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Auteur des mois de juin & juillet 2013
Ivo Andric

   Après notre virée en Algérie, nous sommes vite revenus vers la vieille Europe et sommes arrivés dans cette ex-Yougoslavie à l'histoire si compliquée et si peu sereine. C'est là que nos yeux se sont arrêtés sur les livres d'Ivo Andric, qui se vit quand même offrir le Prix Nobel en 1961.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2013
   
   
   
   Ivo Andrić est un écrivain yougoslave né en 1892 à Travnik en Autriche-Hongrie (aujourd'hui Bosnie-Herzégovine), ayant grandi à Višegrad, il se considèrera plus tard comme serbe et a milité pour le rattachement Bosnie-Serbie.

   
   Après ses études à Vienne, il devient éditeur à Belgrade puis mène une carrière de diplomate yougoslave dans plusieurs capitales européennes.
   
    Il reste à Belgrade pendant la seconde guerre mondiale.
   
    Le Prix Nobel de littérature lui a été attribué en 1961.
   
   C'est encore à Belgrade qu'il décède en 1975.
   

Bibliographie ici présente

  La Naissance du fascisme
  Visages
  Titanic et autres contes juifs
  La Soif et autres nouvelles
  Contes de la solitude
  Mara la courtisane et autres nouvelles
  Omer Pacha Latas
  La Cour maudite
  L'éléphant du Vizir
  La demoiselle
  Contes au fil du temps
  Le Pont sur la Drina
  La chronique de Travnik
 

La Naissance du fascisme - Ivo Andric

Giovinezza! Giovinezza!
Note :

   Il n'est pas italien, il n'est pas historien, mais il a été témoin des débuts du fascisme en Italie car, jeune diplomate du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, Ivo Andrić fut en poste auprès de Saint-Siège en 1920-1921 puis à Trieste en 1922.
   
   Ce recueil n'est ni un essai théorique, ni une relation débordant de faits, mais une chronique intermittente, une série d'articles publiés dans la presse de Zagreb entre 1921 et 1926. Andrić a le mérite de vouloir éviter une interprétation rigide et idéologique du fascisme. Écartant la grille marxiste comme les préjugés anticommunistes, il recherche les raisons du phénomène dans la guerre elle-même : "Il prend sa source en 1914, l'époque du combat acharné opposant interventionnistes et neutralistes". Il ne fait pas de Mussolini un "deus ex machina" mais un dangereux leader opportuniste. En peu de pages, il rappelle les espoirs révolutionnaires des interventionnistes, les immenses déceptions des foules, puis le raz-de-marée socialiste de 1918 et 1919 retombant après de "longs palabres" sans avoir rien changé. Le pouvoir est à terre. Mussolini le ramasse.
   
   À peine constitué le gouvernement fasciste traverse la crise qu'il a provoquée en éliminant Matteotti avec ses hommes de main. Dans l'article du 16 août 1924, l'auteur souligne plus le caractère criminel de "cette clique d'arrivistes" et de "cette poignée de desperados" que le Duce a utilisés qu'il ne souligne la vilenie du chef du gouvernement. Ses "chemises noires" ont été pris de vertige, enivrés par "les faveurs d'un Etat qui leur est rapidement monté à la tête". Le 1er février 1925 il se demande "de quelle manière et à quel moment le fascisme va-t-il quitter le pouvoir" – après un bain de sang ou au terme d'une crise politique. En attendant, "dans un pays accoutumé à l'emphase et au paradoxe", Mussolini joue de "la versatilité des masses italiennes" ; enfin l'année 1926 voit le renforcement de sa dictature, et le fascisme s'internationaliser. "Un mouvement élémentaire, vulgaire et cruel, dogmatique et exclusif, tapageur et violent, voilà ce qu'était le fascisme depuis son émergence, et ces traits se marquaient toujours plus à mesure de son développement."
   
   L'écrivain Andrić inclut dans ces analyses du fascisme des premières années une brillante critique d'ouvrages d'actualités de Marinetti — car il y a proximité entre futurisme et fascisme — et de Gabriele d'Annunzio qui s'empara de Fiume pour l'Italie. Si l'auteur "yougoslave" apprécie leur style, il condamne le contenu de leurs livres relatant leur rôle dans la guerre : "vulgarité" de l'un, "vide sonore" de l'autre.
   
   J'avoue avoir été parfois plus sensible à la lecture de cette œuvre "inattendue" du prix Nobel —et tout juste publiée en 2012— qu'au talent prêté au conteur serbe décédé en 1975.
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critique par Mapero




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La nostalgie de l’Autriche-Hongrie
Note :

   Beaucoup de forces ont concouru au démantèlement de l’Empire d’Autriche-Hongrie au lendemain de la Première Guerre mondiale : le nationalisme sourcilleux des Serbes, terreau sur lequel s’est nourrie la décision de Gavrilo Princip d’assassiner l’archiduc François-Ferdinand en visite à Sarajevo en 1914, les désirs d’émancipation des élites politiques des différents peuples qui constituaient l’Empire, ou au contraire la volonté de rejoindre leur peuple d’origine, dont ils avaient été coupés au fil des aléas de l’Histoire. La victoire de 1918 offrait aux alliés de la Grande Guerre la possibilité d’accomplir cet éclatement, en vertu du généreux principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de la volonté de punir les vaincus et de recomposer les forces en Europe en vue d’affaiblir l’Allemagne.
   
   La disparition de l’Autriche-Hongrie survint donc comme une fatalité que, pourtant, dès sa proclamation, de nombreux habitants de l’ex-Empire déplorèrent. Le dernier Empereur, Charles de Habsbourg, au lendemain de son couronnement au milieu de la Guerre, s’efforça de trouver un moyen d’arrêter le conflit avec, sans doute, pour objectif ultime la volonté de maintenir l’Empire. Son échec le conduisit à s’effacer à la fin de la Guerre et à subir l’exil à Madère où il est mort en 1922.
   
   Parmi ses anciens sujets, dans le milieu littéraire certains ont exprimé très tôt leur hostilité à l’éclatement de l’Empire et à la constitution d’États nationaux, à l’exemple de Robert Musil, jugeant dans ses journaux le nouvel État Tchécoslovaque beaucoup plus immoral que l’ancienne Autriche-Hongrie. Ultérieurement, celle-ci fut pourtant l’objet de son ironie acérée tout au long de son roman inachevé "L’homme sans qualités". Stefan Zweig, en revanche, attendit les dernières années de sa vie et le second conflit mondial pour exposer la douleur que suscita en lui l’écroulement du modèle de vie heureuse et de tolérance qui régnaient dans l’ancien Empire jusqu’à la déclaration de guerre de 1914. Ces auteurs n’étaient pas dupes du caractère agonisant de l’Empire à la fin du trop long règne de François-Joseph : Robert Musil plus qu’aucun autre le disséqua dans la description de son Action Parallèle, dans l’Homme sans qualités, action politique mise en place en vue de célébrer le 70ème anniversaire du règne de l’Empereur, qui devait avoir lieu en 1918. Un écrivain d’un pays de l’Empire largement hostile à celui-ci, comme Ivo Andric, montra dans son admirable roman "Le Pont sur la Drina" combien le pouvoir autrichien qui succéda à la domination des Ottomans eut un rôle civilisateur malgré sa rudesse, en comparaison des cruautés orientales qu'avaient subies les populations bosniaques sous l'administration turque. Même dans un roman satyrique comme "Le Brave soldat Chveïk" de Jaroslav Hašek, l’image de l’Empire, pourtant tourné en ridicule au travers de son armée et de son administration, reste bon-enfant.
   
   C’est plus récemment que cette nostalgie a trouvé une expression beaucoup plus systématique avec notamment l’essai de François Fejtö, né en Hongrie en 1909, "Requiem pour un empire défunt". François Fejtö y montre tout le caractère idéologique qui présida à la décision commune des Alliés de la guerre de détruire cet empire. Le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes y apparaît malignement utilisé par les dirigeants occidentaux sous la pression des politiciens nationalistes tchèques Masaryk et Beneš. La tromperie issue de l’application de ce principe à la constitution des nouveaux États est facilement démontrée par le rappel de l’existence des minorités dans chacun d’entre eux. L’argumentation générale repose sur l’inefficacité de la nouvelle Europe ainsi fondée : son centre morcelé en une dizaine de petits États faibles ne pouvait opposer un rempart à l’expansionnisme allemand. François Fejtö expose, dans une veine qui rappelle Tocqueville, toutes les avancées de l’Empire dans une voie démocratique, propice à l’entente entre les peuples et au respect des minorités. Les querelles des populations inextricablement mêlées de ce second "enfant malade de l’Europe", après l’Empire Ottoman, étaient réglées par des arrangements minuscules qui leur évitaient de dégénérer en affrontements brutaux.
   
   Mais au-delà de ces réflexions politiques et géostratégiques, et du choc causé par le retour dans un pays autonome, si la disparition de l’Empire a suscité tellement de regrets, peut-être faut-il en rechercher l’origine dans les charmes que ses populations déçues pouvaient lui trouver. Et il faut bien reconnaître que l’Empire finissant avait atteint un mode de vie auquel ses anciens habitants, ruinés par la guerre, ne pouvaient songer sans mélancolie. Il y avait d’abord un cadre qui ressort jusqu’à nos jours. Que l’on visite Vienne, Budapest, Prague, Cracovie, Trieste ou Bratislava, on retrouve un certain mode d’organisation des villes, un style de construction assez lourd et somptueux, un espace aéré par de vastes jardins et parcs, une utilisation harmonieuse des accidents du terrain qui caractérisent ces villes et leur confèrent un air de famille. Dans toute l’étendue de l’Empire, les arts étaient favorisés, à commencer par la musique qui s’est enrichie de toutes les traditions populaires des différentes régions. Celles-ci se sont fondues en un tout harmonieux qui fait qu’on ne saurait plus définir avec précision l’origine de la valse, de la polka ou du csárdás. Ces danses qui sont aussi des airs de musique ont créé une culture populaire encore vivace dans chacun de ces pays et nourri l’inspiration des plus grands musiciens. L’Empire a largement contribué au renouvellement de la littérature mondiale par la contribution d’écrivains puissamment novateurs. Et il ne faut pas oublier non plus que le centre exerçait une attraction sur toutes les populations périphériques : ce n’est pas un hasard si jusqu’à nos jours des ressortissants de la Moravie se plaisent à évoquer le souvenir de leur grand-père exploitant agricole qui préférait aller vendre sa production à Vienne plutôt qu’à Prague.
   
