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Auteur des mois d'Avril & de mai 2013
Assia Djebar

   Il y avait longtemps que nous n'avions eu d’auteur algérien et plus longtemps encore que nous n'avions eu de femme. Assia Djébar comblait ces deux lacunes et nous n'avons pas hésité longtemps avant de lui accorder le fauteuil d'Auteur du mois.
   
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AVRIL & MAI 2013
   
    Assia Djebar (arabe : آسيا جبار) est le nom de plume de Fatima-Zohra Imalayène, née le 30 juin 1936 à Cherchell (Algérie). Elle est une écrivaine algérienne d'expression française, auteur de romans, nouvelles, poésies et essais. Elle a écrit également pour le théâtre, et a réalisé plusieurs films.
   
   Elle put mener des études d'Histoire et de Lettres, à Alger puis l’École normale supérieure de Sèvres et devint elle-même enseignante à la faculté des lettres de Rabat, puis à Alger, mais publia parallèlement ses premiers romans.
   
    Elle tourne également pour la télévision algérienne des documentaires témoignages sur les vies de femmes algériennes et sur la guerre, qui sont remarqués et primés.
   
   Elle s'installe à Paris en 1980 et poursuit son œuvre de romancière. En 1995, elle s'installe aux Etats-Unis où elle mène une carrière universitaire.
   
   Elle a également écrit 2 drames musicaux.
   
   Elle a publié quinze romans traitant de l’histoire algérienne, de la situation des femmes et des conflits autour des langues en Algérie et a été raduite en vingt-quatre langues.
   
    Elle a été élue à l’Académie Française en juin 2005.
   
   Elle est décédée en 2015.

Bibliographie ici présente

  La femme sans sépulture
  Les enfants du nouveau monde
  Les alouettes naïves
  Femmes d'Alger dans leur appartement
  L'Amour, la fantasia
  Ombre sultane
  Loin de Médine
  Oran, langue morte
  La disparition de la langue française
  Nulle part dans la maison de mon père
 

La femme sans sépulture - Assia Djebar

Une héroïne algérienne
Note :

   Attention, ce commentaire révèle une grande partie de l’histoire
   
   Premier écrivain franco-arabe élu à l’Académie Française en 2005 Assia Djebar, de son vrai nom Fatima Imalayenè, est née en1936 à Cherchell en Algérie. Romancière et cinéaste elle a publié, entre autres, «La Femme sans sépulture». Ce court récit se veut la biographie d’une femme, Zoulikha, engagée pour l’indépendance algérienne. Mais l’originalité de ce roman tient surtout à sa construction polyphonique, à son écriture très élaborée, enfin à sa portée symbolique.
   
   • L’historicité du récit se fonde sur le personnage anonyme et autobiographique de «l’invitée». Au printemps 1976 elle revient dans sa ville natale, Césarée de Maurétanie, avec assistants et bobines afin de terminer un documentaire pour la TV. Ainsi apprend-on l’histoire tragique de Zoulikha, fille du cultivateur Chaieb. Née en 1916, première titulaire du certificat d’études français dans la région, son destin se révèle à 13 ans. Fière de sa jupe écossaise et de ses cheveux rougis au henné, elle affiche déjà un caractère trempé. Prise à parti par un colon qui l’a traitée de «déguisée en pseudo-Européenne» elle tire fierté de l’offense. Dès lors sa détermination nationaliste prit corps : «aller libre dans l’espace des maîtres», provoquer les Blancs dans leur propre langue.
   
   
   Fait rarissime au Maghreb, son père la laissa libre de choisir ses époux. Mariée à 16 ans, son conjoint s’enfuit en France après une querelle avec un Européen ; elle ne le rejoignit pas, confia sa fille Hania à ses proches et partit travailler à la poste de Blida. Elle y épousa par amour un sous-officier de l’armée française, lui donna un fils El Habib (devenu nationaliste, il fut exécuté avant sa mère). Mais elle divorça en raison du désaccord politique conjugal. En 1945 elle convola avec un notable nationaliste et pratiquant, Oudai El Hadj, dont elle resta veuve avec deux jeunes enfants : Mina et un petit garçon. Bien qu’elle fût une mère très aimante, l’engagement pour son pays l’emporta. En 1957 elle prit le maquis, confiant ses petits à Hania. Elle tissa au village un réseau de femmes solidaires dans l’organisation résistante : elles récoltaient argent, poudre et médicaments que Zoulikha remontait dans son couffin à la quarantaine de jeunes maquisards cachés en montagne et dont elle était la mère symbolique. Arrêtée, soumise à interrogatoire, torturée sous la gégène, son corps ne fut jamais restitué aux siens. Mais l’histoire de cette héroïne locale n’est pas l’essentiel : ce qui retient le lecteur c’est sa restitution à travers la parole polyphonique de celles qui l’ont aimée et admirée : telle le choeur antique, elle magnifie sa vie en épopée, et ses actions en geste héroïque.
   
   • Les voix de Zohra Oudai, la tante et de Lla Lbia l’ex-cartomancienne amie de l’héroïne alternent avec les dialogues de Hania, Mina et l’invitée, les reprennent et les complètent ; enfin la prosopopée en quatre monologues de Zoulikha parachève sa propre biographie. Émaillé d’arabe lettré, piqueté d’arabe populaire et de berbère, le français de ce roman a capella résonne comme un chant. Chant de deuil, lyrique et élégiaque, psalmodié parfois dans la tradition musulmane de la mélopée litanique ; chant d’amour et de joie lumineuse aussi, il habite ces femmes, mi-conteuses, mi-tragédiennes. Dire et redire Zoulikha, laisser couler cette «hémorragie sonore» c’est la catharsis de ces récitantes ; elles libèrent leur douleur et gardent présente celle qui «flotte comme un oiseau», celle qui n’eut pas de sépulture et dont le deuil est impossible – c’est la tradition de l’Islam : une fois suppliciés, les fils de Fatima – la fille du Prophète – ce sont ses filles qui «déroulèrent la parole».
   
