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Auteur des mois d'octobre & novembre 2012
Bohumil Hrabal

   Graham Greene et Bohumil Hrabal sont contemporains. Naissance 1904 pour l'un, 1914 pour l'autre. Décès, 1991 pour l'un, 1997 pour l'autre. Tout cela se tient dans la décennie, et pourtant... Quelles vies, quelles voix (et voies), quels mondes différents pour ces deux Européens marquants du 20ème siècle!
   C'est pourquoi, nous qui recherchons le dépaysement, avons pris plaisir à les faire voisiner... au moins dans nos auteurs du mois.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2012
   
    Bohumil Hrabal est un écrivain tchèque né le 28 mars 1914 à Brno, en Moravie et décédé le 3 février 1997 à Prague.
   
   Après une scolarité peu brillante puis des études de droit perturbées par la guerre, il obtient un diplôme mais n'exercera jamais dans ce domaine. Il exercera par contre beaucoup d'autres métiers plus... manuels (clerc de notaire, magasinier, télégraphiste, cheminot, ouvrier dans une aciérie à Kladno, employé d’un magasin de jouets, commis voyageur, figurant de théâtre, récupération de vieux papiers etc.) qui enrichiront l'univers de ses divers romans et nouvelles.
   
    Il fréquente l'avant garde artistique pragoise et est très lié au poète Egon Bondy évoqué dans "La machine atomique Perkeo" et au sculpteur et artiste Vladimir Boudnik auquel il consacrera "Tendre barbare".
   
   Il commence à publier en 1963 avec un assez bon succès mais après l'invasion soviétique il connaît des problèmes avec la censure (pour "grossièreté et pornographie", les dictatures quelles qu'elles soient se souciant toujours beaucoup de moralité), certains de ses ouvrages sont pilonnés, et c'est une période de samizdats.
   
   La situation va s'aggravant au point qu'il ne parvient bientôt plus à se faire éditer (années 70). C'est pourtant une période pendant laquelle il écrit beaucoup. Les choses s'améliorent ensuite pour voir Hrabal à nouveau interdit de publication de 1982 à 1985. Malgré ces fluctuations et difficultés, Hrabal n'a jamais envisagé de quitter son pays.
   
   Bohumil Hrabal meurt à Prague le 3 février 1997 en sautant ou en tombant de la fenêtre de l'hôpital de Bulovka où il est soigné. Certains disent qu'il s'est suicidé, d'autres qu'il est tombé en se penchant trop pour s'occuper de pigeons... faute de témoins ou de lettre d'adieu, nul ne peut trancher.

Bibliographie ici présente

  Les noces dans la maison
  Tendre barbare
  Lettres à Doubenka
  Peurs totales suivi de Cassius dans l'émigration
  Les palabreurs
  Les souffrances du vieux Werther
  Les millions d’Arlequin
  Vends maison où je ne veux plus vivre
  Rencontres et visites
  La petite ville où le temps s’arrêta
  Trains étroitement surveillés
  Jarmilka - La machine atomique Perkeo - Entretien sur le Barrage de l’éternité
  La chevelure sacrifiée
  Une trop bruyante solitude
  Moi qui ai servi le roi d’Angleterre
  Cours de danse pour adultes et élèves avancés
 

Les noces dans la maison - Bohumil Hrabal

Mon mystère tchèque
Note :

   Autant vous le dire tout de suite vous n'aurez pas de critique sur "Les noces dans la maison" de Bohumil Hrabal.
   Pourtant Dieu m'est témoin, et si ce n'est Dieu, au moins mon mari, que j'ai durement essayé, lutté, peiné puis abdiqué.
   
   D'ailleurs vous allez voir, même ma hargne habituelle s'est envolée !
   Ne pouvant pas vous laisser en plan avec 5 phrases en guise d'explications, je vais développer (autant que faire ce peut) :
   
   Hrabal n'est pas n'importe qui! Il est né en 1914 en Moravie et est décédé il y a dix ans.
   
   Contrairement à Milan Kundera, autre auteur tchèque, il n'émigrera pas, il sera condamné et interdit de publication après 1968, ce qui ne l'empêchera pas d'écrire.
   
   Après avoir exercé plusieurs métiers, le succès lié à la publication de ses nouvelles (1963) lui permet de se consacrer entièrement et uniquement à la littérature. Il est désormais considéré comme un des plus grands auteurs tchèques et possédait la stature d'un "nobelisable". Un grand écrivain et sûrement un grand monsieur.
   
   J'aime bien les écrivains hors souche, ceux qui viennent d'horizons sociaux lointains, ceux qui ont peiné, qui ont désespéré un jour d'être publiés. Ceux qui se sont élevés seuls dans la littérature. Les méritants, les besogneux, ceux qui empilent des milliers de pages dans leurs tiroirs, ceux qui coûte que coûte allongent des lignes tant qu'ils sont vivants.
   Hrabal étaient l'un dans d'entre eux.
   
   "Les noces dans la maisons" auraient dû me plaire. J'aime le genre humain qui part au combat, armé de feuilles et d'encre (plus prosaïquement, une machine à écrire pour Bohumil) pour dénoncer un système de normalisation, d'uniformisation, un système politique d'appauvrissement intellectuel.
   Hrabal étaient aussi de ceux là.
   
   Bref, prédisposée comme personne, cette lecture aurait du être un grand moment, un régal.
   
   Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! (ben oui, au bout de 40 ligne je m'endormais !)
   N'ai-je donc tant "veillé" que pour cette infamie ? (que Pierrot me pardonne la modif).
   
   C'est dur un livre qui résiste, qui ne se donne pas, qui se refuse malgré votre insistance. D'abord, c'est une somme d'argent déboursée qui n'apporte aucun retour sur investissement. Ensuite c'est le sentiment diffus de ne pas comprendre le propos de l'auteur, voire de ne pas comprendre le génie de l'auteur. D'où un questionnement sans fin qui débute souvent par : "attends, c'est moi ou... ?"
   Plus l'auteur est reconnu, plus le "c'est moi ?" s'accentue et le "ou ?" tend à s'effacer.
   
   Alors on se force ! On insiste ! On ferraille ! Crochet du droit, on s'effondre, on s'endort, et on recommence. Souvent vaincu, les yeux usés par des lignes horizontales qui vues de loin ne sont plus que d'interminables brochettes de mots empalés les uns sur les autres, on abdique médusé: non, rien à l'horizon n'est venu éclaircir cette énigme littéraire.
   
   "Les noces dans la maison" sont réputées être le chef-d'oeuvre mondial de Hrabal. Rien de moins.
   
   J'ai tendance à penser que la traduction est franchement médiocre. Ne lisant pas le tchèque et ce livre n'ayant pas eu l'honneur de disposer de plusieurs traductions, je ne peux que "supposer".
   
   Je m'appuie pour cela sur la lecture de passages tout à fait prodigieux étayés de très belles phrases.
   A l'inverse, d'autres sont totalement affligeants, redondants, pénibles. Une écriture presque enfantine, des redites bêtifiantes...
   
   Le mystère demeure... qui des deux, le traducteur ou l'écrivain, s'est fourvoyé dans un style d'une ondulation quasi écoeurante ? Impossible de vous dire si la fin annihile mes remarques car sur les 602 pages que compte le roman, je n'ai pu en lire que 210. Si parmi vous certains peuvent éclairer ma lanterne, une petite lueur ne serait pas de refus !
   
   Hrabal a écrit entre autres livres (plus d'une quinzaine) "Vends maison où je ne veux plus vivre" qui est un recueil de nouvelles. Le titre me plait énormément.
   
   Affaire à suivre... Je n'ai pas dit mon dernier mot, car de Hrabal ou de moi, lequel de nous a loupé le coche ? J'ai tout de même fortement tendance à penser que c'est moi...

critique par Cogito Rebello




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Tendre barbare - Bohumil Hrabal

Vladimír Boudnik, «Le champion splendide»
Note :

   Titre original : Něžný barbar, édition samizdat 1973
   
   
   Voilà un livre qui commence fort, trop fort même dirais-je, Hrabal s'y lance dans cinq pages d'une expression extrêmement lyrique, excessive et anticonventionnelle, une sorte de violent poème barbare qui risque de bloquer des lecteurs surpris et qui, rebutés, n'iraient pas plus loin dans ce livre...
   Ce qui serait bien dommage.
   Prenez-les pour ce que je viens de vous dire, au besoin, remettez leur lecture à plus tard, vous les comprendrez mieux, et allez donc faire de façon moins rébarbative, connaissance de l'étonnant Vladimir Boudnik.
   C'est que Bohumil Hrabal s'adressait à un lectorat qui savait qui était Boudnik et qui comprenait à mi-mot ce qui lui était dit, ce qui risque de ne pas être le cas du lecteur français actuel. Je pense que vous ne pourrez pas goûter cet ouvrage à sa juste valeur si vous n'en savez pas au moins un minimum que je vais vous dire ici :
   
   Le sculpteur (mais pas que) Vladimír Boudnik était, avec le poète Egon Bondy, le meilleur ami de Bohumil Hrabal. Chacun avait créé son propre mouvement artistique; pour Bondy, c'était le Réalisme Total (évoqué dans "Jarmilka, suivi de La machine atomique Perkeo") et pour Boudnik, l'Explosionisme. Boudnik, par ailleurs ouvrier sidérurgiste, gravait et travaillait à la presse. Il produisait ses œuvres en y incorporant les détritus les plus divers récupérés n'importe où (ce qui permet de mieux comprendre les cinq pages du 1er chapitre), ainsi que son sang et son sperme. Ses rapports à sa presse étaient sensuels et même sexuels, ce qui n'est pas sans évoquer ceux que le héros d' "Une trop bruyante solitude" entretient avec la sienne. Boudnik fut aussi l'initiateur à Prague des happenings. Il considérait que l'art consistait en installations ou évènements ou situations, dans la rue, dans la vie. Tout était œuvre d'art, ou prêt à le devenir. Les trois amis, très amateurs de bière se livraient ainsi constamment à des "virées" fortement alcoolisées dont l’expression spectaculaire, tonitruante et excessive était encore majorée par le désir de faire œuvre, leur émulation et la surenchère. On atteignait ainsi des "sommets" et c'est ce qu'Hrabal nous raconte ici.
   
   Pour comprendre ce récit, il faut encore savoir que le Zbyněk Fišer très souvent évoqué, est Egon Bondy* dont c'était le vrai nom.
   
   Malgré quelques tentatives de suicide ratées, Egon Bondy vécut jusqu'à 77 ans, tandis que Vladimír Boudnik dut lui à son goût pour le jeu du foulard de mourir accidentellement à 44 ans. Quant à Hrabal tombé par la fenêtre, faute de témoin ou de message, nul ne peut dire si sa mort relève du suicide ou de l'accident.
   
