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Auteur des mois de décembre 2013 & janvier 2014
Jerome Charyn

   Cet auteur américain ami de la France méritait bien un petit coup de chapeau, tant il a su nous captiver avec ses histoires aussi bien américaines que d'autres parties du monde. C'est chose faite.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2013 & JANVIER 2014
   
   Jerome Charyn est un écrivain américain né à New York en 1937. Ses parents étaient des gens modestes, Juifs émigrés d'Europe de l'Est avant la guerre. Il a grandi dans Le Bronx
   
   Il a fait ses études au Columbia College puis a été enseignant aux Etats Unis, puis à Paris où il a enseigné à l'université américaine de Paris.
   
    Il a vécu à Paris une quinzaine d'années.
   
   Son premier roman, « Il était une fois un Droshky », a été publié en 1964.
   
   Eclectique, il a publié des romans, des romans policiers, des biographies plus ou moins romancées, des livres documentaires sur New York, des romans pour enfants et des bandes dessinées.

Bibliographie ici présente

  Il était une fois un Droshky
  Marilyn la dingue
  Zyeux bleus
  Kermesse à Manhattan
  Metropolis: New York
  Dès 10 ans : Le Prince et Martin Moka
  Un bon flic
  Les Filles de Maria
  Rue du petit ange
  Dès 09 ans: Bande à part
  El Bronx
  La belle ténébreuse de Biélorussie
  Mort d'un roi du tango
  Capitaine Kidd
  Hemingway – Portrait de l’artiste en guerrier blessé
  Sinbad
  Citizen Sidel
  C comme: Madame Lambert
  C comme: Bouche du diable
  Appelez-moi Malaussène
  Le cygne noir
  C comme: White Sonya
  Bronx boy
  C'était Broadway
  La Lanterne verte
  New York - aquarelles
  Sténo sauvage. La vie et la mort d'Isaac Babel
  Marilyn : La dernière déesse
  Johnny Bel-Œil : Un conte de la Révolution américaine
  C comme: Marilyn la Dingue
  La Vie secrète d’Emily Dickinson
  Jerzy Kosinski
 

Il était une fois un Droshky - Jerome Charyn

Schnorrer et Delikatessen
Note :

   Titre original : Once upon a Droshky (1964)
   
   L'acteur Yankel Rabinowitz s'est retiré de la scène avant 1940. Il a joué dans des comédies burlesques. Sa vocation pour le spectacle est née quand il avait dix ou douze ans. "En 1911, quand Yudel Yobelkoff a fait venir les acteurs yiddish d'Odessa pour un spectacle exclusif au National Theatre, d'East Broadway au Bowery, on n'entendait que son nom Yobelkoff! Il avait apporté son droshky personnel, [une sorte de fiacre] dans lequel il se promenait à travers tout le quartier, en compagnie de trois ou quatre de ses comédiens en train de jouer une scène d'une des pièces de leur répertoire…"
   
   Yankel habite dans un vieil immeuble que son propriétaire destine à la démolition pour le remplacer par une tour de 19 étages. Il faut reloger Yankel mais aussi Mendele le vieux marchand ambulant, Tillie l'ancienne danseuse, Fishbein l'ancien truand et "le plus grand gangster de tout l'East Side", etc. En face, chez Schimmel, la cafeteria est le rendez-vous des mécontents avec ses joueurs de pinochle et ses habitués comme Pincus, ancien critique, connu pour raconter les histoires dont les héros sont Pouchkine, Lermontov ou Tourgueniev. On déguste le bortsch et on le fait passer à coups de kvass. Aux évocations des spectacles anciens comme les “Folies de Broadway” s'entre-mêlent celles des bonnes fortunes de Yankel et d'anciennes jalousies : Pincus et Yankel se sont fâchés à cause d'une jolie fille. Pour compliquer les choses, Irving le fils de Yankel est l'avocat du propriétaire et son intérêt s'oppose à celui de son père ; et ce n'est pas tout : Irving se présente aux élections et compte bien que son père le soutiendra! Pour couronner le tout, Farbstein, qui veut aussi s'approprier la cafeteria, expédie Fishbein en prison faute de payer 1500 $ de caution. Ensuite? Et bien, je ne dirai rien de la fin car il n'est pas sûr que l'auteur en ait rédigé une!
   
   Premier roman de Jerome Charyn, “Il était une fois un droshky” (1964) aurait aussi bien pu être le dernier car l'intrigue est moins convaincante que la pittoresque galerie de personnages du milieu qu'il dépeint : de vieux juifs de Manhattan ou du Bronx — d'où l'emploi fréquent de termes yiddish pour donner de la couleur locale à ce drolatique roman où l'on se traite de schnorrer ou de schlemiel. Pour amateurs de culture yiddish, de Scholem Aleichem et de... Jew York.

critique par Mapero




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Marilyn la dingue - Jerome Charyn

Fille à papa !
Note :

   Titre original : Marilyn the wild (1974)
   
   
   Oui, bien sûr, c'est un polar! La police de New York est occupée à démanteler un dangereux gang. Marilyn la Dingue ne fait pas partie du gang, elle en est même la cible, comme toute la famille d'Isaac Sidel, l'inspecteur de police que le lecteur de Charyn retrouve de polar en polar.
   
   Qui sont les membres de ce gang? Deux jeunes juifs, Rupert, Esther Rose, et Stanley un jeune chinois. "Barney les a surnommés le gang des sucettes". Leurs méfaits? "...ils ont attaqué vingt boutiques la semaine dernière. Six entre Essex Street et Bowery Street, six à Chinatown, cinq à Little Italy…". On voit que l'action se situe dans le sud de Manhattan, là où les rues portent des noms — c'est le territoire de l'inspecteur Isaac Sidel.
   
   Jalousies et rivalités dans la police : c'est un classique du genre. "Barney Rosenblatt était le flic juif numéro un de la ville de New York. Il haïssait Isaac plus que les chefs irlandais qui l'entouraient. Isaac démoralisait les inspecteurs de Barney avec sa troupe de moutons et d'espions personnels." Isaac Sidel fait équipe avec Brodsky, qui lui sert de chauffeur, et avec Coen, son jeune collègue préféré. "Isaac frappa sur la vitrine du restaurant-crèmerie de Ludlow Street. C'était un endroit où il préférait ne pas entrer car il était bourré d'auteurs dramatiques et d'intellectuels affamés qui essayaient toujours d'entraîner Isaac dans des discussions sur Spinoza, Israël, les brutalités policières..."
   
   Il y a peut-être bien dans ce roman une enquête policière, mais il nous raconte surtout une histoire de famille, celle d'Isaac. Son père est parti peindre à Paris : "Joel Sidel, le prince du col de fourrure. Il a tout envoyé promener pour une saleté de pinceau". La mère d'Isaac, Sophie, tient une boutique de brocanteur, dans Ludlow Street. Kathleen, l'épouse irlandaise d'Isaac, est partie s'occuper de ses biens immobiliers en Floride. La maîtresse de l'inspecteur, Ida Stutz, travaille dans un petit restaurant. Leo, le frère d'Isaac, est en prison pour ne pas avoir versé de pension alimentaire à "la stupide Selma". La fille unique d'Isaac c'est Marilyn, "une créature têtue" de vingt-cinq ans, une maigrichonne qui a déjà usé trois maris. Elle est dingue amoureuse de l'inspecteur Coen dit Zyeux-Bleus — qui donne son nom à l'un des volumes suivants. Bonne lecture et faites attention aux Guzmann...!
   
   
   PS : Il a été tiré une BD de ce roman
   
   PPS : « Zyeux bleus » a été écrit avant « Marilyn la dingue », mais ce qui s'y passe arrive après ce qui arrive dans « Marilyn la dingue » qu'il vaut donc mieux lire en premier.
   
   
   Série Isaac Sidel:
   
   1. Marilyn la dingue

   2. Zyeux bleus
   3. Marilyn la dingue
   4. Kermesse à Manhattan
   5. Isaac le mystérieux (après une 1ère traduction sous le titre Le Ver et le Solitaire)
   6. Un bon flic
   7. Les Filles de Maria
   8. L'Homme de Montezuma
   9. Rue du petit ange
   10. El Bronx
   11. Citizen Sidel
   12. Sous l'œil de Dieu

critique par Mapero




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Zyeux bleus - Jerome Charyn

Polar trop sucré
Note :

   Titre original : Blue eyes (1973)
   
   Zyeux bleus, c'est Coen, c'est Manfred, c'est un flic au regard clair dans un milieu bien sombre. Nous sommes dans le Bronx et Coen, mis un peu à l'écart pas ses collègues depuis le départ forcé d'Isaac, son mentor, est poussé à enquêter sur une affaire de prostituées mettant en cause certains membres d'une famille qu'il connaît bien, les Guzmann. L'aîné de la famille "Papa", tient la confiserie familiale. Il est le père de six garçons issus de six relations différentes et protège la famille. Ayant une histoire commune avec le flic, ils ont vécu en voisins quand Coen était tout jeune, ces multiples personnages (trop sans doute...), se croisent et s'épient. Nous suivons l'enquête menée par le flic à la recherche d'une jeune fille disparue de la circulation...
   
   Voilà un polar débridé, compliqué à suivre, car partant dans des sens multiples et ménageant des descriptions trop brèves aux nombreux personnages. Ainsi, difficile de s'attacher, notamment au destin de ce Zyeux bleux au cœur du livre. Quelques retours en arrière ne suffisent pas à fournir l'épaisseur confortable à la lecture. On est alors ballotté, par les péripéties sans assez de repères pour tout suivre. C'est dommage, quelques idées sont attachantes et l'auteur s'amuse avec cette peinture aux couleurs vives. Les personnages sont des fonceurs, au système D bien rodé, en connivence avec certains flics. Ils sont dépeints humains. Ainsi, Papa protège Jéronimo, son enfant un peu simple d'esprit. Et puis il tient une confiserie, drôle d'idée pour un gangster. Zyeux bleus est un fana de ping-pong comme l'auteur du reste. Et pendant les parties, il met le short mais garde le flingue! Les noms de personnages témoignent d'une volonté de s'amuser : Bébé, Child, César...
   
   Au final, je suis donc bien partagé mais je reste déçu par ce résultat trop peu abouti à mon goût. "Zyeux bleus" est le deuxième volet d'une trilogie policière : Marilyn la dingue était peut-être à lire avant...
   
   
   Série Isaac Sidel:
   
   
   1. Marilyn la dingue
   2. Zyeux bleus

   3. Kermesse à Manhattan
   4. Isaac le mystérieux (après une 1ère traduction sous le titre Le Ver et le Solitaire)
   5. Un bon flic
   6. Les Filles de Maria
   7. L'Homme de Montezuma
   8. Rue du petit ange
   9. El Bronx
   10. Citizen Sidel
   11. Sous l'œil de Dieu

critique par OB1




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Kermesse à Manhattan - Jerome Charyn

La peau de Jéronimo
Note :

   Titre original : The education of Patrick Silver (1976)
   
   
   Autour de leur patriarche Moïse, alias Papa, les frères Guzmann forment un dangereux groupe de cinq demeurés dont seul Cesar, alias Zorro, semble doué de raison. Jerónimo alias le bébé est probablement le pédophile assassin des mômes qu'il emmène sur les toits ; pour le surveiller, son père a pourtant recruté un ancien flic d'Isaac Sidel : Patrick Silver, un géant irlandais devenu concierge d'une synagogue en piteux état, est un buveur compulsif de Guinness. "Il avait en horreur la bière américaine, cette eau blonde, pisseuse, qui aurait pu être brassée dans un chalumeau à bulles de savon." 
   
   C'est lui le héros de ce roman où l'on perd un peu de vue Marilyn la Dingue, très temporairement établie à Seattle pour tenter d'oublier Zyeux-bleus avant de lâcher un énième mari et de s'en retourner à Manhattan — trop humide le climat de Seattle.
   
   Au QG de la police, qui va bientôt déménager, O'Roarke, le Premier Adjoint depuis longtemps malade meurt dans son bureau. Isaac Sidel bénéficie d'une promotion providentielle qui fait des jaloux. Dans sa rivalité avec Sidel qui a chopé le ver solitaire, le clan Guzmann doit abandonner sa confiserie minable qui cache divers trafics, se replier dans la synagogue puis dans le bar irlandais de Patrick Silver. Pour soigner son fils Jorge, victime des anges d'Isaac, Moïse fait venir des guérisseurs péruviens ; mais maintenant que l'Espagne a un roi, il rêve de se replier dans la lointaine terre d'origine de ses ancêtres marranes, quitte à sacrifier Jerónimo dont la culpabilité est devenue évidente. Crime ou pas, les frères Guzmann rêvent d'Odile, "la petite Goy" que désirent aussi Herbert Pimloe et Patrick Silver. Odile rêve de devenir la reine du porno ou de se faire élire Miss America nue. Qui l'en empêchera?
   
   Mêlant les allusions à la culture juive et au folklore irlandais, cultivant le burlesque dans ses descriptions, Charyn nous promène dans New York sans vraiment prendre au sérieux son intrigue policière. Ce sont ses personnages et son écriture qui séduisent les lecteurs.
   
   
   Série Isaac Sidel:
   
   
   1. Marilyn la dingue
   2. Zyeux bleus
   3. Kermesse à Manhattan

   4. Isaac le mystérieux (après une 1ère traduction sous le titre Le Ver et le Solitaire)
   5. Un bon flic
   6. Les Filles de Maria
   7. L'Homme de Montezuma
   8. Rue du petit ange
   9. El Bronx
   10. Citizen Sidel
   11. Sous l'œil de Dieu

critique par Mapero




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Metropolis: New York - Jerome Charyn

NewYork comme mythe, marché et pays magique
Note :

   Titre original : Metropolis: New York As Myth, Marketplace, and Magical Land (1987)
   
   
   "NewYork comme mythe, marché et pays magique", tel est le sous-titre de cet opulent volume que J. Charyn a consacré à la ville de son cœur : NewYork. C'était se lancer là dans une entreprise un peu folle, titanesque, une tentative de portrait humain de cette mégapole en mouvement perpétuel. Il a choisi de partir de Ellis Island et d'axer plus particulièrement son observation sur Manhattan et le Bronx. C'était là suivre les pas des millions d'immigrés qui, débarqués des bateaux de la vieille Europe, ont constitué cette ville si particulière, et c'est bien ce qu'il souhaitait faire.
   
