Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   
Auteur des mois d'octobre et novembre 2013
Juan Marsé

   Cela manquait d'auteurs espagnols parmi nos auteurs du mois, alors nous avons songé à l'un d'eux qui, après une période florissante, est devenu chez nous bien moins connu. Bien injuste! Juan Marsé mérite encore des lecteurs.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2013
   
   Juan Marsé est un écrivain espagnol, né à Barcelone en 1933, de son vrai nom Juan Faneca Roca. Orphelin, il a été adopté dès son plus jeune âge par les Marsé, sa mère étant morte en lui donnant le jour.
   
   Il n'a pas fait d'études, étant entré à 13 ans chez un orfèvre comme apprenti, mais il a très tôt l'ambition de devenir écrivain et a contribué à des revues.
   
    Plus tard, à 26 ans, il émigrera en France, à Paris, où il exercera divers métiers dont,un temps, celui de garçon de laboratoire à l'Institut Pasteur.
   
   Son premier roman est publié en 1961.
   
   De retour en Espagne, il publie en 1962 « Esta cara de la luna » (jamais publié en français) qu'il désavoue aujourd'hui et a fait retirer de ses œuvres complètes. Il vit alors de sa plume, collaborant à des revues et écrivant essais, romans et scenarii de cinéma.
   
   Son œuvre a reçu de nombreux prix dont le Prix Biblioteca Breve en 1965 pour « Últimas Tardes con Teresa », le prix Planeta en 1978 pour « La fille à la culotte d'or », le Prix Juan Rulfo en 1997 pour l'ensemble de son œuvre ainsi que le Prix Cervantes en 2008.
   
    Plusieurs de ses romans sont devenus des films.

Bibliographie ici présente

  Teresa l'après-midi
  Enfermés avec un seul jouet
  L'obscure histoire de la cousine Montsé
  La fille à la culotte d'or
  Un jour je reviendrai
  Boulevard du Guinardó
  Lieutenant Bravo
  L'étrange disparition de R.L. Stevenson
  Le fantôme du cinéma Roxy
  L'amant bilingue
  Les nuits de Shangai
  Des lézards dans le ravin
  Chansons d'amour au Lolita's Club
  Calligraphie des rêves
 

Teresa l'après-midi - Juan Marsé

La lutte déclasse
Note :

   Titre original : “Últimas Tardes come parlar con Teresa ”.
   
   
   Manolo, dit "bande-à-part" est fermement décidé à ne pas rester toute sa vie une petite frappe des quartiers populaires de Barcelone. Ce qu'il cherche, c'est une fille de bonne famille à épouser, et pour cela, il hante les fêtes des beaux quartiers. Mais parfois, au jeu de l'amour, tel est pris qui croyait prendre.
   
   Ce qu'il y a de bien quand on part en vacances avec le minimum vital de lecture dans son sac de voyage, c'est qu'on trouve sur les étagères familiales des choses fort sympathiques et fortement recommandées par papa Chiffon et maman Chiffon. Outre le fait que cela permet après lecture des discussions au coin du feu avec verre de whisky à la main (oui, je suis comme ça, j'aime mon petit confort), se laisser surprendre de temps à autre est toujours agréable. Bref, revenons à nos moutons espagnolo-barcelonais. Teresa l'après-midi est considéré comme un classique de la littérature espagnole du 20e siècle, ce qui est compréhensible, eu égard à la richesse et la densité du récit.
   "Teresa l'après-midi", c'est une histoire d'amour, l'amour qu'on cherche, celui qu'on perd, l'amour trahi, l'amour désespéré, l'amour aveugle qui mène au drame, l'amour agonisant... On peut le voir comme une éducation sentimentale. Celle d'un jeune homme persuadé que jamais il ne se laissera prendre au piège mais qui aimera deux jeunes femmes qu'il trahira sans vraiment le vouloir, celle d'une domestique qui a pu croire un instant qu'elle serait aimée, celle d'une jeune femme de bonne famille qui va aimer en dessous de sa condition et se brûler les ailes. Et puis tous les autres, personnages secondaires, Bernardo détruit par la femme qu'il aime et a épousé, Hortensia qui va se venger de l'indifférence et de la cruauté de celui qu'elle aime, Carmen et Alberto dont le couple bat de l'aile...
   
   D'une certaine manière, Juan Marsé montre comment le comportement humain et les relations sociales sont mues par l'amour et ses déclinaisons. Et quelle illusion il représente. A travers l'amour qui naît entre le mauvais garçon et la bourgeoise, se pose la question de ce dont on tombe amoureux: une image? Un espoir? Une illusion? Teresa va aimer Manolo d'abord parce qu'elle voit en lui l'ouvrier révolutionnaire qu'il n'est pas mais qu'elle admire. Manolo, lui, va aimer Teresa avant tout pour l'espoir d'un avenir meilleur qu'elle représente. Jusqu'à faire tomber les faux-semblants et s'apercevoir que ce qui était un ersatz d'amour est devenu une force destructrice. Marsé porte un regard plein d'acuité sur ce jeu amoureux et les désillusions qu'il provoque. Il sait à merveille capter les petites choses, les regards, les gestes de l'amour.
   
   Ce regard, Marsé le porte aussi sur le milieu militant de l'après-guerre. "Teresa l'après-midi" est une critique sans concession, acide et amère des engagements politiques à travers cette jeunesse dorée qui n'a à la bouche qu'objectivisme, communisme, existentialisme, et qui ne connaît pas et ne veut pas réellement connaître ces prolétaires censés être libérés par la révolution. Au fil des pages, on découvre un intellectualisme aveugle, déconnecté de la réalité et qui tourne à vide. Teresa par exemple, qui idéalise Manolo parce qu'elle voit en lui l'ouvrier révolutionnaire parfait, qui erre dans les quartiers populaires, qui méprise ses camarades de combat, sauf ceux qui ont payé le prix de leur engagement comme le chef du réseau étudiant auquel elle appartient.
   "Crucifiés entre un merveilleux avenir historique et l'abominable usine de papa, plein d'abnégation sans défense et résignés, ils portent leur mauvaise conscience de riches comme les cardinaux leur pourpre, paupière humblement baissée, ils irradient un héroïque esprit de résistance familiale, une amère aversion des parents fortunés, un mépris pour des beaux-frères et des cousins entreprenants et pour des tantes dévotes, en même temps qu'ils baignent, paradoxalement, dans un parfum salésien de câlineries de maman riche et de petits déjeuners de luxe: ils en souffrent beaucoup, surtout quand ils boivent du vin rouge en compagnie de certains boiteux et autres bossus du Barrio Chino."
   
   Marsé pointe du doigt les illusions, les faux-semblants, les contradictions de cet engagement politique à mille lieu des préoccupations des ouvriers, des pauvres gens qui tentent au quotidien de survivre et qui sont fascinés par le confort, par l'argent, par tout ce que rejettent ceux qui veulent faire la révolution avec eux. Teresa et Manolo en sont le symbole. Et il n'hésite pas à décrire sans concession ce petit monde pitoyable, désespérant de snobisme en même temps que plein d'un espoir et d'une vitalité qui se heurteront aux murs de la réalité.
   
   Bien sûr,"Teresa l'après-midi" est marqué par l'époque de son écriture et parle en filigrane du franquisme et de sa fin, mais en même temps il reste assez universel pour être fascinant, grâce à cette étude de l'humanité sans aucun compromis que fait Juan Marsé. Il pourrait offrir un texte amer, violent. Mais il fait surtout sentir la complexité des engagements politiques et humains, les désillusions, la souffrance et les espoirs de ses personnages avec une douceur surprenante et sans jamais sombrer dans l'apitoiement et en alternant cynisme et tendresse. C'est un beau portrait d'une génération en quête de sens et de repères. Et puis il y a ces pages superbes sur Barcelone et ses quartiers, sur sa population.
   
   Dommage que le style soit parfois un peu lourd, à moins que cela ne soit du à un problème de traduction. Je dois dire que lire "ses blonds cheveux" sur 473 p. a eu tendance à m'agacer! Sans compter les notes de bas de page décalées au petit bonheur la chance. C'est un roman non exempt de longueurs, mais d'une telle force évocatrice, d'une telle finesse psychologique qu'on passe sur ces petits défauts et une certaine emphase. Une très, très belle découverte.

critique par Chiffonnette




* * *




 

Enfermés avec un seul jouet - Juan Marsé

Les orphelins de père
Note :

   Titre original : “Encerrados con un solo juguete”.
   
   Premier roman de Juan Marsé, ce "Enfermés avec un seul jouet" souffre de bien des maladresses dont il m'est impossible de savoir ce qu'elles doivent à la traduction. Ainsi, pendant une poignée de pages le mot "phalange" est soudain employé plusieurs fois (et même "phalange du doigt") ce qui n'est sans doute qu'une maladresse de l'auteur ou du traducteur frappe d'autant plus le lecteur qu'il est sensible de parler de "phalange" dans l'Espagne franquiste. Il eut sans doute été plus habile de simplement parler de doigt... Mais d'autres choses ne me semblent pas pouvoir relever de la traduction. Par exemple, dans ce roman, il y a des détails qui se répètent par périodes puis disparaissent. Ainsi, au début du livre, les femmes, jeunes ou moins, se couchent-elles souvent en public (plage, lit, divan), avec les genoux remontés sous le menton. Comme si c'était une attitude tout à fait normale. Je ne sais pas vous, mais moi... Cette période passée, aucune ne le fait plus.
   Il y a d'autres exemples...
   
   Et puis, au début, on dirait par moment du théâtre, avec des dialogues explicatifs artificiels juste pour faire connaître la situation. Comme dans la vie réelle, les gens qui se rencontrent n'ont pas l’habitude de se faire mutuellement le résumé de leur situation, c'est surjoué, dénué de naturel. La mise en place est lourde.
   Aïe! Voilà que j'attaque tout de suite avec mon goût des détails. J'aurais dû aborder ce commentaire par les grandes lignes pour n'en venir qu'ensuite aux points particuliers, et voilà que je fais le contraire. Tant pis. On peut aussi faire comme cela.
   
