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Auteur des mois de Février & Mars 2014
Antoine Volodine

   Qui a peur de Virg... Volodine ? Ses thèmes où règnent mort et douleur et son écriture lyrique, annoncés sur les quatrièmes de couverture effraient le lecteur vagabond dans les librairies et bibliothèques et lui font souvent renoncer à emporter le livre. Juste ce petit mot pour lui dire qu'il a tort. Que Volodine et ses divers avatars ne sont ni difficiles, ni déplaisants à lire, qu'il ne le plongera pas dans une profonde dépression, mais dans un monde lyrique et grandiose où même le désespoir vous porte. Pour lui dire aussi que Volodine est l'un des rares écrivains français contemporains importants et qu'il me semble qu'on est en train d'être extrêmement injuste envers lui en en le présentant jamais ou presque dans les médias papier, audio ou vidéo. Restait l'internet, ce vecteur de liberté, et les lecteurs vrais que nous sommes...

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2014
   
   Antoine Volodine est le principal pseudonyme d'un écrivain français qui serait né en 1949 ou 1950 à Chalon-sur-Saône ou à Lyon, ce sont les seuls renseignements que vous trouverez sur lui.
   
   Ce qui me fait penser que ce "peu que nous savons" peut aussi bien être faux puisqu'autrement, en cet ère d'internet que nous vivons, il y aurait bien longtemps qu'un ancien copain de classe aurait livré secret, souvenirs et photos de classe.
   
    Nous pourrions donc aussi bien partir du principe que notre auteur du mois ne s'appelle ni Antoine, ni Volodine, qu'il n'est né ni en 1949, ni en 1950 et en tout cas pas dans la région de Lyon. De même qu'il ne s'appelle ni Lutz Bassmann, ni Manuela Draeger, ni Elli Kronauer.
   

   Qu'en pensez-vous ?
   
   Antoine Volodine, puisqu’il faut bien lui donner un nom, aurait une grand-mère russe... En tout cas, il a appris le russe et est devenu traducteur en même temps que romancier. Peut-être même l'a-t-il enseigné et a-t-il été professeur de russe pendant une quinzaine d'années ? Pourquoi pas.
   
   Peu convenus pour la catégorie « littérature générale », ses romans ont d'abord été publiés sous l'étiquette Science-Fiction, dans la collection « Présence du futur » des éditions Denoël avant de connaître des éditeurs plus généralistes, Éditions de Minuit, Gallimard, Éditions du Seuil, Verdier et des collections pour enfants : Ecole des Loisirs. Pour en finir avec cette question du genre, Volodine créa en 1990 le Post-exotisme, et s'y installa, explicitant ses projets et intentions littéraires., et y accueillant ses avatars. Comme Renaud, il était « une bande de jeunes à lui tout seul ».
   
   Ceci étant, son œuvre lui a valu plusieurs prix dont le Grand Prix de la science-fiction française 1987 et le Prix du Livre Inter 2000.

Bibliographie ici présente

  Écrivains
  Biographie comparée de Jorian Murgrave
  Un navire de nulle part - Rituel du mépris - Des enfers fabuleux
  Lisbonne dernière marge
  Alto Solo
  Le nom des singes
  Le port intérieur
  Nuit blanche en Balkhyrie
  Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze
  Des anges mineurs
  Bardo or not bardo
  Nos animaux préférés
  Songes de Mevlido
  Macau
  Terminus radieux
 

Écrivains - Antoine Volodine

Littérature et résistance
Note :

   Nous avons ici un des recueils de nouvelles les plus organisés et les plus cohérents que j'aie lu. Antoine Volodine a regroupé 7 récits sur un thème commun indiqué par le titre: il s'agit de portraits d'écrivains. Même si certains d'entre eux n'écrivent pas (faute de papier par exemple) ou n'ont pas publié, tous ont recours à la fiction, au récit de fiction pour vivre... ou mourir d'ailleurs.
   
   Ces sept récits sont organisés de façon tout à fait réfléchie. Le premier et le dernier m'ont semblé se faire écho quoique très différents en ce qu'il m'ont fait dresser les cheveux sur la tête (Volodine a le pouvoir d'agir puissamment sur son lecteur, ce n'est pas le moindre de ses talents) pour des descriptions d'ordre médical, ce que n'ont pas fait les autres récits du recueil. Organisées telles les deux pentes d'un toit les récits montent vers le quatrième, au centre, qui est un récit drôle, franchement drôle, à rire de bon cœur.
   
   Le personnage central du premier récit, Mathias Olbane, a passé sa vie à rédiger des dictionnaires de noms imaginaires, noms communs de végétaux par exemple, noms propres de personnes, "victimes de malheurs" et autres, de "peuples pourchassés" ou de lieux; dictionnaires qu'il a négligés, perdus et éparpillés au fil de son existence. Aujourd'hui il est atteint d'une maladie rare et mortelle (à étymologie intéressante), l'oncoglyphose auto-immune et constate douloureusement qu'il est moins facile de presser la détente d'une arme quand le canon est dirigé vers soi-même que vers autrui.
   
   La seconde nouvelle est une sorte de cauchemar. Dans une cellule d'isolement total, une "femme magnifique" rebelle isolée, acculée par ses ennemis, crée un lieu inconnu et étrange, une sorte de steppe incertaine et entreprend de parler à ceux qu'elle ne voit pas mais qui doivent l'entourer et son courage prend appui et se renforce de cette fiction qu'elle produit et dresse autour d'elle comme un paravent pour ne pas céder, pour résister encore.
   
   A ce second récit, répondra l'avant dernier qui est également celui d'une femme qui lutte mais cette fois dans une obscurité totale -celle de la mort- et qui renforce son courage par la fiction qu'elle produit. Ces deux femmes, comme sœurs, sont des écrivains qui n'écrivent pas. Ce qu'elles ont produit ne se lit pas.
   
   Le 3ème récit est celui d'un ancien terroriste torturé par deux fous dangereux qui ont réussi à s'emparer de l'asile d'aliénés où il est maintenant interné après de nombreuses années de prison. Pour supporter ce qui lui arrive, il se réfugie dans le souvenir de sa petite enfance quand, au début du primaire il fut pris d'une furie littéraire compulsive et se mit à couvrir des pages et des pages d'une fiction romanesque qui rappelle un peu "L'Homme Hilare" de Salinger.
   
   Sur l'autre versant du toit, la cinquième nouvelle nous raconte la vie d'un écrivain lui aussi maniaque dont les personnages ont de plus en plus presque tous le même nom, ce qui bien sûr ne facilite pas la lecture et ne lui vaut qu'un maigre succès jusqu'à un dernier recueil de nouvelles qui plait davantage suite à son passage à la télévision... pour parler de sa maladie de peau. Le nom de ses personnages s'apparentant toujours à Wolf et wolf signifiant loup, on aurait peut-être dû se méfier du fait qu'un loup, ce n'était pas apprivoisé comme un chien...
   
   Tout au long de ces sept récits, on se dit que Volodine a dû utiliser les œuvres de son premier personnage qui créait des dictionnaires de mots imaginaires car ils sont légions les noms propres, les titres de romans fictifs, les lieux imaginaires utilisés dans ces pages, ce qui fait qu'on ne s'éloigne jamais vraiment du 1er récit. Ajoutez à cela que les noms de certains personnages sont évoqués dans d'autres récit et vous saisirez que c'est un monde cohérent que cet ouvrage nous donne à concevoir.
   
   On a assez dit que les personnages de Volodine sont tous des rebelles, voire la plus souvent des terroristes, des victimes de condamnations, emprisonnés, internés ou chassés par le pouvoir -on ne sait pas lequel. On ne sait pas trop où cela se passe ni quand, souvent dans des pays imaginaires, souvent dans un futur indistinct. Je n'ai pas à le répéter. Ainsi il va de soi qu'il n'allait pas seulement étudier ici le sens du mot «écrivain» il allait forcément en faire une observation de l'écriture comme rébellion.
   
   Je voudrais vraiment que d'autres lecteurs intéressés par les expériences nouvelles lisent des romans de Volodine, Lutz Bassmann, Manuela Draeger et Elli Kronauer et viennent nous en parler ici quelle que soit leur impression. Considérez cela comme un appel. Nous avons besoin d'autres avis.
   
   
    Rentrée littéraire 2010
    ↓

critique par Sibylline




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Toute une collection !
Note :

   “Roman” dit la couverture. C'est plus vendeur ainsi, car il s'agit de sept nouvelles réunies autour d'un thème : l'écrivain. Il importe de savoir que l'écriture qui se rencontre ici, d'un texte à l'autre, est placée sous le signe de l'échec, de la mort, de la folie. Et que cette écriture s'inscrit dans ce que l'auteur a créé et baptisé post-exotisme.
   
   C'est d'abord l'échec qui guette les écrivains. Assassin, Mathias Olbarne le non-héros du premier texte (Mathas Olborne) a certes été publié mais n'y a pas eu plus de quarante ventes pour son premier livre, et moins encore pour le second. Un auteur qui rend hommage à tous ceux qui l'ont aidé au cours de sa longue œuvre littéraire (Remerciements) étend même sa reconnaissance à ceux —suit une longue liste de noms— "dont les critiques malveillantes, les petites recensions mesquines et les impardonnables silences ont considérablement pesé dans l'insuccès de mes livres et dans ma relégation au sein de la corporation des auteurs difficiles, à laquelle je n'appartiens pas et envers laquelle je n'éprouve aucune sympathie". Un autre auteur (La stratégie du silence dans l'œuvre de Bogdan Tarassiev) ne rencontre pas davantage le succès escompté : il en veut aux critiques. "Ces cinq livres signés Jean Balbaïan ne plurent pas au public. Quant aux critiques, ils s'exprimèrent peu sur Balbaïan, mais quand ils le firent, ce fut pour en dire pis que pendre." Souligner ainsi l'insuccès suggère que l'auteur a difficilement percé dans le monde littéraire défendu par le rempart des critiques, mais je pense plutôt qu'il s'agit d'une coquetterie de sa part, sinon d'une provocation. D'ailleurs cette supposée faiblesse est métamorphosée en force par Tarassiev : après "vingt-trois ans de retraite muette", "on peut considérer qu'il a élaboré une poétique à usage personnel — selon laquelle l'exécrable réception de ses livres devient une condition nécessaire de qualité et d'existence". Comme si le meilleur c'était la célébration du pire.
   
   Après l'échec c'est la folie que connaissent naturellement ces écrivains. L'assassin Mathias Olborne survit dans l'asile psychiatrique où sa sœur l'a expédié. Linda Woo (Discours aux nomades et aux morts) croupit dans une cellule d'un quartier de haute sécurité et sombre dans la folie. Ailleurs, un écrivain est torturé par les fous sanguinaires qui ont pris le pouvoir dans l'asile (Comancer) et avant d'être tué par eux, il se remémore ses débuts d'écrivain, à l'école primaire, quand il notait ses contes sur des protège-cahiers. La folie conduit assez logiquement à la mort. Si l'auteur de Remerciements se contente de collectionner des titres aux mots tristement évocateurs — “Enfer”, “Naufrage”, “Pandémie”, “Pandémonium”...— une autre nouvelle fait entendre la voix d'un cadavre ambulant (La théorie de l'image selon Mara trois-cent-treize) et Mathias Olborne compte jusqu'à 444 avant de se suicider ou de ranger son revolver. L'écrivain Tarassiev tire sur un ministre puis se suicide. À la septième nouvelle, le livre s'achève sur la pendaison de Kiriline, le dernier non-héros.
   
   Echec, folie et mort sont les ingrédients essentiels que Volodine place au centre de la création romanesque qu'il nomme “post-exotisme”, cet étrange mouvement auquel l'auteur donne vie par ses avatars : Antoine Volodine, Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer, voire Maria Soudaïeva. Un non-héros, porteur de la voix de Volodine l'affirme : "Le contexte est toujours celui du chaos politique et de la nuit ; les personnages parlent peu ; plutôt que de progresser dans un univers connu du lecteur, ils plongent dans des enfers troubles, ils accomplissent des rituels obscurs ; le monde dans lequel se déroule l'action a pour base une société close sur elle-même, totalitaire, qui fonctionne sur la barbarie intellectuelle, la propagande et le mensonge. Détectives, victimes et assassins se perdent là-dedans, et, si l'on excepte les rares adeptes du post-exotisme, les lecteurs rechignent à s'égarer avec eux jusqu'à la dernière page". Le siècle dernier a été marqué par les dystopies barbares que furent le nazisme et le communisme sous la forme du stalinisme et de variantes non moins exécrables : soit "dix décennies de douleur à grande échelle". En effet "Les écrivains du post-exotisme [dit encore Linda Woo] ont en mémoire, sans exception, les guerres et les exterminations ethniques et sociales qui ont été menées d'un bout à l'autre du XXe siècle…" Dans ce monde anti-humaniste, où l'homme est un loup pour l'homme, tous les personnages créés par Tarassiev sont nommés Wolff ou des variantes, Wolf, Wulff, etc.
   
