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Auteur des mois d'Août et Septembre 2013
Meir Shalev

    Nous voici repartis vers des terres plus méridionales que celles de la Mitteleuropa et vers lesquelles a justement migré une partie des populations susnommées. C'est de Russie que venaient les ancêtres de Meir Shalev.

Biographie

   Meir Shalev est un journaliste et écrivain israélien, né en Galilée en 1948, dans une famille d'origine russe.
   
    Son père était le poète Yitzhak Shalev.
   
    Sa cousine Zeruya Shalev est également écrivain.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Ma Bible est une autre Bible
  Que la terre se souvienne
  Le baiser d'Esaü
  Pour l'amour de Judith
  La meilleure façon de grandir
  Fontanelle
  Le pigeon voyageur
  Ma grand-mère russe et son aspirateur américain
 

Ma Bible est une autre Bible - Meir Shalev

Mais pas parole d'évangile
Note :

   Je vous propose de faire un détour du côté de la Bible, il est logique que ce soit un juif qui s’y colle, mais un juif agnostique ce qui promet irrévérence et humour.
   
   Meir Shalev est allé puiser dans les livres des Rois, la Genèse ou les Psaumes pour nous livrer ses commentaires à partir d’une quinzaine de récits bibliques, certains très connus d’autres pour lesquels vous êtes obligés d’aller tourner les pages d’une Bible pour lire l’épisode en son entier parce que votre mémoire vous joue des tours ou que vous ne l’avez jamais lu.
   
   Meir Shalev ne prétend pas avoir la bonne explication, pas de bonne parole pour lui, simplement il s’interroge sur le mélange de politique et de croyance dans les temps bibliques. Chaque personnage de la Bible est passé dans sa moulinette et il en ressort que l’homme au fil des siècles n’a qu’assez peu varié, certes les modes de vie ne sont plus les mêmes mais les moteurs sont inchangés : envie, jalousie, violence, goût du pouvoir, mensonges... On ne se sent pas en pays étranger.
   
   Je vous livre deux ou trois exemples pour vous appâter un peu plus :
   David, oui celui de Goliath, Shalev le présente ainsi "un chef de bande charismatique" contraint d’agir pour nourrir ses hommes "David découvrit les avantages du racket". Voilà le ton est donné.
   
   
   Malicieusement il présente les affres qui ont du être celles de Jacob qui dit-il le rendent jaloux "Non pas pour les nombreux moutons qu’il possédait ni pour avoir été le père des douze tribus, mais à cause de son premier rendez-vous avec Rachel, sa bien-aimée, devant le puits, dans le pays d’orient".
   
   Sur un sujet plus épineux, Meir Shalev présente l’achat de la terre d’Israël par Abraham, un lopin de rien du tout qui devient la Grotte des Patriaches haut lieu biblique, cet achat est-il un investissement rentable ou un permis de confiscation? Une évaluation aujourd’hui de cette grotte "en tant que bien occupé, une simple cave avec des locataires protégés, sans ascenseur et inconstructible, entourée de voisins arabes et de religieux, la grotte ne vaudrait guère plus de cent mille dollars" ce qui représente malgré tout par rapport à son prix d’achat une inflation d’un % et demi par an!
   
   Bien d’autres héros sont présents : La reine de Saba, Samuel en campagne électorale, Hanna la femme stérile qui enfanta 7 fois...
   
   C’est gentiment moqueur, parfois décapant, mais jamais irrespectueux. Les réflexions engendrées sont très contemporaines et nous interrogent aujourd’hui par delà les siècles.
   
   Si comme moi vous n’êtes pas un lecteur assidu de la Bible vous allez vous y plonger avec délices et si vous êtes déjà un lecteur attentif des textes sacrés je gage que vous découvrirez des côtés surprenants. Un de mes récits préférés c’est celui de Job mais ça ce sera pour mon prochain billet.

critique par Dominique




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Que la terre se souvienne - Meir Shalev

Un excellent Shalev
Note :

   Titre original : רומן רוסי)
   
   
   Ceux qui ont déjà lu Meir Shalev ne seront pas désorientés par ce roman qui est son premier et qui contenait déjà ce que nous allons le plus souvent retrouver dans tous ses livres. On ne peut cependant absolument pas lui reprocher de raconter toujours la même histoire car il brode si richement sur ces thèmes et les agence et exploite de façons si diverses qu'on n'a jamais ce sentiment.
   
   Nous avons donc ici, comme d’habitude un narrateur qui va nous raconter, au fil de sa propre vie, l'histoire de sa famille en particulier axée sur celle des grands-parents (ici le grand-père). Il commence à la jeunesse des grands-parents et arrive à son présent. Ici il a 38 ans, ce qui le fait plus jeune que les autres narrateurs d'autres romans. Il s'appelle Baruch et est une sorte de géant d'une force monstrueuse que tout le monde craint car il est renfermé, que son caractère est étrange et qu'on le considère comme arriéré ou fou. Ajoutez à cela qu'il est assez riche pour n'avoir à se soucier de personne. Il est orphelin et c'est son grand-père qui l'a élevé seul, à son idée. C'est encore là un élément que l'on retrouve dans plusieurs romans, tout comme la force herculéenne et la sexualité problématique du "poussin" ainsi élevé. Comme dans les autres romans, la famille est constituée de personnalités remarquables ou à l'histoire remarquable. Comme dans les autres romans, l'amour, l'envie, l'amitié tissent les trames plutôt que des luttes d’argent et de pouvoir bien qu'elles apparaissent aussi. Les ressorts ici sont humains plus que sociaux. Autre constante, cette famille, dominante dans le village, est également isolée de lui et en opposition ou du moins dans une position d'indépendance, malgré le caractère collectiviste de la société israélienne de l'époque.
   
   Ici, le grand-père après avoir fortement contribué à créer le village, estime avoir subi des torts et entend se venger. Il fera de son petit fils son instrument, un instrument qui n'est pas sans danger, ce qu'il ignore peut-être.
   C'est ainsi que Baruch transformera la ferme prospère en nécropole historique plus prospère encore, au grand dam des villageois.
   