   Juifs venus de Biélorussie, les grands-parents de J. Charryn ont fait partie de ces immigrés qui débarquaient à Ellis Island, qui, riches ou (le plus souvent) pauvres, s’alignaient en une longue file pleine d'angoisse, pour défiler devant des "examinateurs", des médecins, qui évaluaient leur capacité à être utiles au pays qui se fondait ainsi et qui, tels du bétail, étaient marqués à la craie de symboles incompréhensibles pour eux, mais qui résumaient déjà leur avenir. Ceux qui étaient admis n'avaient plus ensuite qu'à aller tenter leur chance dans ce nouveau monde où on les attendait... ou pas. C'est ainsi que se regroupaient les diasporas et "familles" diverses, indispensables.
   
   J'appréhendais un peu que cet ouvrage (si épais) soit un peu rébarbatif et demande de gros efforts à son lecteur, mais il n'en est rien. Écrit avec passion, il est passionnant. Vous connaissez Charyn, quand il se met à parler avec son cœur, il ne fait que nous surprendre, et la vision des choses qu'il nous transmet est bien loin de la vision académique et même, consensuelle. Il a fondu l'histoire de New York avec la sienne propre et celle de sa famille. Il est allé sur le terrain, dans les coins où il n'avait pas déjà passé son enfance ou diverses périodes de sa vie. Il a voulu tout voir, discuter avec ceux qui avaient fait l'histoire. Les Maires et autres personnages dominants qu'il a fréquentés pour cet ouvrage et qu'il nous fait suivre pendant un certain temps, sont parfois proches de ce fou d'Isaac Sidel. C'est dire! Alors, la deuxième crainte, pourrait être qu'on n'apprenne pas grand chose d'un peu fouillé d'une approche de ce type. Il n'en est rien non plus. Comme je le disais, J. Charyn a pris son projet on ne peut plus au sérieux. Il y a consacré beaucoup de temps. Il ne s'est pas contenté de se faire raconter, il a tenu à aller sur place, à se faire montrer, à rencontrer, à discuter... et voilà le résultat : un portrait géographique, social, humain, qui n'ignore aucune facette de la ville, allant de l'histoire à l'architecture, du monde politique à celui des arts, des inventeurs de génie au grands gangsters, de la plus sordide misère des émigrés aux richesses les plus phénoménales. Il nous montre tout, nous parle de tout : de la fin du 19ème siècle à la fin du 20ème. Il s'arrête avant l'écroulement des Tours jumelles (où il va justement rencontrer une personnalité) La page du 11 septembre n'a pas encore été tournée.
   
   Un livre à lire pour savoir sur quoi repose New York, même si vous ne devez jamais y aller.

critique par Sibylline




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Dès 10 ans : Le Prince et Martin Moka - Jerome Charyn

De la difficulté d'être une Souris Noire
Note :

   Jerome Charyn, plus connu pour son inénarrable Commissaire Isaac Sidel et ses chroniques new-yorkaises, a également prêté sa plume à quelques livres pour enfants, généralement directement inspirés de ses propres souvenirs d'enfance dans les pires zones du Bronx.
   
   Avec celui-ci, la collection Souris Noire s'est heurtée de plein fouet à ce qui est son écueil le plus délicat : l'adaptation à l'âge de ses lecteurs. Nous avons ici un petit livre d'une vingtaine de pages en assez gros caractères, avec beaucoup d'illustrations, correspondant aux capacités de lecture d'un enfant de 8-9 ans.
   
   Le personnage principal et narrateur (Martin Moka) est justement un garçon dans ces âges-là. Il vit dans la zone hyper pauvre avec sa mère, dans un hôtel plein de rats. Sa mère, qui est seule, est harcelée par un voyou à moitié taré (Le Prince) qui veut lui mettre le grappin dessus. De son côté, elle est amoureuse d'Harvey, mais Harvey est en prison. Le gamin joue un sale tour au voyou qui l’attrape et va lui faire passer un sale quart d'heure, quand Harvey revient et le sauve, avant de s'installer avec sa maman et de manifester son affection pour la gamin ravi en l'envoyant chercher de la bière (mais gentiment)...
   
   Bref, c'est l'histoire du besoin d'un père qui trouve sa solution, mais le problème non surmonté à mes yeux, est que, si le niveau de lecture correspond comme je le disais à des enfants de CE2-CM1, le niveau d'histoire correspond, lui, à des enfants d'au moins 10-11 ans, et plus. On trouve l'évocation et les termes de macchabée, putes, maquereaux, toxicos, junkies... qui ne peuvent guère être compris avant. Quant au sauveur magnifique, père de substitution, voyou lui-même... vous jugerez.
   
   Peut-être que, par contre, ce livre pourrait être utilisé avec profit auprès de grands enfants de milieux défavorisés et ayant de grandes difficultés de lecture. Ils pourraient mieux s'y reconnaître. Mais ça fait une cible un peu réduite.
   
   Les illustrations, en noir et blanc, sont de Loustal, que je n'apprécie toujours pas, mais ça... c'est une question de goût et Charyn, lui, doit bien l'aimer car ils ont fait plusieurs livres ensemble.

critique par Sibylline




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Un bon flic - Jerome Charyn

Le flic baroque flamboyant
Note :

   Titre original : The Good Policeman (1992)
   
   
   On avait déjà le flic aventurier affrontant les jungles urbaines ou végétales, l’enquêteur intello capable de comprendre les énigmes les plus complexes, l'érudit qui vous retrouvait des grimoires improbables, le dépressif hésitant perpétuellement entre arrêter le coupable et se faire sauter le caisson, l’alcoolique ne pouvant mener son enquête à plus de 50m d'une bouteille, et j'en oublie. Mais grâce à Jerome Charyn, je viens d'en découvrir une nouvelle espèce : le baroque flamboyant, limite rococo (pour ne pas dire, le foldingue)
   
   "Un bon flic" est le cinquième roman de la série des aventures du commissaire Isaac Sidel, et c'est le premier que je lis.
   
   Cela étonne!
   
   Je découvre un Isaac Sidel considéré comme le meilleur flic de New-York (!) où il est d'ailleurs le chef de la police. Il vient d'arrêter l'ennemi public n°1 (avec beaucoup de regret, car il le trouvait très sympathique) et notre commissaire principal est maintenant exhibé de conférence en conférence comme héros du jour. Conférences où il parle de baseball, sa passion, devant des parterres policiers dont personne ne semble penser qu'ils étaient venus écouter autre chose...
   
   Notre Isaac, flic juif n'est soumis à aucune hiérarchie, au point qu'il s'est carrément monté une police parallèle et secrète, totalement hors la loi et pas regardante sur les moyens, avec laquelle il passe bien plus de temps qu'avec ses vraies brigades. Il fait ce qu'il veut, c'est à dire hélas, n'importe quoi. Sidel, est qualifié de "Le Juste" tant il s'en tient à ses impressions morales plutôt qu'à la loi, mais aussi de beaucoup d'autres qualificatifs dont "policier chantant" ("policier chantant"!!) par l'auteur dont le lecteur a bien du mal à comprendre les intentions. Quant à ses méthodes personnelles, sachez par exemple qu'il est persuadé qu'il lui suffit de se mettre un faux nez pour que personne ne le reconnaisse...
   
   Par ailleurs, il a un look de clochard car c'est dans les friperies qu'il préfère acheter ses vêtements. De plus, si ses fonctions lui valent d'être invité à une soirée très habillée, après avoir emprunté à son chauffeur son vieux smoking de mariage, il tiendra absolument à y ajouter une cape à la Mandrake (sans aucune intention comique, il trouve vraiment cela beau). Les autres, bien élevés, feront mine de ne rien remarquer de spécial dans sa tenue.
   
   Isaac Sidel ne boit pas, lui, mais il pourrait aussi bien tant il a l'esprit confus. On ne peut même plus appeler cela réfléchir. Arrivée à la page 200 sur 300, je me suis demandé sur quoi portait l’enquête en fin de compte et j'ai été bien incapable de me répondre. Notre "commish" fait des erreurs de jugements tellement monumentales qu'on se demande comment c'est possible (le gamin de l'orphelinat par exemple!) et n'en est jamais troublé le moins du monde, il continue son chemin dont nul ne comprend la trajectoire et à la fin, on arrive... on ne sait pas trop où.
   
   Il est très introduit dans la pègre new-yorkaise, toutes les pègres : italienne, juive, islandaise etc. quasiment plus que dans la police. Mais il a quand même ses préférés (une famille italienne) qu'il fréquente au point de manger à leur table et qu'il n'hésite pas trop à favoriser.
   ET, cerise sur le gâteau, tenez-vous bien : le commissaire trimbale et bichonne une amusante particularité médicale : il a un ver solitaire dont il parle constamment et qu'il entretient soigneusement (comment ça, "beurk!"?). Pas glamour?
   
   Parfois, j'ai été prise de fou rire, tant la situation était ridicule (comme quand son adjoint lui fait des signes avec ses oreilles en plein tribunal!) mais je suis persuadée que c'est un comique la plupart du temps involontaire et cela me perturbe quelque peu. Ah! Et j'oubliais! Isaac Sidel a également tendance à se mettre à pleurer à gros sanglots la moindre contrariété... (Ça doit déconcerter l’ennemi, tout de même).
   
   Avouez qu'on n'en a pas vu souvent des héros de ce gabarit! Eh bien, Jerome Charyn nous en a fait une série de 11 romans! Tous au premier degré et ne semble jamais voir en Isaac Sidel autre chose qu'un héros et sympathique, qui plus est. Dans le roman, tout le monde adore et admire Sidel, au point qu'il monte jusqu'aux plus hautes sphères, porté par la ferveur populaire.
   
   Après ce premier essai percutant, j'ai hâte de lire ce qu'il a bien pu trouver d'autre.
   
   
   Série Isaac Sidel:
   
   
   1. Marilyn la dingue
   2. Zyeux bleus
   3. Kermesse à Manhattan
   4. Isaac le mystérieux (après une 1ère traduction sous le titre Le Ver et le Solitaire)
   5. Un bon flic

   6. Les Filles de Maria
   7. L'Homme de Montezuma
   8. Rue du petit ange
   9. El Bronx
   10. Citizen Sidel
   11. Sous l'œil de Dieu

critique par Sibylline




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Les Filles de Maria - Jerome Charyn

Brouillard sur Central Park
Note :

   Titre original : Maria's Girls (1992)
   
   
   Dans une première série de romans dits policiers Jerome Charyn fait d'Isaac Sidel un flic attaché au Lower East Side et à des quartiers peuplés de juifs et d'irlandais de milieu populaire. Une seconde série menant à “Citizen Sidel” démarre avec “Les Filles de Maria”. Cet épisode mène Isaac Sidel à fréquenter la mairie, l'église, les milieux d'affaires, la mafia, sans oublier le FBI, et à roder du côté de Central Park – surnommé la forêt de Sherwood.
   
   L'Eglise c'est le cardinal Jim au parler peu châtié. La famille c'est celle de Jerry DiAngelis et son beau-père le melamed Izzy Wasser. La mafia c'est Sal Rubino et ses cimenteries, don Salvatore survivant infirme à une tuerie qui s'est déroulée à la Nouvelle-Orléans. Le big business c'est Papa Cassidy et ses usuriers. Le FBI c'est LeComte, son indic Tarin frère de Jerry, et son agent Anastasia, alias Margaret Tolstoï, la princesse roumaine sans papiers, formée par le KGB, partagée entre le lit de Rubino et les souvenirs d'Isaac toujours amoureux de la "sorcière" qui "cassait du mafioso dans l'Amérique toute entière". Incidemment, on notera que l'histoire se passe en 1984 et que le pistolet à la mode est le “Glock” avec sa carcasse en polymères. L'action court de la luxueuse résidence des Cassidy à un hôtel douteux avec vue sur le parc, d'un commissariat de quartier à un terrain de base-ball en forme de diamant et à une obscure boîte de nuit où opère l'éblouissante Delia St.John : "Elle avait des jambes liquides... Qui diable avait bien pu lui apprendre à flotter comme çà?"
   
   Un flic nommé Caroll Brent joue un rôle de premier plan dans l'enquête concernant les malversations de Carlos Maria Montalban, fournisseur des établissements scolaires de la métropole... En dépit de son manteau de fourrure et de ses chaussures à talon, Maria aime les filles. Pour en savoir plus sur ses activités illégales, Sidel pousse dans ses bras Diana Cassidy, la riche et séduisante épouse de Brent. Et quand Isaac est flingué lors d'un rendez-vous sous le pont de Brooklyn avec son agent préféré — on n'en est qu'à la page 78 – il est facile de supposer qui est le premier suspect : un mari jaloux qui se venge. Or la réalité est plus compliquée, c'est le moins qu'on puisse dire...
   
   "La bestiole ne s'y trouvait plus"!
Les graves blessures dont souffre le commissaire ont fait périr le ver solitaire qu'il portait en lui depuis le temps de la guerre avec les Guzmann, et qui incarnait son remord, sa responsabilité dans la mort de Z'yeux Bleus, l'amant de sa fille Marilyn. "Ce ver était un moraliste, ce ver avait encouragé Isaac à s'aventurer dans les abîmes de l'inconnu, ce ver était comme Shakespeare, susurrant ses mélodies où que se rendît Isaac." L'identité du tireur restant longtemps inconnue, le lecteur trouve dans ce mystère un moteur qui le fait avancer, quoique l'embrouillamini grandissant de l'intrigue, plombé de pesants bavardages répétitifs, puisse avoir raison de sa persévérance. Même si tout un lot de flinguages, de tabassages et d'enlèvements lui suggèrent qu'il lit un vrai polar.
   
   Rebecca Karp quittant bientôt la mairie de New York, on commence à entrevoir la possibilité pour Isaac Sidel de se présenter aux élections et devenir le maire de Big Apple. Un maire démocrate bien sûr!
   
