?)
   "Ce que Morelli essaie de faire c'est de troubler les habitudes mentales du lecteur"
   C'est réussi.
   
   Vous l'avez bien compris, ce roman peut nourrir des centaines de pages de commentaires et ce n'est pas le but ici où ne voulons que placer des amorces, mais lisez-le! Absolument. C'est un chef d’œuvre, il n'y en a pas tant.

critique par Sibylline




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Le tour du jour en quatre-vingts mondes - Julio Cortázar

Almanach Julio
Note :

   Titre original : La vuelta al día en ochenta mundos, 1967
   
   Sûr que tout le monde ne va pas s'enflammer! Mais c'est un livre-culte pour beaucoup de lecteurs !
   
   Ce recueil, qui fait un clin d'œil à Jules Verne par son titre et la reproduction de plusieurs planches, collationne des souvenirs de vacances de l'auteur, des nouvelles qui auraient pu figurer dans un recueil comme “Gîtes”, des évocations de musiciens (Louis Armstrong, Thelonious Monk, Charlie Parker), d'artistes plasticiens (Alechinsky, Marcel Duchamp, Julio Silva, Salvador Dali, Wölfli) et d'écrivains (Raymond Roussel, José Lezama Lima, l'auteur de “Paradiso”), sans compter Jack l'éventreur que Cortázar se complait à imaginer disparaissant à Buenos Aires. Ainsi donc “Le Tour du jour en quatre-vingts mondes” est moins une anthologie, encore moins un roman déstructuré et recomposé comme “Marelle”, marqué par l'Oulipo et le contexte idéologique anti-roman du groupe Tel Quel, que ce qu'on appelle un almanach avec dessins et lames de tarot. Le lecteur y rencontre des textes de diverses longueurs, certains très courts, — comme l'exhortation d'une page (271) à un jeune écrivain "Te laisse pas faire… Te laisse pas acheter mon gars, et pas davantage vendre" — d'autres plus longs comme les douze pages de “Siestes” illustrées il est vrai de tableaux de Delvaux en accord avec l'onirisme du récit et la nudité que tante Teresa veut suggérer à sa jeune nièce Wanda. Le surréalisme n'est jamais très loin, avec une mouche qui vole pattes en l'air (“Les témoins”) ou l'extermination des crocodiles en Auvergne. Le “Voyage à un pays de cronopes” ironise sur l'expédition inaugurale de l'auteur à Cuba via Prague où l'"aérogirl" sert aux passagers un solide repas avec "une banane de dimension impressionnante". Rappelons que l'humanité Cortázarienne se divise en cronopes, fameux et espérances. “Nouvelles des Funes” nous apprend que le personnage de Luis Funes (pas Louis de Funès!) est bien vivant dans “Gîtes” (in Après dîner) quoique suicidé dans “Bestiaire”, ou l'inverse, car "ces éditeurs français c'est la mort, ils ont mélangé toutes vos nouvelles et finalement le fil s'est rompu..." Les soixante-deux textes qui composent cette sorte d'almanach illustré et très personnel de Julio Cortázar proviennent essentiellement de deux publications en espagnol de l'éditeur Siglo XXI, “La Vuelta al día en ochenta mundos” (Mexico, 1967) et “Último round” (Madrid, 1969), sans oublier quelques textes directement écrits en français.
   
   L'écrivain amateur que Cortázar se flattait d'être n'était pas du genre à se rendre à son bureau pour écrire de 8heures à midi comme Victor Hugo et d'autres ; son bureau ce fut longtemps celui d'un traducteur pour l'Unesco, allant d'une métropole à une autre, d'où des “Nuits dans les ministères d'Europe” où le fantastique finissait quand même par le trouver ; ce fut aussi plus banalement une maison de vacances du côté d'Apt où le chat Theodor W. Adorno apparaissant et disparaissant à l'improviste lui offrait l'inspiration. "Mes contes me sont tombés de temps à autre sur la tête comme des noix de coco d'un palmier et ils se sont amoncelés dans trois ou quatre corbeilles…" prétend l'auteur qui ne veut surtout pas paraître très organisé. "Lorsque j'écris un conte je cherche instinctivement à ce qu'il me soit, en quelque sorte, étranger" écrit Cortázar en affinant sa théorie “Du conte bref et de ses alentours” (pages 172-183). Le fantastique surgit du quotidien comme durant cet après-midi de vacances où personne ne sait d'où vient la jeune fille qui s'occupe si bien des enfants ravis et trouble le narrateur (“Silvia”) mais c'est aussi l'absurde kafkaïen qui prend corps au milieu d'une gare perdue quand le voyageur, même avec le renfort malicieux de sa femme, ne sait plus pour quelle ville perdue il doit prendre son billet (“Le voyage”). Pire est le sort du héros anonyme de “La caresse la plus profonde” qui jour après jour s'enfonce dans le sol, à la maison, dans le patio, et au coin de la rue où sa fiancée lui a donné rendez-vous : ses yeux étaient descendu au niveau du trottoir, et puis pffuit... "Au prix d'une douleur insupportable il put encore une fois lever la tête pour chercher le visage de sa fiancée mais il ne vit que les semelles... Et elle, là haut, elle continuait sans doute à l'attendre". Vous, n'attendez pas qu'il soit trop tard, lisez Cortázar!