   Il y a une constante réflexion sur la vie humaine, son sens, ses aléas, illustrée par les différents évènements relatés, et également sur la vie animale, tant celle des animaux domestiques (certains d'entre eux font partie des révérés "pères fondateurs" au même titre que certains humains), que des animaux sauvages, du plus gros mammifère au plus petit insecte. Ainsi que dans d'autres romans, une espèce animale est particulièrement mise en avant (les oiseaux dans "Pour l'amour de Judith", par exemple) ici, ce sont les insectes, mais pas exclusivement et de nombreux animaux ont leur place dans ce livre. Les plantes aussi d'ailleurs, toute la nature est considérée comme un élément à part entière, ce qui n'est pas pour rien dans l’intérêt des livres de Meir Shalev.
   
   Plus ici que dans les romans suivants, le surnaturel, disons le légendaire, se mêle au réel dans les récits. A la façon des mythes fondateurs, des légendes antiques, les fantasmagories assurent le récit de l'inexplicable, l'inconnu ou l'incompréhensible et le font accepter. Mais déjà, Shalev nous montre la beauté de son style riche et poétique
   "Quand je partais, l'air était froid et fragile et la rosée pendait encore aux feuilles. Dans les vallées était couchée une mer de nuages et la montagne surgissait au-dessus d'eux telle une île bleue. Le soleil, quand il commençait son ascension, (…) roulait des langes de brouillard blancs au-dessus des champs, comme une couverture bruissante qui se dissout sous la chaleur."
   ou encore,
   "Silencieux, frappés de la confusion embarrassée de l'étonnement, ils cherchent des secrets et des explications."

   Ce qui ne le dispense pas d'émailler son récit de touches d'humour dosé juste comme il faut.
   "Il recommença à méditer sur la forme véritable de la colonisation agricole. Son penchant à l'isolement et à l'initiative personnelle ne trouvait pas sa place dans ce cadre collectif." (il faut juste savoir que "il", ici, est un mulet.)
   Un mélange délicieux pour nous raconter une histoire passionnante.
   
   
   
   PS : A noter un remarquable hommage en passant au chat de Boulgakov alors que ce pauvre La Fontaine, subit des critiques à mon sens bien injustes.

critique par Sibylline




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Le baiser d'Esaü - Meir Shalev

Du pain, des oies et des photos
Note :

   Quatre générations d'une famille de boulangers juifs de Palestine défilent sous la plume méticuleuse que Meir Shalev prête à Esaü, le narrateur. Ce dernier se penche sur son histoire familiale quand, à la demande de son frère Jacob, il rentre au pays pour s'occuper de leur vieux père, quittant pour la deuxième fois le pays où il vivait exilé depuis 1947. «Jacob et moi avons grandi et suivi chacun notre route. Lui, si je résume brièvement, a épousé la femme qui m'était destinée, a hérité la boulangerie que mon père me destinait, a procréé trois enfants et a perdu son aîné. Moi, je suis parti pour les Etats-Unis, je ne me suis pas marié, je n'ai pas eu d'enfants et n'en ai pas perdu. C'est en vérité toute l'histoire. Mais je te demande d'excuser ma propension à faire des citations :“On bénira toujours le détail“.» Mais il rédige ces souvenirs à l'intention d'une lectrice qui… n'est pas nommée!
   
    Le mythe fondateur de cette famille a une date précise. 12 juillet 1927, par la porte de Jaffa une carriole quittait Jérusalem tirée par Sarah "une grande femme blonde large d'épaules et belle" avec sur le siège du cocher les jumeaux de quatre ans — Esaü et Jacob — tandis que "dans la voiture, ligoté et bâillonné était couché leur père, le mitron Abraham Levi…" Sarah installa son ménage auprès de son père et de ses oncles qui édifièrent en premier le four de la boulangerie. Celle-ci est constamment en activité, notamment pour fabriquer les “halot“, les pains du shabbat, sauf durant la période de Pessah, quand le four est éteint.
   
   Ce mariage avec Sarah n'a pas plu à la mère d'Abraham, car son clan était en Palestine depuis quinze générations : "Somos Abravanel". Entendons qu'ils sont sépharades, venus d'une Espagne qui les chassa jadis en croyant se faire toute chrétienne, c'est pourquoi des mots en espagnol ou ladino ponctuent encore les propos du boulanger! Quel caractère cette Sarah : "C'était une fille simple, une gardeuse d'oies qui ne savait ni lire ni écrire…" ; elle conserve un franc-parler, un accent slave et un hébreu approximatif et Abraham se moque d'elle. Une voisine lui apprend les plantes pour raviver la libido d'Abraham trop obnubilé par son four à pain : "Djémila et Maman cueillaient des fleurs sur les pentes, car les camomilles n'avaient pas été efficaces et Djémila avait proposé d'autres solutions : des narcisses pour renforcer l'amour qui faiblit, des mandragores pour exciter la passion qui s'éteint, des pétales d'azerole pour apaiser les désirs pour une autre, et des boutons d'asphodèles pour concentrer la fidélité qui se désagrège" . Sa nièce Romi — en qui Esaü retrouve la femme qui s'est détournée de lui et la mère qui l'a élevé — amuse la galerie en reprenant les formules tordues de la Russe : "Tu attentionnes à toi, je suis tatare!"
   
    Le roman réunit beaucoup d'autres personnages et fourmille d'événements souvent tragiques qui marquent les corps de plusieurs personnages : Jacob a perdu un doigt dans la boulangerie, Léa a coupé sa longue natte, Siméon boite et sa mère Tia Doudoutch a été défigurée lors des massacres de 1929. Yehiel le bibliothécaire est tué pendant la guerre d'Indépendance. Plus tard, Benjamin — fils aîné de Jacob — est tué durant la guerre de Kippour ; sous le choc sa mère Léa devient à tout jamais somnolente. De Benjamin il ne reste que la trace d'une main dans le ciment d'un seuil de porte. Mais le cocasse ou le comique n'est jamais loin du tragique. En 1941 ou 1942, alors qu'on redoutait l'invasion nazie, un avion italien bombarda Tel-Aviv et s'écrasa près du village des Levi... parce que le pilote a perdu son cap en récitant, halluciné, le nom de sa femme Antonella. Un voisin a mis à jour une mosaïque hellénistique qui provoque des zizanies parce qu'elle représente une femme nue ; plus tard, le jeune Siméon dont le cerveau n'est pas le muscle principal vole la mosaïque et la transforme en puzzle qu'il offre à Romi. Le même voisin est frappé par un tuyau d'arrosage, il tombe, se blesse à la tête et perd la syntaxe... Tia Doudoutch veut allaiter tous les nouveaux-nés de la famille tandis que Chénous-à-Paris donne la mesure de l'élégance avec son salon de coiffure.
   