   • Tout fait sens dans ce court roman : à travers les coutumes et rituels, la figure de la femme maghrébine s’associe à la lumière s’associe à la lumière, à la nature ; les pierres surtout, celles de Césarée la romaine, celles des mosaïques aux sirènes, car elles seules se souviennent quand la population, consommatrice oublieuse, semble frappée d’amnésie aux yeux de l’invitée. Elle ne finalisera par son documentaire : À quoi bon ? En outre, aucune image télévisuelle, aucune bande-sonore ne restituerait l’éternelle présence de Zoulikha.
   
   «La Femme sans sépulture» s’inscrit dans le combat d’Assia Djebar «contre la répression et la misogynie» au Maghreb. Mais surtout la composition et l’écriture font de ce roman une magistrale célébration d’harmonie cosmique et culturelle.

critique par Kate




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Les enfants du nouveau monde - Assia Djebar

« Soupe primitive » de la Guerre d’Algérie
Note :

   Impressionnant de songer qu’Assia Djebar a écrit "Les enfants du nouveau monde" à l’été 1961, soit pendant la guerre d’Algérie (elle était alors enseignante à Rabat apparemment). En ce sens, il s’agit d’un roman de jeunesse.
   
   Elle situe l’action de ce roman – choral – en 1956, à Blida, une ville moyenne algérienne.
   Impressionnant de lucidité sur ce qui avait été en 1956 le ferment de la guerre, sur ce qu’elle allait être – une horreur absolue, mais s’agissant d’une guerre...! – et ce sur quoi elle allait déboucher ; la spoliation des femmes du rôle qu’elles avaient joué, l’occasion manquée d’associer 50% de la neuve population algérienne à la marche d’un pays – imbécillité de la religion quand tu nous tiens!
   
   Roman choral. D’ailleurs, consciente qu’il n’est pas forcément aisé de suivre au fil des petits chapitres éclatés d’un personnage à l’autre le fil de l’action, elle introduit avant le premier chapitre une liste des "Personnages". Pas moins de 20. Tous de Blida, certains d’Alger, avocats. Quasi tous algériens sauf Jean et Martinez, commissaire de police et son adjoint, français.
   
   1956, la colonie se délite. La population indigène prend conscience de sa situation et les maladresses du colonial exacerbe la situation – c’est étonnant à ce titre comment des peuples peuvent s’illusionner, les uns après les autres, pouvoir en maintenir d’autres, chez eux, en état de servilité ou de domination!
   
   Au fil des chapitres consacrés à Cherifa, Lila, qu’on va laisser à la fin du roman incarcérée pour être interrogée – et on peut que frémir sur ce que cela signifie! – Salima, Touma,... on voit défiler par les yeux de ces femmes aux destins compliqués, destins de guerre, la montée inexorable de la violence comme une étincelle qui rencontrerait une balle de foin bien sèche.
   
   En tant que Français, je ne me sens pas grandi de cette lecture dont on sent bien pourtant l’authenticité, notamment l’atmosphère compassée d’une ville comme Blida au temps "des colonies". Colons venant siroter leur pastis le soir aux terrasses, autochtones tuant l’ennui et le désœuvrement aux mêmes terrasses, jouant d’interminables parties de dominos en faisant durer un café... Et puis cette violence du pouvoir qui voit la menace grandir et qui se lance dans des actions de répression vouées à l’échec, mais à la souffrance, et à la mort, d’abord...
   
   "... Salima se réveille. Dans l’encadrement de la porte, Jean n’a pas bougé. Elle le distingue mal. Saidi a continué à hurler dans son sommeil. Elle émerge enfin au silence ; prend conscience de la pureté de l’air. "Est-ce la vie?..." Elle voit l’homme devant elle surgi d’où, du cauchemar. Elle ne le reconnait pas, détourne les yeux ; derrière la lucarne, au dessus d’elle, le jour de nouveau, le même peut-être qu’hier, que tous les autres depuis qu’elle se trouve là, elle ne se rappelle plus. Elle ne sait rien, sauf que le silence est là, enfin.
   "Si j’entends encore des cris de torturés, je deviendrai folle...", pense-t-elle avec effort, avant de replonger dans le sommeil."

    ↓

critique par Tistou




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Une journée comme les autres
Note :

   Dans ce roman écrit avant l'indépendance, Assia Djebar —qui n'a alors que vingt-cinq ans— présente une journée d'une ville anonyme, en province, dans l'Algérie de 1956, alors que l'insurrection a débuté depuis plus d'un an.
   "Dans notre histoire, poursuivait Khaled, nous avons toujours eu à résister ; ce peuple s'est toujours formé en se jetant dans le combat, ou en se fermant dans l'orgueil... Et c'est maintenant un défi immense qui commence, qui durera... mais au prix de quels massacres!..."

   
   Sans donner d'importance majeure aux différences sociales et aux différences d'âge, les événements impliquent les personnages dans un présent dramatique et une action exaltante pour les combattants de l'indépendance. L'attente de ce nouveau monde motive Ali, Omar, Youssef, ou encore le toute jeune Hassiba. Certains montent au maquis proche de la ville, qui s'est installé dans les montagnes, où des opérations militaires se déroulent dès le début du jour, incendiant "les forêts de châtaigniers et d'oliviers sauvages" et détruisant "le douar des Béni Mihoub". L'après-midi, la ferme du colon Ferrand est incendiée par Bachir qui a interrompu des études prometteuses pour participer à la lutte, à "la Révolution" comme il dit. Le soir même cela lui coûte la vie et conduit à l'arrestation de Lila qui espérait vivre dans l'attente et à l'écart des troubles tandis que son mari avait rejoint la guérilla, soucieux d'indépendance nationale. C'est au contraire par souci d'indépendance personnelle que la jeune Touma a choisi de rompre avec sa famille et travaille comme secrétaire dans une société d'assurances ; elle s'habille à la mode et fréquente Martinez, l'inspecteur de police qui pourchasse les hommes du mouvement de libération. La conduite de Touma est jugée inacceptable, telle une trahison, par son frère Tawfik : "Tu es la honte de cette ville!" La séparation entre les communautés arabe et européenne est soulignée par les modes de vie, — café sans alcool, café avec alcool— et elle est avivée par les rumeurs, les arrestations, le sang qui coule. Dans la petite ville, la violence s'installait et "la peur s'infiltrait partout".
   
