Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   
Auteur des mois de février & mars 2013
Michel Tournier

   Quel points communs y a-t-il entre Gore Vidal (notre précédent auteur du mois) et Michel Tournier?
   A part que ce sont deux écrivains de la même génération, aucun.
   Aucun?
   Exactement ce qu'il fallait pour les éternels amateurs de variété que nous sommes!

   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE FÉVRIER & MARS 2013
   
   Michel Tournier est né en 1924 de parents germanistes. Enfant, puis étudiant, il passa ses vacances en Allemagne. Cette culture dans laquelle il fut tout de suite plongé, ne l'a jamais quitté.
   
   Après des études médiocres, il découvre la philosophie pour laquelle il se passionnera au lycée et qui, elle aussi, l'accompagnera toute sa vie. Il échoue cependant à l'agrégation. Il vit alors de traductions, puis d'un emploi à Europe n°1. Il présente également une émission mensuelle de télévision, consacrée à la photographie, autre grande passion de sa vie.
   
    Ce n'est qu'en 1967 qu'il publie son premier roman "Vendredi ou les limbes du Pacifique" et connait immédiatement le succès et les distinctions littéraires. Cinq ans après, il est élu à l’Académie Goncourt où il sera très actif, jusqu'à ce qu'il s'en retire en 2010, pour raison de santé.
   
   Depuis le début de sa carrière littéraire, il vit dans un presbytère qu'il a acheté à Choisel (Yvelines) et s'y adonne au jardinage, encore une autre de ses passions, comme à l'écriture.
   
   

Bibliographie ici présente

  Le Roi des Aulnes
  Gaspard, Melchior & Balthazar
  Vendredi ou les Limbes du Pacifique
  Ados: Vendredi ou la vie sauvage
  Les Météores
  Le vent Paraclet
  Le Coq de bruyère
  Dès 06 ans: La fugue du Petit Poucet
  Dès 08 ans: Pierrot ou les secrets de la nuit
  Dès 09 ans: Barbedor
  Vues de dos
  Gilles et Jeanne
  La goutte d’or
  Le Tabor et le Sinaï
  Le médianoche amoureux
  Le Crépuscule des masques
  Eléazar ou La Source et le Buisson
  Sept contes
  Journal extime
  Le bonheur en Allemagne
  Voyages et Paysages
  Je m'avance masqué
  L'aire du muguet
  Célébration de l’offrande
 

Le Roi des Aulnes - Michel Tournier

Veux, fine jeune fille, -tu venir avec moi ?
Note :

   Ne voulant pas mourir idiote et ayant décidé que j'étais assez grande pour ne plus être une jeune fille effarouchée, j'ai décidé de prendre le taureau par les cornes et de reprendre la lecture du Roi des Aulnes de Michel Tournier, lecture qui avait été prématurément écourtée lors d'une précédente tentative à cause d'un écoeurement généralisé. Un entraînement spécial a été mis au point pour me préparer à cette lecture (je ne donnerais pas ici le contenu de cet entraînement qui risquerait de décourager tous les candidats à la lecture du Roi des Aulnes mais sachez que je n'en suis pas sortie indemne).
   
   Quelques mots sur l'histoire : Le Roi des Aulnes est l'histoire d'Abel Tiffauges, qui se décrit lui-même comme un ogre. Le récit mêle à la fois les écrits de Tiffauges et une narration extérieure et nous conduit du pensionnat Saint-Christophe où Tiffauges passe une grande partie de son enfance à l'Allemagne nazie. Tiffauges est un ogre qui se découvre et dont je vais essayer de retracer rapidement le parcours.
   
   Enfant malingre, Tiffauges est la bête noire de son pensionnat mais il est rapidement pris sous la protection de l'un de ses camarades de pensionnat, Nestor, qui lui fait découvrir quelques plaisirs scatologiques ainsi que la joie de la soumission.
   
   Après la mort de Nestor, dont une partie semble survivre en Tiffauges, celui-ci entame une nouvelle phase dans sa vie : il se transforme progressivement en ogre. Gigantesque et difforme, il découvre le plaisir de se nourrir de chair crue et se focalise sur les enfants qu'il veut porter et collectionner. Tiffauges est prudent dans l'assouvissement de ces plaisirs ogresques : au départ il se contente de porter des enfants blessés sous le prétexte de les secourir et ses collections d'enfants sont immatérielles : il collectionne des enregistrements sonores de récréations ou des photographies. Il rôde autour des écoles, approche des petites filles et finit par se faire condamner pour le viol d'une enfant qu'il n'a pas commis.
   
   Tiffauges est libéré à la faveur de la guerre. L'armée va lui fournir un autre moyen d'assouvir sa passion de la collection d'êtres vivants en le chargeant de s'occuper des pigeons voyageurs qui servent au transport de messages. Visitant les colombiers de la campagne française, Tiffauges s'empare des pigeons les plus beaux et les plus désirables.
   
   Pendant la débâcle de la France, Tiffauges est fait prisonnier et est emmené dans un camp en Allemagne. Rapidement il se sent chez lui dans ce pays. La découverte de l'hiver germanique et d'une petite cabane au fond des bois accélère encore sa transformation en ogre. Docile et travailleur, notre héros se fait remarquer par la hiérarchie nazie et devient une sorte de garde-chasse dans le domaine de chasse de Göring.
   
   Enfin, au bout de plusieurs mois, il parachève sa vocation ogresque en devenant le recruteur d'une école militaire nazie installée dans une forteresse prussienne. Monté sur son cheval monstrueux, entouré d'une horde de chiens, Tiffauges parcourt la campagne pour trouver des jeunes garçons d'une dizaine d'années à enrôler de gré ou de force.
   
   Le Roi des Aulnes est un grand roman écrit par un excellent auteur mais qui m'a laissé un goût amer. Ce roman est un mélange étonnant de passages sublimes et de pages qui nous font tomber le nez dans la fange. Il est à la fois attirant et profondément repoussant.
   
   J'ai particulièrement admiré la métaphore filée de l'ogre que l'on retrouve aussi bien dans le personnage de Tiffauges que dans la description de l'Allemagne nazie. Les événements de la Seconde Guerre Mondiale servent de toile de fond au récit sans être explicites. Jamais je n'avais lu une analyse aussi originale de l'Allemagne et du régime nazis décrits comme des ogres volant les enfants et avides de chair humaine. Le personnage de Göring est traité de la même manière : un être fantastique et monstrueux qui règne sur une forêt presque magique et organise des chasses qui ressemblent à des orgies de sang. J'ai été fascinée par ce monde sauvage et violent que Tournier décrit, un peu comme je pouvais l'être étant enfant par les contes de fées même sombres.
   
   Cependant, j'ai aussi eu de nombreux mouvements reculs au cours de ma lecture. Cette obsession malsaine pour les enfants ou les descriptions récurrentes d'étrons en tous genres font trébucher le lecteur et le font passer d'un monde sombre, sanglant mais onirique à une fosse d'aisance. Le passage de l'un à l'autre est souvent rude... et je me suis parfois sentie comme l'un de ses enfants qui, enlevé par un ogre, ne peut pas faire grand' chose contre cela mais qui résiste quand même.
   
   P. S. : Le Roi des Aulnes est fourbe : hier, alors que je gambadais joyeusement dans les escaliers du métro mon Roi des Aulnes à la main, mon pied s'est malencontreusement explosé contre une marche. Depuis, je suis obligée de sautiller sur un seul pied pour me déplacer et je vois bien que cela fait très plaisir à ce traître. Je le soupçonne même de m'avoir volontairement déséquilibrée. Je rumine ma vengeance, vais-je le lancer pour le faire tomber dans une baignoire remplie et le lacérer à coup de coupe-papier ? Pervers comme il est, je crains qu'il n'en tire une certaine jouissance...
   ↓

critique par Cécile




* * *



Un monstre
Note :

   Ce roman traite de l'un des événements les plus marquants du 20e siècle : l' Holocauste. L’histoire est racontée via le parcours d'un mécanicien français aux singulières habitudes - manger de la viande crue et photographier ou enregistrer sur bande des enfants. Son comportement peut sembler douteux, mais Abel est en réalité un innocent, un être simple qui sera facilement happé par la machine de guerre allemande. Ses aventures l'entraînent au fond de l'Allemagne, dans l’imaginaire débridé de sa jeunesse, et plus profondément dans le passé, épisode qui sert à illustrer le contraste entre la culture française et la culture allemande.
   
   Le roman atteint sa pleine puissance quand Abel est recruté par les jeunesses Hitlériennes pour s’occuper de 400 garçons. Il ne réalise pas alors quel sort sera réservé aux enfants qu’il chérit, jusqu'à ce qu'il trouve un enfant juif qui a échappé à Auschwitz. Abel se rend compte de son horrible erreur et que la seule manière de se racheter est de sauver cet enfant.
   
   "Le roi des aulnes" est une méditation magnifique sur le mal et l'innocence. Le personnage d’Abel est un des plus mémorables de la littérature. De part l’ambiguïté de ses actions, il propose donc une perspective originale et enrichissante sur le sujet. L'ambiance est froide mais axée sur la sensibilité. Au final, le portrait de cet homme naïf qui en croyant faire du bien contribue à bâtir le plus grand cauchemar, est particulièrement troublant.
   
   Un roman très fort et nuancé sur les déviances de la nature humaine.
   
   À noter, il existe une excellente adaptation cinématographique de Volker Schlöndorff.
   
   (Prix Goncourt)
    ↓

critique par Benjamin Aaro




* * *



L'enfance d'un pervers
Note :

   "Le Roi des Aulnes", c’était d’abord un poème de Goethe, sublimé par la musique de Schubert… En 1970, Michel Tournier reprend le titre afin d’illustrer le symbole du père qui emporte son enfant vers la Mort, lien projeté entre le lied et le personnage d’Abel Tiffauges.
   Pour mon compte, l’Ogre de Kaltenborn, sous-titre d’une partie du récit, cernerait davantage le curieux destin du personnage imaginé par l’écrivain.
   
   Ce roman raconte l’histoire d’un enfant malchanceux, Abel Tiffauges, mal-aimé, manifestement destiné à devenir souffre-douleur de l’internat Saint Christophe, jusqu’à l’intervention protectrice de Nestor, un condisciple très particulier. Abel bénéficie en la présence de Nestor d’un véritable mentor, à double titre : À l’abri des persécutions ordinaires, Abel découvre le sens caché des choses, grâce à la curiosité sans limites et l’originalité de cet étrange garçon. Cependant, Nestor meurt dans un accident curieusement salvateur pour Abel. Dès lors, l’idée que l’univers est marqué de signes inversés est définitivement ancrée dans le rapport du personnage à la réalité.
   Abel est cependant loin d’être tiré d’affaires. Se sentant "différent", il apprend à faire profil bas, il s’isole et son épanouissement affectif se réduit à des clichés volés. Indubitablement, il est déjà "un ogre", attiré par les jeunes êtres, garçons ou filles pré pubères, qu’il suit et photographie au risque d’être poursuivi…
   Dans son journal qu’il intitule "écrits sinistres", il note :
   "C’est étrange, depuis que je m’occupe intensément des enfants, il me semble que j’ai moins d’appétit. Je m’avise que les devantures des crémeries et les étals des boucheries n’excitent plus comme jadis ma voracité. J’en viens à délaisser la viande et le lait cru pour un régime plus ordinaire. Et pourtant, je ne maigris pas! Tout se passe comme si le contact des enfants apaisait ma faim de façon plus subtile et comme spirituelle, une faim qui aurait évolué du même coup vers une forme plus raffinée, plus proche du cœur que de l’estomac… ( Citation p 157-158)

   Sa recherche de symbole identitaire le mène à définir un culte personnel envers un modèle d’"Ogre" historique dont il revisite le mythe :
   "Le mélange de cauchemars d’hallucinations et d’accès de lucidité dévastateurs qui a empli ma nuit a été constamment dominé par la grande et radieuse figure de Raspoutine. Pour moi, il avait été jusqu’ici celui qui, ayant prêché scandaleusement l’innocence du sexe, s’était opposé de tout son poids— qui était considérable à la cour— aux menées bellicistes de l’entourage du Tsar.…( p 164-165)

   
   En ce qui le concerne, Tiffauges se sait promis à une destinée hors du commun et s’en remet à cette prédestination. Peu lui importe désormais d’être compris ou jugé, il est habité par la certitude de ne pas appartenir au commun des mortels :
   "Je ne dois pas me dissimuler que tous ces hommes qui me haïssent sur un malentendu, s’ils me connaissaient, s’ils savaient, ils me haïraient mille fois plus, et alors à bon escient. Mais il faut ajouter que s’ils me connaissaient parfaitement, ils m’aimeraient infiniment. Comme fait Dieu. Lui me connaît parfaitement…
   Mes nuits carcérales me reportent irrésistiblement aux longues heures de veille du collège Saint Christophe. L’absence de Nestor n’est même pas un obstacle à la puissance de ces évocations, car d’une certaine façon il revit en moi, je suis Nestor. Ainsi toute ma vie passée s’étale devant mes yeux fermés en panorama comme si j’étais sur le point de mourir." ( 174-175)

   
   Encore une fois, Abel reconnaît la marque du destin, quand, accusé d’avoir violé une fillette, il est sauvé par la déclaration de guerre du 3 septembre 1939. Affecté dans un régiment colombophile, il se voue aux soins des pigeons, incapable là encore de développer des relations d’égal à égal avec ses compagnons d’armées. "À mesure que les pigeons envahissaient sa vie, Tiffauges s’enfonçait dans une solitude de plus en plus farouche. Il n’avait jamais été bavard, il devint tout à fait taciturne. Il était toujours resté en marge des palabres et des jeux de ses compagnons, il disparut des journées entières sans que l’on s’inquiétât de lui." ( Page 199) La fin de la drôle de guerre se solde par un nouveau pied de nez du destin. Toujours à l’affût des signes, il se forge une relation très particulière au monde :
   "Dès le lendemain, Tiffauges fut séparé des trois officiers et se retrouva dans une cour d’usine à Strasbourg avec quelques centaines de compagnon de captivité. Il en connaissait au moins un, mais il était peu enclin à frayer avec qui que ce fût, encore moins avec Ernest, le colombocide, qu’avec un autre. La première nuit, il avait mangé seul l’un des trois rôtis. Il s’était persuadé qu’il s’agissait du pigeon d’argent. Question de poids sans doute, mais aussi un certain goût non sans affinité avec l’odeur habituelle de l’oiseau vivant. Les deux autres rôtis lui permirent, non seulement de ne pas souffrir de la faim qui tenaillait ses camarades, mais aussi de nourrir son âme en la faisant intimement communier avec les seules créatures qu’il eût aimées depuis six mois." ( Page 211)

   Prisonnier des Allemands, il est envoyé dans un camp de Prusse-Orientale. Ce coup du sort ne lui procure aucune crainte :"Tiffauges se laissa glisser dans la captivité sans résistance... avec la foi robuste et optimiste du voyageur qui s’abandonne au repos de l’étape en sachant qu’il va s’éveiller quelques heures plus tard, en même temps que le soleil, lavé des fatigues de la veille, régénéré, prêt à un nouveau départ. Il avait laissé tomber derrière lui comme vêtements souillés, comme chaussures éculées, comme peaux craquelées, Paris et la France… Beauvais et le collège Saint Christophe." ( Page 215)
   
   La chance, l’audace, l’inconscience se donnent la main pour ouvrir alors à Abel Tiffauges l’occasion d’un retournement de situation. Le prisonnier se donne les moyens de sa liberté. Au lieu de voir les Allemands comme ses ennemis, il devient le prisonnier modèle, il gagne la confiance de ses geôliers, sans état d’âme. De la forêt autour du camp, il devient le second du garde forestier, conquiert ses entrées dans le domaine de Göring, l’ogre de Rominten. Tiffauges avance en territoire connu, il absorbe les signes, s’ouvre aux circonstances, y puise les intuitions nécessaires à ses plans, jusqu’à ce que les événements le mettent en situation d’intégrer la forteresse de Kaltenborn. Ce prytanée, école militaire réservée aux jeunes hommes du pays, accueillent des enfants de plus en plus jeunes, au fur et à mesure des besoins front. C’est alors que Tiffauges, surnommé "Tief Auge",( yeux profonds), par l’un des spécialistes en critères de race, devient l’Ogre de Kaltenborn, parce qu’il prend à cœur sa mission de recruteur.
   
    Au cours de ses pérégrinations, Tiffauges a développé le concept de "portance" qu’il baptise "phorie", qui constitue la trame de tous les événements qui ont tissé sa vie : Nestor a été son "porteur", de chance et d’éveil. À son tour, sa relation particulière aux enfants s’est cristallisée à partir d’un désir déclenché par une nécessité de protection. Les symboles convergent vers la sublimation de ce rôle qui donne du sens à sa vie. Alors que le troisième Reich entre dans la phase finale de son existence, Tiffauges vit son apogée et sa rédemption en protégeant le jeune Éphraïm. Dernier retournement de situation, ultime "phorie" qui illumine sa marche vers son destin.
   
   Que penser de ce roman dense et baroque? Abel Tiffauges appartient à la catégorie des personnages ambigus. Avec ce protagoniste, Michel Tournier porte notre réflexion aux marges de l’acceptable. Tiffauges n’a rien d’un héros, malgré sa fin sublime, il incarne une misanthropie fondée sur la fuite plus que sur un choix. Son attirance pour les enfants reste floue, la question de l’acte sexuel est détournée par ce qui s’apparente au délire (la phorie, l’inversion des signes). Il n’en demeure pas moins qu’il y a pédophilie au sens étymologique du terme, même si à l’époque où Tournier l’a écrit, on sait que la mentalité ambiante était moins vigilante sur les conséquences du fait chez les enfants.
   