   Voilà, j'espère que ces quelques clés vous permettront de mieux comprendre cette biographie romancée et haute en couleur que j'ai pour ma part beaucoup appréciée. Il faut la lire un peu comme les histoires de Rabelais (c'est d'ailleurs frappant comme elles s'y apparentent, si l'on ne tient pas compte de l'époque), faire la part de la licence artistique et accepter de se payer avec ces trois-là les excès que l'on ne souhaite pas se permettre dans la vie réelle. Je pense que ce qui fait chez certains obstacle à l'appréciation de Hrabal est une lecture moralisatrice ou du moins, critique sur le plan moral. Cela peut se comprendre mais je juge néanmoins nécessaire d'y renoncer ici, au bénéfice de ce que l'on découvrira alors.
   
   
   * Homme de conviction, Zbyněk Fišer, s'était choisi un pseudonyme clairement juif pour lutter contre l'antisémitisme ambiant. Il n'y en a pas beaucoup qui l'ont fait.

critique par Sibylline




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Lettres à Doubenka - Bohumil Hrabal

Douze chats et le pantalon du Président
Note :

   Titre original : Dopisy Dubence – textes tirés de Listopadový ůragán ("L’ouragan de novembre")
   
   Dans ces "Lettres à Doubenka", Hrabal rapporte son périple aux "États Bénis", accompagné de Susanna, sa traductrice, — "comment se fait-il qu'elle sache si bien jurer en tchèque?" — tout en tenant la chronique des événements de Prague menant à la chute du régime communiste.
   
   April Gifford, l'américaine débarquée de Stanford pour rencontrer le vieil écrivain, est immédiatement surnommée Doubenka par les buveurs de bière du "Tigre d'or" au 17 de la rue Husova. Par la suite, l'écrivain participe à une tournée américaine organisée par Doubenka : "mon anabase, mon périple, mon On the Road...". De Washington D.C. à San Francisco, le parcours traverse les universités célèbres, et fait escale chez les minorités de Tchèques immigrés qui applaudissent l'enfant du pays. On lui demande moins ce qu'il pense de Kafka ou Kundera que des nouvelles de celui qui va devenir président. "Que dites-vous de Vaclav Havel? Moi, parce que je savais déjà ce qui m'attendait, j'ai répondu en riant que Havel a renouvelé deux mythes... d'une part le mythe de Prométhée, comme lui il a volé le feu divin et le voici au violon... et le mythe de Socrate condamné à mort parce qu'il poussait ses étudiants à devenir des hooligans... il aurait pu émigrer, mais il a préféré boire la ciguë... Alors que Vaclav Havel, au lieu de partir aux États Bénis, reste au pays et réfléchit à ce qu'il dira aux dissidents quand il sortira de sa taule..."
   
   Est-ce qu'il se considère lui-même comme un dissident? Sa réponse fuse : "c'est cela mon devoir, ainsi que me l'a enseigné Jaroslav Hasek, le plus grand soulographe et écrivain de mon pays natal..." Bohumil Hrabal boit et parle de lui à n'en plus finir. En Amérique comme à Prague.  «Je ne suis venu au monde que pour écrire "Une trop bruyante solitude"» confesse-t-il à Doubenka. De bar en bar, nul besoin de le pousser à lever le coude : la Budweiser est "tout à fait bonne quand il s'agit juste d'étancher une petite soif..." Le périple a commencé déjà bien arrosé. "Lorsque nous sommes montés dans l'avion de la Lufthansa (…) j'ai confondu les uniformes et en montant à bord j'ai crié Heil Hitler!..." Susanna doit l'excuser. C'est la boisson qui lui fait faire "des bêtises" chez ses hôtes de la capitale : "Mon petit Bohumil, il faut boire moins..." glisse l'hôtesse qui l'envoie consulter ; le praticien prescrit d'arrêter la boisson sous peine de coma. En vain. Boire aide à supporter les chocs des événements : "Je l'avoue, ce qui se passe ici me rend fou, je bois des quantités de bière et parfois de cette maudite vodka, russe, finlandaise, même de la vodka du Groenland, rien que pour oublier ce qui est arrivé et ce qui pourrait encore arriver..." Contraste total : à Kersko, le chalet, la cabane dans la forêt, douze chats attendent le vieil homme qui leur versera du lait contre des caresses.
   
   On l'aura compris, l'ouvrage vaut pour les anecdotes. Lors d'une conférence avec projection du film de Jiri Menzel tiré de "La Chevelure sacrifiée", Hrabal est pris à parti par une féministe quand arrive cette scène : "Francin retrousse la jupe de sa femme, puis avec le raccord de la pompe à bicyclette il fouette tendrement, symboliquement sa femme parce qu'elle s'est coupée de l'ancienne Autriche, elle a fait couper ses cheveux à la manière de Joséphine Baker..." Hrabal en rajoute : "mais madame, moi je viens d'Europe centrale (…) la coutume voulait qu'au moins une fois par jour le mari attrape les cheveux de sa femme et la traîne à travers la cuisine..." La provocation fait toujours partie du personnage... L'Amérique alterne avec l'histoire tchèque. L'auteur se remémore les arrestations des étudiants tchèques par les nazis fin 1939, lors de la fermeture des universités. Il y échappa on l'emmena à la taverne... Cette fois c'est la boisson qui l'a sauvé. Cinquante ans plus tard, l'auteur déroule le fil des temps les pogromes contre les Juifs au temps de Kafka, l'immolation de Jan Palach en 1969, les grèves de 1989 comme un nouveau Printemps de Prague, quand les étudiants essaient de tirer Hrabal de sa taverne pour venir haranguer la foule!
   
   Voilà. Tout juste sorti de prison Havel est élu président. Il va prier saint Venceslas à la cathédrale.  « Le même soir, au Tigre d'Or, des jeunes femmes disaient avec indignation... Ce pantalon qu'il s'est faire faire chez Adam, ils l'ont drôlement loupé, il était bien trop court, il manquait tout une hauteur de revers... Et le président Havel, lorsqu'il s'est vu au journal télévisé, en train de passer la garde en revue, a eu ce commentaire : "Ben, ce pantalon, c'était pas la gloire"... » L'auteur ne dit pas à Doubenka si le pantalon était en velours. Dommage. J'aurais aimé retenir comme çà le sens de "la Révolution de velours"... Au fait, l'un ne poste pas ses lettres. L'autre n'y répond donc pas.

critique par Mapero




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Peurs totales suivi de Cassius dans l'émigration - Bohumil Hrabal

Prague, brasseries et samizdats
Note :

   Titre original : Večerníčky pro Cassia ("Causeries du soir pour Cassius")
   
   
   1989 : en ce temps-là on cassait le Mur de Berlin et les régimes communistes s'écroulaient comme des dominos. À Prague, la "révolution de velours" portait au pouvoir le roi des dissidents, le dramaturge Vačlav Havel. Un autre dissident retrouvait le droit de publier : Bohumil Hrabal qui s'empressa de rédiger ces "Peurs totales".
   
   Il y évoque rapidement les tourments que lui ont fait subir les fonctionnaires robotisés du régime policier, qui l'épiaient dans les brasseries où il rencontrait ses amis, qui le suivaient en voiture quand il partait à vélo, qui le surprenaient à son chalet de Kersko quand il profitait de l'été. Et qui le convoquaient "demain matin!" pour savoir qui donc avait distribué "Terrains vagues" en samizdat, ou qui avait repeint le plafond de sa salle de bains. Au café, avait-il vraiment entendu son voisin dire "Je ne m'assieds pas avec ces ballots de communistes"? N'était-ce pas plutôt "Je ne m'assieds pas avec ces salauds de communistes"? Il confirmait sa version, sachant que s'il prétendait n'avoir rien entendu, il risquerait de perdre son permis "car les sourds n'ont pas le droit de conduire…"
   
   Riche d'anecdotes, ce court texte écrit un an après la chute de la dictature m'a permis d'aborder le monde de Hrabal par le petit bout de la lorgnette et par l'autodérision. En revanche j'ai été gêné par la mention de nombreux personnages inconnus de moi, probablement plus familiers des Pragois.
   
   Le chalet de Hrabal abrite de nombreux chats. "Cassius dans l'émigration" c'est l'histoire du chouchou ; les autres se liguent pour le mettre à la porte parce qu'il a seul le droit de fréquenter la chambre de l'auteur. Une lecture au second degré n'est pas interdite...

critique par Mapero




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Les palabreurs - Bohumil Hrabal

« Moi et mes amis, on propose aux gens un avenir heureux, dit le chef »
Note :

   Titre original : Pábitelé
   
   
   "C'est dans cette auberge que j'avais découvert peu à peu que l'essentiel de la vie consiste à s'interroger sur la mort" lira-t-on plus tard dans "Moi qui ait servi le roi d'Angleterre" et c'est déjà ce thème qui domine ici, surtout dans les premières nouvelles du recueil. Ainsi, le notaire prépare-t-il jusque dans les moindres détails et avec beaucoup de satisfaction, son propre enterrement. Ce sera le clou de son existence! n’en doutons pas. Il y a même quelque chose de sensuel dans ces préparatifs. De leur côté, le poète et le croque-mort, en vrais artistes, se concertent pour mettre au point des Soirées Surréalistes et le plus imaginatif n’est pas celui que l’on croirait.
   
   Ce ne sont pas des nouvelles "à chute", qui vous cueillent par surprise et renversent la situation au dernier moment. Non, ce sont des histoires qui, à un moment, cessent d’être racontées, parfois un peu abruptement. Des bouts de vies (et de morts), des scènes, des contes à dormir debout, qu’on lit comme on les écouterait à une tablée familiale ou amicale, des souvenirs des uns et des autres, plus ou moins exagérés ou inventés... Certaines sont très plaisantes, d’autres ne m’ont pas convaincue "Un fade après-midi" par exemple, m’a paru bien fade en effet. Au moins, on n’est pas trompé sur la marchandise.
   
   Et puis tout à coup, patatras! "Bambini di Praga 1947"! On avait déjà eu une histoire de Bambini di Praga dans "Moi qui ai servi le roi d’Angleterre". Eh bien… aucun rapport. Pas du tout la même histoire. Et puis, dans ce recueil, ce titre fait figure d’intrus. 125 pages! C’est beaucoup pour une nouvelle dans un recueil de textes brefs. Cela aurait pu être un roman court. (Hrabal en a fait plusieurs de pas très longs) Eh bien je vais vous dire, cela aurait surtout fait une excellent pièce de théâtre, car c’est bien l’impression qu’on en tire. Une histoire racontée à travers une succession de scènes, des dialogues à entendre et voir joués, des Personnages incroyables! C’est pas mal loufoque mais ça suit quand même une certaine logique contrairement à l’impression première : Des courtiers en assurance écument les artisans pour leur faire souscrire un contrat et payer de fortes primes sensées leur assurer une vieillesse tranquille. Il semble bien au lecteur que les contrats sont signés un peu rapidement et l’argent encaissé de même, c’est que ces courtiers-là ne se préoccupent guère de verser un jour quelque prime que ce soit… mais les artisans eux, quels personnages!
   
   Puis l’on retrouve le format de la nouvelle et on s’éloigne un peu du thème de la mort pour s’intéresser à celui de la folie. Vous imaginez bien ce qu’Hrabal peut faire sur cette pente-là. Il n’y a pas de limite. C'est une cascade:
   Le Prince d’un village a pratiquement peuplé ses terres de ses bâtards "Tous les enfants du seigneur prince ont une petite défectuosité aristocratique".
   