   Le style très classique d'Assia Djebar me semble produire chez le lecteur non pas une mise en alerte ou une tension vive mais l'effet inverse : souvent elle lui donne l'impression d'estomper, de gommer le sentiment de violence plutôt que de l'amplifier ; elle tend à adoucir la brutalité des faits dans une écriture impersonnelle et tout extérieure. La rédaction à la troisième personne du singulier donne une distance qui peut paraître excessivement apaisante, endormant le suspense. En fait, ceci n'est qu'une illusion que vient briser —en de rares moments— une séquence dialoguée plus brutale, plus dramatique, par exemple lorsque le policier Hakim interroge Saidi, ancien tenancier du café Bagdad, jadis condamné pour viol et aujourd'hui soumis à la torture.
   
   Depuis cinquante ans, bien d'autres romans nous ont intéressés à la guerre d'Algérie. Celui-ci est l'un des premiers! Il ne se caractérise pas que par sa belle écriture. Le récit donne plus d'importance au point de vue des femmes qu'à celui des hommes : leurs pensées, leurs soucis, leurs espoirs prennent le pas sur le reste, comme le soulignent les intitulés des quatre premiers chapitres (sur neuf) : Chérifa, Lila, Salima, Touma. Le traitement de la dimension politique est exempt d'indications précises : l'auteure reste dans l'allusif, ne mentionne ni MLN ni FLN, et ne nomme aucun leader du mouvement national, même si le bref soulèvement de 1945 est judicieusement rappelé comme un événement précurseur. Ainsi, "Les enfants du nouveau monde" reste bien plus un roman psychologique et féministe qu'un roman politique engagé. Cette quasi absence des détails d'actualité en fait une œuvre légèrement intemporelle — ce par quoi on reconnaît le chef-d'œuvre littéraire par opposition au document d'histoire.

critique par Mapero




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Les alouettes naïves - Assia Djebar

Roman d’une génération perdue
Note :

   "Les alouettes naïves" est pour moi le roman d’une génération perdue, d’une génération déracinée de jeunes Algériens marqués par la guerre, l’exil, l’attente d’un monde meilleur.
   
   Omar, Rachid, N’fissa sont les protagonistes principaux. Nous sommes à la fin des années 50, début 60, en pleine Guerre d’Algérie. Ils ont entre 20 et 25 ans, ils vivent à Tunis, au milieu d’autres réfugiés algériens. Omar s’occupe d’orphelinats pour des enfants algériens échoués là, Rachid est journaliste, N’fissa… on ne sait trop. Les hommes se rendent régulièrement sur la frontière, la ligne "Môrice", pour tenter de déstabiliser l’ennemi français, à défaut de pouvoir le vaincre. Les femmes attendent.
   
   En fait, tous attendent. L’exil signifie pour eux que l’on ne vit pas, on survit seulement. Encore que certains franchissent le pas, tombent amoureux, se marient. Comme Rachid et N’fissa. Et leur bonheur paraît indécent aux yeux des autres.
   
   A partir de cette situation, la narration se déploie en perspectives multiples. Des flashbacks vers un "autrefois" tellement plus heureux alternent avec le triste quotidien tunisien…
   Omar et Rachid sont des amis d’enfance. Ils ont grandi ensemble, puis leurs chemins se sont séparés, puis recroisés. Omar, en partie narrateur de l’histoire, s’est destiné à la médecine. Dans le couple d’amis qu’il forme avec Rachid, il semble le plus faible des deux, mais en vérité, Rachid, l’homme "entier et libre", cache bien des failles.
   
   N’fissa est jeune femme étonnante et détonante dans cette Algérie des années 50. Grâce à son père qui a une "dévotion" pour les livres, elle bénéficie d’une éducation libérale, audacieuse. Elle ne porte pas le voile, elle fait des études à Alger, choisit elle-même son fiancé ; fiancé qu’elle accompagne dans le maquis avant qu’il ne se fasse tuer. Arrêtée, emprisonnée, son père arrive à la faire libérer et la ramène à la maison. Mais avec l’extension de la Guerre, l’étau se resserre, et elle doit prendre le chemin de Tunis où elle rencontre Rachid et Omar…
   
   Il est impossible de tout résumer (et le but n’est pas là, de toute façon), car le roman foisonne de détails, de réflexions, d’anecdotes. De personnages annexes aussi qui constituent autant de pièces de cette mosaïque de la société algérienne de cette époque.
   
   Ne connaissant pas l’auteure, j’ai abordé ce roman avec l’idée que j’allais lire un brûlot politique, très "anticolonialiste"… Erreur! Bien sûr, la politique transparaît partout, le conflit franco-algérien étant le déclencheur des changements dans la vie de nos personnages. Mais point de propagande ici, point de diabolisation des Français, pas d’idéalisation des combattants algériens non plus, d’ailleurs. Aucune réduction simpliste de l’Histoire…
   Non, le roman nous parle d’individus et de leur devenir ; de leurs aspirations, leurs désillusions ; de leur passage d’ "alouettes naïves" (même si le titre est expliqué autrement) à l’état d’adultes égratignés par le destin…
   
   Mon personnage préféré est N’fissa, cette jeune femme qui, sous ses extérieurs de femme moderne, chérit ses souvenirs d’enfance au sein de sa famille, d’un univers de femmes qui lui procurait chaleur, protection, complicité. Il y a des scènes magnifiques! Je pense à celle du hammam où elle se rend avec sa mère pour le bain du jeudi. Ou aux descriptions de préparatifs de fêtes, la narration des étés "à la campagne" aussi... On sent l’odeur du jasmin, de la grenade, des fleurs d’oranger… Il y a une nostalgie qui en émane, un air de "paradis perdu" qui tranche singulièrement avec la condition de femme émancipée obligée d’assumer ses choix!
   On est pris d’une envie d’Orient d’autrefois…
   C’est certainement ce que je retiendrai de ce roman!

critique par Alianna




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Femmes d'Alger dans leur appartement - Assia Djebar

Paroles de femmes musulmanes
Note :

   Ce recueil de nouvelles a une approche essentiellement généalogique. D’un texte à l’autre des femmes prennent la parole pour nous raconter l’histoire de leurs familles. Le contexte actuel et bien sur comment le passé a forgé le présent. Le titre fait référence à une toile de Delacroix et l’écriture se veut colorée pour cette raison. Elle est selon moi trop fringante ce qui donne une impression de superficialité.
   "Courir, je cours la nuit. Noir. Longer la route, se dépêcher, plus vite, encore plus vite, plus vite que l’antilope de mon désert perdu!"
   