   Parmi les hétéronymes de l'auteur, on ne s'étonnera pas que celui de Volodine, à la sonorité si russe, soit le principal puisque le monde de la fiction tend ici à se rapprocher des heures sombres de l'URSS : au point que la nouvelle ultime (Demain aura été un beau dimanche) voit le personnage principal, Kiriline, bâtir une œuvre constituée, à la manière d'un Mémorial, de la récitation des victimes du NKVD. Dans le récit de sa grand-mère, récit qu'il se remémore en boucle, sa naissance est marquée par la tragédie personnelle —la mort de sa mère suite à l'accouchement— et la tragédie collective — les salves du NKVD fusillant leurs proies. Kiriline a finalement découvert qu'au moment de sa naissance ce n'étaient pas les cloches qui sonnaient, comme le prétendait sa grand-mère, mais les fusils du despote tirant sur ses ennemis imaginaires exécutés près de Moscou le 27 juin 1938. Cinquante ans plus tard, le 27 juin 1988, en pleine perestroïka, Kiriline se suicide pour son anniversaire : fin de l'homme rouge?
   
   Dans ce livre où Volodine invente tant d'autres lui-même on aura toutefois remarqué un coup de chapeau à un confrère bien réel, H.P. Lovecraft. Je n'en ai pas trouvé d'autres. Alors je cite le passage extrait de la nouvelle (Remerciements) :
   "Merci à mon ami Fredo Chang, qui a découvert pour moi l'adresse permanente de l'Arabe dément Abdul al-Hazred, auteur du Necronomicon, et m'a fermement incité à aller sur place vérifier que le livre existait vraiment et que son rédacteur célèbre n'était ni décédé en 743 à Damas, ni dément, ni une légende. Par lâcheté, je ne me suis pas pressé de me rendre à Bruxelles au 9, rue de la Montagne-au-Chaudron, où le poète habitait, selon Fredo Chang, un assez vaste appartement. J'ai en revanche pris des notes sur cette résidence luxueuse qui n'avait rien de lovecraftien, et je l'ai décrite dans mon roman Nouvelle vie."

critique par Mapero




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Biographie comparée de Jorian Murgrave - Antoine Volodine

Qui est Jorian Murgrave?
Note :

   "L'arrestation de Jorian Murgrave a été accueillie par les peuples du monde avec un sentiment de soulagement auquel votre journal a fait largement écho. C'est pourquoi rein n'explique l'ignorance dans laquelle vous maintenez votre public depuis cette date. Vos colonnes restent à peu près vides sur tout ce qui concerne l'incarcération du Murgrave et le résultat des interrogatoires auxquels il aura sans doute été soumis."
   
   Sur Terre, un nom occupe tous les esprits : Jorian Murgrave. Originaire de Szeczka, une planète détruite par la guerre, cet extra-terrestre a de quoi effrayer : dix-huit pattes, un unique œil et des pinces capables de décapiter à tout va, il ne semble pas très amical. D'autant plus qu'on le prétend coupable de crimes rituels atroces sur ses biographes, des hommes fascinés par le non-terrestre et qui se sont mis en tête de regrouper tous les documents que le xénomorphe a semés dans son périple. Malgré l'engagement de brigades spéciales pour le traquer puis son emprisonnement dans la forteresse de Kostychev où on le soumet aux plus atroces supplices, rien ne parvient à anéantir Murgrave. Seule l'intervention des biologues pour s'introduire dans ses rêves effrite ce sentiment d'invincibilité. Mais en fait, qui est Jorian Murgrave?
   
    "Biographie comparée de Jorian Murgrave" est un roman qui épouse totalement le concept d'étrangeté. Un véritable OLNI. Le lecteur attentif et persévérant pourra tirer de ces quelques 224 pages la substantifique moelle de l'intrigue. Les autres auront tôt fait de chercher la quatrième de couverture de Présence du futur. Il faut l'avouer, comme premier roman, Antoine Volodine accouche d'une œuvre dure à aborder et surtout labyrinthique. Contrairement à ce que laisse supposer le titre, il ne s'agit pas d'un livre à la trame linéaire. Il se compose d'abord de minces chapitres rassemblant des lettres, des avertissements, des préfaces et un tas de petits documents venant entourer les gros morceaux que sont les chapitres gravitant autour de Murgrave lui-même. Dans ceux-ci, l'extraterrestre n'apparait jamais directement, il change de nom et souvent de forme. Ces histoires laissées en arrière par celui que l'on prétend être un monstre se révèlent obscures, parfois même opaques. La volonté d'Antoine Volodine s'appréhende du point de vue du conteur. Tous ces récits ressemblent à des contes, des fables mettant en scène Jorian Murgrave sans jamais le nommer et retraçant de façon toute symbolique sa vie et ses pensées. On apprend de son enfance sur Szeczka dans une école qui tient plus de la prison et de l'abattoir que de l'établissement scolaire, ou encore de ses idées politiques dans un récit surréaliste et oppressant. Seul le chapitre sur Kostychev fait exception en se livrant à un autre exercice, celui de l'intrication du rêve et de la réalité. Non content de le torturer continuellement, les hommes pourchassent Murgrave dans ses rêves pour le faire plier. Ainsi, on se retrouve mêlé à ce jeu atroce qui se livre dans la tête de l'extra-terrestre et qui brouille ses souvenirs et ses pensées. Comme vous vous en doutez, le résultat est pour le moins surprenant. Volodine n'a pas encore la maîtrise qu'il affiche aujourd'hui et se prend parfois à son propre piège de l'obscurantisme. Pourtant, la plupart du temps, il réussit son pari et impressionne. On recoupe de ce fait nombre d'éléments qui permettent de se faire une idée plus précise sur le supplicié. On ébauche dès lors, comme les brigades terriennes et les biographes cherchant à percer les secrets du Murgrave, un profil et une histoire.
   
   Outre la forme de l'ouvrage, c'est le ton adopté par Volodine qui surprend. Dès son premier roman, le français met en place la majorité de ses obsessions que l'on retrouvera dans ses œuvres ultérieures. La première de celles-ci porte sur la souffrance. Comme beaucoup de personnages qu'Antoine Volodine inventera, Jorian Murgrave subit la torture des humains qui prennent un plaisir malsain à le détruire physiquement. L'insupportable séquence dans Kostychev rappelle les pires atrocités commises par l'homme. Cet ersatz de prison politique fusionne l'horreur moderne de la torture méthodique avec celle moyenâgeuse du cadre de la forteresse. Le résultat glace le sang. Mais cette souffrance se retrouve aussi avec l'enfance fantasmée de l'extra-terrestre sur sa planète en guerre, dont le récit ressemble à un conte pour enfant passé dans un jet d'acide et de sang. Rien n'est drôle chez Volodine.
   
   Autre obsession, celle de positionner son intrigue dans un monde du style URSS ou post-soviétique saupoudré d'un soupçon d'Asie. Le principal journal s'intitule Vsemirnaïa Pravda, les noms des protagonistes et des lieux ont une consonance toute asiatique, Kostychev renvoie au goulag... Bref, pas d'Amérique ou d'Europe là-dedans. Comme il se plaira à le faire par la suite, l'écrivain installe son récit dans un univers post-apocalyptique profondément noir et désespérant. Les humains vus par Jorian Murgrave apparaissent loqueteux et plus proches de l'insecte ou du déchet. Les villes aperçues reflètent la guerre continuelle avec ses relents de misère et de radioactivité. L'humanité est piégée dans sa propre agonie par sa propre faute. L'ironie du roman tient dans cette constatation que Murgave fuit sa planète détruite par la guerre pour tomber sur un monde tout aussi ravagé appelé Terre. De ce fait, il est pourchassé et torturé simplement pour être un extra-terrestre et les hommes focalisent leurs peurs sur lui. On ne sait jamais clairement si l'extra-terrestre est bon ou mauvais mais ce qui est sûr, c'est que les Terriens sont des monstres.
   
   Dernière idée importante de Biographie comparée de Jorian Murgrave, la politique et la révolution. Antoine Volodine foudroie ces concepts notamment au cours d'un récit surréaliste d'une prise d'hôtel de ville vide par une unique personne. Non seulement la révolution ne mène nulle part mais en plus elle n'a aucun sens. La lutte ne mène qu'à un endroit, la mort ou une condition pire encore. Dès lors, plus d'espoir.
   
   Jorian Murgave n'a plus à espérer. Cependant, aussi monstrueux d'apparence qu'il soit, Antoine Volodine le rend plus humain que les hommes croisés dans le récit. L'auteur semble tirer de la souffrance de la créature une sorte d'espoir indéfinissable, celle d'un être qui s'échappe de son corps par le rêve. On retrouvera cette notion dans de multiples romans de l'écrivain, on pense notamment au héros "Des Anges Mineurs" et ses narrats. Le rêve, ultime échappatoire, sera aussi le lieu de mise à mort de l'extra-terrestre. Puisque l'homme détruit tout, sa planète, sa civilisation, son humanité, pourquoi ne pas en finir en détruisant aussi le rêve, la dernière liberté? On se doute dès lors que cette noirceur extrême, cette vision au vitriol de l'homme et la déroutante forme du récit ne pouvaient qu'effrayer nombre d'éditeurs de l'époque. Pourtant, et malgré ses défauts de jeunesse, son manque de clarté et sa densité simplement trop importante, "Biographie comparée de Jorian Murgrave" marque le lecteur. Et il ne sera que le premier roman d'un auteur devenu aujourd'hui incontournable.
   
   "Il décrivait les mythes des anciens Terriens, les histoires merveilleuses des hommes qui apprenaient à dépasser les limites de leur petitesse, à faire reculer les atteintes de la peur et du désespoir. Je me rappelle son front inspiré, son sourire à la bienveillance étudiée, l'élégance de ses gestes. Et aussi quelques-uns des récits qu'il évoquait. Aujourd'hui les légendes revivent à leur manière : aujourd'hui les hommes sont habillés de lambeaux graisseux; ils terrassent de très, très petits dragons avec des morceaux de planches."

   
   Inclassable récit au propos aussi noir que la suie, "Biographie comparée de Jorian Murgrave" surpasse ses défauts par une originalité de forme et de ton sidérante. En 1985, Antoine Volodine publiait son premier roman et aujourd'hui encore celui-ci reste une œuvre à explorer, à arpenter, à sonder. Même si l'on n'en ressort pas indemne...

critique par Nicolas W.




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Un navire de nulle part - Rituel du mépris - Des enfers fabuleux - Antoine Volodine

Volume regroupant les 4 premiers romans d'A. Volodine
Note :

   En 1985, un auteur mystérieux fait son apparition dans la collection Présence du futur de Denoël. Connu sous le pseudonyme d'Antoine Volodine, cet écrivain français a essuyé de nombreux refus avant d'atterrir dans le milieu de la science-fiction. Il faut dire que pour l'époque, Volodine a de quoi surprendre. Avec "Biographie comparée de Jorian Murgrav"e, il présente un livre inclassable et qui flirte avec l'expérimental. Résigné à le classer en SF, l'auteur publiera par la suite trois autres romans dans la même collection dont le lauréat du Grand Prix de l'imaginaire 1987 avec "Rituel du mépris". Bien plus tard, en 2003, Antoine Volodine a imposé son style et son propre genre - le fameux post-exotisme - avec des ouvrages aussi marquants que "Des Anges Mineurs" ou "Dondog". C'est cette année-là que choisit Denoël pour ressortir l'intégrale des quatre volumes parus chez la défunte collection Présence du Futur. Sobrement intitulé Volodine, il regroupe "Un navire de nulle part", "Rituel du mépris", "Des enfers fabuleux" et "Biographie comparée de Jorian Murgrave". Commençons donc par ce dernier.
   