   Tournier ne cherche pas d’ailleurs à faire naître une quelconque empathie pour son personnage; dans la relation d’Abel aux nazis, il ne pose même pas, me semble-t-il de critères moraux. Tout juste comprend-t-on que Tiffauges n’est pas à l’aise devant le peu ragoûtant Göring. La thèse de Tournier repose davantage sur la force cachée des apparences simplistes : toute la première partie du livre, développant le décalage du personnage par rapport aux normes sociales, montre un Abel un peu simplet, promis à devenir une victime, sauvé de son esclavage par un garçon retors, au comportement ambigu, pervers, inquiétant. Tiffauges adulte est devenu garagiste ; prisonnier, il réussit à sortir du camp et devient momentanément garde-chasse avant que les circonstances ne l’amènent à réaliser son destin "d’ogre". Très rapidement, l’amoralité du personnage éclaire son comportement erratique. Ce qui met en évidence le paradoxe final, la rédemption supposée du porteur d’enfant, qui n’agit pas poussé par la notion du Bien, mais de "son" bien. Ce qui laisse le lecteur livré au malaise, car l’écriture de Tournier, ample et dense, capte notre curiosité sans nous délier du vertige face au Mal inconscient. Innocent ou pervers, Tiffauges ne se sent jamais coupable.

critique par Gouttesdo




* * *




 

Gaspard, Melchior & Balthazar - Michel Tournier

La route du sucre
Note :

   Dans vos souvenirs, les rois mages apportaient à un nouveau-né l’or, l’encens et la myrrhe et tout cela ne nourrissait pas son homme.
   Eh bien Michel Tournier, dans "Gaspard, Melchior & Balthazar", fait de leur périple vers l’enfant un voyage éminemment nourricier; ce n’est pas eux bien sûr qui nourrissent l’enfant, mais lui qui est destiné à les nourrir, puisque quelques trente ans après il offrira à ses disciples puis au monde sa chair et son sang, pour les sauver.
   
   Dans les premières parties, avant leur départ, Tournier nous peint fort concrètement les festins des rois: "gigue d’antilope épicée aux piment, cannelle, cumin, girofle, gingembre… , brochettes de colibris, cervelles de chiots en courgettes, museaux de béliers sautés, queues de brebis (des sacs de graisse à l’état pur)" sont les délices traditionnels préparés pour la fête de la Fécondation des palmiers-dattiers dans le royaume de Gaspard. Le roi noir regarde sa favorite (une jeune femme blonde, une phénicienne) s’en délecter, c’est une agréable surprise, tempérée immédiatement d’un doute né de sa jalousie: ne se gorge-t-elle pas de nourriture pour supporter son intimité?
   
   Plus tard, à Jérusalem, c’est à un autre festin sauvage que nous assistons dans le palais du tyran Hérode: "scarabées dorés grillés dans du sel en amuse-bouches, puis foies de carrelets mêlés à de la laitance de lamproies, cervelles de paons et de faisans, yeux de mouflons et langues de chamelons, ibis farcis au gingembre, vulves de jument et génitoires de taureaux en sauce", tous les abats sont servis ensemble et le spectacle des convives est celui de rapaces dont les "doigts crochus" se tendent vers les plats, et dont les "crocs" déchirent la viande. Justement, le plat le plus original dont Hérode veut régaler ses convives est un "vautour farci aux champignons", en souvenir d’une campagne militaire où les vivres manquaient et où ses cuisiniers avaient dû improviser avec les moyens du bord.
   Cet Hérode n’est pas sans faire penser à Trimalcion, affranchi enrichi du roman latin Satiricon; comme lui il raconte l’histoire de ce plat pour épater ses convives, fait des blagues de mauvais goût (et tout le monde rit, parce que c’est un tyran) et détaille ses problèmes digestifs.
   
   Chère grasse, épicée, qui soulève le cœur, et arrive ce qui doit arriver: Hérode est pris d’une "convulsion douloureuse" et vomit une mixture bilieuse qui est l’image de ses tourments de roi. Qui lui succèdera? un tyran finit toujours par se retrouver seul, entouré de complots qu’il doit déjouer, au risque d’y perdre ses propres enfants. C’est lui qui envoie les trois rois à la rencontre de l’enfant à naître que la rumeur appelle déjà "roi des Juifs".
   
   Un quatrième roi a pris la route; c’est un enfant aux soucis futiles. Il voyage pour découvrir la recette d’une pâtisserie, le rahat-loukoum à la pistache, dont il n’a pu savourer qu’une seule bouchée. Ce goût du sucre est entretenu par sa mère, la régente, afin de l’éloigner du pouvoir. Il embarque avec "une cargaison d’épices, de fruits secs et confits, de pétales de roses glacés, et avec des artisans confiseurs". Cette route du sucre va devenir un périple initiatique qui le dépouillera de toute sa cargaison de douceurs. Les bédouins lui enseignent qu’autrefois connaissance et nourriture allaient de pair, mais la chute de l’homme a transformé la parole en une coquille vide et la nourriture en un apport gras. Aussi les bédouins vivent-ils dans la plus grande frugalité et la méditation. D’abord, le prince Taor ne comprend pas. Arrivé trop tard pour rencontrer l’enfant, il décide finalement de se débarrasser des restes de ces friandises avant de partir à sa suite en Egypte, et organise un grand banquet pour les enfants affamés de Bethléem: "lait au miel, beignets d’ananas, dattes fourrées de cerneaux de noix, soufflés de litchis, crème au vin, galettes de frangipane…" le clou du festin est un "chef-d’œuvre d’architecture pâtissière", une reproduction miniature du palais qu’il a quitté, en nougatine, pâte d’amande, caramel et fruits confits, avec des bassins de sirop et des arbres d’angélique". Ce palais des délices, cette prison sucrée, Taor invite les enfants à le détruire… Cependant ce sacrifice est redoublé par un autre: dans la ville de Bethléem, ce sont les petits frères des jeunes invités qu’on égorge, sur ordre d’Hérode, qui se croit trahi par les rois mages… C’est la fin de l’âge du sucre pour Taor, et le début de l’enfer du sel. Dans les mines de sel où il se retrouve forçat, trente-trois ans durant, la recette du rahat-loukoum qui a cessé de l’intéresser lui est enfin révélée, mais surtout la parole de l’enfant lui parvient et lui adresse enfin un message qu’il comprend: bienheureux ceux qui ont soif de justice, car ils seront désaltérés. Comment mieux parler à un esclave de la mine de sel, emprisonné pour payer la dette d’un autre? Et l’aventure de Taor s’achève lorsqu’arrivé une nouvelle fois trop tard pour voir l’enfant devenu homme, il s’approche de la table de l’eucharistie…
   
   Quelle friandise me jetterait sur les routes, à la recherche de la recette idéale? Pas vraiment le loukoum, vraiment trop sucré. La première pâtisserie que je me rappelle avoir confectionnée est un biscuit à l’amande et à la cannelle. Ensuite vint le pain d’épices, lorsque je découvris qu’on pouvait s’y essayer soi-même. Quelques essais pas toujours concluants, et dernièrement, après avoir dévoré la dernière miette de bouchées de pain d’épices que l’on m’avait ramenées d’Alsace (l’Est est le paradis du pain d’épices), je décidai de reprendre les recettes connues, d’y mélanger les indications données par la composition dudit pain d’épices alsacien, et de composer ma recette idéale.
   ↓

critique par Rose




* * *



Comme les trois mousquetaires ils étaient quatre!
Note :

   Michel Tournier joue avec la culture chrétienne sur la base de quelques versets de l'évangile de Matthieu, s'appuyant sur la tradition pluriséculaire et aussi sur ses voyages. Dans les paroles de Balthazar quelques mots sur les tatouages et les scarifications sont inspirés par ses brefs séjours en Afrique. Tout comme ces baobabs –simplement transplantés en Palestine– ou encore cette description de Thèbes et du temple de Memnon que Gaspard visite en suivant la comète. Un voyage en Israël a aussi inspiré la description de la mer Morte et du pays de Sodome que le romancier, en un célèbre néologisme, a caractérisé par sa "bassitude".
   
   Entre eux, les rois parlent du pouvoir. Hérode plus que les autres, car il a commis assez de crimes pour écrire un roman. Taor moins que les autres, qui illustre la légende incertaine d'un quatrième roi mage. Arrivé bon dernier de Mangalore, le prince du pays du sucre est uniquement venu chercher la recette du "rahat loukoum à la pistache" avec la bénédiction de sa mère la maharani, et avec une flotte portant cinq éléphants qui se perdront entre l'océan et la mer Morte. À la formule inaugurale de Gaspard, roi noir de Méroé amoureux d'une blonde qui l'a trompé, "Je suis noir, mais je suis roi" répond celle de Melchior prince de Palmyre : "Je suis roi mais je suis pauvre". Balthazar, le vieux roi de Nippur –qu'on imagine situé quelque part vers ce qui sera Bagdad– Balthazar donc, souverain inconsolé de la perte de son musée pillé par l'insurrection d'un religieux fanatique, a rencontré la caravane de Gaspard en arrivant à Hébron ; là, ces rois se feront touristes devant des tombes célèbres avant de filer vers Bethléem où l'archange Gabriel les attend. Pourchassé et ruiné, Melchior s'est joint à eux déguisé en page, ce qui ne saurait tromper les espions d'Hérode. Comme dans l'Histoire, il y a recensement, et puis meurtre des innocents. Je n'insisterai pas davantage sur les discours des trois mages, et leurs cadeaux bien connus : un peu d'or, de myrrhe et d'encens offerts à Jésus ; le pauvre est bientôt forcé de fuir avec ses parents vers un refuge égyptien. Le plus inattendu est sans doute ce prince indien amateur de sucreries condamné à survivre trente-trois ans dans les mines de sel de Sodome. Sa libération arrivera juste à temps pour lui permettre de se rendre à Jérusalem, y trouver les restes de la Cène et ainsi "recevoir l'eucharistie le premier". Comme quoi les derniers seront les premiers...
   
   En s'inspirant du légendaire chrétien la peinture européenne a imaginé des représentations de la "Nativité". Ainsi, le thème de l'Adoration des Mages est-il particulièrement riche entre XIVe et XVIIe siècles. N'a-t-il pas été traité par Giotto, Fra Angelico, Botticelli, Dürer, Giorgione, Rubens? Après avoir soupé chez le roi Hérode, Balthazar projette de reconstruire son musée "non plus pour y collectionner des vestiges du passé gréco-latin. Non, ce seront des œuvres modernes, celles que je commanderai en roi Mécène à mes artistes, les premiers chefs-d'œuvre de l'art chrétien..." Taor l'interrompt pour remarquer : "Comme il est difficile d'imaginer la création future! (…) Et quelle sera-t-elle cette toute première peinture chrétienne?" Rien d'étonnant pour nous dans la réponse de Balthazar : "L'Adoration des Mages". Les trois princes imaginent : "Les siècles à venir leur apparaissent comme une immense galerie de miroirs où ils se reflétaient tous les trois, chaque fois dans l'interprétation d'une époque au génie différent, mais toujours reconnaissables, un jeune homme, un vieillard et un noir d'Afrique." Au cœur d'un récit dont la forme doit beaucoup au conte, Michel Tournier en a donc profité pour traiter aussi –avec une feinte naïveté– d'histoire de l'art, sujet auquel il reviendra huit ans plus avec "Le Tabor et le Sinaï".

critique par Mapero




* * *




 

Vendredi ou les Limbes du Pacifique - Michel Tournier

Cela s'appelle « intertextualité »
Note :

   Robinson Crusoé a dépassé le stade de personnage pour atteindre à celui de mythe et, fidèle à son projet d'utiliser les mythes pour bâtir ses romans, c'est par lui que Michel Tournier a débuté sa production littéraire (Le roi des Aulnes, déjà en gestation depuis plusieurs années mais difficile à maîtriser, était encore loin d'une forme publiable).
   
   Tout d'abord, le Robinson de Tournier s'appelle Vendredi (titre) car c'est sur lui que l'auteur entend porter l'accent – du moins est-ce ce qu'il déclare, mais à le lire, cela ne m'a pas paru si évident. Nous avons une transposition assez fidèle des évènements de l’œuvre de Defoe, à ceci près que le Robinson de Tournier ne réagit pas de la même façon et ne tire pas les mêmes conclusions de ce qui lui arrive, sans parler de l'introduction de la dimension sexuelle tout à fait absente dans l’œuvre originale. Les évènements du roman initial se retrouvent néanmoins là et c'est le plaisir du lecteur de reconnaître le modèle sous son nouveau costume et de réfléchir à la signification des modifications. Ainsi, Robinson, maîtrisant peu à peu l'agriculture et l'élevage sur l'île produit-il ce dont il a besoin. Chez Defoe, il ne produit pas plus que ce dont il a besoin car il estime que produire trop serait un signe de cupidité. Chez Tournier au contraire, il produit énormément -jamais assez- tentant toujours d'améliorer sa productivité mais attention, ce n'est pas par avidité ou esprit de lucre, c'est qu'il considère que consommer est péché, seul est bon produire. Il produit donc le plus possible et consomme le moins possible. C'est du moins le raisonnement conscient, mais le lecteur sent derrière tout cela un équilibre instable de la pensée, une tentative de maîtrise d'un monde et de justification d'une vie où l'absolue solitude sur une si longue durée a fait disparaître tout point de référence, tout point d'ancrage.
   
   Apparaît Vendredi. Dans un premier temps, Robinson, comme son prédécesseur, ne voit en lui que le sauvage à éduquer, l'être vierge à former. Pendant une longue première période, comme le Robinson de Defoe, il ne soupçonne pas que cet être puisse être déjà porteur d'une éducation. Pourtant, il constate que la prise de son "dressage" sur Vendredi reste superficielle et fragile. Il s'en étonne. Observe. Jusqu'à ce qu’une catastrophe jetant à bas tout son travail, l'amène à adopter face à son compagnon une attitude d'observation et non plus de direction, et qu'il découvre, avec surprise, un autre mode de pensée, et qu'il accepte de le respecter. Robinson est un intellectuel, la vision de Vendredi lui semble peu à peu défendable, alors il va l'explorer. Il finit par apprendre beaucoup de lui... mais parce qu'il est assez intelligent pour inverser complètement sa vision de la situation.
   
   Tournier a basé ce roman sur les enseignements de Lévi-Strauss qu'il avait étudiés et a rempli ainsi son 2ème contrat après l'utilisation d'un mythe : faire vivre par le roman une thèse philosophique.
   
   Ainsi, dès ce premier roman, Michel Tournier obtint-il le Grand Prix du roman de l'Académie française en 1967.
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Robinson sexué
Note :

   Chacun connaît l'histoire du naufragé Robinson, celle racontée par Defoe. La voici en mode intime, en mode réaliste, en mode mystique, en mode sexué... Loin et proche en même temps du "Vendredi ou la vie sauvage" écrite du même terreau mais avec des fleurs bien moins torturées, bien moins complexes, adaptées à la sensibilité enfantine. Ignorant cette qualité, j'avais eu quelques réticences à relire le Crusoé naufragé. Bien m'en a pris, tellement est riche de réflexions cette réécriture de l'aventure d'un Robinson pour adultes.
   
   On y lit le désespoir, l'animalité, l'influence de la culture et de l'éducation, la critique d'un système du rendement, l'ouverture d'un esprit, la richesse des ressentis, le rapport à la nature, la place dans l'univers... On y lit l'homme dans sa complexité, dans ses doutes, dans ses pulsions mais aussi sa capacité à éprouver, apprendre d'autrui, décider de sa façon d'être et de vivre... Un ensemble riche de réflexions et de considérations.
   
   Robinson passe par les étapes que l'on sait. Naufrage, survie sur l'île, arrivée de Vendredi puis d'un navire sauveur. Mais voilà que surgit l'intime, notamment grâce aux passages du log-book, le journal tenu par Robinson. On lit alors une survie de l'âme autant que du corps.
   "Robinson eut le pressentiment qu'il fallait rompre le charme s'il voulait jamais revoir le jour. La vie et la mort étaient si proches l'une de l'autre dans ces lieux livides qu'il devait suffire d'un instant d'inattention, d'un relâchement de la volonté de survivre pour qu'un glissement fatal se produisît d'un bord à l'autre. Il s'arracha de l'alvéole." P116

   
   Psychologiquement, Robinson devient animal, dépression totale, retour à l'état sauvage puis revient à la raison et organise sa vie à la mode occidentale s'imposant une rigueur de tous les instants pour régler sa survie et maîtriser la nature pour son profit. Malgré cela, des parenthèses mystiques et d'union avec une île qui devient amante rythment la vie du naufragé. Arrive alors Vendredi, un autrui qui chamboule les repères. D'abord esclave, il devient modèle...
   