   Écrites dans les années 70, ces nouvelles sont une incursion dans la culture musulmane. Au menu ; polygamie, dominance de l’homme, mariage forcé de jeunes filles, ramadan etc. Depuis cette époque, de nombreux bouquins ont abordé le sujet et l’Occident est plus informé des coutumes de l’Orient.
   
   L’œuvre de Djebar est féministe. Pourtant, je n’ai pas ressenti de charge percutante à cet effet. J’anticipais de lire des récits portant sur le poids de l’oppression, les inégalités et la rage née de l’impuissance. Ce n’est pas le cas. Il s’agit plutôt d’un kaléidoscope de contrastes entre le moderne et la tradition. Des chroniques qui trop souvent se contentent de parler de vécu au lieu de revendications.
    ↓

critique par Benjamin Aaro




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8 nouvelles
Note :

   "Femmes d’Alger dans leur appartement" est le titre d’une œuvre d’Eugène Delacroix, réalisée vers 1841 – 1842 après que Delacroix ait eu l’autorisation de pénétrer dans une demeure algérienne. Assia Djebar traite de ce cas précis dans la dernière nouvelle "Regard interdit, son coupé" :
   "Le 25 Juin 1832, Delacroix débarque à Alger pour une courte escale. Il vient de séjourner durant un mois au Maroc, immergé dans un univers d’une extrême richesse visuelle...
   …/…
   A Alger, Delacroix ne séjournera que trois jours. Ce bref passage dans une capitale récemment conquise l’oriente, grâce à un heureux concours de circonstances, vers un monde auquel il était demeuré étranger lors de son périple marocain. Pour la première fois, il pénètre dans un univers réservé : celui des femmes algériennes.
   …/…
   L’aventure est connue : l’ingénieur en chef du port d’Alger M. Poirel, amateur de peinture, a dans ses services un chaouch, ancien patron de barque de course – un raïs d’avant 1830 – qui consent, après de longues discussions, à laisser Delacroix pénétrer dans sa propre maison."
   

   C’est donc la fugace vision de ce harem, de cet ensemble de femmes et d’enfants regroupés "au milieu d’un amas de soie et d’or", qui impressionnera Delacroix suffisamment pour lui permettre de réaliser de mémoire et d’après quelques croquis son œuvre, une première fois, puis quinze ans après une seconde version avec un nouvel effet de cadrage. Excellente analyse picturale d’Assia Djebar.
   
   Mais l’essentiel des nouvelles est plus "politique", sociétal. C’est bien entendu la condition des femmes algériennes. Des vies pour la plupart tragiques, volées, voilées (ce qui est presque synonyme). Des vies qu’on n’envie pas.
   
   Assia Djebar a le mérite de nous mettre en face d’une réalité qu’on pressent, qu’on devine mais dont on n’a pas d’échos vu l’enfermement dans lequel se trouvent ces femmes pour l’essentiel. Peu s’en sortent, ou parviennent à émerger du triste sort auquel on veut les réduire.
   
   Des nouvelles modernes, écrites d’une plume facile, pour une triste réalité...

critique par Tistou




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L'Amour, la fantasia - Assia Djebar

Fragments autobiographiques
Note :

   Assia Djebar a toujours écrit "contre la régression et la misogynie", dans cette prose allusive, suggestive, où le lyrisme n'est jamais très éloigné du polémique. Ses textes ne se donnent pas, ils se méritent. Car A. Djebar, toujours dans l'entre-deux rives —Algérie, France—, conjoint les paradoxes aux similitudes : l'amour et la fantasia, les fragments autobiographiques et l'histoire algérienne de 1830 à 1962, les femmes, l'arabe et le français. Celles-ci, engagées aux côtés des maquisards, incarnent l'Algérie en guerre contre la France : pour elles, malgré les morts, c'était la fête, chuchotée comme le sentiment amoureux par la voix des plus âgées. La romancière partage cette pudeur à parler de ses élans du cœur. Sa différence tient à sa maîtrise de la langue française : alors que les aïeules témoignent dans l'oralité arabe de leur propre expérience tragique du conflit, A. Djebar lit les récits des officiers français du 19° siècle et ceux des chefs arabes : la représentation écrite qu'elle donne de la fantasia, en "s'insinuant dans le vestibule de ce proche passé", participe à la transmission féminine de la mémoire nationale.
   
   Dès la prise d'Alger en juin 1830, la guerre se vit comme une fête dans les deux camps. La flotte française embarque écrivains et dessinateurs; les tribus bédouines multiplient à plaisir les attaques de guérilla, fortes de leur "pugnacité tragique", "heureuse de tuer et de mourir". Car "l'indigène, même quand il semble soumis, n'est pas vaincu" et Alger demeure "la Ville Imprenable" malgré sa reddition : l'Algérie ne s'apprivoise pas. La "fièvre scripturaire" des officiers français révèle l'orgueil du grand séducteur; dans cette "entreprise de rapine", les soldats pillent, violent, enfument les Arabes dans les grottes d'Ouled Riah, soumettent les moudjahidines à la gégène sans jamais que ces "scènes de cannibales" ne les découragent.
   
   Les femmes algériennes participent au combat, hébergent à la nuit maris, frères, fils, montent au maquis, fuyant les soldats qui incendient leurs maisons; elles aussi connaissent la prison et la torture. Toutes ont pleuré leurs hommes, pourtant, à l'image de la tante Zohra, leurs voix restent fortes et fières quand A. Djebar les écoute chanter leur amour pour leur terre. Un devoir lui incombe : "Dire à mon tour. Transmettre ce qui a été dit, puis écrit. Propos d'il y a plus d'un siècle, comme ceux que nous échangeons aujourd'hui, nous, femmes de la même tribu".
   