critique par Mapero




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Gîtes - Julio Cortázar

Maisons et jardins
Note :

   Ce recueil de dix-sept nouvelles n'a certainement pas été très remarqué à sa sortie en France car c'était en... mai 1968 et les amateurs de fantastique, même surgi de la vie quotidienne, en eurent alors d'autres exemples. “Gîtes” consiste en une compilation de textes parus à l'origine dans d'autres ouvrages de Cortázar chez l'éditeur Sudamericana : “Lettres de maman” figurent dans “Las Armas Secretas” (1959) —mais pas dans mon édition Folio des “Armes secrètes”—, “La fanfare”, “Bestiaire”, “Lettre à une amie”, “Les ménades”, “Maison occupée”, “Autobus” et “Céphalée” proviennent de “Bestiario” (1951), enfin “Dîner d'amis”, “Récit sur un fond d'eau”, “Le fleuve”, “La promenade”, “Les poisons”, “Une fleur jaune”, “L'idole des Cyclades”, “La porte condamnée” et “N'accusez personne” sont tirées de “Final del Juego” (1964).
   
   • En début de recueil, “Lettres à une amie en voyage” est probablement la nouvelle la plus surréaliste : pour la durée de son absence, l'amie en question a cédé son appartement à un homme qui est affecté d'une originalité, de temps à autre un petit lapin blanc lui sort par la bouche, bien vivant. Comme le miracle est à répétition, des désagréments s'ensuivent. Il y a de quoi devenir fou...
   
   “Maison occupée”. Initialement publié en revue en 1946. Irène et son frère habitent la grande maison d'une famille dont ils sont les ultimes descendants ; ils en sont progressivement chassés par des intrus dont on ne sait rien, sans rien emporter qu'une clef qu'ils jettent dans une bouche d'égout.
   
   “La promenade” est énigmatique du début à la fin. Un jeune garçon doit promener une bête (?) jusqu'à la place de Mayo. "Heureusement que ce n'était pas une heure où il y a beaucoup de monde dans le tramway" note le garçon qui, à un bref moment, projette d'abandonner “la chose”.
   
   “Récit sur un fond d'eau” se passe dans le Delta où vit Lucio. Il raconte à son ami Mauricio qu'il a vu un noyé, comme dans un rêve prémonitoire.
   
   “Les ménades” évoque un concert classique qui s'achève dans une bousculade incroyable par la faute d'une femme à la robe rouge, très excitée, enthousiasmée par le chef d'orchestre et les musiciens. Récit à la première personne par un spectateur qui, lui aussi, va se trouver pris dans l'engrenage de l'excitation générale.
   
   “Une fleur jaune” commence la deuxième partie. Un homme a cru découvrir un autre lui-même dans la personne d'un jeune garçon. Celui-ci meurt bientôt de maladie.
   
   “Dîner d'amis”. Une conversation mal interprétée lors d'une soirée provoque la rupture entre deux amis.
   
   “Céphalée” est l'étrangeté même : c'est, à la première personne du pluriel, le témoignage des éleveurs de "mancuspies", de sales bêtes puantes qui leur donnent des maux de têtes qu'ils soignent par l'homéopathie.
   
   “Le fleuve” : "Tu es partie en disant […] que tu allais te jeter dans la Seine" et l'homme rêve encore d'elle.
   
   “L'idole des Cyclades”. Un archéologue et son ami ont illégalement sorti de Grèce une statuaire qui provoque chez Somora l'intention de tuer son ami Morand.
   
   “La fanfare”. Entre les actualités et la projection d'un film, Lucio voit se glisser sur scène une fanfare féminine. Plus tard il découvre "que ce concert n'avait jamais eu lieu".
   
   “N'accusez personne”. L'essai d'un pull-over tourne au cauchemar ; c'est comme une pieuvre qui se saisit d'un homme et le pousse au suicide.
   
   “Les poisons” commence la troisième partie. "Le samedi à midi, Oncle Charles apporta la machine à tuer les fourmis". Le jeune narrateur et sa copine Lila s'amusent à enfumer les fourmilières au risque d'empoisonner les cultures du voisinage, y compris les fleurs qu'ils aimaient...
   
   “Autobus”. Clara prend le bus et aussitôt tous les passagers la regardent de travers : elle est la seule à ne pas avoir de bouquet de fleurs à la main. Ils vont tous fleurir les tombes au cimetière de Chacarita. Plus loin monte un jeune homme dans le même cas qu'elle. Le chauffeur du bus a un comportement bizarre, presque animal. (Certains pourraient y voir une métaphore du dictateur Peron auxquels les Cortázar échapperont ; mais n'est-ce pas là véritablement forcer le texte?)
   
   “La porte condamnée”. Un client entend pleurer un bébé dans la chambre voisine, pourtant on l'a assuré que la cliente qui l'occupe est seule.
   