   Un livre empli de profondeur en même temps que de poésies :
   "… il constata que sa barbe en poussant au cours de la nuit avait commencé à prendre racine dans la terre." P146
   
   "Il participait à l'évidente fonction de l'arbre qui est d'embrasser l'air de ses milliers de bras, de l'étreindre de ses milliers de doigts." P216

   
   Un ouvrage qui ouvre à la réflexion, qui appelle l'analyse.

critique par OB1




* * *




 

Ados: Vendredi ou la vie sauvage - Michel Tournier

Aussi classique que celui de Defoe
Note :

    "La flèche monta jusqu'à une hauteur de cent mètres au moins. Là, elle parut hésiter, mais au lieu de repiquer vers la plage, emportée par le vent, elle fila ver la forêt. Lorsqu'elle eut disparu derrière les premiers arbres, Vendredi se tourna avec un large sourire vers Robinson.
   Elle va tomber dans les branches, tu ne la retrouveras pas, dit Robinson
   Je ne la retrouverai pas, dit Vendredi, mais c'est parce que celle-là ne retombera jamais."

   Cet extrait cité en quatrième de couverture illustre brillamment une des thèses du livre : les divergences d'une pensée rationnelle et d'une pensée animiste ou poétique.
   
   Après le succès foudroyant de son "Vendredi ou les limbes du Pacifique", l'auteur en rédigea une version pour la jeunesse qui connut un succès encore supérieur. Les ventes de plusieurs millions d'exemplaires (d'autant plus qu'il est étudié dans les collèges) assurent les revenus de l'auteur.
   
   Pour arriver à ce résultat, M. Tournier a profondément remanié son texte. Ainsi, pour commencer plus directement et captiver dès les premières lignes un lectorat supposé enclin à la distraction, il y a supprimé le chapitre d'introduction dans lequel, juste avant la tempête, le capitaine prédisait l'avenir de celui qui allait devenir le naufragé mythique, traçant de façon sibylline les grandes lignes du récit qui s'amorçait ainsi. Il y a aussi une vision plus pragmatique des choses, moins intellectuelle ainsi qu'une part plus importante accordée aux animaux en raison de la proximité qui existe toujours entre les enfants et eux. Un animal dans un livre pour adulte est d'office, à de rares exception près, un personnage secondaire. Pas pour les enfants chez qui il sera de toute façon considéré comme un personnage à part entière, ce que M. Tournier a entériné en modifiant son texte. Il a également atténué fortement les noirceurs de l'âme de Robinson (par exemple la façon dont Vendredi est délivré), les faiblesses humaines étant admises par les adultes, moins par les jeunes.
   
   Mais il ne faut pas croire que la nouvelle version va se limiter ainsi à la suppression de certains passages. En fait, M. Tournier a choisi de tout réécrire en simplifiant l'écriture et en la dépouillant des références culturelles ainsi que des plus abstraites cogitations de Robinson.
   
   A noter : à la fin de la version adulte, le mousse est baptisé "Jeudi" (jour de congé des enfants) mais ce jour de repos est plus tard devenu le mercredi, sans doute l'auteur en a-t-il été contrarié et puisque cela avait changé une fois, cela pouvait encore être modifié... Je ne suis pas dans le secret des dieux mais j'ai toujours pensé que c'était pour cela que dans la seconde version, celle dont nous parlons ici, le mousse se voit baptisé "Dimanche", ce jour de congé-là devait paraître plus stable à M. Tournier.

critique par Sibylline




* * *




 

Les Météores - Michel Tournier

Les frères-pareils
Note :

   Cinq ans après l'immense succès du "Roi des Aulnes", Michel Tournier publia le plus épais de ses livres : "Les Météores". Dans ce roman qui a failli s'intituler "Le Vent Paraclet", un titre qui s'appliquera trois ans plus tard à un essai sur son expérience d'écrivain, l'auteur traite principalement de la question de la gémellité, et de l'homosexualité masculine. En même temps, une multitude de thèmes porteurs de mythes et de symboles viennent se greffer sur une narration qui n'a qu'épisodiquement le souci de la vraisemblance, la démonstration prenant toujours le pas sur l'intrigue romanesque, ce qui pourrait expliquer le relatif échec du livre à sa parution. En revanche, l'ouvrage donne l'impression d'avoir été écrit pour la jubilation des critiques.
   
   Tournier a la réputation de construire ses romans à la perfection. "Les Météores" est structuré en fait comme deux romans distincts. Il y a à la base l'histoire d'une famille bretonne propriétaire d'une usine textile, avec le couple de Maria-Barbara et Edouard Surin, qui ont eu plusieurs enfants, les derniers-nés étant les jumeaux Paul et Jean nés en 1931, tandis que le reste imprécis de la fratrie est résumé du nom de Peter (p. 390 - édition folio). Si les jumeaux apparaissent dès l'incipit, les chapitres II à XIII sont très largement consacrés au roman d'Alexandre, l'oncle scandaleux des jumeaux, tandis que les chapitres XIV à XXII exposent le tour du monde des jumeaux, l'un à la poursuite de l'autre, jusqu'à l'évaporation de l'un et l'engloutissement de l'autre.
   
   
   Les deux intrigues
   
   • Le roman d'Alexandre est lui-même fondé sur deux histoires parallèles. D'un côté l'histoire d'un homosexuel racontée par lui-même. Elevé dans un collège religieux, et amateur d'escrime, Alexandre noue une amitié particulière avec le jeune Thomas. Mystique du Christ, il initie Alexandre dans la crypte du collège des bons pères. Après avoir présenté "les premières traces des saints stigmates" et séjourné au "monastère du Paraclet, celui-là même que fonda Abélard" (p. 153), Thomas est devenu le curé d'une paroisse parisienne, permettant à l'auteur, quand il fait se retrouver les deux anciens partenaires, de développer des considérations théologiques sur la Pentecôte, le Paraclet, la scission des Églises d'Orient et d'Occident. La séparation des Églises jumelles préfigure le sort des jumeaux. D'un autre côté, le roman d'Alexandre c'est l'histoire des déchets, des rebuts de notre société de consommation. Alexandre est "le prince des gadoues" depuis qu'il a pris la direction d'une entreprise consacrée à l'enlèvement des ordures ménagères, active dans plusieurs villes dès la fin des années trente. Incinération ou enfouissement en décharge? Le dilemme environnemental nous est conté à Roanne, ainsi qu'à Miramas et Saint-Escobille où sont déversées les ordures de Marseille et de Paris en des pages puissantes et suggestives. Sur le fumier on dit que l'on peut voir pousser des fleurs : ici ce sont des perles. Ces "perles philippines" (chapitre VII) sont des perles de sang qui coûtent la vie à deux personnages secondaires du roman.
   
   • Le roman des jumeaux est donné par la voix de Paul plus que celle de Jean. Bien que réunis sous l'appellation "Jean-Paul" les jumeaux ne parlent jamais d'une seule voix. Leurs voix alternent et c'est essentiellement Paul qui exprime la réflexion de Tournier sur la gémellité. Dans la foulée de l'essai du psychologue René Zazzo sur les jumeaux (1960), on nous présente le couple gémellaire comme quelque chose de lumineux, d'intense, doté d'une communication spécifique ; ce langage "éolien" est incompréhensible pour le reste du monde. La querelle du "filioque" qui brise définitivement l'unité de l'Eglise est remplacée chez les jumeaux par la "malencontre" : l'irruption de Sophie dans la vie de Jean-Paul. Elle finit de faire éclater un couple gémellaire déjà fissuré car depuis longtemps en fait Jean cherchait à quitter Paul, à s'ouvrir à l'Autre avant de courir le monde. Dès leur jeune âge, leur intérêt pour les ateliers de l'usine textile les divisait : Paul s'intéressait à l'ourdissage qui unit, Jean au cardage qui sépare. Donc c'est par l'initiative de Jean qu'ils vont cesser de jouer "le jeu de Bep" c'est-à-dire la communication fusionnelle avec le "frère-pareil"... qu'ils vivaient dans le monde protégé du domaine des Pierres Sonnantes sur l'estuaire de l'Arguenon. Le drame du 21 mars 1943 les rendit précocement adultes suite à l'arrestation de leur mère par les Allemands. L'après-guerre va accélérer la fin de leur couple uni. À Paris, Jean rencontre Sophie. Le mariage qui est prévu n'aura toutefois pas lieu. Peut-être parce que Sophie ne sait pas si elle a couché avec Paul ou Jean ou les deux. Peut-être parce qu'elle craint que son amour pour Jean n'ait pas la force de celui de Paul pour son frère-pareil. Pour Jean l'issue est la fuite, seul : Venise d'abord, puis un enchaînement : Djerba, Japon, Canada, Allemagne...
   
   
   Les grands thèmes
   
   • Le couple forme un thème majeur des Météores, toutes choses y procédant par deux. En conséquence, la sexualité est considérée de plusieurs façons. Le couple hétérosexuel – détesté par Alexandre– n'est sans doute pas parfait si l'on considère les parents des jumeaux, car Edouard passe la moitié de son temps avec une maîtresse parisienne, mais celui de Ralph et Deborah, créateurs d'un paradis dans l'île de Djerba, est une réussite que ne brise que la mort de l'aimée. Aux yeux d'Alexandre le couple parfait est obligatoirement homosexuel et masculin ; quand il se rend aux fiançailles de Fabienne il soupçonne qu'elle forme un couple lesbien, vite jugé, "0+0=0" (p. 237). D'une ville à l'autre, de Roanne à Casablanca, Alexandre recherche donc de beaux garçons, rêvant par exemple de faire de Daniel un dandy à son image. D'où aussi l'importance des miroirs où chacun voit son double.
   
   • Par deux aussi procèdent les météores car il y a temps et temps. Time and Weather. Sont appelés météores tous les phénomènes célestes qui marquent le temps : la perturbation avec le coup de vent de l'incipit aussi bien que les marées qui sont dues aux positions de la lune et du soleil. A la "ronde des saisons" et du calendrier –que maîtrise Franz l'incollable débile de l'institution Sainte-Brigitte–, à leur enchaînement –qui va jusqu'à l'écoute en boucle des œuvres de Vivaldi dans les cafés de la place Saint-Marc à Venise– s'opposent les troubles de la troposphère, susceptibles de déchaîner des tempêtes. Survient ainsi la mise à mal du paradis terrestre de Djerba, "L'île des Lotophages" où Paul tente de trouver trace de Jean après l'escale vénitienne. Au thème du temps s'associe celui de l'espace.
   
   • Si les voyages d'Alexandre et d'Edouard sont de moindre étendue que ceux des jumeaux, il faut noter qu'ils se trouvent à un moment ensemble au Maroc sans le savoir. Comme si déjà l'un était à la poursuite de l'autre. Cette course folle qui les met en danger, les jumeaux l'entreprennent en un tour du monde, référence explicite à l'œuvre de Jules Verne (p. 400). "Comme chaque veille de départ, l'angoisse étreint l'invétéré sédentaire que je suis, et je cherche à quel saint me vouer. Finalement, c'est le personnage de Phileas Fogg dont j'implore la protection". Paul se lance à sa recherche qui ne l'épargnera pas. "Il n'y a pas de translation sans altération" (p. 549). Pire, coupé de son jumeau, il finira lui-même amputé, infirme regardant son jardin... à la jumelle!
   
   • "Les Météores" s'inscrit enfin dans la grande histoire du siècle et ses héros en vivent des temps forts. Edouard est à Paris quand l'armistice du 11 novembre est annoncé. Alexandre est à Paris quand Hitler se fait photographier devant la Tour Eiffel : depuis la terrasse du Palais de Chaillot, il voit toute la scène. Paul est à Berlin le 13 août 1961 quand les Vopos séparent une capitale déjà scindée en deux zones. S'étant jeté dans la gueule du loup, Paul tente une évasion par des tunnels dans les caves où les argiles rouges risquent de l'engloutir. – Mais Jean, qu'est-il devenu?

critique par Mapero




* * *




 

Le vent Paraclet - Michel Tournier

Clés pour plusieurs romans
Note :

   Le vent Paraclet n'est ni brise, ni tornade, ni tramontane, ni mistral, ni bora, c'est un "vent" allégorique, en effet, selon Saint Jean, Jésus Christ aurait évoqué "le Paraclet, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit."
   Et comme l'auteur l'auteur se "ressouvient" ici de choses anciennes...
   En tout cas, cet ouvrage réunit six textes qui sont soit autobiographiques (L'enfant coiffé), soit des considérations sur la littérature (La dimension mythologique et Les malheurs de Sophie), soit des clés sur trois de ses principaux romans (Le roi des aulnes, Vendredi et Les météores).
   
   Je dois dire avant tout que j'ai vivement regretté que ces textes ne soient pas datés. J'ignore même s'ils sont présentés dans l'ordre chronologique ou non.
   
   Le premier texte, "L'enfant coiffé", est celui que j'ai le moins apprécié car l'auteur s'y aventure à des déclarations pour le moins... étonnantes, pour éviter un adjectif plus disgracieux. Ainsi quand je lis "Etant né à Paris, je me considère comme n'étant né nulle part, tombé du ciel, météore. C'est le cas au demeurant de tous les Parisiens, lesquels n'existent pas comme tels", je me dis qu'étant également née à Paris, je considère moi, qu'il a bien tort de prendre son cas pour une généralité. Quand il enchaine "On prétend qu'Hitler avait en 1944 donné l'ordre à ses troupes d'incendier Paris avant de l'évacuer. Il aurait demandé en apprenant la nouvelle de la Libération : "Paris brûle-t-il?"(...)Je me permets de douter de tout cela. Brûler Paris? Comment une idée aussi sage aurait-elle pu naître dans une tête aussi mauvaise? Je doute, mais s'il en était tout de même ainsi, je regretterais pour une fois qu'il n'eut pas été obéi, alors que pour une fois il avait si sagement décidé." je me dis :"!!!". Excès littéraire, me direz-vous? Très bien, mais dans ce cas, on peut écrire n'importe quoi, on n'est plus responsable de rien. Comme quand il utilise plus loin l'insulte "métèque mal débarbouillé"... à la grande consternation de sa lectrice.
   Bref, alternant des déclarations à l'emporte-pièce qui ne me satisfaisaient guère et des remarques plus intéressantes sur l'éducation, ce premier texte me laissa sur un sentiment mitigé. Heureusement, la suite me plut davantage.
   
   Le second texte, "Le roi des aulnes" est une clé indispensable pour qui veut mieux comprendre ce roman fort et obscur. Il se base sur les souvenirs d'enfance et d'adolescence pendant la guerre de Tournier qui est né en 1924 et précise la genèse du livre, puis en explicite différents aspects. C'est très éclairant.
   
   De la même façon, les quatrième et cinquième textes nous aident à comprendre "Vendredi et les limbes du Pacifique" puis "Les météores" en nous en indiquant les sources, la formation et en évoquant les idées philosophiques qui y sont traitées.
   
   Le troisième texte, "La dimension mythologique", reprend l'autobiographie de l'étudiant qu'il fut et en particulier sa passion pour la philosophie. Il évoque les grands penseurs dont ceux de l'époque qui l'ont influencé (Bachelard, Sartre...) Il raconte son échec à l'agrégation et les travaux alimentaires de traduction qu'il dut alors faire. Ce fut une période un peu bohème qui dura jusqu'à ses débuts à la radio (Europe n°1). Il explicite enfin sa démarche littéraire qui veut utiliser des mythes fondateurs pour illustrer une réflexion philosophique par l'entremise du roman.
   
   Le dernier texte, "Les malheurs de Sophie", ne doit rien à la Comtesse de Ségur, c'est de la sagesse Sophia, sapientia, wisdom, Weisheit" qu'il s'agit. Il regrette l’évolution actuelle.
   "Nous vivons sous le terrorisme d'un savoir abstrait, mi-expérimental, mi-mathématique, et de règles de vie formelles définies par la morale. Tout cela, qui sent la caserne, peut à la rigueur faire une existence, certainement pas une vie"
Idée qui m'a frappée par sa justesse.
   Qu'est-ce que la sagesse et où est-elle passée? Tente-t-il de comprendre, nous menant peu à peu à "l'homme-jardin" qu'il est lui-même devenu en son presbytère.
   "Car l'homme-jardin par vocation creuse la terre et interroge le ciel."

critique par Sibylline




* * *




 

Le Coq de bruyère - Michel Tournier

Fragilité humaine
Note :

   Les quatorze récits de ce recueil constituent un kaléidoscope de formes, de registres, de constructions narratives où l'imaginaire s'associe au réalisme. À la variété des récits répond celle des personnages, en majorité masculins, de tous âges et de tous milieux socioprofessionnels : du petit garçon au sexagénaire, du bûcheron au clerc de notaire. Il en va de même des quatre figures féminines, une adolescente, une institutrice et une photographe. Dans les rebondissements inattendus ou les séquences tragiques M. Tournier convoque toujours l'humour, voire le cocasse, tels les noms de Bidoche et Bodruche. Car divertir, séduire reste la condition sine qua non de tout conteur afin de rendre son public réceptif à la vérité –le poisson de l'exergue–, celée au cœur de chaque histoire : "poisson de peur que tu n'en sortes nu, je te jetterai mon manteau d'images" (L. del Vasto). M. Tournier amène à méditer sur le refus de grandir, la vieillesse, la mort. Il donne à réfléchir sur les apparences fallacieuses des comportements humains, interrogeant le contraste entre ce qu'est un homme et l'image qu'il donne de lui-même ou que son rôle social lui impose. Enfin, en revisitant Adam et Ève, le père Noël ou le petit Poucet le romancier offre au lecteur une leçon de sagesse.
   