   L'histoire est axée sur Andrès Ferran, jeune homme dont le père a été tué à la fin de la guerre civile, dont la mère est infirmière, et qui était lui-même apprenti orfèvre (comme Juan Marsé le fut). Andrès vient de démissionner de son emploi, où il n'excellait pas, et traine maintenant un ostensible ennui qu'il meuble de séjours au bistrot, auprès d'une bande de vauriens auxquels il se sent supérieur ou chez les Climent où il entretient un flirt avec la fille, Tina. Son ancien meilleur ami, Martin, est l'ex-fiancé, pas encore résigné de cette même Tina. Martin aussi est orphelin de père, son père à lui est mort dans un asile d'aliénés. Sa mère est impotente. Et chez les Climent, ex famille aisée, il n'y a pas de père non plus. Il s'est enfui au Brésil à la défaite des Républicains dont, pourtant avocat à succès, il avait pris le parti. Ces trois foyers tiennent maintenant sur les mères et les enfants : trois mères très différentes : Martin prend soin de sa mère impotente mais elle n'a plus aucun pouvoir de décision. Andrès respecte sa mère infirmière, devenue chef de famille, mais lui ment et lui fait les poches (ce qui n’altère pas la bonne opinion qu'il a de lui-même, je me demande comment il fait). Les trois enfants Climent n'ont aucun respect pour leur mère sur la moralité de laquelle courent les pires rumeurs qui se révèleront fondées. Chez les Climent, on vit dans l'espoir du père, qui envoie encore de l'argent et dont ils rêvent soit qu'il revienne, soit qu'il les fasse venir auprès de lui. Le lecteur sent tout de suite que ces espoirs sont sans fondement. On vit aussi dans la promiscuité et la crasse, dans le souvenir béat de l'ancien très bel appartement, des domestiques etc.
   
   Ce roman nous montre une société sous le choc de l'après guerre civile et de l'aliénation réactionnaire. Les jeunes, qui estiment qu'on leur a volé leur père ou plutôt, que ceux-ci les ont abandonnés au profit de théories fumeuses (!) n'ont pas la moindre conscience politique. Ils ne sont que dans le mal-être, ne se voient pas d'avenir dans cette société qu'il découvrent et hésitent entre stagner et s'expatrier. Sûrement pas à se révolter à nouveau.
   
   Dans ces contextes familiaux et sociaux opaques, nous voyons nos trois jeunes, Martin, Andrès et Tina à un moment charnière de leur existence, celui où leur sort se décide.
   
   Mon problème, avec ce roman, c'est encore une fois que le héros de Marsé ne m'est guère sympathique, mais là, il bat des records. Voilà que notre amoureux transi, Martin, est un violent, qu'il continue à fréquenter la maison Climent où il a le soutien (et plus) de la mère, et qu'il a coutume de battre Tina quand il a ses nerfs. Personne n'y trouve rien à redire! Cela fait rire ses frères et Andrès, qui se trouve sur place à une occasion, reste dans la pièce voisine sans intervenir. "Ce serait ennuyeux de recommencer à se bagarrer" (!) déclare-t-il en toute simplicité pendant qu'elle prend une raclée, d'ailleurs pourquoi "re" puisqu'on ne les a jamais vu se battre? Il va la voir juste après le départ de Martin et comme elle se plaint de lui, il répond "Je n'entends pas que tu parles de Martin de cette façon-là!" Un comble, non? Je rappelle d'ailleurs au cas où ça ne serait pas évident, qu'il est censé être amoureux d'elle. Un peu plus tard, pour compléter le tableau, il rassure la mère:"Et puis, s'il fout encore une tournée à Tina, ne le regrettez pas trop. Elle en a besoin.". (Eh oui, ne jamais oublier que les hommes passés à tabac souffrent terriblement -quoique dignement- mais les femmes non, ça leur fait du bien, au contraire).
   Donc, comme je vous le disais, Andrès, le héros de Juan Marsé dans lequel il se projette au moins un peu, ne m'a pas semblé sympathique. Puisqu'on fait dans l'euphémisme.

critique par Sibylline




* * *




 

L'obscure histoire de la cousine Montsé - Juan Marsé

Il fait fort, Marsé !
Note :

    Titre original : “La Oscura Historia de la prima Montse”.
   
   Juan Marsé est pour moi une vraie découverte. C’est un auteur qui a une œuvre considérable à son actif, et pourtant, j’ai eu un peu de mal à me procurer ses livres. Visiblement, il est un peu passé de mode.
   
   "L’histoire de la cousine Montsé" nous est racontée par le cousin "Paco" qui, après dix ans d’exil volontaire à Paris, revient à Barcelone pour des raisons professionnelles. Il y retrouve son amour de toujours, Nuria, la sœur de Montsé, et malgré qu’elle soit mariée, ils "réchauffent" ensemble et leur passion et les vieilles histoires. Celle de Montsé, précisément.
   Nuria, Montsé et Paco appartiennent à une des familles de la très grande bourgeoisie barcelonaise, les Claramunt. Nous sommes dans les années soixante, en plein national-catholicisme franquiste.
   Montsé, en jeune fille de bonne famille qui se respecte, fait partie des "demoiselles visiteuses", c’est à dire qu’elle rend visite à des prisonniers. Malheureusement pour elle, elle s’éprend violemment de l’un d’eux. Ecoutant plus son cœur et sa conscience que les voix familiales qui cherchent à la ramener à la raison, elle quitte sa famille pour vivre avec lui, se battant pour qu’il ait une chance dans la vie. Mais la famille agit dans l’ombre, intrigue, paie... et se débarrasse de l’objet du délit (mais ils ne le tuent pas, rassurez-vous, grand Dieu, non, cela ne se fait pas!) sans se soucier le moins du monde des sentiments de leur fille.
   En fait, c’est une histoire plutôt banale. On en connaît des semblables.
   
   Or, l’auteur s’en sert pour se lancer dans une charge d’une violence rare contre les mœurs hypocrites de cette bourgeoisie "bienfaitrice et caritative", et de son acolyte inséparable, l’église catholique qui, pour remettre dans le droit chemin les brebis galeuses, n’hésite pas d’appliquer des méthodes dignes de l’Inquisition (lire pour cela les chapitres 17 à 19!)
   
   Les personnages de ces familles "catho-richardes à multiples rejetons" en prennent pour leur grade. Ainsi Salvador Vilella, mari de Nuria, dirigeant actif de l’Action catholique et "un bel exemple d’arrivisme dans la spécialité que l’on pourrait appeler diocésaine" ; ou la tante Isabelle, mère de Montsé, qui, à la tête de "dévotes congrégations à vocation caritative", flotte sur son "nuage de pourpre" et voit le monde à travers le prisme de ses bons sentiments. Dans un passage absolument hilarant, nous partageons les pensées de la tante qui imagine le parcours de sa fille Montsé à travers les quartiers pauvres. Dans une langue d’un kitsch sublime, toute la laideur, la pauvreté, la vulgarité qui entourent Montsé sont transcendés (c’est le mot qui convient!) Quelques extraits : "Par-dessus les grossiers cache-nez tricotés par leurs vaillantes mères, qui, bien qu’elles soient assujetties aux misères du monde, luttent admirablement contre l’adversité, on peut voir des prunelles innocentes, et pour certaines, assurément, d’une grande beauté, car dans la fange aussi naissent des fleurs…" Montsé se rend dans une famille "de soûlographes (il serait injuste de parler d’alcooliques) mais dans laquelle règne l’harmonie"… Pour preuve : le jeune "vaurien" Miguelin est enchaîné à l’armoire, et, en partant, Montsé l’observe, lui et sa petite cousine Rafaela, approcher le lit de l’armoire, "quel beau spectacle d’entente et de bonne volonté, les voilà presque réunis, maintenant la longueur de la chaîne permet à Miguelin de s’allonger sur le lit, Rafaela s’allonge elle aussi sur le dos en relevant ses jupes et son cousin alors grimpe sur elle avec son pied attaché à la chaîne, ils soupirent et s’agitent comme deux petits sots, l’humble châlit grince tant qu’il peut et dans son berceau le roi de la maison remue ses menottes et proteste en exigeant câlins et cajoleries, ce grand fripon."
   
   Il fait fort, Juan Marsé. Je pourrais multiplier les citations, les unes aussi acerbes (toujours entre les lignes, bien sûr) que les autres. Il en ressort que la vision du monde de cette "caste" bourgeoise ne doit en aucun cas être remise en question. Les apparences sont sauvegardées quoi qu’il coûte, et Montsé en est la victime principale. Elle transgresse les règles, non pas par esprit de rébellion, mais parce qu’elle est le seul être pur qui prend la parole des évangiles au pied de la lettre, rêvant d’intégrité, de dévouement total, de solidarité réelle.
   
   Je suis conquise.
   ↓

critique par Alianna




* * *



Manuel de domination sociale
Note :

   Juan Marsé a choisi ici de mettre en scène une zone de la société espagnole du 20ème siècle, qu’il nomme lui-même : "les familles catho-richardes". Appuyées sur les moyens d’une fortune assurée et la caution morale d’une religiosité qui ne l’est pas moins, ces familles sont toutes puissantes et nul ne peut leur résister. Elles font la pluie et le beau temps et décident qui aura un travail et qui n’en aura pas. Qui obtiendra tel poste envié, pour les riches, telle aumône pour les pauvres. Leur plaire, c’est échapper à la misère, assurer son avenir, leur déplaire, y être condamné à vie et cela en toute bonne conscience de leur part. Leur femmes sont bigotes, dames patronnesses, persuadées de leurs propres extrêmes dévouement et générosité, négligeant totalement leur part de responsabilité dans la grande misère qu’elles s’emploient apparemment à soulager. Elles peuvent ainsi consacrer leur temps et leur énergie à des œuvres aussi édifiantes qu’ un"centre d’orientation spirituelle pour employés de bureaux" (!) par exemple. Cette sécurité, cette puissance invincible, c’est
   "cette enveloppe tribale dont jouissent d’ordinaire les familles catho-richardes à multiples rejetons et qui aide à se sentir moins seul et moins déshérité en ce bas monde, au travail et dans les relations, bien à l’abri dans l’ombre des majestueuses branches de l’arbre-nom à riche frondaison, qui se balancent avec assurance au-dessus de cette société aux ongles et aux dents affilés : simplement la vieille et profonde nostalgie d’être entouré d’oncles et de tantes solvables et hospitaliers, de sœurs bien mariées et de beaux-frères, de beaux-pères, de bouquets bien fleuris de nièces, de cousins germains et de cousines à chair plus que chère, de parents proches ou éloignés, absents ou présents mais en tout cas nombreux, tous frères et bien placés dans la vie, influents et introduits partout"

   
   C’est la famille catho-richarde Claramunt que nous suivons ici, vu par l’œil bien introduit de Paco Bodegas, beau jeune homme, fils d’une fille Claramunt qui a perdu le soutien de la famille pour s’être mésalliée, mais qui a réintroduit son fils dans le groupe protecteur par souci de son avenir. Une première tentative à l’adolescence a échoué car le jeune homme était, comme il se doit, un peu rebelle, mais quelques années de plus et les débuts dans la vie ayant éveillé son sens des réalités, il devint, comme il le dit lui-même, leur ""chien salarié". Introduit dans leur intimité, mais toujours un peu "à côté", bénéficiant de leur largesses et protections, mais sans rien avoir à lui, il est témoin de tout, juge, mais ne dit rien ; son attitude est pragmatique et sans noblesse. Il en est conscient. Il développe, comme il fallait s’y attendre, une passion amoureuse pour une de ses cousines : Nuria. Il est payé de retour et c’est à Paris, lors d’une longue nuit, que tous deux reprennent l’histoire de Montsé, sœur de Nuria, dont une bonne partie s’était faite jusqu’à présent dans le non-dit familial. Elle fit son malheur pour avoir pris au premier degré tout les préceptes moraux et religieux affichés. Malheur aux idéalistes et aux sincères! La peinture psychologique est fine, mais je n’ai pas beaucoup plus aimé Paco que la tribu Claramunt. Le seul personnage vers lequel soit allée ma sympathie est Manuel, pour sa solidité, son réalisme et sa capacité à défendre son intégrité.
   
