Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   
Auteur des mois de décembre 2012 & janvier 2013
Gore Vidal

   Gore Vidal étant mort cet été à l'âge de 86 ans, son décès avait été annoncé sur toutes les radios françaises comme celle d'un des grands écrivains américains modernes. Or, il faut bien avouer que G. Vidal est très méconnu en France. Ainsi la nécessité s'est-elle imposée de lui consacrer deux mois de notre rubrique.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2012 & JANVIER 2013
   
    Gore Vidal est le nom de plume d'Eugene Luther Gore Vidal, écrivain américain né le 3 octobre 1925 et mort le 31 juillet 2012. Gore et Vidal sont donc les noms des familles de ses deux parents mais depuis ses 14 ans, il utilise "Gore" comme prénom.
   
   Issu de la grande bourgeoisie américaine, petit-fils d'un sénateur, proche familialement des Kennedy, Gore Vidal a toujours fréquenté les sphères supérieures de la politique, du théâtre, du cinéma.
   
    Après avoir envisagé une carrière politique (démocrate), il s'oriente vers les lettres et atteint la grande célébrité dès 1948 avec son 3ème roman, "Un garçon près de la rivière" qui aborde de façon directe la question de l’homosexualité.
   
   Il a écrit plus de 30 romans et essais ainsi que de nombreuses pièces de théâtre radiophoniques ou scéniques et scénarios de cinéma (intégralement ou partiellement). Plus de vingt de ses livres ont été traduits, mais sa publication en français est actuellement insuffisante.
   
   Après avoir passé un moment en France après guerre, c'est en Italie (à Ravello) qu'il vivra plus de trente ans avec son compagnon, avant de rejoindre les USA peu de temps avant sa mort à 86 ans.
   
   Toute sa vie il fut un polémiste redoutable et soutint avec fermeté son exigence de liberté et sa critique de la société américaine. Son humour était ravageur et ses adversaires redoutaient ses réparties.
   
   Couronné de nombreux prix, il a en particulier obtenu le National Book Award 2009 pour l'ensemble de son oeuvre.
   

   
   PS : Gore Vidal a également publié quelques romans mineurs sous des pseudonymes comme Edgar Box, Katherine Everard ou Cameron Kay.

Bibliographie ici présente

  Un garçon près de la rivière
  Julien
  Myra Breckinridge et Myron
  Kalki
  Duluth
  Lincoln
  Empire
  Hollywood
  En direct du Golgotha
  Palimpseste
  La fin de la liberté - Vers un nouveau totalitarisme
  Création
 

Un garçon près de la rivière - Gore Vidal

Coming in
Note :

   1948 - Titre original : The city and the pillar
   
   
   Sentir et s’avouer qu’on est homosexuel, ne pas faire son coming out mais plutôt son coming in, voilà comment j’avais envie de résumer cette histoire.
   
   Par un style simple, sans fioritures, Vidal parvient à nous exprimer la découverte puis l’acceptation, au fil du temps et des expériences, de l’homosexualité d’un adolescent qui deviendra homme.
   
   Jim Willard est attiré par Bob Ford. Ces deux là se retrouvent le temps d’un week-end dans une cabane au bord d’une rivière, et, d’approches viriles en situations équivoques, se laissent aller à un rapport sexuel. Peut-être ce dernier s’est révélé possible parce que Bob, par ailleurs aimant à jeunes filles, doit quitter le lieu qu’il trouve étouffant, une petite ville de Virginie, dans les jours qui suivent cette escapade.
   
   Laissant fuir Bob, nous suivons alors Jim, un moment plus tard, qui décide de se mettre dans les pas du sublime objet de ses fantasmes. S’engageant d’abord sur un cargo en partance pour l’Alaska, se rapprochant ensuite des sphères homosexuelles d’Hollywood, vivant même une aventure avec un acteur à succès, s’échappant alors avec un écrivain New-Yorkais, tombant même amoureux d’une Maria, s’essayant également à l’engagement militaire, Jim mûrit, toujours à la recherche de ses véritables désirs. C’est un homosexuel qui se découvre. Il forge son identité, en opposition notamment aux homosexuels délurés. Il a la révélation calme. Toujours à la recherche de Bob…
   
   Remettre le livre dans son contexte. Penser que l’auteur l’a écrit en 1946, soit à 21 ans. Imaginer la claque envoyée aux puritains américains de l’époque. Ces éléments rajoutent au plaisir de lire ce témoignage simple et honnête. Pas de souffrance aiguë mais un passage somme toute banal de l’adolescence à l’âge adulte.
   
   La fin du livre est moins réussie, traîne en longueurs mondaines, aurait mérité des coupes mais ça n’a que peu d’importance. Le livre est là, posé sur la table, et on le regarde en sentant le soulagement qu’il a dû procurer à son auteur et le mieux compris qu’il imprime dans nos têtes et qu’il devrait imprimer dans certaines autres têtes.
   ↓

critique par OB1




* * *



Un des premiers romans de Gore Vidal
Note :

   Dans la préface, Gore Vidal nous fait la genèse de ce roman. Pas anodin ce roman, ainsi qu’il nous l’explique :
   "A dix-neuf ans, tout juste sorti de l’armée, j’ai écrit un roman, "Williwaw" (1946) : il a été bien accueilli en tant que premier roman, chronologiquement, sur la guerre. L’année suivante, j’ai écrit "In a Yellow Wood" (1947), qui fut moins bien accueilli. En même temps, mon grand-père me préparait une carrière politique au Nouveau-Mexique (le gouverneur était son protégé). Oui, figurez-vous que dans la plus grande démocratie que le monde ait connue – le foyer de la liberté ainsi que de la bravoure – les élections peuvent être tranquillement manipulées comme Joe Kennedy serait heureux de l’expliquer si le poète James Merrill parvenait à arracher Wystan Auden du oui-ja.
   Pour un garçon de vingt ans, j’étais bien établi dans la vie, grâce à deux romans publiés et aux dons de politicien de mon grand-père. Je me trouvais également en plein centre du carrefour nommé Trivium dans l’opéra de Stravinski, "Oedipus Rex". Je venais d’écrire un roman dont le titre était "Un garçon près de la rivière". Si je le publiais, je tournais à droite et finissais maudit à Thèbes. Si je l’abandonnais et tournais à gauche, je me retrouvais dans la ville sacrée de Delphes."

   
   Evidemment Gore Vidal a tourné à droite, vers la malédiction …
   
   "Je savais que ma description d’une histoire d’amour entre deux garçons "normaux" et cent pour cent américains, comme ceux avec qui j’avais passé trois ans dans l’armée pendant la guerre, mettrait en question toutes les superstitions concernant le sexe dans mon pays natal… 
   J’ai remis le manuscrit à mon éditeur new-yorkais, E.P. Dutton. On l’a trouvé détestable. Un vieil éditeur a dit : "On ne vous pardonnera jamais ce livre. Dans vingt ans, on vous attaquera encore à son sujet." J’ai répondu en crânant, mais mal à l’aise : "Si on se souvient de l’un de mes livres en 1968, ce sera vraiment la gloire, non?"
   

   On se souvient encore de toi, Gore. Et même on te lit encore. En 2013, quarante-cinq ans après 1968!
   
   Nous sommes en fait dans un roman décrivant un premier amour, le premier amour de Jim Willard, qui va déterminer toute sa vie (comme souvent le premier amour…). Et ce premier amour est pour Bob Ford, un condisciple. Bob Ford qui va rapidement quitter la petite ville où les deux s’ennuient. Il va partir à la découverte du "monde", dans la marine marchande.
   
   Bob parti, Jim Willard idéalise le moment magique vécu en commun et un an après Bob, son diplôme obtenu, part lui aussi à la découverte du "monde". A la découverte du monde et à la quête de Bob évidemment. Et Gore Vidal nous décrit la prise de conscience de son homosexualité, un temps refoulée, par Jim Willard. Ses errances, son mal-être…
   
   On se souvient toujours de son premier amour. Problème : l’autre n’a pas forcément les mêmes souvenirs.
   
   C’est surtout un roman, certainement très en avance sur son temps, sur l’homosexualité. Et ce ne sera pas le seul de la part de Gore Vidal.
   