   
   Série Isaac Sidel:
   
   
   1. Marilyn la dingue
   2. Zyeux bleus
   3. Kermesse à Manhattan
   4. Isaac le mystérieux (après une 1ère traduction sous le titre Le Ver et le Solitaire)
   5. Un bon flic
   6. Les Filles de Maria

   7. L'Homme de Montezuma
   8. Rue du petit ange
   9. El Bronx
   10. Citizen Sidel
   11. Sous l'œil de Dieu

critique par Mapero




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Rue du petit ange - Jerome Charyn

8ème de la série Isaac Sidel
Note :

   Titre original : Little Angel Street (1994)
   
   
   Une partie de l’œuvre, prolifique, de Jérôme Charyn est considérée comme relevant de la littérature policière. C’est la série dédiée au Commissaire Isaac Sidel. "Rue du Petit-Ange" en fait partie. Mais... En fait de roman policier, moi, je le classerais plutôt dans... les inclassables!
   
   Ou alors imaginez qu’on a demandé à Gabriel Garcia Marquez d’écrire un policier évoluant dans la ville de New York mais baignant dans l’atmosphère qu’on trouve dans les Batman? Vous voyez un peu? Eh bien c’est ça. Ça ressemble autant à un policier que moi à... (complétez à votre guise).
   
   D’ailleurs c’est bien simple, je ne suis pas sûr d’avoir compris la moitié des choses tant Jérôme Charyn écrit foisonnant, onirique et sans souci aucun d’une quelconque vraisemblance. Ses personnages ont plusieurs noms qu’on ne se donne pas trop la peine de présenter – je pense d’ailleurs que "Petit-Ange", qui serait apparemment le n° 9 de la série, s’appuie beaucoup sur tout ce qui a pu se passer précédemment mais, hélas, c’est mon premier Jérôme Charyn!
   
   Donc, on peut passer allègrement à côté d’un tas de choses, se retrouver le nez dans une impasse, rebondir néanmoins et, cahin-caha se retrouver au bout du bout avec notre Commissaire Sidel et... finalement ne pas le regretter! C’est quand même ça le plus étonnant.
   
   C’est que c’est riche quand même. On se rend bien compte que Jérôme Charyn n’a pas l’écriture policière – et tout ce qui s’y rattache – dans le sang. Pas l’écriture policière, mais l’écriture tout court. Un Gabriel Garcia Marquez new-yorkais. Incontestablement.
   
   Le Commissaire Sidel, Isaac pour les intimes, fort de tout ce qui a pu se dérouler dans les épisodes (?) précédents, s’est présenté à l’élection du Maire de New York et vient d’être élu. Mais il lui reste un mois avant sa prise de fonction. Un nouveau Commissaire a été nommé, il n’est pas encore maire. Et apparemment, et ça ne semble pas dater d’aujourd’hui, il n’a pas le fonctionnement linéaire l’ami Isaac. Le reste est inracontable. Se mêlent des affaires de mafieux dans l’immobilier, de transfuges roumains sanguinaires, de dingos plus ou moins revendiqués, de SDF plus ou moins organisés...
   
   Vous voulez perdre le Nord? Lisez "Rue du Petit-Ange"!
   Un petit extrait pour la route?
   
   "Il était commissaire de police, debout dans un refuge pour sans-abri, dont certains s’étaient complètement couverts de draps blancs, comme autant de cadavres dans une morgue.
   Il reconnut Isaac, assis sur un des lits, en sous-vêtements d’hiver, en train de griffonner des mots dans un long carnet. Il n’avait aucun voisin pour le gêner. Les lits qui entouraient Isaac étaient vides de toute âme perdue.
   "Bonjour, monsieur le Maire.
   Pas si fort, maugréa Isaac. Je suis ici sous un faux nom, Geronimo Jones. Et puis ne me donne pas du monsieur le Maire. Je n’ai pas encore pris mes fonctions.
   Mais vous êtes notre roi, dit La Perruque.
   Il a vraiment fallu que tu l’amènes, celui-là? demanda Isaac au commissaire. C’est un mercenaire. Je le suspends de ses fonctions et toi tu me le remets dans le circuit.
   Exact, connard, dit La Perruque. Tu n’es qu’un vieillard qui pue. Et je te buterais sans contrat. Je le ferais gratos... Comment va ton gendre, Barbarossa? Y vend toujours de la drogue aux étudiants?"

   
   
   Série Isaac Sidel:
   
   
   1. Marilyn la dingue
   2. Zyeux bleus
   3. Kermesse à Manhattan
   4. Isaac le mystérieux (après une 1ère traduction sous le titre Le Ver et le Solitaire)
   5. Un bon flic
   6. Les Filles de Maria
   7. L'Homme de Montezuma
   8. Rue du petit ange

   9. El Bronx
   10. Citizen Sidel
   11. Sous l'œil de Dieu

critique par Tistou




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Dès 09 ans: Bande à part - Jerome Charyn

Faire ses premiers pas dans le Bronx
Note :

   Illustrations : Jean-Claude Denis
   
   
   Il était une fois un garçon qui naquit dans "un des quartiers les plus pauvres de New York, appelé le Bronx". Il n'avait jamais eu de papa, mais il avait une maman qui l’aimait beaucoup ainsi qu'un grand frère, revenu du Viet-Nam avec un bras en moins. Dès sa naissance, ce garçon avait été beaucoup pus grand, plus gros et plus fort que les autres enfants de son âge, c'est pourquoi sa mère l'avait appelé Jumbo. Ses premiers pas dans les terrains vagues du Bronx ne pouvaient le rendre que plus solide encore.
   
   Mais il grandit et il lui fallut aller à l'école où les autres enfants étaient méchants avec lui car il était différent. Il s'y fit pourtant une place en prenant pour amis deux autres "exclus" : Pistache, le trouillard et Fistounette, la fille la plus laide de la classe. Un jour, attaqués par un caïd, ils eurent besoin d'aide et Jumbo vit l'avantage qu'il y avait à être un géant. Pourtant, ce caïd n'était pas entièrement mauvais. C'est que la vie familiale peut être très difficile, dans le Bronx... et c'est ainsi que...
   
   Mais je vous laisse découvrir la suite cette aventure originale, bien écrite, avec des héros atypiques dans un environnement (le Bronx) qu'on ne voit pas non plus souvent dans les livres d'enfants. Ce n'est pas du tout bêtifiant, sans dépasser ce qu'il est souhaitable de raconter à des enfants de cet âge.
   
   Une vision pas manichéenne (comme quand on comprend ce qui fait agir le voyou ou les enfants de l'école), plusieurs pistes de discussion sur le monde moderne et plusieurs leçons intéressantes à tirer de ce récit comme par exemple que la sortie des quartiers pauvres passe par l'école.
   
   A chaque page, des illustrations en aquarelles sympas de Jean-Claude Denis ajoutent encore à cet album.

critique par Sibylline




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El Bronx - Jerome Charyn

Polar déformé...
Note :

   Titre original : El Bronx (1997)
   
   
   Imaginez-vous observer un paysage, un décor, avec des lunettes de vue pas adaptées à votre vision. Sérieusement pas adaptées. Vous distinguez mal. Pas mal de détails vous échappent, les lignes droites sont fuyantes, tout est déformé... Eh bien pareil avec les "polars" (?) de Jerome Charyn.
   Si, si, c’est pareil. Et je vous garantis que beaucoup de choses vous échappent. J’ai déjà eu l’occasion d’écrire à propos d’un autre polar du même Charyn que je n’avais pas tout compris... Idem ici.
   
   Avantage néanmoins par rapport aux lunettes pas adaptées : je n’ai pas eu de mal de crâne! Mais décontenancé je suis resté, c’est certain!
   
   "El Bronx", dans la série du Commissaire Isaac Sidel, est la suite de "Rue du Petit-Ange", précédemment critiqué.
   
   Nous retrouvons donc Isaac Sidel, alias Le Gros Type, alias El Caballo,..., dans sa nouvelle peau de Maire de New York (tant qu’à imaginer!). Un Maire iconoclaste bien entendu. A la recherche désespérée toujours de son seul amour, Margaret Tolstoï (sic), à la recherche de tant de choses à vrai dire... Par exemple d’Aliocha, un tout jeune garçon du Bronx, qui réalise des peintures murales sur les murs de ce quartier du Bronx à la dérive, à la gloire de ses copains. Sidel s’est entiché de ses performances et sillonne New York, et particulièrement le Bronx, du haut de son hélicoptère pour le retrouver.
   Et puis des histoires mafioso-politico-économiques, des règlements de compte inter-gangs, des trafics... une atmosphère encore une fois, comme pour "Rue du Petit-Ange" qui m’évoque fortement les réalisations les plus glauques de "Batman".
   
   
   "Barbarossa fonça au Yankee Stadium, sirène branchée. On aurait dit la belle époque, du temps qu’Isaac était CP et que Joe commençait juste à faire sa cour à Marilyn la Dingue. Le Gros Type était né pour flanquer le bazar, pas pour gouverner. Il avait l’impression de danser dans la rue. Il y avait foule devant le stade. Isaac ne put s’empêcher de rire. Il était presque heureux... sans Margaret Tolstoï. Il découvrit une image gigantesque sur le mur sud du stade. Paulito Carpenteros, le mouchoir bleu des Bouffons Latinos sur la tête. Et Aliocha n’avait pas représenté Paul sur fond d’un décor idyllique. Il avait recréé le Bronx, son Bronx à lui, depuis le pont de la Troisème Avenue, avec des requins bleus en train de se nourrir dans l’eau, jusqu’au Yankee Stadium et au Castle Motel et une petite boutique de bricolage sur Jerome Avenue, avec un visage démoniaque en vitrine..."

   
   
   Série Isaac Sidel:
   
   
   1. Marilyn la dingue
   2. Zyeux bleus
   3. Kermesse à Manhattan
   4. Isaac le mystérieux (après une 1ère traduction sous le titre Le Ver et le Solitaire)
   5. Un bon flic
   6. Les Filles de Maria
   7. L'Homme de Montezuma
   8. Rue du petit ange
   9. El Bronx

   10. Citizen Sidel
   11. Sous l'œil de Dieu
   ↓

critique par Tistou




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Bronxite chronique
Note :

   Ce sera bref. Je n'ai pas aimé ce roman. Je sais que Jerome Charyn a une cohorte d'admirateurs notamment en France. Je lui reconnais une imagination fertile. Il faut dire aussi que pour mon premier, et vraisemblablement dernier Charyn, j'ai pris au hasard "El Bronx", huit ou neuvième roman mettant en scène Isaac Sidel, ancien flic juif, commissaire puis ci-devant maire de New York. Depuis je crois qu'il est devenu vice-président des Etats-Unis. Certaines filiations m'ont sûrement échappé. Charyn est un prolifique "branché". Les prolifiques, moi, je les préfère simples et pas modernes. Jerome Charyn, enfin ce livre, "El Bronx", me l'a semblé tellement, moderne, avec tout ce que ça implique d'air du temps, et de facilités, et ce style BD. Certes Charyn sait nous décrire un monde coloré et assez original, un monde d'enfants perdus virevoltant autour d'un maître, un maître mot pour l'auteur, la came. Ce n'est pas le Bronx des polars et du cinéma, pourtant violent, mais un royaume où les enfants jouent un jeu, un jeu que je n'aime décidément pas.
   
   Encore une fois Charyn ne manque ni d'idées ni de visions. Des hélicos survolant le Bronx, transformé en hyper de la dépravation, une sorte d'opéra baroque sous crack, le contraire d'un conte de fées, Seulement je trouve les idées bien banales et les visions bien clinquantes et agressives. J'aurai lu Jerome Charyn, notamment pour Lecture/Ecriture. Et voilà tout.

critique par Eeguab




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La belle ténébreuse de Biélorussie - Jerome Charyn

Autobiographie, Tome 1
Note :

   Titre original : The Dark Lady from Belorusse (1997)
   
   
   Ce premier des trois tomes que Jerome Charyn a consacrés à ses mémoires couvre la période qui va de ses 5 ans à ses 7 ans, soit de 1942 à 1944, dans le Bronx. Sa famille était issue d'une"tribu de juifs mongols qui avait terrorisé le Caucase jusqu'à ce qu'ils fussent soumis par le grand Tamerlan". Depuis cette lointaine époque, les choses avaient dû suivre leur train cahin-caha pour les descendants qui n'en étaient pas devenus plus riches. Et ce jusqu'à la naissance de sa mère en Russie. Malheureusement, la grand-mère mourut peu après et le grand-père décida à ce moment-là qu'il était temps pour lui de partir chercher fortune aux USA. Ce qu'il fit, abandonnant ses deux fillettes (5 et 2 ans) aux bons soins du "grand" frère de 10 ans... Et pourtant, ce Mordecaï parvint à entretenir les deux petites et même à les envoyer plus tard, elles aussi aux Etats Unis où il devait les rejoindre et ne le fit jamais.
   
   Les mémoires commencent par les folles incursions quotidiennes de la mère, maintenant flanquée de Jerome, 5 ans, au bureau de poste où elle faisait fouiller les sacs de courrier à la recherche de la lettre de Mordecaï qui aurait dû arriver et qui, jamais, n'était là. Et si cela était possible, si le chef de poste et les employés se prêtaient si patiemment à ces démarches sans fin, c'était que la mère, était "la belle ténébreuse de Biélorussie", une beauté fatale vers laquelle tous les hommes se précipitaient pour exhausser ses moindres vœux.
   Elle "s'appelait Fanny, mais ses admirateurs l'appelaient Faigele, mot qui, d'après mon dictionnaire tartare, signifiait petit oiseau."
   
   Le père de Jerome, de son côté était un bel homme également, chef d'atelier dans une entreprise de confection de fourrures et surtout (pour le prestige) sergent de la défense passive. Les deux parents étaient illettrés, la mère devait mettre des années à parvenir à parler anglais à peu près correctement et le petit Jerome de son côté, ne parvenait pas non plus à apprendre à lire, les écoles maternelles où il aurait dû rentrer ayant été fermées pour cause d'effort de guerre.
   
   Nous suivrons donc le très jeune (mais très débrouillard) Jerome, baptisé "Bébé Charyn", surnom qui va lui rester jusqu'à l'âge adulte, et faute d'école toujours collé aux basque de sa beauté fatale de mère, jusque dans les cercles de jeu où elle travaillera et les hautes sphères de la pègre du Bronx où elle se fera une place, ne manquant jamais de chevaliers servants parmi les truands... Tous les écrivains n'ont pas de débuts dans la vie aussi époustouflants!
   