   Depuis la chute des régimes socialistes et l’adhésion des États d’Europe Centrale à l’Union Européenne, cette nostalgie diffuse s’est répandue dans chacun d’entre eux, sans favoriser le sentiment d’adhésion des populations à la construction communautaire. Il est tentant de faire un rapprochement entre les deux entités : l’Autriche-Hongrie a éclaté au lendemain d’un conflit majeur en raison de son échec à rassembler tous les peuples qui la composaient, ce qui amenuisait sa vocation d’État tampon au centre de l’Europe ; aujourd’hui le scepticisme des peuples de l’Union s’accroît alors que la solidarité serait plus que jamais nécessaire pour tenter de résoudre les désordres financiers qui affaiblissent l’Europe.
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critique par Jean Prévost




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Sur le fascisme
Note :

   "Alors la renaissance ou le chaos? Avec le pouvoir qui lui a été attribué cet homme enrichira la vie de la péninsule avec de nouvelles valeurs ou un coup de vent l’emportera, lui et ses chorégraphies de chemises noires et matraques ensanglantées et la foule de ses adorateurs ingénus ou rusés, pour laisser la place à de nouveaux hommes pour de nouvelles batailles?" se demandait Ivo Andrić dans les colonnes de la Jugoslavenska niva en 1923.
   
   En 1920, alors âgé de 28 ans, il est nommé secrétaire de 3° classe dans la représentation diplomatique du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes près le Saint-Siège. Il y reste jusqu’en novembre 1921 où il poursuit sa carrière de diplomate d’abord à Bucarest puis à Graz. Lors de son séjour romain, le jeune homme a déjà une certaine expérience de l’existence, il a traversé une guerre, connu la prison à Maribor pour haute-trahison de la monarchie austro-hongroise, il souffre de tuberculose. Il parcourt l’Italie, ses sites archéologiques, ses musées, ses églises, il lit les essais sur la littérature italienne de De Sanctis ou de Benedetto Croce, le Michelangelo de Rolland, les textes de Leonard de Vinci, ceux de Machiavel et de Guichardin dont il apprécie la reconstitution minutieuse, "privée d’imagination" et impartiale de l’"Histoire d’Italie".
   
   Ivo Andrić est aussi un homme de son temps, fort de cette volonté de poser sur l’Italie contemporaine un regard d’observateur objectif, tâchant de percevoir les phénomènes sociaux et politiques à l’œuvre sous ses yeux en se gardant de toute simplification ou de prise de position partisane. Il rédige entre 1921 et 1926 quelques textes sur l’Italie qui seront publiés dans diverses revues yougoslaves. Il explique, avec un étonnant recul alors qu’il y assiste, la dynamique de la montée du fascisme, résultat de l’incapacité des socialistes à prendre effectivement le pouvoir pour apporter des réponses à la détresse du pays. Il rend compte de ses lectures des biographies/hagiographies de Benito Mussolini publiées afin de promouvoir la personnalité et l’œuvre du Duce autoproclamé mais convaincant. Il critique la vacuité affectée du futuriste Marinetti que ne dissimulent pas ses indéniables talents d’écrivain ou la superficialité de la pensée interventionniste de Gabriele d’Annunzio, flagrante dans la faiblesse des vers qui font allusion à cette exaltation guerrière alors que la beauté de ceux qui évoquent son enfance ou la lucidité de la solitude en particulier est manifeste, puissante, sincère, contraste qui met en évidence la bouffissure de l’engagement de l’écrivain. Il expose et analyse la situation politique à l’assassinat de Matteotti, la pratique de la terreur arrogante et fabulatrice comme instrument de pouvoir. Il s’émeut de la mort, trop discrète, trop occultée de Giovanni Amendola.
   
   A la suite de ces textes des années 20, l’ouvrage comporte deux textes ultérieurs, rédigés dans les années 50, alors qu’il n’y avait plus d’interrogations possibles sur le devenir et les effets du fascisme. L’un est un hommage à Kalmi Baruh, sarajévien séfarade, spécialiste de littérature espagnole, assassiné pendant la guerre ; il évoque un souvenir personnel, une promenade en sa compagnie dans les rues de Ségovie, l’humble discrétion avec laquelle son compagnon avait accueilli la phrase d’un gosse des rues affirmant, plus de quatre siècles après leur expulsion, l’aversion de la ville pour les Juifs. L’autre est le récit d’une promenade solitaire dans le cimetière juif de Sarajevo, son abandon, l’absence criante des tombes d’hommes et de femmes qui peuplaient la ville de son enfance et qui en ont été arrachés sans même y laisser de sépultures.
   " Avec la paume de la main posée sur cette pierre, debout comme ils seront tant à le faire, je m’abîme dans de profondes condoléances et dans la pensée d’une défense commune que l’humanité, si elle veut porter ce nom avec fierté, devra organiser contre tous les crimes, construisant une digue solide, qui sera l’unique vengeance contre tous les assassins d’hommes et de peuples."

   
   Titre original : Sul Fascismo

critique par La mauve et l'asphodèle




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Visages - Ivo Andric

Désolations
Note :

   Ces 21 petits textes sont d'abord des portraits d'où le titre du livre. Certains comme "La faux" ou "Vacances d'été dans le sud" ont figuré dans d'autres recueils.
   Plusieurs textes, peut-être les plus intéressants, montrent des paysans bosniaques attachés à leur terroir austère, écrasés de misère, luttant contre les éléments, l'été torride et l'hiver rude. Dans "Où l'on parle de sel" il faut ajouter l'obstination des villageois chrétiens ; ils ont choisi de rester à l'écart de la ville désormais aux mains des Turcs. Le sel est indispensable à la vie. Sans sel tous vont dépérir. Pourtant personne ne descend dans la vallée. "Tous rêvent de sel... Et cela les rend fous".
   
    Quelques-unes de ces histoires se partagent un même personnage : Vitomir, un paysan assez âgé du village de Dikavé. Dans "La Faux", il est allé en ville vendre sa production, et acheter une faux. Le boutiquier lui en présente deux modèles. Laquelle acheter? Après avoir tergiversé, le paysan analphabète se décide quand même. Mais sur le chemin du retour il se demande s'il ne s'est pas trompé. L'hésitation est aussi au cœur d'autres récits : Georges a hésité toute sa vie au point de se la gâcher ; de décevoir, enfant, sa petite voisine, et plus tard sa fiancée. L'hésitation est aussi celle du jeune Mikane, dans "À la ferme d'Etat", tombé sous la coupe du vieux et stupide Era.
   
   En dehors du monde rural, à signaler la figure classique du fonctionnaire étriqué : plus que le juge apeuré sous les bombardements en 1944, on retiendra "Aloïs Michitch-Ban, petit fonctionnaire à la troisième section du Gouvernement provincial" de Sarajevo. Après dîner, il imagine que ses supérieurs et les notables sont venus à sa fête : "Le plumitif empoigne son verre, qui semble se remplir tout seul. Il le vide avec précipitation et le vin, comme un éclair, l'illumine bientôt de l'intérieur. Dans cette lumière s'ouvrent des visions nouvelles..." Et en rêve il se moque d'eux tous, inconscient de sa grise médiocrité. C'est "Célébration".
   
   Malgré une présentation dithyrambique en 4ème de couverture, ces textes ne me laissent pas une impression très joyeuse : plus d'ennui que de plaisir. L'écriture est soignée : cela compense-t-il le glissement vers la vacuité?
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critique par Mapero




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Bonne prise de contact
Note :

   "Il arpente son bureau, le directeur Kotas, d’un pas énergique et courroucé, ses bottes grincent, la basane de sa culotte de cheval crisse, et la croix du mérite tressaute sur sa poitrine bombée."
   Ce qui plonge dans un tel énervement le chef de la police de Sarajevo, ce sont des chants, des chants de femmes, des chants d’amour. Il ne comprend pas que les prisonnières reprennent inlassablement ces mêmes romances qui parlent de cadeaux, de printemps, d’oiseaux, de sentiments, des chants populaires de Bosnie en fait, parce qu’elles ne connaissent rien d’autre et que l’important est le chant, l’acte de chanter et non le texte. Le directeur de la police à qui un obséquieux employé en a fourni une mauvaise traduction en allemand s’attendait à des chants révolutionnaires, il est désorienté par ces textes qu’il juge niais et de cette déstabilisation nait l’irritation et, aussi, la peur.
   
   Dans "Grève à la manufacture de tapis", Andrić évoque la première grève de Sarajevo. Une nouvelle parmi les 21 qui composent ce recueil, élaboré par l’auteur lui-même.
   