   Bien écrit, bien traduit. Une tranche de vie américaine pas ordinaire.

critique par Tistou




* * *




 

Julien - Gore Vidal

On l’a dit Apostat
Note :

   (1964)
   
   Au IVe siècle, l'Empire est devenu chrétien : la religion née en Palestine fut tolérée sous Constantin, puis imposée sous Théodose. Entre temps, un neveu de Constantin, Julien, tenta d'inverser le cours des croyances. Le roman biographique d'Eugene Luther Gore Vidal est nourri aux meilleures sources historiques disponibles en 1959-1964 quand l'auteur américain l'a rédigé. Ce n'était pas le premier roman sur cet empereur : Dimitri Merejkovski avait publié en 1894 un "Julien l'Apostat ou La mort des dieux" (Gallimard, 1957) … en nettement moins épais que celui qui nous intéresse ici. Comment faire un roman différent avec ce Julien mort en 363, à trente-deux ans, dans un combat contre les Perses lorsque son armée a fait demi-tour devant Ctésiphon? Non pas par la chronologie : Gore Vidal respecte la convention biographique ; il raconte la jeunesse de Julien, son quinquennat de César en Gaule, puis sa brève existence d'Auguste. L'originalité est ailleurs : il imagine deux vieux philosophes grecs, Priscus et Libanios, en relation épistolaire. Pour écrire une biographie de l'empereur défunt, Libanios —qui a été un célèbre professeur à Antioche— doit compléter sa documentation auprès de Priscus, autrefois compagnon de Julien. Priscus lui envoie la copie des Mémoires que l'empereur aurait dictés pendant sa fatale campagne d'Orient et ensuite subtilisés... dans la confusion qui avait suivi sa mort. En mettant en scène Libanios, Gore Vidal adhère à son interprétation : le souverain helléniste et antichrétien a été victime d'un complot sur le champ de bataille même. Un vétéran devenu homme d'affaires, Callistus, ne se vante-t-il pas d'avoir lui-même tenu la lance régicide? Officiellement, Julien avait été blessé par un cavalier perse. L'empereur Théodose finira par interdire la publication de l'ouvrage supposé de Libanios — dont on connaît par ailleurs des textes concernant le règne de Julien, lui-même édité aux Belles Lettres (collection Guillaume Budé).
   
   En quoi le lecteur d'aujourd'hui peut-il se trouver concerné par ce gros livre s'il n'est pas un passionné d'histoire ancienne? Plus que les considérations sur la situation militaire de l'Empire, ou le redressement de la Gaule, il s'attachera sans doute à l'histoire de la dynastie au pouvoir puisque Julien a vécu ses années de formation à l'ombre de son oncle Constance — responsable à la fois de la mort du frère et du père de Julien et de son élévation au statut de vice-empereur en 360. L'ambiguïté se retrouve aussi dans l'attitude d'Eusebia, l'épouse de Constance : elle passe pour protéger Julien César en même temps qu'elle serait responsable de la mort des nouveaux-nés de son épouse Helena. À la mort de Julien, qui ne s'était pas remarié, la dynastie n'avait plus d'héritier direct!
   
   Mais l'essentiel reste le projet de renaissance religieuse que porte de façon brouillonne l'éphémère souverain dans sa précipitation à relever les vieux temples de leurs ruines, politique qu'il est un peu forcé de qualifier de tolérance religieuse malgré l'édit pris en ce sens à Constantinople. Zeus, Hélios, Hermès, Cybèle, Mithra... à eux tous il lui plait de sacrifier alors qu'il s'oppose aux "galiléens" et dénonce les églises comme autant de "charniers". "Le seul reproche que je puisse faire à Julien c'est qu'il était trop pressé. Il voulait tout restaurer à la fois. En quelques mois nous devions revenir à l'époque d'Auguste." On ne peut que suivre l'opinion de Libanios. Le chef de l'Etat a souvent consulté les oracles et souvent sollicité la flatterie des devins plutôt qu'écouté la Raison en laquelle il disait croire quand il était étudiant à Athènes. Il est vrai qu'il s'était aussi fait initier aux mystères d'Eleusis...
   ↓

critique par Mapero




* * *



Dans la tête d’un empereur romain…
Note :

   Gore Vidal nous propose une biographie de Julien l’Apostat, empereur romain du IVème siècle. Le récit est découpé en trois temps : sa jeunesse, l’époque où il devient César et enfin celle où il accède à la plus haute charge de l’empire, Auguste.
   
   Formellement et judicieusement, Vidal choisit de nous raconter cette montée vers le pouvoir suprême en utilisant trois voix : d’abord et essentiellement celle de Julien lui-même, sous la forme de mémoires (inventées), ensuite la voix de Priscus, philosophe, détenteur et commentateur des écrits de Julien et enfin Libanios, un autre penseur qui commente les dires de son compère et rassemble les éléments en vue d’une publication des mémoires de cet empereur admiré. Ces trois points de vue, dans une forme épistolaire entre les intellectuels, s’éclairent les uns avec les autres et rendent vivant et humain les propos.
   
   L’érudition est au service d’une intrigue palpitante. La vérité historique a été recherchée sans que la narration se fasse lourde. Le parcours du personnage central marqué par la volonté de restaurer les cultes hellénistes face au christianisme en plein essor pose question. Comment et pourquoi cet empereur va à contre-courant du mouvement historique?
   
   Par ailleurs, ce livre offrent de nombreuses clés de compréhension. Par exemple, je n’avais jamais vraiment intégré ce que représentait pour les Grecs et les Romains les rites de leur religion polythéiste. Grâce à ce travail de presque historien, j’ai compris la croyance, les mythes, les rituels, les divinités mais plus que cela, j’ai compris les luttes de pouvoir entre le christianisme des premiers siècles et la religion helléniste. Ce qui est notamment passionnant, c’est de constater l’interpénétration pragmatique des influences dans le but de "gagner" des croyants. Ainsi la religion chrétienne a emprunté aux rites hellénistes une partie de sa liturgie. Julien, pour sa part, insiste pour dire (peut-être hypocritement) que l’ensemble des divinités forme un Dieu Unique, force et volonté du tout, et ainsi se rapprocher de la croyance alors dominante.
   "Tous le présages concluaient que je l’emporterais et que Constance tomberait. Je ne négligeai pas pour autant le côté pratique. Toute prophétie laisse toujours la porte ouverte à l’interprétation et, s’il se révèle que sa signification était différente que celle que l’on croyait, ce n’est pas la faute des dieux, mais c’est que nous avons mal interprété leurs signes." P 402
   
   On apprend également beaucoup sur l’éducation des jeunes romains, le rôle des philosophes et des professeurs, l’étiquette des puissants empereurs, les luttes de pouvoir, les campagnes militaires de conquête (il faut aimer parce qu’il y a de longues scènes de mouvements de troupe), la fonction d’empereur et ce qu’elle engendre sur la psychologie de son détenteur…
   
   La mort, dont la possibilité d’être assassiné, est omniprésente. Julien en prend la mesure dès son plus jeune âge lors duquel sa famille est assassinée, lui et son frère Gallus sont épargnés pour être claustrés en Cappadoce, épée de Damoclès de l’assassinat toujours sur la tête. Cette menace mortelle permanente est le lot des puissants et chacun pense à sa fin ou à la suppression des rivaux. Tout ceci est décrit si admirablement qu’on accède à l’esprit des hommes de cette époque et de cette classe sociale, une approche bien différente de la nôtre.
   
   Parallèlement, on comprend l’influence romaine sur notre vie moderne. Sur le thème de la justice par exemple : "Numérius avait de nombreux ennemis politiques, comme c’est le cas pour chacun de nous, et ils avaient fabriqué ces accusations contre lui dans l’espoir que j’allais le révoquer. Point par point, Numérius réfuta avec une telle habileté l’argumentation de Delphidius que celui-ci finit par se tourner vers moi en s’écriant avec colère : "Grand César, peut-il jamais y avoir de coupable s’il suffit de nier les accusations?" Ce à quoi je répondis, dans une de ces rares ripostes improvisées au cours desquelles – du moins c’est ce que je me plais à croire – les dieux parlent par ma bouche : "Peut-il jamais y avoir d’innocent s’il suffit d’accuser?" Il y eut un brusque silence dans la salle. Puis des applaudissements éclatèrent et ce fut la fin du procès. Je rapporte cette histoire par vanité, bien sûr. Je suis très heureux de ce que j’ai dit ou de ce qu’Hermès a dit par ma bouche." P 349-350
   
   C’est une lecture délicieuse et intelligente que voilà. Une façon d’accéder à une pensée, une psychologie qui n’est plus tout à fait de notre époque mais qu’on comprend enfin. Jamais je ne me suis ennuyé au long de ces 700 et quelques pages. Une livre qui donne envie d’Histoire.

critique par OB1




* * *




 

Myra Breckinridge et Myron - Gore Vidal

A quoi carburait-il?
Note :

   C’est évident, on n’accusera pas Gore Vidal de pauvre imagination!
   "Myra Breckinridge …, et Myron". Les deux faces d’une même personne. Deux personnalités – femme, homme – deux fonctionnalités différentes. Myron, homosexuel devenu transsexuel – Myra – mais dont l’esprit est habité par Myra comme par Myron, avec des divergences sérieuses et d’objectifs, et de comportements.
   