   En quête de son chaton disparu, Amandine quitte le jardin familial rassurant, devient pubère et découvre le monde avec bonheur; à l'inverse, le petit Tupik refuse de devenir un homme comme son père et "se coupe le zizi". De même, l'autoroute protège Pierre, chauffeur de poids lourd de vingt ans, du monde et d'abord de lui-même; mais son impuissance à maîtriser l'explosion printanière de ses désirs provoque l'accident près de l'aire du Muguet. L'inhibition sexuelle mène Martin le Fétichiste à l'hôpital psychiatrique : révulsé par la nudité du corps de son épouse, c'est par le truchement de la lingerie féminine, "son vice, sa drogue," qu'il lui fait fébrilement l'amour.
   
   Vieillir ne rend pas heureux : Robinson ne retrouve pas son île, sa jeunesse; Guillaume de Saint Fursy, le fringant Coq de bruyère, n'est plus qu'un sexagénaire hémiplégique. Mais la mort fascine la Véronique des Suaires et la Jeune Fille, Mélanie Blanchard, qui la tutoient sans retenue comme instrument de puissance ou de libération. Par son "amour dévorant" Véronique la photographe transforme le corps de son ami Hector en "nature morte", son œuvre; possessive elle finit par "avoir sa peau". Quant à Mélanie, traumatisée enfant par la mort de sa mère, noyée dans l'ennui nauséeux de devoir vivre, elle met en scène son suicide, délivrance "du poids de l'existence".
   
   Les circonstances peuvent amener à tenir un rôle que l'on méprise sans en être moralement souillé : c'est le cas de Bidoche, pianiste talentueux devenu animateur comique au cirque Urbino, mais dont l'ange gardien protège la pureté intérieure. À l'inverse, le speaker Robinet perd son identité, dévoré par le personnage que l'imagination des auditeurs lui a inventé : Tristan Vox.
   
   Certains caractères forts choisissent le rôle qui leur assure la domination d'autrui. Le nain Gagneron méprisé de tous, habité par la haine et le désir de vengeance, utilise son nanisme pour soumettre ses partenaires. On le retrouve aussi au cirque Urbino, mais lui, le rôle l'a rendu à lui-même : face aux enfants, "un public à sa taille", il accède enfin à la reconnaissance sociale. Le plus beau cas de manipulation d'autrui c'est celui de l'épouse du Coq : bourgeoise dévote, elle suit à la lettre le conseil de son curé de "fermer les yeux" sur les frasques de son époux et lui joue le rôle de la parfaite aveugle; son coq finit à sa merci.
   
   Cette évocation sans concession de la fragilité humaine n'empêche pas l'expression d'une profonde sagesse. M. Tournier croit en l'homme qui, semblable à l'arbre –comme l'enseigne Logre à Poucet– s'enracine et transmet : Jéhovah ne punit pas Caïn. La vie intérieure reste la vraie richesse –celle des bottes magiques–; l'ouverture d'esprit et la tolérance les bases de tous les rapports humains : la Mère Noël suffit à en convaincre. M. Tournier demeure la plume et la voix d'un humanisme intemporel.

critique par Kate




* * *




 

Dès 06 ans: La fugue du Petit Poucet - Michel Tournier

Irrévérencieux conte...
Note :

   "La fugue du Petit Poucet" est un des "Sept contes". Cette version est la version réalisée avec Alain Gauthier pour l’illustration puisque cet ouvrage se présente comme un livre de conte, illustré, pour enfants.
   Il est en réalité passablement irrévérencieux! Bien sûr, le titre n’est pas anodin : "Petit Poucet"..., la référence est explicite. Et nombre d’éléments du conte-référence sont présents. Présents mais... détournés.
   C’est ainsi que le petit poucet n’est pas d’une fratrie de sept frères, il est fils unique – le fils du commandant Poucet, encore présenté comme "le chef des bûcherons de Paris" au début de l’ouvrage, puis comme "le capitaine de gendarmerie de Paris". Cependant le chiffre "Sept" est respecté puisqu’elles sont sept, les sept filles de "Logre" - M. Logre, un géant filiforme, aux cheveux longs, très "peace and love", qui fait tourner des cigarettes qui font bien rire le petit Poucet quand il les fume avec les sept filles de l’ogre!
   S’agissant d’un texte écrit en 1978, on se dit que Michel Tournier a intégré gentiment les fantasmes – ou la vie fantasmée après la "révolution" de 1968 – pour rejouer – et de quelle manière! – le conte du petit poucet. Le commandant Poucet est clairement le "méchant", brimant femme et fils, même si dépositaire de l’ordre et de la loi, alors que "Logre", théoriquement le "méchant", est effectivement le "méchant" aux yeux de la loi officielle – il donne manifestement trop de libertés et éduque ses filles en dehors du droit chemin, il les pervertit au haschisch même si elles semblent très heureuses de la situation – mais surtout celui qui procure plaisir et bonheur à son entourage (y compris le petit poucet qui échoue là par hasard au cours de sa fugue) en interprétant librement les canons de l’éducation.
   Irrévérencieux, je vous dis.
   Michel Tournier nous rejoue Hippies versus CRS. Et ce n’est pas tout à fait en lien avec les versions officielles ou "politiquement correctes"!
   Les illustrations d’Alain Gauthier, très "art naïf", contribuent clairement à ce détournement.
   Réjouissant!
   ↓

critique par Tistou




* * *



Enfer et damnation!
Note :

   Quelle ne fut pas ma joie en ce mois Michel Tournier, de découvrir dans les rayons les plus poussiéreux de ma bibliothèque municipale, un exemplaire de la désormais introuvable "fugue du Petit Poucet"!
   
   "La fugue du Petit Poucet" est un conte pour enfants rédigé par Michel Tournier et illustré par Puig Rosado, mais c’est aussi et surtout un conte musical mis en musique par Claude Engel avec l'intervention de Richard Gotainer, Fabienne Thibeault, Renaud, Jacques Higelin et Alain Souchon.
   On comprendra bien qu’avec une telle affiche (surtout Souchon et Higelin) je me suis précipitée sur la cassette (eh oui, c'était encore une K7) et que ma déception a été immense quand j'ai découvert que les multiples auditions l'avaient rendue totalement inutilisable!!
   Enfer et damnation! Comme disait le Capitaine Haddock, je crois, ou Hegel, je ne sais plus.
   Je ne peux donc rien vous dire d'autre que ma frustration en ce qui concerne le traitement musical de l’œuvre, si ce n'est qu'il me semblait prometteur.
   
   En ce qui concerne le conte lui-même, c'est l'histoire d'un bucheron qui décide de faire déménager femme et enfant de la bicoque de campagne à un appartement HLM en ville, à la grande tristesse de ces deux derniers qui préféraient la campagne mais ne peuvent cependant s'y opposer. Le petit Poucet tentera bien une fugue, mais elle n'ira pas plus loin que la maison de Monsieur Logre et de ses sept filles, qui le recevront bien mais ne pourront le soustraire à son destin et le laisseront repartir avec un cadeau, mais pas des moindres!
   
   C'est assez minimal comme histoire. Je soupçonne qu'une grande partie du charme tenait à la musique. Cet album a fait les beaux jours des classes primaires et des bibliothèques où vous pourrez peut-être encore le trouver, ainsi que chez les soldeurs. Cela doit valoir quelques recherches et un petit investissement, mais si vous avez également la bande son!
   
   Ce conte est tiré du recueil "Sept contes".

critique par Sibylline




* * *




 

Dès 08 ans: Pierrot ou les secrets de la nuit - Michel Tournier

Pierrot, Colombine, Arlequin etc.
Note :

    Illustrations de Danièle Bour
   
   Pas de chance! Désirant tester la production de Michel Tournier pour les jeunes lecteurs, c'est cet album que je trouve à la bibliothèque, alors que Pierrot est un personnage qui, a priori, me déplait. Il incarne pour moi la poésie mièvre (comme est mièvre son aspect) et l'onirisme en toc. Du moins, le Pierrot moderne, car avant de devenir le sentimental dépressif qu'on nous inflige maintenant (au point de lui peindre définitivement une larme à l’œil), il fut, dans la Commedia italienne, un valet comique volontiers insolent et qui allait parfois jusqu'à la vulgarité. Immigré en France, le personnage évolua autrement et afficha un bon sens naïf et malheureusement, progressivement, cette naïveté tourna à la fadaise. Je préférais le joli cœur italien de la commedia dell'arte qui disputait à Arlequin les grâces d'une demoiselle ou d'une autre (et pas seulement Colombine). Mais bref, revenons à notre Pierrot actuel car, conformément à sa technique de revisiter un personnage devenu mythique, Michel Tournier habite ici le rêveur lunaire et sentimental.
   
   Pour cette histoire, Pierrot est boulanger et Colombine blanchisseuse. Leurs échoppes se font face dans la ville de Poudreuzic (! eh oui, M. Tournier a curieusement choisi de situer son histoire dans ce lieu pas du tout imaginaire dont il n'a d'ailleurs conservé aucune caractéristique, juste le nom). Notre Pierrot lunaire se meurt d'amour pour Colombine, mais le travail de l'un le fait vivre de nuit et dormir le jour, tandis que l'autre développe au contraire une aversion de tout ce qui est noir. L'affaire ne progresse donc pas. Et puis survient Arlequin, peintre en bâtiment qui couvre tout de couleurs vives et auquel notre belle blanchisseuse ne résistera pas longtemps... mais pas pour longtemps non plus et Pierrot pourra bientôt sécher ses larmes car dans les contes, les histoires d'amour finissent bien, en général.
   
   Tournier a prêté sa belle écriture à cette histoire qui plaira aux enfants dès 7-8 ans et jusqu'à bien plus tard, si vous voulez qu'il sachent qui sont Pierrot et Colombine. Un récit qui ne néglige pas une note enfantine de sensualité et on notera au passage un intéressant jeu sur les mots en F qui ne demandera qu'à être décliné à la maison avec d'autres lettres...
   
   Le dessin de style simple et naïf est très conforme au récit, mais, comme les enfants je crois, je ne suis pas contre cette redondance et y trouve tout au contraire mon plaisir.
   
   On retrouve ce conte dans les recueils "Le Médianoche amoureux" et "Sept contes".

critique par Sibylline




* * *




 

Dès 09 ans: Barbedor - Michel Tournier

Conte orientaliste
Note :

   "Barbedor" est un des "Sept contes". Cette version est la version réalisée avec Georges Lemoine pour l’illustration puisque cet ouvrage se présente comme un livre de conte, illustré, pour enfants.
   Au contraire de "La fugue du petit poucet", qui reprenait un mythe bien ancré dans l’imaginaire occidental, détourné, revu et corrigé, à la signification politique certaine, "Barbedor" se présente davantage comme un conte à destination des enfants, orientaliste, arabisant, dans la veine plutôt d’un "Aladin" ou d’un "Ali Baba".
   
   "Il était une fois en Arabie Heureuse, dans la ville de Chamour,
   Un roi qui s’appelait Nabounassar III, et qui était fameux par sa barbe annelée, fluviatile et dorée à laquelle il devait son surnom de Barbedor."

   
   Arabie Heureuse, voilà pour le décor. Notre brave roi Nabounassar III pourrait prétendre sans trop de peine au titre de "roi fainéant", à l’instar de régnants déjà connus en nos contrées. En effet, il n’est pas trop pressé d’agir :
   
   "Le conseil des ministres ne se réunissait plus qu’une fois par mois, et les huissiers entendaient à travers la porte des phrases – toujours les mêmes – séparées par de longs silences :
   Il faudrait faire quelque chose.
   Oui, mais évitons toute précipitation.
   La situation n’est pas mûre.
   Laissons agir le temps.
   Il est urgent d’attendre."
   

   On l’aura compris, ce n’est pas l’hyperactivité qui caractérise notre bon Barbedor.
   Non, la chose importante pour lui – et qui va jouer le premier rôle dans ce conte – c’est sa barbe. D’or. Justement. C’est qu’il va doucement vieillir Barbedor. Et que croyez-vous que fit la barbe d’or prenant de l’âge? Des poils blancs vont apparaître.
   
   Rien de bien original, me direz-vous? Sauf que poil blanc apparu est systématiquement ôté durant la sieste – une grande occupation du souverain. Et Barbedor ne sait par qui.
   
   Mais Michel Tournier, lui, si. Et il va en profiter pour nous faire une belle allégorie de la vieillesse, de ce à quoi elle pourrait conduire si l’on n’était pas dans un conte, et partant de comment la détourner.
   
   C’est l’occasion d’une belle vision de l’enfance – l’enfance innocente – aussi. Un conte qui se boucle sur lui-même.
   
   Les illustrations, par Georges Lemoine, ainsi que l’absence de portée politique (de politique correcte s’entend!), en font davantage un conte tourné vers les petits enfants que "La fugue du petit poucet".

critique par Tistou




* * *




 

Vues de dos - Michel Tournier

44 photos
Note :

   Photographies : Edouard Boubat
   
   44 photos sur le principe ; photo page de droite – photo d’Edouard Boubat, et commentaire, ou texte, ou prose puisqu’en fait il s’agit bien plus qu’un simple commentaire de la photo, page de gauche, de la plume donc de Michel Tournier.
   
   Des photos en noir et blanc, dont le fil rouge est qu’elles prennent leur sujet ; personnages, groupes, pour l’essentiel, de dos. De belles photos, en noir et blanc, d’Edouard Boubat.
   Et de petits et percutants textes de Michel Tournier, toujours dans la veine conte ou texte à morale. Michel Tournier, ce n’est pas de l’écriture pour l’écriture, pour faire beau. Perce toujours sous la plume de l’écrivain sa formation de philosophe.
   
   "L’homme et la femme composent leur visage, disposent leurs mains, jouent du geste et du pas.
   Tout est dans la façade.
   Mais l’envers? Mais l’arrière?
   Mais le dos?
   Le dos ne sait mentir."
   

   Tous deux brassent de l’humanité à pleins bras. Et même quand il n’y a pas de personnage, comme dans "Paris vu de dos", le texte de Michel Tournier met l’homme et son action sur le paysage – le cas échéant – au cœur de la problématique.
   
   Une de mes préférées, la toute dernière "L’innocente aux mains pleines", une petite fille, très jeune, avec une espèce de traîne, de parure, réalisée avec des feuilles de platane, qu’on devine – de dos bien entendu – dans une position d’attente gauche comme seuls savent en prendre les enfants. Commentaire de Michel Tournier :
   
   "… C’est d’abord la touchante maladresse de ce pauvre déguisement, inspiré par un rêve puéril, cette traîne de feuilles de platane, cette robe de feuilles de marronnier, et aussi cette pose en arrêt, cette attente, de quoi? d’un miracle peut-être que devrait susciter la métamorphose. Mais c’est aussi l’étonnante réussite du déguisement, parce que, malgré sa gaucherie et sa misère, il parvient, c’est indiscutable, à faire, de cette femme-miniature, une créature sortant d’une souche creuse, un gnome forestier tombant des hautes frondaisons des arbres. On y croit."

critique par Tistou




* * *




 

Gilles et Jeanne - Michel Tournier

Un conte (im)moral
Note :

   Nantes, le 25 octobre 1440. Le duc de Bretagne et la foule des parents des victimes marchent de la cathédrale jusqu'à une île de la Loire, où l'on à édifié "trois bûchers que surmontent trois potences, celle du milieu plus haute que deux autres". Pour quels criminels? Pour Gilles de Rais entouré de ses acolytes. Le procès du monstre a duré treize jours.
   
   Comment l'ancien compagnon d'armes de Jeanne d'Arc, l'un des plus grands seigneurs du royaume, s'est-il retrouvé ainsi brûlé comme la Pucelle? "J'ai juré de la suivre où qu'elle aille, au ciel ou en enfer" explique-t-il à son grand-père juste avant que celui-ci ne meure, en novembre 1432, laissant à Gilles, déjà bien doté par sa naissance et son mariage, une immense fortune terrienne dans les marches et sur les marges du Duché de Bretagne. "Gilles n'espère plus rien". La pureté de Jeanne, que l'Eglise n'a su reconnaître en raison de ses préjugés et du climat politique dominé par le parti anglais, Gilles la retrouve sur les visages des jeunes garçons qu'il recrute pour la chorale de sa chapelle des saints Innocents. Mais le chant grégorien ne lui suffit pas. Au moyen de rabatteurs, il achète ou enlève des dizaines d'enfants. Il abuse d'eux avant de leur ôter la vie. Les corps disparaissent dans les grandes cheminées des châteaux gothiques. Le feu, pense-t-il, purifiera tout. Y compris son âme. De même le feu de l'athanor fera de l'or à partir du plomb. Blanchet, son confesseur, a recruté en Toscane un alchimiste, séminariste défroqué, dévoué à Satan et nommé Prelati. Les rumeurs sont colportées jusqu'à la cour : le dauphin Louis bientôt en est alerté ; à Tiffauges, une odeur de soufre l'accueille au milieu des restes de cornues brisées. Lors du procès, Gilles, qui d'abord tempête en arguant qu'on n'en veut qu'à sa richesse, tremble enfin quand il est menacé d'une excommunication qui enverrait son âme au diable. "S'il voulait suivre Jeanne, lui avait répété le défroqué, il fallait qu'il poursuive la descente aux enfers…"
   
   Michel Tournier montre les faits avec concision et précision, n'accordant que peu de place au contexte : l'œuvre est un conte (im)moral pas un essai historique. La venue de la Pucelle à la cour du dauphin, les évocations de quelques combats, le voyage du confesseur à Florence où Benozzo Gozzoli peint les rois mages et où s'amorce une Renaissance colorée très éloignée des sombres forêts des domaines du sieur de Rais, le procès rapide de 1440 : ces épisodes sont réduits à l'indispensable pour que le lecteur ne s'égare pas du sujet : "un esprit rendu malade par sa passion". Ni institutions judiciaires complexes, ni procédures d'un autre âge : l'auteur se garde de rendre difficile la tâche du lecteur. L'atrocité des faits suffit.
   ↓

critique par Mapero




* * *



Hors du commun des mortels
Note :

   L'histoire racontée est celle de Jeanne d'Arc et de Gilles de Rais. Brièvement, la vie de la jeune paysanne de Domrémy, à partir de la révélation qui la voit pousser le roi Charles à lui confier la mission de bouter l'anglais, puis le sacre à Reims. Tout ce que l'on sait de Jeanne et de ses victoires, à Orléans notamment, est évoqué. Ce qui est peut-être moins su, c'est la défaite et la blessure subie lors de l'échec du Siège de Paris. Et puis prend place celui qui sera l'essentiel du livre, le personnage de Gilles de Rais. D'abord compagnon de combat, puis amoureux admirateur de la "fille-garçon", l'homme est alors le centre. Gilles voit Jeanne brûlée vive à Rouen. Voilà le début d'une vie qui bascule, légende ou vérité, vers la folie meurtrière. Une vie de marginal sanguinaire...
   