    Cette saga nous offre bien plus que l'histoire à la fois triste et désopilante d'une famille si improbable qu'elle pourrait bien être vraie! Il y a ribambelle de thèmes secondaires : ainsi la circoncision, la photographie, la micrographie, pour ne garder que quelques exemples – sans compter les allusions littéraires.
   Un duc allemand en visite à Jérusalem à la fin du XIXe siècle suivi de son photographe personnel s'est retrouvé avoir le prépuce tatoué si bien qu'un vieux circonciseur alsacien dut l'opérer : des Gitanes l'avaient enivré de vin Mariani... et je passe pudiquement sur tout ce qu'elles lui firent. Ce duc Anton avait croisé en Palestine un groupe de pèlerins venus d'Astrakhan sous la direction de Mikhaël Nazarov "un riche paysan pravoslave". Mais ce Mikhaël et les siens s'étant convertis, sa circoncision est évoquée à plusieurs reprises. Plus tard, bien après la mort du Tatar, naquit un autre Mikhaël, son troisième arrière-petit-fils, issu de sa fille Sarah et de son gendre Abraham Levi le boulanger, de leur fils Jacob et de sa femme Léa — d'où la dernière circoncision.
   
   La photographie tisse un autre fil conducteur. "Apprenti du premier des photographes arméniens, le célèbre moine Esaü, qui avait laissé derrière lui la collection de daguerréotypes bien connue du mont Sion" : voici le photographe Dadurian qui vend des photos coquines et à qui on demande celles de "la Juive blonde". Romi, enfin, se fait reporter photographe de la vie de son père qu'elle “shoote” jour après jour dans son travail comme dans son intimité. Une exposition de ses photographies est prévue à Tel-Aviv et une carrière professionnelle l'attend.
   Quant à la micrographie, elle donne le secret du titre. Dans un récit enchâssé le lecteur découvre cet art qui fait la réputation d'un certain Salomo. "Quand Salomo écrivit le Pentateuque sur cinq œufs d'oie, les adversaires dirent qu'il n'y avait rien écrit..." Le rabbi Altman examina les œufs d'oie sous les puissantes lentilles du microscope d'une clinique... et au bout de six heures rendit son verdict : «la Torah —y compris le “shewa“ obscur au dessus du “tav“ de “banaï ouvnei vanav ito“ dans la Genèse, et les petits points au-dessus du baiser d'Esaü à Jacob et au-dessous de “Veaharon“ dans Nombres 3— était transcrite tout entière sur les coquilles, aucune fioriture ne manquait.»
   
    Détails, fioritures! Mais j'avoue que des notes en bas de pages plus nombreuses et plus consistantes ne seraient pas un mal, tout le monde n'étant pas expert en hébreu et en culture juive autant que Yehiel le bibliothécaire du village qui avait fait son aliyah en venant de New York. C'est à lui que le narrateur doit son intérêt pour la littérature, D.H. Thoreau et Mark Twain notamment. Il écrit désormais des livres sur le pain... À cause de tous ces détails, il me reste l'impression tenace d'avoir à peine effleuré cette œuvre incroyablement dense, et de devoir recommencer mon commentaire. De même que la Torah est indéfiniment commentée.

critique par Mapero




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Pour l'amour de Judith - Meir Shalev

Romantique sans tic
Note :

   Voici un livre romantique. Pas d'alliance dans la flûte de champagne, ou encore de dents blanches, coucher de soleil et génuflexion. Pas ce romantisme qui enfile des clichés en un collier de perles trop lourd à porter. Du bon, avec poésie et sans mièvrerie.
   
   D'abord c'est excellemment écrit et traduit. De petites perles poétiques les unes derrière les autres. Une force d'évocation remarquable.
   "Si belle qu'aucun homme ne se souvient de ses traits, de la couleur de ses cheveux et de ses yeux, mais seulement de sa beauté." P114
   
   Ensuite les personnages sont hauts en couleur, charmants sans charmer. Le narrateur, Zeidé, est dans le désir de mieux connaître l'histoire de sa mère Judith et par là, la sienne propre. Pour cela, lors de quatre repas partagés avec Jacob Scheinfeld, l'un de ses "pères", il apprend au fil du temps qui passe et en fonction de l'âge qu'il atteint le mystère de qui elle était.
   
   Tour à tour sont évoquées les vies de Judith et de ses prétendants. Le rustre Moshé Rabinovitch, triste veuf, chez qui elle travaille et s'occupe des enfants. L'amoureux transi Jacob Scheinfeld, hyper romantique. L'homme aux pieds sur terre, Globerman, non moins amoureux mais avant tout homme d'affaire concret. Ces trois là, pères potentiels du narrateur, à leur façon, ont aimé, ou tenté d'aimer Judith.
   "J'avais la faculté d'écrire normalement et à l'envers, d'une écriture habituelle et de celle du miroir, et, à cause de cet étrange don, Globerman a déclaré un jour que je n'étais le fils d'aucun de mes trois pères, mais d'un quatrième homme." P 98

   
   S'ajoutent les personnages secondaires aux évocations non escamotées dont mon préféré, l'Italien Yshoua, capable d'apprendre tout et tout de suite par mimétisme, professeur en préparatifs de mariage pour Jacob.
   "Tout simplement, je pouvais pas respirer, se souvenait-il, tout simplement j'étouffais. C'est comme ça qu'un homme se révèle à lui-même qu'il est dans une situation d'amour." P 167

   
   Enfin, l'inventivité permanente m'a transporté. Une façon simple, belle, tendre de dire les choses de la vie en s'en amusant, en trouvant le biais de la fougue et de la poésie. Un pur plaisir de lecture, de celui qui vous fait naître un sourire à la fin de phrases ciselées.
   "… les hommes deviennent comme une carrière de tous les enfants qu'ils ne mettent jamais au monde." P 126
   "En fait, dis-je tout haut, je n'ai pas de réponses, je n'ai que des questions supplémentaires." P 342

   
   Un auteur à découvrir. La meilleure conclusion possible à ce commentaire est issue du livre :
   "C'est très bon, comme la queue d'un paon qui fait la roue dans la bouche." P 193