   Il est difficile cette fois de trouver un fil directeur, un thème commun à l’ensemble des nouvelles qui se présentent davantage comme un florilège des multiples talents du natif de Travnik en la matière. On retrouve le monde campagnard que l’on peine à qualifier de bucolique tant la vie y est rude, celui des montagnards de Bosnie, confrontés à la dureté du climat, de la terre et des hommes, dont les dons pour la fable transcendent les difficultés de l’existence. On y voit la rencontre de l’habileté du paysan et de l’artifice du commerçant dans les échoppes de la Čaršija de Sarajevo. On passe du conte médiéval, à l’observation des effets déstructurant de la guerre, des bombardements de Belgrade, même chez ceux qui en réchappent, aux pensées qu’engendrent un "demain" prononcé par une voix féminine captée au vol dans l’esprit d’un spectateur de match de foot dans une ville industrielle d’Italie du Nord. Deux de ces nouvelles, celles consacrées à la prison, ont d’ailleurs pour cadre les geôles de Trieste, alors austro-hongroise il est vrai. Ces deux textes ont été dernièrement publiés en Italie dans un ouvrage intitulé "La storia maledetta" (l’histoire maudite) où elles y apparaissaient comme fragments, parmi d’autres, d’un grand roman inachevé qui aurait eu pour cadre le port de l’Adriatique et pour thème le peu d’emprise que l’homme a sur sa propre existence.
   
   Byron à Sintra, Paroles, Vacances au sud, Le jeu, Cérémonie, sont également présents dans ce livre.
   
   Ce recueil pourrait être une bonne introduction à l’œuvre d’Andrić mais il pâtit de deux défauts : la traduction que l’on décèle parfois un peu curieuse et qui jette le doute sur le reste et surtout la transcription en alphabet latin des sons de la langue slave. Difficile d’admettre, parmi une foule d’autres, que Vichégrad (purée que c’est moche!) est Višegrad et quand les hommes boivent du raki au clair de lune en évoquant un fort hypothétique coq de bruyère, on les imagine se sirotant une boisson à la saveur d’anis, alors que la rakija balkanique, une eau-de-vie (dans le genre très, mais vraiment très très costaud) n’a aucun lien avec l’alcool turc.

critique par La mauve et l'asphodèle




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Titanic et autres contes juifs - Ivo Andric

Extraits
Note :

   Ce recueil commence par un texte intitulé"Au cimetière juif de Sarajevo" et qui contient cette phrase:
   "Si les cimetières ont un sens, c'est parce qu'ils parlent de la vie du monde auquel appartenaient les gisants et l'histoire des cimetières n'a de sens que pour autant qu'elle jette une lumière sur le chemin parcouru par les générations actuelles et futures."
   Et j'ai donc lu ces nouvelles comme la possible histoire des gisants, au moins métaphoriquement... et ce n'est qu'après, à la lecture de la postface, que j'ai appris que ce recueil n'était pas l’œuvre d'Ivo Andric, mais une compilation choisie et organisée par un tiers, R. Konstantinovic, avec le projet annoncé de "rassembler tous les contes d'Andric ayant trait aux Juifs", auxquels il a ajouté trois extraits de romans et un court essai (qui sert justement d’introduction). C'est le problème avec les recueils de nouvelles d'Ivo Andric publiés en France, on y retrouve un peu de tout et il n'est pas rare que la même nouvelle se retrouve dans plusieurs ana... De plus, on ne peut plus croire à une intention de l'auteur. Pour ma part, cette découverte finale m'a déçue.
   
   Bref, ces récits sont organisés par un ordre chronologique du récit :
   
   "Le vainqueur" présente une vision différente du David l'ayant remporté contre Goliath.
   
   "Mordo Atias" (extrait de La Chronique de Travnik) est le portrait d'un vieux médecin juif.
   
   "Le départ du Consul de Napoléon" (également extrait de La Chronique de Travnik) est l'émouvante scène des adieux du vieux Juif riche au Consul qui n'a jamais manifesté d'antisémitisme.
   
   "Un amour à Vichegrad" est un curieux mélange doux-amer, des déclarations d'amour belles comme des poèmes, mais cet amour est-il partagé? Plus, l’amour est-il si important dans la vie? Vous verrez.
   
   "Lotika" (extrait de Un pont sur la Drina), encore un portrait, celui de cette vieille juive qui toute sa vie a œuvré pour l'amélioration du sort de sa famille, d'économie en intercessions ou tontines, elle s'est consacrée à cette promotion solidaire mais, sur ses vieux jours, est déçue du résultat.
   
   "Une lettre de 1920" Deux amis d'enfance se retrouvent après la guerre et disent comment c'est la haine qui est le sentiment qui règne en maître en Bosnie au point de bloquer tout espoir d'amélioration.
   
   "Les mots". A nouveaux, deux amis qui se retrouvent dans une gare mais cette fois, cette rencontre ne sert que de point de départ (inutile en fait) à une histoire sans rapport, celle d'un couple de vieillard inséparables.
   
   "Les enfants" montre la découverte du plaisir du combat chez les enfants, cruauté à la "Guerre des boutons" sur un thème antisémite, mais au pied du mur, tout le monde n'a pas l'âme d'un bourreau. Tant mieux.
   
   "Titanic" qui donne son nom au recueil, mais sans doute pour des raisons commerciales, n'a rien à voir avec Di Caprio, ni même avec la mer, c'est le nom d'un bistrot. Mais c'est quand même bien un naufrage. Comment le nazisme montant pouvait donner aux bons à rien notoires l'occasion d'une promotion inespérée et d'une puissance totale qu'ils utilisaient comme... des bons à rien notoires, bien sûr.
   
   
   Au final, ces histoires dressent le tableau d'un siècle de changements par le truchement d'histoires parfois sibyllines, éclats de vies non commentés dont le lecteur tire la leçon qu'il veut (ou qu'il peut). C'est une lecture plaisante et qui donne parfois à réfléchir.
   
   
   "La loi des bénéfices et des pertes, cette loi merveilleuse qui a toujours réglé les actes des hommes, semble périmée et il y a tant de gens qui font, disent et écrivent des choses qui sont dépourvues de sens et dont il ne peut résulter que désagréments et préjudices. (…) Et cette génération semble plus attachée à sa conception de la vie qu'à la vie elle-même."
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critique par Sibylline




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10 nouvelles
Note :

   Contes juifs... de Bosnie! Vous rendez-vous compte de l’extrême spécificité de la chose? La Bosnie qui fut, à l’instar de ce que nous raconte "Le pont sur la Drina" une terre où toutes les religions qui comptent se sont rencontrées, côtoyées,... pas mélangées en tout cas. D’ailleurs, à propos du "Pont sur la Drina", une nouvelle : "Lotika", est carrément un chapitre ou un morceau de chapitre du "pont sur la Drina". L’explication est donnée en postface puisqu’en fait il ne s’agit pas d’un recueil de contes ou de nouvelles conçu par Ivo Andric, mais d’un assemblage de nouvelles ou de chapitres de roman, écrits par Ivo Andric, et rassemblés par Radivoje Konstantinovic, un traducteur et écrivain bosniaque.
   
   "Le présent choix de contes du Prix Nobel yougoslave, Ivo Andric, s’est fait, en quelque sorte, tout seul. J’ai eu l’idée de rassembler tous les contes d’Andric ayant trait aux juifs."
   

   Il y a également, du coup, deux extraits d’une autre œuvre, "La chronique de Travnik" – puisqu’à en croire Radivoje Konstantinovic Ivo Andric n’aurait réellement écrit qu’un roman : "La Demoiselle", "Le pont sur la Drina" comme "La chronique de Travnik" seraient plutôt des chroniques... Bon, personnellement classer "Le pont sur la Drina" comme roman ne me pose pas de problèmes...
   
   10 nouvelles moins 3 extraits, restent 7 contes dont l’éponyme "Titanic" en prise directe avec l’histoire récente (au moins à la date d’écriture) : la seconde guerre mondiale et l’Holocauste.
   
   "Titanic", c’est en quelque sorte une Holocauste au petit pied qui voit un juif, Mento Papo, qui a pratiquement renié sa condition de juif, misérable bistrotier alcoolique, se faire éliminer par encore plus "petit pied" que lui, Stéphane Kovitch, un oustachi par raccroc, un oustachi par défaut.
   
   Les autres nouvelles ou extraits sont plutôt disparates et montrent dans l’ensemble une image conforme à la vision classique du juif ostracisé, persécuté, ce qui sans nul doute fut le cas aussi bien lorsque la Turquie dominait la Bosnie que sous l’Empire austro-hongois.
   
   Mieux vaut lire tout de même "Le pont sur la Drina", par exemple, pour avoir une idée plus précise du talent d’écrivain d’Ivo Andric...

critique par Tistou




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La Soif et autres nouvelles - Ivo Andric

Fonds de tiroir ?
Note :

   La plupart de ces onze nouvelles nous plongent dans la Serbie d'antan à l'exemple de "Mustapha le Magyar", sabreur de moines dont la pensée se résume à cette formule "Baptisés ou non, le monde est plein de canailles!" Il vient de participer à une bataille gagnée par les Turcs, à Bania-Louka. "Après tant de longues guerres, Sarajevo et toute la Bosnie étaient pleins de désœuvrés et d'ivrognes qui se livraient au vol, au meurtre et à toutes sortes d'actes de violence." Loufti-bey les pourchasse et Mustapha finit comme la canaille, après une rixe au café.
   
   La nouvelle qui donne son titre au recueil, "La Soif", se situe elle aussi dans un contexte guerrier : les Autrichiens viennent d'occuper le pays et Lazare le "haïdouk" — on dira ici un résistant— est fait prisonnier et placé par un officier dans la cave de son logement, sans lui donner à boire. "Mila et Prélats" évoque un vieux clochard et un jeune vagabond ; le second est employé par le maire à débarrasser le village des chiens errants. Sa jeune tante Mila en verserait presque une larme selon le gamin choqué par le sort qu'on réserve aux bêtes. Dans d'autres textes, l'auteur s'éloigne du pays bosniaque, sans nous convaincre. L'écriture de ces nouvelles n'est pas davantage datée que dans "Mara la courtisane".
   