   “Lettres de maman”. A peine mariés, Laure et Louis, en froid avec leur famille, ont quitté l'Argentine et le quartier de Flores pour Paris alors que Nico, le frère de Louis allait mourir de phtisie. Pourtant des lettres viennent annoncer sa venue en France...
   
   “Bestiaire” clôt remarquablement ce recueil. Isabelle, huit ans, passe des vacances à la campagne dans la famille du petit Nino Funes : deux frères et leur sœur, la mère de Nino, vivent avec un tigre. Un regrettable accident est fort probable et Isabelle y est pour quelque chose !
   
   • Le titre du recueil s'entend comme le lieu où l'on demeure : hommes ou animaux. Mais cette situation ne vaut pas pour tous les textes. Les animaux ne sont présents à coup sûr que dans cinq nouvelles et cela donne alors au fantastique du récit une force accrue — sans compter le cliché ou l'existence allégorique de l'animal : la femme devenue une vraie tigresse, le pull-over devenu pieuvre. La réalité et l'illusion se mélangent parfois, sources d'importants troubles psychologiques pour les personnages. Dans une majorité de nouvelles, c'est simplement la vie quotidienne qui donne naissance à ce climat de fantastique ou au moins d'étrangeté, sous l'effet d'un dérèglement progressif. Aussi rencontre-t-on fréquemment dans ces nouvelles un contexte familial qui donne une place de choix aux enfants. Dans “Les poisons” il manque un père au narrateur, et c'est son oncle venu en week-end qui décide d'utiliser la machine contre les fourmis. Dans “Bestiaire” — où il est également question de fourmis élevées par les deux enfants — il n'est pas fait mention d'un père pour Isabella comme pour son copain Nico. On sait que lorsque l'auteur n'était encore qu'un petit garçon habitant Barcelone, son géniteur disparut sous prétexte d'aller acheter des allumettes... Enfin, comment ne pas remarquer que la majorité des textes tournent à la tragédie avec meurtre, noyades, suicides, ou dévoration, dans une bonne moitié des cas et pourtant cela ne rend pas leur lecture triste. Avant d'émigrer d'Argentine, Cortázar rompit avec l'Université et se reconvertit comme traducteur : il subit alors des troubles névrotiques et des symptômes morbides qui ont peut-être leur écho dans certains de ces contes. Seule la nouvelle intitulée “Autobus” se termine par une fin ouvertement heureuse : une fois sortis du bus fou, le jeune homme offre des fleurs à Clara. “Gîtes” a rejoint aujourd'hui la collection “L'Imaginaire”.

critique par Mapero




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Octaèdre - Julio Cortázar

Huit nouvelles, évidemment
Note :

   Titre original : Octaedro
   
   Ces courtes histoires sont très agréables à lire. Quelques mots, un dialogue bien choisi, et Cortázar crée une une ambiance particulière... Les situations de départ sont minimalistes mais traitent de questions profondes telles la maladie, la mort, le désir... Prenons la dernière nouvelle, "cou de petit chat noir", où la loupe est posée sur deux paires de mains gantées qui se frôlent et se découvrent lors d'un aller en métro. Voici le désir d'un homme et d'une femme qui s'expriment presque malgré eux, désir irrépressible bien que mal accepté par les deux protagonistes, l'une se définit alors comme nymphomane, estime qu 'elle a un problème, l'autre est en réflexion sur ses actes... C'est très simplement écrit, et comme toute chose maîtrisée, on a l'impression que ce n'est rien à écrire mais au fond on sent que seul le talent d'écrivain permet à une telle histoire d'être agréable et éclairante...
   Mise à part une des nouvelles à laquelle je n'ai pas accroché, et une autre à laquelle je n'ai rien compris, les autres vous happent de leurs forces.
   
   "Liliana pleurant" est narré par le mourant, qui observe le manège qui tourne autour de son imminente fin, sourire en coin, incrédulité en fond, absurdité de la situation... C'est sensible : "Inutile de murmurer des choses trop connues, Liliana pleurant c'était le terme, le bord à partir duquel allait commencer une autre façon de vivre. Si la calmer, la rendre à sa tranquillité eût été aussi simple que de l'écrire avec ces mots qui s'alignaient sur le cahier comme des secondes gelées, petits dessins du temps pour aider l'écoulement interminable de l'après-midi, si seulement c’eut été aussi simple..." P21-22
   
   "Les pas dans les traces" est une réflexion sur la vérité, entre littérature et vie réelle, entre légende et vécu cru...
   
   "Manuscrit trouvé dans une poche" m'a fait penser à l'homme-dé de Luke Rhinehart, alors que dans ce dernier le destin de l'homme se jouait aux dés, six possibilités à chaque tirage, dans cette nouvelle nous accompagnons un homme qui joue à croire que son destin amoureux dépendra de la descente d'une femme à la station préalablement choisie... Du hasard et du destin donc...
   