On retrouve aussi des cours de danse pour adultes avancés, oui, mais dans quelle direction?
   Les souvenirs prennent une allure vraiment étrange quand ce sont ceux du grand père qui n’y voit goutte et n’a aucun scrupule à inventer tout ce qu’il ne voit pas. Le vrai problème étant que son imagination ne le mène pas dans ces occasions vers le plus vraisemblable.
    De son côté, dans le pays du gris, le très résistant père d’un peintre accumule les accidents (dont il est lui-même la victime), tandis que Manu le menteur, dit à chacun exactement ce qu’il veut et rend tout le monde heureux par ses mensonges qu’il sème comme des fleurs partout où il passe. Hrabal manifeste toujours une sympathie pour les gens qui apportent du rêve, fut-ce au prix de gros mensonges. Quelle importance? Du moment que le sourire est revenu et que la vie continue.
   
   L’ouvrage se termine par une nouvelle d’inspiration autobiographique sur l’amour (souvent maladroit) du père pour la moto. Là encore, beaucoup d’accidents (ainsi, pour parler d’une nouvelle moto: "Où est-ce que vous êtes tombé pour la première fois avec?" demande-t-on au narrateur…)
   
   Il y a de la romance, des tsiganes, des jeunes gens, des vieillards, un violoniste qui gagne sa vie en ne jouant pas (c’est dire son talent)… C’est parfois un peu confus, c’est vrai. Le lecteur y perd parfois ses petits et doit ensuite les retrouver dans les positions les plus grotesques, les lieux les plus incongrus. Mais c’est comme tout Hrabal, il faut se laisser porter et voir un temps avec ses yeux.
    "C’est formidable, dit Gaston, qu’il y ait encore des gens comme ça sur terre!"
   
   Mais écoutons Bohumil lui-même :
   "(…) je vis cette joyeuse euphorie, mais aussi cette série de morts et de résurrections, cette sourde douleur dans la nuque, ces affreux tremblements de la main, de mes propres dents j’arrache de mes pognes les éclats de verre et les reliefs de la tumultueuse nuit écoulée, et chaque matin je m’étonne de n’être pas encore mort, je me demande toujours si je crèverai avant d’avoir fait toutes les folies que je veux (…)"
   Je crois que la dernière l’a emporté…

critique par Sibylline




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Les souffrances du vieux Werther - Bohumil Hrabal

Et la souffrance du lecteur dans tout ça?
Note :

   Je pense en priorité à Marianne Canaggio, la traductrice. Et puis à moi, lecteur, qui dès la page 42 me disais : "ce n’est pas possible, je vais arrêter". Qui a tenu. Et qui page 70 a bien failli balancer le bouquin... Et qui est allé jusqu’au bout, page 150.
   Je m’admire! (Relativisons en précisant que le format est compact et que ça ne constitue pas ce qu’on appelle "un pavé"...)
   Bohumil Hrabal n’est pas, à mon goût, facile à lire. Mais là, dans "Les souffrances du vieux Werther", notre ami s’est surpassé! Ecoutons comment Bohumil Hrabal nous présente cet ouvrage :
   
   "… mon oncle Pépine venait me rendre visite, il apportait toujours une bouteille de rhum ou un digestif amer, on buvait, on allait au cabaret, on faisait des visites, l’oncle dormait sur mon canapé, et, quand on avait du temps, par désœuvrement, je tapais sur une machine à écrire empruntée le texte qu’il me dictait.
   A cette époque, il adorait se mettre en avant, et les histoires qu’il me racontait au fil de ces pages, il les appelait ses "procès-verbaux". En tout, nous avons consigné ces procès-verbaux en sept fois, et finalement ce flot de phrases a commencé à me plaire, ces récits, je les avais déjà tant et tant de fois entendus, à la maison et en société sur les bords de l’Elbe, chez les voisins, et pourtant, comme un vrai hassid, je m’étonnais et simulais une stupeur qui ranimait sans cesse les sources vacillantes du récit, je portais même de la bière au rhum à l’oncle pour qu’il parle encore et toujours, jusqu’à l’épuisement, et en écrivant je me suis aperçu que ces histoires sans queue ni tête possédaient en somme un ordre propre, alors que je me demandais toujours si l’oncle Pépine ne perdrait pas le fil qu’il avait rompu..."

   
   Je dois dire ne pas partager l’optimisme de Bohumil Hrabal quant à la queue et la tête de ces "procès-verbaux". Je dois dire que l’ordre propre dont il parle je ne l’ai guère vu (peut-être faute de carburer à la bière au rhum?!).
   Pas de ponctuation, des propositions qui s’enfilent les unes derrière les autres, juste séparées par des virgules (ah oui donc, il y a – un peu – de ponctuation!), absence de lien dans les propos qui s’enchaînent, mon intérêt ne fut guère stimulé, mon envie de me libérer oui!
   Je ne vais pas aller plus loin. Juste vous donner un extrait... tiens, de la page 70 où j’ai failli arrêter (la phrase a commencé en haut de la page précédente et se terminera 13 pages plus loin) :
   
   "… et la pute qui s’en était mêlée, les gendarmes l’avaient fait tomber en sautant, et en leur balançant des coups de pied, Rimsky lui avait fait sauter sa prothèse et c’est seulement alors qu’on a appelé la troupe, les pompiers lui ont braqué leur lance dans les yeux et c’est comme ça qu’ils l’ont eu et qu’il a flanché, il y avait une autre tête brûlée, un certain Benda, un Valache, boulanger lui aussi, Joseph avait été son mitron, et une fois il lui dit : quoi? et il se prend une drôle de volée au point qu’il s’en évanouit, et quand on le ranime, l’autre lui fait, chez nous on dit : pardon? et puis en fin de compte il picolait trop et il est mort gelé, il avait reçu une dot de sa mère,..."
   

   Je vais vous donner un conseil qui va vous épargner temps et soucis : laissez tomber "les souffrances du vieux Werther"!!! 

critique par Tistou




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Les millions d’Arlequin - Bohumil Hrabal

Souvenirs de la maison de retraite
Note :

   Titre original : Harlekýnovy milióny
   
   
   Voici un livre tout entier consacré au passé. "Le temps (…) s'était définitivement arrêté sur le clocher de l'église, l'horloge ne marchait plus depuis que les aiguilles étaient tombées…" tandis que l'horloge géante du château du comte Spork montrait ses aiguilles immobiles comme une sorte de "memento mori". Le château du XVIIIe siècle, aux plafonds décorés de fresques baroques, était devenu sous le régime communiste une maison de retraite abritant quatre-cents pensionnaires abreuvés des "millions d'Arlequin" que diffusait dedans comme dehors une armée de hauts-parleurs. La narratrice décrit longuement les couloirs, les chambres et le parc orné de statues. Ses souvenirs sont complétés par "trois témoins des temps anciens", vieux messieurs érudits, incollables sur les habitants de la ville, les boutiques, les fêtes passées. Aujourd'hui "plus rien ne reste des cinq troupes de théâtre amateur qui se produisaient dans notre petit ville où le temps s'est arrêté maintenant pour de bon…" La narratrice regrette aussi "les boutiques (...) qui portaient naguère les nom et prénom du propriétaire et qui se signalent à présent par les enseignes anonymes des entreprises nationalisées..." Son mari Franci a été licencié de la brasserie dont il était le gérant. Le couple a déménagé pour une maison qu'il s'était fait construire. Comme elle s'avéra inconfortable, les voilà installés au château du comte Spork. Tandis que Franci écoute à la radio les nouvelles d'un monde qui n'est toujours pas en paix, elle se remémore inlassablement le temps passé, consciente des changements sociaux apportés par le nouveau régime.
   "... Le temps n'est plus aux jeux de hasard dans les tavernes, dont aucune ne possède d'ailleurs de personnel exclusivement féminin, envolé le temps des cochonnailles fraîchement fumées que les commis charcutiers livraient à quatre heures de l'après-midi dans les cafés, où les joueurs de belote lâchaient aussitôt leurs cartes pour se payer une paire de saucisses avec un petit pain, parti le temps où l'on chantait à la malterie et à la tonnellerie pendant le travail, aucun orgue mécanique n'égrène plus ses mélodies désuètes car toutes ces survivances du passé, à contre-courant des aiguilles sur le cadran de l'horloge, se sont endormies, comme étouffées par une bouchée restée au travers de la gorge, telle la pomme empoisonnée de la Belle au Bois Dormant, mais nul prince charmant ne pointe à l'horizon, et aucun ne viendra plus puisque l'ancienne société, celle dont je faisais partie avec Franci et Pépi, est déjà si vieille que, depuis belle lurette, elle a perdu son courage et sa fécondité d'origine et s'est muée en une pieuvre insatiable, aussi n'est-il pas étonnant qu'une ère nouvelle ait pris la relève, avec ses grandes affiches et ses meetings de masse où l'on brandissait et brandit encore un poing vengeur contre tout ce qui est passé."

   
   Vers la fin du livre, on s'aperçoit que la narratrice n'est autre que la mère de l'écrivain quand elle voit venir son fils Théo habillé en costume marin pour saluer la dépouille mortelle de l'oncle Pépi. La version tchèque de Théophile c'est Bohumil.
   
   Voici un texte de Hrabal a l'écriture beaucoup plus travaillée que d'autres, peut-être parce qu'il aurait été remanié à différentes reprises selon les éditions officielles ou en samizdat. On peut aussi penser que c'est en mémoire de sa mère que le style est soigné. Mais ça n'en fait pas pour autant une lecture très passionnante.

critique par Mapero




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Vends maison où je ne veux plus vivre - Bohumil Hrabal

7 nouvelles
Note :

   Titre original : Inzerát na dům, ve kterém už nechci bydlet
   
   
   Comment dire...? Si! Heureusement qu’il n’y avait que 172 pages et que les caractères sont assez gros!
   Sept nouvelles. Et pas grand-chose qui me reste en tête à l’issue de la lecture. Pourtant ce "Vends maison où je ne veux plus vivre" est présenté communément comme un des chefs d’œuvre de l’auteur. C’est alors peut-être au style que je suis allergique, qui est un peu à l’écriture ce que "l’art abstrait" est à la peinture? Propos éclatés, mélangés, mixés, bouillie à chat informe à peine intrigante? Voici ce que, dans une postface, nous explique un certain Petr Kral :
   "On remarquera, dans les textes qui suivent, l’omniprésence d’un principe qui est un ressort privilégié de toute l’œuvre de l’écrivain et qui mérite qu’on s’y arrête : le principe du montage (ou du "collage"), de la confrontation et du heurt d’évènements, d’objets, de propos fragmentaires qui, étrangers les uns aux autres, s’opposent et se complètent comme les pièces d’une mosaïque."
   

   "L’omniprésence d’un principe". Le propos me fait frémir s’agissant d’un auteur dont j’ai l’intention de lire plusieurs ouvrages! Un peu comme si je me sentais obligé de persévérer dans les allées d’un Musée d’Art Moderne, trop Moderne, et pour lequel je n’aurais pas d’affinités.
   J’ai bien compris comment "les propos fragmentaires, étrangers les uns aux autres" s’opposent. Quant à se compléter? J’ai eu du mal.
   
