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Auteur du mois d'août & septembre 2012
Graham Greene

   Après les deux mois que nous avions passés au Pays du Soleil Levant avec son deuxième Prix Nobel, nous avons retrouvé la vieille Europe en la personne d'un de ses perpétuels globe-trotters, Graham Greene, né dans le Hertfordshire et décédé en Suisse après avoir mis le pied dans presque toutes les régions du monde.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AOUT & SEPTEMBRE 2012
   
   Graham Greene est un écrivain britannique né en 1904 et décédé en 1991.
   
   Son père était instituteur. Il poursuivit ses études en internat, période qu'il détesta tout particulièrement, et finit son éducation supérieure à l’Université d’Oxford. Pendant cette période il s’adonna à toutes les excentricités ce qui, en soit, était plutôt classique.
   
    Penchant à gauche, il rallie pendant un certain temps le Parti Communiste. Plus tard il se convertira au catholicisme, d'abord pour partager la foi de son épouse épouse Vivien Dayrell-Browning.
   
   Il publie son premier ouvrage en 1925, c'est un recueil de poèmes. Il devient chroniqueur pour différents journaux et voyage beaucoup dans le monde entier. Il collabore au MI 6 à partir de la guerre 39/45. Documenté par cette existence, il publie de nombreux romans vite couronnés de succès dès "Orient express" en 1934. A partir de là, il divisera sa production en livres "sérieux" (ambitieux, succès moindre, peu rentables mais porteurs de grandes idées) et "divertissements" (succès commercial, valeur littéraire moindre, mais pourvoyeurs de fonds). La postérité ne lui donnera pas forcément raison.
   
   A partir de 1966, il aura sa résidence en France, à Antibes. Il mourra en Suisse à 87 ans laissant une œuvre importante tant par le volume que par la qualité.
   

   
   Sa compagne, Yvonne Cloetta, a rédigé leurs mémoires "Ma vie avec Graham Greene".

Bibliographie ici présente

  Orient express
  Les naufragés
  Tueur à gages
  Le rocher de Brighton
  L'agent secret
  La puissance et la gloire
  Le troisième homme
  La fin d’une liaison
  Un Américain bien tranquille
  Notre agent à La Havane
  La saison des pluies
  Les comédiens
  Voyages avec ma tante
  Une sorte de vie
  Le facteur humain
  Les chemins de l’évasion
  Docteur Fisher de Genève
  Monsignor Quichotte
  Le dixième homme
  Le capitaine et l'ennemi
  La chaise vide et autres récits inédits
  Le ministère de la peur
 

Orient express - Graham Greene

Transes européennes
Note :

   Titre original : Stamboul Train (1932)
   
   Greene je l'ai beaucoup lu. On l'a beaucoup lu, ceux de ma génération plus vraiment quinquagénaire. Cet homme a beaucoup compté ne serait-ce que par le cinéma, Vienne, "Le troisième homme", Welles, Cotten, Carol Reed, la cithare d'Anton et la grande roue du Prater. Pour ce film Greene n'a d'ailleurs écrit qu'une nouvelle. Mais Graham Greene comme Somerset Maugham son contemporain fait partie de ces auteurs en plein purgatoire. J'ai voulu lire "Orient-Express" que je ne connaissais pas et qui, s'il a été adapté au cinéma, le fut pour un obscur film anglais inconnu en 1934, peu après sa publication. J'ai voulu le lire pour le site Lecture/Ecriture et parce que ce livre appartenait à mon père, en Livre de Poche, cette si belle idée qui m'a jeté sur les routes de la littérature.
   