   Je ne me suis pas non plus passionnée pour l’histoire de cette famille dont même les dissidents apparents sont les fruits naturels. Mais par contre, j’ai beaucoup apprécié ce qui pour moi est le moment fort du roman : la description de l’entreprise de lavage de cerveau bigot que furent les trois jours de retraite subis par Manuel. On assiste au spectacle consternant du dangereux infantilisme clérical. Je sais que ce récit, aussi délirant puisse-t-il nous sembler, ne surpasse pas du tout la réalité (au contraire, car il ne soulève pas trop le voile mis sur la face sexuelle de l’exercice) et j’admire la clarté et la justesse du rendu produit par Juan Marsé. Cela occupe une part assez importante du roman, à juste titre à mon avis, car c’est vraiment très intéressant, et réussi.
   
   Et bien sûr, je n’ai pu qu’admirer la maitrise littéraire et la beauté sans faille de l’écriture de Juan Marsé. Il est au-dessus de toute critique sur ce terrain.

critique par Sibylline




* * *




 

La fille à la culotte d'or - Juan Marsé

Absolutely décadent
Note :

   Titre original : “La muchacha de las bragas de oro”.
   
   Prix Planeta 1978
   
   Dans le recueil "Lieutenant Bravo", on trouve une nouvelle intitulée “Parabellum” que Juan Marsé a reprise ici et développée en roman. Le Luys Ros de “Parabellum” est devenu Luys Forest et c'est sa nièce qui fait office de secrétaire ainsi que quelques autres modifications plus ou moins importantes que je vous laisse découvrir si la chose vous intéresse. C'est donc l'histoire de Luys Forest, écrivain franquiste de la plus belle eau, qui, Franco étant mort, comprend bien qu'il serait bon pour lui de publier bientôt une version revue et corrigée de ses "Mémoires" s'il veut rester acceptable pour au moins une part du public. Il s'empresse donc de fustiger les qualités de la "douteuse réalité", "dédaignant la trompeuse autorité du document" (on voit que ce n'est pas l'aplomb qui lui manque) pour s'exprimer librement, "Il n'a jamais voulu relater simplement les faits". Ce genre de déclaration le met à l'abri de toute contestation historique, ce qui ne l'empêche pas d'espérer que les lecteurs prendront pour tel ce qu'il va leur servir là.
   
   Notre écrivain se retire donc, solitaire, dans une de ses propriétés et entreprend son travail de réécriture du passé. Seul, il ne le reste pas longtemps cependant, car voilà que survient sa nièce, Marianna, dont il serait très en-dessous de la vérité de dire qu'elle est délurée. Sa mère (Marianna aussi, je n'ai pas trouvé que cela aidait beaucoup le lecteur...) l'a envoyée auprès de son oncle pour l'arracher à une vie où elle boit, se drogue et couche avec tout le monde. Une fois sur place, Marianna-nièce entreprend d'aider son oncle dans la rédaction de son roman-autobiographique qu'elle relit, commente avec lui et dactylographie. Pas dupe une minute des amendements apportés, elle conseille au contraire des détails à même d'en améliorer la crédibilité. D'autre part, elle démontre aussitôt sa capacité à amener et recréer sur place son entourage morbide. L'oncle, bon enfant, laisse faire. Elle affiche également dès le départ sa très nette intention de coucher avec lui, mais le monsieur a renoncé à ces choses-là depuis bien longtemps... dit-il.
   
   Ce volet de l'histoire peut captiver des lecteurs car il est plus que croustillant et n'a pas manqué de contribuer au succès du livre, mais ce qui m'a davantage plu, ce sont les jeux sur la mémoire, car voici que bientôt, à force de modifier son passé, Luys ne s'y retrouve plus tout à fait. Il s'aperçoit que l'on oublie et déforme aussi bien les mensonges que les souvenirs ; qu'on ne se souvient plus toujours à quelle catégorie appartient tel ou tel fait ancien... Il constate que des choses qu'il croyait avoir inventées sont peut-être vraies et que d'autres qu'il croyait vraies, ne l'ont peut-être jamais été. Et qu'il y a encore possibilité d'une troisième voie : une vérité qu'il aurait ignorée... Quand il se met à retrouver dans la vieille demeure des objets qui appartiennent à la fiction parmi les reliques du passé réel... il perd pied. Jusqu'à ce que la vérité le rattrape en un placage impitoyable.
   
   Un livre très intéressant mais parfois un peu confus (les 2 Marianna quel besoin?, d'autres personnages pas assez singularisés à mon sens, j'ai fait erreur sur le père de la fille d'autant que lorsqu'elle se décide à en parler, assez avant dans le livre, elle l'appelle Papy etc.) Certaines scènes aussi ne se visualisent pas avec clarté. Par contre, une belle trouvaille d'explication finale, bien qu'elle ne tienne sans doute pas à un examen un peu approfondi. L'écriture ne m'a pas toujours parue belle non plus, mais comment savoir ce qui est dû à la traduction? Ainsi je trouve la toute dernière phrase très moche (quel dommage! Vraiment! En la circonstance surtout) mais qu'en est-il de la phrase originale?
   … je ne suis pas hispanophone.

critique par Sibylline




* * *




 

Un jour je reviendrai - Juan Marsé

Volver
Note :

   Titre original : “Un dia volveré”.
   
   À première vue, la question générale que ce roman aborde est la réinsertion du prisonnier qui vient d'être libéré après treize ans de détention, suite à une “expropriation révolutionnaire”. Va-t-il replonger dans sa vie criminelle quand certains viendront le relancer? Va-t-il choisir une vie exemplaire? Si l'on se fonde sur les remarques faites à son jeune neveu Nestor, on doit souligner que l'ex-taulard choisit de lui apprendre les bonnes manières, mais c'est un indice plutôt faible.
   
   Or, Juan Marsé ne raconte probablement pas une histoire universelle. Son héros, Jan Julivert Mon, sort de la sinistre prison de Carabanchel. Nous sommes en 1959. Sa libération conditionnelle s'est produite dans une Espagne encore très franquiste, figurée par la peinture murale du Caudillo que compisse Nestor, tout prêt à attendre de son oncle libéré quelque action d'éclat. Le juge Klein, un colonel qui a envoyé à la mort de nombreux résistants anti-franquistes, vit dans une villa isolée : son épouse décide de recruter un veilleur de nuit susceptible de faire aussi chauffeur et garde du corps. Jan Julivert se présente, recommandé par une tante religieuse. Vient-il simplement pour gagner sa vie? Vient-il pour préparer une revanche, lui qui a dirigé jusqu'en 1947 un réseau anarchiste? Vient-il par curiosité de revoir Klein et son épouse Virginia qu'il a croisés jadis au début de la guerre civile?
   
   En écrivain de Barcelone, l'auteur consacre une place considérable à la vie quotidienne du quartier populaire où vit Jan Julivert. Après son arrestation et l'exil de son frère, sa belle-sœur Balbina s'est installée chez leur mère et l'a soignée durant sa longue maladie. Brune aguichante, Balbina est désormais une prostituée du Barrio Chino. Son jeune fils Nestor rêve de devenir boxeur comme son oncle à la veille de la guerre civile, il aide le patron du bar Trola —le trolley— en face de chez lui. Nestor. On y rencontre Polo, le vieux flic qui arrêta Jan Julivert, plongé dans des discussions avec un peintre d'affiches de cinéma qui héberge Paquita sa petite-fille handicapée. Nestor et Paquita imaginent des lettres de menace pour faire trembler le vieil inspecteur.
   
   Il règne ainsi dans ce roman une atmosphère de polar. Le colonel Klein, qui s'est mal relevé d'un tragique accident de voiture, fréquente de nombreux bars louches où on lui sert trop de cognacs ; à l'heure de la fermeture, il faut venir le récupérer. Il est souvent plumé par des amis de rencontre. Un réseau envisage de l'enlever ou de l'éliminer... Retraité de la police, l'inspecteur Polo reprend la fiche de son client : "Il a même eu l'audace, ce malfrat, de poser une bombe dans un consulat et d'accrocher un drapeau séparatiste sur le Tibidabo, pour faire plaisir à tous les connards qui croyaient encore à ce genre de trucs... Il a été l'un des premiers à instaurer l'impôt révolutionnaire sous la menace".
   
   Anarchistes flirtant avec le crime organisé, prostitution, projet de fusillade... “Un jour je reviendrai” nous renvoie non seulement à la dureté du franquisme des années cinquante mais aussi à l'atmosphère des films policiers de l'époque et vous aurez pensé à Humphrey Bogart en lisant ce passage : "L'inconnu parut soudain dans la lumière pâle du réverbère, comme s'il surgissait de l'asphalte ou d'une crevasse dans la nuit. Il portait un trench-coat kaki dont les revers étaient relevés, avec beaucoup de boutons et des boucles compliquées, et il avait la main droite dans sa poche. Dans l'ombre du bord de son chapeau, ses yeux émettaient un éclat acéré. Nous avions une impression de déjà-vu, l'impression d'avoir déjà vu cette apparition en rêve ou peut-être sur l'écran du Roxy..." Cela se sent : Marsé adore faire des clins-d'œil au cinéma noir des années 40 ou 50.
   