    Le récit si éclairant sur la pègre du Bronx pendant la guerre, de ces deux jeunes années de l'auteur, prend environ 150 pages et on peut regretter de s'arrêter là, c'est un peu court. Il ne m'aurait pas paru excessif de poursuivre encore quelques années... mais ce sera l'objet du tome 2, "Le cygne noir". On peut évidemment douter de la parfaite réalité des dits souvenirs (qui ne collent d'ailleurs pas toujours parfaitement avec ceux évoqués par ailleurs dans "Métropolis"), mais il faut bien en prendre notre parti car cette tendance à transformer ces souvenirs d'enfance en un polar qui se tienne à peu près ne fera que s'accentuer au fil des deux volumes suivants.
   
   Un carnet central de photos nous montre les principaux personnages. La beauté renversante de Faigele n'est pas évidente pour nous, tant les modes, l'attitude et l'aura dominent dans ce genre d'appréciation, mais elle devait être bien réelle si l'on s'en réfère aux réactions de tous ceux qui la rencontraient. Comme le titre l’indiquait, elle est le centre de ce premier tome des mémoires de Jerome Charyn.
   
   
   Extraits :
   
   - Il dansait autour de la table et régnait sur toutes les machines à coudre de la Compagnie Royale de Fourrure. Délivré de sa mélancolie, Papa redevenait Clark Gable.
   
   - Il y avait deux capitales en Amérique durant la guerre : le Bronx et Washington. 
   
   - Maman et papa avaient chacun de leur côté décroché de l'orbite de l'autre, et ils ne parvenaient plus à s'y remettre.
   
   - Les moments que Sam (son père) avait passés avec son casque blanc, à crier ses ordres pendant le couvre-feu, avaient été les plus heureux de sa vie.

   
   
   
   Les trois tomes de "l'autobiographie" :
   
   1 - La belle ténébreuse de Biélorussie

   2 - Le cygne noir
   3 - Bronx Boy
    ↓

critique par Sibylline




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Immigrants in New-York
Note :

   Tout lecteur a ses faiblesses et ses lacunes. Les miennes sont flagrantes quant à ce roman de Jerome Charyn sur la vie des émigrés de l’Europe de l’Est avant guerre, à New York, et viennent surtout de ma méconnaissance de l’histoire politique du Bronx avec ses luttes mafieuses intestines.
   
   Ceci mis à part, j’ai beaucoup aimé ce récit évoquant l’enfance du narrateur de cinq à sept ans, de 1942 à la fin de la guerre, aux côtés de sa mère chérie et admirée, la belle Faigele, venue de Moguilev, en Biélorussie, où elle a laissé son frère aîné dont elle attend interminablement des nouvelles. Harvey, son fils aîné, parce qu'asthmatique, est exilé en plein désert, dans l’Arizona. Il préfère son père, Sam, l’occasionnel marchand de fourrure. Son petit frère Jerome, lui, "bébé Charyn", le narrateur, a choisi sa mère, tour à tour croupière d’un gros bonnet de la pègre, trempeuse de cerises dans du chocolat, reine du marché noir.
   
   "Nous allions par les rues, l’enfant prodige en culottes courtes et sa mère, d’une beauté si insolente que cessait tout commerce : nous pénétrions alors dans un univers au ralenti où femmes, hommes, enfants, chiens, chats et pompiers dans leur camion la regardaient passer, les yeux emplis d’un tel désir que je me faisais l’effet d’un usurpateur en train de l’enlever vers quelque distante colline."
   

    Joli récit autobiographique d’une vie difficile, dans une époque dramatique et dans un milieu des plus violents, à travers le regard d’un jeune enfant qui, très naturellement, magnifie les événements, les rendant magiques et nostalgiques. Une écriture légère et tendre. Un vrai bon moment de lecture.
   
   "Nous allions entrer dans le marché couvert quand une petite bande de gens en haillons s’approcha de nous, des hommes avec un drôle d’uniforme, des moustaches grises et d’énormes yeux qui vous pénétraient. C’étaient des prisonniers de guerre italiens accompagnés par la police militaire: sifflets, casques et pistolets. (..) Ils avaient été placés dans une situation comique. L’Italie s’était rendue depuis des lustres et ces prisonniers de guerre auraient dus être renvoyés chez eux, mais c’était impossible tant que les Allemands occupaient l’Italie du Nord (…) N’étaient-il pas eux aussi des voyageurs comme maman et moi? Piégés dans l’énigme de notre siècle, fêtant Noël en mai, à l’intérieur d’une minuscule bulle italienne. Maman ressentait-elle sa propre condition de prisonnière à les voir ainsi. Ils ne murmuraient rien, ils ne ricanaient pas. Ils regardaient. Et maman fut incapable de se dérober à ces clowns prisonniers. Elle courut soudain, courut les étreindre, serra chacun de ces prisonniers de guerre dans ses bras, les laissa fourrer leur nez dans la fourrure soyeuse de son manteau: la police militaire n’en revenait pas; c’était comme s’ils étaient eux aussi prisonniers, étant privés de sa chaleur."

   
   Jerome Charyn est un auteur américain primé. Ayant publié près de 50 œuvres, Charyn s’est bâti au fil du temps une réputation d’écrivain prolifique et imaginatif, abordant les thèmes de la vie américaine réelle et inventée, l’un des plus importants écrivains de la littérature américaine.

critique par Mango




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Mort d'un roi du tango - Jerome Charyn

Les Verts et l’Eldorado
Note :

   Titre original : Death of a Tango King (1998)
   
   
   Peut-être ne saviez-vous pas que Medellin est le pays du tango? Moi non plus d'ailleurs, qui croyait que Buenos Aires... Pourtant, c'est bien là que Tulipa Dawn avait jadis brillé sur la piste du “rumbeadero” au bras de Guillermo Gaudi au temps du boom du café. Un demi-siècle plus tard, les voici devenus des modèles pour les nostalgiques. Mais pourquoi s'appesantir sur le tango?
   
   Dans cet irrésistible, voire euphorique roman, Jerome Charyn nous emmène plus souvent au pays de Garcia Marquez et du “réalisme magique” qu'à Nueva York et au pays des gringos. Un pays perdu — la Colombie donc— va se transformer au terme des 250 pages en un pays presque heureux par l'action conjuguée d'un trafiquant de drogue repenti et d'un service secret états-unien. C'est dire à quel point nous serons transportés au pays des merveilles!!!
   
   Dans la ville de Medellin, les enfants des rues organisés en bandes sèment la terreur. Les chefs militaires factieux ont organisés des escadrons de la mort. Le président Bailen, célèbre romancier —"le Faulkner d'Amérique du Sud"—, risque sans cesse d'être tué. Des bombes explosent partout où il passe et terrorisent les ministères de Bogota. Une guérilla sévit dans les provinces mélangeant la révolution et la coca. Bref, c'est l'enfer. Et Ruben a réussi à y survivre malgré les menaces de Muzo le super-flic de la "Seguridad" et de Magallon le Danseur qui aspire à prendre la tête du cartel.
   
   Héroïque, ce Don Ruben. Il a été un gosse des rues avant de devenir le chef d'un cartel de la drogue, et le milliardaire possiblement amoureux d'une vague cousine et amie d'enfance. Malheureusement la belle Yolanda Ramirez, impliquée dans un hold-up raté, croupit dans une prison yankee et "Les lesbiennes ne lui laissaient aucun répit" affirme trois fois de suite l'incipit. Mais il ne faut pas désespérer : à Washington D.C. un faux conférencier universitaire, Melvin P. Sparks, est le chef opérationnel des "Commandos chrétiens" et il refuse de voir l'Amazonie peu à peu détruite par les raids incendiaires contre les laboratoires du cartel de Medellin. Sans compter que le pays est abominablement ravagé par les chercheurs d'or qui empoisonnent les fleuves au mercure, ajouteraient Ruben et "Los Verdes". Cette officine va se servir de Yolanda pour contacter Ruben : Sparks et Yolanda —réputée "la novia del Presidente"— partent en mission pour la Colombie... Entre autres exploits, Ruben deviendra ministre, enverra les enfants des rues à l'école, et sauvera la forêt amazonienne. Cependant, il faudra lire jusqu'à la dernière page pour connaître l'identité de qui donne tout son sens au titre.
   
   Jerome Charyn est bien connu pour provoquer des avalanches de métaphores et d'argot juif new-yorkais. Rien de çà dans cette rocambolesque aventure dans la folie du monde latino! Ici, l'overdose ne concerne que les mots espagnols : "criollo, mujer, bruja, novia, pistoleros, putas, niños, burro, hermano, pelicula…" Précipitez-vous sur ce roman exceptionnel qui mélange thriller, conte de fées et cours d'espagnol!
    ↓

critique par Mapero




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La Colombie et Ruben
Note :

   Yolanda est en prison. On lui propose un marché. Si elle veut récupérer Benjamin son enfant, elle doit se rendre à Medellin pour y retrouver son cousin, Ruben, devenu gangster première catégorie. Elle accepte et on commence par la former au combat telle une Nikita Bessonienne, l'obligeant à se rouler dans la boue. Qui est ce Ruben? Un parti de rien et arrivé au sommet de la hiérarchie des trafiquants de cocaïne. A tel point qu'il a de multiples sosies sensés le protéger de ses ennemis. Yolanda est envoyée par une organisation qui prétend protéger l'environnement, les Commandos Chrétiens américains. Ces écolos veulent sauver la forêt amazonienne des pollutions au mercure des chercheurs d'or. A leur tête le professeur Sparks, qui recrute Yolanda.
   
   De la prison de Yolanda, nous passons en Colombie, et c'est dans une école de tango, passion de Ruben que les cousins d'enfance, amoureux à l'époque, se retrouvent. Tout est rocambolesque et très littéraire dans le sens où Charyn comme à son habitude ne s'embarrasse pas de réalisme mais enchaîne les évocations. Nous plongeons alors dans le trafic de cocaïne et au sein du pouvoir politique colombien, nous partons dans tous les sens, faisons connaissance de la légende Guillermo Gaudi danseur de tango habité et légendaire, vivons l'enfer des enfants des rues... Puis un aller-retour Etats-Unis Colombie. Ruben d'abord extradé, chouchouté par le pouvoir américain, est accompagné par Yolanda, un représentant des enfants des rues... Il retournera ensuite en Colombie pour mener différents combats. Ecologique, chasser les mineurs pollueurs. Educatif, obliger les enfants à la scolarisation. Politique, d'abord ministre potiche, il prend les rênes pour mener au pouvoir les idées vertes...
   
   Par Yolanda, nous suivons Ruben. Par Ruben, nous naviguons en Colombie et de se demander ce qui est pure inspiration et vérité historique. Ne connaissant que clichés sur la Colombie, trafic de drogue, exploitation de la forêt amazonienne, relation ambivalente avec la puissance américaine, relations violentes entre pouvoir et population et FARC, je sens bien que certains éléments sont inspirés de faits réels. Et que je passe à côté de beaucoup d'entre eux sans les voir. Charyn en fait quelque chose d'enlevé, d'exalté, de poétiquement humain... Avec des personnages à multiples facettes.
   
   La plume de Charyn est bien là. Comparé à ce que j'avais lu déjà, ce roman est moins chatouillant, moins de personnages et une "intrigue" plus facile à suivre. Il arrive à nous transporter dans une Colombie aux plusieurs visages... Ces visages que revêt Ruben, représentant d'une Histoire compliquée : enfant des rues, trafiquants sans pitié, homme politique puissant, protecteur de la Nature et des minorités, amis de tous même avec ceux qui le menacent de mort, violent et doux à la fois... Un homme qui est la Colombie à lui tout seul.

critique par OB1




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Capitaine Kidd - Jerome Charyn

Avec le chien du général
Note :

   Titre original : Captain Kidd (1999)
   
   
   Allemagne, 1945. Un bidasse vite promu répond à un surnom de héros de BD : Capitaine Kidd. Jerome Charyn imagine une rapide histoire de faux-vrai héros, secrétaire du général Patton dit “Frelon Vert” à qui on interdit de prendre Berlin avant l'armée russe. Bien que rejeton de super-riches, Roland Kahn aidé de soldats Noirs américains détourne des marchandises comme prises de guerre et abreuve Patton de cognac et son chien Willie de beignets. Suite à un fait d'armes pas très net, le voici obligé de rentrer d'urgence en Amérique. Sans Red — la rouquine de l'intendance.
   
   C'est l'immédiat après-guerre. Roland, devenu homme d'affaires prospère, épouse sur ordre une riche héritière qui lui donne un fils, Jonathan. La famille Kahn gère un grand magasin new-yorkais, Karp & Co, et siège dans divers conseils d'administration. Le héros de la guerre contre les nazis augmente le chiffre d'affaires avec un immense rayon soldes au sous-sol d'un premier puis d'un second établissement. Bientôt Capitaine Kidd retrouve tous ses anciens potes qui trempent dans divers trafics. Parmi eux Booker Bell a adopté le jeune garçon qui a sauvé la vie de Capitaine Kidd lors d'une opération risquée. Tous ces jeunes vétérans sont basés à Harlem, où Capitaine Kidd va retrouver secrètement Red et l'emmener danser au rythme d'un saxophone, accompagné du brave chien Willie qui a survécu à son maître.
   
   J'allais oublier... Il y aussi un kidnapping, quelques coups de feu et plusieurs victimes. Voilà : le tout est très enlevé, on n'y croit pas une seconde, mais c'est juste plaisant à lire. Reste une question : l'auteur est-il capable de fictions qui ne soient pas totalement superficielles?

critique par Mapero




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Hemingway – Portrait de l’artiste en guerrier blessé - Jerome Charyn

Favorable à Hemingway !
Note :

   Biographie d’un écrivain américain par un autre écrivain américain. Ce n’est évidemment pas purement factuel ; ça dépasse largement le cadre de l’interprétation.
   
   On y trouve donc des données de base concernant Hemingway. Sa naissance à la littérature via le journalisme, au "Kansas City star", via sa blessure reçue sur le front italien en Juillet 1918 qui lui confère respectabilité, début de célébrité et qui lui sert dès le départ de caution morale. Ses femmes successives, son entrée en littérature progressive, le statut d’homme d’action acquis... d’office.
   