   C’est assez cru, pousse la plaisanterie (?) assez loin. Mais ce n’est pas le seul thème en cours. Gore Vidal, qui semble avoir rapidement pris la mesure des rôles déterminants du cinéma – Hollywood en l’occurrence – puis de la Télévision, entrecroise ses affres de transsexuel avec des citations, des références, à n’en plus finir de films hollywoodiens des années 40 – 50. Très intello et en même temps très déjanté. Ça va des références filmiques les plus sophistiquées à la scène de sodomie la plus brutale et crue.
   
   C’est que Myra, retorse et déterminée, s’est donnée comme mission de débarrasser la race humaine de son fonctionnement archaïque ; rapprochement des hommes et des femmes en vue de procréation, conduisant à une population toujours plus proche de la saturation sur la planète. Et comment mieux inhiber ce comportement qu’en détournant les hommes des femmes, et réciproquement? C’est ainsi que, depuis son poste de professeur dans l’école d’art dramatique de son oncle (qu’elle arnaque copieusement), elle casse sauvagement le couple classique formé de Rusty (l’athlète sain américain) et Mary-Ann (l’apprentie comédienne trop crédule). Elle n’aura de cesse de mettre Mary-Ann dans son lit et sodomisera sauvagement Rusty.
   
   Après avoir lu "Un garçon près de la rivière", la lecture de "Myra Breckinridge" me portait à penser que Gore Vidal n’écrivait que pour des affaires d’homosexualité mais "Hollywood", troisième ouvrage lu de cet auteur le replace à un niveau de sensibilité vis-à-vis des affaires du monde, mais plus particulièrement des Etats-Unis, et de l’influence du cinéma et de la télévision, très… pertinent et plutôt iconoclaste pour un Américain.
   
   "D’un côté on leur demande de se conformer à l’idée traditionnelle que notre société se fait de la virilité, et de l’autre ils se sentent les victimes d’un ordre social et économique qui ne leur permet d’assumer leur virilité que dans la chambre à coucher. C’est pourquoi on les voit se déguiser en cow-boys ; cela leur donne l’illusion d’être des mâles."
   

   Lisez "Myra Breckinridge" pour la folie, pour le délire pur. Mais il y a des œuvres où Gore Vidal révèle une profondeur de pensée rafraichissante. Il a en outre une facilité d’écriture impressionnante et, soit il est facile à traduire, soit Gérard Joulié a fait un travail remarquable. Peut-être les deux d’ailleurs…

critique par Tistou




* * *




 

Kalki - Gore Vidal

Je suis Shiva, le destructeur
Note :

   (1978)
   
   Si un type venait, avec le plus bel aplomb, vous expliquer qu'il est Kalki, ultime incarnation de Vishnou, qu'il est la Création et la Destruction et que la fin du monde est toute proche. S'il vous en donnait la date exacte (pour dans quinze jours), le croiriez-vous?
   Teddy Ottinger, elle, notre héroïne, femme d'action, auteur par nègres interposés, pilote, journaliste et bisexuelle, ne le croit pas une minute, mais elle est chargée de l'interviewer et se met donc à le fréquenter avec d'autant plus de régularité qu'elle est tombée amoureuse d'une de ses messagères.
   Mais que se passera-t-il donc à l'heure H?
   James J. Kelly peut-il tout de même être Vishnou?
   
   Voilà en gros le thème de cet étonnant roman aussi amusant qu'original et, on s'y attendait venant de Gore Vidal, intelligent. Car tout en nous captivant avec cette énigme et ce -si incrédule soit-on- suspense, l'auteur nous amène peu à peu à nous poser de vraies questions et ce, de plus en plus au fil de l'histoire pour nous amener dans le dernier tiers à reconsidérer un peu toute l'optique de cette curieuse affaire...
   
   Mais ce qui fait mouche tout de suite, c'est le cocasse de situation, l'humour acide des dialogues et commentaires et l'originalité de la vision du monde. Là, vraiment, on a toute la fantaisie de Vidal et le brillant de son esprit qui conçoit et manie avec une parfaite aisance, des concepts compliqués assez étranges au départ mais qui... Bref, vous verrez, car cela vaut le coup d’œil.
   
   On a aussi les constantes de l’œuvre de G. Vidal : la critique de la société américaine dans ses abus de pouvoirs policiers, ses lobbies financiers, la corruption occulte des tenants du pouvoir, la paresse et la sottise qui sont si largement diffusés "Ni l’un ni l’autre n’avait entendu parler de Kalki, mais il faut dire qu’ils n’avaient jamais entendu parler non plus d’Horace, d’Alexandre, de Pascal, de Diderot, du principe d’Heisenberg ou de l’entropie. Leur existence consistait à essayer d’ignorer tout ce qui touchait à la connaissance et, ma foi, ils y réussissaient."
   
   Autre thème cher à l’auteur : la religion et la fin du monde. Sujets qu’il traita de différentes façons dans ses romans avec toujours beaucoup d’irrespect et de justesse.
   
   Et n’ayez pas peur, Gore Vidal n’est pas du genre à s’en sortir avec une pirouette en vous laissant estimer vous-même ce qui se passera au jour J, il vous y emmène bel et bien et vous saurez tout.

critique par Sibylline




* * *




 

Duluth - Gore Vidal

Duuuuuluth, son univers impitoyaaableu ♫♪
Note :

   Duluth est une ville du nord des Etats-Unis, dans le Minnesota plus précisément, mais ce n'est pas (du moins pas exactement) d'elle dont nous parlons aujourd'hui, car la Duluth de ce roman est une version vidalienne de cette ville, qui conservera des caractéristiques de la vraie, mais s'en verra aussi octroyer de nouvelles. Ainsi par exemple, elle borde le Lac Supérieur mais... a également une frontière commune avec le Mexique dont elle recueille une foule d'émigrés clandestins. Ce n'est pas compliqué, il vous suffira de prendre pour argent comptant tout ce que vous dira Gore Vidal, et vous aurez la Duluth du roman.
   Ou du moins l'une d'elle, parce que dans ce roman, "Duluth", c'est aussi le titre d'un feuilleton télévisé à grand succès (Frère inspiré du "Dallas" que nous connaissons) dont on va beaucoup parler, ainsi que la ville fictive où se situe l'action de cette série télé. Ça a l'air compliqué comme ça, mais une fois lancé, vous verrez, on s'en sort très bien. Ce n'est pas si difficile. Il y a une sorte d'évidence là-dedans. Pour reprendre l'exemple de Dallas, je parie que cela n'a jamais gêné personne que la ville de Dallas du feuilleton n'ait pas été exactement semblable à la vraie et que personne n'a confondu cette ville fictive avec la vraie, ni avec le titre du feuilleton.
   Eh bien, c'est pareil.
   