   En revanche, elle évoque avec beaucoup de retenue son enfance ou son premier amour, "frappée d'aphasie amoureuse" comme ses sœurs arabes qui jamais n'expriment ouvertement leurs sentiments. Certes sa différence tient à ses parents, "couple moderne", qui "s'aimaient ouvertement" s'appelaient par leurs prénoms, comportements choquants pour le voisinage. Grâce à Tahar, son père instituteur, A. Djebar a maîtrisé toute petite la langue française : fabuleuse ouverture au monde, émancipation intellectuelle car "l'écriture est dévoilement"; mais aussi séparation, expatriation de sa culture d'origine. Alors que ses amies vivaient voilées, cloîtrées dès l'âge de dix ans, la jeune Assia "avait échappé à l'enfermement", et s'habillait à l'européenne.
   
   Pourtant, le français , "la langue de l'adversaire d'hier" l'entrave : "langue marâtre", "aride" à dire l'amour à l'inverse du chant arabe. Le français "l'enveloppe comme la tunique de Nessus", la ramène au "murmure de ses compagnes cloîtrées": son autobiographie restera juste une esquisse.
   
   A. Djebar fait revivre des aïeules pugnaces, fières de participer à la fantasia; mais aussi des femmes sensibles aux élans du cœur. Ce récit leur rend un nouvel hommage.
    ↓

critique par Kate




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Entrelacs compliqués
Note :

   Autant le dire tout de suite, j'ai souffert. J'ai éprouvé une difficulté presque tout le long du récit à me situer. Bien que ressentant par moments la puissance de ce qui était évoqué, je me suis retrouvé souvent extérieur à ce qui était raconté. Est-ce le manque de références, est-ce le manque de clarté voire le style ou la volonté d'embarquer le lecteur dans un virevoltant mélange de sentiments ressemblant au spectacle équestre qu'est une fantasia? En tout cas, je n'ai pas adhéré. Ejecté du cheval fou.
   
   D'apparence désordonné, le livre est en fait très pensé. Se jouant des repères d'espace et de temps, il est très innovant, me semble-t-il, mais en même temps très compliqué à suivre. Dans la première partie, Assia Djebar raconte l'arrivée des français sur le sol algérien en 1830, et les résistances automatiques que cette colonisation a générées. En alternance sont évoqués des souvenirs d'enfance de l'auteure, sa vie de jeune fille au milieu d'autres jeunes filles, rêvant notamment d'amours impossibles. Dans la seconde partie, alternance encore, entre une partie autobiographique évoquant l'adolescence et le frère et les mouvements des troupes françaises chargées de la conquête dont le passage le plus réussi montrant l'horrible manière, par l'étouffement, par le feu, de déloger les résistants de leurs grottes protectrices. Dans la troisième partie, une bonne moitié du livre, empruntant son architecture à des références musicales que je n'ai point, des témoignages de femmes se succèdent. Beaucoup de souffrances, de vies perdues, conséquences de la volonté des français de s'adjuger le territoire algérien. Le titre parle de lui-même "les voix ensevelies".
   
   Le style de l'auteur, empli de fulgurances, prend sa part dans la difficulté de lecture. Parfois, les phrases sont courtes, hachées, évoquant une souffrance, un malaise. "Premières lettres d'amour, écrites lors de mon adolescence. L'écrit s'y développe en journal de rêveuse cloîtrée. Je croyais ces pages  "d'amour", puisque leur destinataire était un amoureux clandestin ; ce n'était que des lettres du danger." P86
   
   Prendre conscience des conséquences de la volonté de coloniser l'Algérie, entendre la souffrance encore et toujours des dominés, lire dans un même temps les effets sur les générations futures des actes perpétués par un peuple sur un autre peuple plus d'un siècle auparavant, comprendre l'ambivalence d'avoir deux langues, deux cultures et de ne trop savoir comment et pourquoi en user, et avec quelle droit ou quelle légitimité, se poser des questions sur le statut de femme dans les cultures du Maghreb, la claustration et ses conséquences. Vaste questionnement pour un livre trop riche. Même si, souvent, il est agréable d'être pris pour un intelligent, capable en cours ou à posteriori de trouver les clés de compréhension et alors d'accéder à une meilleure connaissance en même temps qu'une plus forte sensibilité, j'ai trouvé le trousseau à dénicher bien trop fourni.

critique par OB1




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Ombre sultane - Assia Djebar

Ça commence comme un roman...
Note :

   Et cela se termine presque, comme un roman, mais page 100 et le mot Fin ne s'inscrira qu'après la page 172! Alors que s'est-il passé? Eh bien voilà :
   
   Isma nous raconte une histoire, prenant sur elle de le faire à deux voix. D'une part elle raconte son amour incandescent pour son époux dont elle a eu une fille et, un chapitre sur deux, elle raconte l'histoire d'Hajila, la seconde épouse de ce mari. Seulement, ce n'est pas très clair et le lecteur qui n'aura pas lu la quatrième de couverture (conseillée pour une fois) risque fort d'avoir beaucoup de mal à comprendre ce qu'on lui raconte et qui raconte quoi. Ce n'est que très lentement que l'on comprend qui est qui et ce n'est que page 155! que l'on apprend que c'est Isma qui a fourni Hajila à son ex-époux pour la remplacer auprès de lui et auprès de sa fille qui restait avec son père.
   
    Seulement ce second mariage n'a pas été heureux pour la jeune femme. Le mari a voulu la garder non seulement strictement voilée, mais encore cloitrée (alors qu'il avait accepté la totale liberté de la première épouse). Hajila a rusé et est parvenue à sortir, de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, voilée puis sans voile (on dit "nue", l'exagération outrancière du terme servant à justifier l'interdit et la répression féroce) jusqu’au moment où le mari le découvre et la bat.... on est page 100
   
   Isma (ou plutôt l'auteur qui se projette pas mal en elle) intercale alors toute une seconde partie, cinquante pages, de récits et souvenirs de vies féminines, en particulier les mariages, qui pourraient avoir de l’intérêt si on ne les avait pas déjà lus dans d'autres ouvrages de l'auteur car ils sont puisés dans ses propres souvenirs.
   