   Une vie totalement atypique, marquée très tôt par le sceau du succès et de la célébrité, et puis, à l’automne de sa vie, les deux accidents d’avions successifs qui vont le rendre notablement diminué à la vie d’écrivain. Son dernier exil à Ketchum, dans l’Idaho, dans le genre "les écrivains se cachent pour mourir", sa décrépitude jusqu’à la balle qu’il se tire dans la tête le 2 Juillet 1961...
   On sent nettement le respect et l’admiration de Jerome Charyn pour Hemingway, "le guerrier blessé". Par exemple dans cette citation donnée par Charyn et dans son commentaire :
   
   « "Certains écrivains ne sont nés que pour aider un autre écrivain à écrire une seule phrase", déclarait Hemingway dans "Les vertes collines d’Afrique", et c’est là l’héroïsme d’Hemingway : à nous tous qui écrivons, il a servi de professeur. Il n’y a pas un écrivain postérieur à Hemingway qui n’ait appris de lui. Il a changé notre style, notre manière de considérer les archipels de mots et les espaces blancs infinis qui les entourent. »

   
   L’ouvrage est agrémenté de nouvelles, d’extraits de romans qui servent à Jerome Charyn à développer ses thèses. Et ses thèses sont très favorables à Hemingway!
   
   « C’est un écrivain qui continue à hanter notre siècle de sa prose étrange, cristalline, de ses contradictions et de ses nombreux masques : Ernest Miller Hemingway, alias "Papa", le plus étudié et le moins compris des écrivains américains, tout à la fois écrasé de louanges et sous-estimé.
   Pour John O’Hara, qui a lui-même singé le style d’Hemingway dans ses propres romans et nouvelles, il était "l’auteur le plus important depuis Shakespeare". O’Hara se trompait. Comme créateur, Hemingway ne rivalisait pas avec Shakespeare mais c’est en tant qu’individu qu’il était shakespearien, un mélange de Falstaff et du roi Lear, doté de trois fils au lieu de filles (et de quatre femmes!). Qu’importe sa sottise, son arrogance, son insanité, il débordait du cadre de sa propre vie ou de celui de toute autre personne. »

critique par Tistou




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Sinbad - Jerome Charyn

L'opéra fantastique
Note :

   Curieuse chose que cette édition chez Flohic, de cet opuscule intitulé "Sinbad". Tout d'abord, Flohic était une petite maison d'édition qui s'était spécialisée dans des ouvrages de références régionales d’inventaires du patrimoine. On est loin de New-York, du monde de Charyn et même, dans un sens, de la littérature. J'apprends qu'elle a cependant édité quelques textes littéraires, peut-être dans un souci de rentabilité... Je n'en sais pas plus, si quelqu'un peut me renseigner, qu'il n'hésite pas.
   
   Bref, ces publications ne suffiront pas à empêcher les Editions Flohic de fermer et, si elles ont toutes été faites comme celle-ci, on ne peut pas s'en étonner. Un beau papier, de qualité, mais une quatrième de couverture peu lisible, (en gris sur taupe...) commence brillamment par appeler notre héros Isaac Sigel!! Ça me paraît un peu énorme quand même.
   
   Présenté comme une nouvelle quand il a été ainsi publié en 1998, ce "Sinbad" se révèle être les chapitres 2, 3 et 4 du roman "Citizen Sidel" qui paraîtra l'année suivante (1999). J'ai les traductions des deux textes simultanément sous les yeux et l'on peut s'amuser à relever différences et similitudes. Des phrases entières sont reprises au mot près, tandis que l'on remarque des coupures, des explications supplémentaires et des déplacements de blocs de phrases. Il se trouve que les deux textes ont le même traducteur : Marc Chenetier, mais que la traduction n'est pas exactement la même. Un exemple pour me faire comprendre, une expression est une fois traduite par "suis le géniteur" et l'autre fois par "ai donné naissance". Je pense donc qu'il y a eu deux traductions de deux textes différents : les 25-30 pages du début de "Citizen Sidel" avant et après qu'elles aient été retravaillées pour la version définitive du roman.
   
   Quand vous ouvrez l'opuscule, vous êtes surpris de constater qu'une page sur 2 est la reproduction d'un tableau de Paul Klee. Aucune préface, postface, note d’aucune sorte ne vous donne la moindre explication sur la présence de Klee ici. J'avais beau apprécier ces illustrations je n'arrivais pas à comprendre pourquoi elles étaient là. Leurs sujets n'avaient aucun rapport, même lointain, ou allégorique ou que sais-je... avec le récit de Charyn.
   
   Le récit de Charyn, puisqu'on en parle, suit Sidel entre le moment où on le conseille sur ce qu'il devra dire lors de son discours d'acceptation de l'investiture démocrate à la candidature comme Vice-Président des États-Unis et le moment où il va se coucher, une fois ce discours dit. Cependant, comme c'est tout de même à Isaac Sidel que nous avons affaire, ce sera à l’hôpital qu'il couchera car il se sera battu dans les minutes précédant sa prise de micro et, le costume déchiré et le visage en sang, il ne pourra prononcer que le discours le plus court de l'histoire des USA : une phrase.
   Et cette phrase sera pour dire qu'il était Sinbad le Marin.
   
   C'est qu'il avait rêvé, vers le début de ces pages, qu'il était Sinbad et alors, face au récit de ce rêve par Sidel, le tableau de Klee que nous trouvons s'intitule "Scène de bataille de l'opéra fantastique – Le Navigateur" ; et le rêve est la description exacte de ce tableau. La présence d'au moins un Klee s'expliquait. Comme on aurait aimé en savoir plus sur ce lien de Charyn avec les œuvres du peintre allemand!
   
   Mais on ne saura rien. L'édition se clôt sur une biographie résumée de Klee, une bibliographie de Charyn, et basta! On n'en saura pas plus.

critique par Sibylline




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Citizen Sidel - Jerome Charyn

Les histoires déraisonnables du Sieur Charyn
Note :

   Titre original : Citizen Sidel (1999)
   
   
   Deuxième opus des aventures d'Isaac Sidel que je lis.
   
   Quelques années ont passé depuis "Un bon flic". Isaac a pris de la bouteille et s'est débarrassé de son consternant ver solitaire. (ouf! C'était quand même dégueu)*. Il a également fait son chemin et est maintenant Maire de New York et carrément colistier du candidat favori à la Maison Blanche. Rien que ça. Mais c'est tout de même toujours bien le Isaac Sidel que nous connaissons. Même si maintenant, "on l'avait forcé à ne plus s'habiller comme un clodo", ce qu'il regrettait.
   
   D’abord, il est toujours amoureux fou (et amplement cocu) de sa "Princesse russe" Margaret Tolstoï (oui, pourquoi s’embêter avec les noms quand il est si facile de faire simple). Toujours subjugué, c'est avec poésie qu'il évoque même ses varices, car pour elle aussi les années ont passé. Il continue à la poursuivre, n'obtenant que de rares contacts (mais quels contacts!), tandis qu'elle de son côté, continue à rendre fous tous les hommes qui l'aperçoivent, et à en tuer une bonne partie.
   
   Il aime toujours aussi la bagarre, bien qu'il ne sache pas toujours pourquoi il se bat ou on le bat car c'est fou le nombre de personnes qui lèvent la main sur lui. Il faut voir avec quelle facilité la plupart des gens lui allongent un bon coup de poing. Il aime se battre disais-je, mais il n'est pas trop doué. Il repart le plus souvent en sang, en pleurant, à quatre pattes, quand ce n'est pas en rampant. Il lui arrive de gagner, mais ce n'est pas le cas le plus fréquent. Il a aussi un Glock (il faudrait compter le nombre de fois où ce mot est écrit dans ce roman). On parle beaucoup de ce glock, Charyn en parle, Sidel en parle, la foule qui l'acclame en parle, chacun en ajoutant presque à chaque fois qu'il est dans son pantalon, quand on ne dit pas "dans sa culotte", bref, cela a beau être un revolver qui n'a rien de métaphorique, on finit forcément par se demander ce que ce bon Dr Freud aurait pensé de tout cela.
   
   Ici, il se prendra pour Sinbad le Marin, se liera d'amitié avec divers personnages hauts en couleurs et sympathiques, un Robin des bois slave**, une gamine de 12 ans très dégourdie (la fille du futur président), un "muraliste" (maintenant on dit plutôt "taggueur" je crois) échappé de maison de redressement, et Raskolnikov qui, comme la première syllabe de son nom l'indique, est un rat, affectueux certes, mais plutôt dangereux aussi pour ceux qu'il n'aime pas.
   
   En route pour la vice-présidence, Sidel doit freiner des quatre fers car autrement, il se retrouverait Président des Etats Unis comme un rien. Le bon peuple américain est fou de lui et l'apprécie bien plus que la tête de liste, qui est pourtant une star du base-ball (et on sait ce que cela signifie outre Atlantique). Mais il faut dire que la star du base-ball a un peu essayé de tuer sa femme, un peu escroqué dans l'immobilier et ruiné pas mal de braves gens, sans compter un charisme d'huître, bref il a du mal à se tenir à flot tout comme Sidel en a à ne pas le doubler. Et pourtant, la place ne l'intéresse pas. Rien ne l'intéresse d'ailleurs dans la politique au sujet de laquelle Charyn nous livre pas mal de très belles phrases. Je le prouve : Isaac se fait briefer avant de passer à la télé
   "- Mais enfin, bon dieu, Tim, on n'a pas un programme, quelque chose?
   - Pas aux heures de grande écoute, dit Tim Seligman. Pas d'idées, Isaac, rien que des histoires."

   
   Non, ce qui intéresse Sidel pendant ce temps-là, ce ne sont pas les dessous sanglants d'une campagne présidentielle américaine, ce sont ceux d'un commissariat du Bronx entièrement passé sous contrôle mafieux sans que cela semble beaucoup tracasser la hiérarchie, il faut dire que... mais là, on va se retrouver dans la politique.
   
   Bref, c'est un peu tout et n'importe quoi : des scènes outrancières et des répliques qui tapent juste, une histoire qui ne vise pas au réalisme et plein de choses qui semblent quand même bien vues. Sidel est l’incarnation même du concept de paradoxe. Je vais peut-être même finir par l'apprécier.
   
   
   Quelques extraits trop plaisants pour que je les garde pour moi seule:
   
   "C'est bien là qu'est le problème. On n’arrête pas de faire marche arrière. Si on n'y prend pas garde, on va bientôt se flanquer la gueule contre un nouvel âge de pierre."
   
   "Il faut que tu comprennes, mon petit. J'adore les livres. Je suis une lectrice. Mais la littérature, c'est un truc dangereux."
   
   "Un bon type? Il en pousse pas, des bons types, à Manhattan!"
   

   
   Coquille (ou du moins je le présume) p. 175: "Il avait un teint de pêche déshéritée..." (je suppose qu'à la lecture du testament, il avait appris qu'il avait été déshydraté).
   
   
   * Voir "Les Filles de Maria"
   ** Inspiré directement du Benya Krik d'Isaac Babel, auteur dont J. Charyn a rédigé une biographie
   
   
   Série Isaac Sidel:
   
   
   1. Marilyn la dingue
   2. Zyeux bleus
   3. Kermesse à Manhattan
   4. Isaac le mystérieux (après une 1ère traduction sous le titre Le Ver et le Solitaire)
   5. Un bon flic
   6. Les Filles de Maria
   7. L'Homme de Montezuma
   8. Rue du petit ange
   9. El Bronx
   10. Citizen Sidel

   11. Sous l'œil de Dieu

critique par Sibylline




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C comme: Madame Lambert - Jerome Charyn

A voir
Note :

   Dessins : Andreas Gefe
   
   Un peintre, sans doute de génie mais encore méconnu, qui a, malheureusement pour lui, précédemment trempé dans des affaires louches, n'arrive pas à se débarrasser de son ancien employeur. Mais une galerie l'expose, ses tableaux se vendent enfin et une femme très riche fait de lui son amant...
   
   Pour le scénario de Jerome Charyn : une honnête histoire de vols, de meurtres, de manipulation, avec des voyous, des tueurs mystérieux et inquiétants, une femme fatale, une succession d'évènements et de rebondissements qu'on ne comprend pas jusqu'à la fin et pas mal de sexe. Ça se tient, bien que tout ne soit pas d'une totale clarté (ainsi le cadavre au début...?). Un peu compliqué sans être vraiment surprenant. Quant à la quatrième de couverture qui nous présente Madame Lambert comme un exemple de femme moderne libérée! Laissez-moi rire.
   
   Pour le format : C'est trop petit pour la technique adoptée. Peut-être qu'un tirage BD classique (30x22) au lieu de ce 25 x 19,5 aurait permis d'éviter les difficultés de lecture.
   
   Pour le dessin d' Andreas Gefe, qui n'est pas normalement un dessinateur de BD bien quil en ait fait une autre avec José-Louis Bocquet, on a droit à d'intéressantes recherches graphiques : "huile sur vitre, crayon gars, carte à gratter" est-il indiqué. C'est très noir, très sombre, trop à mon avis, sur certaines pages. Le dessin est d'une grande qualité, mais abrupt, pas très plaisant pour moi, mais ça, c'est une question de goût, d'autres peuvent aimer. Le vrai problème est une ou deux pages à la lecture des cases perturbée. L’œil n'est pas intuitivement amené à les lire dans l'ordre voulu, comme il devrait l'être.
   
   Bref, pas convaincue mais rien de rédhibitoire non plus. A voir.

critique par Sibylline




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C comme: Bouche du diable - Jerome Charyn

Un graphisme remarquable
Note :

   Dessins : François Boucq
   
   Nous sommes en pleine guerre froide. Le jeune Youri, orphelin, est pris en charge par les services d'espionnage qui lui assurent une formation secrète (d'où la cagoule de la couverture) qui fera de lui un agent infiltré aux USA. Il doit son surnom "Bouche du diable" à un bec de lièvre. Ce sont les autres orphelins qui le lui ont donné. L'entrainement est rude, mais la vie a toujours été rude pour Youri. Il est dévoué à la cause, bien que cela ne l'empêche pas d'être conscient de certaines injustices barbares... De plus, Youri a un don : il voit dans ses rêves certaines choses que nul ne sait car elles se sont déroulées sans témoin. La violence des sentiments exaltés en ces circonstances semble leur permettre de pénétrer son subconscient. C'est l'époque où KGB comme CIA aiment bien ces "possibilités" paranormales.
   