   Publié en 1982, au temps de la “movida” qui voulait davantage oublier les crimes de toute une époque que de ressortir les crimes des acteurs de la tragédie passée, “Un jour je reviendrai” renonce aux discours politisés. Aujourd'hui certains lecteurs en seront amèrement déçus.
   ↓

critique par Mapero




* * *



Un retour attendu
Note :

   Jan Julivert Mon revient. Emprisonné depuis de longues années, il est libéré. C'est un homme attendu.
   Par sa famille d'abord et en premier lieu son neveu Nestor pour qui il est une légende qu'il veut découvrir en chair et en os, par sa belle-sœur ensuite, Balbina, abandonnée par le frère de Jan et obligée de se prostituer à la mort de sa belle mère...
   Par ses anciens compagnons d'armes avec qui il a combattu le franquisme, combat toujours nécessaire pour certains en ce début des années 50, ou lutte pour d'autres qui ne sert que leur désir de réussite pécuniaire...
   Par ceux qui l'avaient poursuivi et jeté en prison aussi, qu'ils le craignent ou l'aient oublié...
   
   Nous découvrons, par touches successives et point de vues différents, cet homme au centre du livre. Pourtant, tout au long, il sera mystère pour les protagonistes, il restera mystère pour nous lecteurs également. De là vient la richesse du roman. Le récit ne donne pas de réponse tranchée aux questions que l'on est en droit de se poser sur Jan. Que va faire cette légende de l'anti franquisme à sa sortie de prison? Continuera-t-il le combat? Changera-t-il de vie? S'occupera-t-il de son neveu Nestor et sa belle-sœur Balbina? Quelles sont ses intentions quand il accepte le travail de gardien de nuit et chauffeur pour M. Klein, ex juge pro franquiste? Ce dernier, s'il n'est pas celui qui a envoyé notre héros en prison est un des représentants de ce que combattait le groupe auquel appartenait le révolutionnaire. La relation avec ce juge, devenu alcoolique notoire et fêtard infatigable, après un accident qui l'a rendu amnésique, est intéressante jusqu'au terme du livre. Celle avec le neveu, également...
   
   Le rythme lent du livre, au rythme contemplatif, calque du caractère placide et posé du héros pourrait paraître ennuyeux mais c'est tout l'inverse. Le tour de force de l'auteur. Rien n'est facilité au lecteur pour que celui-ci reste accroché et pourtant ça fonctionne. On se prend d'admiration pour cet homme libre de ses choix. Personne ne le fera choisir ce qu'il n'a pas choisi. Qu'on veuille le façonner par la menace ou par la ruse.
   
   C'est un livre qui traite du temps qui passe et de l'âge qui nous guette et nous modifie. Un livre emprunt de nostalgie. Voyez ici : "D'un balcon ouvert provenait la musique d'une radio et la splendeur du jour sur la place tranquille plongea soudain Lambán dans un trouble profond. Il pensa avec envie au jeune garçon volontaire qui boxait dans l'obscurité du gymnase, devant la glace, en se regardant avec les yeux furieux qu'il aurait plus tard ; il pensa à la douche qu'il prendrait ensuite, à sa course joyeuse dans les rues, son sac de sport dans le dos et les poings ardents, vers le bar de la place où il retrouverait ses amis... Il avait été ce garçon-là, de même que Jan Julivert." P 305
   

   "Un jour je reviendrai" a les signes extérieurs d'un polar. Pourtant ce n'en est pas un puisque le projecteur n'est pas sur l'action mais sur l'acteur qui regarde ce qui se passe avec le recul de son expérience et de son âge et qu'on regarde regarder, nous lecteurs curieux de savoir où va ce roman. C'est du travail précis et sensible. De l'intelligence littéraire en somme.

critique par OB1




* * *




 

Boulevard du Guinardó - Juan Marsé

Glauque
Note :

   Titre original : “Ronda del Guinardó ”.
   
   Le Boulevard de Guinardo, c'est le quartier de Juan Marsé, celui qu'il fait revivre dans ses romans, le plus souvent à travers des jeunes gens, solitaires ou en bandes, au contraire. Mais ici, rien de tel. Paradoxe, nous allons suivre les pas d'un inspecteur de police vieillissant, tracassé par des soucis de santé peu ragoûtants, sans que cela le rende plus tendre (ni plus sympathique).
   
   Notre déplaisant inspecteur de la police franquiste, doit récupérer une orpheline hébergée dans un foyer misérable tenu justement par la belle-sœur de l'inspecteur. A l'occasion de cette visite, on apprend par ailleurs qu’une autre orpheline y est réfugiée suite aux mauvais traitements qu'elle recevait chez lui lorsqu'elle y était servante. Mais celle qu'il vient chercher aujourd'hui, c'est une autre histoire, elle a été violée il y a des mois et il doit l'amener à la morgue reconnaître qu'un des corps y est bien celui de son violeur comme le lui ont annoncé ses collègues.
   
    Mais la petite n'est pas à l'orphelinat. Elle fait des ménages à l'extérieur afin de ramener quelques pièces qui nourriront les enfants. Il va la retrouver sur son lieu de travail, mais elle a d'autres ménages à faire dans des maisons un peu moins pauvres que les autres de ce quartier misérable. Si elle les manque, l'argent manquera. Il accepte alors de la suivre et d'attendre pour l'emmener à la morgue. On sent que s'il est un bourreau, ce n'est pas de travail.
   
   La gamine, qui en fait n'a aucune envie d'aller voir un cadavre et pire encore celui de son violeur, essaie plusieurs fois de s'esquiver, mais ce n'est pas au vieux singe qu'on apprend à faire la grimace et l'inspecteur n'aura jamais de mal à la récupérer. Sur leurs traces, le lecteur découvre, derrière les bondieuseries éhontées, la vie dans ce monde d'une extrême pauvreté -on peut même dire misère- du franquisme, où les enfants qui ont faim ne vont jamais à l'école et trainent dans la rue à la recherche de restes ou de combines. Un monde aussi, celui de l'inspecteur, où la police ne connaît aucune limite, où de leur part, le racket, les arrestations arbitraires et la torture sont monnaie courante sans que quiconque songe même à murmurer mais s'empresse au contraire de regarder ailleurs.
   
   Une tranche de vie glauque dans cette pauvre Barcelone de l'année 1945.

critique par Sibylline




* * *




 

Lieutenant Bravo - Juan Marsé

Nouvelles de Barcelone
Note :

   C'est LE recueil de nouvelles de l'un des plus célèbres auteurs espagnols contemporains. L'auteur fait de sa ville —Barcelone— l'horizon de ses romans comme de ces treize nouvelles écrites entre 1957 et 1994, avec une exception, celle de “Lieutenant Bravo”, inspiré par un épisode du service militaire du futur écrivain. Cette nouvelle avait été publiée par Gallimard dans la collection “Du monde entier” (1990) puis dans la collection “L'Imaginaire”(2008) avec “Histoire de détectives” et “Le fantôme du cinéma Roxy” —qui donne son nom au recueil des trois textes que Marsé a choisis en 1986 pour l'éditeur Seix Barral.
   
   Le présent recueil reprend ce choix ; il s'ouvre avec “Histoire de détectives” : une bande de gamins joue à revisiter les films noirs américains qu'ils ont pu voir dans les cinémas de Barcelone dans les années cinquante. Leur bureau est une carcasse de voiture, une "Lincoln Continental 1941 aux lignes aérodynamiques et à radiateur chromé venue d'on ne savait où mourir ici comme ferraille". Ils y observent les passants et inventent des histoires sous les ordres d'un patron qui distribue les rôles à ses enquêteurs. Nouvelle annonciatrice de l'œuvre à venir avec références aux salles de cinéma et aux films américains, personnages portraiturés de manière saisissante en peu de mots, atmosphère sociale un peu sordide, le tout n'excluant pas l'humour. Il faut aussi noter que deux des gamins de cette histoire s'appellent l'un Cora (le narrateur) et l'autre Marès (son chef): allusion biographique puisque le jeune orphelin Juan Cora fut adopté par le couple Marsé, évocation que l'on retrouvera dans “Calligraphie des Rêves”.
   
   “Le Fantôme du cinéma Roxy” s'ouvre sur une citation amusante d'Alfred Hitchcock et reprend des citations du cinéma américain. Remplacé par une banque dans la Barcelone post-franquiste, le cinéma Roxy n'existe plus que dans les souvenirs d'un écrivain recruté comme scénariste (Marsé lui-même?) que l'on voit en pleine discussion de travail avec un réalisateur un peu fruste. Défilent les grands acteurs, les belles actrices, les réalisateurs, les titres des films : le scénariste est fasciné par le mythe hollywoodien. La nostalgie imprègne cette histoire et est accentuée par des emprunts au cadre et aux personnages de la nouvelle précédente!
   
   “Lieutenant Bravo” nous fait quitter la Catalogne pour l'un des confetti de l'Empire : Ceuta. Bravo est un lieutenant instructeur fort en gueule, bravache, et têtu à un point tel qu'il se met en danger plutôt que de s'avouer que le bon sens existe, même pour entraîner les jeunes recrues avec un cheval d'arçon. À l'horizon : le rocher de Gibraltar, comme un fantôme dans la brume du détroit...
   
   Dans la dizaine d'autres textes, “La plus grande partie de la journée” montre deux amoureux, durant la pause-déjeuner de l'atelier d'orfèvrerie où ils travaillent ; “Plate-forme arrière” est une scène de vie quotidienne à bord d'un tramway ; “La rue du Dragon-qui-dort” montre un vieil homme s'en prenant à une voiture en stationnement dans un quartier pauvre ; “Rien pour mourir” décrit la virée d'un ivrogne qui a reçu un coup de poignard, appelle sa femme, rencontre diverses relations, laisse à tous une enveloppe à ouvrir le lendemain –trop tard. Dans “Parabellum”, un vieux franquiste cherche à masquer son passé, mais celui-ci le rattrape sous la forme d'une jeune fille délurée ; “Le Pacte” réunit deux adversaires politiques qui s'entendent pour ne pas faire de leur passé respectif une arme électorale —mais cet accord qu'on pourrait croire judicieux se retourne contre eux. “Le bossu de la Sagrada Familia” imagine une sorte de Quasimodo catalan qui effraie les touristes et la thésarde venue interroger un écrivain majorquin. “Jarretière rouge sur cuisse brune” forme un conte érotique inattendu où une femme qui sortait sa poubelle se retrouve menacée par un maniaque sexuel armé d'un couteau : il a une vision particulière du café au lait… au lit.
   