   L'élan du roman est brisé, il n'y a plus de récit directeur, on ne voit plus Hajila dont on reste sans nouvelles... et on s'ennuie.
   
   Et puis, page 154 démarre la troisième partie qui en 20 pages, nous montre une Isma qui, se sentant tout de même un peu responsable d'Hajila, vient lui donner la possibilité de se libérer et, renonçant à sa vie voyageuse et libre, retourne s'enterrer dans son village natal avec sa fille.
   …
   
   En plus du pataquès de la seconde partie qui détruit le roman, je n'ai jamais pu croire vraiment que le même homme soit l'amant adoré et moderne d'Isma et l'époux intégriste d'Hajila or malheureusement, c'est la base de l’histoire...
   
   Je conseillerais plutôt aux futurs lecteurs de lire la 1ère et la 3ème partie (cela peut être intéressant) puis ensuite, s'ils désirent découvrir des scènes féminines en Algérie, la 2ème partie, mais comme si elle était extérieure à ce roman (ce que je soupçonne d'ailleurs).

critique par Sibylline




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Loin de Médine - Assia Djebar

Le désert est monotone
Note :

   L'Arabie, à l'époque du Prophète et sous les premiers califes, sert de toile de fond à ces récits qui mettent en scène et célèbrent des femmes d'une époque glorieuse quoique portée à l'intolérance et à la violence. "J'ai appelé "roman" cet ensemble de récits, de scènes, de visions parfois, qu'a nourri en moi la lecture de quelques historiens des deux ou trois premiers siècles de l'Islam" nous dit l'auteur en avant-propos.
   
   De multiples récits montrent ces femmes qui voulurent rester libres, qui n'y arrivèrent généralement pas, qui se dressèrent contre un époux imposé ou contre la nouvelle concubine qu'il voudrait ajouter à son harem. Tel est le cas de Fatima, la fille du Prophète, confrontée au nouveau projet matrimonial de son époux Ali. "Toutes les filles de Mohammed sont de fortes personnalités." Pourtant, juste après la mort de son père illustre, Fatima se trouve déshéritée par le premier calife… "Fatima, la dépouillée de ses droits, la première en tête de toute une interminable procession de filles dont la déshérence de fait, souvent appliquée par les frères, les oncles, les fils eux-mêmes, tentera de s'instaurer pour endiguer peu à peu l'insupportable révolution féministe de l'Islam en ce VIIe siècle chrétien!" Bientôt la maladie l'emportera.
   
   D'autres récits sont plus sanglants. Ainsi celui de la princesse yéménite restée anonyme qui fait couper la tête de son époux Aswad, ou celui d'une poétesse restée anonyme — tiens, tiens! comme c'est bizarre! — qui " n'en continua pas moins son œuvre orale" après la conversion de sa tribu et qui est dénoncée pour avoir été "l'auteur de nombreuses satires contre le prophète." Un premier bourreau lui a arraché les dents. Un second bourreau s'est avancé avec une hachette : "la poétesse a eu les mains coupées". Mœurs d'un autre âge, comme on sait, ça n'existe plus aujourd'hui…
   
   D'autres récits sont plus légers. Prenons l'exemple de Sirin, d'origine copte et venue d'Alexandrie, sœur de Marya la concubine du Prophète. Elle se retrouve épouser un poète fort apprécié du prophète : Hassan ibn Thabit. Elle est alors obligée de s'exprimer en arabe et de gommer son accent étranger. Elle évoque pour son nouvel entourage les riches fêtes d'Alexandrie. Mais : "Comment les gens d'ici pouvaient imaginer tant de richesses, excepté ceux qui suivaient les caravanes, excepté, parmi les dames migrantes, celles qui avaient vécu quelques années en Abyssinie…" Des années plus tard, la voici partie "mourir à Basra, en exilée permanente, protectrice des servantes, des esclaves, des femmes sans appui."
   
   Aïcha, Fatima, Zeineb, Safya… Parentes, femmes ou filles du Prophète et de ses compagnons d'armes, ces figures sont toutes évoquées d'après les antiques chroniqueurs dans des récits qui se veulent émouvants et qui sont entrecoupés de "Voix" inspirées, poétiques — signalés par le texte en italique, telles des citations. Comme souvent dans les romans qui visent à faire revivre un lointain passé, le style qui se veut fidèle à cette époque disparue est fréquemment pesant, cérémonieux, privé de spontanéité. Ici c'est aggravé par une sorte de respect religieux. Exemple :
   "Enfin, ô ibn Abou Quohaifa, je suis heureux de te savoir allégé de ta charge! [en fait il est moribond] commence Abderahmane, après avoir salué.
   — Le penses-tu réellement, ô Abderahmane? interroge le calife, taraudé par les scrupules.
   — Certes oui, par le Seigneur de la Ka'aba! (…)
   — Hélas, reprend Abou Bekr, comme il serait préférable que le Croyant perde sa tête, perde sa vie, plutôt que de se consacrer aux richesses de ce monde! Ô toi, le guide du droit chemin, soupire-t-il en s'adressant à Dieu d'un ton désespéré, tu es l'aube pour nos âmes, tu es l'océan pour nos cœurs!"
   
   Le livre se termine par la liste (cinq pages) des personnages évoqués, à commencer par les épouses du prophète. Mais il m'est tombé des mains bien avant…

critique par Mapero




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Oran, langue morte - Assia Djebar

4 nouvelles, un conte, un récit...
Note :

   Lire Assia Djebar, c’est accepter de s’immerger, totalement, corps et âme, dans l’Algérie. L’ancienne, colonisée, et la nouvelle, l’indépendante, si imparfaite et décevante. Et de s’immerger surtout dans le sort, la cause, des femmes algériennes – pour ne pas dire arabes ou musulmanes puisque la caractéristique principale de leur aliénation est en relation directe avec la religion ou du moins la manière bien particulière selon laquelle le pouvoir interprète et "met en musique" cette religion.
   