   Le contexte, toujours d’après le même Petr Kral, aurait également une grande importance. Le contexte, c’est la situation, à l’époque de la Tchécoslovaquie, du moins de Prague, au sortir de l’occupation allemande poursuivi par le joug communiste – ou peut-être faudrait-il dire russe – qui avait enserré le pays dans un sinistre carcan, avec une parenthèse plus heureuse dans les années soixante. J’avoue que, là encore, je n’ai pas trop senti le rapport?
   
   Je n’exclus pas pour autant être passé à côté faute d’une sensibilité adaptée. Et c’est dommage... mais...? Je suis franchement dans l’incapacité d’en dire plus, ou au moins un peu, sur ces sept nouvelles.

critique par Tistou




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Rencontres et visites - Bohumil Hrabal

Conversations à Prague
Note :

   Au début de l'année 1997, Bohumil Hrabal mourut en sautant ou en tombant par la fenêtre d'un hôpital où il était soigné. Après le Printemps de Prague, il s'était fait connaître comme dissident parfois même interdit de publication. Dans ce volume publié l'année de sa mort ont été repris des textes quasiment tous écrits entre 1947 et 1964. Quatorze textes qu'on peut difficilement qualifier de "nouvelles" malgré leur relative brièveté si l'on considère qu'une nouvelle réussie se reconnaît largement à sa chute. On y retrouve des personnages discutant dans une brasserie de Prague devant une bière, discutant dans le tramway, ou venus effectuer l'inventaire des décors d'un théâtre, etc. Un prêtre en route pour célébrer un baptême blesse une biche et la hisse dans sa voiture ; il arrive à destination bien sale, taché de terre et de sang : il y a deux versions de ce texte, l'une avec un auto-stoppeur, l'autre avec le nettoyage du prêtre sous les yeux du père de l'enfant — curieusement le baptême ne se célèbre pas dans une église. Le régime communiste ne les avait pourtant pas toutes fermées...
   
   Les textes de cette anthologie posthume cultivent la thématique du macabre et du loufoque : une jeune femme se suicide dans les toilettes d'une brasserie tandis qu'un repas de mariage s'achève ; la foule des badauds regarde la fille morte ; la mariée part avec un autre que son mari qui est arrêté pour outrage à agent et sa robe sert à faire des cordes pour rattacher de jeunes arbres que le vent fait ployer : "Vous savez quoi? dit-elle à ce jeune homme. Moi aussi je voudrais que vous me fassiez un masque funéraire." Faut-il parler de surréalisme tardif? Oui si on se contente de la présence du morbide et du cocasse dans des récits dépourvus de fil conducteur rationnel. Mais suffit-il d'envisager une conférence en l'honneur d'un vieux poète qu'on acheminerait en corbillard à travers la ville jusque dans la cave d'un croque-morts pour légitimer l'étiquette "surréalisme"? Je n'en suis pas certain. Ces textes épars n'apportent rien — et c'est un euphémisme — à la réputation de l'écrivain tchèque, fidèle de la brasserie "Au Tigre d'Or".

critique par Mapero




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La petite ville où le temps s’arrêta - Bohumil Hrabal

Souvenirs d’enfance?
Note :

   Titre original : Městečko, kde se zastavil čas, édition samizdat, 1974
   
   
   Court roman (c’est, j’ai l’impression le standard chez Bohumil Hrabal) de la réalité tchécoslovaque fin XXème siècle.
   
   Je me demande si le parti-pris du burlesque ou de l’extravagance est un travers naturel de Bohumil Hrabal ou bien une manière de détourner les censeurs, de les contourner? Car rien ne tient bien debout dans "la petite ville où le temps s’arrêta". Peut-être cela dit, pas grand-chose ne tenait non plus debout à cette époque en Tchécoslovaquie? Une autre inconnue.
   
   Ça n’en rend pas pour autant Bohumil Hrabal facile à lire. En tout cas pour moi.
   
   Soit une petite ville (où le temps va s’arrêter!), paisible avant que la guerre ne fasse ses ravages, et l’après-guerre avec l’imposition du diktat soviétique sur la façon de vivre. Le narrateur, petit garçon, nous narre le changement brutal qui s’opère lors de la guerre et l’occupation allemande puis de la prise en mains du pouvoir par les soviétiques. C’est non-sens à la pelle. Truculent mais truculence dans la tristesse. Peut-être, on peut l’envisager, décrire le passage d’une occupation à l’autre était-il trop dangereux et a-t-il contraint l’ami Hrabal à cette emphase permanente? Ça m’est personnellement pénible à lire.
   
   Voici ce qu’écrit Bohumil Hrabal en postface :
   "J’ai écrit cette "Petite Ville" à l’approche du printemps 1973, à un moment où, interpellé par la maladie, je croyais naïvement être le seul à détenir la clef des aventures des deux frères, le seul par conséquent à pouvoir esquisser leur histoire afin que quelqu’un d’autre puisse l’achever à ma place au cas où je viendrais à mourir..../…
   Une fois alité et croyant, à un certain moment critique, que je passerais bientôt ailleurs, je me suis rappelé cette petite ville où le temps s’est arrêté, j’ai fait venir le manuscrit et tous les matins je raturais, j’élaguais, croyant naïvement que j’étais le seul à posséder la clef de la "Petite Ville"."

   
   Je reste partagé.
    ↓

critique par Tistou




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Inspiration autobiographique ?
Note :

   Ce roman nourri de souvenirs de jeunesse, dans la Tchécoslovaquie d’avant la Seconde Guerre mondiale, présente une image très attachante d’un bourg où tous les habitants se connaissent, où chacun a ses propres occupations professionnelles, sa vie personnelle, ses amours et ses distractions.
   
   Comme toujours assez provocateur, Hrabal présente ses deux personnages principaux, les deux frères qui gèrent une petite entreprise de réparation automobile, comme des forcenés, l’aîné, chef de l’entreprise, mécanicien talentueux qui vient à bout de n’importe quel moteur ou pièce automobiles, et le cadet, Pépi, individu loufoque, toujours attiré par les jeunes femmes, mariées ou non, et rendant la vie difficile à sa famille.
   
   La tendresse évidente qui nourrit la description de cette famille dans son milieu montre que les aventures des deux frères ne relèvent pas entièrement de l’imagination de leur auteur, mais qu’une large part, magnifiée par le caractère farfelu des faits présentés, est tirée d’une expérience authentiquement vécue, comme le démontrent les allusions à la guerre, à la famille et aux amours prêtées au cadet de la famille.

critique par Jean Prévost




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Trains étroitement surveillés - Bohumil Hrabal

La débâcle...
Note :

   Titre original : Ostře sledované vlaky, 1964
   
   Un film homonyme en a été tiré en 1966.
   
   Le narrateur de ce court roman est Milos Hrma, très jeune stagiaire dans une gare de Bohème, et qui reprend le travail après un arrêt dû à une tentative de suicide. On ne saura pas tout de suite les causes et le déroulement de cette tentative, mais on les saura, en leur temps. Pour l'instant, Milos reprend le travail, accueilli gentiment mais sans grande manifestation par ses collègues. Il faut dire que l'affaire du moment est celle de l'adjoint qui s'est amusé à tamponner les fesses de la jeune et jolie télégraphiste avec tous les tampons qu'il a pu trouver sur le bureau du chef de gare. La chose s'est faite pendant une nuit de garde et avec l'accord enthousiaste de la demoiselle. Il n'en reste pas moins que cela s'est su, que plainte a été déposée par la mère de la télégraphiste et que c'est toute la hiérarchie ferroviaire qui a maintenant à statuer sur le sort (devenu fort incertain) de l'adjoint du chef de gare présenté comme un hédoniste qui ne se soucie pas trop de la chose, au contraire de son chef qui sent qu'à cause de toute cette affaire, la promotion attendue va lui passer sous le nez...
   
   Milos retrouve donc son travail, il surveille les cinq voies de sa gare en cette fin de seconde guerre mondiale. Il voit passer, ou stationner, des convois d'armes, de troupes allemandes en début de déroute, des trains hôpitaux dont les malheureux occupants n'ont plus guère de grande cause à défendre... S'y arrêtent aussi des convois d'animaux de boucherie, mal transportés, dans un état de souffrance atroce et dont le sort poignant fait parallèle à celui des hommes. Le thème de la souffrance animale, la souffrance que l'homme fait subir aux animaux, est un thème récurent chez Hrabal. Je ne sais pas même s'il y a un seul de ses livres où il ne soit pas évoqué plus ou moins amplement. C'est que l'animal est toujours innocent, l'homme rarement, et que le mal que l'homme fait à l'animal infirme l'idée qu'il lui est supérieur. Être supérieur, c'est valoir mieux et pouvoir protéger. En faisant souffrir inutilement la bête, l'homme se renie lui-même, il maltraite l'innocence sans aucune justification. On se souvient e héros de "Moi qui ai servi le roi d'Angleterre" se retire avec pour seule compagnie un petit cheval, un chien et une chatte. Quant à Bohumil Hrabal lui-même, il est mort en tombant par la fenêtre alors qu'il nourrissait des pigeons...
   
   Mais les animaux ne sont pas les seuls à souffrir dans ce livre. Les soldats allemands en retraite défilent dans un triste état et les employés de la gare les voient passer avec un mélange de crainte car ils sont encore dangereux, de satisfaction de les prévoir battus et de pitié de braves hommes :"Vous n'aviez qu'à rester chez vous, sur votre cul!" Mais la guerre n'a pas encore fini de faire souffrir...
   Et la vie continue, terrible et drôle, pleine d'images fortes (comme les corbeaux morts) ainsi qu'Hrabal sait si bien nous la montrer à sa façon picaresque et tendre.
   
   "(...) il gelait si fort que dans le bois, derrière notre petite ville, là où se rassemblent les bandes de corneilles et de corbeaux, les arbres étaient couverts d'oiseaux noirs suspendus aux branches, les oiseaux scintillaient sous le soleil glacé du matin, et, en arrivant dans les bois, je vis des milliers de corbeaux sur le sol, pas un tronc d'arbre qui ne fut entouré de cadavres de corbeaux, ils ressemblaient à des prunes blettes de Bosnie : une pleine forêt d'oiseaux morts, les corbeaux posés sur les branches étaient morts aussi, ils avaient gelé pendant leur sommeil. Je donnai un coup de pied dans un tronc d'arbre, du givre et des oiseaux morts s’égrenèrent des rameaux et des branches, plusieurs me heurtèrent l'épaule, mais ils étaient si légers, comme si l'on m'avait jeté un béret."
   
   
   PS : A noter que l'auteur travailla un temps dans les chemins de fer et aussi que l'on retrouve ailleurs une histoire de tampons administratifs détournés...
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critique par Sibylline




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Une leçon efficace!
Note :

   Ce petit livre de 125 pages est un bel exemple de littérature picaresque : le narrateur, Milos, candide d’une vingtaine d’années, nous livre sa vision très personnelle de la 2è Guerre mondiale.
   