   L'intégrale de la collection "Des Heures Durant" pose un petit problème au lecteur néophyte d'Antoine Volodine, celui de ne pas présenter les quatrièmes de couverture originales... Anecdotique me direz-vous? Pas si sûr. D'autant qu'elles deviennent difficiles à trouver. C'est pourquoi nous les citons ci-dessous :
   
   
   Biographie comparée de Jorian Murgrave
   
   Quatrième de couverture
   
   "Originaire d'une planète détruite par la guerre, Jorian Murgrave est hanté par d'atroces souvenirs que n'adoucissent pas ses expériences terrestres : enfance concentrationnaire, amitiés ratées, révolutions défigurées, tortures et chasses. Ce n'est pas sur Terre qu'il trouvera le repos auquel il aspire : traqué, emprisonné, supplicié, il doit sans cesse échapper aux pièges qui lui sont tendus. Des iluminés recueillent les traces biographiques qu'il a laissées ici ou là pour brouiller les pistes. Les enquêteurs y cherchent de quoi abattre leur ennemi. En vain. Jorian Murgrave semble être invulnérable. Jusqu'au jour où ses tortionnaires s'introduisent dans ses rêves... On découvrira, dans cette première œuvre d'un jeune auteur, une originalité et une force peu communes."
   
   
   Un navire de nulle part
   
    Quatrième de couverture
   
   "Des sorciers mécontents (on les fusillait!) ont condamné la terre russe à mourir sous les lianes d'une selve infranchissable. Petrograd, capitale de la grande tourmente, a tout de même échappé au désastre. Mais il est évident que la mémoire de la révolution a été gangrénée par les fièvres malignes de la tropicalité. Au milieu des marécages, des sortilèges, des attentats anarchistes, les tchékistes (glorieux mais désabusés) ont fort à faire pour maintenir l'ordre. Les singes ne leur simplifient pas la tâche, ni les oppositionnels, qui prétendent avoir construit une terre promise derrière la gare de Finlande... Un roman de magie-fiction : réponse inédite à tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'avenir radieux sans jamais oser le demander."
   
   
   Rituel du mépris
   Grand Prix de l'imaginaire 1987

   
   Quatrième de couverture
   
   "Raconter des souvenirs d'enfance peut être une forme de mépris de la douleur. Surtout si, au même moment, des spécialistes vous tabassent avec dextérité (vous êtes dans les caves du contre-espionnage). Collaborer aimablement avec vos tortionnaires trahit certainement votre mépris de la race terrestre. Même si l'officier qui vous interroge a un sang plutôt sympathique (il vient de se faire mordre par quelqu'un de votre tribu). Gagner du temps est aussi une façon de mépriser votre propre existence. Au bout du compte (vous le savez bien), il y a soit la mort, soit les flammes de la guerre, soit les deux. Vous auriez sans doute une autre tournure d'esprit si votre première leçon de survie (reçue à trois ans) avait été donnée autrement qu'à coups de hache..."
   
   
   Des enfers fabuleux
   
   Quatrième de couverture
   
   "Qui raconte les histoires que l'on va lire? Qui crée et manipule les destins souvent atroces de leurs personnages? Serait-ce l'étrange voix qui s'enroue et résonne sur la côte déserte, avec pour seuls auditeurs les crabes du rivage? Serait-ce au contraire l'ultime survivant d'une communauté polaire dont, depuis des siècles, les moines voyagent vers les étoiles en s'infiltrant dans les rêves de ceux qui souffrent? Ou bien les deux conteurs ont-ils engagé un combat et confondent-ils leurs imaginations en un seul labyrinthe? Une certitude en tout cas : le voyage vers les étoiles ne s'accomplit que dans la douleur. Ainsi la formule l'oiseau, le woek : "L'espace n'est construit ni d'éther ni de vide, mais de souffrance abjecte et de désespoir."
   
   
   à retenir :
   La forme originale Le ton singulier et noir Les idées explorées L'univers Jorian Murgrave
   
   à oublier :
   La difficulté de la forme adoptée Le manque de clarté de certains passages Parfois trop opaque..
   

critique par Nicolas W.




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Lisbonne dernière marge - Antoine Volodine

Une prodigieuse complexité !
Note :

   J’ai choisi ce livre parce que, dans un résumé d’éditeur, j’ai appris que le personnage principal était une terroriste allemande de la RAF ("Rote Armee Fraktion", la "Fraction Armée Rouge", appelée plus communément la "Bande à Baader").
   Je suis moi-même d’origine allemande, et j’étais adolescente à l’époque du "Deutscher Herbst", l’"automne allemand", c’est à dire l’automne 1977 qui a constitué en quelque sorte l’apogée du terrorisme allemand, avec l’enlèvement et l’assassinat de Hanns-Martin Schleyer, "patron des patrons" allemands, le détournement d’un avion de la Lufthansa vers Mogadiscio et les "suicides" des membres fondateurs de la RAF dans la prison de Stuttgart-Stammheim.
   Je me souviens très bien de l’ambiance dans le pays alors: c’était comme si une nation entière retenait son souffle! Je me souviens des polémiques politiques, des débats passionnés autour des mesures anti-terroristes prises par le gouvernement social-démocrate de Helmut Schmidt. Je me souviens surtout de la campagne de presse hystérique menée par ce torchon de BILD, et le discrédit jeté sur Heinrich Böll, traité de "sympathisant" des terroristes…. (Relisez donc son "Honneur perdu de Katharina Blum"!)
   Moi-même, bien jeune et politiquement innocente à cette époque-là, je n’aurais jamais osé mettre en cause ni les décisions gouvernementales ni la thèse du "suicide" d’Andreas Baader et de ses compagnons! Il a fallu que j’arrive en France pour entendre des sons de cloches différents, pour gagner une certaine distance critique vis à vis de ces événements ; pour me demander aussi pourquoi ces jeunes gens avaient choisi de recourir à une telle violence, et me dire que tout était peut-être bien plus compliqué que les instances officielles allemandes voulaient bien le présenter!
   
   J’en viens à "Lisbonne dernière marge".
   Un couple d’Allemands à Lisbonne. Elle, Ingrid Vogel, ancienne terroriste de la RAF, est en fuite. Lui, Kurt Wellenkind, son "dogue", comme elle le surnomme, haut responsable de la lutte antiterroriste, est tombé amoureux d’elle. Au lieu de l’arrêter, il lui a procuré une nouvelle identité et l’a aidée à s’enfuir. A deux, ils arpentent la ville de Lisbonne en attendant le bateau qui doit emmener Ingrid au loin, quelque part en Asie, dans un endroit où elle finira sa "vie massacrée" sous une chape de plomb, sans espoir de retour.
   Elle n’a plus qu’un projet : écrire un livre, un roman qui "gifle (…) les esclaves gras de l’Europe, et les esclaves boudinés, et les cravatés, et les patrons militarisés par l’Amérique, et les serfs du patronat, et tous les pauvres types asservis par tous, et les sociaux-traitres et leurs dogues (…)".
   Lui veut l’en empêcher car il sait que ce livre mènera forcément ses poursuivants jusqu’à elle, et jusqu’à lui en même temps.
   Elle se croit plus maligne. Ce livre, elle compte bien le crypter pour rendre méconnaissables les protagonistes, l’époque, les événements…
   Et ce livre au titre évocateur ("Einige Einzelheiten über die Seele der Fälscher", en français : "Quelques détails sur l ‘âme des faussaires") représente en fait la majeure partie de "Lisbonne dernière marge".
   
   A partir de là, tout se complique car il est effectivement crypté. D’un cryptage censé leurrer les spécialistes du BKA (le FBI allemand)… vous vous doutez bien que le commun des mortels n’y comprend strictement rien! C’est hermétique! J’avoue que j’ai lu trois chapitres de ce "roman" dans le roman pour finir par sauter ces passages-là.
   Je ne dis pas que l’on ne reconnaît pas l’intention de l’auteur (et là, je parle de Volodine) qui veut prêter sa voix à cette "génération perdue". Disons que Volodine tient tout de même à ce que nous saisissions un minimum. C’est ainsi qu’il donne la parole à Kurt, qui nous fait un résumé de "L’âme des faussaires" dont je vous livre l’essentiel :
   Il s’agit d’une "sorte d’anthologie commentée de textes se rapportant à une époque imaginaire, la Renaissance. Une espèce de mise en relation de ces textes avec des personnages vivants, à un moment où la Renaissance traverse une crise aiguë d’identité.
   La société que l’on peut deviner la-derrière est fondée sur une manipulation à grande échelle des souvenirs collectifs, sur un écrasement mutilant de la mémoire. (…)
   Des collectifs d’intellectuels spécialisés (…) polémiquent entre elles ; et soit elles s’accommodent de la réalité truquée, en se réfugiant dans l’esthétisme, soit elles cherchent la vérité introuvable (…) à la frontière de la subversion.
   Une construction politique de pure façade administre la société. Elle a été remise depuis des siècles dans les mains de dindons sociaux-démocrates qui exercent une sorte de totalitarisme idéologique de la nullité (…)
   Pièce centrale de l’édifice de la Renaissance, la police est vigilante, active et impunie (…) Elle est dévouée corps et âmes aux véritables maîtres de la Renaissance : les ruches. (…) Les ruches ont falsifié la mémoire de l’homme de la Renaissance, elles disposent à leur guise de son passé, de son devenir, de ses amnésies, de ses faux-semblants, de ses crimes, de ses lacunes, de ses mensonges. (…)" (pages 126 à 128 dans l’édition des Editions de Minuit)

   
   Comme je l’ai expliqué plus haut, je suis un enfant de ce pays et de cette époque-là. Je n’ai donc pas trop de mal à reconnaître l’Allemagne renaissante, la République fédérale de l’après-guerre, la question de la mémoire des pères (qui ont voté Hitler et/ou pris part d’une quelconque manière dans le IIIè Reich), leur "lobotomie", c’est à dire leur refus de se souvenir et de répondre aux questions de leurs enfants quant à leur implication. J’ai reconnu aussi les événements des années 70, les attentats, la traque, l’omniprésence policière, les arrestations. Les nombreuses dé- et recompositions de noms, les hétéronymes (de Katalina Raspe à Inge Albrecht en passant par Gudrun Schubert, Elise Dellwo, Adelheid Mohnhaupt, Ulrike Siepmann et beaucoup d’autres) m’évoquent toujours ces visages sur les avis de recherche placardés partout, à commencer par Ulrike Meinhof, Jan-Carl Raspe, Gudrun Ensslin, Ingrid Schubert, Susanne Albrecht, Brigitte Mohnhaupt, Karl-Heinz Dellwo… Il n’y a qu’à regarder une liste des noms des terroristes allemands, ils s’y trouvent tous.
   Je ne suis pas étonnée du tout de l’intérêt que Volodine porte (ou a porté… le roman a paru en 1990) à cette génération de révoltés. Ils correspondent, somme toute, assez bien à sa vision très pessimiste des enjeux de la société, de "l’absurdité impardonnable du monde" (C’est la dernière phrase de "Lisbonne").
   Mais à vrai dire, je ne suis pas convaincue que "Lisbonne dernière marge" ait encore le moindre impact de nos jours, bien que le terrorisme soit toujours d’actualité, et qu’au fond, des parallèles existent si on les cherche bien.
   
   Il reste que ce roman est d’une prodigieuse complexité et ravira tous les lecteurs qui refusent la facilité, qui adorent "creuser", faire des recherches, interpréter, transposer… Pour les autres, il vaudra mieux s’abstenir!

critique par Alianna




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Alto Solo - Antoine Volodine

Culture populaire vs culture des élites
Note :

   "Lire un roman de Iakoub Khadjbakiro revenait à voyager sans tenue de sauvetage, périlleusement, à travers les hantises et les hontes de notre temps… Il souffrait de rédiger des histoires peu conformes au goût du public, remplis d'énigmes que peu de lecteurs décortiqueraient, des textes pour oiseaux perdus qui ne lui assuraient aucun succès..." On dirait un autoportrait doux-amer ou amusé de Volodine!
   
   Incipit : trois hommes sortent de prison, Matko Amirbekian, Aram Bouderbichvili, Will MacGrodno... Ils sont affublés de noms bizarroïdes bien dans la tonalité de l'univers de l'inventeur du post-exotisme. Un musicien les invite à un concert classique — à supposer qu'il ait lieu— et en attendant ils vont rechercher l'ami de l'un d'eux, clown au cirque Vanzetti. Or voici que tous les saltimbanques de ce cirque sont embauchés pour se produire à la fête populaire que donne le même soir un parti d'opposition extrémiste, devant le théâtre même où le quatuor Djylas doit se produire!
   