   Tournier, dans ce récit court, nous dit l'essentiel de sa vérité sur ces deux personnages. Le magique, le mystique est omniprésent, composantes à part entière des personnes de l'époque. Se mélangeant avec les faits historiques, tous les éléments, même les plus gores, semblent être des hypothèses quasi-vérifiées. Gilles de Rais, inspiration du "Barbe bleue" de Perrault, a cette qualité de personnage hautement romanesque.
   
   Tournier, comme à son habitude, est concis et précis. Le livre est court, tente à peine d'humaniser des personnages devenus presque légendaires. Leurs parts d'ombre, leurs délires mystiques en font des humains hors du commun. Cette efficacité dans le récit, à mon goût, implique une distance avec les deux "héros". Au final, j'aurais souhaité un récit qui prenne plus son temps, moins distancié mais ce n'est pas ce qui a été choisi. Le livre montre une Jeanne "missionnée" et un Gilles perdu suite à la disparition par le feu de son objet d'admiration. La dimension mystique des actes monstrueux prend alors un sens. Des personnages aux ombres épaisses et une période historique, la guerre de cent ans, boueuse et meurtrière. Voilà le cadre de cette Histoire des temps sombres et de ces personnages aux destins hors du commun portés par une force qu'on a du mal à comprendre du haut de notre XXIème siècle.
   ↓

critique par OB1




* * *



De Rais et d’Arc
Note :

   Michel Tournier s’empare de l’histoire de Jeanne d’Arc, plus précisément de l’histoire de Gilles de Rais – connu également comme celui ayant inspiré le personnage de "Barbe Bleue" - transcendé par sa rencontre avec Jeanne d’Arc.
   
   Gilles de Rais, seigneur de l’Ouest du royaume de France, est aux côtés de Charles VII, lorsque Jeanne, venue de Domrémy, en Lorraine, déjoue le piège que lui a tendu le Roi et le reconnait déguisé parmi ses courtisans. Il est touché – c’est peu de le dire – saisi d’effroi ou d’admiration, pour cette Pucelle manifestement d’inspiration divine.
   
   "Ainsi, conclut-il, il y a l’Arbre des Fées qui se tait, et il y a les voix du côté de l’église qui te conseillent. Jeanne, je crois que chacun de nous a ses voix. Des voix mauvaises et des voix bonnes. Je suis le petit taureau de Champtocé, né dans la Tour Noire de la forteresse. J’ai été élevé par mon grand-père, Jean de Craon, un grand seigneur, mais aussi un aventurier de sac et de corde. Les voix que j’ai entendues dans mon enfance et ma jeunesse ont toujours été celles du mal et du péché. Jeanne, tu n’es pas venue pour sauver seulement le dauphin Charles et son royaume. Sauve aussi le jeune seigneur Gilles de Rais! Fais lui entendre ta voix, Jeanne, je ne veux plus te quitter. Jeanne, tu es une sainte, fais de moi un saint!"

   
   C’est peu de dire qu’elle aura largement échoué sur ce plan, comme sur d’autres hélas pour elle. Jeanne ne va pas sauver Gilles. Elle va plutôt le cramer- sans jeu de mots! Et lorsqu’elle-même sera brûlée en place publique, Gilles sera là, parmi l’assistance, impuissant à la sauver. Et le Gilles de Rais qui repartira de là ne sera plus le même. Et il n’est pas beau celui qu’il est devenu…
   Michel Tournier tente ensuite d’expliquer, de justifier, ce que deviendra la conduite de Gilles de Rais, resté célèbre pour de bien mauvaises raisons du côté du lac de Grand-Lieu.
   J’ai trouvé cela pour ma part assez confus et confesse avoir eu du mal à suivre les explications-justifications de Michel Tournier. Un ogre reste un ogre. Prédestiné il était, le supplice de Jeanne l’aura adoubé.
   
   Reste la belle écriture de Michel Tournier. C’est le dessein global que j’aie eu du mal à discerner.

critique par Tistou




* * *




 

La goutte d’or - Michel Tournier

Une démonstration un peu pédante…
Note :

   Bien que le personnage principal de ce roman de Michel Tournier soit un jeune travailleur immigré algérien, son sujet n’est pas pour autant la condition des immigrés en France (ni le quartier de la Goutte d’or à Paris d’ailleurs). La vie dans un foyer Sonacotra, le travail physique épuisant et ingrat, la solitude, la pauvreté, tout cela ne fait qu’affleurer, n’est qu’accessoire.
   Au centre de ce roman se trouve l’IMAGE, qu’il s’agisse de la peinture, de la photographie, du cinéma… bref, de toute représentation figurative.
   
   Idriss, notre jeune Algérien, n’est que le moyen que l’auteur utilise pour mener à bien sa démonstration qui peut se résumer en cette citation : "L’image est l’opium de l’Occident."
   Et si Michel Tournier choisit un jeune Arabe comme protagoniste principal, et non pas, disons un jeune Danois, c’est aussi parce qu’il s’appuie sur cette sagesse de l’Islam qui condamne toute représentation figurative, lui préférant le symbole, la calligraphie, ou encore l’objet abstrait dont le plus abouti est la "goutte d’or". Il s’agit ici d’un petit bijou d’une forme parfaite, une "bulla aurea", une bulle d’or. Idriss, qui l’a trouvée dans le sable saharien, apprend que dans la Rome antique, elle était portée par les enfants de naissance libre.
   
   Or, Idriss, l’enfant libre du désert, ne le restera pas longtemps à son arrivée à Marseille car, aveuglé par le monde des images et des apparences, il troquera sa goutte d’or contre les faveurs d’une prostituée. Son périple sur le sol français se révélera une suite de confrontations à des images de tous genres. Quoiqu’il fasse, où qu’il aille, Idriss s’y heurte, subit "les agressions de l’effigie, de l’idole et de la figure. Trois mots pour désigner l’asservissement. L’effigie est verrou, l’idole prison, la figure serrure."
   Désemparé, engourdi, abruti, Idriss se rapproche d’un vieux tailleur de pierres égyptien qui lui montrera la voie pour échapper à cet "asservissement" : il le présentera à un maître-calligraphe. Grâce à la calligraphie, Idriss retrouvera enfin la liberté d’esprit.
   
   "La goutte d’or" est un roman extrêmement érudit. On ne le lit guère avec le cœur, non, il fait appel à notre intellect. Et bien que j’apprécie en général qu’un livre stimule mes méninges, je n’ai pas adhéré à cette démonstration un peu répétitive (voire pédante) qui enfonce des portes ouvertes sous couvert de sagesse arabe.
   
   J’ai trouvé ce roman froid ; un froid instillé par la perspective d’un narrateur omniscient qui nous abreuve d’explications diverses et variées, prêtant en même temps à ce garçon de 15 ans qui sort du fin fond du Sahara des discours invraisemblables pour une personne sans aucune instruction. Certes, l’auteur est libre d’écrire à sa guise, mais le lecteur n’est pas non plus obligé d’aimer ce qu’il écrit. Et c’est tout à fait mon cas ici. Ce roman ne m’a pas touchée du tout.
   ↓

critique par Alianna




* * *



Bulla aurea
Note :

   Passage des jeunes maghrébins d'une rive à l'autre de la Méditerranée dans les années 70 et passage de l'enfance à l'âge adulte, "La goutte d'or" articule le récit réaliste à la symbolique des contes. Car la voix du griot Michel Tournier accompagne toujours la plume du romancier. Ses nombreux voyages dans le Maghreb confèrent leur coloration authentique aux lieux, au désert, au soleil de l'enfance; à l'inverse le froid, la pluie caractérisent Paris et la vie adulte. La durée du voyage d'Idriss, adolescent de quinze ans, reste imprécise car secondaire : seul compte le temps intérieur de sa maturation psychique.
   
    Jeune berger berbère, Idriss vit heureux dans l'oasis de Tabelbala ; tout bascule le jour où une femme blonde le prend en photo : Idriss la lui réclame en vain. Or, dans la culture musulmane, l'image est maléfique, elle "matérialise le mauvais œil" et ravit l'identité. Idriss doit donc partir la récupérer. Débutent alors la quête et les épreuves classiques du conte. Ne manque au jeune homme que le talisman protecteur : un soir de mariage, il admire Zett Zobeida, la danseuse noire, fasciné par le bijou qu'elle porte au cou : une "goutte d'or, le signe pur, la forme absolue", la bulla aurea symbole de liberté. Soudain elle la perd, Idriss l'enfouit dans sa poche et s'enfuit.
   
    Le voici à Béni Abbès, chassé par le portier d'un luxueux hôtel à Béchar, enfin sur le ferry où un jeune orfèvre le met en garde, voyant la goutte d'or car "l'or porte malheur, provoque la violence et le crime". Voici Marseille : une prostituée déniaise Idriss et lui vole le bijou. Parvenu à Paris, logé, grâce au cousin Achour au foyer Sonacotra du quartier de la goutte d'or près de Barbès, Idriss vit de petits boulots. Figurant dans le tournage d'un film sur le Sahara, il doit convoyer un chameau jusqu'au Jardin d'Acclimatation : tout au long de sa déambulation surréaliste dans Paris, les vitrines lui renvoient son image multipliée. Plus tard il vend son corps au moulage pour un fabricant de mannequins africains. Exploité, méprisé, Idriss n'est plus lui-même. Seule la calligraphie auprès d'Abd al Ghafari lui restitue un peu de sa liberté intérieure ; le Coran et la radio en arabe un peu du pays perdu. Enfin, employé sur un chantier de construction place Vendôme, le jeune homme aperçoit dans une vitrine la bulla aurea ; son marteau pneumatique lui échappe : il a réalisé son destin.
   
   Comme beaucoup de jeunes sans emploi, Idriss est fasciné par le "mirage de la Terre Promise" française. Mais il découvre très vite sa différence : dans son propre pays où on le rejette, lui le pauvre et le berbère; puis en France où il rejoint les "bicots", les travailleurs maghrébins anonymes et interchangeables.
   
    Achour l'a prévenu : "faut qu'on soit humble, minable.(…) Pourtant la France moderne, c'est nous, les bougnoules, qui l'ont faite". M. Tournier prend aussi leur défense à travers ses personnages stéréotypés et manipulateurs : la femmes blonde, tentatrice diabolique, Zobeida bonne fée et sorcière, l'homosexuel fabriquant de mannequins. L'oncle Mogadem et l'orfèvre, ses initiateurs avaient pourtant prévenu Idriss. Mais il ne parvient ni à s'intégrer socialement, ni à maîtriser ses émotions adolescentes : pour l'auteur, l'émigré ne peut trouver place dans la société française; hors de sa propre culture, la réalisation de soi reste inachevée : "le vrai sage c'est celui qui court le monde, qui ouvre son esprit, sait déchiffrer la réalité des apparences mais revient dans son pays" lui avait dit l'oncle.
   
    Michel Tournier met aussi en garde contre le pouvoir de l'image, "opium de l'Occident": "les adolescents musulmans (en) subissent toutes les agressions" car "sa fascination s'exerce de façon toute puissante sur les âmes simples et mal préparées". Seuls antidotes, les mots, la lecture qui permettent d'interpréter les images-publicitaires, au cinéma, en B.D. – et d'échapper à leur pouvoir envoûtant.
   
   Comme beaucoup de contes traditionnels, "la goutte d'or" finit mal en un sens. Mais les épreuves ont enrichi Idriss, qui portera désormais un regard éclairé sur les deux cultures. Selon M. Tournier le dépaysement reste la voie de l'ouverture d'esprit et donc de la tolérance : trente ans après, la leçon reste à méditer.

critique par Kate




* * *




 

Le Tabor et le Sinaï - Michel Tournier

Lumières sur l’art contemporain
Note :

   Le Tabor et le Sinaï? Michel Tournier qui a baigné dans le légendaire chrétien (cf. Gaspard, Melchior et Balthazar) a publié huit ans après ce roman dont les rois mages étaient les héros, ce recueil de réactions esthétiques à la peinture contemporaine sous un titre faussement énigmatique. Si le Sinaï est le lieu où Yahwé fit signe à Moïse, le Tabor est le mont où Jésus se donne en image aux apôtres. Ainsi la civilisation chrétienne serait-elle une civilisation d'images, de Jésus et des Apôtres, des Saints et de Marie à travers l'art occidental des siècles passés.
   
   Mais de l'art contemporain que Tournier retient-il dans ces brefs essais? Des images – art figuratif ou pas – rencontrées au hasard d'expositions, de galeries et d'ateliers où l'écrivain parfois recueille les confidences des artistes. On regrettera que ni l'éditeur ni l'auteur n'aient jugé bon d'éclairer le lecteur sur l'origine de ces textes : tout au plus peut-il tenter de compléter grâce à la Toile ce que l'auteur a dit ressentir face à quelques toiles... En réalité ces œuvres ne sont pas que peintures, il y a aussi dessins, sculptures et photographies...
   
   Le classement alphabétique des artistes écarte ici tout autre ordonnancement dans l'Histoire de l'Art. Tournier ne cherche d'ailleurs pas à se faire vraiment critique ou historien d'art. Il donne des impressions personnelles, cite des formules marquantes ; le résultat est une promenade avec des aperçus lumineux et d'autres plus à l'ombre, car les créateurs évoqués n'ont pas tous accédé à la notoriété. Klein, Kandinski et Magnelli, par exemple, voisinent avec de parfaits inconnus.
   
   L'auteur souligne dans l'art contemporain des ruptures avec ce que la Renaissance avait créé et imposé : particulièrement le règne de la perspective. Quand elle revient aujourd'hui, c'est avec "la brutalité d'un Chirico". Si la discipline du dessin se perpétue chez certains la révolution impressionniste reste pour Tournier une étape majeure, imposant la couleur et la lumière, forces changeantes alors que la perspective imposait une stabilité, une structure solide. Le cubisme n'aurait pas été une si grande révolution à ses yeux ni même l'abstraction : "une partie de la peinture abstraite se cache sous un masque figuratif" affirme-t-il. L'abstraction lui apparaît ailleurs comme l'un des chemins possibles, simplement plus fréquenté durant le XXe siècle en réaction au déferlement photographique que la mode et la publicité sont venues accentuer au moyen des couleurs. Tournier reconnaît plutôt s'attacher à la photographie en noir et blanc (on sait qu'il a écrit sur Edouard Boubat). Il ne dirige son regard –du moins dans ce recueil– ni vers l'hyperréalisme, ni vers les installations, où d'autres auraient pu trouver l'essence de cet art contemporain. Le meilleur du livre est peut-être bien dans des formules qui débordent du cadre de l'art contemporain : "L'œuvre d'art, c'est un peu d'éternité qui se voit". Une formule à retenir!

critique par Mapero




* * *




 

Le médianoche amoureux - Michel Tournier

L’imagination au service de la fantaisie
Note :

   La nouvelle principale qui donne son titre à ce recueil met en scène un repas de minuit (médianoche) où un couple annonce à ses invités leur séparation. Ce rassemblement débouche sur un exercice, puisque à la manière du Décaméron de Boccace les convives doivent raconter une histoire sur le même thème du double ou de la répétition.
   
   La prose de Tournier, toujours poétique, d’une précision et d’une clarté admirable est un délice. “Ce qui nous manquait, dit Nadège, c'était une maison de mots où habiter ensemble. Nos amis nous en ont fourni tous les matériaux.”
   
   Au fil de ses dix-neuf nouvelles, l’homogénéité du thème s’étiole toutefois. Les liens entre chaque petit texte sont ténus. Le changement de genre drastique contribue également à cette impression d’éparpillé. J’ai remarqué une sorte de regroupement par période. Parfois, l’enfance se pointe pendant quelques titres, puis c’est noël enfin les contes. Certaines idées abordées dans d’autres livres de Tournier, comme celle du jardin d’Éden, sont ici reprises en format compressé.
   
   J’ai surtout apprécié les contes. Celui du duel d’artistes pour plaire au Roi ou celui du duel des cuisiniers. Aussi, la jolie histoire de la création du pain au chocolat. C’est dans ce genre que l’imagination picaresque de l’auteur accouche des textes les plus aboutis dont la conclusion porte à la réflexion.
   