   Avec "Eté", on frôle le fantastique, vision inquiétante d'un cheval pénétrant dans une maison isolée habitée par un couple en pleine crise...
   "Et toi qui me lis tu croiras que j'invente ; ça ne fait rien, il y a longtemps qu'on met sur le compte de mon imagination ce que j'ai vécu et vice versa." P 108

   Des riens du tout composent un tout qui est tout sauf rien (excusez la phrase retorse...). En apparence anodines, ces situations interpellent, avec l'impression que cet auteur se livre. Une belle découverte et une envie de le lire encore.

critique par OB1




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Le bestiaire d'Aloys Zötl (1803-1887) - Julio Cortázar

Petite confession sur commande
Note :

    1976
   
   Les 170 aquarelles, datées et signées, œuvres du teinturier autrichien Aloys Zötl forment un bestiaire légèrement décalé qui fut dispersé lors de ventes à Drouot en 1955 et 1956. Quelques années plus tard, armé des reproductions photographiques, l'éditeur Franco Maria Ricci obtint de Julio Cortázar la promesse d'un texte sur ce bestiaire.
   
   Le résultat n'est pas un commentaire conduit pas à pas, mais une longue lettre à l'éditeur Ricci, émaillée d'une série de souvenirs personnels reliés au thème animalier. En premier lieu vient un cauchemar d'enfant à Barcelone, c'était un coq. Suit un chien appelé Tigre qui le réveille en sursaut durant la nuit lors d'un séjour chez ses amis Thiercelin, où déjà une chauve-souris l'avait effrayé, pendue au plafond de la chambre. Puis viennent de multiples anecdotes de l'écrivain, inventeur d'un pingouin couleur turquoise, en plein Quartier latin. Il se souvient aussi d'un autre personnage de ses romans, "que la vue des papillons mettait dans une telle fureur qu'il les lui fallait éliminer sur le champ..."
   
   Des souvenirs d'Argentine le hantent, avec des fourmis et des sauterelles envahissantes. L'auteur se souvient d'une invasion de sauterelles dans la chaleur étouffante d'un mois de janvier des années 1930 ; poussées par des hommes à cheval vers les fossés pour y être brûlées elles dégagèrent alors pour se venger une odeur pestilentielle. "Et moi je pensais forcément à Attila parce que tout se passait bien avant Hitler et Hiroshima". Autre association d'idées surprenante, voici les corbeaux de Daphné du Maurier et de Hitchcock : ils illustraient "ce qui nous arriverait si les oiseaux se convertissaient au fascisme".
   
   Cortázar n'oublie pas les créatures du cinéma fantastique. "Ses créatures nous font presque toujours penser à celles de Lovecraft" commence-t-il sans nous surprendre. Mais l'étonnement du lecteur ne tardera pas : ces créatures "sous prétexte d'être des divinités primordiales ou chthoniennes distillent l'ennui le plus pénétrant". En effet, selon Cortázar, "la seule chose que Lovecraft ait réussi c'est une couleur, celle qui tomba du ciel et entra de plein droit dans l'anthologie définitive du conte fantastique : le reste est un fatras sans nom malgré le snobisme de certains lecteurs pour qui la peur semble l'apanage des décors gothiques".
   
   "Ricci, cette lettre se fait longue" ! Avant de conclure, il lui faut aborder la question du lycanthrope (“lobizon” en Argentine) et du vampire dans le cinéma hollywoodien et la littérature. Coup de chapeau à Prosper Mérimée l'auteur de “Lokis” "où le croisement tératologique se fait au niveau d'une femme et d'un ours". Depuis l'enfance, Cortázar aimait apparemment se faire peur avec Dracula : "les vampires m'introduisirent dans un monde d'horreur dont je ne me délivrerai jamais tout à fait. L'imagination se paie cher, c'est connu, et le plaisir de la souffrance mentale est une des hormones les plus puissantes de la littérature que nous sommes en train d'explorer." Allusion enfin à la saga sanglante d'Erszebet Bathory qui hante les pages de son roman “62. Maquette à monter”.
   
   Cortázar n'est guère loquace au sujet des aquarelles d'Aloys Zötl ; il estime que l'artiste du dimanche a été "capable de donner une puissance fabuleuse à l'alliance de l'imaginaire et du tangible." De l'imagination, donc, mais sans excès. "Je ne trouve pas du tout scandaleux cette tendance à enrichir une faune qui est la vivante preuve de la frivolité du créateur." Mais il rend réellement hommage à un autre bestiaire : "Je pense à l'admirable bestiaire latin du XII° siècle à Cambridge" écrit-il. Cortázar évoque aussi, incidemment, les bestiaires des bandes dessinées, les créatures de Schulz et son délicieux Snoopy. On ne saura pas vraiment ce qu'il préfère. Mais cet essai sur commande a au moins un mérite, celui d'esquisser le portrait intellectuel de son fantastique auteur.

critique par Mapero




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Nous l’aimons tant, Glenda - Julio Cortázar

10 nouvelles réparties en 3 chapitres
Note :

   Titre original : Queremos tanto a Glenda, 1980
   
   10 nouvelles réparties en 3 chapitres : I, II et III et j’avoue n’avoir toujours pas compris le pourquoi de cette répartition? Pas grave.
   