   Donc, nous sommes à Duluth et nous suivons, en 89 brefs chapitres, d'assez nombreux personnages qui y ont une place importante ou modeste. Mais, parce qu'il n'existe somme toute qu'un nombre limité de types de personnages et de situations, on retrouve les mêmes dans les différents plans de récits (feuilletons, réalité, livres...) et il peut arriver qu'ils se souviennent de ce qu'ils ont vécu dans une autre histoire et veuillent intervenir dans un autre niveau, ce qu'ils parviennent parfois à faire. Mais faites confiance à l’auteur, vous ne serez jamais perdu. Pour ce qui est de la "réalité" du roman, il va y avoir l'élection d'un nouveau maire. L'ancien se représente et le chef de la police brigue aussi la place. Tous les coups sont permis et on ne s'en prive pas, on fait même preuve d'une remarquable imagination en la matière. Le plus dépourvu de scrupules a le plus de chances de l'emporter, mais la concurrence est rude. La pègre locale sera mise à contribution (comme si les "bons citoyens" n'étaient pas au même niveau) et pour tout arranger, un OVNI est arrivé (mode de propulsion étrangissime! Vous verrez) et ses occupants pourraient bien devenir maitres de la ville... ou être annexés par elle. Vous l'avez compris, tout est en permanence possible, par-delà même toute notion de vraisemblance.
    Il n'en reste pas moins qu'un de ces personnages règne en secret sur tout, seulement connu sous le pseudonyme étonnant du Mecton. Saurez-vous le démasquer? (moi, je m'étais trompée)
   
   L'auteur se régale ici dans cette satire de la société américaine moderne et du style lamentable de ses créations (dont certains écrivains ne savent pas lire les mots de plus de 3 lettres). Leur auteur principal, la redoutable Rosemary Klein Kantor est championne du monde toutes catégories en mensonge éhonté, plagiat et écriture débile (que Vidal s'amuse à pasticher par moments) pleine de répétitions, de clichés, de non-sens et déclarations délirantes ("Tout le monde tient pour acquis que le Maire ressortira de l'engin, ou pas." ou "Ils peuvent causer, causer jusqu'à plus soif. Et pendant plusieurs secondes de suite" etc. c'est sans fin, comme dans ces fictions). Les autres personnages du roman sont également originaux, remarquables et saisissants. Avec une mention spéciale pour la policière (Darlène) plus que bien placée aussi dans sa catégorie. Il y a quelques scènes de sexe très crues et très drôles. Tout est débridé à Duluth.
   
   Gore Vidal a voulu montrer combien réalité et fiction étaient inextricablement mêlées dans le monde américain, au point qu'il soit devenu réellement impossible de les séparer. Ils se recoupent toujours. Et il avait parfaitement raison. Cela vient encore d'être rappelé : Juste au moment où je lisais ce roman, Larry Hagman, 81 ans, est mort. Peu après, je lisais aux infos :  "La mort de JR sera intégrée au scénario : Près de trois semaines après le décès de Larry Hagman, le génial interprète de JR dans Dallas, les producteurs de la nouvelle version de la série feront également mourir le personnage lors du 8ème épisode de la saison 2." Vidal avait raison, nous arrivons dans un monde où réalité et fiction sont sur le même pied, mêlés, et indiscernables.

critique par Sibylline




* * *




 

Lincoln - Gore Vidal

Les dessous de la guerre de Sécession
Note :

   Un grand saut par dessus l’Atlantique, après le Pays de Galles je vous propose l’Amérique de Scarlett O’Hara...
   Non, pas de crainte je ne vous fais pas le coup d’"Autant en emporte le vent", je vous propose le portrait en pied de l’homme dont l’effigie est connue de tous et je vous emporte au temps de la Case de l’Oncle Tom, au temps de l’esclavage, au temps de la guerre de Sécession.
   
   D’abord vérifions :
   Je parie que comme moi vous ignorez que Lincoln fut élu pour le parti républicain, ben oui, moi je le voyais forcément démocrate... eh bien non.
   Je parie que comme moi vous êtes certain que Lincoln était pour l’abolition de l’esclavage, eh bien non pas du tout, ouh je vous vois sursauter derrière votre écran...
   Je parie que comme moi vous ignorez que si la guerre de Sécession a duré aussi longtemps alors que le Sud n’avait ni industrie, ni chantiers navals c’est parce que... les généraux nordistes étaient (au début de la guerre) des incapables.
   
   Pour lutter contre ce catalogue d’idées reçues j'espère vous convaincre de lire le roman de Gore Vidal avec des yeux innocents et un esprit ouvert.
   
   1861 Abraham Lincoln vient d’être élu président, premier président républicain pour un tout jeune parti qui n’a guère que 7 ans.
   Comme souvent aux Etats-Unis le nouveau Président est... minoritaire, il va donc devoir ferrailler avec les sénateurs et le Congrès.
   Lincoln pendant sa campagne a milité non pour une abolition de l’esclavage (j’entends sa statue qui se brise) mais pour une interdiction de celui-ci dans les états du nord.
   Avant même que Lincoln prête serment, les sudistes par la voix de Jefferson Davis, font sécession, et les états du sud rejoignent un par un la Confédération. Il n’y a plus d’Etats-Unis mais deux ennemis face à face.
   Lincoln est dans une position plus que fâcheuse, il est face à une rébellion, les escarmouches se multiplient, et commence la seule guerre qui se déroulera sur le territoire américain.
   
   Voilà le décor planté, Gore Vidal dans ce roman biographique va nous permettre de suivre Lincoln pendant 4 ans. Ballotté, malmené par les intrigues des politiciens qui l’entourent, aux prises avec la course au pouvoir que mènent ses amis, Abraham Lincoln va tenir bon.
   Son plus grand souci n’est pas l’esclavage, le devenir des esclaves, non son souci constant c’est rétablir la cohésion de son pays.
   Il va pour cela enfreindre des règles juridiques, économiques, supprimer l’Habeas Corpus (vous avez dit démocrate???), battre monnaie pour acheter armes, munitions et payer les militaires.
   Voilà pour la vie publique mais c’est faire peu de cas de sa vie privée, une femme Mary dont la moitié de la famille est sudiste, qui a l’art de faire des dettes, de se lancer dans des travaux dispendieux pour donner un peu lustre à la Maison Blanche, sans compter que Washington "capitale naturelle du sud" à plusieurs reprises est menacée par les troupes confédérées la Virginie ayant basculée côté sud.
   
   Les personnages secondaires sont magnifiques de vérité, de complexité. Je vous recommande Kate Chase une féministe au sens politique aigu, son père Salmon P Chase, secrétaire d’Etat au Trésor qui fait passer son ambition avant sa loyauté envers Lincoln, William Seward persuadé d’être capable de mener Lincoln à la baguette et "d’enlever l’exécutif à ce Président" ce qui va se révéler une grossière erreur.
   Quant aux généraux, chefs d’armée et autres militaires là on est parfois secoué par le rire devant tant d’incompétence et on ne peut que se dire que Dieu était avec les nordistes!
   
   Ce roman historique est passionnant, on y découvre un Lincoln inconnu, malmené, en proie au doute, retors, parfois manipulateur et qui tient des propos surprenant "Mon objectif suprême est de sauver l’Union et non de sauvegarder ou détruire l’esclavage. Si je pouvais sauvegarder l’Union sans libérer un seul esclave, je le ferais ; si je pouvais la sauvegarder en libérant tous les esclaves, je le ferais. Et si je pouvais le faire en libérant quelques-uns et en laissant de côté d’autres, je le ferais aussi."
   5 années, une réélection et quelques 600 000 morts plus tard Abraham est assassiné.
   
   Une destinée extraordinaire, un roman à la hauteur de cette destinée.
   Gore Vidal est habile, nous ne parcourons pas les champs de bataille, non il nous fait rester au plus près du personnage, il nous permet presque de comploter avec lui. La vie à la Maison Blanche, les bagarres, les guerres d’influence, la peur, les complots, les colères devant l’impéritie des militaires, tout est magistralement raconté de l’intérieur.
   Peu à peu Lincoln se débarrasse de ses oripeaux de petit avocat de province pour prendre une stature présidentielle et se couler dans son rôle et être fidèle à sa légende.
   
   
   Si vous aimez l’histoire, si la guerre de Sécession vous intéresse alors ce pavé de 900 pages en papier bible et couverture souple pour faciliter une lecture de vacances, est fait pour vous.
   
   
   Narratives of Empire (7 volumes)
   
   1. "Burr"
   2. "Lincoln"
   3. "1876" (non traduit).
   4. "Empire"
   5. "Hollywood"
   6. "Washington D.C." (non traduit)
   7. "Golden Age" (non traduit)
    ↓

critique par Dominique




* * *



Un bout d'histoire américaine
Note :

   Alors que j'avais été enchanté par la lecture de "Julien" du même auteur, roman biographique similaire, ce Lincoln m'a moins plu. Voyons pourquoi.
   
   Vidal nous raconte la période présidentielle de Lincoln, de son arrivée secrète juste avant son investiture en 1861 à son assassinat au tout début de son second mandat en 1865. C'est donc une période courte qui est ici longuement racontée. Contrairement à Julien, il n'y a pas de recherche des origines qui nous permettrait de bien s'approprier ce personnage devenu historique.
   