   Un recueil diversifié où chaque lecteur peut trouver son compte.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




* * *



Rien de bouleversant
Note :

   "Le medianoche amoureux" est un recueil de vingt nouvelles et contes (dont certains pour enfants). L’ouvrage a beau compter 300 pages, on aura deviné que certains de ces récits sont très courts même si d’autres sont nettement plus longs, comme le premier, "Les amants taciturnes" dont est tiré le titre "Medianoche" (repas de milieu de nuit). Cependant, ce récit comme bien d’autres ici, m’a paru terne et banal, et m’a ennuyée. Ces considérations sur la vie de couples…! C’était d’un lourd! Des dialogues raides construisent un récit verbeux qui le parait d’autant plus que malencontreusement, l’auteur s’y attaque plusieurs fois au verbiage chez autrui, confirmant ainsi une de ses thèses préférées selon laquelle on se vante toujours en premier lieu de la qualité dont on est le plus dépourvu.
   
   Tout n’est pas aussi verbeux, heureusement! Cela va mieux dès le second texte qui raconte un retour sur les années d’enfance d’un homme qui a réussi. Le troisième récit est celui d’un crime parfait… enfin presque. "Pyrotechnie…" ensuite, est une histoire bien montée mais pas assez surprenante pour séduire son lecteur.
   
   Suivent alors trois consternantes nouvelles à connotations pédophiles fort déplaisantes. Je me suis demandé comment l’auteur avait pu choisir de les publier plutôt que de les faire disparaitre. Je me le demande encore.
   
   Puis deux courts récits d’inspiration autobiographique peu captivants ne m’ont pas paru dépasser ce que l’on se raconte dans un bavardage entre amis… (En sortant du restauroute je me suis trompé de parking etc. D'accord, c'est une illustration de nos vies stéréotypées, mais ça n'a pas quand même un lieu commun?)
   
   "Le mendiant des étoiles" inspiré d’un voyage en Inde que Michel Tournier fit en compagnie de Robert Sabatier (que je pense retrouver ici dans le personnage de Karl) fait un peu remonter l’intérêt, mais sans que cela se concrétise de façon vraiment éclatante. Puis nous repartons pour les derniers textes qui ne m’ont paru ni très intéressants, ni très originaux. Le plus ambitieux (récit médiéval inspiré de Victor Hugo) est vraiment très banal. Il y a aussi un conte pour enfants qui a été publié à part sous forme d’album, pour finir par plusieurs contes courts bâti sur le même canevas.
   
   En conclusion, rien ne m’a ici enchantée ou passionnée. Ce n’est certes pas un des bons ouvrages de l’auteur. Mon avis est qu’on peut s’en dispenser.
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Décollage immédiat
Note :

   Nouvelles longues comme nouvelles courtes, Tournier nous emporte dans le tourbillon de son imagination. Rien n'est en trop dans ce qui est conté. Tout a un sens. Et mieux encore, l'ensemble fait réfléchir. Car ce qui est peut-être le plus complexe est de saisir la construction. Honnêtement, c'est en y revenant et en creusant sur internet que j'ai réussi à saisir le lien entre les différentes nouvelles. Un ensemble complexe aux apparences simples.
   
   D'abord, la première nouvelle Les amants taciturnes met en scène un couple en crise. Le médianoche qu'ils organisent, un dîner nocturne, trouve sa place ici et aurait dû être l'occasion d'annoncer la séparation aux amis, la fin d'un amour. Il ne revêtira l'adjectif amoureux qu'après les récits qui suivent et qui sont le début d'un nouveau dialogue entre l'homme et la femme. Les thèmes de la répétition, le miroir, les fantasmes, l'autre... apparaissent alors au long du récit et s'éclairent, à la réflexion, d'une lecture nouvelle. Ce sont les convives qui racontent les histoires qui suivent, expliquant alors les différents styles. Des récits réalistes plus ou moins longs, des contes courts.
   Des dix-neuf autres nouvelles, quelques-unes sonnent comme des messages envoyés à l'humain. Ecrire debout s'adresse aux artistes "Je crois qu'un artiste peut accepter pour sa part tous les honneurs, à condition que son œuvre, elle, les refuse." P 185. Un bébé sur la paille met en scène un président de la république qui par l'intermédiaire d'un médecin de ses amis nous interroge sur la société du trop médical et du pas assez spirituelle. Les mousserons de la Toussaint raconte le retour au pays d'un riche parisien qui retrouve un ami d'enfance qui lui n'a jamais bougé. Réflexion sur l'enracinement ou le déracinement. Théobald ou le crime parfait a tout d'un livre à part entière. Un homme se remémore un amour fulgurant de jeunesse avec une femme mariée suite à la découverte dans le journal de sa mort et de celle de son amant. Pyrotechnie ou la Commémoration est une petite enquête aux contours réalistes menée par un écrivain sur les surprenants accidents de travail subis à répétition par Gerbois.
   
   Il serait indigeste d'évoquer ici toutes les nouvelles qui composent ce recueil qui semble ne pas en être un. Beaucoup de contes courts se trouvent en fin de roman. Ne parlons que du dernier qui semble être une conclusion : Les deux banquets ou la Commémoration est une sorte de concours culinaire (comme ceux aux succès télévisuels actuels) lors duquel deux cuisiniers s'affrontent à la cour d'un calife pour désigner le meilleur des deux. Le second à passer reproduit exactement le repas proposé par le premier. Et le calife de conclure : "le premier banquet était un événement, mais le second était une commémoration, et si le premier était mémorable, c'est le second seul qui lui a conféré rétrospectivement cette mémorabilité.".
   
   Je dois avouer que je ne pense pas avoir compris tous les messages, les idées distillées par ces nouvelles variées. Je pense même ne pas avoir compris le sens de beaucoup d'entre elles. Malgré ce, je me suis régalé de cette lecture. Les histoires se lisent très facilement en elles-mêmes. Tournier nous plonge immédiatement dans le bain de son écriture. On en ressort tout alangui du plaisir de la lecture comme d'un bain un peu trop chaud. Ensuite, j'ai cherché à comprendre pour trouver quelques clés mais je n'ai pas réussi à ouvrir complètement la boîte à secrets littéraires de Tournier. Pas grave.
   ↓

critique par OB1




* * *



Inégal... à tous points de vue
Note :

    C’est par ce recueil de nouvelles assez inégales que je renoue avec un écrivain dont le souvenir repose sur le tourbillon qu’avait créé en son temps la lecture de son "Vendredi ou les limbes du Pacifique". Combien de stations de métro loupées alors, sous l’emprise d’une véritable fascination pour ce texte fort et original.
   
   Aujourd’hui, plusieurs décennies plus tard et sans risque aucun de rallonger mes trajets puisque je lis chez moi, je regrette mes impressions de l’époque. Est-ce Tournier ou est-ce la lectrice? La magie a perdu son allant, quelque chose s’est défait dans la tension éprouvée alors.
   
   Pourtant, je reconnais au fil des histoires une langue particulière, une intuition de l’ambigu, un angle spécifique et parfois poétique par lequel chaque narrateur mène le déroulement de l’histoire. Michel Tournier, toujours flirtant avec des situations équivoques, compose ici un recueil d’histoires fondées sur les souvenirs de différents narrateurs. L’unité de toutes ces nouvelles repose sur le sentiment d’avoir manqué quelque chose, le regret d’être passé à côté de…
   
   Pourtant, la première nouvelle, assez longue puisqu’elle comporte une quarantaine de pages, accroche immédiatement l’attention par sa facture originale et mouvante, autant que par le thème du mystère amoureux. Les amants taciturnes s’expriment à tour de rôle, LUI, ELLE, afin d’exposer la quintessence du rapport amoureux, ses fragilités et sa force intrinsèque qui échappe à toute résolution.
   
   Les mousserons de la Toussaint sont l’occasion d’un retour sur le passé où le narrateur découvre les destins surprenants et parfois sordides de ses compagnons d’enfance…
   
   Mais dans ce catalogue inégal, une de mes préférées s’intitule "Blandine ou la visite du père", que je vous laisserai découvrir intégralement, car l’histoire y est piquante et fort bien menée.
   
   Entre fables et contes, les dernières histoires dénotent et donnent au recueil l’impression d’une compilation à l’emporte-pièce, comme s’il avait fallu ajouter là quelques pages pour faire bon poids. Comme si la traversée de la longue nuit consacrée au "médianoche", banquet nocturne ponctué d’histoires permettant de raviver l’amour ou d’en connaître le terme, était arrivée à son inexorable dénouement.
   
   Mais si telle était l’intention de l’auteur, je regrette l’absence d’un lien plus sensible entre les différentes phases des récits.

critique par Gouttesdo




* * *




 

Le Crépuscule des masques - Michel Tournier

Photos et photographes
Note :

   "Photos et photographes", tel est sous-titré l’ouvrage de Michel Tournier "Le Crépuscule des masques". Il ne s’agit pas d’un ouvrage de photos, contrairement à "Vues de dos", par exemple, c’est plutôt un essai sur la photographie et des photographes. Des photographes que Michel Tournier aime et admire.
   
   On sait que Michel Tournier s’est pris de passion pour la chose photographique, au point par exemple d’être, en compagnie de Lucien Clergue, l’initiateur des "Rencontres d’Arles", rencontres consacrées à l’art photographique. Il nous dévoile le pourquoi de sa passion. Le comment pourrait-on dire aussi. En fait il passe en revue, chapitre par chapitre, 17 photographes qui ont compté pour lui – Emile Zola est dans le lot! – et c’est dans ces chapitres qu’on trouve quelques photographies, qui servent à illustrer et étayer son discours.
   
   C’est très intelligemment dit – mais bon, nous parlons de Michel Tournier, n’est-ce pas? – mi-philosophique mi-anecdotique.
   
   Il y a juste une chose qui me dérange dans l’ouvrage, qui me parait d’une incongruité totale ; le dernier chapitre, qui porte justement le titre "Le Crépuscule des masques" et qui me parait n’avoir aucun rapport avec les 175 pages qui précèdent. Et qui donne le titre à l’ouvrage pour autant! Ce chapitre là est davantage philosophique mais quid de son rapport avec tous les photographes dont il vient de nous parler?
   
   Une réflexion intéressante dans l’avant-dernier chapitre "Y a-t-il une photographie féminine?", qu’il met en relation avec la Littérature féminine :
   
   « "Les femmes et les enfants d’abord!" Cette injonction traditionnelle proclamée par le commandant d’un navire en perdition semble plus valable encore quand il s’agit de photographie. Les statistiques prouvent en effet que les trois quarts des photos faites chaque année dans le monde ont pour sujet des femmes ou des enfants. Il faut ajouter qu’elles sont faites par des hommes. L’homme – prédateur invétéré – a inventé la photo pour "prendre" ce qu’il aime ou ce qu’il désire "en effigie".
   …/…
   Quand la femme cesse d’être photographiée pour prendre elle-même la caméra en mains, tout change. Le regard cesse d’être celui d’un oiseau de proie pour devenir celui d’une amie – surtout bien entendu si c’est une autre femme qui est photographiée.
   …/…
   Je ne crois pas qu’il y ait une "littérature féminine". Ni Colette, ni Marguerite Yourcenar, ni Françoise Mallet-Joris ne me paraissent présenter un quelconque trait commun propre à la féminité.»
   

   Des considérations aussi sensibles et intelligentes, il y en a à la pelle au fil des chapitres égrenés par Michel Tournier. Si vous vous intéressez à la photographie, il faut le lire. On n’a pas tous les jours l’occasion d’entendre un grand penseur disserter sur cet art.

critique par Tistou




* * *




 

Eléazar ou La Source et le Buisson - Michel Tournier

Terre de Canaan
Note :

   On sait que les personnages de Tournier obéissent peu aux ressorts de la psychologie et bien davantage aux contraintes symboliques. Dans ce court roman, il s'agit d'une transposition du personnage de Moïse : il n'y a donc pas de suspense à attendre du déroulement du récit. Éléazar est irlandais, assistant d'un pasteur presbytérien. Il a épousé Esther, une catholique qui joue merveilleusement de la harpe. Responsable de la mort d'un paysan, il n'hésite pas à émigrer comme des millions d'Irlandais qui fuient le mildiou des patates et la famine de 1848 comme de nouvelles plaies d'Égypte. La famille s'embarque à Cork pour l'Amérique. La Californie sera la nouvelle Terre de Canaan. L'auteur donne lui-même la lecture symbolique de son ouvrage :
   "Il n'était pas un fou qui se prenait pour Moïse. Mais son histoire personnelle se trouvait puissamment attirée, modelée et douée de signification par le rayonnement du destin du Prophète, comme un amas de limaille de fer est ordonné et orienté par le champ magnétique d'un aimant. La grandiose aventure mosaïque agissait en grille de déchiffrement sur les médiocres accidents de sa propre vie. (…) Il y avait une indéniable affinité entre le crime qu'il avait commis en tuant l'intendant du landlord et le meurtre par Moïse d'un Égyptien qui était en train de rouer de coups un Hébreu. Le mildiou des pommes de terre et l'épidémie de typhus et de choléra qui avaient frappé l'Irlande faisaient écho aux plaies d'Égypte. Les quarante jours d'épreuve subis sur le "Hope" répondaient aux quarante jours de jeûne de Moïse sur le Sinaï..."
   

   De même que Moïse meurt au désert (le buisson) avant d'atteindre la Terre promise (la source), de même Éléazar mourra après avoir franchi la Sierra Nevada : son épouse et ses enfants parviendront, eux, jusqu'à la grande vallée – "terre de lait et de miel" –, sous la conduite du bandit mexicain José, avatar de "Josué, fils de Nun, de la tribu d'Éphraïm…" Un bijou d'écriture classique et en plus une parodie de western, sans compter une facétie quand l'auteur cite le "mystique Angelus Choiselus" ; lecteur ne t'inquiète pas de ne pas trouver ce mystique dans ton dictionnaire, c'est l'auteur lui-même, l'ange du presbytère de Choisel, en vallée de Chevreuse, où il réside depuis 1957!
   ↓

critique par Mapero




* * *



Moïse, sa destinée, revisité sauce irlandaise
Note :

   Court roman (140 pages dans mon édition) mais qui déroule une vie, en accéléré ; la vie et destin d’Eléazar, dans son Irlande natale puis en Amérique lors de son émigration en 1845.
   Mais Eléazar n’est qu’un cache-sexe puisque Michel Tournier a voulu en fait rejouer, transposer, la destinée de Moïse, au XIXème siècle.
   Eléazar nait dans une famille pauvre, en Irlande, première moitié du XIXème siècle, et se voit destiné tout petit au métier de subsistance de berger. Premier évènement marquant ; pour avoir voulu sauver un bélier blessé, il a délaissé son troupeau et il est durement puni ; fouetté sauvagement, il est balafré au visage. A 17 ans – les chapitres sautent allègrement les années – sa foi religieuse, protestante, assumée au temple l’amène à envisager le pastorat, mais non plus de moutons mais de fidèles.
   « En la lucha entre el agua y el fuego sempre es el fuego el que muere.
   (Dans la lutte de l’eau et du feu, c’est toujours le feu qui meurt.)
   Eléazar remua souvent cette phrase mystérieuse dans sa tête. Ne faisait-elle pas allusion à l’Irlande, pays de l’eau, et à l’Espagne, pays du feu, et ne comportait-elle pas une morale pessimiste, si l’on songe que le feu symbolise l’enthousiasme, l’esprit juvénile, l’ardeur entreprenante, et l’eau, les tristes et décourageantes sujétions de la réalité quotidienne? Il semblait que cette phrase fût venue aux lèvres d’un Espagnol exilé très loin au nord, sur cette terre de brumes et de pluies.»

   
   Pasteur, puis bientôt épousant Esther, de bonne famille, catholique, mais boiteuse – ce qui convainc les parents d’Esther à consentir à cette mésalliance ; un pasteur, un protestant, sans le sou – l’arrivée des deux enfants, Benjamin puis Coralie, et, nouveau tournant, la scène du petit berger battu se reproduit, il en est témoin et tue l’agresseur, incapable de supporter la scène qui le replonge dans ce qui l’a marqué dans sa chair.
   Le voilà qui a tué, mais dont le meurtre reste impuni puisque non identifié. N’empêche, ça fait gamberger un pasteur, on s’en doute … Et se présente l’occasion de quitter le pays, à l’issue de la grande famine qui débute en 1845, année durant laquelle une attaque de pourriture sur les pommes de terre, l’aliment de base des Irlandais, fait mourir de faim une population entière et la contraint à l’exil.
   Eléazar embarque donc avec sa famille pour la Virginie, quarante jours de traversée – Michel Tournier colle au plus près aux basques de Moïse ! – pour s’élancer ensuite, dans la grande geste américaine de la conquête de l’Ouest, en chariot bâché vers la Californie …
   La fin reste conforme à ce qui était imposé et est arrivé à Moïse, Moïse et Eléazar, même combat ?
   Pourquoi pas ? Les exégètes pourront disserter à perte de vue. Ça constitue néanmoins un agréable roman, aux apparences d’aventure, en réalité de réflexion poussée sur un des fondements du Christianisme. Ambitieux, peut-être n’atteignant pas totalement son but, mais interpellant.

critique par Tistou




* * *




 

Sept contes - Michel Tournier

Pas tous pour enfants
Note :

   On retrouve dans ce recueil, principalement tourné vers un public enfant (mais pas que), deux contes édités en collaboration avec des illustrateurs et déjà critiqués par ailleurs : "La fugue du petit poucet" et "Barbedor". Nous ferons donc l’impasse sur ces deux-là.
   