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critique par OB1




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Vous en comprendrez plus que les personnages eux-mêmes
Note :

   Ce roman suit le narrateur Zeidé tout au long de sa vie, en quatre étapes, qui sont quatre repas qu’il prit avec un de ses pères possibles et ce, sur trente ans. Je vais vous expliquer tout cela, mais auparavant, je veux préciser un désaccord que j’ai avec la quatrième de couverture qui indique que Zeidé cherche à découvrir lequel des trois hommes qui pensent être son père, l’est réellement. Cela donne une impression de récit de quête du père qui ne correspond pas du tout à ce que moi j’ai lu. Zeidé, traité en fils par ses trois hommes qui étaient proches de sa mère, et offrant des ressemblances physiques avec chacun d’eux, s’est fort bien accommodé très jeune de cette incertitude et ne m’a pas semblé tellement tracassé par la recherche de la Vérité grand V qu’il sait parfaitement impossible à connaitre (on est avant les analyses ADN). Donc, ce n’est pas un récit de quête du père.
   
   Zeidé porte ce nom qui signifie "grand-père" parce que sa mère s’est imaginé tromper ainsi l’ange de la mort qui, s’il venait prendre un "zeidé" et trouvait un enfant, penserait qu’il y a une erreur et repartirait les mains vides . C’est "un nom spécial contre la mort" (mais qui ne lui a pas rendu la vie facile à l’école, à ce qu’il dit du moins, mais était-il chahuté pour son nom ou pour sa filiation étrange?).
   
   Quoi qu’il en soit, pour l’anniversaire de ses douze ans, alors que sa mère est morte depuis deux ans, un de ses trois pères putatifs (j’oubliais de préciser que, sans être amis, ils ne sont pas ennemis non plus) l’invite à un repas gastronomique qu’il cuisinera lui-même. Zeidé découvre ainsi la sensualité de la bonne chère, et en apprend plus sur ce père discret et solitaire dont il n’est pas proche. Cet homme, qui s’appelle Jacob, le gave de mets délicieux tout en évoquant pour lui des souvenirs de sa mère et de l’amour fou qu’il a tout de suite éprouvé pour elle, et qu’il éprouve encore. Nous découvrons ainsi, le récit de cette si étrange "famille", riche en personnages remarquables. Même les personnages secondaires sont remarquables (l’ouvrier italien est vraiment exceptionnel et on se demande… vous verrez). Le dessert avalé (un sabayon), Zeidé s’enfuit comme un enfant assez sauvage qu’il est, mais promet de revenir à la prochaine invitation, ce qu’il fera… dix ans plus tard, juste après son service militaire. Jacob reprend et poursuit l’histoire de sa mère et des hommes qui étaient sous son charme, révélant de nouvelles anecdotes (toutes très originales) et de nouveaux portraits de personnages ayant eu leur rôle dans cette histoire. Mais les vingt ans de Zeidé sont encore gênés par l’amour trop grand de Jacob pour sa mère et pour lui, ainsi que par un tort qu’il lui a fait enfant, sans que l’on sache encore lequel, et une fois encore, il s’esquive. Ce n’est qu’une fois adulte qu’il saura le recevoir. Il faudra attendre encore bien des années avant que les troisième et quatrième repas dévoilent les pans encore obscurs de ces existences si particulières, dans une époque particulière aussi.
   
   A travers cette passionnante histoire d’amour hors norme, Meir Shalev nous fait aussi le tableau d’un monde rural israélien qui s’installe et dont il sait si bien nous faire sentir l’ambiance."On entendait les récriminations des paysans contre leurs vaches laitières rêveuses." Deux des pères étaient paysans, le troisième maquignon. Zeidé lui, de tout temps, s’est passionné pour les oiseaux, en particulier les corbeaux qu’il observe et étudie et que l’auteur place tout au long du roman, dans le décor.
   
   On retrouve des constantes chères à Shalev : le patriarche colosse à l’intelligence moyenne, la femme trop belle qui opte pour lé réclusion, l’amour entre une femme adulte et un enfant, etc . et la constante ultime : une écriture remarquable, juste et belle. Par exemple, vous avez déjà entendu un gros camion s’arrêter?
   "Il arrêta le moteur. Un long souffle tourmenté s’exhala, et un grand lézard de silence rampa à sa suite."

   
   
   Extraits :
   
   "Apprends, Zeidé, qu’il faut de grandes choses pour être amis, mais pour détester, il suffit de très petites raisons, et même pour aimer."
   
   "On dit que le but de toute histoire est de mettre de l’ordre dans la réalité. Pas seulement dans la chronologie, mais aussi dans les priorités. On raconte que toute histoire ne nait que pour répondre à des questions."
   
   "C’était un vieillard amer et grognon que Papish-village, comme cela arrive souvent aux gens passionnés et pleins d’humour quand ils vivent trop longtemps."
   
   "Ne permet jamais à personne, Zeidé, de jouer le rôle principal dans la pièce de ta vie comme je l’ai fait."
   
   "Noémie me chuchota que sa belle-mère chassait en général les chiens en hébreu, les chèvres en arabe et les chats en yiddish, mais, en ce qui concernait le corbeau, comme elle ne savait pas à quel peuple il appartenait, ni quelle langue il parlait, elle les utilisait toutes."
   

critique par Sibylline




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La meilleure façon de grandir - Meir Shalev

Cinq femmes plus une
Note :

   Titre original : בביתו במדבר
   
   Raphaël Mayer, le narrateur, se penche sur son passé. Il vient d'avoir cinquante-deux ans. Un âge qu'aucun des hommes de sa famille n'avait dépassé et il s'imagine que le destin va le rattraper, même si sa maîtresse lui assure qu'il est immortel tant qu'elle reste avec lui. Tout au long de ces pages qu'il adresse à sa sœur, il entremêle son passé et sa vie actuelle. Les hommes de la famille ne sont présents que par les photos, des cadres dans un couloir, tous bien alignés, dans la maison qu'habite "la Grande Femme" autrement dit les cinq femmes entre lesquelles le narrateur a passé enfance et adolescence avant de faire le service militaire, d'enseigner un peu, et de travailler depuis quinze ans, loin de Jérusalem, comme technicien dans le désert, à surveiller des pompages d'eau potable, des tuyaux et des bassins.
   