   Volodine dépeint un parti genre nazi. Le chef des "frondistes", Balynt Zagoebel, est "un homme des années quarante", portant des vêtements démodés comme de longs imperméables. Jadis, cet homme a été "le rouage le plus solide, le plus astucieux, le moins accessible à la pitié, de toute la machinerie totalitaire." Il s'est retiré du pouvoir d'Etat, tout en laissant en place des "patriotes-pitres et des social-marionnettes." Ainsi les revers militaires — "une poignée de provinces méridionales résistaient encore à la pieuvre" — et économiques ne seront pas de son fait. Mais les troubles sociaux, oui! Les frondistes, menaçants, s'installent devant le théâtre : "Des groupes s'agitaient aux fenêtres des étages supérieurs afin de déployer les bannières du frondisme, inévitables dès qu'une concentration de masse doit avoir lieu : rouge bordeaux, gris souris, et, au centre d'un cercle blanc éblouissant, les lourdes pattes noires de leur sigle, l'araignée bancale, à peine stylisée..." Bieno, le frère de Matko, a été attiré dans cette organisation dont l'emblème est une copie de la croix gammée.
   
   La seconde partie est le récit à la première personne de la soirée tragique par l'écrivain Iakoub Khadjbakiro. Il emmène son amie Dojna, une artiste peintre, au concert. Beaucoup craignent qu'il ne soit empêché par les militants extrémistes et musclés. Pourtant le concert commence, en présence de Zagoebel à la tête d'une forte délégation qui manifeste très vite son hostilité à la musique classique et sa préférence pour le cirque. Le quatuor range bientôt ses affaires, mais on oblige Tchaki Estherkhan à jouer : alto solo! Baldakouchian et Djylas, les compositeurs des œuvres programmées n'étaient pas du goût des brutes en uniforme. Rires, lazzi : "Assez de Baldakouchian"  — "Bal-dak-c'est-chiant!""On veut de la musique pour le peuple"!
   
   Les fascistes transforment en un tournemain le concert de l'élite en guet-apens et le public mélomane se retrouve bientôt évacué de la salle de concert et livré aux injures démagogiques. "Nous étions dans un bonbonnière précieuse, et, dans notre écrin de velours, en retard de deux bons siècles sur l'histoire" confesse piteusement l'écrivain. "Un seul peuple! une seule culture! Un seul spectacle!" proclame hardiment la copie du leader nazi en paraphrasant l'original. Et puis, des grenades explosent... On comptera des morts, des blessés, et plus tard un suicide.
   
   L'écriture d' “Alto Solo” est certes soignée mais le lecteur s'agace vite de pas mal de choses. Des procédés d'écriture par exemple : "C'est également l'histoire d'un violoncelliste. D'un violoncelliste et d'un altiste. Un homme et une femme, mais, en fait, ils sont quatre." Formule qui reproduit celle de la présentation des taulards dans l'incipit et qui revient plusieurs fois. Antoine Volodine, célèbre traducteur du russe, multiplie en stakhanoviste obstiné les noms inspirés des peuples post-soviétiques, comme à plaisir, mais à l'excès. Volodine pratique aussi un humour que certains jugeront lourdingue. Comme ses personnages sont de drôles d'oiseau, Zagoebel — j'allais dire Goebbels — ou un autre milicien, additionne les formules racistes et les insultantes métaphores volatiles.

critique par Mapero




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Le nom des singes - Antoine Volodine

Puesto Libertad
Note :

   Puesto-Libertad, c’est le nom d’une ville qu’on imagine amazonienne, perdue au cœur de cette forêt dévoreuse et magnifique – encore un monde perdu pour Antoine Volodine – où la révolution, qui fut active, est maintenant mâtée, sous contrôle et plutôt persécutée.
   
   Tiens, Antoine Volodine a mis de côté l’Asie – la Chine ou la Sibérie ou ces confins qui nous sont si étrangers – étranges – pour s’intéresser à l’Amazonie, me suis-je dit dans un premier temps. Mais non! En fait "Le nom des singes" est une œuvre qu’on dira "de jeunesse" (mais non Antoine, je n’ai pas dit que tu étais vieux!), en fait son septième roman (il y a vingt ans quand même!). L’Asie, centrale ou non, la Sibérie, viendront après.
   
   C’est déjà relativement abscons et confus – mais volontairement, évidemment – dans le déroulé et la narration des choses mais plaisamment, plus plaisamment que dans d’autres œuvres récentes pour lesquelles le bouchon est poussé un peu loin à mon goût (ou alors c’est moi qui m’habitue au monde et à l’imaginaire Volodien, ce qui est possible aussi?).
   
   Puesto-Libertad donc, atmosphère étouffante, emprises de la forêt et du fleuve, médiocrité et cruauté des hommes, désespérance d’ex-révolutionnaires ayant échoué et maintenant persécutés, Antoine Volodine s’y entend pour nous faire ressentir tout cela, pour nous "y mettre", physiquement. Sa richesse de langage convient merveilleusement à l’exubérance de la forêt équatoriale, il y a de magnifiques passages de bravoure (pour ne pas dire morceaux!).
   
   "Les clapotis réguliers qui procurent un sentiment de paix.
   Les nœuds de couleuvres à la lisière des vieilles souches errantes.
   Les trouées de ciel entre les houppes, entre les passerelles d’orchidées.
   Nous nous arrêtions, et, quand Manda et Golpiez nous avaient rejoints, nous repartions.
   L’entrée d’un chenal gardée par deux mufles de jacarés. Les mufles à notre approche sombrant sans vagues.
   Nous allions de cette façon impressionniste et nous nous égarâmes. Les branches maintenant s’entrelaçaient si bas que nous devions nous courber pour ne pas nous faire brosser par les racines aériennes ou leurs serpents. Le temps se gâtait. Le ciel avait jauni. Les moments de brume étouffante devinrent fréquents. Un félin rugit près de la rive, un jaguara. Un seul rugissement puis le silence. Les autres animaux se taisaient."
   

   Nature féroce, la végétale comme l’animale. Humains féroces et sans pitié. Espoirs perdus et élimination programmés... Oui, on est bien chez Antoine Volodine. Et le lire est toujours une forte expérience.
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critique par Tistou




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Enfer vert
Note :

   À Puesto Libertad, dans une sorte d'Amazonie imaginaire, peuplée d'Indiens d'ethnies diverses et rivales, se vivent les lendemains pesants d'une insurrection et d'une révolution à l'issue incertaine conduite par le Drapeau dont Leonor Nieves et Maria Gabriela semblent être des responsables depuis que le leader, le juge Pomponi, a été assassiné.
   
   Fabian Golpiez est interrogé sur son éventuelle responsabilité, sur sa relation avec Leonor Nieves, ainsi que sur sa santé mentale. Pour l'inciter à parler, on lui montre des diapositives à la lumière de faibles chandelles. Jour après jour, Golpiez raconte, dit le vrai ou invente.
   
   Celui qui l'interroge, Gonçalvez, mi-aliéniste mi-chaman, œuvre dans l'ancien cabinet d'un dentiste, local envahi par les lianes et les insectes de la selva. Ce dentiste —mais l'était-il?— s'était passionné pour la nomenclature de la faune et de la flore locales et en constituait un dictionnaire avant de disparaître. D'où abondance de noms exotiques! "Gutierrez marmonnait le nom des singes. Saitaia, muriqui l'arachnoïde, saiburi, guigo, coata, caiarara, caipuyu main d'or…"
   Golpiez l'aliéné, Gonçalvez l'aliéniste et Gutierrez le démobilisé, vont tenter, en compagnie de Manda, leur maîtresse commune, de quitter les lieux en pirogue, pour fonder une nouvelle communauté. Les ↓s ennemies, la gangrène, la malaria risquent de les perdre.
   
   Cette histoire assez envoûtante se lit aisément. Les avalanches répétitives de noms scientifiques concernant les chauves-souris, les singes, les arbres, les araignées, les oiseaux, etc..., n'empêchent pas réellement de s'intéresser à l'intrigue. Certains lecteurs trouveront même là une raison suffisante pour lire d'autres ouvrages signés Volodine.

critique par Mapero




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Le port intérieur - Antoine Volodine

Une empreinte particulière
Note :

   Habituellement, je fuis les quatrièmes de couverture, ces exergues publicitaires qui servent à hameçonner nos envies, parfois malhonnêtement voire grossièrement. Cette fois, heureusement que l’édition Mdouble (version poche de chez Minuit) donne un large aperçu de l’intrigue pour permettre au lecteur de s’y retrouver, et lui éviter une noyade prévisible dans le dédale marécageux de l’écriture Volodienne! Pourtant, honnêtement, ce roman ne manque pas d’intriguer. Si l’on éprouve de temps à autre le besoin de faire le point, (merci donc à la 4e de couv), l’intérêt du récit l’emporte, et l’on s’accroche, on poursuit le récit malgré soi, en quête du sort final réservé à Gloria et Breughel.
   
   Reprenons donc depuis le début : trois personnages (Machado, Breughel et Gloria Vancouver) ont fui une nébuleuse organisation toute-puissante nommée tantôt le Parti, ou le Paradis. Cette fuite, à valeur de trahison, se double du larcin d’une grosse somme, ce qui implique pour les fuyards la certitude d’être recherchés et exécutés sans pitié. Fuyant l’Occident (territoire indéterminé), les amants Breughel et Gloria sous la protection de Machado, mercenaire, homme de main du Parti, lui aussi en rupture de ban, trouvent refuge en Asie, à l’abri d’une fausse identité. Ils échouent à Macau, alors indépendante de la République Populaire de Chine, où le mode de vie mêle étroitement les vestiges de l’occupation portugaise et les traditions chinoises. D’emblée, nous savons que Machado a trouvé la mort, que Gloria a perdu la raison et que Breughel n’a plus qu’un but : protéger cette femme qu’il aime malgré sa folie et faire en sorte que les exterminateurs à leurs trousses ne puissent la découvrir.
   
   À ce jeu, Volodine se révèle très habile. Efficace, la construction du récit devient un dédale entre les rêves, les cauchemars, les récits dans le récit qui noient la réalité dans les brumes étouffantes du port. La qualité première du récit repose sur le rendu de la touffeur malsaine du territoire, la chaleur humide, les cafards colonisant la masure où vit Breughel, la sueur exsudant des corps en permanence, la tension extrême des situations jusqu’à la levée de la tempête des derniers chapitres : " Le vent projetait avec force des morceaux de nuit contre la porte. " ( Page 151)
   
   D’un chapitre à l’autre, la voix du narrateur alterne les personnages, les lieux, les moments du récit. Entre les rappels des événements, les traductions des cauchemars que les personnages subissent, la volonté de Breughel de construire une fausse vérité pour tromper l’ennemi qui les chasse sans relâche… Volodine nous prévient d’entrée :
   " La bouche tremble. On voudrait ne plus parler. On aimerait rejoindre l’ombre et ne pas avoir à décrire l’ombre. Le mieux serait de s’allonger dans l’amnésie, à la frange du réel, les yeux mi-clos, et d’être ainsi jusqu’au dernier souffle, momifié sous une pellicule trouble de conscience trouble et de silence.
   (…)
   Un homme est là, très près, attentif à ce qui émerge. Il menace, il écoute. Il menace de nouveau, il écoute. On essaie d’éviter son regard. Toutefois, si les lèvres tremblent, ce n’est pas dans la crainte de la douleur et de la mort. C’est plutôt le vieil instinct du bavardage qui les agite. On a trop longtemps cru que parler tissait quelque chose d’utile sur la réalité, dans quoi on pouvait s’envelopper et se cacher, quelque chose de protecteur. Parler ou écrire. Mais non, S’exprimer n’aide pas à vivre. On s’est trompé. Les mots, comme le reste, détruisent." (Page 9)

   
   Dans cette réalité mouvante où la vérité ne se démêle pas de l’imaginaire, nous nous attachons à comprendre les liens liant si passionnément et définitivement Breughel, le personnage principal, à Gloria. Le seul personnage féminin du roman paraît infiniment mystérieux, insaisissable autant que son absence :
   "Gloria est là. Tu erres parmi les arbres et elle est là. Ses longs cheveux noirs touchent ton épaule, elle existe à côté de toi, tu lui saisis la main, le poignet, elle se dégage, elle te parle. Elle a une voix épuisée par l’absence. "( Page 140).