   Bien évidemment, Julio Cortázar va encore une fois faire passer cul par-dessus la tête des situations de la vie courante qui vont devenir, ce faisant, des situations angoissantes, paranormales, délirantes, surréalistes, limite fantastiques.
   
   J’ai du mal avec le procédé, ou plutôt avec l’auteur peut-être. Un signe qui ne trompe pas ; je n’avance pas dans les lectures des recueils de Julio Cortázar. Et c’est désespérant parce que je vois bien qu’il y a de la matière, du fond, du souffle, parce que l’écriture est belle – et certainement les œuvres bien traduites – mais non, rien à faire, je patine dessus. Problème.
   
   "Nous l’aimons tant, Glenda", la nouvelle éponyme, est typique. Un groupe de cinéphiles, au fil des années, se reconnaissent mutuellement comme des adorateurs d’une actrice de films, Glenda. Enfin plutôt adorateurs des diverses images de Glenda correspondant aux diverses œuvres dans lesquelles intervient Glenda. Ils prennent l’habitude de se retrouver en comités choisis et restreints pour gloser, faire l’exégèse de chaque film nouvellement sorti où intervient Glenda. Elle devient plus une icône qu’une femme réelle. Elle ne s’appartient plus. Mais ne le sait pas. Sauf que...
   
   "Coupures de presse" fait référence à la période sale que connût le pays de Julio Cortázar, l’Argentine, où disparitions et exactions n’étaient pas que des mots qui rimaient ensemble! Une Argentine exilée à Paris, écrivaine, rencontre un sculpteur Argentin, exilé lui aussi qui lui demande d’écrire un texte pour accompagner l’exposition d’œuvres qu’il va réaliser. Travaillée par la question qui remue de traumatisants souvenirs en elle-même, elle va finir par rêver d’une situation violente, extrêmement violente même, dans laquelle elle intervient en quelque sorte en légitime défense. Elle sera encore plus troublée lorsqu’elle découvrira dans la Presse que cet évènement vécu par procuration en rêve, à Paris, vient de se dérouler, dans la vie réelle, à Marseille...
   
   "Texte sur un carnet" est passablement délirant lui aussi. Il se pourrait d’ailleurs qu’il raconte la montée de bouffées délirantes chez un quidam? Il se pourrait, parce qu’avec Julio Cortázar... En substance, lors de comptage des usagers dans un métro – entrées et sorties – des différences apparaissent de temps à autre ; 4 passagers de moins sont sortis un jour par rapport aux entrés, 1 de plus un autre jour. Notre héros ne va pouvoir s’enlever cette donnée de la tête et va mener l’enquête en quelque sorte. Dans le métro, par l’observation et dans sa tête. Dans sa tête surtout par la réflexion, l’introspection. Et il pourrait bien y avoir laissé sa raison...
   
   Il y en a 10 ainsi. Très intelligentes les nouvelles. Très cérébrales. Mais j’ai trop vite l’indigestion. Dommage.

critique par Tistou




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Crépuscule d'automne - Julio Cortázar

Cortázar, poète libre
Note :

   Titre original : Salvo el crepúsculo, 1984
   
   
   L’écrivain Julio Cortázar ne se résume pas à "Marelle", roman total qui condense tous les autres et fait de l’infini un absolu. C’est aussi un formidable nouvelliste et par-dessus tout un poète. Mais attention, pas un représentant du réalisme magique, en dépit de ses origines latino-américaines. Son surréalisme puise davantage dans un onirisme noir, ses contes fantastiques ont un goût d’irrationnel indéfinissable et sa langue tendra toujours vers la simplicité, la "soustraction", luttant contre les ornements décoratifs et superflus.
   
   "Crépuscule d’automne", 1984, traduit pour la première fois en français depuis sa parution en espagnol (1984), est un recueil de textes hétéroclites, écrits à plusieurs périodes de sa vie et rassemblés par ses soins. Une mosaïque dont l’unité paradoxale réside dans son intense liberté. On sait que Cortázar était passé en maître en l’art d’orchestrer des lectures aléatoires et de laisser aux critiques littéraires les plus chevronnés le bon plaisir de mettre de l’ordre dans son œuvre pour la classer. Celle-ci ne s’y prête pas facilement. A l’opposé de tous les schémas usés, de tous les conformismes, elle n’aura eu de cesse de provoquer le hasard et les lignes de fuite. Guidée par ce principe rappelé dans ce recueil : " Ne pas accepter un autre ordre que celui des affinités, une autre chronologie que celle du cœur, un autre horaire que celui des rencontres à contretemps, les véritables." La règle est respectée à la lettre au fil des pages de ce livre qu’on s’approprie sans peine et dont la beauté poétique "arrive jusqu’à nous comme une flèche d’abeilles".
   
   On y voit défiler les rues et jardins de Buenos Aires, des tableaux nocturnes et des fulgurants éclairs, des souvenirs de jeunesse, on y ressent la colère, le désir, le désespoir de l’amour, la nostalgie du pays quitté (1). Les thèmes sont aussi variés que les formats et les styles. Cortázar était d’ailleurs obstinément convaincu que "poésie et prose se renforcent réciproquement" et que des lectures alternées de l’une à l’autre "ne les agressent ni les abrogent".
   