   Il reste à évoquer deux histoires plus développées : “Les nuits du Bocaccio” et “L'étrange disparition de R.L. Stevenson”. Ces deux nouvelles baignent dans le milieu artistique et littéraire! Le narrateur, avant d'émigrer, voit C.C. —son ex-petite amie— s'amouracher d'un "charnego" —figure méprisée de l'andalou bon à rien qui monte dans la grande ville ; le bellâtre se donne des airs d'écrivain prometteur et C.C. manipule "le poulailler littéraire" pour le convaincre du génie grâce aux bonnes feuilles d'un roman que les éditeurs de Barcelone se disputent... Mais le scandale éclate et "le voleur des lettres" disparaît : "le plagiat a été découvert par le chatouilleux et méfiant érudit et socio-linguiste Francesc Vallverdù, périscope toujours dressé pour sauvegarder les côtes contaminées de la prose catalane trahie…" Au passage, il y a de quoi étriller plusieurs noms des arts et lettres qui ont imaginé situer le "nouveau venu" entre Joyce et Benet...
   
   Enfin “L'étrange disparition de R.L. Stevenson”, dédiée à J.C. Onetti. Fan de l'auteur de “L'île au Trésor“ et de “Mr Hyde…”, R.L.S. alias Érélesse est la métaphore de l'auteur qui a toujours refusé de se pavaner sur un studio de télévision. Jusqu'au jour où il cède devant les conseils de ses éditeurs (et de sa femme et de ses filles). Mal lui en prend car petit à petit il semble que son image (au propre et au figuré) s'estompe. Alors, "jouant le tout pour le tout, il se vautra jour après jour dans les marigots audiovisuels les plus pestilentiels…" et l'auteur d'énumérer ce qu'il déteste : devins astrologues, humoristes vulgaires, politiciens corrompus, et jusqu'à "des putains dépravées de la jet-set de Marbella". Marsé lance aussi des banderilles sur certains de ses collègues comme Julián Rios dont le style est comparé au jargon médical, ou comme "l'andouille des Baléares" qui a qualifié de "malotru" notre R.L.S. pour avoir disparu définitivement "au cours de la réception annuelle offerte par le roi aux intellectuels dans son palais de la Zarzuela".
   
   Des milieux populaires aux élites culturelles, Marsé montre toute sa ville, mais cette ville, Barcelone, c'est tout son monde. Replacé dans l'œuvre de Juan Marsé, “Lieutenant Bravo” donne un large aperçu de son talent et de ses thématiques. C'est indiscutablement un excellent recueil de nouvelles.

critique par Mapero




* * *




 

L'étrange disparition de R.L. Stevenson - Juan Marsé

Genre Marcel Aymé veine fantastique
Note :

   "L’étrange disparition de R.L. Stevenson" serait une nouvelle parue initialement dans un recueil collectif consacré à Robert Louis Stevenson ; "Contes de l’île au trésor".
   
   l y a un peu de l’esprit du "Passe-murailles", par exemple, de Marcel Aymé. Cette veine un peu fantastique et qui par ce biais permet de dénoncer tranquillement un paquet de choses. Une sorte de fable, au final...
   
   Que nous dénonce donc ici Juan Marsé? Un sujet qui me tient à cœur en l’occurrence : l’omniprésence et la toute-puissance des médias, et en particulier de la télévision, dans la "fabrication de l’opinion". Ou dit autrement ; comment exister en tant qu’écrivain lorsqu’on ne passe pas à la télévision?
   
   R.L. Stevenson, écrivain reconnu - mais peut-être pas celui auquel vous pensez! - a horreur de la télévision et des interviews. Il se fait rare sur les plateaux. Disons carrément qu’il les fuit jusqu’au jour où, participant effectivement à une émission de littérature (à la télévision!!!), il s’aperçoit en regardant l’enregistrement que sa personne physique semble plutôt floue.
   
   Bizarre non? Oui, c’est bizarre et la suite aussi et j’avoue être resté dubitatif sur la manière d’exploiter cette parabole. La démarche me plait. Les voies employées m’ont laissé songeur:
   
   "Il était une fois un romancier qui pendant trente ans avait témérairement refusé toute interview à la télévision. Aujourd’hui, cinq ans après les faits relatés ici, d’aucuns pensent que R.L.S. ne fut lui-même qu’une fiction, puisque seules subsistent de son passage ici-bas les initiales de son nom. 
   …/…
   Le 18 Juillet 1989, il se laissa convaincre et accepta une brève interview pour une émission culturelle qui passait tard dans la nuit, sur la deuxième chaîne. Il s’y résolut par courtoisie envers un ami écrivain et y mit trois conditions ; l’interview serait diffusée en direct, on ne lui poserait aucune question sur son œuvre ni sur sa vie et derrière lui, sur le plateau, on accrocherait une grande photo de Mr Hyde en train d’étrangler Ivy la pute."
   

   
   PS : On retrouve cette nouvelle dans le recueil “Lieutenant Bravo”

critique par Tistou




* * *




 

Le fantôme du cinéma Roxy - Juan Marsé

Bis repetita placent
Note :

   "Le fantôme du cinéma Roxy" est un ouvrage qui regroupe trois des nouvelles que l'on trouve par ailleurs dans le recueil complet qui contient toutes les nouvelles de Juan Marsé et qui est intitulé "Lieutenant Bravo". Vous voudrez bien vous reporter à ce titre pour les commentaires.
   
   Ces trois nouvelles sont "Histoire de détectives", "Le fantôme du cinéma Roxy" et "Lieutenant Bravo".

critique par *Postmaster




* * *




 

L'amant bilingue - Juan Marsé

Amant double
Note :

   Titre original : “El Amante bilingüe”.
   
   Joan Marés est le personnage central de ce roman. Remarquez déjà le jeu avec ce nom de personnage, à l'anagramme simple d'avec celui de l'auteur. Cette fantaisie n'est que la première d'une série réjouissante. Notre auteur s'amuse et nous amuse avec son histoire d'amour.
   
   Le livre s'ouvre avec une scène "ciel mon mari!" racontée à la première personne. La femme de Marés, Norma, est au lit avec un vulgaire cireur de chaussures à l'accent du sud (un charnego). Ce catalan d'adoption, émigré du Sud qui ne parle pas la langue locale, est obligé à un dialogue avec le cocufié pas piqué des vers. Ceci constitue le premier cahier d'un écrit du personnage principal du roman.
   
   La suite est racontée à la troisième personne, nous sautons dix années pour retrouver le mari trompé en piteux état. Il est devenu presque clochard (heureusement que son ex bourgeoise de femme lui a laissé un appartement) et vit des revenus de son talent d'accordéoniste sur les Ramblas et dans le métro de Barcelone. Ah oui, nous sommes à Barcelone... Il fréquente Cuxot et Serafin le bossu, deux hommes de la rue comme lui.
   
   Marés est toujours éperdument amoureux de Norma. Il continue à l'appeler de temps à autre sur son lieu de travail, prenant l'accent charnego, pour continuer à entendre sa voix. Petit à petit, l'homme qui se délite, perd les pédales, entendant des voix, se travestissant en bossu puis en élégant immigré. Et sa route croise à nouveau celle de Norma... nous donnant l'occasion dans des situations assez rocambolesques, d'admirer l'imagination débridée de l'écrivain.
   
   Si l'on ajoute à ces péripéties d'un homme blessé, les deux autres cahiers racontés par Marés lui-même, placés judicieusement dans le livre, et revenant à l'arrière de la vie d'un homme venu des quartiers pauvres de Barcelone, on a un livre à l'élégance certaine. La sensibilité affleure en même temps qu'une loufoquerie réjouissante. Rajoutons que c'est très finement écrit.
   
   "Le châssis rouillé de la Lincoln Continental 1941, sans roues ni moteur, gît au milieu du terrain vague, entouré d'herbes hautes que peignent le vent. C'est le squelette calciné d'un rêve." P 41
   

   Cette lecture est une petite sucrerie bien agréable.
   ↓

critique par OB1




* * *



(soupir)
Note :

   Juan Marsé a décidément l’esprit bien tordu. Saura-t-il une fois faire avec une intrigue, une histoire, qui ne soit complètement tirée par les cheveux? Pas ici en tout cas, encore une fois...
   
   Barcelone. Evidemment. Juan Marsé situe même la date : Novembre 1975. Post Franquisme donc, ou disons le début du post Franquisme. Joan Marès est un drôle de type qui a eu la chance extraordinaire, jeune homme, de séduire la femme de ses rêves et de l’épouser, de mener quelque temps une vie facile grâce à elle (elle est de famille aisée), et puis de tout perdre, de se faire abandonner et de tomber alors au plus bas, plus bas que terre, limite clochardisation.
   
   Mais Joan Marès (il est troublant de constater que de Juan à Joan et de Marès à Marsé... ) vit toujours à Barcelone, dans la même ville donc que Norma Valenti en réalité toujours son épouse, même si elle est une fonctionnaire catalane installée et lui un clochard qui mendie avec son accordéon .
   
   Juan Marsé va nous faire vivre la transformation, le dédoublement de personnalité, de Joan Marès en Faneca (en réalité un de ses amis délurés d’enfance), personnalité dont il s’empare à coup de postiches, de grimages et d’auto-persuasion. Plutôt bizarre, je vous le garantis, schizophrénie pur jus.
   
   Certains font le rapprochement entre ce roman et celui intitulé "L’étrange disparition de R.L. Stevenson" pour en déduire qu’il s’agit dans les deux cas d’hommages au regretté Stevenson, explicite dans un cas, en référence à "Docteur Jekyll et Mr Hyde" pour ce qui concerne "L’amant bilingue.
   
   L’ouvrage est court, ça se lit très bien mais ce n’est pas ce que j’appellerais un "page-turner (page-turner = notion nouvelle pour moi!). En fait j’ai du mal avec ces histoires trop alambiquées, trop improbables, qui se veulent peut-être métaphoriques mais que je ressens surtout comme... compliquées. Juan Marsé, tu écris des histoires trop compliquées!!!
   
   Et pourtant le style est bon, l’écrivain sait y faire...
   ↓

critique par Tistou




* * *



Agaçant et émouvant à la fois
Note :

   Mon deuxième roman de Juan Marsé, après "L’obscure histoire de la cousine Montsé". Surprise : j’arrive à peine à croire qu’il s’agit du même auteur, tant le style est différent! Au moins, on ne pourra pas dire que l’auteur écrit toujours le même livre!
   