   
   Malgré l’éloquence de cette langue poétique, il faut bien avouer que les effets de (dé) construction multipliés et répétés à l’envi finissent par lasser mes capacités de concentration. Certaines trouvailles deviennent des tics de langage, et alors leur portée s’amoindrit, puis le procédé finit par déranger. Ainsi cette élision des fins de phrases, qui éblouit d’abord comme une évidence, tellement on peut y reconnaître l’expression d’une lassitude :
   " Quel Paradis interrogea Kotter.
   Vous, dit Breughel. Ceux qui vous envoient.
   Ah, dit Kotter, c’est comme ça que." ( Page 11)

   À force de rupture du flux que produisent ces phrases tronquées, le mécanisme du récit se grippe, expose ses rouages, et le lecteur se sent joué, floué. La poésie s’évapore, reste tout de même une écriture forte malgré ses maladresses, ou grâce à elle, allez savoir. Pour ma part, je regrette le parti pris démonstratif systématique. Malgré mes réserves, Ce port Intérieur possède une empreinte particulière dans le paysage romanesque.
   ↓

critique par Gouttesdo




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La dernière fois qu’il a vu Macau
Note :

   1993. L'année du Coq venait s'écouler. Dernier gouverneur de Hong Kong, Chris Patten négociait la restitution de la colonie à la Chine. De l'autre côté de l'embouchure de la Rivière des Perles, à Macao, l'auteur écrivait “Le port intérieur”.
   
   C'était encore une enclave portugaise. Le roman se focalise sur le sort d'un certain Breughel qui s'y est réfugié et caché dans un bidonville. D'où vient-il? On ne sait exactement. Mais son cas mérite l'attention du Parti à qui son amie Gloria Vancouver a détourné une forte somme. Le Parti a délégué un tueur : Kotter a fait 15 000 km pour récupérer les fonds et exécuter Breughel, par ailleurs écrivain inspiré par l'environnement chinois avec "des thuyas mandarins, des sterculiers et pire encore, des ligustres, pittospores, évonymes, sophores microphylles..." — Exemple typique d'une énumération de mots rares dans l'œuvre de Volodine.
   
   Le narrateur est tantôt Breughel et tantôt ce Kotter qui n'obtient rien par ses menaces et ses frappes. "On avait maintenant sous la lampe un intellectuel renfrogné, déguisé en gueux à l'ancrage, déguisé en mourant teigneux, et tout à coup je découvris que, dans les conditions de l'exil, il avait dû évoluer intérieurement jusqu'à devenir semblable à ses personnages." Le tueur n'est pas totalement dupe des confessions orales —et écrites— de son client qui semble vouloir l'embrouiller tandis que la radio débite des opéras chinois. "Avant de le tuer, il me fallait encore comprendre pourquoi il n'était pas retourné en Europe après la mort de Gloria Vancouver, et pourquoi il continuait à vivre dans un taudis chinois, sans contact avec les Chinois, sans attaches avec la culture chinoise et sans joie. J'avais cela à éclaircir. J'avais sommeil." Gloria est-elle vraiment décédée accidentellement lors d'un voyage à Séoul comme tente de le faire croire Breughel? "On se croirait dans un mauvais roman d'espionnage" dit l'un des deux hommes. "Pourquoi mauvais" rétorque l'autre. La tension est accentuée par l'arrivée prochaine d'un typhon.
   À diverses reprises leur face-à-face fait place aux rêves —aux cauchemars?— de Breughel. Images nourries de scènes de fin de guerre civile, —des passages font penser à “la Condition humaine” de Malraux— et ornées de slogans poétiques et guerriers, comme le note également Gloria planquée à l'hôpital psychiatrique. "Vétérans des armée de la mante, regroupez-vous!", "Pour un citadelle assiégée sur les hauts plateaux, trois cargos flambent en mer!", "Infante du neuvième rouleau, prends contact avec les pirates!", "Pour une chrysalide mal aimée, trente ans de pluie noire sur vos rêves!" Réminiscence ou parodie de mots d'ordre de la Révolution culturelle? C'est possible. "Le XXe siècle malheureux est la patrie de mes personnages, c'est la source chamanique de mes fictions, c'est le monde noir qui sert de référence culturelle à cette construction romanesque" concluait l'auteur lors de rencontres littéraires franco-chinoises en 2001 à la BNF.
   
   Une porte d'entrée aisée dans le monde de l'inventeur du post-exotisme.

critique par Mapero




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Nuit blanche en Balkhyrie - Antoine Volodine

Quel cirque !
Note :

   Tragicomique et cauchemardesque, ce roman impossible à résumer est centré sur un homme, Breughel — un nom déjà présent dans “Le port intérieur”. Pour lui comme pour ses proches, trois mondes existent : leur imaginaire — "le monde crânien" — , le camp de prisonniers également asile de fous et centre révolutionnaire au milieu d'une sorte de ville en ruines ravagée par la guerre, et le reste du monde qui s'appelle Balkhyrie — un mot forgé sur le nom d'une région russe bien réelle.
   
   Breughel a été lobotomisé par Kotter : sa mémoire en a pris un coup, sa raison aussi — mais il faudrait le dire de tous les personnages, tous plus ou moins abîmés, cassés, déchus. Dans cette esthétique de la catastrophe et du chaos, de l'utopie déglinguée, il est difficile de s'accrocher à des bouts d'intrigue sensée. "Je ne dispose plus de données chronologiques exactes pour la scène qui va suivre" déclare justement Breughel en remuant "des émotions et des souvenirs dont je ne savais pas, pour cause de confusion mentale, s'ils étaient factices ou authentiques". Et nous donc...
   
   Un cirque s'était installé sur la place des Martyrs, près de la gare. Les soldats ont libéré les animaux ; des yacks et des autruches errent sur les voies. La cage des fauves devient un centre de détention. Molly est défigurée. Grodzo tambourine sur tout ce qu'il trouve. Breughel collectionne des poupées de chiffon et crée des opéras imaginaires où il s'imagine déporté en arctique en compagnie de Tariana une ancienne gardienne du camp. Kirghyl, figure du chef révolutionnaire et résistant, poursuit de son assiduité la Zoubardja, mais tombera victime des gaz asphyxiants adverses tandis que Breughel et de provisoires survivants incendieront les pavillons déjà en ruines. Tous perdants.
   
   L'auteur se donne un mal fou pour dépeindre la situation cataclysmique où s'agitent ses personnages dans les décombres de leur monde confus, la plongée dans leurs ténèbres, la fin de tout. À réserver aux fans de Volodine plutôt qu'une porte d'entrée dans son œuvre.

critique par Mapero




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Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze - Antoine Volodine

Volodine, mode d’emploi
Note :

    C'est le manifeste du post-exotisme à travers l'évocation des derniers jours de Lutz Bassmann qui croupit dans une prison infecte, en quartier de haute sécurité, comme tous les rebelles du monde de Volodine ; en effet l'idéologie affichée "est celle de l'égalitarisme criminel, forcené, non repenti et vaincu, et elle renvoie à son tour, à la prison". Les citations qui suivent sont empruntées à ce livre au titre malicieux publié en 1998, “Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze ”, dans le but de les relier à quelques ouvrages du “groupe”.
   
   • Les hétéronymes

   Ces rebelles, qui constituent à la fois une école littéraire et un collectif d'auteurs, ont perdu leur combat utopique. Leurs œuvres peuvent indifféremment être connues ou publiées sous n'importe lequel de leurs noms explique Volodine dans le rôle du coordinateur et dépositaire de leurs fictions. La leçon dix énumère 343 titres "du même auteur dans la même collection" année après année. Parmi eux, “Des Anges mineurs” a le rang de premier texte post-exotique. Paru au Seuil en 1999, il est attribué ici à Maria Clementi, et daté 1977... comme si vingt ans s'étaient écoulé avant la publication. Les ouvrages publiés sous le nom d'Antoine Volodine jusqu'en 1998 figurent dans cette liste sous d'autres noms d'auteurs, ses hétéronymes, avec des dates jusqu'en 2012, et sans date au-delà — exemple "Le murmure de l'Abacau" romånce de Maria Soudaïeva, apparue en librairie en 2004 aux éditions de l'Olivier avec ses “Slogans” qui rappellent ceux du “Port intérieur”. Tous sont décédés (leur liste en encadré de la Leçon 1).
   
   • Nostalgie pour une utopie

   L'ambition du post-exotisme est de créer "une littérature étrangère", nihiliste et décontextualisée, nourrie de l'échec du mouvement révolutionnaire, anticapitaliste et "égalitariste" — l'auteur ne dit jamais communiste — dans un univers parallèle au nôtre où ces histoires n'ont donc plus rien d'exotique puisque partout les rêves ont été brisés, et que les cendres sont partout semblables, même si "les fausses précisions sont indispensables", comme se retrouver à Macao (“Le Port intérieur”), sur la côte napolitaine (“Danse avec Nathan Golshem”), ou à Lisbonne (“Lisbonne, dernière marge”). Kiriline, dans “Ecrivains” se suicide au 50ème anniversaire d'une exécution de prisonniers du NKVD près de Moscou le 27 juin 1938.
   Traducteur du russe, Antoine Volodine semble souvent cultiver la nostalgie de l'empire russe (bylines d'Elli Kronauer) ou soviétique (“Nuit blanche en Balkhyrie”). Ses héros sont des dissidents résignés ou non à la chute de leur utopie et se cramponnent à leur verbe tout en se sachant perdus. "Nous avions fini par comprendre que le système concentrationnaire où nous étions cadenassés était l'ultime redoute imprenable de l'utopie égalitariste…" La prison, le camp de prisonniers, ou l'asile d'aliénés, les personnages d'Antoine Volodine ou de Lutz Bassmann les connaissent bien. "La prison fut définie par Manuela Draeger comme un moindre enfer." Les héros du “Nom des singes” disparaissent, eux, dans l'enfer vert.
   
   • L'ultime avant-garde

   Les auteurs du post-exotisme s'opposent radicalement à la littérature dominante, jusque dans les formes de leur écriture, ce qui ne manque pas d'attirer des chercheurs universitaires qui peuvent ainsi rajeunir leurs considérations sur la mort du roman ou sur l'autofiction. Un véritable "gouffre" sépare ainsi les deux mondes littéraires et "très peu de passerelles désormais établissent une jonction entre le post-exotisme et la littérature officielle".
   Organisation radicale, le post-exotisme déteste "les termes que la critique littéraire officielle a conçus pour autopsier les cadavres textuels dont elle peuple ses morgues." Il revendique des formes littéraires originales. "Une shaggå se décompose toujours en deux masses textuelles distinctes : d'une part, une série de sept séquences rigoureusement identiques en longueur et en tonalité ; et, d'autre part, un commentaire, dont le style et les dimensions sont libres." Les entrevoûtes se constituent de textes jumeaux : une novelle et un répons qui reprend et développe un thème du premier texte. Le romånce n'illustre pas la mort du roman mais "la mort du narrateur" dont l'identité fluctue, la narration pouvant passer du je au nous.
   Outre que ces textes sacrifient de manière insistante à ce qu'on appelle "le formalisme" ils révèlent un fétichisme des nombres impairs. Des textes comprennent "111, 777, ou 3333 mots..." Dans “Nos animaux de compagnie”, les deux shaggå comportent des textes de 343 mots, nombre qui est le cube de 7, tandis que la durée du séjour dans le “Bardo” est de 49 jours, le carré de 7. “Des Anges mineurs” consiste en 49 textes brefs ou narrats. Toujours ces nombres impairs! Comme des codes qui donnent l'impression d'avoir affaire à une société secrète.
   
   • Les voix narratives

   Appels de prisonniers, propos d'aliénés, murmures d'âmes mortes venues d'outre-tombe, comme dans “Ecrivains”, les auteurs post-exotiques sont surtout des voix. "Comme toujours quand l'un des nôtres était assassiné, nous constituâmes un collectif portant son nom. Sa voix vibra avec la nôtre, dans la nôtre." Pour cette raison, Volodine se charge d'être le "sur-narrateur" qui "contraint sa voix et sa pensée à reproduire la courbe mélodique d'une voix et d'une pensée disparues". Parfois la voix n'est qu'un murmure — un "murmurat" — ou les appels du type : "Breughel appelle X. répondez" dans “Nuit blanche en Balkhyrie”.
   
   Deux ans avant le prestigieux colloque de Cerisy de juillet 2010, — Volodine fut-il logé dans une geôle du château normand? — on imagine qu'un colloque se tient en prison : "la  Niouki" et "le Blotno", deux critiques méprisés car venus de la grande presse rencontrent, au delà du grillage, Lutz Bassmann et les autres ombres et voix murmurantes.
   