   
   Extraits:
   
   Parlez, vous avez trois minutes
   Au retour de la promenade
   où j’ai cueilli une fleurette pour t’avoir un moment
   entre mes doigts,
   et j’ai bu une bouteille de Beaujolais pour descendre dans le puits
   où dansait un ours lunaire,
   je suspends ma peau dans l’ombre dorée de la lampe
   et je sais que je serai seul dans la ville
   la plus peuplée du monde.
   Tu excuseras ce bilan hystérique entre cavale de rat et plainte
   de morphine,
   en tenant compte qu’il fait froid, il pleut sur ma tasse de café,
   et sur le croissant l’humidité lisse ses petites pattes d’éponge.
   En sachant de plus
   que je pense à toi obstinément comme une machine aveugle,
   comme le chiffre interminable qui répète le gong de la fièvre
   ou le loup qui tient dans sa main la colombe et la caresse
   d’heure en heure
   jusqu’à mélanger les doigts et les plumes en une seule mie de
   tendresse
   Je crois que tu pressentiras ce qui arrive,
   comme je te pressens à distance dans ta ville,
   au retour de la promenade où tu as peut-être cueilli
   la même fleurette, un peu par botanique,
   un peu parce qu’ici,
   parce qu’il est nécessaire
   que l’on ne soit pas si seuls, que l’on s’offre
   un pétale, même un brin d’herbe, un fil.
     

   L’interrogateur
   Je ne questionne pas sur les gloires ni les neiges,
   je veux savoir où se retrouvent les hirondelles mortes,
   où vont les boîtes d’allumettes usées.
   Aussi grand que soit le monde
   il y a les ongles à couper, les effiloches,
   les enveloppes fatiguées, les cils qui tombent.
   Où vont les brumes, le dépôt du café,
   Les almanachs d’un autre temps?
   Je questionne sur le vide qui nous amine ;
   je présume que dans ces cimetières
   la peur pousse peu à peu
   et que c’est là que couve le Rokh.

   
    
   (1) Cortázar était familier de l’exil. Son père étant consul d’Argentine en Belgique, il naquit à Bruxelles et ne découvrit Buenos Aires qu’à l’âge de quatre ans. Peu de temps après, son père disparut alors qu’il était sorti acheter un paquet de cigarettes. Exil paternel (?) qui le laissera grandir seul avec sa mère et sa sœur. En 1951, sous la dictature péroniste, il prendra la fuite à son tour et se réfugiera en France.

critique par Claire




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Façons de perdre - Julio Cortázar

Pêle-mêle
Note :

   Titre original : Alguien que anda por ahi (1977)
   
   Recueil de 11 nouvelles regroupées sous ce titre générique de "Façons de perdre" qui n'est pas le titre de l'une d'entre elles. Pour certaines, on voit bien ce qui est perdu (et comment), pour d'autres, il faut chercher un peu et on le discerne, pour d'autre enfin, j'avoue ne pas avoir pu trouver... Honte à moi! Mais c'est ainsi, autant avouer mes limites.
   
   Certaines nouvelles, plutôt orientées vie privée, enfin, je veux dire amour, nous dissèquent des relations qui se défont, ou ne se font pas, ou tournent court... On y perd l'amour, ou l'espoir, ou sa raison de vivre, ou l'occasion unique... C'est finement observé et "introspecté", malheureusement, cela ne m'intéresse guère. Il me semble que le temps a particulièrement marqué ces relations homme-femme, ces ballets amoureux. Je me trompe peut-être si je prends mon cas pour une généralité, mais en moi, cela n'éveille aucun écho. Je pense qu'on ne vit plus ces choses-là de cette façon. Ça ne me parle pas du tout.
   
   D'autres nouvelles rejoignent cette veine "espionnage" ou résistance clandestine, qui est également marquée par son époque. On pense plus à l'espion qui venait du froid (du chaud, ici) ou même à Graham Greene. Dans les années 70, cela intéressait beaucoup... maintenant, moins. On y perd carrément la vie.
   
   D'autres, évoquant la perte de l'enfance, insistent plus spécialement sur les relations mère-fils.
   
   La première nouvelle "Eclairages", est la plus "scotchante". Elle joue sur la curiosité du lecteur qui est capturé dès le début et veut savoir comment cela va finir.
   
   "Le cercle rouge" est dédié à Borges et joue sur le mystère... que malheureusement, je qualifierais moi, de pacotille. Toutes mes excuses aux disciples qui viennent de sauter au plafond.
   
   "Vous vous êtes allongée à tes côtés" est un pur exercice de virtuosité. Très difficile (le titre en témoigne) et très réussi. Le lecteur doit bien comprendre que le narrateur omniscient va tout raconter en détail en s'adressant à deux personnes: la mère qu'il vouvoie et le fils qu'il tutoie. C'est de la haute voltige. On admire la dextérité. Sans parler de l'histoire elle-même qui est digne d’intérêt.
   