   "L’amant bilingue", donc. La 4è de couverture cite l’Express qui a parlé d’une "pantalonnade" pour le décrire. Je trouve que ce mot est très bien choisi. Mais la pantalonnade n’est que la surface car les propos portent beaucoup plus loin.
   
   Joan Marés (vous aurez remarqué la ressemblance avec le nom de l’auteur), fils d’une chanteuse sur le retour et d’un magicien, s’est marié avec Norma, de 14 ans sa cadette, riche héritière d’une grande famille barcelonaise. Le foyer conjugal se trouve à "Walden 7", immeuble futuriste (bien réel) construit par l’architecte Ricardo Bofill. Ils y filent le parfait amour (encore que…) jusqu’au jour où Joan trouve Norma au lit avec un "charnego" andalou, cireur de chaussures de son état. Ce n’est pourtant pas Joan qui s’en va, non, c’est Norma qui le quitte, et ceci définitivement. Joan ne se console pas de la perte de son amour. Il déraille, devient chanteur de rues, évolue dans une cour des miracles improbable. Pendant dix ans, il traîne sa carcasse méconnaissable et pathétique de bar en bar, racontant son malheur à qui veut l’écouter et passant des coups de fils anonymes à Norma pour entendre sa voix. Sa vie tombe en morceaux, à l’image de son immeuble, le fameux Walden 7 dont les carreaux se détachent de la façade…
   
   Un jour, il a l’idée de se travestir en "charnego". Il prend l’apparence (grotesque) de son ami andalou Faneca (sachant que le nom d’origine de Marsé est Juan Faneca Roca). Constatant le succès de son déguisement, surtout auprès des dames, il y recourt de plus en plus souvent. Au fur et à mesure, sa personnalité se désintègre, son double Faneca gagne du terrain. Il sent "que la vie était ailleurs et qu’il n’était rien, rien qu’une transparence : que quelqu’un, quelqu’un d’autre, regardait cette vie à travers lui."
   

   C’est un livre qui m’a agacée par moments, puis beaucoup émue à d’autres. La "pantalonnade" citée plus haut semble parfois gratuite, mais Marsé chérit de toute évidence l’humour absurde. Il y a des scènes d’anthologie (Faneca perdant une de ses fausses pattes dans les ébats amoureux et la récupérant de justesse, "camouflée dans le pubis impétueux" de sa partenaire …!!!). Les personnages sont complètement décalés. La nouvelle identité de Marés/Faneca est ridicule à souhait, l’accent andalou dont il s’affuble équivaut à un vrai tue-l’amour (et pourtant!). La "déesse" Norma "rappelle vaguement Gaudí , quelque chose d’une céramique en morceaux", avec "ses puissantes lunettes à gros verres pleins de dioptries", et son penchant pour les "charnegos" andalous est tout à fait à l’opposé de son idéologie de patriote catalane, son combat quelque peu crispé pour la "normalisation linguistique" après des années de répression franquiste.
   
   Je ne sais pas trop comment interpréter les jeux de noms. Y aurait-il des éléments autobiographiques de l’auteur dans la vie du pauvre Marés? Peut-être. Google ne m’a pas apporté les réponses que j’ai cherchées… (et pourtant, il paraît que Google sait tout!)
   
   Pour finir : un deuxième Marsé moins convaincant que mon premier, mais convaincant quand même.

critique par Alianna




* * *




 

Les nuits de Shangai - Juan Marsé

Exotisme à Barcelone
Note :

   Titre original : “El Embrujo de Shangai”.
   
   Juan Marsé est catalan, barcelonais et il raconte vraiment de drôles d’histoires. Drôles au sens de curieuses, pas d’amusantes. Et ses histoires prennent invariablement racine dans – ou concernent – l’enfance. Je suis persuadé que Juan Marsé a été durablement marqué par son enfance barcelonaise et il la rejoue, sur des modes différents, dans ses romans successifs.
   Notre narrateur est ici un jeune garçon de quatorze ans, dans le Barcelone de l’après-guerre, mais surtout du Franquisme (Juan Marsé avait quatorze ans en 1947).
   
   "Je me trouvais à cette époque dans une situation singulière, nouvelle pour moi, qui, par moments, me plongeait dans le cafard et la rêverie ; j’avais quitté l’école et je n’avais pas encore de travail. Ou plutôt, j’en avais un pour un peu plus tard. A cause d’une certaine habileté que je montrais depuis mon enfance pour le dessin, ma mère, sur le conseil et par l’intermédiaire d’un bijoutier fondeur de ses amis, M. Oliart, avait fait des démarches pour que je sois embauché comme apprenti et coursier dans un atelier de bijouterie proche de la maison ;... "
   

   Et voilà notre jeune ami riche de quelques mois de liberté à accompagner le Capitaine Blay, le "dérangé de la tête" local persuadé que la ville va sauter pour cause de fuites de gaz permanentes et lancés, à la Don Quichotte dans une quête pathétique aux signatures pour conforter sa pétition. Quête qui, d’après ce Capitaine, serait sérieusement renforcée si notre narrateur pouvait dessiner de manière convaincante Susanna, une jeune phtisique, à peine plus âgée, qui se morfond sur son lit.
   
   Le narrateur va être ainsi amené à fréquenter assidûment Susanna, sa mère, et les personnages tous plus bizarres les uns que les autres qui gravitent autour de cette maison. Principalement Forcat, un soi-disant ami intime de Kim, le père de Susanna (mais ami intime à coup sûr de la mère de Susanna!), qui a fui la Catalogne franquiste et a abandonné femme et fille. Forcat raconte par épisodes le départ de Kim pour Shangai pour aller remplir une mission au service d’un de ses frères d’arme. Aller éliminer là-bas un nazi réfugié qui a des vues sur la jeune femme du frère d’arme.
   
   L’histoire racontée par Forcat est donc une histoire dans l’histoire, qui s’enchevêtre sérieusement avec les souvenirs du narrateur – et ne l’oublions pas, notre narrateur n’a que quatorze ans. Et il faut reconnaître à Juan Marsé de bien restituer la psychologie d’un enfant de quatorze ans, avec toute l’immaturité que cela suppose. Ça ne simplifie pas les choses!
   
   Un autre amoureux barcelonais a emprunté des chemins similaires, Carlos Ruiz Zafon, mais dans un cadre nimbé de merveilleux qui donne l’impression de marcher éveillé dans un rêve en permanence. Chez Juan Marsé, l’impression c’est plutôt de se débattre dans un cauchemar en permanence. Le cauchemar de l’Espagne, la Catalogne franquiste de l’après-guerre.

critique par Tistou




* * *




 

Des lézards dans le ravin - Juan Marsé

Une adolescence lézardée
Note :

   Titre original : “Rabos de lagartija”.
   
   Le titre espagnol “Rabos de Lagartijà” est fidèle au récit : Paulino et David, deux gamins de quatorze ans chassent des lézards dans le ravin qui borde le jardin de la maison de l'un d'entre eux afin de leur couper la queue… En français, s'il y a un lézard, c'est que tout ne va pas bien : c'est le moins qu'on puisse dire de ce roman profondément triste du grand auteur catalan. Le roman se situe dans un quartier périphérique de Barcelone, Guinardo, familier aux lecteurs de Marsé, dans la plus triste époque du franquisme : en 1945, avec une conclusion en 1951.
   
   Locataire dans la maison à moitié vide d'un oto-rhino décédé, Rosa Bartra n'a pas une vie lumineuse malgré sa flamboyante chevelure rousse. Victor, anesthésiste, libertaire et alcoolique et sans doute aussi mari volage, a échappé à l'arrestation en s'enfuyant à travers ce ravin. Rosa, presque sans ressources et enceinte de plusieurs mois, n'a plus de nouvelles de lui et l'inspecteur Galván n'en tirera aucun indice malgré les petits cadeaux qu'il se met bientôt à lui offrir ; c'est plutôt elle qui, peu à peu, demande des nouvelles du fugitif qu'elle affirme aimer toujours. Les visites répétées du policier provoquent l'hostilité grandissante de David, le fils de Rosa, qui vient d'être mis à la porte du collège pour un geste qui n'est pas sans évoquer l'idéal anarchiste de son père. Cette tension croissante amène David à rechercher comment nuire à l'inspecteur Galván et si possible l'éloigner de sa mère. Pourtant, il n'est pas bon qu'à ce stade de sa grossesse elle soit seule si longtemps tandis que son fils passe des heures chez un photographe qui “fait” les mariages.
   
   Mais dire ainsi les bases de l'intrigue n'est pas suffisant pour montrer l'intérêt de ce roman. Son originalité tient davantage à sa narration hors du commun et qui s'éloigne du réalisme habituel de Juan Marsé. Le narrateur est l'enfant que porte Rosa! Et que l'on retrouvera à six ans lors du drame final. Son récit commence quand l'inspecteur Galván commence à venir interroger Rosa, bien avant qu'ils soient sur le point de tomber amoureux : "…à ce moment-là je ne dois pas avoir plus de trois ou quatre mois… Je le vois comme si ça se passait sous mes yeux en ce moment même…" Mais parler d'un narrateur “in utero” ne suffit pas non plus à souligner l'originalité de l'œuvre de Marsé. Elle se situe bien davantage dans une zone floue, pleine d'incertitude, entre rêverie et réalité, entre affabulations et mensonges.
   
   David rêve de son père membre d'un réseau de passeurs ; il s'agit d'aider des juifs, ou des aviateurs anglais dont l'avion a été abattu en France, à franchir les Pyrénées et à gagner le Portugal ou Gibraltar. Un de ces aviateurs serait tombé amoureux de Rosa, assez rouquine pour lui rappeler quelque irlandaise de sa terre natale et la poésie de William Blake : "O Rose, thou art sick…". Une photographie découpée d'une revue est punaisée par David sur le mur de sa chambre ne montre-t-elle pas l'aviateur qui a entretenu une correspondance avec sa mère? Et si c'était lui qui avait trouvé la mort dans le crash d'un bombardier B-26 Marauder près du village de sa grand-mère? L'esprit de David vagabonde dans bien des directions ; son père lui apparaît régulièrement dans ses songes, dans ses errances dans le fameux ravin ; cela l'aide à supporter ses acouphènes, séquelles d'un bombardement qui a emporté Juan le frère aîné. David se soucie également de son jeune ami Paulino Bardolet victime d'un oncle pédophile et plus encore d'un pauvre chien malade recueilli après l'arrestation du projectionniste du cinéma Delicias.
   