   L'athéisme affiché des auteurs post-exotiques niant tout au-delà n'empêche pas ces voix post-mortem car le post-exotisme repose aussi sur "la non-opposition des contraires". Volodine reconnaît "les aspects mystiques et monacaux de la solitude post-exotique" et fait allusion au “Livre des morts tibétain”, un texte qui "aide nos personnages à vivre leur non-vie et à traverser leur non-mort" ; il en sortira “Bardo or not Bardo”, paru en 2004...
   
   • Qui voudra aller plus loin dans l'analyse du post-exotisme pourra se reporter aux actes du Colloque de Cerizy (Classiques Garnier, 2013) et à des ouvrages universitaires dont le dernier en date est celui de Mélanie Lamarre, “Ruines de l'utopie. Antoine Volodine, Olivier Rolin” paru aux Presses Universitaires du Septentrion en mars 2014.

critique par Mapero




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Des anges mineurs - Antoine Volodine

Apocalypse stylisée
Note :

   Dans un premier temps, découvrons les courtes parties, des narrats (c'est ainsi que nous les présente l'auteur au commencement) et d'abord l'impression que rien ne les relie véritablement. En insistant, trouvez le lien. Chaque narrat a pour titre un prénom et un nom différents, certaines familles sont plusieurs fois représentées. Alors, naviguez à vue, cherchez à saisir ce qui est raconté. Attrapez alors plus une ambiance qu'une intrigue. Petit à petit, le mystère ne perdant aucunement de son épaisseur, une ambiance fin du monde vous étrangle...
   
   Les narrats ont un narrateur, Will Scheidmann, enfant de chiffon chamaniquement trafiqué, fils de vieillardes multi centenaires, menacé d'exécution capitale par ses mères... Et sommé de produire son narrat par jour sous peine d'on ne sait quelle peine... Revêtant telle ou telle identité pour nous développer sa pensée virevoltante.
   "Et donc il monologuait ici un irrésumable vingt-deuxième impromptu, n'ayant plus en perspective que des délires de survivant sous la menace et une fausse tranquillité devant la mort, et je pétrissais cette prose dans le même esprit que les précédentes, pour moi-même autant que pour vous [...]" P96

   
   De quoi est-il puni cet être mi-homme mi-chiffon? De n'avoir pas été le Sauveur qu'il était censé être aux yeux de ses génitrices... Elles voulaient qu'il impose une société égalitaire, communiste et lui, a ré-ouvert la porte au capitalisme sauvage, et par la même, imaginons-le, favorisé le délitement auquel nous assistons...
   
   Parce que oui, ce que nous racontent les narrats de Scheidmann, c'est une humanité en lambeaux, les rares survivants sont cannibales, sauvages, abandonnés, abîmés... Quelques espoirs subsistent mais celui qui narre sous la menace des armes nous donne une vision apocalyptique du monde.
   "Je sentais sous moi la steppe vide, jonchée d'absence, sans insecte ni bétail, ni fourrage, une terre morte qui ne communiquait plus avec rien. Tout le monde avait disparu sur terre, à l'exception des vieilles ou plutôt de ce qui subsistait d'elles, c'est à dire vraiment peu de chose. Les jours se succédaient sans fin, entrecoupés de nuits odieusement désertes." P 201

   
   Le résultat est envoûtant. L'écriture est belle, vous emporte sans demander votre accord. Lecteurs aimant saisir clairement les propos, n'insistez pas. Les lecteurs contemplatifs pourront eux, trouver leur bonheur dans ce livre qui m'a rappelé pour le style torturé, en plus noir, un livre de Beckett que j'ai lu il y a quelques temps : Molloy. L'auteur se veut post-exotique et, même si je n'ai aucune idée de ce que cela signifie, l'habit lui va bien...
   "Où sommes-nous? Demandais-je.
   Sarah Kwong attendait que la question finisse de résonner, puis elle répondait :
   A l'intérieur de mes rêves, Dondog, voilà où nous sommes." P 107

   
   Prix du Livre Inter 2000
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critique par OB1




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Un goût d’apocalypse !
Note :

   Oh qu’il est drôle, ce livre!
   J’ironise! En fait, je crois que je n’ai rien lu d’aussi démoralisant depuis "La route" de Cormack McCarthy, et ça fait longtemps!
   
   Ces "anges mineurs" représentent mon entrée en matière de "post-exotisme" volodinien… D’habitude, j’ai plutôt tendance à éviter la littérature fantastique. Mais comme j’ai voulu participer à "L’auteur du mois" de "Lecture/Ecriture", je me suis forcée!
   
   Surprise : je ne suis pas déçue! Certes, ce livre est déconcertant, mais il se lit bien, très bien même par moments, et on est vite entraîné dans les méandres de cet univers tout en y comprenant strictement rien!
   
   Alors, de quoi s’agit-il? Je vais essayer de faire la synthèse de ce que j’ai saisi (donc attention aux spoils, mais comme il n’y a pas vraiment d’action, ce n’est pas grave) :
   
   Le livre est composé de 49 NARRATS de 2 à 3 pages chacun. Ce sont des scènes sans tenant ni aboutissant et apparemment sans véritable lien entre elles. Elles portent toutes comme titre le nom d’un personnage (noms plus qu’exotiques, d’ailleurs!) et sont narrées par Will Scheidmann. Mais cela, on ne le comprend pas tout de suite.
   
   Will Scheidmann a été cousu de toute pièce par des "aïeules" tricentenaires et immortelles (des chamanes, quoi!). Contre son gré, elles lui ont "confisqué son inexistence" pour qu’il sauve la société égalitaire. Pour ce faire, il doit "éliminer les ultimes hommes de pouvoir encore en exercice" , puis "approfondir la révolution jusqu’à ce qu’une dynamique quelconque se régénère" et rassembler les survivants qui errent sur la planète. L’avenir du monde repose sur ses épaules.
   
   Or, Will Scheidmann a trahi ses "mères" en rétablissant la société capitaliste. Pour le punir, elles le condamnent à mort. Mais au lieu de l’exécuter rapidement, elles le gardent attaché (combien de temps???) à un poteau, jusqu’à ce qu’il ressemble à une espèce de golem, à une "meule d’algue" pourvu d’une tête avec une chevelure en "tresses grasses" , les bras "pareils à des liasses de lanières vésiculeuses" et de "longues bandes de peau et de chair squameuse" qui "partent du cou et lui cachent entièrement le corps et les jambes" . Entre la vie et la mort, il récite les "narrats" : un par jour, ils servent à combler les trous de mémoire des vieilles, à incruster des images dans leur inconscient et à fixer leur "expérience des hiers qui chantent" . Il les dispose en tas de quarante-neuf unités, et à ces monceaux, il donne un numéro ou un titre. Ainsi, les 49 narrats que nous sommes en train de lire, s’intitulent "Les anges mineurs", ces "anges mineurs" étant en fait les personnages dont les noms constituent les titres des chapitres et qui ont joué un rôle dans le passé. Et hop, la boucle est bouclée!
   
   Si seulement c’était aussi simple! Dites-vous bien que vous ne retrouverez rien de ce que je viens dire avant d’avoir lu au moins la moitié du livre...
   Non, rien n’est simple ici!
   
   Volodine nous plante une ère post-apocalyptique globalisée qui nous invite à réfléchir sur ce qui pourrait rester de notre monde après les guerres, les camps, les -ismes de toute sorte, y compris le capitalisme, l’exploitation outrancière des richesses naturelles, la catastrophe nucléaire… des villes en ruines, des lacs asséchés, des steppes inhospitalières, des déchets industriels, l’invasion des insectes, le cannibalisme: la misère, et encore la misère, tant matérielle que spirituelle, l’extinction de l’espèce pour finir. Je l’ai dit au début : "Les anges mineurs" m’ont beaucoup rappelé "La route", les éléments fantastiques et une sévère critique de la société en plus.
   J’ai été convaincue.
   
   Une phrase attrapée au coin d’une page, et qui me plaît bien:
   "L’étrange est la forme que prend le beau quand le beau est sans espérance." (p. 98 dans l’édition Points)

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critique par Alianna




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Trop dépaysée
Note :

   Prix Wepler 1999- Livre Inter en 2000
   

   
    À peine avais-je entamé la lecture des anges mineurs et la découverte de l’écrivain Antoine Volodine, qu’une sensation d’inconfort est venue pirater ma satisfaction d’explorer un territoire ignoré :  ne me serais-je pas trompé de porte d’entrée? Quand on n’a encore jamais lu l’œuvre d’un écrivain, après tout, il est rare "d’attaquer" sa bibliographie en ordre chronologique, n’est-ce pas? Cependant, la forme du récit et l’univers très particulier que développe la suite de ces "narrats", (entendez de brefs chapitres constituant chacun une entité de récit isolé) désarçonnent le lecteur non prévenu.
   
   Progressivement cependant, cette mosaïque de textes organise un monde, que j’ai ressenti comme une prophétie d’apocalypse. Exprimé le plus souvent à la première personne, chaque "chapitre" porte en titre le nom et prénom d’une personne, sans que toutefois il s’agisse véritablement d’un portrait de personnage. Tous repères spatiaux et temporels chamboulés, c’est une vision de l’après-catastrophe qui se dessine au fil des récits. D’ailleurs c’est ainsi que s’ouvre le premier narrat, titré Enzo Mardirossian, où le narrateur livre son état d’âme:
   " Inutile de se cacher la vérité. Je ne réagis plus comme avant. Maintenant, je pleure mal. Quelque chose a changé en moi autant qu’ailleurs.…"

   
   De fait, bien que tissée à maille décousue, la cohérence du récit se bâtit sur l’errance, la survie, la récurrence des patronymes et la projection d’un univers "étranger" à nous, lecteurs douillettement au cocon dans nos pénates. Volodine use de consonances étrangères, qui localisent le récit loin à l’Est. Peu à peu s’amorce l’idée que la catastrophe planétaire concerne l’éclatement des sociétés, une lutte politique autant qu’écologique, et l’on comprend que ce récit apocalyptique nous parle autant d’hier que de demain. À l’image de ces grands-mères héroïques, immortelles survivantes dans la steppe mongole, qui entreprennent de créer un sauveur pour cette humanité en danger, espèce en voie de disparition. Mais du destin de Will Scheidmann, qui apparaît dès le narrat 7, je ne vous dirai rien, car alors ce livre risquerait de connaître le sort des œuvres de Fred Zenfl :
   "Mais Fred Zenfl ne réussissait pas à trouver la forme littéraire qui lui eut permis d’entrer véritablement en communication avec ses lecteurs éventuels et ses lectrices et, démoralisé, il n’allait pas jusqu’à l’achèvement de son propos."