   Et puis le voilà installé aux States. Sa couverture est un succès, il se marie et reste un espion dormant, gagnant sa vie en travaillant sur les poutrelles d'acier des gratte-ciel. Il s'y lie à d'autres ouvriers et en particulier des indiens embauchés là et encore en communion avec leur culture et leur animisme. Il découvre leur monde avec surprise.
   
   Ensuite, un jour viendra où le KGB fera appel à lui et rien ne va se passer comme prévu.
   
   Une histoire assez classique d'espion qui venait du froid, ou d'"Espion, lève-toi" aux Etats unis, qui serait sans nul doute trop classique, si ne venait l'enrichir la dimension indienne de l'aventure qui en rehausse en outre les faces fantastiques et poétiques.
   
   Il faut aussi préciser que la BD doit énormément au dessin qui est vraiment remarquable. Beau, précis, juste, jusque dans les angles de vue à la perspective la plus originale. Boucq a fait un superbe travail, qui entre pour une bonne part dans mes quatre étoiles. François Boucq a également dessiné deux autres titres sur des scénarios de Charyn "La Femme du magicien" et "Du ventre de la bête New York", abandonnant pour lui sa veine comique pour opter pour un dessin au 1er degré. Je vais essayer de les trouver.

critique par Sibylline




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Appelez-moi Malaussène - Jerome Charyn

"Call me Ishmael Isaac!"
Note :

   Titre original : Call Me Malaussene (2000)
   
   
   En 1996, Daniel Pennac avait publié un très court 5ème (on pourrait dire 4 ½ ) volume aux aventures de sa famille Malaussène, cela s'appelait "Des chrétiens et des maures", et cela mettait en scène un new-yorkais qui allait devenir le géniteur du Petit et qui avait toutes les chances d'être le célèbre Isaac Sidel... Ce malheureux Isaac était poursuivi et torturé par d'horribles méchants qui voulaient lui faire dire... le livre se terminait sans qu'on sache quoi.
   
   Voilà Isaac de retour à Belleville. S'il s'agit bien de lui car le doute est soigneusement entretenu à ce sujet, le personnage amoindri qui nous est présenté a peu de ressemblance avec le héros new-yorkais. Ce pourrait être quelqu’un qui multiplie les identités fantaisistes en s'accordant les pseudonymes de personnages de fiction, ce pourrait être une espèce de débile dont le cerveau ne servirait que de mémoire à des fins culturelles (dans le meilleur des cas) ou mafieuses. Toujours est-il que les Méchants sont toujours après lui, qu'ils ne sont pas plus tendres et que la chasse reprend.
   
   … Sans que cela préoccupe le moins du monde notre héros (ici appelé "le petit bonhomme") qui n'a pas récupéré toutes ses capacités et dont la mémoire et l’intérêt ne portent que sur ses gigantesques connaissances littéraires. Heureusement pour lui, divers gangsters, dont le narrateur, un maquereau noir et sa principale gagneuse, se chargent de lui, mais rarement par pure bonté. Et le lecteur repart pour d'amusants rebondissements et exercices d'intertextualité, Bartleby, Melville et même cette fois, pour faire bonne mesure, Proust (nous sommes à Paris tout de même).
   
   Jerome Charyn nous fait passer du côté américain, les personnages sont des maquereaux, gangsters et prostituées tout droit débarqués de Manhattan et notre Isaac (que ce soit lui ou non) découvre qu'il est père ce dont il était loin de se douter (encore un coup de sa mémoire sans doute, puisque Maman Malaussène le lui avait dit*). La course effrénée au secret d'Isaac reprend de plus belle et cette fois, parviendra à son terme.
   
   Charyn reprend toutes les pistes démarrées et laissées en suspens par Pennac et les mène à terme. Son esquive qui maintient l'incertitude sur l'identité réelle du Petit Bonhomme lui permet toutefois de ne pas hypothéquer la carrière d'un personnage récurrent dont il savait en 1998 qu'il n'était pas encore arrivé au bout de ses aventures.
   
   A ne lire qu'après "Des chrétiens et des maures", bien sûr.
   
   
   * Pour remplacer Manfred Coen, suivez un peu!

critique par Sibylline




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Le cygne noir - Jerome Charyn

Ado Charyn
Note :

   Titre original : The Black Swan (2000)
   
   
   Charyn raconte ses souvenirs. Il a 11 ou 12 ans, il sèche l'école où il est moqué en raison de ses oreilles décollées, ses fréquentations qu'il nous décrit ont tout de personnages romanesques.
   
   Nous voilà dans une vaste galerie de portraits. Il rencontre trois originaux tenanciers d'un cinéma dans lequel le jeune homme passe ses après-midi. Puis c'est le roi Farouk, trafiquant en soda au céleri qui lui donne des missions de recouvrement. Il s'entend bien alors avec Tyrone le black bras droit du caïd. Ensuite c'est Stanislaus, avocat d'une mafia omniprésente... Le jeune homme se frotte donc au Bronx de la débrouille, ne semble nullement impressionné par ces hommes aux méthodes expéditives.
   
   S'ajoutent à ces personnages hauts en couleur, les membres de la famille Charyn. En premier lieu, la mère admirée "la belle ténébreuse de Biélorussie", certainement moins centrale que dans le premier opus des livres de souvenirs de Charyn. Elle s'occupe du petit dernier Marve laissant plus de libertés à bébé Charyn devenu grand. Il y a aussi la cousine Dubbie et le frère Harve.
   
   D'abord dans le Bronx, l'action se déplace au Cygne Noir, casino des montagnes Catskills au nord de New-York, pour lequel Faigele, la mère, reprend du service en tant que croupière. On comprend aussi qu'elle a une histoire avec Stan l'avocat. Enfin, je n'en suis pas certain tant les péripéties s'enchaînent sans que les explications suffisent pour que l'on suive aisément. Quelques non-dits peut-être puisqu'il s'agit de mémoire, et un style fulgurant, le contraire de plan-plan, compliquant la tâche du lecteur. Mais je n'ai pas lu le premier livre de cette série de trois, qui donne peut-être des clés de compréhension...
   
   L'écriture m'a plu, le plaisir d'évocation de personnages cocasses idem, la fougue littéraire également. Un ensemble de qualités qui motive à lire l’œuvre de fiction de l'auteur...
   
   
   Les trois tomes de "l'autobiographie" :
   
   1 - La belle ténébreuse de Biélorussie
   2 - Le cygne noir

   3 - Bronx Boy

critique par OB1




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C comme: White Sonya - Jerome Charyn

La femme qui n'aimait pas les hommes
Note :

   Dessins : Jacques Loustal
   
   Ce n'est pas facile de sortir de prison, surtout quand on est seul au monde. Vous n'avez plus rien, ni toit, ni argent, ni travail. Vous vous trouvez face aux honnêtes gens qui ne vous font plus confiance, aux anciennes relations qu'il vous faut fuir tant ils sont tous prêts à vous faire retomber dans les vieilles ornières. Difficile de prendre un vrai nouveau départ, repartir d'une page blanche. Et si vous êtes une femme, c'est bien pire encore. A tous ces handicaps, vous pouvez ajouter que tous les voyous voient immédiatement en vous le futur élément de leur "cheptel". Du plus gros au plus petit, chacun se voit très bien être votre mac et tirer de vous quelques revenus et autres avantages.
   
   Quand Sonya, rare élément blanc de la prison pour femmes, est enfin libérée, c'est pour se trouver dans cette situation délicate. Mais Sonya n'a aucune intention d'être exploitée par qui que ce soit, et la prison l'a rendue quelque peu sauvage et... pour tout dire, dangereuse. En tout cas, elle est sûre que la seule personne à qui elle puisse faire confiance, c'est elle-même et que le simple fait d'être un homme vous place d'office dans le camp adverse (bien que toutes les femmes ne soient pas des alliées).
   
   C'est sur cette base que cette BD nous fait suivre ce qu'il advint de White Sonya quand elle sortit de prison.
   
   J'aurais tendance à reprocher à ce scénario une légère absence d'originalité. C'est bien mené, mais on n'est pas vraiment étonné. Rien de franchement nouveau dans cette histoire manichéenne de sortie de prison. Il y aurait bien le fait que ce soit une femme qui se veut l'égale des hommes dans le milieu hyper macho du banditisme... oui. Bon. Mais ça ne suffit pas, je trouve.
   
   De plus, je n'apprécie pas beaucoup les dessins de Loustal à cause de ses "à plats" et de l'aspect statique. Mais là, c'est purement une affaire de goût et je ne vous le donne pas pour autre chose. Peut-être qu'ils vous plairont, à vous. Jacques de Loustal, dit Loustal a d'ailleurs aussi dessiné "Les Frères Adamov" et "Une romance" pour Jerome Charyn. Avis aux amateurs, dont je ne suis pas.

critique par Sibylline




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Bronx boy - Jerome Charyn

Pas bio
Note :

   Titre original : Bronx Boy: A Memoir (2002)
   
   
   Ce troisième tome des "mémoires" de Jerome Charyn ne décevra pas les amateurs de polars. Il n'en ira bien sûr pas de même pour ceux qui recherchaient une autobiographie de l'écrivain newyorkais. Disons-le, cette trilogie de souvenirs d'enfance n'a jamais été parfaitement réaliste mais plus les pages tournaient, plus les tomes progressaient, plus on en perdait même l'apparence. Jerome Charyn nous livre finalement avec ce tome 3 (et dernier) un roman policier basé sur ses souvenirs d'enfance, qui les prend, les corrige et les organise de façon à tenir son lecteur en haleine de bout en bout.
   
   Il conclut d'ailleurs l'opus par cet "Avertissement au lecteur" (que j'aurais préféré trouver en tête de livre):
   "Bien que ces Mémoires aient été inspirés par des expériences vécues dans mon enfance, certains personnages, lieux et incidents dont il est question dans ce livre sont les produits d'une re-création imaginaire ; ces re-créations ne visent pas à dépeindre des personnages, des lieux ou des évènements véritables."

   On ne saurait être plus clair.
   
   La période va des 12 ans de Jerome à ses débuts dans l'enseignement et en littérature. Elle évoque les difficultés pour un enfant de milieu défavorisé à faire des études (difficultés différentes mais peut-être pas pires que celles rencontrées actuellement, même en France, car il y a une grosse et indiscutable estime pour les études, que certains ont eu bien tort de perdre). Et la facilité par contre à entrer dans un gang. Ce que fit notre héros aux dons exceptionnels dans pas mal de domaines tout de même.
   
   On y parle de gangs d'adolescents mais aussi de véritables gangsters, les uns étant tout naturellement mêlés aux autres. De proxénétisme, de drogue, de meurtres, de dangers, évités ou non, de carrières fulgurantes et plus ou moins brèves, plus ou moins brutalement interrompues, du danger de vivre à certains endroits et puis de la culture quand même, de la littérature, qui bluffe même les caïds (jusqu'à un certain point du moins) et de l'estomaquante (pour nous français) importance des ice-creams et autres sodas dans cette société américaine du début du 20ème siècle. Voir tous ces tueurs se précipiter pour obtenir un milk-shake au chocolat, nous laisse dubitatifs... Le quartier où vivait Charyn était tenu par Meyer Lanski, mort de sa belle mort à 81 ans quand même, mais justement grâce au décès très prématuré de beaucoup de membres de son entourage plus ou moins proche.
   
   Ça se lit très facilement, et vite ; cela contient quand même quelques renseignements sur le vrai J. Charyn et le milieu dans lequel il a grandi, cela peut donc faire partie de nos lectures sur cet auteur pour lequel il nous faudra attendre d'autres biographes.
   
   
   
   PS : Relevé pour ceux qui s'intéressent aux vers solitaires et à Isaac Sidel (ils comprendront):
   " Le marchand d’œufs m'avait déjà expliqué ce qu'était un dibbouk, l'esprit errant d'un mort qui vous pénétrait le corps comme un ver et se repaissait de votre âme."

   
   PPS : Nous avons parlé de l’intérêt de J. Charyn pour la peinture, ici, c'est le tableau de Gustav Klimt, ‘Judith and Holopherne’ qui est évoqué.
   
   
   
   Les trois tomes de "l'autobiographie" :
   
   1 - La belle ténébreuse de Biélorussie
   2 - Le cygne noir
   3 - Bronx Boy

critique par Sibylline




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C'était Broadway - Jerome Charyn

Guys and Dolls
Note :

   Titre original : Gangsters and Gold Diggers. Old New York, the Jazz Age, and the Birth of Broadway (2003)
   
   
   Après le 11-Septembre, la certitude que "n'importe quoi peut disparaître" saisit Jerome Charyn. Deux ans plus tard, arpentant la Grande Rue du Broadway "anémique" d'aujourd'hui "transformé en un cirque plutôt sage voué à aspirer les touristes vers des théâtres aseptisés", la nostalgie l'envahit. Dévorant essais et biographies, le romancier tenta alors de faire revivre “son” Broadway des années 1920, "son tourbillon d'énergie" et "son parler crépitant". Nulle amertume pourtant au fil des pages : de sa plume alerte et parfois drôle Charyn révèle un monde mythique et fascinant, autant par les personnages aujourd'hui oubliés que par les lieux désormais défigurés.
   
   "Broadway était à l'origine un vieux sentier indien qui traversait Manhattan de part en part et continuait jusqu'au Bronx": ce sera la Grande Rue. Entre 1880 et 1900 des immigrés italiens et des juifs pauvres venus de l'empire russe — "la horde asiatique" —, naît la figure du gangster, "ce que nous voulons être et avons peur de devenir". Amoureux des affaires et de la bagarre, il tenait les speakeasies —les bars clandestins—, les clubs et les music-halls, telles les Ziegfeld Follies. Tous, de May West à Fred Aster, des Max Brothers à Charlie Chaplin avaient débuté dans ces spectacles de "vaudeville", en français dans le texte!
   
   C'était Broadway des années 20 où, à la delicatessen “Lindy's”, Damon Runyon, le grand chroniqueur de l'époque et Arnold Rothstein, "le banquier de la pègre" avaient leur table ; où "un fil de soie liait flics, politiciens, banquiers, bootleggers et boxeurs". Quand vers 1910 la population noire crut de 66%, Broadway n'échappa pas au racisme pervers de l'époque : on pouvait voir des acteurs ambulants blancs maquillés en noirs —des blackfaces— jouer les minstrels du théâtre de boulevard raciste. Pourtant Bert William le premier comédien noir interpréta Othello ; dix ans plus tard apparut le premier spectacle de music-hall totalement noir, parodie de la "blancheur obligatoire" des Ziegfeld Girls.
   