   Le roman fonctionne de façon apparemment simple, mais aussi très compliquée. La simplicité est dans l'évocation du décès des hommes de la famille, ou dans une série de contrastes : le passé et le présent, la ville de Jérusalem et le désert du sud, un individu, Raphaël, isolé dans un monde de femmes. —Entièrement élevé par les femmes : n'est-ce pas la meilleure façon de grandir?— Mais cette façade binaire cache des perspectives bien plus complexes autour du thème du corps et du thème de la mémoire. Celle de Raphaël n'a jamais été bonne : jeune écolier, c'est sa sœur qu'il convoque pour réciter à sa place “le poème de la mer” au risque de provoquer la consternation et la colère de son instituteur. La connaissance peut passer par d'autres voies : le toucher, l'ouïe... Ce n'est pas un hasard si les aveugles sont si souvent évoqués, ceux de l'institution bâtie à proximité de la maison familiale. Abraham le tailleur de pierre confectionne une carte d'Israël à partir d'un gros bloc de pierre amoureusement travaillé. La carte en relief est destinée aux petits aveugles de cette pension. Ce sont les formes du pays qu'ils connaîtront ainsi au toucher. Le narrateur souligne la mémoire des formes, les marques du corps de Rona conservées par l'argile, par les draps du lit quand elle vient le voir au désert ou dans son appartement. La thématique de la pierre est également à souligner : les pierres sont nommées par leurs noms en hébreu, ce qui donne une singulière consistance au pays, une proximité entre les lieux et les hommes. C'est Abraham qui les nomme le plus souvent.
   
   La narration est à la fois circulaire, linéaire, et marquée par la répétition. Linéaire parce que l'on suit la vie de Raphaël, Rafi pour la famille et les voisins, on évoque la rencontre des parents, la naissance, les années où il grandit à Jérusalem près d'un orphelinat, d'un hôpital psychiatrique, d'un institut pour les aveugles, son mariage avec Rona, son divorce. Le récit est circulaire : commencé au désert, il s'y termine, en une fin ouverte. Surtout, le roman est caractérisé par les répétitions (au risque de rebuter le lecteur, ce qui m'est arrivé à trois ou quatre reprises). Répétition de formules, ainsi pour la présence des orphelins, des aveugles et des fous de Jérusalem. Répétition lors des rencontres avec Rona ; le narrateur utilise à plusieurs reprise une litanie de ce genre :"Rona fut jadis ma femme, aujourd'hui, c'est ma maîtresse et demain, elle causera ma perte". Et elle, à peine descendue de sa voiture rouge, femme active de quarante-huit ans, remariée à un médecin : "j'ai un mari, des enfants, beaucoup de travail, et un long trajet de retour." La répétition permet aussi de faire avancer le roman, d'ajouter un détail biographique ici ou là, de faire comprendre le lien entre l'une des tantes et le tailleur de pierre, entre la mère du narrateur et Rachel qui devient aveugle, de même pour la biographie du laitier, érudit qui cache ses livres précieux dans une maison où il n'habite pas, ou du taxi qui conserve un fusil-mitrailleur dans le coffre de sa DeSoto.
   
   Évidemment le lecteur peut se satisfaire des données plus simples, sur les hommes de la famille. C'est une condition du livre, sans quoi Rafi ne serait pas seul au milieu du clan des femmes. Le grand-père Raphaël s'est pendu en raison de ses dettes, mais peut-être n'est-ce pas vraiment un suicide. Le père a été écrasé dans son sommeil sous une tente par un tank qui reculait à l'aveuglette. Un oncle, l'élégant Édouard, victime d'une explosion en passant près d'un chantier. Un deuxième oncle, Éliézer, encorné par un taureau.  Sans parler de tel ou tel cousin. Heureusement, Rafi n'a pas de beau-frère : "Je suis célibataire pour des raisons humanitaires, pleurniches-tu à chaque fois que tu annules ton mariage. À quoi bon envoyer ad patres un pauvre homme de plus? Juste pour qu'il devienne l'un des nôtres lui aussi?" N'oublions pas Abraham : cet homme fait presque partie de la famille, amoureux de la tante à qui il a construit une maison où elle refuse de s'installer, il meurt à 52 ans...
   
   Il reste maintenant l'essentiel du roman. La maisonnée des femmes (leurs noms sont révélés page 555 de l'édition de poche). Une grand-mère grippe-sous pour qui tout vaut "une fortune". Une maman bien sûr, qui passe presque toutes ses nuits à lire dans l'ex-bureau de son mari défunt, la pièce toujours éclairée. Deux autres veuves, l'une, "la tante noire", sœur de la maman, l'autre "la tante rouge", qui est venue vivre avec elles après la mort de son mari. "–Vous, vous travaillez à l'école, à la minoterie et à la pépinière, grand-mère s'occupe de la maison, et elle, qu'est-ce qu'elle fait?" À l'âge qu'a alors le gamin, il ne serait sans doute pas pertinent de le lui expliquer, non plus que l'origine de l'argent qui a permis d'acheter l'appartement mitoyen et de le réunir à celui de la famille pour installer "la Grande Femme" à son aise. Il découvrira tout, petit à petit, sous les sarcasmes de sa sœur —"ma boussole"— mais aussi "toi, petite peste". Sa sœur l'a “trahi” en faisant cause commune avec les autres, jusqu'à avoir ses règles en même temps qu'elles... "Vous êtes devenues les cinq mères d'un fils unique..." Aujourd'hui, elle les conduit toutes ensemble dans le break Volvo jusqu'au désert lumineux où Rafi tue les serpents et contemple les étoiles, donne la bénédiction à son collègue Oaknine, et s'attend à mourir quand Rona vient et prend le volant.
   
   Le principal reproche qu'on peut faire à ce roman est son excessive longueur, accentuée par ce qui semble n'être à première vue qu'une avalanche de digressions —qui se mettent en place à la fin de votre lecture comme les pièces d'un puzzle qui se résoudrait sous vos yeux...
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critique par Mapero




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Kaléidoscope géantissime
Note :

   Rarement lu un roman à la structure autant éclatée, éparpillée, pulvérisée. On ne parle même plus de flash-back, d’autant que chaque chapitre est court, très court (deux-trois pages tout au plus) et qu’on saute régulièrement d’une époque de la vie de Rafi (Raphaël), 52 ans, à une autre, d’un thème du roman à un autre. Heureusement, Meir Shalev a semé des bouts de fil rouge, sous forme de réflexions récurrentes, de répétitions, qui permettent de recoller les morceaux, de se repérer un minimum. Sachant qu’à la toute fin, tout de même, tous les morceaux du puzzle soigneusement mélangés s’ordonneront subtilement pour reconstituer la mosaïque. Mais la toute fin c’est tout de même 568 pages après le commencement! C’est long tout de même de tâtonner si longtemps dans des couloirs apparemment sans liaison entre eux!
   