   Vous rencontrerez pêle-mêle Alain Delon, des fantômes, des gondoliers (dans l'histoire qui m'a le moins plu), des espions, des boxeurs, des voix radiophoniques, des peintres et des touristes qui cohabitent avec la dictature, des frontières rêve-réalité pas évidentes, et tout un peuple de personnages auxquels Cortázar sait parfaitement donner vie. Mais ce qui m'a le plus intéressée, plutôt qui les histoires à côté desquelles, je vous le disais, je suis assez souvent passée, ce sont les jeux d'écritures, les gammes, la virtuosité, la recherche expresse de la difficulté pour la terrasser, tout ce qui fait de Julio Cortázar un grand écrivain.
   
   
   PS : n'oubliez pas votre masque à gaz, ça clope à tout va.
   
   
   Extrait:
   
   "(...) lui, ne sait pas pleurer, il ne sait faire que des cauchemars dont il se libère en écrivant des textes qui cherchent à être comme les cauchemars, là où personne ne porte son vrai nom mais peut-être sa vérité, où il n'y a pas de médaille, face et revers, où il n'y a pas d'escalier sacré à monter; mais, bien sûr, ce ne sont que des textes.

   
   
   Titres des nouvelles
   

   Eclairages
   Vents alizés
   La deuxième fois
   Vous vous êtes allongée à tes côtés
   Au nom de Boby
   Apocalypse de Solentiname
   La barque ou nouvelle visite à Venise
   Réunion avec un cercle rouge
   Les faces de la médaille
   Quelqu'un qui passe par là
   Le soir de Napoles
    ↓

critique par Sibylline




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Sobre et ambigu
Note :

   Il y a bien des façons d’être en échec et bien des choses à perdre dans ce recueil : ses illusions par exemple, l’amour de l’autre, mais aussi bien souvent la vie.
   
   Voici donc 11 nouvelles éditées en 1977, sous le titre "Alguien que anda por ahi" éditées par Gallimard en français " Façons de perdre".
   
   Le titre espagnol est celui de l’avant-dernière nouvelle du recueil ; Jiménez un exilé de la révolution cubaine, y retourne clandestinement pour perpétrer un acte terroriste. En attendant de s’y livrer il écoute avec nostalgie une pianiste dans un motel en compagnie d’un étranger…
   Cette nouvelle appartient à une thématique politique, et fantastique en même temps.
   
   Une autre nouvelle politique, célèbre, "la Deuxième fois" met en scène des citoyens de Buenos Aires convoqués dans un bureau administratif sans savoir pourquoi ; ils remplissent des quantités de formulaires et doivent revenir trois jours plus tard… court, sec, et d’une ironie terrible (car le point de vue des employés du bureau recoupe celui des convoqués notamment une jeune femme intriguée et vaguement effrayée) le récit se réfère aux victimes des "disparitions forcées" de la dictature militaire en Argentine.
   
   "L’Apocalypse de Solentiname "reprend le thème de "les fils de la vierge" : un photographe développe ses clichés et y voit autre chose que ce qu’il a cru avoir fixé dans l’objectif : dans ce cas, des exactions commises par la Junte militaire. "Le soir de Napoles" raconte un match de boxe vu par un spectateur, en fait un terroriste qui doit pendant le spectacle, remettre des documents compromettants à un autre membre de son groupe. A travers son ressenti du match et les commentaires sibyllins de l’autre, on entrevoit une sinistre réalité…
   
   La seconde thématique du recueil est consacrée aux échecs de la vie de couple : "Nouvelle visite à Venise" : A Rome, Valentina a sympathisé avec une autre touriste, et s’est trouvé un amour de vacances : mais ces deux individus épris d’elle, la femme et l’homme, la poursuivent à Venise, et ne veulent plus la lâcher. "Eclairage" met en scène un homme et une femme qui s’éprennent l’un de l’autre sans s’être vus, et s’étant rencontrés dans la vraie vie, ne peuvent renoncer à l’image virtuelle qu’ils avaient l’un de l’autre. "Vents Alizés" parle d’un couple fatigué de la routine qu’implique leur vie à deux. Ils tentent de se rencontrer à nouveau comme s’ils ne se connaissaient pas…
   
   Deux autre nouvelles sont intéressantes : "Vous êtes allongée à ses côtés" met en scène une femme encore jeune et son fils de quinze ans qui entretiennent des relations ambigües quasi-incestueuses : l’auteur utilise le procédé de mélanger les points de vue de l’adolescent et de la mère à tel point que ceux-ci changent plusieurs fois dans la même phrase comme ci les deux protagonistes étaient entortillés dans un fil. "Au nom de Boby" c’est un petit garçon qui a deux mamans : la sienne et sa tante qui vit avec eux. Le petit garçon souffre de cauchemars; sa tante s’en inquiète, tout en profitant de la situation…
   
   Deux autres nouvelles ne m’ont laissé aucun souvenir.
   