   Bien des romans de Graham Greene sont plus intéressants. Citons "Le ministère de la peur", "La puissance et la gloire", "Notre agent à La Havane", "Le fond du problème"... Mais cet ouvrage n'est pas à dédaigner. Ecrit vers 1930 "Orient-Express" s'appela d'abord en Angleterre "Stamboul train". Greene lui-même classait ce roman dans les distractions par opposition à ses "grands" romans davantage tournés vers la foi ou la philosophie, déjà cités. Néanmoins apparaissent dans ce livre les thèmes très "lourds" de l'engagement politique, de l'antisémitisme, de la culpabilité, particulièrement greenienne.
   
   Ostende, Cologne, Vienne, Subotica et Istambul, cinq étapes sur la route de l'Orient-Express. Pas à proprement parler un huis-clos mais le cadre majeur qui réunit quelques personnages à la vie un peu compliquée qui vont se croiser, se découvrir, s'aimer, se haïr en un condensé de cette Europe entre deux guerres, véritable soufrière qui en à peine vingt ans allait replonger dans l'horreur. Après des années d'exil Richard Czinner, médecin, leader socialiste en exil à Londres retourne à Belgrade. Joseph Grünlich, voleur et meurtrier, fuit Vienne. Carleton Myatt, négociant juif anglais se pose des questions sur son identité et son pouvoir de séduction. Coral Musker, danseuse de music-hall, et Mabel Warren, journaliste lesbienne, sont les éléments féminins de ce quintette qui va jouer une partition serrée, tendue, souvent d'une grande sécheresse. Pas d'envolées lyriques sur le socialisme bonheur. Pas de grandes phrases sur le féminisme. Et pourtant tout est là dans cette Europe en miniature et en pullmans mal chauffés. "Travels with my aunt", emprunte 40 ans après ce même Orient-Express.
   
   Les sympathies de Graham Greene ne sont pas si évidentes car l'auteur est malin bien que jeune encore quand il publie "Orient-Express". Peintre des ambiguïtés du cœur comme politiques c'est un écrivain de grande classe qu'il conviendrait de dépoussiérer un peu de ce qui s'appelle la rançon du succès. 10/18 s'y emploie.
   ↓

critique par Eeguab




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Son premier succès de librairie
Note :

   Deux ans avant Agatha Christie, Graham Greene a été inspiré par le mythique Orient Express et y a situé un roman également plein de mystère et d’aventure (et nettement supérieur au niveau psychologique). Si le whodunit d’A. Christie est toujours aussi lu, le roman de Greene, lui, est passé aux oubliettes. J’attribue pour ma part ce fait aux remarques antisémites qui le parsèment et ne sont plus tolérées aujourd’hui. Aussi, je commencerai par évoquer ce point de l’antisémitisme, dont on a fait le reproche à l’auteur. Mon avis est que, ainsi qu’il l’a lui-même soutenu, Graham Greene n’est pas antisémite, du moins pas plus que l’ensemble de la société de ces années-là. Moins peut-être. Ce qu’il a écrit, était ce qui se disait couramment alors. Nous ne le savons plus mais il est injuste pour Greene de l’oublier. D’autant que, si ces remarques désobligeantes évoquant une "race" marquée d’opprobre sont en effet nombreuses, elles sont le plus souvent dites ou pensées par une jeune femme qui justement s’éprendra du Juif (et de son argent, c’est vrai, mais c’est un tout). Quant à Graham Greene, loin d’en faire un portrait à charge, il nous peint un personnage complexe et loin d’être antipathique, et même plus ou moins le héros de ce roman. En tout cas un des héros. Il est le seul à aider de façon désintéressée la jeune femme qui a un malaise alors que chacun se détourne pour vaquer à ses propres affaires. C’est lui qui plus tard loue une voiture et se lance dans une aventure très risquée pour tenter de la sauver. L’antisémitisme qui empêche aujourd’hui ce roman de connaître un public, était simplement celui de son époque et c’est vrai qu’on le découvre vraiment lourd, mauvais et mortifère et qu’on ne peut que songer qu’une société qui pensait ainsi se préparait bel et bien à aller vers l’horreur de l’holocauste qui n’apparait plus seulement comme une monstrueuse anomalie hitlérienne mais comme une des conséquences rendues possibles par un dévoiement global de la pensée ambiante. Une maladie grave de l’opinion publique que l’on a trop négligée.
   