   Par de nombreux dialogues, nous avançons d'événements en événements. Les personnages tournant autour du président, qu'ils soient amis politiques, rivaux ou ennemis, alternent les points de vue.
   Citons les plus attachants :
   Hay un des secrétaires particuliers du Taïcoun (Tycoon mot dérivé du japonais signifiant grand seigneur) qui nous donne l'image d'un Lincoln décidé et tenace mais humain.
   Seward secrétaire d'état rival sceptique puis admirateur du chef d'état.
   Chase ambitieux secrétaire au trésor, fin gestionnaire des finances en temps de guerre de Sécession qui chercha à devenir calife à la place du calife accompagnée de sa beauté de fille Kate, aussi ambitieuse que son père et courtisane féroce.
   David, commis auprès d'un apothicaire, pro-confédérés, futur comploteur contre la vie de Lincoln.
   Mary Lincoln, femme perturbée et perturbante, grande dépensière et migraineuse causant beaucoup de soucis à son mari et agaçant quelque peu son entourage.
   Et puis il y en a beaucoup d'autres : des généraux, des hommes politiques, toute une cour... Une multiplicité souvent source de confusion.
   
   La toile de fond ravira les fans de politique politicienne et d'histoire militaire. Les intrigues
   pour le pouvoir, notamment avant le deuxième mandat de Lincoln prennent une place à mon goût trop importante. Les tergiversations des généraux, dont les choix peu judicieux ont semble-t-il aggravé et allongé une guerre civile sanglante envahissent un récit pas toujours simple à suivre. La guerre de Sécession est racontée par les dépêches et les réunions, loin des champs de bataille. La vie politique tient une part essentielle. De Lincoln on découvre sa volonté farouche de maintenir unis des états désunis. Une motivation qui relègue au second plan le treizième amendement libérant les esclaves pour lequel il est passé à la postérité. Le plaisir au long de ces nombreuses pages se trouve dans la sensation de comprendre une mécanique du pouvoir à la responsabilité terriblement écrasante. Et par là l'incommensurable volonté qu'il faut à un homme pour assumer un tel poison. Là où Vidal excellait dans sa biographie de l'empereur Julien à nous faire découvrir la pensée et les mœurs d'une époque, ici le résultat est plus ennuyeux et longuet. A l'image de ses transitions parfois un peu lourdes utilisées par Vidal pour passer d'un lieu à un autre, d'un point de vue à un autre. Intéressant donc, sans être passionnant.
   
   "J'ai toujours comparé son ambition à une sorte de petite machine qui fait tic-tac, tic-tac, et qui ne peut pas s'arrêter..." P311

critique par OB1




* * *




 

Empire - Gore Vidal

Caroline et les Présidents
Note :

   Random House a publié en 1987 cet énorme "Empire" d'Eugen Luther Gore Vidal, décédé en 2012, encore largement méconnu en France. Aller au bout de la lecture de ce roman-fleuve est une aventure mais écrire une telle montagne de fiction et d'histoire l'est encore bien davantage quand on apprend que ces huit cents pages font partie de "Narratives of Empire", un cycle de sept romans sur l'histoire des États-Unis — ce qui apparaît mal avec des éditions françaises dispersées entre des éditeurs différents, trois n'étant même pas traduits. Dans "Empire" de nombreuses allusions renvoient aux volumes 1, 2 et 3, principalement en ce qui concerne les ascendants de Caroline et Blaise Sanford. Caroline est descendante de Burr via un enfant illégitime. La consultation de Wikipedia permet de donner un aperçu d'ensemble :
   
   1. "Burr" chez Belfond (1978). Publié en 1973 par Random House comme les quatre suivants. En 1800, Aaron Burr a failli être élu Président. Sa vie est racontée par Charles Schermerhorn Schuyler, grand-père de Caroline.
   2. "Lincoln" chez Julliard (1985). La vie du libérateur des Noirs et fondateur du parti Républicain est rapportée par divers narrateurs dont John Hay son secrétaire particulier qui deviendra Secrétaire d'Etat dans "Empire".
   3. "1876" (non traduit). Après trente ans passés en Europe, Charles Schuyler regagne l'Amérique avec sa fille, Emma, la Princesse d'Agrigente. William Sanford, épouse successivement Denise puis son amie (et rivale) Emma ; elles sont respectivement les mères de Blaise et de Caroline dont on suit la carrière dans la presse en lisant "Empire".
   4. "Empire" chez Galaade (2006). C'est l'époque des présidences de McKinley et de Theodore Roosevelt et de la fortune de W.R. Hearst tandis que Caroline s'installe dans la capitale fédérale. Après la mort de son fiancé elle entame une liaison avec le parlementaire James B. Day.
   5. "Hollywood" chez De Fallois/L'Âge d'homme (1990). W. R. Hearst et Caroline Sanford gagnent Hollywood : Caroline devient productrice et actrice sous un pseudonyme tandis que Woodrow Wilson lance l'Amérique dans la Guerre mondiale.
   6. "Washington D.C." (non traduit) - C'est en fait le premier volume publié, en 1967 chez Little & Brown ; il couvre la période de 1937 au début de la Guerre froide, années reprises dans le volume suivant, toujours avec James B. Day et Blaise Sanford.
   7. "Golden Age" (non traduit). Ce volume a terminé la série en 2000 mais édité par Doubleday.
   
   Revenons à "Empire". L'intrigue est centrée sur la vie de Caroline Sanford entrelacée avec deux thèmes politiques. L'un est l'accession des Etats-Unis à la puissance mondiale, c'est le thème de l'Empire américain, traité en observant la vie politique des Etats-Unis entre 1898 et 1906, sous les présidences de William McKinley et de Theodore Roosevelt. L'autre est l'avènement d'un quatrième pouvoir, celui des médias, sous la forme de la presse populaire où William Randolph Hearst impose un nouveau style journalistique plus accrocheur. "Ce qui importe aujourd'hui, ce n'est pas ce qui s'est réellement passé mais ce qu'on dit s'être passé."
   
   En 1898, à la mort de leur père, Blaise et Caroline sont des héritiers fortunés, mais Caroline Sanford doit attendre ses 27 ans et non ses 21 ans pour en profiter, car le testament de son père, écrit dans son château en France, contient le chiffre 1 à la française ce qui en Amérique est lu comme un 7. Les deux héritiers font chacun le choix d'investir dans les journaux, Blaise rejoint l'équipe de W.R. Hearst à New York, tandis que Caroline achète un titre qui l'amène à s'installer à Washington. Elle s'efforce de rendre son journal profitable grâce à des articles à sensation. En même temps elle parvient à se faire reconnaître dans la bonne société washingtonienne et à y développer une vie mondaine jusqu'alors inexistante car "la moitié sont des politiciens et l'autre moitié sont des nègres" selon le futur amant de Caroline. Celle-ci a d'abord fréquenté la famille du Secrétaire d'Etat John Hay et est devenue la fiancée de son fils avant que le Président ne le nomme consul en Afrique du Sud. Au retour de Pretoria, sa mort accidentelle ne fait pas de Caroline une quasi-veuve inconsolable : un beau congressiste déjà marié, James Burden Day, lui fait découvrir les plaisirs de la chair et ainsi naît une fille, Emma. Pour lui donner un père, Caroline épouse civilement son avocat incompétent et endetté : un lointain parent qui lui permet de garder son patronyme et de continuer sa vie de femme indépendante — "Elle n'avait aucune intention de coucher avec [lui]"—, et son travail de chef d'entreprise : un choix de vie qui ne cesse d'interroger la bonne société surprise de la voir afficher quelque activisme féministe en gérant un journal. "C'est étonnant ce qu'elle a réussi à en faire, pour une femme" : même Hearst le dit.
   