   Il est difficile de trouver comme la quatrième de couverture que chaque nouvelle est un joyau! À moins que le Nobel de 1961 ait surtout récompensé un moment des relations internationales, celle du début de la "Détente" Est-Ouest, quand la Yougoslavie de Tito sembla lancer un pont par dessus le rideau de fer.

critique par Mapero




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Contes de la solitude - Ivo Andric

Sommets de tristesse
Note :

   Titre original : Kuća na osami, 1976
   
   Ces "Contes de la Solitude" ont pour la plupart l'originalité d'être bâtis autour du souvenir d'un personnage que l'auteur se plait à faire revivre comme s'il lui rendait visite.
   
   D'abord Bonneval Pacha, un comte français qui s'est mis au service du Grand Turc, "étranger agité et insolent" qui cherchait de l'or et ne trouva que de la houille. Il est suivi d'Ali pacha Rizvanbegović, vieux tyran d'Herzégovine qui est déposé par Omer pacha Latas "plus jeune, plus perfide et plus brutal" — pour le déshonorer ce dernier l'oblige à parcourir le pays perché sur une mule avant de le faire assassiner. Ensuite le baron Dorn, qui ne faisait que mentir. "Même quand il lui arrivait la force de dire toute la vérité, personne ne le croyait car sa réputation de menteur pathologique, de mythomane était trop répandue et confirmée."
   
   Après ces aristocrates, vient le géomètre jaloux de sa femme : elle aime danser avec les officiers : Julka lui dit toujours "C'est çà, c'est çà" mais n'en fait qu'à sa tête si bien que le géomètre s'est suicidé, pense-t-on. Suicide aussi pour Jagoda, la jolie fille qui à la fin d'une guerre balkanique est à vendre comme esclave, alors que sa famille a été exterminée et son village détruit. Elle ne se voit pas devenir esclave sexuelle ni même simple domestique au service du vieil Hasan aga. Amour déçu d'une prostituée pour son mac qui lui donne des coups (récit situé dans un port du Midi de la France, tous les autres se passant en Bosnie). Amour déçu aussi pour le directeur du cirque qui, après la mort de son épouse, a épousé Etelka la jeune trapéziste hongroise; elle lui mène une vie impossible et après une tentative de meurtre, il perd son cirque et bientôt meurt ruiné, en pleine déchéance physique et morale...
   
   Ces contes portent bien leur nom : la solitude est le sort de chacun des personnages tristes venus visiter l'imaginaire du narrateur. C'est aussi la Bosnie présentée comme une contrée austère et triste dans la conversation de deux amis, notables de Sarajevo, sur un banc près de la mosquée ou sur les bords de la Miljacka. Penser à Dubrovnik ou à Istanbul réjouit le cœur et ouvre l'esprit.
   
   En somme, ces textes s'accordent bien à ce qu'on a lu par ailleurs d'Ivo Andrić. Il n'est pas le romancier du bonheur, il s'en faut de beaucoup... À signaler : la préface de Predrag Matvejevitch. Si Andrić avait vécu quelques années de plus, quels sommets de tristesses eût-il atteint dans son écriture en voyant la guerre déchirer à nouveau la Bosnie et toute cette utopie qui lui était chère et qu'on appelait "Yougoslavie"?
   
   
   * "Bonneval pacha" et "L'Esclave" figurent également dans le recueil "Mara".

critique par Mapero




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Mara la courtisane et autres nouvelles - Ivo Andric

Bosnie d’antan
Note :

    La Bosnie du XIXe siècle en dix nouvelles. Avec "Au temps du cantonnement" le lecteur retrouve autour d'un pacha des personnages de la "Chronique de Travnik tel "son adjoint Ibrahim effendi, un grand Stamboulois très consciencieux, et Tahir bey, un islamisé." Surtout, ce pacha est représentatif des élites ottomanes qui oppriment leurs administrés de toutes confessions. " Il méprisait ces Bosniaques musulmans, qui étaient des gens cruels, incultes, incroyablement bornés, capables d'exposer avec tant de solennité et de gravité leurs bêtises. Il méprisait les Serbes, cette populace hirsute, farouche et fanatisée qui se battait si déraisonnablement […] Il méprisait les juifs soumis, les popes barbus et les rusés franciscains, comme des gens sans honneur et sans dignité."
   
   La peur du Turc ne provoque en fait qu'une obéissance de façade dans les provinces balkaniques soumises à l'empire ottoman. Ivo Andrić insiste d'autant plus sur ce point qu'il milite depuis sa jeunesse pour l'union des Slaves du Sud, pour une Yougoslavie. Contesté, le pouvoir turc était donc facilement violent. " On avait entendu dire qu'une escouade de rebelles se trouvait sur le mont Staniševac. Un détachement important partit en reconnaissance mais ne trouva rien. Les hommes ne rapportèrent que la tête du pope Koja et celle de son frère Mladen, originaires du village de Markovo Polje. Elles étaient maintenant plantées, déjà toutes jaunies, sur le pont."
   
   Plusieurs textes se placent à la veille de l'occupation autrichienne, quand éclate l'insurrection de Hadzi-Lojo en 1878. Ainsi "Le lieutenant Murat" ou "Mara la courtisane" qui donne son titre au recueil et en est le texte majeur. Mara, jeune chrétienne et fille d'un boulanger, est enlevée par Veli pacha, le chef militaire circassien — " On racontait qu'il avait pillé toutes les villes du Caucase "— nommé à Sarajevo et venu sans son harem. Abandonnée quand le pacha quitte Sarajevo pour aller mener la guerre contre les Serbes, Mara erre dans le quartier Latin, et grâce à un moine, est dirigée vers la grande maison des Pamuković où Nevenka, une bru délaissée parce que sans enfant, devient son amie charitable. L'esprit malade, Mara " ne cessa plus de se battre avec les fantômes et les apparitions, sans jamais recouvrer ses esprits." Elle meurt quand s'installe la domination autrichienne.
   
   Dans le meilleur des cas, on peut présenter ce recueil comme un kaléidoscope de la société bosniaque restée à l'écart de la modernité sous le pouvoir turc, mais pas à l'écart de l'alcoolisme. Deux nouvelles explorent l'histoire du Frère Marko qui gère l'auberge du monastère et produit la rakia (alias raki ou slivovica) avec son alambic. La chose attire des janissaires : Kezmo, " obèse et bouffi d'alcool " et Mehmed bey qui " s'empoisonnait au haschisch et à la graine de pavot." Résultat : une rixe d'ivrognes ou Frère Marko perd la vie. Ce monde rural est dominé par des "agas" à qui les terres ont été attribuées lors de la conquête turque ; leurs métayers chrétiens, comme le montre "L'Histoire du kmet Siman" attendent l'heure de la revanche. " Je veux te voir repartir les corbeilles vides de ce même verger d'où tu es toujours rentré les corbeilles pleines " dit le métayer Siman qui ne veut plus partager sa récolte de prunes qui seront distillées pour produire la rakia. " Je fais cela pour le repos de l'âme de tous les morts depuis quatre cents ans." Mais l'arrivée du pouvoir autrichien ne remettra pas en question la propriété foncière et plus rien n'arrêtera la déchéance de Siman.
   
   Ce recueil de nouvelles nous permet donc de souligner le profond pessimisme d'Ivo Andrić : le peuple bosniaque est victime des dominations étrangères, turque puis autrichienne. Implicitement, l'union des Slaves du sud est la solution. Avec le recul nous savons qu'il n'en fut rien. Un détail cependant : la date d'écriture de ces nouvelles n'est pas précisée.

critique par Mapero




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Omer Pacha Latas - Ivo Andric

Un portraitiste hors pair
Note :

   Titre original : Omerpaša Latas, 1976
   
   Ce roman nous conte le séjour d’un an du séraskier* Omer Pacha Latas à Sarajevo où le sultan l’avait envoyé asseoir son pouvoir et vérifier que nul ne se hasarderait à lui résister (ne serait-ce que par la force de l’inertie comme cela se faisait souvent).
   
   Nous sommes en 1850, la Bosnie est sous domination ottomane mais il n’est pas toujours facile au sultan de faire appliquer sa loi d’un bout à l’autre de son vaste territoire, surtout sur des peuples qui sont étrangers à sa culture et à sa religion. C’est pourquoi il mandate ces Missi dominici disposant des pleins pouvoirs et capables de tout, leur seule limite étant une obligation de résultat face au Sultan. Inutile de tenter de le corrompre, Omer Pacha le déclare dès son discours d’arrivée"Et qu’ils ne viennent pas m’offrir des pots de vin, selon leur habitude ; je n’en ai que faire car avec les pouvoirs dont je dispose, je peux leur prendre leur tête, et avec elle tous leurs biens, meubles et immeubles."
   Cela a le mérite d’être clair.
   Et tout va l’être ensuite, Omer Pacha va avec une cruauté implacable, sans colère ni passion, mais qui ne tolère aucun obstacle à sa volonté, soumettre la région à la loi du Sultan pour s’en retourner, une fois la chose faite, vers d’autres missions du même type. Il aura passé un an ici. Le roman commence à son entrée dans la ville et se termine à son départ. Entre temps, 375 pages qui ne tiennent pas seulement le compte de tout ce qui s’est passé pendant cette année, mais qui vont aussi dresser un portrait assez exhaustif de tout l’entourage du séraskier, membre par membre. Ces portraits successifs ont pour but de donner vie et profondeur à ce moment d’Histoire, mais permettent surtout à l’auteur de se retrouver dans un domaine qu’il maîtrise particulièrement bien : l’art du portrait, tant physique que moral, accompagné à chaque fois de la part d’anecdote, pensées, désirs, dilemmes, lubies, tourments etc. qui font de chacun un être unique.
   