   Ayant donné mon opinion sur ce point, je peux évoquer le roman lui-même : Différents personnages sont réunis dans les wagons du train. Cette fois, nous allons également dans les troisième classes. L’auteur nous dresse avec l’art qui lui est habituel une belle galerie de portraits de personnages qui, pour des raisons très dissemblables, sont des personnages marquants. De fortes personnalités, tous, avec un passé qui compte et un avenir… pour tous un peu incertain. Ils sont à un tournant de leur vie. Beaucoup de choses vont se jouer pendant ce voyage, des histoires d’amour, d’argent ou de mort, et à l’arrivée, les jeux seront faits, Graham Greene nous épargnant l’offense d’une guirlande de happy ends.
   
   Dire aussi que ce roman fut le premier vrai succès de librairie de G. Greene, celui qui lui permit d'espérer vivre de sa plume.

critique par Sibylline




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Les naufragés - Graham Greene

Tout pour plaire…
Note :

   Titre original : England Made Me (1935) (aussi traduit sous le titre "Mère Angleterre")
   
   Tous les ingrédients étaient là : des personnages contrastés et captivants, une situation qui va crescendo vers le dramatique, une écriture riche et variée… Et pourtant, le mélange a eu du mal à prendre. Faute aux personnages auxquels on aimerait s’attacher encore plus mais qui restent insaisissables. J’ai eu l’impression de ne pas plonger assez profond pour repêcher ces naufragés. Et pourtant…
   
   Deux jumeaux Fanant, Kate et Anthony, aux relations ambigües, reforment leur couple après la mort du père. C’est à Stockholm, où travaille Kate, qu’Anthony la rejoint. Lui est un dilettante, talentueux et charmeur, il a toujours réussi à s’en sortir sans pour autant rien construire. Elle, est déterminée et efficace et travaille pour un richissime industriel Krogh, secrétaire le jour et un peu plus la nuit. Elle est aussi droite que lui est tordu. Un équilibre à deux qu’ils reconstituent.
   Ces retrouvailles, voulues par la sœur et jugées profitables pour un temps par le frère instable, se font au sein d’une entreprise, celle du patron de Kate qui embauche à son tour Anthony. Ce dernier ne fait pas grand-chose, il accompagne ce Krogh, monstre des affaires, aussi insensible aux autres humains qu’efficace aux affaires. Un être inadapté des relations humaines qui trouve en Anthony son contraire. Et puis, on croise aussi Minty, journaliste rapace ou encore Hall, fidèle serviteur zélé de Krogh…
   
   Au final, ce qui fait ma légère déception est le regret qu’avec de tels ingrédients, le résultat ne soit pas plus réussi et surtout plus exaltant. Ce n’est pas que je n’ai pas aimé, c’est que j’aurai aimé que ce soit mieux.
   
   « Cette fin est moins dure parce qu’on s’habitue à voir tout finir. C’est comme du morse, la vie : une série de points et de traits, jamais de paragraphes. » P 380

critique par OB1




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Tueur à gages - Graham Greene

Hallali
Note :

   Titre original : A Gun for Sale (1936)
   
   "Pour Raven, un meurtre ne signifiait pas grand-chose. C’était une besogne comme une autre."
   