   Rejeton d’une famille d’oisifs farfelus pointée du doigt par les habitants de sa petite ville de Bohême, il est stagiaire des chemins de fer dans une gare où il regarde passer les trains… trains de voyageurs, de marchandises, de bestiaux, de transport de troupes aussi, troupes allemandes en route pour la Pologne, troupes allemandes encore, de retour de la Pologne… trains sanitaires, d’autres criblés de balles…
   
   Tout cela ne l’émeut pourtant pas autant que les histoires de cul (et j’utilise volontairement ce mot!) de son supérieur Hubicka qui a créé le scandale en culbutant une fille (sur le canapé du grand chef!) tout en lui oblitérant les fesses avec les tampons de la gare…
   
   Lubricité, humour gras, kitsch, absurdité règnent ici en maître et nous font penser à l’atmosphère joyeusement grotesque d’un film comme "Chat blanc chat noir" de Kusturica.
   
   Mais bien sûr, le roman se révèle bien plus profond qu’il n’y paraît. La réalité de la guerre pointe sous le croustillant quand notre narrateur Milos se fait dépuceler au moment même où les bombes incendiaires s’abattent sur la ville de Dresde. Et lorsqu’il devient résistant, il se sent animé de l’esprit de son grand-père écrasé sous les chars allemands qu’il a voulu arrêter en allant tout seul à leur rencontre…
   
   Or, les Allemands que Milos rencontre ne sont pas des bêtes sanguinaires, non, ce sont des hommes comme lui, emportés par la guerre, sans grade ni décorations ; des hommes désemparés et qui crient "Mutti" ("Maman") au moment de mourir ; des hommes avec lesquels Milos aurait pu (selon ses propres mots) sympathiser s’il les avait rencontrés dans le civil.
   
   Hrabal nous rappelle là à quel point la guerre est absurde et inhumaine. Mais point de grands discours, juste une petite leçon très efficace!

critique par Alianna




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Jarmilka - La machine atomique Perkeo - Entretien sur le Barrage de l’éternité - Bohumil Hrabal

Réalisme total
Note :

   Ce petit ouvrage édité en 2003 par "L’esprit des péninsules" (où est la péninsule en Tchéquie?...), regroupe trois textes, précédés d’une brève introduction bien éclairante de Benoit Meunier.
   Les trois textes sont, dans l’ordre : "Jarmilka" (75 pages), "La machine atomique Perkeo" (8 pages) et "Entretien sur le Barrage de l’éternité" (une interview de 15 pages).
   
   
   "Jarmilka" est un récit qui nous place abruptement derrière l’épaule du narrateur, ouvrier du tout bas de l’échelle, mais également quelqu’un ayant reçu une bonne éducation (au lecteur de deviner comment il s’est retrouvé là, ce point ne sera pas explicité mais était-ce nécessaire?).
   
   Ce narrateur est le double littéraire de l’auteur qui a travaillé dans les mêmes conditions. Il manie la pelle sur des chantiers, chargeant et transvasant des tonnes de produits industriels plus ou moins toxiques. Il fait équipe avec Hannes Regen, gai et pétant de santé, un rescapé des camps nazis qui passe son temps à raconter sans ciller la longue suite des actes de tuerie, de barbarie et de torture dont il a été témoin dans ces camps. Il ne semble pas traumatisé… sauf qu’il ne peut pas parler d’autre chose, ni cesser d'en parler, ni penser à autre chose.
   
   Il côtoie également à son travail la Jarmilka du titre, une jeune fille qu’il semble aimer bien mais qui s’est fait engrosser par un coquin qui ne songe guère à s’y intéresser alors qu’elle continue à projeter le mariage. Elle travaille à la cantine du chantier. Tous les personnages parlent comme parleraient les vrais, c’est vulgaire souvent, l’expression des sentiments est mal dégrossie, leur analyse primaire. Hrabal plaque des phrases entières telles qu’il les a entendues, d’une façon qui s’apparente à la technique du collage. Le narrateur, bonhomme, qu’on imagine costaud, simple et gentil, raconte toute sa journée sans effet de style, comme s’il transcrivait sans même prendre la peine ou le temps de mettre en page les dialogues, le long récit de ces heures que nous avalons d’un bloc, comme il nous les livre, pour rester sonnés, songeurs et pleins de réflexions. C’est exactement ce que B. Hrabal a voulu faire. Il lançait avec son ami le poète Egon Bondy, le concept de "réalisme absolu" et
   "(…) une écriture sans métaphores, sans associations, une simple relation de ce dont j'avais été le témoin oculaire et que je rédigeais comme un document, comme un compte-rendu du malheur..."

   D’ailleurs, "Jarmilka" est sous-titré "Document", pas roman ou nouvelle.
   Cette façon d’écrire fait que l’on peut être parfois un peu perdu au début (qui parle?) mais l’on est vite "dedans", il suffit de se laisser porter oralement par le récit pour qu’il soit clair, ou à peu près. Dans la réalité non plus on ne sait pas toujours qui a parlé.
   
   Je garderai surtout le souvenir de quelques pages fabuleuses où Bohumil Hrabal décrit un paysage urbain sans tenir compte de l'intervention du cerveau dans la saisie de la perspective, en se fiant uniquement à sa vue : ce qui devrait être compris comme loin est présenté comme vraiment petit, les deux côtés de la route se touchent au bout etc. C’est très intéressant. Je pensais à du Chagall. Je ne sais pas pourquoi.
   
   Il faut par ailleurs accepter de ne pas comprendre les références à la situation politique de la Tchécoslovaquie de l’époque et, à moins d’être Tchèque ou spécialiste de la question, de passer outre les séries de noms propres des personnages, qui pour nous n’évoquent rien. La situation elle, est assez claire.
   
   Ce texte fut censuré. Il n’attaque pas le régime à franchement parler mais la simple relation documentaires des journées des prolétaires et de leurs sentiments mitigés à l’égard du Parti suffit à ne pas en faire ce que le régime souhaitait voir publier. Sans parler de la description de l'état d'esprit général qui n'est guère flatteur pour les dirigeants
   "en vérité, si nous étions occupés par les Turcs, je me mettrais immédiatement à construire des minarets, je m'achèterais un dictionnaire turco-tchèque... pareil si nous étions occupés par les Chinois... et la moitié du peuple avec moi... nous pouvons devenir n'importe quoi, n'importe qui."
   Ainsi, écrit en 1951-52, il ne fut édité intégralement qu’en 1992, malgré des tentatives.
   
   
   L’intro et "La machine atomique Perkeo" nous expliquent le problème de l’absence de ponctuation et des accents tchèques dans "Jarmilka". D’abord due tout simplement à l’impossibilité matérielle de les réaliser avec cette machine antique (au fait, Monsieur l’éditeur, je suis déçue de l’anachronisme de votre photo de couverture), elle plut à Hrabal et à Bondy au point qu’ils l’utilisèrent, la revendiquèrent et y tinrent comme faisant partie de cette œuvre et correspondant particulièrement bien aux objectifs du Réalisme Total. Le récit "La machine atomique Perkeo" raconte l’attachement d’un écrivain pour sa machine à écrire, comme on en voyait dans ces années-là. Ça n’a plus cours. Les machines se sont multipliées et on en change aisément, ne s’attachant plus à aucune en particulier. Il raconte aussi la situation de Hrabal, sa relation avec son entourage au moment où il écrivait "Jarmilka" et comment le tout a interagi.
   
   L’interview final, "Entretien sur le barrage de l'Eternité", est une façon de mieux connaitre Bohumil Hrabal qui, en 1968-69, accepta de parler de lui. Très intéressant aussi.
   "(…) si j'avais des enfants, fini l'écriture. Je m'occuperais surement de mes enfants et il ne me viendrait même pas à l'idée d'écrire, parce que pour moi, la famille et les enfants, ça passe avant tout. Mais quand vous n'avez pas d'enfant, qu'est-ce qui vous reste à faire? Il ne vous reste rien d'autre que vous pendre ou écrire. L'écriture n’est pas seulement un moyen de défense contre l'ennui, c'est aussi une sorte de remède contre la mélancolie, au fond, c'est bien agréable quand un livre est publié, mais si vous n'avez pas d'enfant, que faire d'autre? Continuer à écrire, pour se soigner de la mélancolie et de l'isolement."
   
    Un bon ouvrage qui vaut d’être lu.

critique par Sibylline




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La chevelure sacrifiée - Bohumil Hrabal

Cheveux au vent
Note :

   Titre original : Postřižiny, édition samizdat, 1974
   
   
   Maryska se confie à nous. Elle se raconte naïvement en jeune femme libre. Cette femme mariée à un homme contraire d’elle-même, ce Francin discret, réfléchi, organisé aussi soucieux de paraitre qu’elle est soucieuse de croquer la vie.
   
   Nous sommes dans les années 20 et Hrabal, de ses longues, voire très longues, voire interminables phrases assénées par sa fougueuse narratrice, nous plonge dans une petite ville de Bohême au sein de la brasserie dont Francin est le gérant, nous décrit son fonctionnement, entre dans la peau de cette amoureuse d’elle-même admirée des autres, nous montre cette envie de vivre – impeccable passage carnivore du second chapitre! – ce sentiment de liberté qui habite le personnage féminin pour lequel l’auteur a su habiter la peau et l’esprit.
   "…et je mangeai avidement, je tachai ma chemise de nuit comme toujours je tache mon corsage de jus et de sauce, parce que, quand je mange, je ne mange pas, je dévore…
   Et quand j’eus terminé et saucé mon assiette avec du pain, je vis par la porte ouverte les yeux de Francin qui me regardaient, seuls ces yeux pleins de reproche, qui me voyaient une fois de plus manger comme ne mange pas une femme convenable…" P 35

   
   Les personnages secondaires décrits par Maryska, notamment le fantasque oncle Jo, confirment le regard émerveillé de la narratrice. Par ses phrases aux nombreux "et", comme le raconterait un enfant, cette héroïne à la chevelure irrésistible, à l’énergie débordante, raconte son mari, son oncle, ses parents, la brasserie, la radio, sa jupe courte… Elle est l’évolution des mœurs, peut-être en avance sur son temps…
   "… et lorsque Papa se mettait en colère, alors maman l’entrainait vite dans la gloriette et lui mettait une hache entre les mains et papa défonçait la paroi arrière de l’armoire et après il cognait et injuriait ce reste d’armoire, il lui arrachait de bon cœur les portes et ensuite, attaquant par le côté, il démolissait toute l’armoire comme une boîte d’allumettes et au bout d’une demi heure, il avait débité l’armoire en petit bois, maman avait toujours des montagnes de bois pour allumer le feu et pour chauffer…" P 94

   
   Certains passages sont très cocasses, débridés et joyeux. C’est savoureux à lire. Hrabal réussit à incarner cette femme. Il faut saluer la performance d’autant plus que cette Maryska serait inspirée de sa mère et Francin de son père. Un hymne à la liberté d’être ce qu’on est destiné à être.
   "Frère, dit Francin, tu es une harmonie en friche." P 136

    ↓

critique par OB1




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Quel dommage !
Note :

   Maryška, la narratrice aux cheveux longs, longs, longs — et aux idées courtes? — nous raconte avec exubérance le quotidien de sa vie de femme au foyer, mariée à Francin le gérant de la brasserie. Il est souvent question de la fabrication de la bière, de houblon et de malt, des fournisseurs, des clients et du conseil d'administration. On descend pas mal de bière, lager et autres. Avec des saucisses pour accompagner. Le couple élève pour cela des cochons. "Côté charcutiers, je n'avais pas la main heureuse, le premier avait mis tant de gingembre dans les saucisses qu'on aurait dit de vrais pains d'épice." Francin prend sa moto Orion avec side-car pour aller à Prague voir ses clients et il en ramène des cadeaux pour sa femme. Celle-ci prend le vélo pour aller chez le coiffeur, "cheveux flottants" entraînés par la vitesse. "Jamais je n'ai eu sous mon peigne des cheveux pareils" disait Boda, son coiffeur attitré.
   