   Lire plusieurs œuvres d’Assia Djebar à la suite peut s’avérer à cet égard "asséchant", tant les préoccupations sont toujours les mêmes, obsessionnelles – et l’on comprend pourquoi.
   
   Autant le dire, ces nouvelles et récits sont d’une tristesse absolue. Hélas, à l’image de la condition féminine algérienne. Au moins en 1997, l’époque où fut écrit cet ouvrage, époque, faut-il s’en souvenir, des plus noires en Algérie, celle d’une guerre civile larvée où des extrémistes islamistes entretinrent la terreur suivie de répressions féroces de la police et de l’armée (à moins que ce ne fût l’inverse?!).
   
   Le titre "Oran, langue morte" est passablement mystérieux mais donne bien le ton et l’ambiance. Un dicton algérien assure : "On rentre à Oran en courant et on en sort en fuyant." Ça fait envie, non?
   
   La nouvelle la plus marquante à mes yeux, dans la seconde moitié de l’ouvrage, est "Le corps de Félicie". Elle traite d’un aspect particulier du problème féminin, qui nous apparait peut-être plus familier à nous Français, puisque concernant une de nos ressortissantes, à la psychologie à nous à priori plus familière. Il s’agit d’un cas de mariage mixte, ayant réussi à franchir le cap de la décolonisation. Félicie, placée jeune bonne en Normandie a, en effet, en 1939 épousé Mohamed Miloudi, maréchal des logis chef. Elle a passé tout le restant de sa vie en Algérie, d’abord française puis indépendante, conservant sa nationalité et sa religion d’origine, chrétienne mais voilà ; vieille elle est devenue, et malade et... Elle meurt à l’hôpital, à Paris, près d’un de ses fils établi là, et se pose le problème de son inhumation. Morte à Paris, chrétienne, il parait bien compliquée d’envisager un rapatriement du corps à Oran pour être inhumée près de Mohamed, son mari, lui musulman bon teint. En fait ce n’est pas tant la résolution de ce cas de figure qui est le sujet de la nouvelle mais davantage le récit de la vie de Félicie, et partant l’éclairage donné sur la vie en Algérie d’une femme pas tout à fait comme les autres.
   
   Cette nouvelle, malgré son sujet, n’est pas aussi triste que d’autres. Mais rassurez-vous, il y en a de bien poignantes!
   
   Assia Djebar écrit de manière très féminine, délicate et sensible. Le seul reproche qu’on pourrait lui faire est l’aspect monomaniaque des thèmes traités?

critique par Tistou




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La disparition de la langue française - Assia Djebar

Rentrer en Algérie
Note :

   Après "La Femme sans sépulture" ce roman d'Assia Djebar brille d'abord par son étrange titre, son titre choc. On y reviendra. Nous sommes au début des années quatre-vingt-dix. Choqué par l'éloignement de Maryse après dix années partagées, Berkane décide de prendre une retraite très anticipée : il rentre en Algérie et s'installe dans une villa au bord de la mer, partagée avec l'un de ses frères, journaliste. C'est donc un roman sur le retour au pays natal. Avec ce qu'on en attend de joie de la redécouverte, mais aussi de mélancolie, et parfois de déception.
   
   Berkane s'installe donc au village et c'est d'abord la joie de la redécouverte. Mais l'expédition à Alger pour se retremper dans l'atmosphère particulière de la Casbah de l'enfance et de l'adolescence crée une déception : mal entretenue, la vieille ville se meurt. Elle n'a pas encore connu la "boboïsation". Comme on s'y attend, Berkane oublie Maryse entre les bras de Nadjia, lors d'une parenthèse algérienne dans son exil italien. L'un et l'autre se confessent une partie de leur passé. Nadjia lui ouvre les yeux sur le discours agressif des barbus. Pourtant Berkane n'envisage pas de la suivre. Plus tard, peut-être…
   
   De nouveau seul, Berkane entreprend d'écrire sur sa vie de jeune Algérien, au temps de la guerre d'indépendance. Et puis il disparaît sur une route des environs d'Alger, alors qu'il se rendait sur les lieux qui l'avaient vu prisonnier de l'armée française en 1962. À la même époque, Driss, son frère journaliste "ami de Tahar Djaout assassiné trois mois auparavant", doit se cacher pour éviter de devenir la cible des barbus. La disparition de Berkane — qui rédigeait ses souvenirs en français — va bouleverser Maryse qui s'en veut d'avoir provoqué la fuite au Sud de Berkane. Et Nadjia?
   
   Ce "beau roman" illustre les qualités d'écriture d'une auteure reconnue comme l'une de nos meilleures prosatrices. Par delà les souvenirs tragiques de 1961-1962, nous est montrée la difficulté d'être à la fois d'ici et d'ailleurs quand la barbarie s'empare d'un pays. De même, il y a cinq-cents ans, Juifs et Morisques avaient quitté l'Espagne catholique en proie à une crise de "pureté" raciale et linguistique. Telle est la comparaison que fait l'auteure. Après 1992, en Algérie, pour les intellectuels francophones, c'était aussi "la valise ou le cercueil".

critique par Mapero




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Nulle part dans la maison de mon père - Assia Djebar

Souvenirs analysés
Note :

   Le sentiment, en sortie de lecture, est celui d'avoir reçu un cadeau. Car ce qui est livré est chevillé au corps. Un livre, dont une révélation finale qu'il faut taire, d'une honnêteté en même temps que d'une extrême pudeur. Remarquable.
   Souvenirs d'enfance, d'adolescence puis de jeune amoureuse constituent ce don autobiographique.
   D'abord, j'en ai apprécié la délicatesse, la finesse et la façon de raconter.
   "Il ne s'agit pas ici d'autobiographie, c'est à dire d'un déroulé chronologique ; justement, pas de chronologie ordonnée après coup!
   Ecrire, revivre par éclairs, pour approcher quel point de rupture, quel envol, ou à défaut, quelle chute?" P 267