   Pendant ce temps l'Amérique devient une puissance impérialiste, forte de sa prospérité industrielle et de sa nouvelle flotte de guerre. La presse de Hearst ayant poussé à la guerre contre l'Espagne pour libérer Cuba, les Etats-Unis s'emparent des Philippines, de Porto-Rico, des îles Hawaï et projettent de reprendre le projet de canal de Panama. Le Secrétaire à la marine qu'est Theodore Roosevelt est devenu un héros national à Cuba en participant à la bataille à la tête du régiment des "Rough Riders". Cette popularité lui a permis d'être élu gouverneur de l'Etat de New York. Hostile à la corruption qui caractérise alors les partis, il est entré en conflit avec l'appareil du parti républicain —dont le boss est Mark Hanna— qui s'en débarrassa en le poussant vers la vice-présidence en 1900. L'été suivant, l'assassinat du président McKinley par un anarchiste fit de Teddy le chef de l'état. Il financera la campagne pour sa réélection avec les dons des milliardaires du pétrole, de l'acier ou des chemins de fer, ce qui amène Hearst et les Sanford à se lancer dans le journalisme "muckracker" — dénonçant la corruption constituée par le financement des partis par les milieux d'affaires. L'acmé du roman consiste peut-être en l'entrevue orageuse à la Maison Blanche de Hearst "propriétaire de huit journaux" et de Roosevelt qui ne représentera pas : la presse est devenue capable de menacer voire de renverser l'exécutif. Notons au passage que Gore Vidal a écrit ce roman dans les années qui ont suivi le scandale du Watergate qui poussa Nixon à démissionner (1974).
   
   En dehors des aventures des Sanford et des Hearst, en dehors des chroniques de la Maison Blanche, "Empire" est aussi une (re)découverte de l'évolution de la vie quotidienne et de la société autour de 1900. L'automobile commence sa percée : McKinley a essayé de conduire, Theodore Roosevelt a pris le volant et heurté un tramway, sa fille Alice conduit la voiture de l'ambassadeur de Russie avant d'acheter la sienne une fois mariée. L'immigration est en train d'emporter l'Amérique loin de "la pureté édénique du paradis originel", avec les minorités allemande, irlandaise, etc, qui se font remarquer tandis que la domination "wasp" est battue en brèche : "maintenant nous avons en plus le rebut, la lie, la piétaille levantine, la racaille d'Europe centrale, et les Juifs, les Juifs…" s'échauffe l'oncle Henry. La classe ouvrière n'est guère prise en considération par le pouvoir et le socialisme n'a pas la cote chez les gens biens ; même le parti progressiste passe pour une fantaisie sans intérêt quand les conventions électorales se réunissent dans des atmosphères de fête, dans le contexte de l'Exposition universelle de Saint Louis. Mais avouons que d'autres lectures, romans comme essais, seraient plus efficaces pour connaître l'Amérique de 1900 et que les interminables pages de conversations de salon avec une multitude de protagonistes —à commencer par le premier chapitre dans la résidence d'été de l'ambassadeur américain en Angleterre— manquent à plusieurs reprises de faire capituler le lecteur. Il faut attendre la page 500 pour être plus à l'aise, mieux voir les facettes de Roosevelt et Hearst, et derrière les personnages réels, s'intéresser un peu plus à la vie des héros de fiction, vibrer (un peu) pour Caroline, ses amours et sa fille, et ses ruses aussi.
   
   
   Narratives of Empire (7 volumes)
   
   1. "Burr"
   2. "Lincoln"
   3. "1876" (non traduit).
   4. "Empire"
   5. "Hollywood" .
   6. "Washington D.C." (non traduit)
   7. "Golden Age" (non traduit)

critique par Mapero




* * *




 

Hollywood - Gore Vidal

Pire qu’Hollywood!
Note :

   535 pages quand même. Un pavé du calibre de "Belle du seigneur", d’Albert Cohen, plein d’intelligence et de lucidité sur ce qu’allait devenir l’Amérique au sortir de la Guerre 14 – 18 (en même temps, il l’a écrit en 1989!) mais surtout – ainsi que le suggère le titre, "Hollywood" - l’influence qu’allait représenter la montée en puissance du cinéma (Gore Vidal ne parle pas encore de télévision qui, à l’instar d’une bombe à fragmentations, démultiplie encore le problème) sur la manipulation et la fabrication de l’opinion publique – au moins américaine.
   
   Pas didactique pour un sou, "Hollywood" (le roman) commence en 1916, au moment où l’Amérique – ses gouvernants, puisque Gore Vidal montre bien la mascarade de démocratie du système américain – danse d’un pied sur l’autre pour savoir s’il faut, ou non, intervenir en Europe, alors que l’Allemagne, la France, la Grande Bretagne ont déjà des millions de morts, pour pacifier l’Europe – rafler la mise, notamment économique via l’effort de guerre.
   
   Nous suivons tout ceci via Caroline Sanford, propriétaire avec son demi-frère et rédactrice en chef du "Washington Tribune", qui se laisse convaincre que tout va dorénavant se jouer non plus à Washington, dans les sphères réduites du pouvoir entre Maison Blanche et Sénat, mais via Hollywood et ses productions. C’est ainsi qu’un "ordre de mission" est lancé ; faire passer les Allemands, qui comptent alors nombre de partisans parmi les immigrés originaires d’Allemagne et les Irlandais prêts à tout dès lors que c’est au détriment des Anglais, pour des "Boches". C'est-à-dire préparer l’opinion publique à une intervention en Europe, pas vraiment populaire.
   Caroline Sanford, d’abord pour jouer son rôle de rédactrice en chef, part observer ce qui se déroule concrètement à Hollywood, côte Ouest, à l’opposé du vieux Washington. Dans la suite du roman, elle délaisse complètement son rôle de journaliste, passant de l’autre côté de la barrière : actrice, puis productrice.
   
   Et Gore Vidal fait progresser sur ce mode son pavé et développe ses thèses, très intelligentes – surtout pour un Américain censément aveuglé par le cinéma et tout ce qui est cocardier.
   C’est passionnant et change du tout au tout des deux autres romans de Gore Vidal lus antérieurement : "Un garçon près de la rivière" et "Myra Breckinridge et Myron", quasiment uniquement centrés sur l’homosexualité (même si "Myra …" était aussi centré sur le cinéma. Déjà.).
   Un tout petit épisode sur ce goût pour les amours homosexuelles :
   
   "Au cours des dernières années, Blaise avait eu si peu d’aventures masculines qu’il avait presque oublié le plaisir qu’on peut goûter avec un partenaire de même sexe, surtout s’il est plus jeune. La jeunesse de ce garçon agissait sur lui à la fois comme un aide-mémoire et comme une incitation au plaisir, et l’espace d’un moment Blaise s’identifia avec son moi originel. L’absence de complications concourait également à sa félicité. Avec les femmes, il entre toujours un élément sentimental, même avec les prostituées. On ne peut jamais tout à fait oublier que quelque part elles sont destinées à devenir mères. Rien de tel avec un garçon. Là le plaisir est sans mélange, la liberté complète. Mieux encore, on ne s’embrasse pas. Le baiser, c’est bon pour jouer au papa et à la maman après que le serpent et la pomme eurent fait du jardin de délices un jardin de supplices."
   

   Un petit passage amusant concernant la France :
   
   "Tim n’était pas un tartuffe, mais il était tout près de le devenir chaque fois qu’il se gargarisait de mots comme liberté, égalité, fraternité, droits de l’homme… A l’inverse des Français qui agitent ces notions comme de simples épouvantails destinés à les préserver de choses aussi désagréables que les révolutions, Tim y croyait ou faisait semblant d’y croire."

   
   Et un passage qui décrit bien la question qu’on peut se poser vis-à-vis de l’Amérique. C’est une question, dans le roman, que se pose le Président Wilson au moment de prendre la décision d’entrer en guerre contre l’Allemagne :
   "J’ai essayé – je crois, avec une entière sincérité, mais qui peut sonder le cœur humain, plus forte raison le sien? – de rester en dehors de cette guerre – la plus stupide et la plus incroyable de toutes – qui, grâce à la banqueroute de l’Angleterre, vient de faire de nous la nation la plus riche du monde. Une fois que nous serons armés, aucune puissance ne pourra nous arrêter. Mais une fois armés, pourrons-nous jamais désarmer?
   …/…
   Voyez-vous, je suis tout à fait capable d’imaginer ce que cette guerre va faire de nous. J’espère me tromper, mais je crains fort qu’une fois que ce peuple – et je le connais bien – aura goûté à la guerre il oublie à jamais le sens du mot tolérance. Parce que, pour gagner une guerre, il faut être brutal et sans pitié, et cet esprit de brutalité et de férocité va imprégner la fibre même de notre vie nationale. Le Congrès, la police, et jusqu’aux simples citoyens, tout le monde en sera infesté. Nous gagnerons, certes. Mais que gagnerons-nous? Comment aiderons-nous le Sud … je veux dire les puissances d’Europe centrale, à passer d’une mentalité guerrière à une mentalité pacifique? Et nous, comment nous aiderons-nous? Nous serons devenus semblables à ceux que nous aurons combattus …"

   
   Un ouvrage très exigeant dont la lecture me marquera …
   
   
   Narratives of Empire (7 volumes)
   
   1. "Burr"
   2. "Lincoln"
   3. "1876" (non traduit).
   4. "Empire"
   5. "Hollywood"

   6. "Washington D.C." (non traduit)
   7. "Golden Age" (non traduit)

critique par Tistou




* * *




 

En direct du Golgotha - Gore Vidal

Hautement blasphématoire
Note :

   En dehors de ses essais, Gore Vidal a principalement écrit deux sortes de romans : les romans historiques ("Lincoln", "Burr" etc.) et les romans déjantés ("Duluth" par exemple) et parmi les déjantés, la branche des déjantés d’inspiration mystique comme "Kalki" et enfin "En direct du Golgotha" dont je vous parle aujourd’hui.
   