   Je ne sais pas si l’ambition de Meir Shalev était de donner chair et consistance à ce lieu commun répandu qui consiste à présenter les mères juives comme extrêmement possessives? Je ne sais pas. Mais c’est par contre parfaitement réussi! Rafi se retrouve rapidement l’unique élément mâle de la maison. Il est encore petit garçon et au mur de l’appartement figurent, en rang d’oignons, les portraits des quatre hommes de la maison, morts : le grand-père, suicidé pendu (mais on n’en est pas sûr), le père, écrasé accidentellement lors de manœuvres militaires par les chenilles d’un blindé alors qu’il dormait (!), l’oncle tué par une projection de pierre lors d’un dynamitage et un autre encorné par un taureau (!). Je dis bien les quatre hommes de la maison car avec Rafi, élevant Rafi, nous trouvons : la grand-mère, la mère, deux tantes et la sœur. Et tout ce gynécée, aux yeux de Rafi ne constitue qu’un tout, un tout qui l’élève et qu’il appelle "La Grande Femme". Et un des gimmicks de ces femmes – et du roman – est : "N’est-ce pas la meilleure façon de grandir?" A vrai dire, on n’en est pas sûr! Pour fabriquer un névrosé, par contre, peut-être…
   
   Toujours est-il que notre Rafi, à 52 ans, travaille dans le désert, à surveiller les points d’eau, des lieux de captage d’eau et tout le matériel pour pomper et distribuer cette eau. Mais ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est qu’à 52 ans, il s’adresse à sa sœur pour faire un peu le point de sa vie et confronter ses connaissances et déductions sur "La Grande Femme" avec celles de sa sœur. Et accessoirement ainsi de nous raconter un roman!
   
   C’est parfois cocasse, parfois touchant. Meir Shalev s’y entend pour prêter au narrateur, plutôt à l’âge du narrateur puisque le narrateur, c’est toujours Rafi, la psychologie adaptée. Il ne faut pas se perdre dans les méandres et parfois opérer des rétablissements sportifs mais ça en vaut la peine au bout du compte. Même si l’on ne ressort pas persuadé qu’il s’agisse de "La meilleure façon de grandir"!

critique par Tistou




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Fontanelle - Meir Shalev

Le clan Yoffé
Note :

   Titre original : פונטנלה
   
   Il s’agit d’une histoire familiale qui va relater la vie du narrateur, de son enfance à son âge mûr où il décide soudain d’écrire sur lui et sa remarquable famille.
   
   Sur lui, car son histoire est frappée d’une rencontre hors du commun qui l’a totalement orientée (et peut-être bridée, c’est mon interprétation mais vous le verrez peut-être autrement, peut-être même le verrez-vous comme une formidable histoire d’amour) ; et sur sa famille car elle est la fondatrice et la dominante de sa ville. Fondées sur un bout de désert par son grand-père Apoupa (colosse colérique et puéril à l’intelligence restreinte) et sa grand-mère Amouma (le cerveau qui manque au 1er), famille et ville ont beaucoup évolué pendant ces décennies, nous en disant énormément sur la vie dans cet état d’Israël encore sous mandat britannique au début de l’histoire et état libre et important à la fin.
   
   Amouma et Apoupa auront quatre filles et l’une de ces filles est la mère du narrateur. Toutes les filles ont des particularités caractérielles très marquées. Michael, le narrateur, dit que personne n’est normal dans cette famille, sauf lui. Ce qui n’est peut-être pas exact qu'à 50%. Sa mère est une végétarienne totalement fanatisée arrivant très bien à gâcher l’existence de tout son entourage et nous démontrant sa vie durant, comment on peut avoir tort d’avoir raison.
   Son père est un homme bienveillant mais effacé, coureur de femmes. La famille s’est adjoint un autre gendre, Aharon, qui épousa Plina, la plus belle, dont la beauté fut une malédiction. Mais cet Aharon, homme scrupuleux et inventeur de génie fit la richesse de celte famille permettant à l’élan vital d’Apoupa et Amouma, de s’asseoir sur les bases solides de l’argent. Restent encore deux filles, pas banales elles non plus, dont je vous laisse découvrir les parcours.
   
   Mais revenons à Michael, il a la particularité d’avoir une fontanelle qui ne s’est jamais refermée, et il considère cette ouverture directe sur le cerveau comme un organe des sens supplémentaire, lui permettant de lire dans les pensées des autres et même d’avoir des prémonitions. Mais surtout, pris dans un champ en feu, il a failli mourir le jour anniversaire de ses 5 ans et a été sauvé par une jeune femme dont il est tombé irrémédiablement amoureux, non pas comme un enfant peut l’être mais bien comme l’homme qu’il n’est pas encore. Le roman mène parallèlement la saga de la remarquable famille Yoffé et le récit de cette passion hors norme qui lie la femme et l’enfant.
   
   Michael tient à témoigner du début à la fin de cette histoire d’amour fantastique autour de laquelle sa vie s’est construite. Alors là, j’ai peut-être une lecture un peu particulière. Peut-être, d’autres lecteurs ressentiront-ils une grande empathie pour nos deux amoureux et auront donc une vision totalement différente de ce récit, mais moi, je n’aime pas du tout Ania et je déteste ce qu’elle a fait. Contrairement au héros qui lui l’adore et dont tout le récit va dans ce sens. Mais n’est-ce pas parce qu’elle l’a subjugué comme il était facile de le faire dans la situation où il était : vraiment très jeune, elle lui avait sauvé la vie et il souffrait de l’absence d’amour maternel? Pour moi, sous des manières plus douces, elle lui a fait objectivement autant de mal que sa mère et l’a empêché de se construire.
   