   Pierrot ou les secrets de la nuit *: plutôt dans la veine de "la fugue du petit poucet". Oh! Pas à proprement parler irrévérencieux... Plutôt un zeste de politiquement limite... Quand à la toute fin Colombine, dont Pierrot, le mitron timide, était amoureux sans avoir su se déclarer, revient au village fuyant Arlequin, le bateleur qui l’avait séduite, et se retrouve en compagnie des deux autres devant le four du mitron et la Colombine de brioche qu’a réalisé Pierrot :
   "… c’est une Colombine-Pierrette, modelée en pleine brioche avec tous les reliefs de la vie, ses joues rondes, sa poitrine pigeonnante et ses belles petites fesses pommées.
   Colombine a pris Colombine dans ses bras au risque de se brûler.
   Comme je suis belle, comme je sens bon! dit-elle.
   Pierrot et Arlequin observent fascinés cette scène extraordinaire. Colombine étend Colombine sur la table, elle écarte des deux mains avec une douceur gourmande les seins briochés de Colombine. Elle plonge un nez avide, une langue frétillante dans l’or moelleux du décolleté. Elle dit, la bouche pleine :
   Comme je suis savoureuse! Vous aussi, mes chéris, goûtez, mangez la bonne Colombine! Mangez-moi!"

   Quelque chose me dit que Michel Tournier s’est bien amusé!
   
   Amandine ou les deux jardins : Un peu plus mystérieux ou onirique, l’aventure d’Amandine qui, à la poursuite de sa chatte et de son petit chat rescapé, découvre un envers du décor. Pas sûr qu’un enfant y retrouve son compte. Plus certain que ça le rende tristounet?
   
   La fin de Robinson Crusoé : Sur un thème qui manifestement inspire Michel Tournier, c’est un conte sur l’action du temps sur les hommes et les choses, la vieillesse quoi. Un peu doux-amer.
   
   La Mère Noël : Clin d’œil amusé sur l’opposition curé/institutrice dans un village de Bretagne. Je pense que Michel Tournier s’est fait plaisir là encore mais le sens profond passera au-dessus de la tête de nos chères petites boucles blondes!
   
   Que ma joie demeure, enfin : Plus vraiment un conte. On est davantage dans le domaine de la nouvelle à morale. Ou comment une vocation d’artiste brisée, transformée en activité alimentaire, peut vous briser un homme. Sauf si... si... nous sommes dans un conte de Michel Tournier. Bien entendu!
   
   Au bilan, sept contes, de force et de longueurs inégales, dans lesquels il n’y aura pas que les enfants à trouver leur compte!
   
   * Qui a aussi une fiche à part

critique par Tistou




* * *




 

Journal extime - Michel Tournier

Tournier et le mythe du journal d’écrivain
Note :

   Le journal est un exercice quotidien en général. Ici seule est faite la référence aux mois : de janvier à décembre, jamais le jour, jamais l'année. La ronde des mois et des saisons est présente avec des remarques météorologiques sur le jardin du presbytère qu'il habite en ermite sédentaire depuis 1957, l'état des arbres, les floraisons, les oiseaux de passage. Par recoupement, le lecteur s'aperçoit que le siècle des hommes date ici des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix : François Mitterrand est président quand il lui rend visite, ou encore de Maizières, ultime président de la "DDR", l'un et l'autre venus visiter l'écrivain germanophile. Prenez Jules Renard, Julien Green ou André Gide : il y a toujours une date précise précédant l'anecdote ou la pensée intime. Au contraire du journal intime le célibataire Tournier crée le "journal extime", le néologisme n'exclut pas les pensées privées, il exclut l'intimité, la familiarité. S'il parle de lui c'est de manière toute extérieure, par pudeur : d'un examen cardiologique, il retient la comparaison de son électrocardiogramme avec une "délicate calligraphie" et dérive vers une pensée de Sacha Guitry.
   
   Le monde littéraire est bien davantage présent! Avec des vacheries souvent, dans l'esprit d'Alphonse Allais, deux fois cité. Le "monceau informe" des "Pensées" de Pascal n'est qu'un "bêtisier" «certains passages sont dignes d'un personnage de Labiche : "Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux." Les bras vous en tombent». Victor Hugo — "Mélange de génie éclatant et de totale stupidité" — est à peine mieux servi que le grand Voltaire :  «Je reçois aujourd'hui une édition du "Dictionnaire philosophique" de Voltaire, et c'est là que je trouve le traité du gros bon sens, plat, d'une indécrottable médiocrité. J'ai rarement lu un livre plus désespérant. D'une façon générale Voltaire bénéficie en France d'une surévalutation monstrueuse.»Les contemporains ne sont pas mieux traités. "Je me suis longtemps demandé pourquoi j'éprouvais une antipathie égale et de même nature pour quatre écrivains de la même génération : Henry de Montherlant, André Malraux, Louis Aragon et François Mauriac. C'est qu'en dépit de leurs immenses différences, ils avaient un point commun, un père spirituel commun dont la seule évocation me fait fuir, comme l'odeur du putois fait fuir le lapin : Maurice Barrès". L'esprit vachard franchit les frontières et vise l'illustre aventurier vénitien avec une idée de pièce de théâtre. "Casanova devenu vieux, perclus de rhumatismes et impuissant (…) devenu le souffre-douleur de servantes du château qui vengent toutes les femmes séduites et abandonnées par lui". Selon l'ancien candidat à l'agrégation de philosophie, Socrate est un penseur qui pose des "questions sans queue ni tête" reposant sur un « principe absurde "Connais-toi toi-même"» De quoi se demander quelle est à ses yeux l' "œuvre géniale par excellence" : la réponse c'est "Robinson Crusoé" de Daniel Defoe. Vous vous en doutiez, n'est-ce pas?
   
   L'auteur du "Journal extime" n'avoue donc guère de faiblesses du cœur. Juste cette émotion en concluant sa présence au colloque de Cerisy en 1990 quand il reconnaît que les quelques dizaines de présents constituent sa famille. "Je leur ai dit à l'heure des adieux : je vous trouve tous spirituels, subtils, élégants, gais et beaux et je vous aime!" Finalement, c'est surtout un original que le lecteur découvre, un homme qui par un lumineux après-midi d'été photographie sur sa table "un chandelier, un verre, une carafe et une corbeille contenant une tomate, un avocat et des cerises" pour constituer une vanité. En noir et blanc bien sûr. Encore une fois Michel Tournier se joue d'un mythe : celui du journal de l'écrivain.

critique par Mapero




* * *




 

Le bonheur en Allemagne - Michel Tournier

Un lien intime avec l’Allemagne
Note :

   On sait que Michel Tournier a développé, très tôt, un lien étroit, charnel, intime, avec l’Allemagne. Il s’en explique dans "Je m’avance masqué" :
   "Mes parents s’étaient rencontrés à la Sorbonne autour de leurs études d’allemand. Notre mère nous emmenait tous les étés en Allemagne, d’abord dans un foyer catholique de Fribourg-en-Brisgau qu’elle fréquentait depuis toujours. Puis je suis allé en Thuringe, à partir de 1934, dans la famille de Maria Montag, notre jeune fille au pair qui ne nous parlait qu’en allemand."
   

   Il va donc connaître l’Allemagne nazie d’avant la guerre, puis la période de la guerre et verra la fin de celle-ci en 1944 quand il aura 20 ans. Autrement dit, assez vieux pour avoir été conscient des enjeux et des évènements, suffisamment jeune pour n’avoir pas été directement impliqué.
   
   Il passe rapidement là-dessus et débouche directement sur la période "Tübingen", la ville dans l’université de laquelle il part sitôt la fin de la guerre étudier Kant et Hegel :
   "Nous étions une dizaine d’étudiants français, parmi lesquels Claude Lanzmann et pour peu de temps Gilles Deleuze. Nous formions avec les étudiants allemands une génération de "rescapés" de la guerre et nous nous regardions avec une stupeur heureuse, ayant peine à croire que nous n’étions là que pour étudier l’histoire, la littérature, la philosophie, les sciences sans plus de soucis vitaux."

   
   On peut donc supposer qu’ayant ainsi passé sa jeunesse avec ces liens avec l’Allemagne, Michel Tournier ait quelques compétences à nous donner son avis. Il le fait et de manière plaisante puisque n’ayant pas peur de propos iconoclastes, ne semblant pas faire partie de telle ou telle chapelle...
   Notamment ce passage, à propos de la BDR et de la DDR (ex-Allemagne de l’Ouest et de l’Est), qu’on pourra interpréter comme on le souhaite : occasion manquée ou miroir aux alouettes?
   "Le 10 mars 1952 –sous Staline – et en janvier 1959 – sous Khroutchev -, l’URSS propose la réunification, assortie il est vrai d’une condition : la neutralité de l’Allemagne. Pas une arme, pas un uniforme, pas une alliance. C’était la solution idéale qui avait ses preuves en Finlande et en Autriche. L’Allemagne serait devenue entre l’Est et l’Ouest un formidable pôle de paix et de prospérité obligeant par le dynamisme de son économie les pays voisins – Europe de l’Ouest et Russie – à réduire leurs dépenses d’armement pour lutter à armes égales avec ce formidable concurrent. C’était la sagesse même. Mais c’était aussi condamner toute la politique d’américanisation à outrance d’Adenauer. Il ne répondit même pas à l’offre. Alors ce fut le mur de Berlin..."
   
   Il faut dire que Michel Tournier est particulièrement sensible à la triste situation que vécurent les allemands dits "de l’Est" puisque la Thuringe dont il est question plus haut, cette famille de la jeune fille au pair chez laquelle il se rendait annuellement, c’était dans la partie orientale.
   En tant qu’observateur privilégié de "la chose allemande", il nous explique par exemple la différence entre la presse française et l’allemande, comparant deux journaux de nature similaire : Paris Match et le Stern. Qualifiant Paris Match de douceâtre quand le Stern n’hésite pas à montrer des photos d’actualité non édulcorées...
   
   Il raconte également la relation privilégiée, d’écrivain à écrivain, qu’il eût avec François Mitterand, celui-ci lui rendant grâce d’une connaissance privilégiée de la réalité est-allemande...
   
   Il raconte beaucoup de choses. Il en interprète aussi. Et c’est un bonheur de lire ses considérations, lui qui vécût ces heures particulières de l’Allemagne, de 1934 à nos jours...
   ↓

critique par Tistou




* * *



Autobiographie germanophile
Note :

   96 pages en gros caractères, cela aurait pu être un folio 2€, cela aurait dû à mon avis, mais cela ne l'est pas. Ce recueil regroupe six textes autobiographiques de Michel Tournier. A noter cependant que ces textes sont différents de ceux que l'on trouve dans "Le Vent Paraclet" et "Je m'avance masqué", autres ouvrages autobiographiques. Compte tenu de ma première ligne, on aura deviné qu'ils ne sont pas très longs.
   
   "Une affaire personnelle" raconte sa jeunesse en RDA et nous livre au passage un stupéfiant éloge de la beauté "rayonnante et strictement féminine" des athlètes de haut niveau dans les disciplines les plus musclées. "J'ai longuement parlé avec Margit Gummel, championne du monde de lancer du poids"... on imagine. L'auteur subjugué a réuni une abondante documentation sur ces femmes en vue d'un roman sur ces femmes sublimes dont le titre était déjà trouvé ("Eva ou la République des corps") mais qui (hélas?) ne s'est jamais fait.
   
   "Le couple France-Allemagne" reprend de façon résumée mais claire, l'histoire de Bismark puis celle de nos deux pays.
   
   "Parenthèse helvétique" où, comme on pouvait s'y attendre, Michel Tournier raconte les liens qu'il entretient avec ce pays.
   
   "Episodes présidentiels" raconte ses relations avec François Mitterrand qui se fit inviter quatre fois à Choisel, le presbytère de l'auteur qui tient beaucoup à expliquer qu'il ne fut à l'origine ni de ces invitations, ni de leur cessation (mis devant le fait accompli dans les deux cas) mais que les deux homme s'estimaient bien jusqu'à leur désaccord sur la réunification des deux Allemagne, que Tournier souhaitait et Mitterrand craignait.
   
   "Epilogue weimarien" où il fit le discours des commémorations du 250ème anniversaire de la naissance de Goethe. Il ne nous livre pas le discours lui-même mais le récit de ce déplacement.
   
   "Note sur la Prusse" nous fait un bref résumé des 246 années d'existence de cette nation.
   
   Un petit ouvrage intéressant, sur l'Europe moderne.

critique par Sibylline




* * *




 

Voyages et Paysages - Michel Tournier, Arlette Bouloumié

Loin du presbytère
Note :

   Le principe de la collection "Voyager avec..." est de proposer une anthologie. Arlette Bouloumié explore l'œuvre de Tournier, selon une progression géographique qui démarre au bord de la Manche, puis franchit les frontières pour des terres de plus en plus lointaines, jusqu'au pays du soleil levant.
   "Je n'oublie jamais que je suis ici pour écrire le chapitre japonais de mon roman "Les Météores". Paul est en route autour du monde pour retrouver son frère jumeau Jean. Il me faut une vision gémellaire du Japon." (Journal du voyage au Japon, in Lieux Dits).
   J'évoquerai des œuvres moins connues, via quelques thèmes.
   
   • La photographie.
    Tournier a été initié à la photo par son grand-père. L'anthologie est illustrée par les images en noir et blanc d'Edouard Boubat qui a collaboré à plusieurs ouvrages de Tournier et est devenu son ami. La photo c'est aussi la Provence, particulièrement Arles où il a fondé avec Lucien Clergue le festival de photographie.
   "Lucien Clergue appartient indiscutablement à cette famille des enracinés. Avec lui, c'est tout un morceau du pays d'Arles qui nous envahit. Mais il pourrait nous venir un doute sur la valeur universelle d'une œuvre aussi précisément localisée. (…) Il semble que Lucien Clergue a su au contraire, dans chacun des domaines où il s'est avancé, faire éclater les limites du provincialisme. Arlésien certes, de naissance et de vocation, il a rarement fait des photos à plus de cinquante kilomètres des Alyscamps. Mais les thèmes qui l'inspirent, la force avec laquelle il les traite lui assurent à chaque fois une large trouée sur l'universel.." (Le Crépuscule des Masques).

   Tournier rencontra en Allemagne un parent du junker Heinrich von Lehndorff qui a inspiré le personnage de Kaltenborn dans "Le Roi des Aulnes", contraint de prêter son château pour l'installation d'une napola. Sa fin fut tragique en 1944. Sa fille Vera devint un célèbre modèle.
   "Et de tous ces décombres, on vit alors surgir, grandir, grandit encore cette fille stupéfiante, l'ancienne petite Véra qui avait cinq ans et un visage d'ange lorsque son père avait été pendu, et qui devenait peu à peu Veruschka dont les plus grands magazines du monde se disputent le corps de liane géante, le visage énigmatique d'androgyne chauve, l'érotisme savamment sophistiqué. […] C'est l'avatar de l'Éternel féminin le plus fou et le plus cruel que l'Occident ait jamais produit." (Des Clefs et des Serrures)

   Au Brésil en 1987 il visita Pierre Verger, installé à Salvador de Bahia après avoir parcouru la Terre tel un héros des "Météores" ; ce célèbre photographe est aussi un ethnologue.
   "Nous retrouvons Verger dans la belle demeure d'une sorte de gourou noir, barbu, jovial qui vit en patriarche entouré de femmes et d'enfants. […] nous assistons à une cérémonie d'évocation des morts au son d'un ensemble endiablé de percussionnistes." (Journal extime - Notes inédites).

   
   • La nature.
    La mer, en Bretagne et Normandie, est le lieu habituel des villégiatures de Tournier.
   "Je suis moi d'humeur résolument océane. La marée, il me la faut, j'ai besoin du jusant, je veux chaque jour - à une heure différente, délicieux raffinement - fouler cette vaste étendue mouillée, scintillante, douce, parfaitement traîtresse, constellée d'étoiles et couronnée d'algues. Je veux sentir sous mes pieds nus ces herbiers, ces bancs de sable et de galets, ces douces vasières, ces flaques tremblantes, soulever à pleines mains les perruques de varech qui coiffent les rochers, basculer les cailloux et poursuivre les petits crabes qui fuient en brandissant deux pinces inégales, comme un spadassin son glaive et sa grande épée." (Célébrations).

   Pas étonnant qu'à l'intérieur du Brésil, il note dans son journal :
   "Je ne cesse de penser à la Bretagne et singulièrement à Erquy et Val-André […] La nostalgie de la marée basse m'obsède."

   On conçoit aisément que l'habitué de la côte normande puisse apprécier le froid des montagnes, une expérience de rigueur, physique et morale.
   "Qui veut connaître les vertus du froid dominé par un effort athlétique s'élance dès le matin sur l'aire poudrée de neige des grands lacs gelés. [...] C'est un sport total, d'une rigueur et d'une efficacité exaltantes. Oui, les vertus du froid et de l'effort! Nous sommes bien loin ici des plages lascives, du sable voluptueux, de la vague tiède et facile. L'été est la saison de la chair. Sur l'hiver souffle un vent rigoriste, et le discours qu'il me tient aux oreilles n'a rien de permissif. Le froid est une leçon de morale. Il châtie durement la nudité - et jusqu'à celle du bout de mon nez." (Petites Proses).