   Le narrateur de cette histoire-ci n’est ni plus ni moins que Saint Timothée (Tim pour les intimes et nous verrons qu’ils sont nombreux) au premier rang desquels Saint Paul, Père fondateur de l’église chrétienne -inventeur même de l’église chrétienne selon Timothée- et dont il fut l’éphèbe préféré. Parti d’une crucifixion assez basique d’un des très nombreux "roi des Juifs" dont l’histoire est livrée par Jacques et Pierre, Paul qui a un sens du commerce remarquable et un vrai talent de maniement des foules, met sur pied une version bien plus romantique et lance la multinationale au succès éclatant que nous savons. "Vu sous l'angle cash-flow, c'est véritablement, indéniablement, une merveilleuse religion, et je le dis du fond du cœur."
   Accompagné du très beau Timothée et de quelques convertis, Paul fait salle comble, n’hésitant pas (ce qui est la grande trouvaille) a agrémenter les passages un peu fastidieux de ses prêches de numéros de claquettes et de jonglage."Ce qui prouve qu'on ne devient pas un grand saint sans avoir recours à quelques trucs."
    Le succès est total. Le seul problème étant que Timothée, quand il rédige ce récit, 5O ans plus tard et maintenant évêque à Ephèse, attend toujours le retour de Jésus et le jugement dernier que celui-ci avait promis comme imminent. Les ouailles survivantes commencent à s’impatienter et Tim, il faut bien l’avouer, à douter."De toute façon, en tant qu’évêque, je m'occupe davantage de collecte de fonds que de théologie."
   
   Et quelqu’un apparait enfin, en effet, mais ce n’est pas Jésus ni aucun des éléments de la Trinité, c’est Chet, présentateur télé du 21ème siècle, qui lui révèle à la fois que l’on peut voyager dans le temps, que le christianisme a fait flores pendant vingt siècles et qu’il est maintenant menacé de destruction totale par un Pirate qui parvient à s’introduire dans les "bandes" du temps et à effacer ce qui s’est passé et à détruire ou modifier les documents anciens. Ainsi a-t-il déjà effacé la Bible et les Evangiles. Il n’y a plus que les Epitres de Timothée qui soient encore préservées. C’est pour cela que notre héros voit bientôt accourir auprès de lui, et venus du futur, nombre de scientifiques spéculateurs qui veulent tirer tout le bénéfice de l’opération, ainsi que les équipes de télévision qui veulent tirer les spectacle maximum de l’affaire car, c’est réglé, pour établir la Vérité de façon indiscutable, on va aller filmer la crucifixion (d’où le titre).
   
   Modeste, Tim, quant à lui n’a qu’une seule exigence : que ce soit lui qui présente cette émission qui sera la plus phénoménale diffusion télévisée de tous les temps pour peu que l'on sache l'animer un peu "Je veux dire, combien de temps peut-on retenir l'attention du téléspectateur en lui montrant toujours le même bonhomme cloué là-haut?".
   
   Le combat sera rude, montrant qu’un évêque antique est de taille à affronter les requins de nos temps hyper modernes… Une seule règle : Tous les coups (tordus) sont permis.
   
   Vous l'aurez compris, si le blasphème vous atteint dans ce que vous avez de plus sacré, abstenez-vous de cette lecture. Une chance pour moi, ce que j'ai de plus sacré est ailleurs. Ouf!

critique par Sibylline




* * *




 

Palimpseste - Gore Vidal

Jalons pour les biographes
Note :

   Sagement, Gore Vidal n'a pas entrepris ici de raconter sa vie de façon linéaire depuis sa naissance. Plus habile, élégant, et brillant causeur, il a préféré se laisser porter au fil de sa mémoire et ne pas refuser les aller-retours dans le temps, rappelant les faits anciens, les commentant, les corrigeant à la lumière de ce qu'il a vécu ensuite, comme en fait nous faisons tous en évoquant nos souvenirs. C'est en cela, explique-t-il que la mémoire est un palimpseste, nous réécrivons toujours par dessus et puis à tout prendre, des Mémoires, qu'est-ce?"Un tissu de mensonges? Peut-on imaginer titre plus pertinent pour des mémoires?"
   C'est par ses mots que commence cet ouvrage. Le ton est donné.
   
   A part deux ou trois choses qui ne semblent pas sujettes à caution, comme sa haine de sa mère ou de Truman Capote, on peut douter de presque tout ce que nous dit Vidal... et surtout de ce qu'il ne nous dit pas. Ainsi l'écoutons-nous nous parler longuement de sa première histoire d'amour, cet amour fou qu'il sublima dans "Un garçon près de la rivière", cet amour tragique qui lui fit ensuite décider à vie de ne jamais mêler sentiments et sexualité... C'est une belle histoire assurément, mais dont pour ma part, je n'ai pas cru un mot. Mon idée serait plutôt qu'il était dans la nature un brin sadique de Vidal de ne pas confondre sexe et sentiments, bien avant de connaître Jim.
   Ainsi encore le voyons-nous parler si peu de son compagnon Howard Austen toujours là, qu'il mentionne souvent, c'est vrai, mais sans presque rien nous dire de lui, de leur vie commune et moins encore de leurs sentiments, mais avec lequel il vécut 53 ans et auprès duquel il s'est fait enterrer.
   
   Gore Vidal ne dit que ce qu'il veut que l'on sache (mais c'est déjà pas mal, croyez-moi), ne se montre que comme il veut paraître et n'a aucun besoin d'être "vraiment compris" par son public. Ce n'est pas un sentimental. C'est un homme très intelligent, brillant, né dans les sphères du pouvoir et du show biz et qui s'y est maintenu toute sa vie, et le plus souvent, en haut du panier. Il connait tout le monde et toutes les ficelles, et à plus de 70 ans, dans sa propriété de Ravello, il juge bon de nous donner sa version officielle des choses et de s'offrir l'ultime plaisir de sanglants règlements de comptes et poser les jalons de ses futures biographies.
   
   Le lecteur se régale autant du fait de la personnalité de G. Vidal, ses réflexions, bien mises en scène, sa langue de vipère, que du panel de ses fréquentations. Candidat lui-même et petit-fils de sénateur, il connait les coulisses du pouvoir. Il fit partie des intimes des Kennedy jusqu'à ce que son incapacité à régler le conflit entre sa haine pour Bobby et sa sympathie pour John mais plus encore Jackie, ne mène à la rupture. Scénariste de télévision et de cinéma à succès, acteur à l'occasion, il fréquente toutes les stars (Brando, Newman, Fellini, Capra, Charlton Heston, Bette Davis etc.) Ecrivain, il connait nombre d'entre eux et en parle abondamment, depuis son ami Tennessee Williams qu'il apprécie fort, jusqu'à Daphné du Maurier qu'il ne supporte pas. Francophile, il nous parle de Sartre ou Gide, qu'il rencontra. Si vous ajoutez à cela qu'il n'hésite pas à parler sexe, autant en ce qui le concerne qu'en ce qui concerne les autres... vous ne serez pas étonné de voir les presque 700 pages de ce palimpseste défiler rapidement. Bien conscient de ne pas tout savoir et de n'avoir eu qu'une version des faits, mais amusé quand même, et intéressé, et renseigné aussi, car Vidal est également un homme très cultivé avec lequel il est plaisant de deviser... Et pas seulement – mais ce n'est pas rien non plus – l'auteur du premier roman célèbre de littérature générale mettant en scène des sentiments et actions homosexuels aux Etats-Unis. "... et l'Amérique ne fut plus la même, au moins sur cette question."
   