   
   Reconnaissons- là l’humour et l’autodérision caustiques d’un écrivain qui prend sérieusement le risque de bousculer son lectorat. Au demeurant, les anges mineurs ont connu un bien meilleur sort, récompensé successivement par le prix Wepler (1999) et le prix du livre Inter (2000)!
   Le caractère remarquable de ce récit définit une tentative de renouveau narratif, que Volodine a baptisé "post exotisme". Avant même d’ aller piocher sur Internet les éclaircissements nécessaires, les effets stylistiques de l’auteur sautent aux yeux: utilisant souvent la première personne, le narrateur déroule son récit avant de préciser l’identité endossée à ce moment-là, ce qui accroît la déstabilisation du lecteur :
   " C’était une zone où régnaient, dans une ombre bruyante et remplie de couteaux, les maîtres abatteurs et les tripiers ; l’air empestait le sang, les chasseurs de gibier et le linge très sale dans lequel avait été emballé la venaison. Je n’étais ni vendeur ni acheteur. Quand je dis je, c’est à Khrili Gompo que je pense, cela va de soi. On m’avait accordé douze minutes." ( Page 64)

   
   En vérité, j’ose livrer ici ma totale incapacité à développer de façon synthétique une véritable intrigue, un fil conducteur menant le lecteur assidu d’une page à l’autre. Il y a là plus de raison de lâcher l’affaire que d’adhérer à la poésie sauvage et cruelle du fantasme apocalyptique. Les amateurs d’humour noir se réjouiront de perles disséminées savamment dans les hautes herbes de ces divagations :
   " Aux fils Schtern je n’adresse jamais un signe qui aille au-delà de la simple courtoise. Bien que nous soyons désormais voisins, je les ignore. Je regrette cette proximité. Ils ne m’inspirent aucune sympathie, nous n’avons pas d’atomes crochus. On voit bien qu’ils engraissent leur mère pour des raisons cannibales. Dans peu de semaines, ils la saigneront et ils la cuisineront. C’est vrai que l’existence est fondamentalement sale, mais, tout de même, ils pourraient aller faire cela ailleurs." ( Page 61)

   
    Ainsi affranchis, les dits amateurs se réjouiront du tableau des "vieillardes pluricentenaires dont les herbes pourtant basses camouflaient l’identité" et qui s’obstinent vaillamment à assumer la condamnation du petit-fils défaillant :
   " Les vieilles avaient éjecté, des culasses, les douilles brûlantes, et elles restaient étendues dans la position dite du sniper couché, mais toutes avaient l’air déconcertées d’avoir raté leur cible, et elles hésitaient avant de lâcher une seconde mitraillade. Sous leurs narines errait de la fumée de poudre noire, mêlée aux parfums de jeune absinthe et à l’insistante puanteur de l’urine des brebis et des chamelles qui, à l’endroit où elles étaient couchées, avaient dormi nuit après nuit pendant des mois. " ( Page 76)

   
   Vous l’aurez saisi, je ne suis pas parfaitement enchantée de ce cheminement chez les anges mineurs, même si je me suis rarement senti autant dépaysée. Mais il est vrai que c’est là une des vertus majeures de la lecture.

critique par Gouttesdo




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Bardo or not bardo - Antoine Volodine

En français dans le texte...
Note :

   Le Bardo, ça vous dit quelque chose? Que ceux qui répondent "Brigitte" prennent la porte!
   Le Bardo, dans le "Livre des morts" tibétain, c’est – simplifié pour les ignorants que nous sommes – l’état intermédiaire dans lequel erre notre âme à notre mort avant une éventuelle réincarnation. Cet état intermédiaire durerait quarante-neuf jours. Quarante-neuf longs jours à errer dans l’obscurité, sous terre, à subir des apparitions, tentatrices, afin de détourner l’âme du but théorique de parvenir à l’illumination finale, se fondre dans le Bouddha afin d’échapper au cycle infernal des réincarnations.
   A la mort d’un être humain, les lamas tentent de communiquer avec lui pendant son passage du Bardo pour lui apporter aide, soutien et connaissance et l’aider à échapper aux réincarnations.
   
   "Maintenant, c’est la voix de l’officiant qui reprend, la voix de Baabar Schmunck, le lama. Elle ne s’était pas interrompue, mais on ne lui avait pas prêté attention pendant tout ce temps. Et maintenant, on l’entend. L’admirable vibration du gong l’accompagne.
   -Ô Glouchenko, dit paisiblement Schmunck, ô, fils noble, à un moment de ta vie passée, tu as reçu chez nous un enseignement religieux de base. Et même si, après avoir "été proche de nous, tu t’es éloigné de nous, ne te détourne pas à présent de la Voie. Souviens-toi de ce qu’on t’a enseigné. (Gong) Accepte de te dissoudre dans le Vide et dans la Claire Lumière dès que l’occasion s’en présentera. Renonce à exister de façon consciente et individuelle. (Gong) Sinon, tu devras marcher quarante-neuf jours, assailli de visions effroyables, avec pour seule perspective la réincarnation dans un homme ou un animal. Par exemple, la réincarnation dans un porc-épic ou un singe. (Gong) Un porc-épic qui renifle stupidement ou un singe hurleur. Par exemple. (Gong) Ecoute mes conseils, Glouchenko. Ne te laisse pas influencer par ce que te dicte ton esprit confus."

   
   Evidemment, les liaisons entre les vivants et les âmes errant dans le Bardo ne sont pas d’une grande qualité et la confusion dans laquelle errent ces âmes qui ne se croient pas forcément mortes n’est pas simple. Antoine Volodine nous traite ceci... à la Volodine. Ses fameuses "entrevoûtes", genre de nouvelles en principe détachées les unes des autres mais en pratique se répondant l’une ou l’autre sur de petits passages, à la marge... Ces constructions conviennent fort bien ici. Dans l’obscurité du Bardo où nous nous trouvons, on n’y voit goutte de toutes façons et mélanger Glouchenko, Schmunck, Kominform, Strohbusch,... (ah, les noms dégottés par Antoine Volodine!), pourquoi pas?
   
   D’autant que lorsqu’on connait l’attirance d’Antoine Volodine pour tout ce qui touche à la zone de fin de vie, de fin du monde, on se dit qu’il barbote en terrain chéri. Et c’est vrai. Et on y croit à son Bardo, même non lamaïste (et je ne suis pas lamaïste!).
   
   C’est puissant, habité, halluciné. Antoine Volodine à son meilleur...

critique par Tistou




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Nos animaux préférés - Antoine Volodine

Improbable bestiaire
Note :

   Si “Nos animaux préférés” peut être envisagé comme un recueil de contes, ils ne sont pas du genre que concevait Madame d'Aulnoy. Ici tout se termine mal surtout les histoires d'amour, évidemment. Ces contes sont aussi des fables avec des animaux qui dialoguent avec des humains, mais, à la différence de La Fontaine, il n'est pas fourni de morale explicite à la fin. Inutile ce serait, puisque l'univers “post-exotique” d'Antoine Volodine est désolé, sinistre, raté, fini.
   
   En dehors des aventures de Wong l'éléphant et de Balbutiar le crabe — j'y reviendrai — l'auteur a écrit deux séries de micro-récits de 343 mots. La “Shaggå des Sept Reines Sirènes” joue avec d'allusives appellations poissonnières : Court-Brouillonne,  Cabillebaude, ou encore Aiglefine IV née Vanessa Stockfish —une “morue” en quelque sorte! À titre d'exemple, voici le début de la brève histoire de Monacanthe IV : " Rares sont les traités qui relatent de la reine Monacanthe l'ascension puis la chute. Selon d'aucuns, l'absence d'événements spectaculaires justifie ce silence des hagiologues ; nous y voyons, pour notre part, l'influence d'une idéologie du vedettariat, le désintérêt des clercs pour l'obscur. Il faut pourtant parler des reines inconnues, des reines qui furent épouses furtivissimes". D'imaginaires chroniqueurs et d'antiques panégyristes avaient écrit ces "grimoires de référence" sources de ces brèves histoires où l'on est tenté de lire l'influence d'un Borges ou d'un Lovecraft étant donné l'allusion au “Necronomicon”...
   
   Une deuxième série –“Shaggå du ciel péniblement infini”– révèle des prétentions poétiques tout en illustrant ce que l'auteur appelle "l'humour du désastre" en demandant à un anonyme de discourir sur "le principe de la roue" ou bien encore de compter 343 mouettes d'un seul coup d'œil. Les titres de ces sept séquences forment une phrase, comme "un message codé" — c'est l'auteur lui même qui le fait remarquer...
   
   Suivons maintenant Wong l'éléphant... Il fonce dans la forêt, il écrase tout. Voici un village détruit, comme le monde alentour. Il ne reste plus que quelques cabanes. Il en sort une femme, munie d'un bazooka. Ça ne le séduit pas, alors il fonce avant qu'elle ne fasse feu! La seconde fois, un autre "animal habillé" se présente à lui et tente bientôt de faire valoir les charmes de son sexe. Wong recule. Idiot qu'il est, le voici tombé dans un marais de mazout qui l'engloutit ; la belle Tatiana Crow ne peut rien pour lui.
   
   Avec Balbutiar, c'est l'histoire d'un crabe, ou plutôt de deux ; en fait ils sont trois. C'est une longue dynastie! Mais n'entrent en scène que les rois n° XI, XXX, et CCCXV... (Pensons à nos Louis qui ne furent même pas capables d'aller jusqu'à XIX). Une fois, coincé par les varechs et les caillasses de la côte, il se souvient du passé et comment il a tué son père. Freudien, le crabe! Une autre fois, Balbutiar rêve d'un bateau qui fonce droit sur lui alors qu'il est scotché à un rocher de la plage puis il se demande "Dans quel rêve me suis-je fourré?" et dans ce rêve la trirème vient aussi vers lui... La troisième histoire de Balbutiar est plus longue et plus “romanesque” : en effet, Balbutiar a un harem, et dans ce harem, il y a la belle Minessa présentée avec un certain humour.
   "Minessa avait un jour été remarquée par le roi, alors qu'incognito celui-ci flânait dans le quartier des boutiques obscures. Ses parents tenaient une échoppe d'herbes et de confiserie, et ils y végétaient, accablés par la dégradation de leurs marges commerciales. Ils ne fondaient aucun espoir sur leur fille. Celle-ci en effet traversait avec insouciance la conjoncture économique défavorable, ne vendait son corps à personne pour aider à boucler les fins de mois ; elle n'avait pas l'absence de scrupules qu'il faut pour réussir dans le capitalisme primitif, et elle se piquait d'être étudiante."
   
   Outre les néologismes, Volodine multiplie les créations de personnages aux noms exotiques nous donnant l'impression de retrouver ceux que l'on a croisés dans “Alto Solo” ou “Écrivains”. Il peut aussi user de ses propres alias : à la faveur d'un commentaire de “Shaggå des Sept Reines Sirènes” ne nomme-t-il pas Lutz Bassmann et Manuela Draeger (page 54)?
   
   Il est aussi adepte de l'intertextualité. Convoquée pour honorer la couche royale, Minessa se voit d'abord demander un conte : elle paraphrase (page 118) la précédente histoire d'un Balbutiar (page 59) : "Le roi Balbutiar se réveilla dans une situation quasiment désespérée et cela le mit de très, très, très mauvaise humeur".
   
   En première lecture j'avoue avoir largement rejeté ces textes. La relecture m'a fait changer d'avis et apprécier ces textes qui sont finalement plus ironiques et plus attachants qu'ils n'y paraissent de prime abord.
   ↓

critique par Mapero




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Entrevoûtes
Note :

   Entrevoûtes, dit-il. Pour ne pas dire contes, pour ne pas dire nouvelles. Entrevoûtes donc.
   Ne pas se fier au titre "Nos animaux préférés". Ce n’est pas vraiment le sujet. On en reconnait bien quelques-uns au fil des... voûtes , alors (?), des contes disons, comme Wong, l’éléphant, qui introduit et clôt le recueil, des crabes – que j’imagine plutôt pour ma part comme des coquillages, genre bigorneaux, des mouettes, des poissons (sirènes?)... mais... D’abord en quoi sont-ils préférés? En quoi sont-ils même des animaux? Ou plutôt, en quoi nous, humains, sommes-nous différents de ces animaux-là? 
   
   Non, le sujet, c’est toujours la frange ultime du monde. Pas la frange géographique, la frange temporelle. Le bord de la fin du monde, ou d’un monde, celui des humains. C’est assumé désespéré – au cas où vous trouveriez quelque intérêt à la vie (!) – parfaitement désillusionné.
   
   Ce qui est amusant, c’est qu’Antoine Volodine, aux multiples identités, aime bien se nommer, faire une apparition dans ses écrits. Il est nommé là, sous je ne sais plus quel pseudo mais il apparait.
   Bon, je dois reconnaître que cette volonté délibérée de toucher toujours plus noir que le noir précédent a quelque chose de pénible – mais c’est toujours court, en même temps! Ca rappelle les cuillerées d’huile de foie de morue qu’il fallait s’enfiler, enfant. Atroce, mais avalé d’un coup, ça passait, le mauvais moment. Antoine Volodine = cuillerée d’huile de foie de morue? Eh bien oui en fait, là.
   
   De la même manière que l’huile de foie de morue a des qualités thérapeutiques, Antoine Volodine laisse une couche de quelque chose quand on s’y est frotté, une couche un peu magique et mystérieuse ou comme des paillettes qui se seraient collées à vous et dont on n’arrive pas à se débarrasser. Il y a des fulgurances, des intuitions qui vous percutent entre les lignes, qui ne sont pas écrites mais qui vous laissent tout songeur au fil de votre lecture lente. Forcément lente, je ne conçois pas de lire Volodine rapidement.
   
   Mais ça reste une purge. Comme l’huile de foie de morue... Et, oui j’allais oublier! Vous savez à quoi me fait penser ce "Nos animaux préférés" dans son inspiration onirique? Le roman inachevé de Jean Giono "Fragments d’un paradis". Mais Giono était beaucoup plus lumineux. Evidemment.

critique par Tistou




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Songes de Mevlido - Antoine Volodine

Agonie d’un monde
Note :

   Nous avons là une histoire extrêmement étrange qui va surprendre son lecteur, surtout s’il n’est pas averti des habitudes et goûts de l’auteur. Nous allons en effet évoluer dans un monde où rêves, fiction et réalité se mêleront d’une façon qu’il sera bientôt impossible de démêler. Nous aurons cependant ici au bout du compte une explication globale de ce qui se passe et s’est passé, ce qui donne au roman beaucoup plus d’efficacité que si nous étions dans l’irrationnel absolu.
   