   Outre William R. Hearst, le magnat de la presse, ou le fabuleux couple Fitzgerald et Zelda, le Broadway de Charyn c'était Runyon et Jack Johnson. Le premier, oiseau de nuit désenchanté ami d'Al Capone, inventa la langue officieuse de Broadway, le slanguage, mélange de patois des tripots et de yiddish, véritable code d'une culture rebelle à l'Amérique blanche protestante. Le second, boxeur noir et musicien donna son tempo à la Grande Rue grâce au jazz : c'était Broadway cette frénésie du rythme syncopé d'un Louis Armstrong ou d'un Duke Ellington, avant que ne s'affirme le ragtime, né de la bohème noire du quartier Tenderloin.
   
   Certes, Charyn n'oublie ni Orson Welles, ni Gershwin, ni la Prohibition, ni le jeudi noir de 29…. Mais ce n'était déjà plus “son” Broadway, celui des déesses adolescentes, des "belles plantes basanées" du Cotton Club de Harlem; ce monde insaisissable, enivrant, celui des borderlines et des marginaux.
   
   Ce Broadway a-t-il vraiment existé? Est-ce la fleur sulfureuse au parfum délétère née de l'imagination charynienne? Le cinéma en perpétue encore le souvenir si l'on en croit l'auteur.

critique par Kate




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La Lanterne verte - Jerome Charyn

L'ombre de Staline
Note :

   Titre original : The Green Lantern: A Romance of Stalinist Russia (2004)
   
   
   De Staline nous connaissons tous son implacable propension à exécuter, envoyer en camp le moindre de ses contradicteurs. Le dictateur sans affect qu'il a été apparaît régulièrement au long de ce livre, et quand il n'est pas là, son système hallucinant dont le but est de maîtriser tout le monde est omnipotent. Ici, il enveloppe de son horrible chape le milieu culturel moscovite. Tous subissent la folie d'un système paranoïaque, même le petit nouveau, au talent fulgurant d'acteur, le plus au centre de cette histoire mêlant personnage historique et de fictions, Ivan Azerbaïdjan, nouvel arrivé encore naïf dans ce vaste panier où le crabe en chef manipule tout le monde.
   "Il pouvait à la fois aimer Gorki et vouloir le voir mort. Les contradictions du Khozaïn (lire Staline) étaient sans fin. Il avait aimé Nadia et orchestré son suicide. Il vivait au cœur de sa propre tempête. Un Géorgien dans sa mère Moscou." P 227
   
   Au départ, une troupe de théâtre s'installe au Paradiz, théâtre mal en point, pour y jouer le Roi Lear de Shakespeare. Dans cette troupe, une comédienne célèbre ayant eu le culot de travailler sur le sol de l'ennemi américain, de retour au pays, dont les relations permettent de survivre aux risques de tout Soviétique ayant fréquenté l'occident (mais elle a couché avec le Secrétaire Général donc tout va bien), et notre Ivanoushka qui illuminera le tout Moscou de son talent scénique, Staline et fille compris. A la tête de la troupe, Touchkov, a réussi, grâce à ses connaissances à monter ce spectacle, prenant l'immense risque de ne pas plaire... avec un spectacle mettant en scène un vieux Roi fatigué et sa fille Cordelia.
   
   Nous suivons alors les multiples intrigues entre les protagonistes d'une élite aux pouvoirs immenses. Se croisent les lieutenants de Staline, ayant véritablement existé comme Beria chef de la police secrète, ou encore des écrivains ayant le privilège de quelques pouvoirs comme Gorki... Il y a également Roustaveli, écrivain en grâce, qui influence de ses avis mais qui est toujours sur la corde raide, à la limite. C'est lui qui écrira clandestinement "la lanterne verte" et osera mettre en livre le chef du kremlin, celui qui du bureau éclairé de lumière verte surveille tout le monde. Ce petit monde se fréquente au gré des intérêts des uns et des autres, vivant toujours dans un climat instable et à mes yeux, irrespirable.
   
   Le fond m'a interpellé. La forme m'a déçu. A mon goût, beaucoup trop de dialogues, des personnages difficiles à suivre, presque fuyants... Et ça m'a paru dommage, car le milieu et les relations qui se nouent auraient pu donné lieu à quelque chose de plus impressionniste et de plus impressionnant. Les personnages restent trop froids alors que les événements qui s'enchaînent sont d'une dramaturgie évidente. Dans un sens cela semble normal et Roustaveli nous l'annonce clairement : "On est à Moscou, camarade. Les vivants sont somnambules et les morts te murmurent à l'oreille." P 248
   
   Au final, si l'objectif était de décrire une jungle où sang froid et destins acceptés sont la règle, alors bravo. Les personnages ont les comportements adéquats et le style est assorti. Simplement, je n'ai pas pris beaucoup de plaisir avec cette fresque. Mais peut-être n'ai-je pas réussi à bien rentrer dans le livre...
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critique par OB1




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Le loup aux yeux jaunes
Note :

   Un roman bien différent de l’œuvre new-yorkaise de l'auteur, et où j'ai eu bien du mal à entrer. J'aurais même pu l'abandonner en route si je ne m'étais pas engagée à en fournir le commentaire, tant j'ai mis longtemps à m'intéresser au sort de ces personnages improbables et compliqués. On retrouve les exagérations propres à la nature slave (à ce qu'on dit, je n'en sais rien) et à l'auteur.
   
   Et puis, au bout d'un moment, on s'habitue. On commence à s'y retrouver dans les noms à rallonge et à déclinaison des Russes, les surnoms... d'autant que plusieurs sont connus : Beria, Molotov, Iagoda, Iejov et le Loup : Staline! Mais aussi des intellectuels, Gorki, Eisenstein. Un moment encore et l'on y prend goût! Et voilà que je referme maintenant ce livre avec le sentiment d'une bonne lecture.
   
   Alors, je situe l'histoire : A une époque où tout ce qui pourrait passer pour une remarque critique vous coûte la vie, la petite troupe théâtrale de Touchkov a bien du mal à survivre. Cependant, il a fini par suffisamment corrompre, flatter les fonctionnaires et triturer les textes pour arriver à une version soviétique du roi Lear de Shakespeare (largement revu et corrigé et même chanté! "un salmigondis de Shakespeare") qui a enfin obtenu l'autorisation d'être jouée. Et voilà que le hasard donne la place du Roi Lear à un rustre, même pas comédien, mais beau comme un dieu et d'un charisme fou, qui ravit les foules et propulse d'un coup la pièce minable au pinacle! Il s'appelle Ivan Azerbaïdjan et on ne parle plus que de lui, si bien que Staline lui même, homme sensible s'il en est, se déplace pour le voir jouer, et l'embarque avec lui à Moscou.
   
   Ivan de son côté ne pense qu'à Valentina Michaelson, star actuellement en disgrâce pour avoir tenté (et raté) une carrière à Hollywood. Il suit donc Staline sans discuter (mais le pouvait-il?) contre l'assurance que Valentina, sera sa partenaire dans les prochaines représentations de la pièce. Une fois à Moscou et évoluant dans l'intelligentsia, il découvrira que l'on peut être écrivain et tchékiste, espion, tueur etc., qu'on le doit, même, puisque l'écrivain "doit servir son pays comme un soldat de la littérature" ; et que Staline règne en tyran imprévisible sur une vaste cour où il peut faire torturer et tuer sans avertissement celui qu'il a encore embrassé la dernière fois qu'il l'a vu.
   
   Nos pas s'attachent alors en particulier à ceux de Vladimir Roustaveli, personnage mythique qui côtoie des personnages réels comme Gorki ou Boulgakov etc. Ce Roustaveli est un écrivain, très proche de Staline, et également Colonel du NKVD. Sa vie ne tient toujours qu'à un fil, tant sont imprévisibles et mortels les caprices du Grand Homme. Son art, par contre, a sombré avec ses compromissions. Pourtant, il sauve par deux fois la vie du pâle écrivain Khlebnikov qui avait déplu, et finit par reprendre son personnage récurrent pour en tirer un bien plus énergique et contestataire roman qu'il ne peut diffuser que clandestinement. Mais Staline voit tout...
   
   La pire cruauté côtoie toutes les apparences de la normalité. Le monde est mis sens dessus-dessous, la ligue des écrivains travaille à une réécriture soviétique des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, peu de gens ressortent des caves de la Loubianka et quasiment personne de la Kolyma... mais Staline est Grand et on boit de la vodka, si on peut du moins.

critique par Sibylline




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New York - aquarelles - Jerome Charyn

Un sans faute
Note :

   Aquarelles de Fabrice Moireau
   
   
   Ce très bel album a été réalisé en collaboration avec Fabrice Moireau, l'excellent aquarelliste auquel on doit également des albums sur Paris, Venise etc. A chaque fois, un écrivain différent, en rapport avec la ville explorée. J'apprécie tout particulièrement cette série et, ne serait-ce que pour le remarquable travail de l'aquarelliste, je peux en conseiller tous les titres. C'est un peu cher, mais pas tant que cela, pour un beau livre... jaquette cartonnée sur dos toilé, papier épais et un très beau travail d'impression. Alors la prochaine fois que vous ne saurez pas quoi demander au Père Noël (ou autre dispensateur de cadeaux) pensez-y.
   
   On ne pouvait pas trouver meilleur guide que Jerome Charyn pour nous présenter New York. Je m'attendais à une accumulation de gratte-ciels et d'humains comme des fourmis, mais pas du tout. Il nous emmène au contraire à travers tous les quartiers, nous les présentant un par un, au niveau des trottoirs. Nous éclairant sur leur histoire et celle de leurs populations. Nous montrant aussi bien les cuisines d'un restaurant, les cimetières, les vitrines que les bateaux du port, l'intérieur des drugstores, les bus et taxis, les petits commerçants. Chelsea, Little Italy, le Bronx, China Town, Central Park, le quartier branché, celui des affaires etc. et même, plus loin, "Les quartiers autour...". Les gratte-ciels, on les a, biens sûr, et avec un mot sur leur histoire, mais comme on pouvait s'y attendre avec Charyn, jamais on ne perd les hommes de vue. On retrouve les étapes de son exploration pour "Metropolis" et, en plus court, le plaisir de lecture que j'avais eu avec ce gros livre. C'est riche, complet, vivant, bien documenté, bien écrit, etc. Tout cela ajouté au bien que j'ai déjà dit des aquarelles, c'est un sans faute.
   
   Un texte passionnant et des aquarelles de première qualité. Une lecture, non seulement à conseiller, mais encore à encourager!

critique par Sibylline




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Sténo sauvage. La vie et la mort d'Isaac Babel - Jerome Charyn

Ecrire en URSS
Note :

   Titre original : Savage Shorthand:The Life And Death Of Isaac Babel(2005)
   
   
    Isaac Babel, l'auteur bien connu des “Récits d'Odessa” et de “Cavalerie rouge”, a sans doute attiré l'attention de Jerome Charyn en tant que juif d'Europe de l'Est. Peut-être aussi — comme Jerzy Kosinski — parce que certains épisodes de sa vie restent un peu mystérieux. D'où ce livre passionnant qu'il faut recommander aux amateurs de littérature russe, et à tout ceux que l'histoire soviétique intéresse. Biographie, histoire et littérature sont donc au rendez-vous.
   
   Isaac Babel est né à Odessa et il a fait de son héros juif Benya Krik une sorte de Robin des bois local à travers son célèbre recueil de nouvelles (Jerome Charyn saura exploiter ce Benya Krik dans son polar “Citizen Sidel”). En 1927, un film en fut tiré mais la bureaucratie bolchevique le retira vite du circuit. Krik n'était pas un personnage convenable. Dix ans plus tard, dans “Le Jugement”, ça restera inchangé : "Ivan Nedachine, l'ancien sous-lieutenant de l'Armée blanche qui a erré de Zagreb jusqu'à Paris, où il a échoué à l'examen pour devenir chauffeur de taxi, devient un gigolo et un voleur de bijoux" : Babel a du mal à fabriquer des héros à partir de paysans des kolkhozes et d'ouvriers stakhanovistes!
   
   Pourtant il avait essayé. Il avait suivi les cosaques de l'armée de Boudienny en 1920 pour faire la guerre en direction de Varsovie. L'écriture de “Cavalerie rouge” que Charyn qualifie de "sténo sauvage", procède de notes prises à cheval ou en “tatchanka”, en même temps que, rattaché à la propagande bolchevique, Babel sous le nom de Kiril Lioutov, "écrivait pour un journal cosaque que les Cosaques ne savaient pas lire et il s'enfonçait dans une Pologne découpée par deux ou trois empires différents, à la rencontre de l'univers énigmatique des pauvres Juifs, puisque la campagne de Pologne couvrait en fait toute la zone de résidence des Juifs dans l'Empire russe." Cette cavalerie rouge est faite de "maraudeurs décorés d'une étoile rouge" et, toujours selon Charyn, "les Cosaques sont des monstres dans un conte de fées guerrier". Même si on pense à la peinture quasi abstraite de Kasimir Malevitch, il reste que la guerre se déroule dans un territoire précis : au pays du shtetl. Babel loge chez des Juifs et devient un espion dans leur maison : "car ils croient que je ne comprends pas le yiddish".
   
    Espion, Babel? "Nous n'avons aucune preuve qu'il ait travaillé pour la Tchéka..." affirme Charyn, "Tout çà, c'étaient des morceaux de mosaïque pour son “Autobiographie” mis là pour construire la légende du rat de bibliothèque d'Odessa qui se transforme en héros soviétique". Mais l'auteur populaire sous la NEP a un pied à l'étranger. Evgenia Gronfein qu'il a épousée en 1919 s'est exilée à Paris dès 1925 sous prétexte d'étudier l'art. Il l'y retrouva en 1927-1928 : ainsi naquit Nathalie Babel. Revenu en France en 1932 pour voir sa fille, celle-ci le surprend par son ardeur : —J'ai engendré un tigre, s'exclame-t-il et il la surnomme Makhno! Du nom de l'anarchiste ukrainien... Evgenia n'est pas l'unique femme de sa vie. Babel séduit une actrice, la blonde Tamara Kachirina "une vraie bimbo" selon Jerome Charyn. Il vécut aussi avec Antonina Pirojkova la belle ingénieure du métro moscovite. Dernier voyage de Babel à l'Ouest : en 1935 André Malraux réclame sa venue pour son congrès antifasciste : "Babel est la star du Congrès". Mais à Moscou il était devenu suspect malgré —ou à cause de— ses relations avec les cercles du pouvoir.
   