   Malgré son côté unique, “Les lézards dans le ravin” reprend bien des thèmes chers à l'auteur, à commencer par la peinture du milieu populaire — par exemple dans “Un jour je reviendrai”—, des petites gens qui peinent dans cet après-guerre sous le franquisme détesté (chez les Bartra) ou non (chez les Bardolet). Le cinéma est un autre important leimotiv : dans un passé récent, Victor est entré "au Service d'hygiène de la mairie pour les travaux de désinfection et de dératisation des salles de cinéma" — activité que l'on retrouvera dans “Calligraphie des rêves”. Comme dans les films noirs américains, les enquêteurs (flics ou privés) jouent un rôle essentiel. David demande à l'inspecteur Galván où en est l'enquête sur un suicidé car "il a vu un homme qui s'était pendu sous une tonnelle de la rue Legalidad", épisode déjà vu dans la nouvelle “Histoire de détectives”, également marquée par les racontars des gamins. Le tramway qui sert ici à la fin du roman est celui de la nouvelle “Plate-forme arrière” ou du début de “Calligraphie…”. À ces multiples échos ou citations, on comprend bien la cohérence des éléments du monde recréé par Marsé : c'est la marque d'un grand écrivain. Mais, si je dois donner un avis plus personnel, je préfèrerais citer d'autres titres de cet auteur avec des situations d'énonciation moins “capilotractées”.
   ↓

critique par Mapero




* * *



Il y a effectivement un lézard...
Note :

   Juan Marsé est catalan. Espagnol si l’on veut mais plus sûrement catalan. Et l’on comprend entre autres quel est le lien entre l’Amérique du Sud et l’Espagne. Pas que la langue (et je ne parle pas du Brésil bien entendu). Ou alors la langue aura façonné les façons de voir, de vivre, d’envisager les choses...
   Ce que je veux dire, c’est qu’on retrouve dans ce roman de Juan Marsé ce travers que, pour ma part, je n’apprécie pas dans le Littérature sud-américaine : cette tendance à l’onirisme, à toujours verser dans les franges du fantastique, à décrocher du réel.
   A lire la quatrième de couverture, on s’attend presque à un roman policier :
   "Où est passé Victor Bartra, le libertaire anti-franquiste que la police venait arrêter, et qui s’est enfui en sautant dans le ravin qui s’ouvre derrière chez lui?"
   
   En fait, on a plutôt un roman où la réalité, vue à travers les yeux d’un enfant, son imaginaire et les suppositions que le lecteur peut légitimement faire en tous sens s’entremêlent et tissent un roman foisonnant où un cartésien ne retrouve à coup sûr pas ses petits. Même ses petits lézards!
   
   L’enfant, c’est David, fils de Victor Bartra et de Rosa. Comme dit plus haut, Victor Bartra a disparu et c’est bien le fait de ne pas savoir pourquoi, comment,... qui perturbe sérieusement David. D’autant que l’Inspecteur Galvan harcèle (oh, relativement avec douceur) Rosa et l’on comprend bien que c’est plus pour avoir des contacts avec Rosa que pour retrouver Victor. On comprend bien? Ou l’on croit comprendre, comme tout ce qui se déroule dans ce roman.
   
   Histoire de complexifier un peu les choses, la narration est effectuée par morceaux par le frère in utero de David, pas né. Et puis il y a Bryan, un pilote de la RAF abattu pendant cette guerre (nous sommes juste au débouché de la seconde guerre mondiale) sur lequel fantasme David, comme un père de substitution et dont une photo est accrochée dans la chambre, dont on croit comprendre qu’il a pu être en relation avec Rosa. Et puis non. Et puis peut-être?
   
   C’est un flou artistique savamment entretenu mais qui me laisse toujours mal à mon aise. J’ai du mal avec la Littérature sud-américaine, j’ai eu un peu de mal avec ce Juan Marsé.

critique par Tistou




* * *




 

Chansons d'amour au Lolita's Club - Juan Marsé

Roman noir, plus que policier
Note :

   Titre original : “Canciones de amor en Lolita's club”.
   
   Après des missions dans la lutte contre l'ETA et le trafic de drogue, Raul, policier violent amateur d'alcool fort, se voit mis à pied par ses supérieurs et revient chez son père José (et sa belle-mère Olga, une de ses ex). Il est surtout heureux de retrouver Valentin, son frère jumeau, dont le développement mental est celui d'un enfant de dix ans. Quand il découvre que Valentin occupe un petit boulot de cuisinier/coursier dans le bordel minable du coin et qu'il s'est amouraché de Milena, il n'a plus qu'une idée, que ça cesse!
   
   Milena fait partie de ces jeunes femmes à qui on a fait miroiter un métier en Espagne, leur payant le billet de Colombie en Europe, et qui se retrouvent obligées de se prostituer. Pourquoi cet attachement de Valentin? Cette relation est décrite avec délicatesse. Valentin est un être lumineux et touchant. Raul, lui, est un être torturé, son attitude à l'égard de Milena est pleine d'ambivalence...
   
   Ce roman (noir, plus que policier) se terminera bien sûr tragiquement... Il est écrit sans fioritures inutiles, au présent, de façon que je qualifierais de scénaristique (et cela ne m'étonne pas qu'il ait été adapté au cinéma, le découpage était quasiment évident...)
   
   Un beau passage montrant bien l'écriture efficace, tendue :
   "José finit de ramasser ses affaires et ne dit rien. La nuit est tombée. Soudain, les lanternes qui pendent sous le porche s'allument, éclairant la scène.
   Dans le salon, Olga a encore la main sur l'interrupteur de la lumière qu'elle vient d'allumer. Elle regarde les deux hommes de l'autre côté de la baie vitrée. De l'autre main, elle tient contre sa poitrine une nappe rouge, non dépliée. Immobile, elle regarde le père et le fils sous le porche avec un certain trouble, dans l'expectative, tandis que, de l'autre côté de la vitre, la voix de Raul, qui a perdu toute acrimonie, parvient à ses oreilles (...)
   Olga ferme un instant les yeux, perdue dans ses pensées. Puis elle se tourne vers la table, sa nappe dans les mains et, en la tenant par les deux bouts, d'un geste énergique et précis elle la déplie et la lance sur la table. Un nuage rouge couvre fugitivement la baie vitrée."

   
   Ma découverte d'un nouvel auteur (à l'occasion de l'auteur du mois) s'est donc très bien passée! Ne pas hésiter à sortir des sentiers balisés.
   ↓

critique par Keisha




* * *



Seins et Valentin
Note :

   La Catalogne déborde de talents littéraires : Eduardo Mendoza, Perez-Reverte, Gonzalez Ledesma, etc. Sans oublier cet apprenti bijoutier qui est devenu depuis 1960 un auteur de romans et nouvelles et se nomme Juan Marsé. Je ne suis sans doute pas le seul redevable au Matricule des Anges (n°53) d'avoir ainsi découvert l'auteur de "Teresa l'après-midi", "Un jour je reviendrai", "Des lézards dans le ravin", etc. Bien que catalan, Juan Marsé écrit en espagnol (castillan).
   
   "Chansons d'amour au Lolita's Club", il faut le dire, c'est un scénario qui semble improbable de prime abord. Dans le style haché, rude et rugueux, mais efficace qui lui est propre, l'auteur a bâti une histoire de jumeaux, Raúl, le flic alcoolique et violent en passe d'être viré, et Valentin, à l'esprit légèrement demeuré et sexuellement impuissant. Quittant son poste à Vigo en Galice pour rejoindre son père qui dirige un centre équestre en Catalogne, Raul s'intéresse subitement et intensément à son frère si fragile qu'il croyait apprenti chez un pâtissier. Au lieu de cela, Valentin est devenu le factotum des filles du Lolita's Club, un "bar musical" établi à proximité de la route du littoral, et plus spécialement de Milena, une prostituée colombienne déprimée qui rêve de revoir sa patrie. Valentin s'est épris d'elle et ils passent ensemble des jours et des nuits. Et il prend son vélo pour faire leurs courses.
   
   Entre bière et vodka, Raúl le macho cherche à mettre fin à cette liaison à la fois immorale et platonique. Ses raisons comme ses menaces n'impressionnent guère ni Valentin ni Milena. Le dénouement sera tragique parce que les deux frères sont évidemment d'allure très voisine et que Raúl a les tueurs de l'ETA ou d'une mafia de la drogue à ses trousses. Le juke-box du bordel joue trop fort pour que je vous explique correctement les autres détails de l'affaire. Ce n'est pas vraiment un polar, plutôt un bijou noir et l'un des plus émouvants romans de Juan Marsé. Le réalisateur catalan Vicente Aranda a agréablement adapté ce roman au cinéma en 2007.
   ↓

critique par Mapero




* * *



Jumeaux contrastés
Note :

   Alors que l'un, Raùl, flic aux manières peu conventionnelles, est un violent perpétuel. L'autre, son jumeau Valentìn, grand gaillard simplet, est la douceur même. Le premier ne peut s'empêcher de protéger le second. D'autant plus quand il découvre, revenant à Barcelone après avoir été mis à pied par sa hiérarchie, que son frangin travaille dans un bordel auprès de prostituées, leur ramenant des courses, leur préparant des petits plats... Le protège-t-il vraiment, lui qui s'est mis à dos une armée d'ennemis en raison des milieux qu'il embête (ETA, trafic de drogue...) et de ses méthodes violentes de travail? Ou n'est-il que l'empêcheur de vivre en paix d'un frère qu'il considère trop fragile?
   
   L'attitude protectrice de Raùl contraste avec sa brutalité envers les autres humains. Il a un caractère de cochon, règle les problèmes par la force, s'enlisant dans une violence vicieuse, l'alcool n'aidant en rien. Il est alors forcé de revenir chez son père José et sa belle-mère Olga. Ces derniers ont laissé le frère "retardé" fréquenter ce bar où il est apprécié des loueuses des chambres aux étages. Il s'épanouit dans un milieu particulier où il est un oasis de douceur dans un monde de brutes. Il s'attache particulièrement à Milena, à la cicatrice sur la cuisse, preuve de la violence d'un milieu sans humanité. Raùl n'accepte pas que Valentìn fréquente ses dames et ce Lolita's club. Ce frère "différent" lui, y trouve son compte et la relation qu'il noue est une véritable histoire d'amour... Mais les histoires d'amour, vous le savez, finissent mal... en général...
   
   Juan Marsé dépeint donc un milieu plutôt glauque. Ces filles subissent, n'ont pas le choix, elles ont été piégées par une mafia ici colombienne. Elles survivent. Le flic de frère est dépeint (trop) longuement comme un être sans concession, incapable dans un premier temps de voir ce qui dans un monde sombre, brille encore. Incapable de comprendre que ce frère s'épanouit et trace sa route, jusqu'au drame...
   