   L'Afrique de Michel Tournier c'est d'abord l'expérience de la chaleur, vécue comme une punition biblique.
   "C'est la panique au moment de l'atterrissage. La température promise est montée à 41 degrés. On s'avance sur la passerelle et on est enveloppé par un souffle de lance-flammes. On résiste par la grâce d'une certaine provision de fraîcheur accumulée par l'organisme. Mais la rémission sera de brève durée. Il y a trois cents mètres à parcourir jusqu'aux bâtiments tout neufs de l'aéroport de Carthage. Les voyageurs s'élancent, tels les habitants de Sodome fuyant sous la pluie du feu biblique." (Le Vent Paraclet)

   Invité par un couple installé en Tunisie, Tournier évoque la genèse de leur paradis paradoxal qui inspirera la halte des jumeaux des "Météores" dans l'île de Djerba. Au cœur de la chaleur l'eau est vitale.
   "Cette fois, ce sera Hammamet. Des amis lotophages me font signe sur le seuil d'une maison magique habillée de bougainvillées et couronnée d'asparagus. Adieu, Alyscamps!" (Petites Proses). "... Ils étaient les premiers, Adam et Eve en somme. Mais tout était à faire. Ils creusèrent pour atteindre l'eau. Depuis, une éolienne met au-dessus des frondaisons l'animation insolite de son tournoiement de jouet d'enfant géant, et une onde claire d'abord collectée dans une piscine se répand sur deux hectares de jardins par un réseau de rus qu'ouvrent et que ferment de petites vannes. Puis ils plantèrent et bâtirent. La création avait commencé. Elle n'a plus cessé depuis..." (Le Vent Paraclet)

   Plus au sud, à l'équateur, la monotonie des journées de douze heures, suscite la nostalgie du rythme familier des quatre saisons.
   "Après un séjour au Gabon, où l'on baigne douze mois sur douze dans la même touffeur, où chaque arbre fleurit, fructifie et perd ses feuilles selon son rythme personnel et indépendamment des autres, où chaque jour de l'année le soleil se lève et se couche à la même heure – on apprécie le retour à la grande horloge saisonnière, malgré ses rudesses." (Petites Proses).

   La nature c'est aussi l'exotique proximité des animaux ressentie lors d'un voyage en Inde. Si, dans "Les Météores" le prince des gadoues fréquente les rats, ici il ne s'agit que de modestes souris.
   "L'Inde et ses animaux... C'est peut-être là que l'Européen se sent le plus subtilement dépaysé. Je me souviens de la visite un peu protocolaire que j'avais faite au recteur de cette même université. Rien d'exotique dans son bureau, et j'aurais pu me croire à Rome, à Paris ou à Londres. Si ce n'est.., si ce n'est que je remarquai soudain une petite souris qui courait sur la table du monsieur. Elle évoluait familièrement parmi les dossiers, les livres, les stylos. Lui ne paraissait pas la voir. Moi, je n'avais plus d'yeux au contraire que pour cette bestiole qui aurait à coup sûr jeté la perturbation dans n'importe quel milieu européen. (Lieux Dits).

   
   • Les grands espaces.
    Au Sahara comme au Canada, ils s'opposent aux jardins japonais exigus des "Météores".
   "Le Canada a longtemps été pour moi un rêve, et je ne dois pas être le seul Français dans ce cas. […] La forêt, la neige, les lacs, une faune admirable et fabuleuse qui mêle l'élan et le loup, le castor et le grizzli composent pour le jeune Français le paysage d'un certain commencement ou recommencement. Paradis terrestre, oui, mais non par ses fleurs, ses fruits, son climat mol et délicieux. Paradis terrestre, parce que première terre habitée par le premier homme. [...] Le trappeur dans sa cabane de rondins avec son fusil, ses pièges et sa poêle à frire, subvenant seul à tous ses besoins, durement, dangereusement, tel est l'Adam originel, patient, ingénieux et athlétique dont nous rêvions de préférence à celui de la Bible." (Journal de voyage au Canada).
   Le Sahara fait aussi revivre les lectures d'un adolescent d'autrefois.
   "Confinés en cette petite Europe vieillotte et mesquine, nous avons tous soif de vastes espaces pour déployer les ailes de notre imagination. [...] On ne peut évidemment oublier le Sahara. Pour plusieurs générations, le grand désert africain fut le vide-à-rêver où elles projetèrent la mystique du père de Foucauld et d'Ernest Psichari, les aventures belliqueuses de l'Escadron blanc et de la Légion étrangère, les couleurs poétiques dont s'enrichirent Fromentin, Daudet, Maupassant, Flaubert, Eberhard, et surtout Gide, sans oublier l'Antinéa de Pierre Benoit." (Des Clefs et des Serrures).

   
   Ainsi apparaît Michel Tournier, un étonnant voyageur qui s'est efforcé de trouver l'inspiration en voyageant puisqu'il prétendait ne pas avoir d'imagination!

critique par Mapero




* * *




 

Je m'avance masqué - Michel Tournier

On ne peut pas mieux dire
Note :

   C'est masqué en effet que Michel Tournier s'est présenté toute sa vie. La lecture de son œuvre suffit à s'en persuader et ce n'est pas ici qu'il jettera ce masque protecteur, ne nous faisons pas d'illusions, mais le choix de ce titre est à noter.
   
   Il s'agit ici d'entretiens que Michel Tournier a eus avec Michel Martin-Roland dans le rôle de l'interviewer. Je pensais que leurs conversations allaient porter sur divers sujets mais en fait il s'agit d'une biographie chronologique de M. Tournier, une sorte d’autobiographie à quatre mains.
   
   Si vous ne connaissez pas la vie de l'auteur et que vous désirez en apprendre plus à ce sujet, cet ouvrage peut tout à fait convenir. Sa mise en forme de dialogues en fait une lecture aisée et vivante. Vous le suivrez depuis sa naissance dans une famille aisée, son enfance à Paris qu'il détestait, puis à Saint-Germain-en Laye, ses vacances puis ses années de pensionnat en Normandie où il situera plus tard certains de ses récits. Les hasards du calendrier lui permettront d'échapper aux guerres. Le rôle de la philosophie, de la musique, de la photographie, sont évoqués. Sa vie sentimentale ne se raconte pas, sexuelle bien moins encore.
   Puis c'est la vie professionnelle à Europe1, et enfin les débuts un peu tardifs (43 ans) en tant qu'écrivain, le succès immédiat, l'Académie Goncourt etc. Je vous laisse découvrir.
   
   L'ouvrage se termine par quatre témoignages de personnes connaissant M. Tournier et peu désireuses d'en dire du mal : Edmonde Charles-Roux, Robert Sabatier, Didier Decoin et Arlette Bouloumié qui a créé et qui gère le fonds Tournier où sont recueillis et conservés les documents le concernant.
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Entretiens avec Michel Martin-Roland
Note :

   C’est Michel Martin-Roland qui s’y est collé, qui est parti à Choisel, dans la vallée de Chevreuse, au presbytère habité depuis maintenant de si longues années par Michel Tournier, pour, sous forme d’entretiens, rédiger une espèce de biographie commentée de l’écrivain. Un écrivain un peu insaisissable, parfois un peu iconoclaste et pourtant membre de l’Académie Goncourt...
   
   Quatre gros chapitres :
   
   * Les années d’apprentissage : où Michel Tournier nous raconte l’origine de son lien particulier avec l’Allemagne, qu’il doit à ses parents, germanophiles tous deux. A sa mère en particulier qui l’emmenât tout petit déjà tous les ans en Allemagne, à Fribourg en Brisgau mais surtout, plus à l’est, en Thuringe. Où Michel Tournier nous fait part de la rafle qui aurait dû l’emmener, pendant la guerre, et que seule la chance fit qu’il ne fut pas là ce jour funeste. Où Michel Tournier nous raconte ses années d’étude de la philosophie, à Tübingen, au débouché de la guerre, dans un pays en ruine, et l’échec qui s’ensuivit, deux fois, au concours de l’agrégation en France. Puis le retour en France, à Paris, les vaches maigres, boulot de traducteur, puis à la radio (Radio France, puis Europe 1) et attaché de presse.
   * Le temps de l’écriture : où Michel Tournier raconte l’acquisition de Choisel – où il écrira toutes ses œuvres – et donc le premier roman "Vendredi ou Les Limbes du Pacifique" qui lui assure d’entrée le Grand Prix du roman de l’Académie française (1967), et le succès. Puis "Le Roi des aulnes" en 1970 et le Prix Goncourt... Et ce sont les décennies Goncourt – il est élu à l’Académie Goncourt deux ans après avoir reçu le Prix. Il nous fait des confidences sur l’envers du décor du Prix. Ceux qui furent primés, ceux qui passèrent tout près... En 2010, jugeant son état de forme peu compatible avec les déplacements à Paris, il se retire et devient membre d’honneur, remplacé par Régis Debray.
   * Les autres, les idées , le monde : où Michel Tournier nous livre cette fois son "moi" profond, son regret d’avoir vécu seul, sans amours. Mais pas sans amis... Il aborde à nouveau le regret qu’il a de l’attitude d’Adenauer qui, rejetant l’offre soviétique dans les années 50 d’une réunification de l’Allemagne sous condition de neutralité, provoque de facto la partition du pays en une Allemagne de l’Ouest et une Allemagne de l’Est . Et puis son autre passion : la photographie, qui le conduit à créer, en compagnie de Lucien Clergue, les Rencontres d’Arles, la plus grande manifestation consacrée à la photographie.
   Comment vieillir : où Michel Tournier nous parle de son actualité à lui ; la vieillesse qui s’empare de son corps. Et un bilan, parfaitement subjectif, de sa vie, de ses succès, de ses échecs... Ses regrets :
   
   "Je regrette trois choses. Si j’avais à refaire ma vie, j’apprendrais l’anglais, le piano et le tennis."
   

   * Et l’épilogue : "Comment mourir?"
   Bonne question...
   
   Suivent trois témoignages ; d’Edmonde Charles-Roux, de Robert Sabatier et de Didier Decoin, ainsi que celui d’Arlette Bouloumié, universitaire qui se consacre à un "fonds Tournier" à l’Université d’Angers.
   
   "Je m’avance masqué", c’est un peu l’équivalent de "En marge", de Jim Harrison. Le genre d’ouvrage qui, par petits éclats, petites remarques et confidences vous permet d’appréhender plus intimement le romancier, le conteur, l’essayiste. Le kaléidoscope de faits au quotidien qui au total ont façonné Michel Tournier, l’homme, sa pensée...

critique par Tistou




* * *




 

L'aire du muguet - Michel Tournier

Deux jeunesses
Note :

   Deux nouvelles courtes, féroces et pleine de poésie.
   
   La jeune fille et la mort nous présente une héroïne fascinée par la corde, le champignon vénéneux, le pistolet ou encore les scies bien aiguisées. Une héroïne qui jeune déjà aimait l'acidité du citron. Elle ne veut pas d'une vie qui s'ouvre devant elle. Fille unique de bonne famille d'un notaire, elle rencontre Etienne puis rejoint Jacqueline et enfin croise Aristide, passionnant amateur de champignons...
   Ce portrait de Mélanie est celui d'une ennemie de l'ennui.
   "Car telle est la force pernicieuse de l'ennui : il s'entoure d'une sorte de contagion universelle, et projette ses ondes maléfiques sur le monde entier, sur tout l'univers. Rien, aucun lieu, aucune chose ne paraît lui échapper." P24-25

   Rien ne l'atteint; même pas la violence masculine. Alors la fascination de la mort s'empare de son être. Seule solution pour que la vie vaille d'être vécue...
   
   L'aire du Muguet met en scène un jeune routier, Pierre, passionné par son métier, équipier de Gaston. Ces deux-là stoppent leur bahut régulièrement sur l'aire du Muguet. L'une des habitudes de leurs deux vies qui ressemblent à un voyage par l'autoroute. Tout est réglé comme un moteur de semi. A leur grande satisfaction d'ailleurs. La complicité entre l'âgé et le jeune anime les longues journées de travail.
   "- Mon petit père, regarde moi et prends-en de la graine. Parce que j'ai au moins un avantage sur toi. J'ai eu ton âge et personne, pas même le bon Dieu, peut m'enlever ça. Tandis que toi tu peux absolument pas être sûr un jour d'avoir le mien.
   - Moi je te dirai que ces histoires d'âge, ça me laisse plutôt froid. Je crois qu'on est con ou malin une fois pour toutes et pour la vie.
   - Oui et non. Parce que tout de même y'a des degrés dans la connerie, et je crois qu'il y a un âge privilégié pour la connerie. Ensuite ça s'arrangerait plutôt." P 56-57

   Pour Pierre fier "d'être de l'autoroute", préférant le self au restaurant contrairement à son aîné, arrive alors le moment perturbant. De l'autre côté du grillage, sur l'aire du Muguet, l'apparition d'une jeune bergère qui commence à le fasciner. Et alors le printemps fait son œuvre, et l'inexorable déroulement des choses...
   
   Dans ces deux nouvelles, le talent de raconter en peu de mots à la fois la beauté et le difficile apprentissage de la vie. Et les tourments, voire même les délires de la jeunesse qu'aucun aîné même bienveillant ne peut véritablement empêcher...
   ↓

critique par OB1




* * *



2 nouvelles
Note :

   Deux nouvelles : "La jeune fille et la mort" et "L’aire du muguet", dans ce petit recueil. Il semblerait par ailleurs que ces deux nouvelles figurent dans un ouvrage plus important : "Le coq de bruyère"?
   Deux nouvelles avec morale. Morale? Ou chute brutale alors, ou dénouement à sens, et définitif!
   "La jeune fille et la mort". Soit une jeune fille, Mélanie Blanchard, qui apparait particulièrement sensible à l’ennui et qui a vite mis au point des "techniques" pour briser l’ennui, pour provoquer une réaction, comme de manger des citrons pour être agressée par l’acidité du fruit.
   "… comment aurait-elle pu faire comprendre aux autres – alors qu’elle comprenait si peu elle-même – que ce n’était pas le scorbut qu’elle redoutait et qu’elle soignait au citron, mais un mal plus profond, à la fois physique et moral, une marée de fadeur et de grisaille qui tout à coup déferlait sur le monde et menaçait de l’engloutir? Mélanie s’ennuyait. Elle subissait l’ennui dans une sorte de vertige métaphysique."

   
   Une jeune fille de la bonne société de Mamers, bonne élève mais qui va se laisser influencer par le premier beau merle venu et voir son destin partir de travers. Il lui viendra un projet, un grand dessein, l’ultime. On assiste à sa mise en place, sophistiquée. Jusqu’à la chute, qui ramène la grande ordonnatrice du grand drame final au rang de simple mortelle. Une chute peu prévisible et amenée mystérieusement par Michel Tournier. Et la dernière phrase :
   
   "-Et en plus, murmura-t-il saisi d’admiration, elle est de style Louis XVI!"
   

   Elle tue cette dernière phrase! Dans le contexte, évidemment...
   
   
   "L’aire du muguet". Dans le genre, même type de construction que la nouvelle précédente. Avec dénouement final hautement tragique et peu prévisible. Il importe simplement de savoir que "l’aire du muguet" est une aire d’autoroute sur laquelle un routier, Pierre, a régulièrement l’habitude de s’arrêter le matin sur son trajet habituel. Il va y faire une découverte, ou une rencontre. Fatale.
   
   Ces deux nouvelles dans leur dramaturgie, leur morale sous-jacente, m’évoquent irrésistiblement certaines nouvelles de Graham Greene. On y trouve la même force démonstrative sous-jacente...

critique par Tistou




* * *




 

Célébration de l’offrande - Michel Tournier, Christian Jamet

A deux mains : Michel Tournier et Christian Jamet
Note :

   Un écrivain contemporain et un historien d’art se penchent sur un thème religieux traité par les peintres de par les siècles ; l’offrande symbolisée par ce périple des Rois Mages, amenant l’or, l’encens et la myrrhe à l’enfant Jésus.
   
   Dans un premier temps Michel Tournier revient sur un thème déjà traité dans "Gaspard, Melchior et Balthazar". Il le fait dans un registre philosophique et analyse chaque élément du mythe, le décortique pour en extraire – ou imaginer? – tout le symbolique qu’on peut y cacher. Depuis le fait que Gaspard soit un noir d’Afrique au sens que peuvent recouvrir les offrandes apportées. Il va même jusqu’à imaginer un quatrième Roi Mage, Faust, pour les besoins d’un conte, "le Roi mage Faust", dans "le Médianoche amoureux" :
   "Chaque Roi mage est ainsi poussé au départ et à l’adoration de la crèche par une question personnelle. Gaspard s’interroge sur l’amour, Melchior sur le pouvoir politique, Balthazar sur la création artistique et Faust sur la connaissance de la vérité. Et chacun trouve à Bethléem la réponse chrétienne à son interrogation."
   

   Dans la seconde partie du recueil "Regards de peintres sur les Rois mages", Christian Jamet, historien d’art, se livre à des études détaillées d’œuvres peintes, d’une mosaïque du VIème siècle, première représentation des trois Rois mages, à Bruegel l’Ancien au XVIème siècle, en passant des Italiens de la Renaissance et d’autres Flamands. C’est une lecture savante de ces représentations, appuyée sur la prise en compte des connaissances ou croyances des époques respectives, qui donne de la profondeur au regard du simple profane, simple spectateur de l’esthétisme.

critique par Tistou




* * *