   L’ensemble est globalement bon. Ce qui est remarquable dans ces nouvelles, c’est la sobriété elliptique des récits et l’ambiguïté des chutes qui peuvent être comprises de façons diverses. Ce recueil est à lire pour découvrir Cortázar nouvelliste, au même titre que "Tous les feux le feu "et "Fin d’un jeu".

critique par Jehanne




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Rien pour Pehuajo, suivi de: Adieu Robinson - Julio Cortázar

Question de régime
Note :

   “Rien pour Pehuajó” qui date de 1950 est une pièce en un acte très caractéristique du théâtre de l'absurde alors fort prisé comme symbole de l'avant-garde. Cette pièce pour treize hommes, cinq femmes et un poulet — vous avez bien lu — se passe dans un restaurant qui sert aussi de bureau de poste. Fidèle et ponctuel, le juge vient déjeuner tous les jours, sauf quand l'un de “ses” condamnés est exécuté. Il apporte à table sa balance — détournant le symbole de la justice — pour peser... ses carottes puisqu'il est végétarien. Or, voilà que son déjeuner est interrompu par l'annonce inopinée d'une exécution, celle de Carlos Fleta ; le juge a donc transgressé la règle qui veut qu'il reste chez lui ce jour-là par respect pour l'exécuté. D'autres événements viennent détraquer la mécanique au fur et à mesure que le Maître d'hôtel paraît jouer aux échecs. Un client veut expédier à Pehuajó des valises, des livres et un singe embaumé, mais "parce qu'un nouveau règlement est entré en vigueur, ce matin à dix heures précises" on ne peut plus rien envoyer à cette ville. Le poulet ayant fait connaître son choix pour sa préparation est servi à M. Lopez et quand arrive Mme Lopez, elle aussi végétarienne, son mari l'appelle Pamela, puis Lili, alors que le juge, imperturbable, l'appelle Myriam. Elle lui commande une énorme glace à la vanille et au chocolat dans le but de lui faire rompre son régime. Le juge est donc une position intenable et le Maître d'hôtel n'est pas celui qu'on croit... La pièce a été créée en 2000 par Jean Boillot à Poitiers et reprise en 2011 à Nîmes au Télémac.
   
    Pièce radiophonique, “Adieu Robinson” date de 1977 et fonctionne comme une suite du roman de Daniel Defoe. Robinson et son domestique Vendredi arrivent de Londres en avion à l'île Juan Fernandez où ils se sont connus jadis. Mais l'île a changé ; elle n'est plus sauvage ni déserte. Décolonisée elle compte maintenant plus de deux millions d'habitants et un gratte-ciel de bureaux a poussé là où Robinson avait bâti sa cabane... Peut-être par ressentiment envers l'ancienne métropole, les autorités ne tiennent pas à ce que Robinson ait des contacts avec la population locale, Vendredi en revanche est tout de suite devenu le bon copain du chauffeur Banane... À la fin du séjour, Vendredi parle désormais familièrement à Robinson et le qualifie d' "européen vétuste". L'auteur avait alors contracté une passion de combattant pour l'Amérique latine, comme le prouve aussi “Le Livre de Manuel”, et corrigé le texte de “Rien pour Pehuajó” de manière à faire dire à un personnage qu'il avait la sale tête de Pinochet!

critique par Mapero




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La porte condamnée et autres nouvelles fantastiques - Julio Cortázar

Tiré à part
Note :

   Extrait du recueil "Fin de jeu", ce petit livre réunit 4 nouvelles. Assez pour nous plonger dans l'univers fantastique de Cortázar. Fabuleux écrivain, poète et nouvelliste argentin, mort à Paris en 1984. En tout cas assez pour donner envie, si on ne le connaît pas, de poursuivre la découverte.
   La porte condamnée, la nouvelle éponyme, met en scène un narrateur dans un vieil hôtel de Montevideo. Chaque nuit, il entend pleurer un bébé dans la chambre à côté la sienne et dont la porte a été condamnée. Pourtant il n'y a pas d'enfant, ni dans la chambre, ni dans l'hôtel et pourtant chaque nuit les pleurs le réveillent.
   
   Avec ses nouvelles, l'auteur distille une littérature de grande qualité qui happe le lecteur. Avec minutie et précision, il nous promène dans une réalité acceptée qui va être franchie d'autant plus facilement qu'il n'utilise aucun effet "spécial". La déformation de l'espace, du temps est très présente et donne ainsi une force à l'univers fantastique de l'auteur.
   
   Dans "La nuit face au ciel", le narrateur se retrouve dans lit d'hôpital à la suite d'un accident de la route. le récit vacille et le lecteur avec, entre la réalité anonyme d'une chambre d'hôpital et les terribles cauchemars du narrateur où il se retrouve victime des guerre Aztèques. La réalité est fracturée quand le lecteur saisit la nouvelle dimension du cauchemar.
   
   "Les ménades" invite le lecteur à une fin de concert surréaliste, et le narrateur assiste malgré lui à un déchaînement de passion qui dépasse largement le cadre musical. Un pas est franchi et un nouveau monde s'ouvre.
   
   La narration devient fascinante par la force de l'ambiance où l'inattendu devient fantastique.
   
   Un édifiant jeu de miroirs où le lecteur quand il l'a accepté, participe au fabuleux.

critique par Marie de La page déchirée




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