   Dans la première partie, Ivo Andric commence par nous donner une série de vues de la situation sous différents angles, précisant les projets annoncés ou tus, de chacun, ainsi que la douleur pour un pays qu’est la présence d’une armée d’occupation. La pression s’exerce à tous les niveaux, du plus puissant au plus humble, chacun doit se soumettre sans condition ou mourir, le seul espoir n’étant plus que de se soumettre assez vite pour qu’Omer pacha quitte la région, chose qu’il ne fera qu’après totale victoire.
   
   Dans un second temps, l’auteur entame la série des portraits des proches du Pacha et, clin d’œil sans doute, les commence justement par celui d’un artiste appelé pour peindre le séraskier soucieux de transmettre sa gloire à la postérité.
   
   "La demoiselle" est le seul roman d’Ivo Andric qui ne soit pas bâti sur ce modèle, qui ne soit pas une suite d’histoires individuelles (il y a d’ailleurs ici aussi un portrait d’avare pathologique, le thème devait intéresser l’auteur). Cela donne quand même, malgré toute la qualité et l’intérêt des portraits, un récit qui explose et perd de sa cohésion ou du moins de sa densité, ne racontant plus une histoire mais plusieurs, et le lecteur est partagé entre l’intérêt de ce qu’il lit (car cela multiplie les péripéties) et le sentiment que ce n’est plus tout à fait un roman.
   
   L’écriture est superbe, ce n’est pas chez Andric que l’on trouvera, clichés, redondances et autres médiocrités de style, mais, le récit qui n’a déjà pas le souci du suspens ni le goût de surprendre, se déroule au rythme des romans de son époque (1976), moins rapides que ceux d’aujourd’hui et il demande un lecteur désireux ou capable de flâner un peu au fil d’une histoire très riche en évènements.
   
   
   * Général d'armée ou au chef suprême des forces militaires

critique par Sibylline




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La Cour maudite - Ivo Andric

Microcosme
Note :

   Titre original : Prokleta avlija, 1954
   
   "C’est l’hiver, la neige a tout recouvert jusqu’au seuil, enlevant à chaque chose son aspect réel et fondant tout en une unique couleur."
   
   Les moines se livrent à l’inventaire des biens de l’un des leur, enseveli la veille. Mais le bien le plus précieux, le plus lourd, celui qui a occupé le défunt dans les derniers mois de sa vie ne peut apparaitre dans la liste. Il s’agit d’un récit, celui des deux mois que frère Petar passa par erreur dans la prison d’Istanbul.
   
   La Cour maudite, nommée en italien, par les Turcs eux-mêmes, le deposito, l’"entrepôt", ses multiples cours isolées de la ville au cœur de laquelle elle se situe mais dont les détenus n’aperçoivent qu’un minaret inidentifiable, ou un cyprès anonyme, recèle l’humanité : la police de Constantinople s’astreint "au principe qui veut qu’il est plus facile de relâcher un innocent de la Cour maudite que de rechercher un coupable dans les méandres de Constantinople."
   
   De cette masse humaine mouvante et bruissante, querelleuse même les jours où le sirocco s’empare des lieux, émergent des conversations presque anonymes (rodomontades sur les conquêtes féminines, règlement de vieux compte de jeux…) et des hommes. Trois hommes.
   
   Latif-aga, fils de bonne famille auquel sa jeunesse dissolue hantant la pègre de la ville a valu le sobriquet de Karagöz, est le directeur de la prison. Mouvant légèrement sa masse énorme, il apparaît à l’improviste devant le prisonnier sur lequel il a jeté son dévolu et lui fait subir un insolite mais diantrement efficace interrogatoire ou lui propose un marché auquel sa proie du jour ne peut se soustraire.
   
   Haïm, marchand juif de Smyrne, paranoïaque et logorrhéique, se meut comme une ombre et confie au moine bosniaque les secrets de la prison et en particulier ceux qui concernent Ćamil-effendi, personnage central du récit, jeune homme animé d’une amitié réciproque avec le religieux.
   
   Issu d’une riche famille de Smyrne, scandaleusement né de père turc et de mère grecque, orphelin au sortir de l’adolescence, Ćamil s’éprit éperdument d’une jeune fille grecque, passion partagée par l’objet de sa flamme mais rejetée par la famille, par le clan de cette dernière qui voyait en lui un Turc. Il renonça et se consacra à l’étude, s’isola dans les livres, se dédia au voyage, s’intéressa, jusqu’à l’obsession, à l’histoire de Gem, fils de Mehmet le Conquérant, rival de son frère Bajazet pour l’accès au trône, enjeu et otage de diverses cours européennes, jouet de l’affrontement de deux civilisations. Mais dans l’empire ottoman, cultiver une ardente sympathie pour un frère déchu de sultan est éminemment suspect, et aussitôt passible de prison pour éclaircissements pour peu que l’on se heurte à un fonctionnaire impérial aussi borné que zélé.
   
   Le délicat jeune homme confie au moine la flamme qui l’habite avant de disparaître et que Haïm ne narre au religieux et au lecteur le fin mot de cette disparition. L’instant où la raison d’un homme se brise, point d’orgue du livre.
   
   Petar racontait Haim qui racontait Ćamil qui racontait Gem.
   
   "Allez, écris. Une scie d’acier, petite, allemande, une."
clôt l’ouvrage. L’objet continue d’exister, la neige qui tombe sur la Bosnie a submergé tout le reste.
   
   Prose mesurée touchant l’intime démesure humaine, un livre d’Andrić.

critique par La mauve et l'asphodèle




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L'éléphant du Vizir - Ivo Andric

Histoires de pouvoirs
Note :

   Titre original : Priča o vezirovom slonu, 1948
   
   (histoires) "parmi celles, parfaitement incroyables, qui en disent le plus sur l’endroit et sur les gens. Les gens de Travnik, qui sont les plus sages de Bosnie*, savent des quantités d’histoires de ce genre, mais il est rare qu’ils les content à des étrangers"
   Andric, lui, va le faire, et nous répéter ces contes si révélateurs de l’Histoire de ce peuple. Il y sera beaucoup question de beys et de vizirs plus ou moins sanguinaires, de peuples soumis au bon vouloir des puissants et ici encore, Ivo Andric, s’illustrera par un art consommé du portrait qui nous permettra de "voir" ces personnages comme si nous les avions côtoyés depuis des années, même si au départ, vous ignorez tout des Slaves balkaniques. Ivo Andric est un conteur et un portraitiste hors pair. Portraits brillants de petites gens comme de grands personnages dans ce qu'ils ont de public comme de secret. C’est un plaisir de le suivre dans ces fables superbement construites et écrites où fleurit l’humour des conteurs qui n’oublient jamais d’amuser le public autant qu’ils le captivent. :
   "Les vieux de Travnik, et ils n’ont pas tort, racontent qu’il y a en Bosnie trois villes où les gens sont sagaces. Et d’ajouter tout aussitôt que la première est Travnik même. Seulement, ils oublient d’ordinaire de dire quelles sont les deux autres."

   
   Le premier ici, le conte éponyme, qui se dit l’histoire d’un éléphant, est en fait, à travers son animal, celle d’un vizir, et à travers lui, un conte philosophique sur l’absolutisme, sa force irrésistible et son irrésistible faiblesse. Le procédé de représenter trois couches de la société par trois lieux différents de réunions vespérales, est naturel et habile, ainsi que cette façon d’illustrer pour chacun par une anecdote, leur réaction à la capacité de nuisance de l’éléphant (du vizir?) Et cette superbe conclusion : "On l’enterra séance tenante, mais comment et où, cela, personne n’a jamais posé la question, car quand on se libère d’un mal, il vaut mieux ne pas en parler, du moins pendant un certain temps, attendre qu’il en sorte une histoire, comme un conte du temps jadis que l’on peut raconter sans crainte, en plaisantant, dans l’adversité du moment"
   "Comme" un conte du temps passé? qui n’en serait donc pas un, mais cela permettrait de le raconter sans crainte, voilà, n’en doutons pas, la clé de cette histoire écrite sous l’aile de la puissante URSS.
   
   Le 2ème conte "Les gens d’Osatitsa" illustre une autre idée en nous racontant ce qu’il advient dans cette ville où tout le monde n’avait qu’une idée en tête : "grimper"! Alors grimper? me direz-vous, dans l’échelle sociale où au sens premier? Eh bien les deux, on ne les distingue pas, par contre on nous montre, les avantages, les inconvénients et même les dangers de la chose face au pouvoir. Il n’est pas toujours bon d’être la tête qui dépasse.
   
   Avec "Une année difficile", c’est une autre forme de pouvoir qui est explorée, celui de l’argent (mais qui sera aussi confronté au pouvoir politique) avec ce portrait formidable de Yevrem, l’usurier. Quelle arme peut l’abattre? La tyrannie, l’amour? Andric ne croit guère à l’amour, bien qu’il n’en sous-estime pas la force. Il saura ici faire jouer tous les ressorts humains pour mener à bien une histoire terriblement juste psychologiquement. Magnifique et sans illusion.
   "il se contentait d’observer ses mouvements sans dire un mot, comme pour les déchiffrer, comme pour y découvrir, dans sa vieillesse, ce qu’il eût fallu savoir de la vie, et ce que lui, jamais, même jeune homme, n’avait su voir."