    La terreur qui étranglait le pays tout entier fit de Babel "une “âme morte” longtemps avant que la Tcheka ne vienne le chercher". Maxime Gorki mourut en 1936, officiellement regretté par le régime. "Staline avait réussi à la persuader de quitter Sorrente pour revenir en Union soviétique. Le Patron ne pouvait pas accepter que l'écrivain le plus célèbre de Russie ait choisi l'exil." Son protecteur disparu, Babel se retrouva dans une position fragile n'étant pas un partisan du “réalisme socialiste” ; de plus il avait fréquenté Iagoda et avait été l'amant de l'épouse de Iejov... l'un et l'autre devenus “ennemis du peuple” quand Beria prit leur place de bourreau en chef. Résultat : Babel est fusillé en 1940 et ses manuscrits auraient été brûlés.
   
    Evgenia et sa fille ne furent pas tout de suite certaines de sa mort ; Ilya Ehrenbourg et d'autres leur faisaient croire qu'il était dans un camp, écrivait, et se portait bien! Nathalie accompagna sa mère à Niort pendant l'occupation de la France ; elle s'embarqua en 1961 pour l'Amérique, enseigna le français au Barnard College et contribua à la diffusion des œuvres de Babel. C'est ainsi que Charyn la rencontra pour évoquer le grand écrivain disparu.

critique par Mapero




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Marilyn : La dernière déesse - Jerome Charyn

Marilyn. LA Marilyn
Note :

   Titre original : The Last Goddess (2008)
   
   
   Surpris que Jerome Charyn trempe dans ce genre d’ouvrage, de biographie, interprétée certes mais quand même essentiellement factuelle, et avec des photos de la "dernière déesse", certaines étant devenues de véritables icônes.
   
   L’ouvrage lui-même fait beaucoup penser à certains guides, de voyage, de je ne sais plus quelle collection, avec aussi beaucoup de factuel.
   
   En six chapitres, Jerome Charyn essaie faire le tour de la question Marilyn Monroe. Pour autant qu’il y ait une question! Il y a en fait plutôt un être complexe, porté à l’incandescence par une notoriété et un succès qu’on peine à imaginer maintenant. Et probablement que n’importe qui se cramerait les ailes confronté à une telle notoriété et un tel succès?
   
   Et Marilyn Monroe n’était pas un monstre d’équilibre et ne disposait visiblement pas de nerfs d’acier. C’est ce que tend à mettre en évidence Jerome Charyn dans un travail tout en nuances. Le travail et les spéculations sur l’humain ne sont pas les choses les plus aisées. Cela dit, si quelqu’un est qualifié pour un tel ouvrage, c’est effectivement lui avec sa connaissance profonde de l’Amérique dans sa profondeur historique (ah "Johnny Bel-Œil"!) comme dans son absence d’aveuglement sur la réalité américaine (à l’instar d’un Gore Vidal, nullement dupe des compromissions de l’autoproclamée "reine du "Monde Libre"").
   
   Alors Marilyn avec ses amants, ses maris successifs. Ses gloires, ses défaites du petit matin, jusqu’à la fin tragique. Tout est là dans cet ouvrage fort documenté, avec en exergue des "témoignages et documents". Tout comme dans le guide de voyage auquel je faisais allusion plus haut, on trouve en exergue les renseignements pratiques et chiffrés du pays concerné!

critique par Tistou




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Johnny Bel-Œil : Un conte de la Révolution américaine - Jerome Charyn

1776 – 1799, pendant la guerre d’Indépendance américaine
Note :

   Titre original : Johnny One-Eye: A Tale of the American Revolution (2008)
   
   
   Si j’ai pu émettre des réserves sur le style... baroque, ou du moins la manière baroque de mener des histoires dans la série Isaac Sidel, de Jerome Charyn, je suis carrément tombé sous le charme de ce "Johnny Bel-Œil", dont le souffle, l’ambition m’ont rappelé des émotions de lecture ressenties avec "Belle du Seigneur" de Cohen ou "Le quatuor d’Alexandrie" de Lawrence Durrell. Non pas que les thèmes aient grand-chose à voir. Non. Mais pour ce sentiment, durant la lecture, d’être face à quelque chose de rare, d’exigeant mais gratifiant.
   
   Jerome Charyn s’empare carrément de la guerre d’Indépendance américaine et notre "Johnny Bel-Œil" est un "bâtard", né, lui semble-t-il de la tenancière du plus florissant bordel de Manhattan, tenue par Gertrude - celle qu’il pense être sa mère donc – Gertrude qui accueille dans son noble établissement, entourée de ses "filles" (les "nonnes" les appelle-t-on) aussi bien George Washington, le chef des rebelles, que William Howe et son frère l’Amiral Richard Howe, les officiers de la Couronne qui font la guerre aux rebelles.
   
   Parmi les nonnes, il y a la sublime Clara, quarteronne échouée un beau matin aux portes du "Jardin de la Reine" (c’est le nom du bordel en question (!)), recueillie et adoubée comme devant lui succéder par Gertrude et qui mène tous les hommes par le bout du... nez, dira-t-on! Et évidemment, Johnny Bel-Œil, ainsi appelé pour avoir perdu un œil au Canada en combattant avec un des généraux de Washington, Benedict Arnold, ne jure que par Clara.
   
   Ce pourrait être simple, avec une structure, linéaire ou non, identifiée et rassurante mais... nous sommes dans un roman de Jerome Charyn!! Et Johnny lui-même ne sait plus vraiment pour qui il fait du renseignement. Agent double, triple, quadruple,... retourné, démasqué, réutilisé... Il est quasiment condamné à mort par les troupes de George Washington, puis il fait du cachot dans la cale infecte d’un vaisseau pourri britannique... Jerome Charyn fait valser tout ceci de manière très convaincante, revisitant les prémices de l’Indépendance américaine conquise dans un dénuement effroyable. Je ne suis pas allé vérifier la véracité des faits, des batailles, évoqués par Jerome Charyn mais, à vrai dire, je n’en doute pas. C’est du grand ouvrage sur la grande Histoire ornementé de "Charyneries" typiques. Histoire de ne pas se prendre définitivement au sérieux, je suppose...

critique par Tistou




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C comme: Marilyn la Dingue - Jerome Charyn

Qui est dingue ?
Note :

   Dessins : Frédéric Rébéna
   
   
   Faire tenir le polar "Marylin la dingue" dans une bande dessinée, même de 80 pages, est une gageure impossible. Nous avons cependant ici une transposition honnête et qui se tient, si l'on admet toutes les facettes qu'il a fallu laisser de côté pour y arriver. Nous sommes toujours bien sûr, dans la bande dessinée pour adultes.
   
   Tout d'abord, c'était la première fois que je voyais une représentation d'Isaac Sidel, le valeureux commissaire. Il est encore beaucoup plus "potable" qu'il ne le deviendra dans "Un bon flic" et ma foi, pourquoi pas? C'est toujours un moment délicat de voir un personnage que vous aviez imaginé, représenté que ce soit par un acteur, ou par un dessin. Parfois, ça ne va pas du tout. Là, j'ai un peu hésité, mais oui, je veux bien me le représenter comme cela et, arrivée à la fin, il n'y avait même plus aucun problème.
   
   Ceci dit, comme dans les romans, notre Isaac est quand même pas mal dérangé. Je suppose que l'idée est qu'il faut être un caïd soi-même pour se confronter au monde des caïds, un psychopathe pour dominer les psychopathes. Enfin, c'est comme cela que j'interprète.
   
   Marylin, très belle fille et très délurée, est également la fille du commissaire, qui veille sur elle de façon peu efficace, mais abusive. En attendant, elle est amoureuse de son adjoint qui lui rend ses sentiments, mais tremble devant le commissaire. On sent que tout cela va mal finir... d 'autant que la pègre s'y met, bien sûr. On n'est pas dans les vilains quartiers de New York pour rien.
   
   Un honnête album de BD dont le dessin qui tient de la caricature, ne m'a pas emballée bien qu'il soit très expressif (trop même parfois, on pourrait se noyer dans toutes ces gouttes de sueur!) et parfois très réussi (mais pas toujours, je trouve). Un bon scenario, des personnages dont on se souviendra. Ah, Marylin!... et Sidel! C'est lui que j'aurais qualifié de Dingue, et non de Juste! Mais faites-vous votre opinion. Et si vous aimez, vous avez toute la série "Isaac Sidel", mais en roman, pas en BD.
   
   
   PS : A noter deux scènes de ping-pong, qui sont des clins d’œil, Charyn étant lui-même un excellent joueur.

critique par Sibylline




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La Vie secrète d’Emily Dickinson - Jerome Charyn

Dans le « labyrinthe de sa cervelle »!
Note :

   Titre original : The Secret Life of Emily Dickinson (2010)
   
   
   Je suis dubitative. En fait, je ne sais pas si je dois aimer ou non cette biographie TRES romancée d’Emily Dickinson que nous sert ici Jerome Charyn. Et la 4è de couverture a beau m’apprendre que Charyn dépasse la "légende" Dickinson en lui donnant une voix, je crois que j’aurais finalement préféré qu’il ne le fasse pas… Car la voix que j’ai dans l’oreille à présent ressemble plus à un pépiement de petit oiseau sautillant (pour ne pas parler de Daisy le kangourou!) qu’à la voix sensuelle qu’avait Emily Dickinson dans mon imagination, une voix pleine de passion qui me disait des poèmes que je ne comprenais pas toujours mais que j’adorais. Suivre Charyn dans le "labyrinthe de (sa) cervelle" n’était pas une bonne idée pour moi. Du nom "cervelle" dérive l’adjectif "écervelé", et celui-ci résume assez bien l’image que je retiens d’Emily Dickinson après la lecture de cette "Vie secrète". Charyn m’a un peu gâché le plaisir.
   
   Tout n’est pas négatif, non, le roman constitue une peinture des mœurs de l’époque assez instructive et distrayante, mais après les 200 premières pages, je me suis souvent ennuyée. La preuve : ma lecture a traîné plus d’un mois… me faisant du même coup souvent perdre le fil, ce qui n’a pas aidé!
   
   Bref, j’ai une nette préférence pour "La dame blanche" de Christian Bobin, beaucoup plus court, mais ô combien plus intense! Et qui garde intact le mystère et la fascination!

critique par Alianna




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Jerzy Kosinski - Jerome Charyn

Drôles d’oiseau
Note :

   Titre original : Jerzy Kosinski (2011)
   
   
   Drôle de titre pour un roman que le nom d'un autre écrivain! Pourtant, il s'agit bien d'un roman, pas d'un essai biographique, ni d'une étude littéraire. On n'y apprendra peut-être pas beaucoup plus sur la vie et les œuvres de l'émigré polonais —je parle de Kosinski— qu'en lisant la fiche que wikipedia lui consacre, mais c'est autrement réjouissant, plein d'inventions, de surprises.
   
   Jerome Charyn vient de réaliser en 2013 une “Vie secrète d'Emily Dickinson” : c'est une autre vie secrète qu'il s'efforça de disséquer avec ce livre paru deux ans plus tôt. Le polonais Jerzy Kosinski avait publié en 1965 un livre qui fit scandale et lui valut la notoriété :“L'Oiseau bariolé”. L'émigré qui avait alors trente-deux ans vivait alors, d'après ce que rapporte Charyn, avec Martha Will, une riche veuve dans un immense appartement au 740 Park Avenue. Et très vite on douta que cet homme qui ne maîtrisait pas bien l'anglais écrit ait pu écrire seul cette autobiographie du jeune Jurek dans la dangereuse Pologne des années de guerre, survivant à la Shoah dans un village, vivant l'occupation allemande et la libération soviétique grâce au mystérieux commissaire Gavrila "accompagné des hommes du NKVD". Le “Village Voice” contribua à démasquer l'affaire de cet "autoportrait fictionnel". Kosinski se faisait appelait Jurek, mais ce n'était ni son prénom ni son autobiographie. D'ailleurs il se nommait Lewinkopf ; le questionnement sur l'identité jalonne l'intrigue. D'où masques et déguisements : Svetlana joue à être Lana Turner ; Jurek accompagne Martha habillé en chauffeur de maître au volant d'une Lincoln ou en "capitaine de pompiers d'Europe de l'Est" pour descendre dans un hôtel vénitien...
   
   Même s'il s'intéresse d'abord à Peter Sellers — qui a interprété le rôle du jardinier dans un film tiré d'un roman de Kosinski— le roman esquisse une explication de la vie chaotique de Kosinski et de l'écriture à plusieurs mains de “l'Oiseau bariolé”. Dans son livre, Charyn n'hésite pas à changer de narrateur : au petit-fils de truand qui travaille pour l'acteur anglais avant de faire partie du cercle des intimes de Kosinski succède longuement l'exilée Svetlana, fille de Staline, vient ensuite Anna Karenina, animatrice d'un club sado-maso qui se prétend native de Budapest mais qui vient du Bronx — comme l'auteur. Les derniers chapitres sont enfin confiés à un banal narrateur, extérieur et omniscient, dans un retour à une narration plus sobre qui donne l'impression de lever le voile sur les années cachées de “Jurek”.
   
   Dans ce roman foisonnant et jamais simple, Charyn surprend le lecteur en le plongeant dans une réalité mariant fiction et histoire, avec des personnages au comportement débridé ou extravagant. Agréable à lire, léger, le roman culmine en érotisme avec miss Gabriela "la vamp miniature" qui corrige le texte de son amant : "Il est mon Dracula" dit-elle. La quasi homophonie fait qu'on rapproche les personnages Gavrila et Gabriela : l'un le sauve des paysans antisémites, l'autre sauve l'écriture de son histoire. "Elle n'aurait pas pu inventer les horreurs qui couraient dans cette tête, mais Gabriela avait aidé à donner forme au hurlement infini du sorcier". Le romancier Charyn est aussi un drôle d'oiseau littéraire.

critique par Mapero




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