   
   PS : De plus, félicitations du jury pour une table des matières très précise qui permet de retrouver tous les passages relatifs à un sujet qui nous intéresserait. Vraiment très bien fait!

critique par Sibylline




* * *




 

La fin de la liberté - Vers un nouveau totalitarisme - Gore Vidal

Six articles contestataires
Note :

   Cet ouvrage regroupe six articles de Gore Vidal sur le thème de la perte de libertés individuelles aux USA. C'est un thème qui lui tenait à cœur et qu'il a souvent développé. Nous en avons ici six exemples de 1997 à octobre 2001. Ce dernier texte, donc à peine quelques semaines après la destruction des tours, s'attache à décrypter la position des Etats Unis dans les différentes guerres du monde, le rôle obscur de la CIA et leur influence sur la montée en puissance de Ben Laden. Il met les USA face à ce qu'ils se permettent eux-mêmes de faire dans d'autres pays. Il les qualifie de pays menant "Une guerre perpétuelle pour une paix perpétuelle", reprenant ainsi une formule de Charles A. Beard, et souligne que cette tension permet d'imposer un flux tendu qui évite la divagation libre d'idées et de projets. Ainsi il souligne que la catastrophe du 11 septembre a entrainé une réduction drastique des libertés individuelles sans que personne songe même à protester mais que "une fois aliéné, un droit inaliénable risque d'être perdu à tout jamais".
   
   Le second texte, un article pour le magazine Vanity Fair, est le plus long. Il reprend les affaires de Ruby Ridge (1992), de Waco (1993) et d'Oklahoma City (1995). Les deux premières affaires sont des tueries effectuées par le pouvoir (police, FBI) contre des "déviants" (sectaires plus ou moins illuminés), mais dans lesquelles, pour certains dont G. Vidal, l’état a choisi de massacrer (femmes et enfants y compris) alors qu'il aurait facilement pu circonvenir, déclenchant l'attentat de représailles d'Oklahoma City. Vidal soutient et montre, dans les trois cas que la vérité a été dissimulée et que ni la presse, ni l'opinion publique, ni les tribunaux qui les ont jugées n'ont eu accès à tous les documents et au fin mot de ces affaires. C'est cette chape de plomb qu'il dénonce et le pouvoir qu'ont certains organismes discrets et puissants d'agir à leur guise par dessus les lois et sans avoir de comptes à rendre. Très bien documenté, Vidal fait toujours porter ses accusations sur des points très précis et n'y va pas de main morte.
   "Le refus du FBI de suivre autant de pistes prometteuses dépasse alors de beaucoup son incompétence habituelle et pue la trahison"
...
   
   Le troisième texte (1998), "La mise en pièce de la Déclaration des Droits" a un titre suffisamment explicite pour que je ne revienne pas sur son thème. G. Vidal montre comment les consortiums, par le biais de leur financement des partis et des campagnes électorales de tous niveaux, ont fait main basse sur la vie politique."Finalement, le peuple en général n'est pas représenté au gouvernement, alors que les grandes entreprises le sont à profusion"
   
   Titre suffisamment explicite également pour l'article à "The Nation" de 1997 : "Les nouveaux théocrates". Après avoir rappelé que "pour les Américains, la moralité n'a aucun rapport avec l'éthique, le Bien, ou avec quiconque vole l'argent et les libertés de qui. La moralité, c'est le SEXE, le SEXE, le SEXE.", l'auteur s'y inquiète de la montée en puissance des illuminés mystiques et de leur si nombreux fidèles et reproche au gouvernement ou consortiums (comme Disney par exemple) de ne pas suffisamment réagir face à cette menace avant qu'elle prenne des proportions incontrôlables. Pire, l'état exonérant d’impôts toutes les Eglises, l'effet pervers saute aux yeux. Et notre Vidal de conclure fort justement:
   "Toute personne qui s'est un jour souciée de notre vieille république (…) ne peut pas ne pas préférer le chaos à la dure autorité des théocrates"

   
   Les cinquième et sixième articles (2000 et 2001), assez brefs, sont des articles pour "Vanity fair" et "The Nation" portant l'un sur la façon dont Al Gore a été déclaré perdant et Bush vainqueur lors de l'élection présidentielle de 2000 et l'autre sur le budget de l'armée... "Bien entendu, nous souhaitons toujours garder la tête haute. Nous ne voulons pas non plus que nos impôts soient gaspillés pour la santé publique, car ce serait le communisme, que nous avons tous en horreur. Mais nous aimerions que quelques dollars de nos impôts soient dépensés pour l'éducation."
   
   
   Tout au long de ces textes, Gore Vidal a constamment fait référence à la Déclaration des Droits de 1791, les 10 articles courts et faciles à lire sur lesquels repose la Constitution américaine et qu'il estime pour sa part, constamment attaqués et maintenant mis à mal. Aussi les donne-t-il à nouveau en appendice.

critique par Sibylline




* * *




 

Création - Gore Vidal

Un Gore Vidal historien
Note :

   "Création" est un ouvrage très impressionnant. A plusieurs titres.
   
   "Création" est à Gore Vidal probablement ce que "Mémoires d’Hadrien" est à Marguerite Yourcenar. Même exigence dans le rapport des faits et la prise en compte des psychologies, même souci de véracité et surtout même merveilleuse plume. J’écrivais, à propos de "Mémoires d’Hadrien" :
   "Qu’est-ce qui a bien pu pousser Marguerite Yourcenar à se lancer dans une telle œuvre, à intérioriser d’une telle manière l’empereur Hadrien au point de nous livrer cette "vie" d’Hadrien, à la première personne, sans effets de manche mais sans aucun doutes non plus quant à la véracité de son histoire? Quelles tranquilles certitudes ont pu venir l’habiter pour nous imposer cette histoire, sans remises en cause possibles, qui est fort probablement l’Histoire?"
   

   Je pourrais reprendre ceci en remplaçant Yourcenar par Vidal et "Mémoires d’Hadrien" par "Création". L’ampleur de l’œuvre m’affole. Je n’ose imaginer le travail en amont de collecte des divers éléments, le temps passé ensuite à rédiger ces 684 pages d’une manière telle que nous vivons avec lui une Histoire dynamique, qui se joue devant nous. Félicitations également à Brice Matthieussent, le traducteur attitré de Jim Harrison entre autres John Fante et Richard Ford. Un sacré ouvrage!
   
   A la limite je serais encore plus admiratif dans le cas de Gore Vidal, s’agissant d’un américain. Je ne gagerais pas grand-chose sur l’hypothèse que "Création" ait fait un carton aux USA. J’ai un doute! Autant il parait naturel à un européen, une européenne, de s’intéresser à l’Histoire, l’Histoire de son continent, de sa civilisation, autant il parait plus improbable de voir un américain – membre d’un peuple pas précisément réputé pour son intérêt quant à l’Histoire, une Histoire en outre qui ne concerne pas directement ce peuple autocentré – intégrer avec tant de passion et de talent le mode de vie et les sentiments de Cyrus Spitama, petit fils et héritier de Zoroastre, ambassadeur de Perse à Athènes en 445 avant J.C.!
   
   Car c’est de cette époque dont il s’agit, l’époque de Darius, Xerxès, Démocrite et Périclès. Cyrus Spitama, qui a une position privilégiée auprès de Darius, à sa cour, et qui ira, pour son compte, explorer et jouer le rôle d’ambassadeur de l’autre côté de Bactriane (Afghanistan) vers l’Inde et Cathay (la Chine). C’est tout simplement fascinant.
   
   Moins fascinant j’ai trouvé, mais ceci probablement dû à mes médiocres connaissances de la civilisation grecque, les considérations picrocholines des affaires greco-grecques. La pusillanimité, la mesquinerie, poussées au plus haut degré. Les Perses ont beaucoup plus la considération de notre romancier historien mais je suis incapable d’apprécier la justesse de cette prise de position.
   
   Hérodote en prend plein la tête. Darius est un véritable génie. Mais je pourrai relire une seconde, une troisième fois cet ouvrage que j’en découvrirais encore, des idées, des considérations philosophiques… C’est que notre Cyrus Spitama, lors de ses pérégrinations vers l’Inde tout d’abord, puis vers Cathay, a l’occasion de rencontrer Bouddha et Confucius. Ça vous a une autre gueule que de tomber sur Psy ou Bollywood!!!

critique par Tistou




* * *