   
   "Yelena, celle qui n’était pas" est une histoire d’amour passion mais, ne vous disais-je pas qu’Andric ne croit guère à l’amour? Comme pour me donner raison, Yelena, si belle et si parfaite, si elle occupe tous les instants de la vie de son amant d’une passion aussi torride que poétique, n’en est pas moins une hallucination et rien que cela…
   
   "Figures" : six pages pour comparer sculptures, dessins et peintures à l’art des mots et conclure à l’infériorité totale de ces derniers " car la couleur nous abandonne, le dessins nous trompe, mais le mot, oui, le mot ment." . Curieuse déclaration pour un écrivain…
   
   Ensuite, sur la route de Bordeaux, l’auteur entreprend une discussion avec… Goya qui lui exposera ses idées sur la création artistique. Ses idées, ou celles d’Andric.
   
   Et le tout se termine par une brève et sibylline histoire japonaise pour ceux qui risqueraient d’oublier que liberté philosophique et pouvoir sont inconciliables, même quand ce sont les bons qui gagnent.
   
   
   * Pays d’origine d’Ivo Andric.
   ↓

critique par Sibylline




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Pour les amateurs du genre
Note :

   La première nouvelle (très longue) de ce recueil du même titre, commence par ces mots :
   « En Bosnie, villes et bourgades sont pleines d’histoires. Et dans ces histoires pour la plupart imaginaires, sous le manteau d’événements incroyables et sous le masque d’appellations souvent fictives, se cache l’histoire réelle et non avouée de cette contrée, des hommes vivants et des générations éteintes. Ce sont de ces mensonges à l’orientale dont le proverbe turc affirme qu’ils sont ‘plus vrais que la vérité’ ».
   
   L’auteur nous livre ici clés en mains le mode d’emploi pour déchiffrer ce conte philosophique qui a pour cadre l’époque la Bosnie sous l’occupation ottomane.
   
   Il nous parle de la ville de Travnik où les vizirs se succèdent et se ressemblent au fond, même si chacun a ses lubies, sa réputation, son animal préféré…
   
   Le nouveau vizir dont il est question fera venir un éléphant. Cette bête deviendra l’objet de la haine de la ville entière. Ensemble, les habitants s’emploieront à s’en débarrasser, à défaut de pouvoir se débarrasser du vizir. L’éléphant cristallisera la haine, la soif de vengeance de la population trop lâche pour s’attaquer au vizir lui-même, car plusieurs siècles d’occupation ont forgé une mentalité de soumis.
   
   J’avoue que je n’ai pas lu les autres nouvelles du recueil. Je suis malheureusement totalement hermétique à ce genre littéraire, à ses thèmes, au style. Je n’ai même jamais réussi à lire les "Mille et une nuits", c’est dire!
   Je laisse donc Ivo Andric aux amateurs de fables orientales…

critique par Alianna




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La demoiselle - Ivo Andric

Un portrait totalement convaincant
Note :

   Titre original : Gospođica, 1945
   
   Ce roman d’Ivo Andric occupe une place toute particulière dans son œuvre. On n’y retrouve pas, du moins pas au premier plan, l’histoire et le folklore de son pays. Le personnage principal ici, est bien une personne, c’est cette extraordinaire Demoiselle, âpre usurière de son enfance à sa mort, et cependant personnage extrêmement humain dans l’âme duquel l’auteur parvient à nous faire entrer les yeux grand ouverts. On est loin de l’image simpliste de l’usurière répugnante et avec laquelle le lecteur ne peut éprouver nulle proximité. Et pourtant, celle-ci est bien cupide et fermée à toute générosité, toute compassion, mais Andric a su si bien nous la raconter, il a su nous installer si près d’elle que même en la voyant dans toute son ignominie, on ne peut totalement la détester. C’est que d’une part, la plupart de ses victimes le sont par leur faute et que d’autre part, Andric a fait un portrait psychologique d’une telle justesse et nous décrit si bien les rouages de son esprit que nous comprenons parfaitement sa logique interne (aussi dépourvue de méchanceté que de bonté) et voyons qu’elle ne fait que l’appliquer à tous comme à elle-même. Comment d’ailleurs ne pas se dire que si elle n’avait été aussi rude, cupide et déterminée, elle serait sans doute allée grossir le rang des victimes, en tant que jeune fille pauvre dans un monde d’hommes âpres au gain eux aussi, sous leurs manières plus civiles.
   
   C’est donc sur les pas de cette femme hors normes, ce monstre social, que nous allons pénétrer cette société du Sarajevo du début du 20ème siècle. Elle a déjà un certain âge, elle vient de rentrer dans sa triste maison grise de Belgrade, d’accrocher son manteau trempé et de se mettre à son ouvrage de raccommodage (son seul loisir). Il fait froid et sombre chez elle, mais son ouvrage laisse vagabonder son esprit et la voilà ce soir qui se souvient de toute sa vie et de son parcours depuis son enfance à Sarajevo et la mort prématurée de son père, commerçant estimé mais ruiné. A sa suite, nous verrons comment fonctionne l’usure, comment on s’enrichit ou/et se ruine en temps de guerre. L’attentat de Sarajevo puis la guerre 14/18 bouleversent toute la donne politique et financière du pays Raïka Radakovic est parmi les premières à s’en apercevoir et à mesurer les opportunités comme les risques, énormes des deux côtés de la balance. Toutes ses forces et ses pensées orientées vers le gain, Raïka va-t-elle consacrer toute sa vie à l’argent? Est-elle vraiment insensible aux sentiments? A l’amour? L’auteur nous le montre fort bien. Son portrait de cette femme est remarquablement fin et juste et en même temps, dénué de jugement de valeur. Portraitiste, Andric peint fort bien, mais c’est tout, il ne juge pas. C’est ici une de ses grandes forces, il n’était pas évident de rester si longtemps si près de cette femme sans manifester d’opinion, sans tenter de forcer le trait et en évitant toujours la caricature. C’est admirable.
   
   Un roman remarquable. Je ne suis pas près d’oublier Raïka Radakovic.

critique par Sibylline




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Contes au fil du temps - Ivo Andric

14 nouvelles
Note :

   Il y a du Maupassant dans cet Andric là. Un Maupassant balkanique. C’est un kaléidoscope de situations... yougoslaves (pris au sens large) qu’on nous donne à lire ici. A vrai dire, s’agissant d’une édition posthume, on n’est pas en mesure de discerner si l’agencement de ces 14 nouvelles avait été imaginé par Andric lui-même, ou par la maison d’édition qui disposait de ces nouvelles, entre autres (?)?
   
   Ça commence avec un Frère Pierre – la religion n’est pas un vain mot en ces pays – ça bifurque vers des Ottomans. On revient à nouveau vers un Frère, pour une confession. Puis une curieuse affaire de tapis. De serpent, pour démontrer les limites du volontarisme et des possibilités des occidentalisés de l’époque qui se pensaient (un syndrome encore courant!) dotés de capacités supérieures. Encore la religion avec "Un miracle à Olovo", un drôle de miracle en vérité! Et puis des misères de l’enfance, avec toujours sous-jacents les conflits ethniques qui contaminent tout. Une nouvelle plus marquante, encore en relation avec l’enfance et qui sent bon son vécu ; "Le livre" qui m’a beaucoup rappelé dans sa construction et son dénouement "La parure", de Maupassant. Juste après l’enfance, l’âge d’étudier, avec "Les voisins", une nouvelle encore une fois étonnante où un étudiant découvre en quelque sorte des aspects curieux des relations en société. (Lisant au même moment "La confusion des sentiments" de Stefan Zweig, ça m’a paru y faire terriblement écho) "La promenade", version balkanique d’un "Monsieur William"! Une fin pitoyable enfin, celle de "Djordje Djordjevic", l’archétype d’un mou, d’un faible, qui ne veut en rien se "mouiller" et qui passe à côté de tout.
   
   C’est parfois cruel, attristant mais toujours d’une grande justesse psychologique. Ivo Andric écrivait simple... mais efficace!
   Un petit extrait, du "Serpent" :
   
   « Ne sois pas une enfant! Tu te rappelles, le comte Prokes disait que tu exagérais et te répétait le proverbe turc : "Qui pleure sur le monde entier y perdra ses yeux." Il a longtemps vécu en Orient. Il y a partout au monde de la misère et de l’arriération, mais surtout dans ces pays, et qu’y peut-on?
   Ah! rien du tout, par ma foi, rien du tout... C’est-à-dire, on pourrait, on devrait. On doit bien pouvoir faire quelque chose. Car ni eux ni nous ne pouvons vivre ainsi. C’est inconcevable, c’est atroce!
   Mais ce n’est pas notre faute, disait la cadette d’un ton suppliant et impatient, prête à fondre en larmes, elle aussi. – Non, ce n’est pas notre faute, répondait l’aînée machinalement. Mais elle se reprit aussitôt. – A vrai dire ; je ne sais pas. C’est trop facile de dire : "Ce n’est pas notre faute!" ; car finalement ce n’est de la faute de personne, et pourtant tu vois bien ce qui se passe et comment ils vivent. Tu l’as vu de tes propres yeux. Il doit bien y avoir un coupable, car sinon comment une telle horreur serait-elle possible? Une telle horreur!
 »

critique par Tistou




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Le Pont sur la Drina - Ivo Andric

Quatre siècles
Note :

   Titre original : Na Drini ćuprija, 1945
   
   C’est une entreprise exceptionnelle qu’a accomplie Ivo Andric en écrivant "le Pont sur la Drina" : inclassable, cette chronique de la vie dans la ville de Višegrad s’écoule sur une durée de quatre siècles, en présentant de multiples personnages dans des actions d’une grande diversité et sans autre lien que l’unité de lieu, la ville et son pont avec, comme point central, la kapia, la petite terrasse aménagée au milieu du pont.
   