   Il ne s'agit pas d'un policier mais d'une peinture aux touches subtiles, sensibles, d'hommes et de femmes enfermés dans un tourbillon à la spirale négative. Seul, celui qui par sa nature est hors du monde, se sort quelque peu, moyennant quelques obsessions et angoisses tout de même, d'un marasme général. Le personnage de Valentín, en effet, est lumineux, sensiblement montré. Le style de Marsé est direct, sec, sans beaucoup de fioritures. Le côté truculent de "L'amant bilingue" n'est pas présent dans cet opus. Le propos étant plus noir. Une complexe histoire de lien entre les êtres. Pas réjouissant mais réaliste et prenant.

critique par OB1




* * *




 

Calligraphie des rêves - Juan Marsé

Fin d'adolescence sous Franco
Note :

   Titre original : “Caligrafía de los sueños ”.
   
   Ce roman met en scène Ringo, un jeune garçon qui vit à Barcelone, dans le quartier de Gracia, sous le régime franquiste, dans sa première partie, qui est sans doute la pire. L’action se déroule de 1943 à 1948 (de ses douze à ses quinze ans). L’existence est particulièrement difficile : la guerre se termine mais on doit se débrouiller avec des tickets de ravitaillement. Le père de Ringo est dératiseur, et il se vante de traquer des "rats bleus". Ringo, troublé, se demande de quoi il peut s’agir : on pense que l’homme, antifranquiste, s’en prend à des Phalangistes, lors de virées secrètes, pendant lesquelles il disparaît pendant plusieurs jours. Mais on n’en est pas sûr... Le Raticide n’est pas le rebelle rêvé, tant il est vantard et imprudent, provoquant n’importe quel prêtre rencontré…
   
   Adopté en 1933, peu de temps après sa naissance, Ringo l’apprend à l’âge de dix ans de sa grand-mère. De cette époque, il garde aussi le souvenir d’un moineau qu’il a tué à la carabine. On apprécie que les petits faits soient aussi importants pour lui, que les vicissitudes de l'Histoire. Sa mère Berta travaille dans un hôpital comme infirmière ; elle n’a pas le diplôme, et craint de se faire virer. Elle craint aussi que son mari n’ait des ennuis avec la police.
   
   Ringo se réfugie dans la lecture, et les histoires qu’il raconte avec ses camarades de classe. Il rêve aussi d’être pianiste et a commencé à prendre des leçons, mais bientôt l’argent manque il doit abandonner. Devenu apprenti chez un orfèvre, il continue à rêver en travaillant et se fait happer la main droite par un laminoir. Résultat, plus d’index ("le doigt du destin"). Alors il passe du temps dans le bar Rosales de Paquita. Tout en lisant des romans des 19ème et 20ème siècles, il écoute les malheurs de Mme Victoria Mir, sa voisine, éperdument amoureuse d’un certain Alonso, qu’on soupçonne d’être un scélérat. Elle veut se suicider pour lui (enfin elle se donne en spectacle en se couchant sur les rails d’un tramway, qui ne passe plus par là…) Fasciné et dégoûté par Vicky, Ringo s’intéresse sexuellement à sa fille, Violeta.
   
   Tous ces gens sont très malheureux, souvent pauvres, et vivent tant bien que mal. Ringo cultive des rêves plus élaborés que ses voisins ou parents. Il tente de devenir écrivain et nous assistons à ses premières tentatives.
   
   Un beau roman de formation.
   ↓

critique par Jehanne




* * *



Victoria et les hommes
Note :

   Le titre est celui d'un chapitre où l'on voit le jeune Ringo, le personnage principal, écrire maladroitement quelques lignes... Barcelone, souvent présente chez Juan Marsé, l'est beaucoup dans ce roman dont plusieurs aspects relèvent de l'autobiographie. Comme l'auteur, Ringo est né en 1933, comme lui c'est un enfant adopté, comme lui l'auteur a travaillé comme apprenti joaillier, comme lui il a vécu dans les quartiers pauvres de la capitale catalane.
   
   L'action se passe principalement en 1948 dans le quartier de Gràcia, où le jeune Domingo, alias Ringo, espère devenir pianiste tout en rêvant seul ou avec des copains d'aventures du genre western où les Indiens ont kidnappé Violeta et qu'ils vont la délivrer... Chez sa grand-mère, Ringo a découvert, en écoutant les voisines, que ses parents l'ont peut-être adopté. Il cherche aussi à en savoir plus sur la vraie vie de son père, le Raticide, un homme au passé de républicain anti-franquiste dont il lui reste entre autres une activité de contrebandier à la frontière des Pyrénées, et ainsi surnommé en raison de son emploi dans le service local de dératisation. Il éliminait les rats bleus dans les cinémas, disait-il à son fils quand il avait 8 ans. Mais le fil conducteur de l'intrigue est la vie sentimentale de la mère de Violeta : Victoria Mir, surnommée Vicky, —un nom qui renvoie à un ailleurs où on ne connaît pas les cartes de ravitaillement. Vicky a reçu chez elle un énigmatique boiteux, Abel Alonso, ancien footballeur, qui entraîne peut-être des jeunes d'un quartier. Mais lequel? Après une dispute, Vicky a giflé Abel. Celui-ci est parti sans laisser d'adresse, promettant vaguement une lettre d'explication. Vicky tente de se suicider (dès l'incipit) et verse dans l'alcoolisme, fréquentant trop souvent le bar de Paquita, de l'autre côté de sa rue pour un prendre un cognac et puis un autre.
   
   Ringo, blessé à un index – "le doigt du destin" – en travaillant avec une machine lors d'un stage de bijouterie, fréquente lui aussi ce café de la Travesera de Gracia, où il écrit. Encore gamin, il a fréquenté gratuitement bien des cinémas, ceux où son père le Raticide l'a présenté au personnel. Ringo n'a jamais vu de rats bleus, or, en fait de "rat bleu" il y en a un, c'est le phalangiste mari officiel de Victoria, rescapé du Front de l'Est. Portant son uniforme de la Division Azul, il se postait à la sortie de la grand-messe et faisait mine de se suicider en criant "Vive le Christ Roi!" Mais un jour Ramon Mir appuya sur la détente et se retrouva aux urgences et devint un invalide...
   
   On ne racontera pas ce qu'il advint de la lettre et de l'enveloppe rose qu'Abel Alonso destinait à Vicky — à moins que ce ne soit à Violeta. Au bal du dimanche, celle-ci qui a alors dix-huit ans, se confie à Ringo, à peine plus jeune qu'elle : Abel n'aurait-il pas abusé d'elle? Cela expliquerait ses refus opposés aux danseurs tandis que sa mère traîne au bar.
   
   Dans ce roman remarquable par le petit nombre de personnages, l'intérêt est dans un dévoilement progressif des vérités des uns et des autres. Leurs espoirs, leurs rêves ne se réaliseront sans doute pas, beaucoup pensent à émigrer, pour échapper "au trou du cul du monde en 1945". Juan Marsé est un maître de la composition et bien des mystères attendent que le lecteur les découvre.
   ↓

critique par Mapero




* * *



Morceaux de vie
Note :

   Le livre de Marsé n’est pas un roman ni un recueil de nouvelles. Il s’agit d’un amalgame de chroniques et de pensées fortement inspirées par la vie réelle de l’auteur. De l’enfance à la vie adulte, Marsé présente les portraits de figures qui ont façonnés sa personnalité dans un quartier populaire de Barcelone. L’essentiel est consacré à l’étude de personnages, lui-même en premier puis les autres, avec un talent sans équivoque d’observation, "Quant à sa mère, lorsqu’elle l’entend raconter cet épisode, elle sourit légèrement en se cachant le visage, mais il perçoit son léger dodelinement de plaisir, comme si elle écoutait une musique lointaine et agréable."
   

   L’humour et le dramatique se croisent avec une agréable fluidité. De même, les réflexions philosophiques sont amenées avec beaucoup de justesse, notamment lorsque le narrateur perd un doigt dans une lamineuse, "Le destin aurait-il pu se manifester d’une autre façon, moins cruelle et moins douloureuse? Il l’aurait pu, se dit-il, mais c’était peut-être mieux ainsi, d’un coup et par surprise."
   
   J’aurais aimé que le livre baigne dans le Barcelone d’après-guerre afin de m’en imprégner. Mais, il s’agit surtout d’un récit initiatique, un livre centré sur l’expérience de grandir. La prose de Marsé est élégante et précise. À elle seule, cette écriture charme le lecteur. Malheureusement, l’absence d’une trame romanesque ne permet pas de la mettre vraiment en valeur.
    ↓

critique par Benjamin Aaro




* * *



Portrait d’adolescent
Note :

   L’histoire se passe dans la ville de Barcelone dans les années 1940 – à l’époque de la dictature de Franco. Un adolescent, Ringo, est témoin des aventures qui arrivent aux personnes de son entourage, et plus particulièrement à son père – qui exerce la profession mystérieuse de "chasseur de rats bleus"– et à une certaine Victoria Mir, leur voisine, qui a été abandonnée par son amant et qui, depuis cet abandon, attend patiemment une lettre de lui. Parallèlement, Ringo commence à entrer dans le monde des adultes, bien qu’il reste un grand rêveur, et il ne peut s’empêcher d’être attiré par la fille de Victoria Mir, Violeta, jeune fille laide et distante mais dotée d’un inexplicable charme…
   
   J’ai trouvé qu’il y avait une grande liberté dans ce roman : liberté à la fois dans la construction des chapitres (qui semblent, au départ, partir dans plusieurs directions différentes sans rapport les unes avec les autres, puis qui se resserrent et forment finalement un ensemble parfaitement cohérent, une sorte de paysage intérieur), et liberté aussi dans la manière de brosser les caractères, qui paraissent tous animés d’une vie intense et qui, souvent, surprennent le lecteur par leur complexité et leur naturel.
   
   J’ai beaucoup aimé le personnage de Ringo, cet adolescent à mi-chemin entre le monde de l’enfance et celui des adultes, qui voudrait garder partout une position de simple observateur mais qui, au bout du compte, sera intervenu de nombreuses fois…
   
   J’ai aimé aussi, dans ce livre, la manière légère dont les drames sont racontés, avec toujours une distance et une sorte d’humour, qui donnent à ce roman beaucoup de vivacité.

critique par Etcetera




* * *