   Quand l'oncle Jo débarque —pour quelque jours selon lui, pour beaucoup plus selon les craintes de Francin—, le récit cherche à devenir drolatique Joseph racontant ses bêtises passées et des histoires qui se veulent amusantes. Il a refusé de devenir officier dans l'armée austro-hongroise ; il dispose d'un tempérament enjoué : il se bagarre avec des membres du personnel dont il fait bientôt partie ou donne des idées curieuses à sa belle-sœur comme de grimper en haut de la cheminée de l'usine pour voir le paysage — ce qui provoque l'intervention des pompiers!
    "Je me tenais au paratonnerre d'une main et je me prenais pour la déesse Diane avec son javelot, mes joues brûlaient d'exaltation…"
   
   Quand la radio arrive et qu'on en fait démonstration en ville à la population enchantée, on dit que ça raccourcit les distances. Maryska décide alors de tout raccourcir : sa jupe, les pieds des tables et des chaises, dix centimètres pour le mobilier, davantage pour la jupe, beaucoup plus pour la longue chevelure. Désespéré son coiffeur la coiffe "à la garçonne" sur le modèle de Joséphine Baker. En même temps, Francin n'aime pas trop les fantaisies de sa jeune femme, mais il aime bien danser avec elle, ayant fait l'achat d'un gramophone pour jouer des valses et danser sur d'autres rythmes plus modernes.
   
   Pour être bref, c'est à peine plus supportable que les autres livres de cet auteur dont j'ai rendu compte. Les lourdes facéties des personnages peuvent éventuellement faire sourire.

critique par Mapero




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Une trop bruyante solitude - Bohumil Hrabal

Envoûtant!
Note :

   Titre original : Příliš hlučná samota, édition samizdat, 1977
   
   
   Envoûtant! C’est le premier qualificatif qui me vient à l’esprit à propos de cette «Trop bruyante solitude». Oui, envoûtant.
   
   A condition d’être capable de larguer les amarres et de se laisser entraîner dans ce monologue-fleuve, de plonger dans ce feu d’artifice de réflexions spirituelles, d’associations d’idées, bavardages, délires et anecdotes (croustillantes… nous sommes quand même chez Hrabal!), d’images, de sons et d’odeurs… et on finit par s’envoler sur le dos d’un cerf-volant vers un autre univers…
   Oui, il faut être sensible à cette prose. Je peux comprendre que certains se sentent rebutés, mais en ce qui me concerne, j’ai adoré ce livre!
   
   D’abord parce qu’il nous parle des livres, et ce sujet me touche infiniment. Car Hanta, le narrateur, ne survit que grâce à eux. Les mots, les idées, les personnages le sauvent, le préservent de la laideur et de la tristesse de son quotidien, de la solitude aussi…Seul, il l’est, certes, mais "pour pouvoir vivre dans une solitude peuplée de pensées", un "Don Quichotte de l’infini et de l’éternité".
   Les livres lui donnent une raison de vivre, une tâche qu’il accomplit tel Sisyphe : depuis 35 ans, il compresse du vieux papier dans une cave insalubre pour former des ballots qui sont ensuite transportés vers une usine de recyclage. Dans ce vieux papier, il trouve souvent des ouvrages qu’il s’obstine à mettre à l’abri de la destruction en les rapportant et les stockant chez lui. C’est ainsi qu’il en a accumulé et avalé plusieurs tonnes…
   "Lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool ; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles de mes capillaires (…) Ainsi, bien malgré moi, je suis devenu sage (…) J’habite un ancien royaume où c’est depuis toujours l’usage et la folie de s’entasser patiemment dans la tête images et pensées porteuses de joies inexprimables et de douleurs plus fortes encore, je vis au milieu de gens prêts à donner jusqu’à leur vie pour un paquet d’idées bien ficelés."

   
   Des "paquets d’idées bien ficelés" : c’est à la lettre qu’il suit cette formule en déposant au cœur de chaque pile de papier une grande œuvre littéraire ou philosophique judicieusement sélectionnée avant de la compresser et de la décorer par-dessus le marché d’une reproduction d’un tableau de maître. Chaque ballot de vieux papier compressé porte ainsi sa signature, et il est le seul à savoir quelle "relique précieuse" il renferme. Il aime tellement cette activité qu’il rêve même de la poursuivre une fois la retraite venue en rachetant la presse pour pouvoir fabriquer de véritables œuvres d’art.
   
   Or, Hanta est rattrapé par la dure réalité productiviste des temps modernes. Les jeunes brigades socialistes insensibles à la valeur des livres travaillent bien plus vite que lui. Elles finissent par le remplacer, et il est affecté à un autre poste. Il refuse néanmoins de se laisser "chasser du paradis"
   
   Ceci pour l’histoire. Bien sûr, elle n’est pas aussi linéaire, mais entrecoupée par les "digressions" dont j’ai parlé plus haut, sorties tout droit du cerveau du narrateur et aussi désordonnées que lui. Tantôt crues ou grotesques, tantôt pétillantes, brillantes ou encore très poétiques, elles apportent à ce livre un charme auquel j’ai succombé. L’ensemble étant d’une grande richesse, il est toutefois vrai que l’on ne saisit pas forcément tous les tenants et aboutissants à la première lecture, mais c’est tant mieux, car on peut le lire et relire, et à chaque lecture trouver des liens que l’on n’avait pas encore établis.
   
   J’ai par ailleurs bien compris pourquoi ce livre n’était pas vraiment bien accueilli par la Tchécoslovaquie communiste. Je ne pense pas aux quelques coups de griffe contre le système, mais plutôt à l’idéal humaniste défendu ici par le narrateur et qui est mille lieux des théories collectivistes en vigueur à l’époque. Les grands philosophes occidentaux ont la part belle, l’individu et sa subjectivité se trouvent au premier plan, la nostalgie prend le lecteur à la gorge. Tout cela est bien loin de la littérature vantant les mérites du socialisme…
   
   Un livre que je vais garder à portée de main!
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critique par Alianna




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« Les cieux ne sont pas humains »
Note :

   Joliment agrémentée d'un prologue et d'une quatrième de couverture qui divulguent absolument tout de l'histoire jusqu'au point final, mon édition a tendance à dater un peu. J'ignore si l'édition sortie en poche en 2007 présente le même défaut, mais méfiez-vous quand même. On ne sait jamais.
   
   Une fois cette précaution prise, vous découvrirez un petit chef-d’œuvre dont vous vous lécherez les babines.
   
   Depuis 35 ans, Hanta, sorte de brute sans méchanceté mais au cerveau épais, est chargé du pilon. Une grosse presse hydraulique installée dans un sous-sol. On y balance par bennes entières des livres qui ne seront pas vendus, faute d’acheteurs ou pour des raisons politiques.
    "Je ne suis guère plus qu’un tendre boucher"
   Hanta ne se préoccupe guère des motifs qui ont amené les livres à sa presse, lui, ce qu’il aime, c’est bien faire son travail : de jolis cubes, bien réguliers, décorés d’une belle feuille illustrée qu’il place soigneusement en extérieur, et munis d’un cœur. Car oui, ces cubes de papier ont un cœur, Hanta le leur fabrique en plaçant soigneusement au centre de chacun d’eux un livre remarquable (et parfois aussi une poignée de souris). Il y a aussi des livres qu’il rapporte chez lui, transformant son très humble logis en un endroit dangereux où des avalanches le menacent, mais il estime que cela en vaut le risque.
   
   A choisir ces illustrations, ces livres, à les lire pour faire son choix etc., il perd beaucoup de temps et son rendement en cubes de papier ne satisfait guère sa hiérarchie. Hanta craint plus que tout ces réprimandes d’autant que cette cave et ce travail sont toute sa vie. Pour se consoler il boit pas mal, parfois avec des amis comme lui à la dérive. Il y a en particulier ses amis égoutiers qui sont d’anciens universitaires avec lesquels il parle de Goethe ou de Hegel, et de la sociologie des rats. On comprend qu’il y a beaucoup de gens bardés de diplômes dans ces emplois du bas de l’échelle. Mais on n’en dit pas plus, tout comme on ne s’était pas appesanti sur les raisons qui amenaient les livres au pilon. Hanta lui, qui use d’un vocabulaire étendu, qui sait choisir les livres, cite à bon escient tous les philosophes et passe du temps à soupeser leurs théories, se dit "Instruit malgré moi". Des hallucinations lui font même rencontrer Schopenhauer, Jésus ou Lao Tseu. Peut-être qu’il n’a pas ce cerveau épais que je vous annonçais au début… Pourtant, crasseux comme pas possible, "Si je prenais un bain, j’en tomberais malade, je dois y aller tout doucement avec l’hygiène", mal coordonné, baveux, terré dans son terrier, il affiche tous les signes d’une débilité légère. Le lecteur jugera.
   
   Dans 5 ans il sera à la retraite et il a prévu d’emporter sa presse, mais le service se modernise vite et Hanta convient de moins en moins à ce qu’on attend de lui. Ce vieux semi-clochard alcoolique est talonné par de jeunes ouvriers très propres et des machine automatisées et rapides…
   
   L’écriture est superbe et le style volontiers humoristique, humour noir ne répugnant pas à la scatologie. Le ton est donné, c’est à la Rabelais ou à la Ubu que Hrabal va mener sa mission, au grand plaisir du lecteur.
    Le pilon, Hrabal lui, le connut dès la sortie de l’imprimerie pour certains de ses livres qui n’atteignirent jamais les rayons des librairies. D’autres dont celui-ci, parurent amputés ou modifiés. C’étaient les années 60 et suivantes… on ne publiait pas ce qu’on voulait en Tchécoslovaquie et des universitaires étaient égoutiers.
    Les éditions françaises fournissent le texte intégral normalement.
   
   
   Extrait
   
   "Ainsi étranger, aliéné à moi-même, je m'en reviens chez moi en silence, plongé dans une méditation profonde, je marche dans la rue, perdu dans le flot de livre que j'ai trouvé ce jour-là et que j'emporte dans mon cartable, j'évite les tramways, les autos, les piétons, je passe au vert sans m'en rendre compte, sans heurter les passants ou les réverbères, j'avance empestant la bière et la crasse, mais je souris car j'ai dans mon cartable des livres dont j'attends ce soir-même qu'ils me révèlent sur moi ce que j'ignore encore."