   Naturellement, Ivo Andric fait défiler toute l’évolution historique de la colonisation ottomane, jusqu’à son déclin et son remplacement presque en douceur par l’empire d’Autriche Hongrie au XIXème siècle. Mais cette grande Histoire sert de fond à sa fresque et n’en forme pas le cœur : celui-ci sera constitué des petites aventures du peuple de Višegrad et de ses habitudes. Ce parti-pris de nous faire voir l’écoulement du temps au travers de la vie du peuple ne l’empêche pas de montrer toutes les fractures qui divisent cette population.
   
   L’invasion turque a poussé un grand nombre d’habitants de la Bosnie à se convertir à l’Islam : cela créait naturellement quelques tensions avec leurs voisins Serbes demeurés orthodoxes. Au milieu de ces deux communautés antagonistes mais vivant en bonne intelligence sous la pression du colonisateur existait aussi une minorité juive. En revanche, il n’est pratiquement pas question des Croates catholiques qui n’avaient pas dû s’implanter dans ces confins de la Bosnie.
   
   L’évolution générale nous fait voir la dureté des Turcs, qui enlèvent des enfants à leurs familles pour les conduire à Stamboul, où ils doivent suivre l’enseignement des janissaires, dûment convertis à l’islam et destinés à devenir des administrateurs et des notables de l’empire. C’est l’un de ceux-ci, emmené de force en 1516 de son village natal de Sokolovici à l’âge de dix ans, qui, devenu vizir sous le nom de Mehmed pacha Sokolovici, ordonna la construction du pont.
   
   Celle-ci suscite une vive inquiétude dans la population et donne lieu à quelques scènes atroces qui montrent la cruauté que pouvaient exercer les Turcs à l’égard des opposants à leur politique.
   
   Dans tous ces développements qui font alterner le dramatique avec la description de la vie paisible qui lui succède, Ivo Andric conserve toujours une distance et un ton neutre qui atténuent le caractère passionnel que les intéressés devaient nécessairement ressentir devant les événements. Il sait trouver une langue riche pour bien marquer les nuances qui distinguent la façon de penser de ses personnages, et la traduction de Pascale Delpech, d’une grande élégance, marque bien à la fois l’attachement de l’auteur à ce peuple et son ironie retenue face à ses inconsistances.
   
   Naturellement, Ivo Andric nous conduit jusqu’à 1914, à l’attentat qui coûta la vie à l’archiduc François Ferdinand à Sarajevo – comme son confrère autrichien Joseph Roth dans "la Marche de Radetzky"- et aux premiers combats de 1914.
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critique par Jean Prévost




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On n’y danse pas, on n’y danse pas...
Note :

   Si quelqu’un peut incarner le Yougoslave – en dehors de Tito bien sûr – c’est Ivo Andric. Né Croate... en Bosnie, il se déclare finalement Serbe et meurt à Belgrade! Yougoslave, je vous dis, jusqu’au bout du stylo. Et qui se souvient qu’il fut le Prix Nobel de Littérature en 1961? Je vous le demande un peu, qui?
   Et à la lecture de ce "Pont sur la Drina" ce n’est absolument pas usurpé.
   
   Ivo Andric choisit de nous raconter – enfin, d’essayer de nous raconter - l’inextricable écheveau du cœur des Balkans ; la Bosnie Herzégovine, encore aujourd’hui administrée de manière étrange même si l’on ne parle plus de Bosnie Herzégovine mais de Bosnie, simplement.
   
   Comme c’est trop compliqué par le biais des hommes, c’est l’histoire d’un pont qui servira de fil conducteur, du XVème siècle jusqu’à la Guerre de 14 ; le pont de Visegrad. Ce pont c’est le Vizir de l’Empire Ottoman, Mehmed Pacha, à l’origine un tout jeune garçon des environs de Visegrad enlevé par les Ottomans à titre de prise de guerre pour devenir Janissaire, qui le construira au plus fort de la domination ottomane sur la région, au XVème siècle donc. Puis le pont une fois bâti, devenu un élément incontournable du paysage et de la vie locale, Ivo Andric va dérouler par à-coups successifs le fil du temps pour nous montrer le déclin progressif de cet Empire ottoman, la montée en puissance de l’Empire Austro-hongrois qui va prendre sa place sur ce territoire, au détriment des Serbes, des Croates, au détriment aussi des Musulmans qui sont encore là. Ivo Andric nous décrit avec précision le ferment dans lequel mijote l’imbroglio qui surgira lorsqu’éclatera l’ex-Yougoslavie.
   
   Et de manière ludique, vivante, littéraire mais pas pédante. C’est un vrai bonheur de lecture et la traduction de Pascale Delpech doit aussi y être pour quelque chose.
   
   Grace à Ivo Andric, on touche du doigt les plaies des Serbes, des Croates et des Bosniaques. Et comme Saint Thomas, les plaies une fois touchées on y croit mieux. Elles sont purulentes ces plaies. Et elles font redoutablement penser que les évènements tragiques qui se déroulent actuellement au Sud Soudan, dans l’ex-Zaïre, en Irak-Syrie-Iran sont les ferments aussi des désordres qui battront leur plein dans... 50 ans... 1 siècle...?
   
   Quelle prescience de la part d’Ivo Andric de conclure son roman par la destruction partielle du pont en 1914, dans un raccourci fulgurant de ce qui se passera à Mostar, plus près de nous!
   
   Amateurs de pal enfin, si vous voulez tout savoir sur cette pratique bien balkanique et ottomane (j’ai encore en tête des photos prises pendant la guerre 14 – 18, figurant dans un vieux magazine chez mon grand-père, où entre Croates, Serbes on s’empalait à qui mieux-mieux), lisez "le pont sur la Drina", Iva Andric vous raconte ça très bien!
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critique par Tistou




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De l’eau sous le pont
Note :

   Un grand pont de pierre construit il y a trois siècles au cœur des Balkans par un Grand Vizir de l'Empire Ottoman est le personnage principal de ce roman d'Ivo Andric. Ce pont est utilisé comme un témoin sur plusieurs générations, des innombrables vies, nationalités et croyances des gens qui l’ont traversé: Radisav, l'ouvrier, qui tente d'entraver sa construction et termine empalé sur son point le plus haut; la belle Fata, qui se jette de son parapet pour échapper à un mariage sans amour, Milan, le joueur, qui risque tout dans un dernier affrontement avec le diable, Fedun, le jeune soldat, qui paie chèrement un moment de faiblesse lors de son tour de garde.
   
   « Le Pont sur ​​la Drina » est dans sa forme, un croisement entre le roman et une série d'histoires courtes - tissées autour du sujet fédérateur de ce pont. Le contraste entre la pierre durable du pont et la vie éphémère des gens qui l’empruntent donne un aperçu à la fois des continuités et des changements dans la culture humaine sur une période de plusieurs siècles.
   
   Ivo Andric est un Serbe de Bosnie né en 1892, et qui a grandi d'abord à Sarajevo, où son père était orfèvre, puis, après la mort de son père, à Visegrad, où le père de sa mère travaillait comme charpentier. Cette histoire est personnelle. Il a grandi en jouant sur le pont. Il connait ses nombreuses fables et les peuples qui les ont perpétuées; chrétiens, musulmans, juifs et gitans.
   
   « Le Pont sur ​​la Drina » permet de comprendre la situation actuelle de la Bosnie et les récents conflits. Je crois d’ailleurs qu’il dresse un portrait de l'histoire des relations entre chrétiens et musulmans dans la région mieux que n'importe quel récit de batailles ou traité ou leçon d’histoire. Mais outre cet aspect ethnologique, le roman est magnifique en soi. Il possède une puissance d’évocation quintuplée par son élégante simplicité. Les juges qui ont attribué à Ivo Andric le prix Nobel de littérature en 1961 savaient ce qu'ils faisaient, cette œuvre est un monument.
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critique par Benjamin Aaro




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Et au milieu résiste un pont
Note :

   Au carrefour des civilisations, entre Orient et Occident, naît un pont. Il subira les assauts de ceux qui rejettent sa construction, il résistera aux conflits. Il servira de frontière, il sera le lieu des rencontres et des rendez-vous. Il est le centre de Visegrad, ville à la fois de Serbie et de Bosnie, où cohabitent Chrétiens, Juifs et Musulmans.
   
   Quatre cents ans d'Histoire s'écrivent. Et toujours, au centre, ce pont. D'abord sa construction par le vizir. Une édification controversée, révélatrice des peurs des uns et des espoirs des autres. Une construction solide et ingénieuse sur une rivière impétueuse. Puis la vie qui s'organise autour au gré des dominations turques puis austro-hongroises. Jusqu'à la grande cicatrice au début de la grande guerre.
   
   Dans la première moitié du livre, il n'y a qu'un personnage, ce pont. Rien ni personne n'arrêtera l'Histoire en marche. Ceux qui construisent ont le pouvoir de décision et ne s 'embarrassent pas de sentiments, ceux qui résistent ne pourront rien, ceux qui assistent notent et nous comprenons avec eux, les changements engendrés par cette arrivée dans leur ville jusque là tranquille.
   
   Dans la deuxième moitié du livre, que j'ai préférée, arrivent des personnages que l'on suit de plus près, Lotika, qui tient avec courage une auberge à côté du pont, les représentants religieux, Ali Hodja commerçant pessimiste... Tout un monde aux premières loges d'un pont carrefour.
   