   Toutes les réflexions variées et nombreuses qu’entrainent les diverses expériences humaines relatées dans cette saga hors du commun font l’extrême richesse de ce roman. Ajoutez à cela une écriture superbe, vive et poétique (J'ai beaucoup aimé l'astuce stylistique des * et des / un procédé intelligent et qui enrichit le texte, vous verrez). Le lecteur, passionné par les anecdotes, ravis par le ton souvent humoristique, porté par une belle écriture, a ainsi de plus d’innombrables sujets de réflexion et ça… ça, c’est la marque d’un grand roman.

critique par Sibylline




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Le pigeon voyageur - Meir Shalev

Colombophilie israélienne? Davantage...
Note :

   Prenez un mélange dosé 50/50 de John Irving et de William Boyd. Placez-le en incubation en Israël. Sommez-le d’écrire et vous obtenez Meir Shalev. L’originalité et le sens de l’humour décalé de nos deux gaillards susnommés plus leur solide sens de l’intrigue et de l’histoire au long cours (sur ce plan l’exact inverse d’Hubert Mingarelli). Plutôt anglo-saxon que français en terme de tendance...
   
   Histoire au long cours, oui c’est bien le cas. Il s’agit de celle de Yair qui nous fait découvrir celle de "Bébé". Tous deux sont israéliens et toutes nos histoires vont concerner ce pays. Pas forcément ethnocentriques pour autant, le fond de ces histoires déborde largement le cadre étroit du pays.
   
   Le "pigeon voyageur" en la matière est un vecteur (vous me direz...!), efficace sans être barbant. Il semblerait que Meir Shalev ait de solides connaissances en la matière à moins qu’il ne se soit très sérieusement documenté. En tout cas nous découvrons ce monde particulier de la colombophilie, ainsi que du soin à apporter à l’élevage de ces animaux plus que particuliers... Et qu’est-ce qu’ils font ces pigeons voyageurs? Ils transmettent des messages n’est-ce pas? Finalement un départ tout trouvé pour engager des histoires au long cours.
   
   Yair. De nos jours, cet israélien, mal marié à une femme d’affaires d’origine américaine qui le traite en inférieur, mène une vie douce-amère de guide touristique. Sa mère vient de mourir, gros déchirement pour lui, et lui a laissé en héritage la mission de se trouver un habitat pour lui, avec des caractéristiques bien définies – et pas si sottes – avec une manne financière lui permettant d’assouvir ce désir. Il prend ce faisant conscience de sa vie un peu absurde, un peu ratée. Mal marié, il passe à côté de beaucoup de choses. Il s’en rend d’autant plus compte que dans le cadre de sa recherche et de la remise en état de la demeure trouvée, il renoue avec un amour enfantin, Tirza...
   
   Et les pigeons voyageurs me direz-vous? On y vient. On y vient...
   
   Les pigeons voyageurs, c’est "Le Bébé" qu’ils concernent. Le Bébé – c’est son surnom – est mort durant la guerre d’indépendance, en 1948, jeune soldat exerçant la fonction d’agent de liaison colombophile. Et le rapport avec Yair? Vous n’imaginez quand même pas que je vais vous déflorer l’histoire! Sachez simplement que Yair est amené à creuser cette histoire, celle de Bébé, et que c’est lui qui va nous la raconter.
   Vous le constatez, ce roman déborde largement l’aspect purement israélien de la question. En fait soyons clair, il y est beaucoup question d’amours et de mort. La vie quoi...
   
   Meir Shalev a du souffle et parvient parfaitement à gérer ces deux très longues histoires décalées dans le temps. Il a du souffle, comme John Irving et William Boyd.
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critique par Tistou




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Rien de renversant
Note :

   Dans ce roman, l’auteur israélien Meir SHALEV mêle habilement deux fils narratifs : d’une part, l’histoire de Yair Mendelsohn, guide de tourisme ornithologique, marié à une riche et belle femme d’affaires américaine dont il dépend financièrement ; d’autre part, le récit de la vie du "bébé", garçon qui grandit dans un kibboutz sans ses parents et qui se prend de passion pour les pigeons voyageurs.
   
   Ce n’est qu’à la fin du roman que les deux fils se rejoignent pour éclairer l’ensemble et fournir l’explication des motivations et des actes de certains personnages.
   
   Je dois admettre que j’ai failli poser le roman plusieurs fois avant d’"accrocher" finalement au bout de 170 pages (sur 500 au total). Trop naïf, trop bavard, trop de blabla inutile… Et puis, le charme a agi.
   
   En fait, je suis entrée dans l’histoire au moment où Yair trouve "sa" maison….
   Sur son lit de mort, sa mère lui a transmis une certaine somme d’argent en souhaitant qu’il l’utilise pour s’acheter une maison. Mais pas n’importe quelle maison! Une maison avec une histoire, dans un vieux village, avec de vieux arbres, un lieu de sérénité…
   
   La rénovation et reconstruction de cette maison doit représenter la partie la plus importante du récit de Yair (je n’ai pas compté les pages, c’est l’impression que j’ai eue). Mais rassurez-vous, il n’y a pas que des détails de maçonnerie. En fait, la maison devient le symbole de sa propre reconstruction, de sa vie retrouvée. Le sens et le goût de la vie. La liberté. L’amour. Sa propre histoire.
   
   On peut lire des pages très émouvantes, d’autres parfois très drôles. Avec des personnages entiers, leurs cicatrices et leurs espoirs. Beaucoup de poésie aussi.
   J’ai bien aimé cette partie-là.
   
   L’histoire du "bébé", par contre, m’a moins convaincue. Trop de clichés, trop d’eau de roses, trop d’invraisemblances. Trop peu d’ancrage dans le contexte historique pourtant essentiel.
   
   Pour finir, je dirais que ce roman est loin d’être un chef d’œuvre. Rien de renversant, mais il est gentillet, et si l’on a la patience de se laisser porter, il procure quelques moments de délicieuse nostalgie.

critique par Alianna




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Ma grand-mère russe et son aspirateur américain - Meir Shalev

Tonia et le cheval de Troie
Note :

   Titre original : Ha-davar haya kakha
   
   Le titre intrigue. En réalité il est très logique : il ne saurait être question d'une grand-mère américaine et de son aspirateur russe! La grand-mère, c'est Tonia. "C'était une originale. Une femme singulière. Un sacré numéro, comme on dit. Pas facile non plus, ce qui est un doux euphémisme. Mais folle? Non. Même si, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, tout le monde ne partage pas mon point de vue, ni au village ni dans la famille."
   