   
   Ensuite, j'en ai admiré la capacité d'évocation et le style, véritable creuset de sensibilité. Alternance de tu, de elle, mettant de la distance avec ce qui est raconté pour mieux revenir ensuite vers un récit en je plus personnel. L'auteur discute avec elle-même. C'est une jeune fille qui est regardée, voire analysée, par une femme mûre.
   "La douleur, ensuite? Même pas. Un rêve qui crève. Rien de plus." P 409

   
   Encore, j'ai aimé le corps de ce qui est dit. La vie d'une jeune fille, fille d'instituteur algérien dans un pays colonisé. Les étincelles dans l'esprit en plein éveil que génèrent ces deux cultures contrastées côte à côte.
   Et au centre, la relation d'un père à sa fille. Omniprésence du père pour une enfant qu'il pousse et freine à la fois. Et les limites, et les dangers de toute éducation, dont celle qui se veut trop rigoriste.
   "Or, voici que la fiction se déchire, se troue. Voici que des gouttes de sang, malgré l'encre tant de fois déversée, perlent. Voici que l'auteur se met à nu... Seulement parce que le père est mort? Le père aimé et sublimé? Le père juge, quoique libérateur et juge forcément étroit?" P 425
   

   Enfin, j'ai trouvé la dernière partie "celle qui court jusqu'à la mer" prenante par sa sincérité.
   
   Une réussite.
   
   "Je me suis engloutie à force de m'être tue" P 426

    ↓

critique par OB1




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Souvenirs d’enfance et d’adolescence
Note :

   "Je n’ai plus de "maison de mon père". Je suis sans lieu, là-bas, non point seulement parce que le père est mort, affaibli, dans un pays dit libéré où toutes les filles sont impunément déshéritées par les fils de leurs pères."
   
   
   Cet ouvrage est un livre de souvenirs qui couvrirait la période qui va de la petite enfance aux 17 ans de l’auteur. Nous y découvrons une petite fille maghrébine mais fille d’une famille aisée et dont le père a de plus la fonction très respectée d’instituteur. Sans doute n’est-il pas l’égal des enseignants français (mais c'est à peine montré et l’on sent là une gène pas approfondie) mais il occupe néanmoins une fonction prestigieuse aux yeux des Algériens, car il est de plus celui qui peut permettre à leurs enfants de s’élever socialement. Le père est donc entouré ainsi et par son aisance financière, d’une aura qui le met au-dessus des autres, comme il est déjà au-dessus des femmes en tant qu’homme musulman et au-dessus des membres de sa famille en tant que pater familias. Son image est magnifiée, il est LA référence. Assia Djebar, en tant que fille et qu’ainée, sera celle qui devra se libérer de cette chape, d’autant qu’aussi évolué soit-il, ce père reste un musulman pratiquant pour qui la liberté des femmes est loin d’être chose acceptable. Ainsi, l’une des scènes marquantes de la jeune enfance d’Assia est-elle celle où son père, la voyant découvrir ses mollets en apprenant à faire du vélo, lui interdit de façon traumatisante car absolue et porteuse d’un lourd non-dit sexuel, de se livrer à cette activité. Sans le comprendre vraiment, la petite découvre alors le poids des tabous. Elle avait vu sa mère sortir soigneusement voilée mais le luxe des dits-voiles et la supériorité sociale de sa mère sur les autres femmes arabes, ainsi que l’amour réel qui unissait ses parents, lui avaient caché la réalité oppressive de la situation. Cette leçon de vélo est une première alerte. Elle ne l'oubliera jamais.
   
   Pourtant, la jeune fille poursuivra ses études bien plus loin qu’il n’est habituel pour une jeune femme et se libèrera de plus en plus de l’emprise paternelle, sans rébellion ouverte, mais par l’esquive. Elle parviendra ainsi à sauvegarder une grande partie de sa liberté.
   
   Après cette première scène de la bicyclette, nous progressons dans ses souvenirs, découvrant une réalité maghrébine bien éloignée de celle de Mohammed Dib par exemple. On est dans un milieu aisé, cultivé et proche des Français. On y fait des études, on y apprend le piano etc. on n’a pas de problèmes financiers graves. Assia grandit et déroule le fil de ses souvenirs jusqu’à une scène marquante et fondatrice vers laquelle on s’aperçoit que le livre tend depuis le début et qui, vécu par l’auteur à l’égal de la scène du vautour pour Léonard de Vinci, donne lieu à de nombreuses pages, récits et commentaires. Je pense qu’il vaut mieux que je ne vous en dise pas plus, il est préférable que vous découvriez (éventuellement) par la main de l’auteur cet évènement qui aurait –pense-t-elle- marqué et influencé la totalité de son existence.
   
   Mon avis sur ce livre? Je dois dire qu’il est très mitigé. J’ai été très moyennement intéressée par les souvenirs évoqués, somme toute assez banals, et la peinture (limitée par ailleurs car le sujet est totalement Assia djebar) de cette société algérienne bourgeoise. D’autre part, j’ai été plutôt rebutée par le lyrisme -revendiqué- du style de l’auteur. Là, c’est un goût personnel, mais vraiment, quand je lis : "Ma passion pour Lucrèce n’est pas retombée après tant de décennies, plus pure que tant d’autres enthousiasmes, comme si l’imagination stimulée par la vision du grand poète –tel un ciel rempli de constellations chatoyantes- m’entrainait vers un état d’enchantement…"
   
ou
   "Car tu as beau tourner, te retourner, te laisser porter à l’oblique, par un rythme presque incontrôlé, tu ne veux plus de jeu. Tu veux pouvoir dormir, et tu dors, et tu oublies, et tu regardes devant, derrière toi. La main qui écrit attend de ta tête –machine à rêves- l’impulsion, la vitesse d’un départ. Mais plus de toiles d’araignée au plafond!"

   J’ai plus tendance à fuir qu’à être séduite. C'est lourd. On a perdu la beauté poétique de l'écriture habituelle d'Assia Djebar. Pour moi, l’œuvre romanesque de l’auteur est plus intéressante.

critique par Sibylline




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