   Andric mêle grande Histoire et petite histoire, vérités et contes autour du pont et des habitants de Visegrad. Il réussit à nous y transporter, au cœur d'une ville multi-religieuse, multi-civilisations qui garde malgré les conflits une unité, presque une solidarité autour de ce pont.
   
   J'ai eu du mal à rentrer dans le première partie du livre aux personnages moins fouillés puis au fil de la lecture je me suis installé confortablement pour me sentir bien au milieu des ces gens. Andric est un conteur sachant conter.
   "quelque chose comme une île éphémère au milieu de l'inondation du temps." P 84

   Le regard porté sur ces générations est bienveillant, empli de la sagesse de celui qui sait observer.
   "Mais la jeunesse supporte aisément même la présence des pires instincts, elle vit et se meut parmi eux en toute liberté et avec insouciance." P 271

   En bref, un livre qu'il faut apprivoiser avant d'en récolter le sel.

critique par OB1




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La chronique de Travnik - Ivo Andric

Le dépaysement d’un consul
Note :

   Titre original : Travnička hronika, 1945
   
   De 1807 à 1814, il y eut à Travnik, alors chef-lieu de la Bosnie, un consul de France bientôt rejoint par un consul d'Autriche. L'ambitieux Corse avait bâti son empire continental et la France annexé la Dalmatie puis les Provinces Illyriennes. La cité bosniaque se trouvait ainsi à l'extrémité du monde ottoman et aux confins des empires français et autrichien. Un site stratégique. Pour faire la chronique de ces années, nul n'était mieux désigné que l'écrivain ''yougoslave'' justement né le 9 octobre 1892 au village de Dolac, près de la ville de Travnik, même s'il vécut les années suivantes à Višegrad —la ville du fameux Pont sur la Drina— et à Sarajevo. Cette chronique suit pas à pas le consul Jean Daville, depuis son arrivée dans la ville hostile, jusqu'à son départ suite à la chute du régime napoléonien : il sera alors presque heureux de mettre fin à son aventure bosniaque.
   
   De quoi cette chronique est-elle faite? D'abord d'une connaissance détaillée de cette période, enrichie des recherches documentaires de l'auteur qui aurait pu aussi bien lui donner la forme d'un essai historique que d'un roman. On assiste à la vie des familles des consuls et leurs médiocres relations avec la population locale. La cohabitation tendue de quatre communautés représentant des religions différentes. Une société rétive à toute perspective de changement, synonyme de malheurs, dont Bonaparte et les jacobins se voient attribuer la responsabilité, autant que la volonté de réforme du sultan Selim III. La brutalité de la domination ottomane incarnée sur place par les vizirs qu'entoure une farouche garde albanaise. La misère de la Bosnie-Herzégovine au cœur de montagnes peu hospitalières, aux hivers glacés. Le projet littéraire d'Ivo Andrić se traduit ici par l'abondance et la force des portraits, au détriment d'une intrigue connue d'avance, puisque bornée par les années 1807 et 1814.
   
   Avant d'entrer dans la carrière diplomatique, Jean Daville a été journaliste ; il a connu l'Ancien Régime et la Révolution ; il a été choqué par la Terreur et ses têtes coupées : il en retrouve ici, quand les Turcs répriment le banditisme des haïdouks et les soulèvements nationalistes des Serbes. Admirateur de l'abbé Delille, il consacre de vains loisirs à la poésie pour se délasser des contraintes professionnelles, de la rédaction de rapports destinés à son ministère : " L'assiduité, cette vertu qui se manifeste si souvent quand il ne faut pas ou lorsque c'est trop tard, a toujours été une consolation pour les écrivains sans talents et une calamité pour l'art." En 1807, le consul arriva seul, tel un pionnier, précédant épouse et enfants. L'Autriche envoya aussitôt un consul, le colonel von Mitterer, dont l'épouse romantique attira le jeune des Fossés, l'adjoint de Daville ; pour lui c'était "la seule femme civilisée à cent milles à la ronde ". Mais la belle ne lui cèdera pas : " Tous me désirent mais personne ne m'aime " se plaint celle qui, de tous les étrangers de Travnik, est la plus mécontente d'y résider, exilée de Vienne, comme Daville se sent relégué loin de Paris. Entre ces deux groupes, les relations fluctuent, comme le reflet des tensions internationales, de même que les relations des consuls avec le Konak, le siège du pouvoir turc incarné par les vizirs successifs que Daville comprend mieux que les " Levantins " méprisés. Dans un de ses courriers, von Paulich, le froid successeur de Mitterer, parlera de l'arrogance des Français...
   
   Le contact entre l'Orient et l'Occident — ligne de fracture qui traverse la région depuis la partition de l'empire romain— se retrouve dans la description des quatre médecins de Travnik : d'Avenat, interprète du consul de France ; frère Luka Dafinić, franciscain du monastère de Guča Gora ; Mordo Atijas, également apothicaire ; Giovanni Mario Cologna, médecin du consul d'Autriche. " Vivant depuis sa prime jeunesse en Orient, d'Avenat avait pris beaucoup de traits et d'habitudes des Levantins. Et un Levantin est un homme sans illusions et sans scrupules, privé du sens de l'honneur, ou plutôt qui a plusieurs masques, contraint de jouer tantôt la condescendance, tantôt le courage, tantôt l'accablement, tantôt l'enthousiasme. En effet, ce ne sont là pour lui que des moyens indispensables à la lutte pour la vie, laquelle est plus pénible et plus complexe dans le Levant que partout ailleurs sur la terre. L'étranger qui est précipité dans cette lutte inégale et difficile y sombre tout entier et y perd sa véritable personnalité. " (p.52)
   Mordo Atijas appartient à la plus ancienne famille juive de Travnik, avec ancêtres venus d'Espagne, via Salonique. Frère Luka avait étudié la médecine à Padoue ; ses amis moines n'appréciaient pas qu'il fasse profiter les Turcs de son savoir. Surnommé " dottore illyrico " Cologna était originaire de l'île de Céphalonie ; fils d'un père vénitien né en Épire et d'une mère dalmate, il avait fait sa médecine en Italie et s'était jadis mis au service du pacha de Scutari. Qu'ils soient cosmopolites ou expatriés depuis longtemps, les Levantins aux identités floues ne trouvent pas grâce aux yeux d'un étranger comme Daville. De même que les Bosniaques.
   " Les surprises qui attendaient un Occidental précipité en Orient et contraint d'y vivre étaient nombreuses et variées, mais l'une des plus grandes et des plus pénibles avait trait justement à la santé et à la maladie. La vie du corps apparaissait soudain à cet étranger sous un éclairage tout à fait nouveau. (…) Épileptiques, syphilitiques, lépreux, hystériques, idiots, bossus, boiteux, muets, aveugles, estropiés, tous vivaient au grand jour, rampaient et se traînaient, faisant l'aumône ou murés dans un silence orgueilleux, portant presque fièrement leur terrible tare. Heureusement que les femmes, surtout les femmes turques, restaient cachées et s'enveloppaient de voiles, sinon le nombre de malades que l'on pouvait rencontrer aurait été deux fois plus grand. Daville et des Fossés y pensaient toujours lorsqu'ils voyaient sur les sentiers escarpés qui descendaient vers Travnik un paysan menant par la longe son cheval sur lequel se balançait sa femme, complètement enveloppée de son feredja, tel un sac plein d'une douleur et d'une maladie inconnues." (p.235).
   
   La Bosnie est " à la lisière de deux mondes ". La société bosniaque est longuement décrite comme repliée sur elle-même, satisfaite d'être protégée du monde extérieur et peu accessible depuis la capitale ottomane. " Plus le chemin est mauvais, plus les visiteurs Turcs sont rares. Ce que nous aimerions plus que tout, c'est mettre entre eux et nous une montagne infranchissable...". Loin d'être une calamité, l'enclavement était un atout : " Il était clair pour eux que les réformes n'étaient destinées qu'à servir aux étrangers, à miner et à détruire l'empire de l'intérieur, et qu'en ultime instance elles signifiaient pour le monde musulman, et donc pour chacun d'entre eux personnellement, la perte de la foi, des richesses, de la famille et de la vie sur cette terre, ainsi que la malédiction pour l'éternité." L'empire napoléonien a tenté d'intégrer cette région par le commerce : pour contourner le blocus maritime anglais la route du coton turc passerait par Sarajevo et Travnik. L'un des frères Frayssinet, négociant de Marseille, vient relever ce défi. Il confie son désappointement au consul : " Il n'y a qu'en travaillant avec ces gens et en vivant parmi eux que l'on peut se rendre compte à quel point ces Bosniaques sont peu fiables, orgueilleux, frustes et sournois." C'est ce que Daville avait lui-même pensé. L'un et l'autre regrettaient " le manque de rigueur des autochtones ".
   
   Les communautés de la région se regardaient de travers ; les troubles surgirent. " La fureur du peuple s'abattit cette fois-ci sur les Serbes capturés dans différentes régions de Bosnie et amenés à Travnik, car on les suspectait d'entretenir des liens avec les rebelles de Serbie et de préparer un soulèvement semblable en Bosnie (…) Chaque jour on amenait des Serbes, des gens enchaînés et en piteux état des bords de la Drina ou de Krajina... Il y avait parmi eux des habitants des villes et des popes, mais c'étaient surtout des paysans." Dans un empire turc déjà ''homme malade de l'Europe'' ces tensions communautaires et nationalistes annonçaient un futur sanglant. Ce roman a été achevé en 1942 à Belgrade. L'idéal ''yougoslave'' qui motiva la carrière diplomatique d'Ivo Andrić entre 1920 et 1941 paraît bien loin aujourd'hui après les conflits des années 1990 dans cette partie des Balkans devenue synonyme d'épuration ethnique et de génocide.

critique par Mapero




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