   Venus de Russie, plus exactement d'Ukraine, lui avant la Révolution de 1917, elle juste après, — deuxième et troisième aliyah — Aharon et Tonia Ben-Barak devinrent de pauvres fermiers installés dans la vallée du Qishon, entre Haïfa et le lac de Tibériade, à Nahalal. C'étaient les grands-parents de Meir Shalev, côté maternel. Mais le grand-père Aharon était un homme fidèle à ses principes issus d'une idéologie rigide ; quand il reçut d'Amérique les dollars expédiés par son frère aîné Yeshayahou il les refusa et les lui réexpédia après s'en être expliqué : "Nous, les pionniers qui faisons fleurir le désert de notre pays en bons sionistes socialistes, nous ne succomberons pas à l'appât de cet argent provenant de l'exploitation du prolétariat par un traître ayant choisi l'exil et changé son nom en Sam."
   
   Têtu lui aussi, Yeshayahou chercha donc un cadeau utile et qui ne serait pas refusé — trop coûteux et trop compliqué de le renvoyer à l'expéditeur. Ce fut donc un aspirateur, cheval de Troie de la puissante Amérique dans la fruste Galilée. Un puissant modèle ultra-moderne conçu par General Electric, qui débarqua dans le port d'Haïfa, prit le train puis une carriole avant de d'arriver chez la grand-mère russe dans le courant de l'année 1936. Un cadeau bien choisi puisque Tonia était connue pour sa lubie de la propreté qui faisait d'elle une vraie fanatique de la chasse à la poussière! L'emploi de l'aspirateur américain —à l'efficacité proche de la "sorcellerie"— donne lieu à bien de savoureuses anecdotes et une question grave se pose puisque son destin reste énigmatique, je n'en dis pas plus. Il suffit de savoir que certaines pièces de la maison sont interdites. Même pour le petit-fils.
   
   Haut en couleurs et plein de sourires, le récit véridique de Meir Shalev n'est pas seulement une amusante histoire centrée sur sa grand-mère et étendue aux autres membres de sa famille. L'auteur évoque ainsi ses parents décédés en 1991 et toute son enfance passée à la campagne où il est né puisque ses parents avaient réussi à quitter Jérusalem au moment de la guerre d'Indépendance. Son père était un poète un peu perdu dans ce monde rural et mal à l'aise avec sa belle-mère Tonia. En revanche le narrateur est très proche de sa grand-mère russe —elle a gardé il est vrai un fort accent pour parler de son “sweeper”.
   
   Ce récit familial montre ainsi les souvenirs d'un garçon fier de vivre à la campagne malgré les oies agressives et les poules pondeuses, admirateur de Whitey, le cheval de la ferme qui visite la nuit les juments des voisins, et d'une ânesse que les contes de l'oncle X imaginent s'envolant la nuit pour vivre ses aventures jusqu'au palais du sultan. Le récit s'élargit aux conditions de vie sous le mandat britannique et les premiers temps de l'Etat israélien : la situation matérielle des pionniers était misérable dans le mochav —le village coopératif— rien à voir avec un kibboutz selon grand-mère Tonia interrogée par une documentariste : "Plusieurs membres ont quitté le kibboutz pour le mochav. Mais personne n'a jamais quitté le mochav pour le kibboutz." Question d'intimité, non de niveau de vie.
   
   L'auteur n'hésite jamais à se mettre en scène lui-même, y compris dans des situations délicates et cette transparence, s'ajoutant aux photos de famille, contribue beaucoup au charme du livre.
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critique par Mapero




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Exotique, le titre !
Note :

   Exotique et en même temps... bien descriptif du corps du roman. Un roman qu’on pourrait penser en bonne partie autobiographique.
   
   Le narrateur, israélien, évoque une figure particulièrement attachante de sa parenté ; sa grand-mère, une pionnière émigrant de Makarov, en Ukraine au tournant du XIXème siècle pour mettre en valeur la Terre Promise. Tonia, puisque c’est d’elle qu’il s’agit possède, outre un fichu caractère, un souci démoniaque, confinant pour le moins à la maladie, de la propreté. Parallèlement, en ces temps de pionniers où il fallait se dévouer pour la cause et quasiment donner son corps pour l’avenir d’Israël, elle a un beau-frère qui a commis le crime impardonnable de ne pas rester en Israël pour y vivre comme un damné mais d’émigrer en Amérique et d’y faire fortune. Pas rancunier cet "oncle Yeshayahou" tente tout pour renouer avec son frère et sa famille (donc la fameuse Tonia) mais rien n’y fait ; ses courriers ne sont pas ouverts, l’argent qu’il expédie lui est renvoyé.
   
   De là son plan machiavélique pour obliger son frère à accepter quelque chose en ces temps de dénuements tragiques du petit Israël et de technologie triomphante au pays de l’Oncle Sam. L’aspirateur a fait son apparition depuis peu et l’oncle Yeshayahou va en expédier un, dans un pays où la chose est encore largement inconnue, à l’attention de Tonia, tablant sur le fait qu’une telle maniaque de la propreté ne pourra que craquer...
   
   De fait elle commence par craquer. Mais il n’avait pas tout prévu. (et ne comptez pas sur moi pour vous éclairer!) C’est ce que Meir Shalev va nous raconter, mettant à jour ce faisant les particularismes de la (des) société israélienne, contrairement à ce qui se passe par exemple avec un autre de ses ouvrages, "Le pigeon voyageur", à l’ambition plus universelle et moins ethnocentré.
   
   C’est tendrement raconté et fait passer un bon moment. C’est un peu du temps béni de l’enfance de Meir Shalev qui transparait là.
   
   «Et comment cela s’est-il terminé? Le sweeper a bel et bien disparu, de même qu’Abigaïl. La chope de bière léguée par grand-mère Tonia s’est brisée. La baraque en bois, la buanderie, la couveuse pour poussins, l’ "excellente douche" aménagée dans l’étable et l’étable elle-même, tout cela a été rasé. Les outils fabriqués par l’oncle Yitzhak se sont retrouvés dans un musée où ils ont été détruits par un incendie. La maison de grand-mère a été louée et je n’y ai plus remis les pieds.»

critique par Tistou




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