    ↓

critique par Sibylline




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Jus de mots écrasés
Note :

   Ces mots, ces phrases juteuses sont extraites de la presse à papiers dont s’occupe le narrateur-ouvrier Hanta. Travaillant dans le recyclage de papiers, notre héros pilonne toutes sortes de papiers mais également des ouvrages censurées. Livres interdits dont il fait son miel et sa culture. C’est toute sa vie ainsi qu’il nous le répète inlassablement à chaque début de chapitre que de s’occuper de mettre en route cet outil de destruction et en même temps d’en tirer le sel de sa vie.
   
   Des livres qui ne lui seraient pas à priori destinés au vu de sa condition d’ouvrier sont sauvés par ce personnage tourmenté. Entassés symboliquement au-dessus de son lit baldaquin, ils menacent de le tuer par écrasement. Et même quand ils ne sont pas récupérés par manque de place ou par impossibilité, ils servent à nourrir un tas d’autres papiers de leur noblesse. Monsieur Hanta fait même de ses cubes de papiers prêts au recyclage des œuvres d’arts couverts de reproductions d’artistes interdits.
   
   Dans ce monde moitié fantasmé, moitié rêvé par un héros fatigué de la pression totalitaire de son pays (représenté par son chef direct), l’ouvrier survit et nous crie son dégoût des hommes et sa solitude.
   Le ton est triste comme un régime communiste au souffle court.
   "Les cieux ne sont pas humains, et moi, à cette époque, je l’étais encore… La guerre terminée, comme elle ne revenait pas, je brûlai dans la cour le cerf-volant, sa ficelle et sa longue queue ornée de papillotes par cette petite Tsigane dont j’avais oublié le nom." P 76

   
   Condensé allégorique, la presse ne représente-t-elle pas le système totalitaire broyeur de vies (des souris, du papier ensanglanté de boucherie… des humanités écrasées…)? Celui qui détruit, oppresse les hommes.
   
   Une autre allégorie : celle des rats, incapables de s’entendre, toujours divisés pour une raison ou une autre, ne sont-ils pas l’image de ce que pense Hrabal des hommes et de leur propension à se déchirer, dans un cycle sans fin?
   Et plein d’autres jus de mots encore.
   
   Voilà un texte plein de mystères et de difficultés, un texte qui se devait de passer la censure et qui fut d’abord échangé sous le manteau. Un texte désespéré parlant des hommes et de leur besoin de pouvoirs, des hommes et de leurs inconscientes lâchetés… C’est court et d’un style saccadé, tourbillonnant, tantôt enivrant, tantôt écœurant… Un texte à lire plusieurs fois.
   
   "… je pense que le corps humain est un sablier, ce qui est en bas est en haut, et vice-versa, deux triangles communicants…" P 113

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critique par OB1




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Livres, un contrepied à la censure?
Note :

   "Une trop bruyante solitude" serait apparu pour la première fois en Tchécoslovaquie, à Prague, en 1976, sous forme de publication clandestine. A cette époque, où le soi-disant "communisme" n’a pas marqué vraiment positivement les esprits, Bohunil Hrabal a déjà été confronté à la censure. Deux de ses livres ont été "pilonnés". "Une trop bruyante solitude" serait-il un... clin d’œil (?), une référence complètement masquée à cette censure?
   
   L’histoire proprement dite me semble totalement accessoire puisque celle d’un pauvre hère, qui a déjà passé 35 ans de sa vie à réaliser, au fond d’une cave pourrie et sordide, des balles pressées de vieux papiers. Vieux papiers de toutes sortes ; alimentaires, emballages... et livres aussi. Et ce sont des livres dont il est question puisque notre héros a mis à profit ces 35 années à feuilleter de ci, de là, à grappiller aux pages des plus beaux livres condamnés au pilonnage pour recyclage.
   
   "Pendant trente-cinq ans j’ai pressé du vieux papier et, si j’avais encore à choisir, je ne voudrais rien faire d’autre. Pourtant, une fois tous les trois mois, ma fonction changeait pour moi d’aspect, ma cave me dégoûtait, les plaintes et les remarques de mon chef me sonnaient dans la tête, hurlaient dans mes oreilles comme braillées par un ampli, mon cavement me semblait repoussant comme l’enfer, la montagne qui bouchait complètement la cour, avec son papier humide et moisi, se mettait si bien à fermenter que l’odeur du fumier était suave à côté, dans les profondeurs de mon souterrain un marécage se putréfiait, de petites bulles remontaient à la surface comme des feux follets au-dessus d’une souche pourrissant dans la vase d’une fosse infecte."

   
   L’histoire, on le voit, est des plus minces et seule l’idée qu’il s’agit d’une allégorie vis-à-vis de la censure donne du crédit à ce roman.
   Car notre héros n’est pas une machine et, régulièrement, fait une pause pour sauver un livre, le mettre de côté, en lire une page... tout ceci évidemment au détriment du rendement et rendant donc dingue son chef.
   
   Il est question également d’une jeune tzigane, dont il ne connût pas le nom et qui fut son amour éphémère de jeunesse, amour disparu lors des rafles nazies pendant la guerre. Si l’on part du raisonnement que l’histoire a à voir avec la censure, l’affaire de la petite tzigane a elle aussi à voir avec... la discrimination?
   
   C’est traité sur un mode... épique (?), grandiloquent, et pourtant très réaliste.
   
   Ah oui, une autre allégorie encore : les rats dont deux populations se combattent dans les égouts sous sa cave. Se combattent pour la domination du monde. Avec l’amère réflexion que, lorsqu’une des deux populations l’aura emporté, elle se rescindera en deux camps "pour que dans la lutte reprenne le mouvement vital".
   
   Peut-être placé dans son contexte et confronté au danger qu’il pouvait potentiellement représenter ce roman m’aurait davantage passionné? Là, je dois reconnaître que cette histoire de vieux livres pilonnés m’a laissé dubitatif.
    ↓

critique par Tistou




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Le destructeur de livres
Note :

   Hanta travaille aux commandes d'un compacteur de déchets depuis trente-cinq ans. Il réduit en pâte des livres, des journaux et des magazines dans les caves d’une usine de papier. De temps en temps, il aperçoit un livre rare qu’il conserve pour lui-même. Sa maison est remplie de livres. Il craint d’ailleurs mourir par écrasement – sous une des montagnes de livres empilés autour de son lit et de la toilette -, ou bien devenir fou en raison de l'énorme quantité de mots piégés à l'intérieur de son crâne.
   
   Tout en travaillant, Hanta se souvient, car ses souvenirs sont les seuls trésors qu’il possède. Que ce soit ses lectures de Hegel, Lao Tseu ou Schopenhauer. Aussi les événements de sa vie comme son amour d’une jeune tsigane qui disparaît un jour pour mourir dans un camp de concentration nazi.
   
   Ce n’est évidemment pas un témoignage joyeux puisqu’il le fond du récit porte sur l’impuissance et sur l’insignifiance de l’humain trop souvent broyé par des machines et des systèmes qui dérapent et oublient la nature même de leurs existences.
   
   Le roman prend toute sa force dans le contexte oppressif du socialisme de l’époque. Il est plutôt ironique qu’un roman dénonçant la censure ait été victime exactement de ce sort. Depuis la chute du rideau de fer, il est maintenant accessible à tous. Ceci confirme que la parole des poètes et des artistes est toujours plus forte que celle des hommes politiques.
   
   Et c’est tant mieux.
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critique par Benjamin Aaro




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Des souris dans le papier
Note :

   "Une trop bruyante solitude", comme "Elise ou la vraie vie", confronte le lecteur au monde du travail au travers d’un emploi des plus pénibles et des moins gratifiants. Hanta, depuis trente cinq ans, presse du papier dans une cave du centre de Prague. Le papier de toute sorte s’entasse dans cette cave insalubre, depuis les livres interdits à la vente par les autorités jusqu’aux papiers dégoulinant de sang des emballages de boucherie. Dans ce qui se transforme en magma dans les profondeurs de la cave, sous l’effet de l’humidité et de la chaleur, des souris ont élu domicile et les rebuts de la boucherie contiennent des essaims de mouches qui prolifèrent et bourdonnent aux oreilles de Hanta à chaque arrivage. Hanta entasse les papiers et les pousse à la pelle en paquets sur le plateau de sa presse mécanique. Puis il déclenche le moteur qui actionne la compression du papier tout en écrasant les souris réfugiées dans ses interstices. Ce massacre des innocentes souris le met mal à l’aise, mais il ne peut l’empêcher. Un jour, une souris se jette contre lui à plusieurs reprises avant de le regarder dans les yeux puis de se placer délibérément en situation d’être compressée : Hanta en est tout ému. Cet épisode rappelle les relations de Kafka avec les souris à Zürau.
   
   La chaleur de la cave fait transpirer Hanta, qui subit également le bruit insupportable de la presse. Hanta est donc contraint d’effectuer de nombreuses pauses qu’il met à profit pour aller au café s’approvisionner en bière dans une grande cruche contenant quatre verres d’un demi-litre. Son chef le harcèle pour qu’il travaille plus et boive moins mais rien n’y fait. Il lui reproche ses sorties, sa saleté, son ivrognerie et son manque de productivité, mais Hanta, imperturbable, continue son activité selon son propre rythme. S’il a choisi ce métier, c’est pour pouvoir sauver du pilon certains des ouvrages retirés de la vente par une censure absurde, les emporter dans sa chambre où il les entasse sur un baldaquin de planches construit au-dessus de son lit. Il choisit les joyaux qui ont une belle reliure en cuir, avec une préférence pour la poésie de Goethe ou de Heine, la philosophie allemande ou les existentialistes français.
   
   Grâce à ces trésors sauvés de la destruction, Hanta s’est instruit malgré lui. Cela lui permet au milieu de son enfer de méditer les concepts des philosophes et de prendre parti pour Schopenhauer, "contre ce salaud de Hegel", ou de théoriser sa propre activité en appelant à la rescousse Sartre et Camus, dont le mythe de Sisyphe lui semble tellement proche de sa condition. Il pousse le luxe jusqu’à choisir un bel ouvrage pour décorer chaque paquet de papier destiné à la presse et, dans ses moments de méditation où il fait abstraction de sa situation matérielle, il retrouve les visions de son ancienne petite amie qui revenait des toilettes avec le bout de ses nattes recouvert de merde – dans une veine scatologique - , ou de Jésus Christ et Lao Tseu qui se rencontrent dans une querelle théologique d’où Jésus ne ressort pas vainqueur. Les visites de deux jeunes filles Tsiganes l’amènent à se rappeler son amoureuse Tsigane de la Seconde Guerre Mondiale, qui fut arrêtée et déportée vers les camps de la mort par les Nazis. Toutes ces évocations, comme l’amour des livres, montrent la profonde humanité de Hanta, ainsi que son inaptitude à se conformer à une norme stéréotypée. Rêveur, ivrogne, hâbleur, il est forcément mal vu par les autorités dans un système autoritaire comme une entreprise d’État d’un régime socialiste. Son refus de l’évolution se manifeste lors d’une visite d’une nouvelle usine de pilonnage automatisée et aseptisée : cela marque son renoncement définitif à sa profession.
   