   Comme chacun sait qu’il vaut mieux commencer un livre par une scène qui retiendra tout de suite l’attention du lecteur, nous découvrons le personnage principal, Mevlido, alors qu’il est en train de mener, brique en main l’interrogatoire pour l’autocritique de son supérieur hiérarchique."C’était une séance d’autocritique bâclée, une de plus : un moment théâtral qui avait eu sa raison d’être autrefois, deux ou trois cents ans plus tôt, au temps où les guerres contre les riches n’étaient pas toutes perdues, mais qui, aujourd’hui, à la fin de l’histoire –pour ne pas dire à la fin de tout- avait dégénéré en pure sottise rituelle."
   
   Quand Mevlido rentre chez lui en tramway en discutant avec un corbeau géant, puis qu'il se réveille auprès de sa compagne, on se dit qu’on vient de lire le récit d’un rêve, mais en fait, pas complètement… Le genre d’incertitude que je laisse flotter volontairement ici est celui que vous vivrez tout au long du livre. Sans compter que pour tout arranger, le "Je" se mêle parfois au "il" à la grande surprise du lecteur non averti qui risque d’ignorer que dans le post-exotisme, " le "je" n’a pas de valeur narcissique et ne renvoie pas à une entité qui cherche avec anxiété ou délice à se contempler ou à être contemplée publiquement. Le "je" existe, mais il n’est pas nombriliste. Il est neutre. Il est collectif."
   
   Mevlido habite dans le ghetto, mais il est policier, peu efficace d’ailleurs, sans que cela préoccupe qui que ce soit, moins en tout cas que son état mental pour lequel son chef l’envoie consulter une psychiatre (qui disparaitra d’ailleurs plus tard des écrans radars sans trop d’explications). Alors peut-être que Mevlido est fou? vous demanderez-vous un moment… Eh bien oui, peut-être, mais encore une fois, pas seulement. Vous serez à peu près fixé vers le milieu du livre et, à mon avis, les pages qui relatent comment on en est arrivé là, sont la meilleure partie du roman.
   
   Quoi qu’il en soit, suivre les aventures de notre héros vous aura fait découvrir un monde post-apocalytique cher à l'auteur. Tout est ruines et cendres, il y règne une chaleur de four dans une semi-obscurité crépusculaire… Tous les habitants sont soumis à une dictature totale et réduits à l’état de sous-hommes. Il y a cependant quelques rebelles qui assassinent parfois quelques hauts personnages, car si le peuple survivant a régressé au-dessous du niveau de l’esclavage, les génocidaires eux, se sont engraissés à milliards. Dans une époque antérieure, des populations ont été détruites par les enfants-soldats, monstres d’une cruauté sans limite, manipulés par les potentats qui les ont abandonnés depuis. Les enfants-soldats ont grandi et se cachent car lorsqu’ils sont reconnus, la population qui a tant souffert par eux, les massacre. Ils ont tué la femme de Mevlido et il ne s’en est jamais remis.
   
   Quand on découvre ce qu’il en est en fait, de la vie et du rôle de Mevlido, c’est comme si le lecteur découvrait une seconde histoire, il reconsidère tout ce qu’il a déjà lu d’une autre façon. Puis l’histoire se poursuit plus épaisse et moins irrationnelle (mais pas plus gaie, faut pas rêver) et tout s’achemine vers la fin. Et je pèse mes mots.
   
   Les qualités de ce livre tiennent en premier lieu à son originalité et à l’inventivité de l’auteur. Les créateurs sont rares et on a trop souvent dans la Science Fiction, l’impression de lire une histoire déjà connue ou la Nième variation sur un thème ouvert depuis longtemps. Ici, je n’ai pas eu cette impression, cela pourrait à la rigueur faire penser à "La route" de McCarthy mais alors, en tant que précurseur car cela a été écrit bien avant. Mais ce que je viens de dire classe ce roman dans la SF, ce que je veux bien faire puisqu’il faut bien poser le livre sur une étagère, mais c’est, comme souvent, un classement abusif et réducteur. C’est sans doute comme cela que l’auteur en est venu à installer son concept de "post-exotisme". Il a publié ses premiers romans dans une collection de science-fiction mais sans s’y sentir vraiment à sa place (ce que sentaient d’ailleurs aussi les amateurs du genre). Il a dû lui sembler plus simple de créer "sa" case que de tenter de rentrer dans celles qui existaient déjà. On peut très bien le comprendre, que l’on pense ou non que ce soit vraiment une solution. Parce qu’après il a fallu un soutien théorique du-dit post-exotisme et on s’est retrouvé avec de grands argumentaires se prenant extrêmement au sérieux, au point d’avoir parfois des relents doctrinaires de discours staliniens, un comble, dans le contexte! Et puis attention, le discours ne fait pas l’œuvre.
   
   Si je devais souligner un défaut dans ce roman, à mon avis il tiendrait à un manque de rythme. Il s’y passe des choses qui pourraient donner lieu à des pics, des chutes, des tensions, mais non, on avance toujours de façon régulière, incertaine, et lente. Le dernier tiers s’enlise même un peu. Mais vous me direz, à ce moment-là de l'histoire, tout s’enlise…
   
   Conclusion?
   "J’ai toujours obéi aux injonctions du parti, quelles que soient les circonstances, quelles que soient les injonctions et quels que soient le parti et son programme."
   Ne me dites pas qu’il n’y a pas aussi de l’humour là-dedans.

critique par Sibylline




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Macau - Antoine Volodine

Texte et Photos
Note :

    Photos : Olivier Aubert
   
   Cet ouvrage a été réalisé à deux mains. Antoine Volodine : roman en entrée d’ouvrage. Olivier Aubert, une fois le roman (court comme de coutume avec Antoine Volodine) terminé, pour des photos, de Macau, illustrant forcément l’esprit du texte mais pas formellement l’illustrant.
   
   Commençons par la partie photos : noir et blanc, parfois au grain "sale", plutôt dans une relative absence de lumière, correspondant ainsi dans l’esprit au texte d’Antoine Volodine, dont je ne saurais rien dire sur le "grain", mais sur la noirceur, si!
   
   Pour ce qui concerne le texte d’Antoine Volodine, il donne à entrevoir ce que donnerait un roman écrit par lui dans des canons plus classiques que les traverses qu’il emprunte communément. Macau représente apparemment quelque chose d’important dans la vie d’Antoine Volodine – je n’en sais pas assez là-dessus hélas. Et le roman fait écho à une œuvre parmi les premières d’Antoine Volodine : "Le port intérieur" que, malheureusement je n’ai pas lu. Encore.
   
   Il fait référence à une Gloria, connue et aimée antérieurement à Macau par notre héros ("Le port intérieur") et morte. Mais, de toutes façons, c’est sa propre mort que met en scène Antoine Volodine dans un texte beaucoup moins abscons et d’anticipation de fin du monde (juste la fin de sa vie, cette fois-ci!) que d’habitude. Moins abscons, du coup la beauté du style saute davantage aux yeux.
   "Quand le vieux eut allumé la lampe à pétrole, l’obscurité changea à peine, mais on eut l’impression que le bateau avait recommencé à se balancer. Dans la jonque d’à côté, des gens cuisinaient du poisson avec de l’ail et de la sauce soja. Remué par les mouvements du vieux, l’odeur puissante se renforça encore. Les ombres hésitaient sans cesse. Dès que le vieux se fut rassis à un mètre du minuscule cercle de lumière diffusée par la lampe, sa physionomie ravagée de pêcheur, ornée en guise de pilosité par trois mesquines torsades de filasse grise, s’évanouit.
   …/…
   Je savais bien ce qui m’attendait. Un homme viendrait, il tendrait au vieux une liasse de dollars, il s’accroupirait au milieu des cartons pourris et, à la limite de l’ombre et de la lumière, il passerait plusieurs minutes à ne rien faire de spécial. Il échangerait quelques phrases anodines avec Laura Kim, il m’adresserait deux ou trois regards détendus et même subtilement complices, car il aurait la grandeur d’âme de vouloir endormir ma vigilance. Puis il me fracasserait le crâne et ressortirait rapidement du bateau, en compagnie de Laura Kim et en laissant le vieux se débrouiller avec mon cadavre."
   

   C’est l’heure qui précède sa mort, dans son attente, avec toutes ses remémorations qui constitue la chair de ce texte. Proximité géographique, même attente de la mort, c’est à "La condition humaine", d’André Malraux, que "Macau" m’a semblé apparenté.
   
   C’est court et pas typiquement "Volodinien". Mais pour qui est rebuté par les noirceurs mystiques "fin-du-mondesques" d’Antoine Volodine, "Macau" est une bonne porte d’accès. 97 pages qui se lisent bien vite.

critique par Tistou




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Terminus radieux - Antoine Volodine

Post exotisme
Note :

   Rentrée littéraire 2014
    Prix Médicis 2014
   
   La deuxième Union soviétique n’est plus, suite aux accidents nucléaires qui ont dévasté le pays et l’écroulement de l’Orbise, dernier foyer de résistance de ceux qui luttaient pour un monde égalitaire. Ne reste plus qu’un paysage de désolation où marche un homme Kronauer*, ancien soldat en bout de course. Cette longue déambulation le mène vers le "Terminus radieux", nom du kolkoze qui est aussi le titre de ce somptueux roman. Il espère y trouver de l’aide car il a laissé deux compagnons d’infortune sur la route Iliouchenko et Vassilissa. Tous les trois tentaient de fuir le massacre des derniers survivants et de trouver refuge dans des territoires inhabitables car irradiés.
   
   A la tête de ce "Terminus radieux", kolkhoze qui n’est plus qu’une communauté isolée du reste du monde, on trouve des personnages hors du commun à commencer par "la mémé Ougdoul", qui a miraculeusement résisté aux irradiations. Fervente militante dans sa jeunesse, elle y a retrouvé Soloviev, qui en est le président autoritaire et aussi le seul homme qui a véritablement compté dans son existence, et qu’elle n’a pas vu depuis 90 ans… Et qu’elle continue d’aimer, envers et contre tout.
   
   Ce kolkhoze ressemble désormais plus à un repaire de bandits qu’à une institution agricole. Soloviev y règne en maitre avec ses trois filles, nées de trois lits différents, qu’il protège farouchement, de façon tyrannique, notamment en rentrant dans leurs rêves et en ayant un droit de regard sur leur vie affective. L’arrivée de Kronauer va bouleverser la donne.
   
   Que dire de ce roman absolument sublime où se côtoient paysages ravagés, humanité rare et fracassée, qui tente tant bien que mal de survivre, où on semble hors du temps, dans une sorte de futur antérieur hypothétique. Avec des accents poétiques et des passages émouvants qui font de ce récit un livre à la fois très sombre et lumineux, étrange et beau. Il m’a fait penser à "Scintillation" de John Burnside en raison du paysage de dévastation qu’il propose, dans un monde apocalyptique au milieu duquel survivent des hommes à bout de souffle, en déshérence, mais remplis d’humanité ne serait ce que par le destin et le récit de leur vie, de leurs amours, de leurs combats passés.
   
   Ce roman a aussi l’apparence d’un conte en raison du destin fabuleux et atypique de ses personnages, et certains passages sont de véritables hymnes à l’amour, à l’amitié, à la solidarité. Comme une bouffée d’oxygène dans toute cette noirceur.
   
   Je découvre Antoine Volodine avec ce roman éblouissant, qui vient de remporter le prix Médicis 2014, ce qui est amplement mérité. Un roman de 600 pages divisé en 49 chapitres, où le tragique côtoie sans cesse le poétique dans un univers imaginaire bien à part que Volodine qualifie lui-même de "post exotisme". Un roman si beau qu’il faudrait le lire plusieurs fois. J’ai été totalement subjuguée par l’écriture de cet auteur, par la richesse et la complexité du récit, par la lumière qui en irradie malgré la noirceur du propos. Un grosse claque littéraire! Il y aura un avant et un après Volodine.
   
   
   * Elli Kronauer est par ailleurs l'un des pseudonymes d'Antoine Volodine.

critique par Éléonore W.




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