   Certains commentateurs ont vu dans ce court roman une fable destinée à exprimer le rejet du système totalitaire : cette interprétation me semble relever d’un contresens. Il y a beaucoup de malentendus dans la vision que les Européens de l’ouest conservent des "démocraties populaires" : la critique du système en place y était très répandue, mais la grande majorité, peu politisée, critiquait plus, surtout par des plaisanteries, les travers de la vie quotidienne, dont la mauvaise organisation du travail et le poids de la hiérarchie, que la terreur du système global. Des mouvements comme la Charte 1977 étaient très minoritaires. Quant à Hrabal, certainement hostile aux absurdités du régime, son inspiration, dans la quasi-totalité de ses romans, provenait de son vécu : il décrivait dans "Une trop bruyante solitude" une situation qu’il avait expérimentée, comme en témoigne son autobiographie "Les noces dans la maison". C’est donc bien un roman consacré en premier lieu au travail et écrit avec réalisme qui nous est livré, quels que soient l’humour, l’extravagance et la faconde de l’auteur. A cet égard d’ailleurs, la traduction m’a paru un peu trop contrainte : un soupçon de laisser aller eût été plus proche de l’état d’esprit de Hrabal.
    ↓

critique par Jean Prévost




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Scato, c'est trop
Note :

   Ce roman tchèque, qui date de 1976,est une œuvre importante de la littérature dissidente par rapport au communisme, et dénonce la destruction de la culture organisée par le régime socialiste tchèque des années 70.
   
    J’ai été amenée à me procurer ce livre grâce à une discussion avec Sibylline, du site Lecture/Ecriture, à la suite de mon article très négatif sur Le liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent : elle m’a en effet conseillé de lire Une trop bruyante solitude – qui a visiblement beaucoup inspiré l’écrivain français – en me disant que le livre de Hrabal se situait à "un tout autre niveau", ce que je peux confirmer ici.
   
    Le résumé que je pourrais faire d’"une trop bruyante solitude" ressemble comme deux gouttes d’eau à celui que j’avais fait du "liseur du 6h27" : Hanta est un employé au pilon : il est payé pour détruire les livres. Il est seul face à la monstrueuse machine qui broie même les rats et les souris, mais doit quand même faire face aux récriminations d’un chef hargneux qui trouve qu’il ne travaille pas assez vite. Comme le héros de Didierlaurent, il cherche à sauver une partie des livres qu’il est payé pour détruire.
   
    Mais les différences entre les deux ouvrages sont significatives et intéressantes :
   
    Le héros de Didierlaurent détruisait des livres parce qu’ils étaient invendus (et donc, souvent, mauvais) alors que le héros de Hrabal détruit des livres qui ont été censurés par le régime politique communiste, et le plus souvent des classiques de la philosophie (et donc, le plus souvent, des chefs d’œuvre ou en tout cas des livres intéressants), ce qui fait bien sûr tout l’intérêt pour Hanta d’essayer de sauver ces livres, et donne de très belles pages sur la puissance et l’universalité de la littérature. Alors que, dans le "Liseur du 6h27", on ne voyait pas bien l’intérêt pour le héros de sauver quelques pages de mauvais livres.
   
    Une autre différence entre les deux romans : Hanta cache les livres qu’il sauve au dessus de son lit et, littéralement envahi par eux, craint de se faire écraser par une éventuelle chute de ce lourd butin – ce qui est une assez belle image. Chez Didierlaurent, le héros se contente de lire les pages qu’il sauve de la broyeuse tous les matins dans le RER – sans qu’il y ait vraiment d’impact sur sa propre vie, ou en tout cas ça ne prend pas les proportions d’"Une trop bruyante solitude".
   
    La scatologie – très présente dans les deux ouvrages – m’a, je dois le dire, franchement rebutée de la même manière dans les deux cas, même si celle de Didierlaurent est un peu plus édulcorée puisqu’il essaye de la faire passer avec de l’humour, alors que celle de Hrabal est plus sérieuse, plus cruelle, et fait une plus forte et plus durable impression sur le lecteur. Néanmoins, ce n’est vraiment pas quelque chose qui m’a plu.
   
    Différence notable : Le livre de Hrabal ne comporte pas d’histoire d’amour romantique, et il finit très mal. Tandis que, chez Didierlaurent, tout finit bien, par une histoire d’amour un peu cousue de fil blanc, à laquelle on ne croit pas vraiment.
   
   J’ai pris un certain plaisir à lire le livre de Hrabal, que j’ai trouvé bien écrit, doté d’une histoire assez puissante, avec même des côtés oniriques qui emportent le lecteur vers des éléments symboliques intéressants et dérangeants.
   
    Je me serais simplement bien passée des chapitres scatologiques...

critique par Etcetera




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Moi qui ai servi le roi d’Angleterre - Bohumil Hrabal

« L’inconcevable devient réalité »
Note :

   Titre original : Obsluhoval jsem anglického krále, édition samizdat, 1971
   
    Jiří Menzel en tira un film en 2006
   
   Hrabal aime bien nous concocter des livres faits d’une avalanche de petites anecdotes distinctes les unes des autres, quand ce ne sont pas de très courts romans, proches de la nouvelle, mais ici, il nous a livré un vrai roman, 250 pages d’une seule histoire : la vie du narrateur, depuis ses débuts de groom alors qu’il était gamin jusqu’à sa retraite plusieurs décennies plus tard. Cette existence est bien intéressante car elle nous permet de faire connaissance avec un personnage hors du commun, dépourvu dès son plus jeune âge de préjugés comme de sens moral, mais doté par contre d’autant de toupet que de débrouillardise. Il découvre à la fréquentation d’une clientèle de plus en plus riche à mesure de sa propre progression dans des établissements de plus en plus huppés, ce qui sera le but de sa vie : devenir riche! et même millionnaire! et se faire accepter en égal par les grands hôteliers de Prague qui pour le moment toisent avec mépris le groom puis le serveur, et tout autant le maître d’hôtel qu’il est. Il les admire et les imite, qu’ils soient bienveillants et prêts à lui prodiguer des conseils utiles ou qu’ils le méprisent sans rien lui apporter. Il fait son miel de tout ce qu’il découvre auprès d’eux, nous le faisant découvrir aussi au passage. Nous le suivrons jusqu’au bout de ce désir.
   
   Histoire bien intéressante aussi car elle nous fait traverser plusieurs décennies, plusieurs régimes politiques à Prague ou en Allemagne, au cœur de cette Mitteleuropa qui justement traverse une période si agitée et pleine de rebondissements, d’avant le nazisme jusqu’après le passage sous domination communiste. Ainsi, à l’invasion des Sudètes, notre groom se marie avec une Allemande, nazie convaincue et adepte de l’eugénisme.
    "J’étais blond filasse avec de grand yeux bleus de veau, maintenant elle était en train de me raconter que les Allemands n’étaient point insensibles au charme slave."
    Ils participeront à la mise au monde à la Station Eugénique de petits bébés blonds aux yeux bleus, de nature expressément supérieure… à moins d’incidents, ou d’impondérables. La nature est si railleuse…
   
   C’est un peu bizarre de voir cette traversée si peu correcte de cette période difficile, notre héros allant jusqu’à s’enrichir et profiter jusqu’après guerre de biens volés à une famille juive, après avoir profité des avantages de la guerre du côté des vainqueurs. Il n’a pas d’états d’âmes à ce sujet et ne se soucie jamais des idéologies en conflit. Surdoué de la magouille personnelle, il ne voit même pas ce qui se passe à un niveau de conscience moins terre à terre. C’est très étrange à lire. On ne sait plus si le bonhomme est amusant ou repoussant. C’est un opportuniste avec ce que cela a de malin et d’indigne.
   
   Mais c’est plein d’anecdotes amusantes ou curieuses, nous découvrons des inventions saugrenues (comme les mannequins en baudruche du tailleur) et nous suivons d’étranges aventures normalement destinées à l’ombre et au secret. Plusieurs scènes saisissantes nous resteront en mémoire. A ce titre, le lecteur trouve largement son compte à ces mémoires étranges du groom qui servit Hailé Sélassié.
   
   
   PS : Ce n’est pas le narrateur lui-même qui aura servi le roi d’Angleterre du titre, mais un de ses maîtres. Lui, il aura servi le Négus, ce qui n’est pas mal non plus.

critique par Sibylline




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Cours de danse pour adultes et élèves avancés - Bohumil Hrabal

Diatribe comique
Note :

   Titre original : Taneční hodiny pro starší a pokročilé, 1964
   
   
   Présentation de l'éditeur :
   
    «  Dans Cours de danse pour adultes et élèves avancés, un homme âgé - il a vécu les fastes du défunt empire austro-hongrois - parle avec une demoiselle. Plus qu’un récit, c'est une longue phrase ininterrompue, où se déverse pêle-mêle le contenu de toute une vie : l’important et le futile y prennent la même valeur, tout est zigzag, marche et contremarche. Le ridicule et le tragique, l’obscène et l’héroïque sont inextricablement mêlées dans ce texte que Céline ne désavouerait pas et qui sert de constat de faillite des doctrines et des systèmes. Car, dit Hrabal : "Les bons livres ne sont pas faits pour endormir le lecteur mais pour qu’il saute de son lit et qu’il aille en caleçon et en chemise taper sur la gueule de l’auteur".»
   
   
   Voici une nouvelle expérimentale composée d’une seule et unique phrase sans points. Par sa forme, ce monologue d’un seul souffle, ne peut être qu’éparpillé.
   
   Son point de départ est l’approche du narrateur vers six femmes qui prennent un bain de soleil. Cette image déclenche chez le narrateur non identifié - un vieil homme qui prétend avoir été cordonnier et brasseur - une litanie d’anecdotes. L’homme prend un malin plaisir à nous raconter ses anciennes amours et le passé en général, particulièrement de brèves histoires scandaleuses.
   
   Les divagations de ce personnage coloré font sourire, mais l’absence d’une ligne directrice rend la lecture ardue. Il faut s’abandonner, laisser la parole à cet homme dont l’exubérance du propos dissimule en fait le désespoir.
   
   Un exercice linéaire intéressant, une sorte de ruisseau littéraire.
    ↓

critique par Benjamin Aaro




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Défouloir rabelésien
Note :

   Hrabal, dans ce roman, s’adresse à une jeune fille en un long monologue où il étale toute sa vie, sans ordre et sans retenue. Ses nombreuses aventures amoureuses sont exposées dans les termes les plus crus, ses activités professionnelles aussi, et il ressort de ce texte une grande drôlerie, souvent couplée à une forme de vulgarité très assumée. C’est drôle et loufoque d’un bout à l’autre, selon l’habitude de Hrabal, mais plus encore que dans ses autres romans, ou son autobiographie intitulée "Les Noces dans la maison".
   
   A la fin de la lecture, reste une impression de grand défoulement burlesque, sous une forme très littéraire.

critique par Jean Prévost




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