   L’action commence dès les premières pages où nous découvrons Raven, tueur à gages, accomplissant sans état d’âme ce pour quoi on l’a payé : l’assassinat d’un ministre à son domicile. Les circonstances feront qu’il devra tuer également sa secrétaire. Les choses commenceront à mal tourner quand il constatera que l’argent qu’il a ainsi gagné a été déclaré volé et que la police a les numéros des billets qu’il ne peut donc pas utiliser. Ses premières dépenses l’ayant fait repérer avant qu’il comprenne le piège, il ne peut rester chez lui. Il fuit donc, mais il fuit sans rien car Raven n’est qu’un modeste homme de main, sans un sou de côté. Pour tout arranger, sa fuite est rendue considérablement plus difficile du fait qu’il a un bec de lièvre très visible…
   
   Raven, que nous suivrons tout au long de cette aventure et dont nous ferons plus amplement connaissance, est un orphelin qui après avoir vu sa mère égorgée et son père pendu, n’a connu que les institutions sévères. Il n’a jamais été aimé par personne, d’autant plus qu’il est laid et d’un abord déplaisant. Ne se contentant pas de ne pas l’aimer, de le trahir à la première occasion, les gens le détestent et sont volontiers cruels envers lui. S’étonner après cela qu’il voie dans le meurtre "une besogne comme une autre."
   
   Ce meurtre-là pourtant, et cela, il l’ignorait, n’est pas un simple assassinat privé : la mort de ce ministre va déclencher une nouvelle guerre mondiale. Déjà, on mobilise.
   Raven en fuite et à la poursuite de ses employeurs qui l’ont trahi, se retrouve pour Noël à Nottwich, ville inspirée de Nottingham où G. Greene lui-même a vécu quelques mois à ses débuts.
   
   C’est sur cette toile de fond que nous rencontrerons Anne Crowder, jeune actrice dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas froid aux yeux. Trop, même. Elle est carrément imprudente et va se mettre dans des situations impossibles.
   Elle est par ailleurs fiancée à Jimmy Mather, flic costaud et taciturne dont Greene dit qu’il tient un peu du directeur adjoint de "C’est un champ de bataille", tout comme il dit que Raven tient du Pinkie du "Rocher de Brighton".
   
   On n’est pas là dans la veine comique de l’auteur, même si les portraits au vitriol des personnages secondaires et des scènes annexes ne se font pas sans un humour certain. On est dans une vraie histoire policière, avec même des passages dramatiques, une profondeurs de sentiment et une bonne assise psychologique. C’est vif, bien vu, bien écrit, avec des scènes saisissantes (le chahut des étudiants en médecine par exemple). On touche à l’absurdité de l’orgueil humain et, comme dans "Docteur Fisher", de la cupidité éperdue des riches.
   
   Dès le début, le flic dit "Il n’a pas l’ombre d’une chance. Ce n’est qu’une question de temps" et c’est vrai. C’est la lecture d’un hallali. Les questions étant : quel sera le rôle d’Anne? quels dégâts Raven aura-t-il le temps de faire? Pourra-t-il se venger de ses employeurs? Et jusqu'où Greene poussera-t-il notre empathie pour le tueur?

critique par Sibylline




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Le rocher de Brighton - Graham Greene

Rocher fatal
Note :

    Titre original : Brighton Rock (1938)
   
   Le titre du roman évoque une douceur locale au sucre d'orge : lourde, la douceur! Une bande de petits malfrats dirigée par Le Gamin, anti-héros de tout juste dix-sept ans, vient d'éliminer Kite et va probablement faire de même avec Hale, Spicer, etc. Du temps de Kite, la bande faisait face à celle de Colleoni, le roi des bookmakers et des machines à sous, qui réside dans un hôtel de luxe de la station balnéaire.
   
   Graham Greene ne nous explique guère leurs affaires louches, si ce n'est que Hale, le distributeur de cartes publicitaires pour un journal local, a fait du cheval Black boy l'outsider à recommander, d'où un joli gain pour son amie d'un jour la chanteuse Ida Arnold. Le Gamin, alias Pinkie, et ses troupes constituent les personnages essentiels de cette affaire assez obscure, face à Ida et à Rose, la jeune serveuse d'une brasserie, qui devient la petite amie dudit Gamin. Celui-ci projette de l'épouser pour l'empêcher de livrer ses témoignages à la police et à cette étonnante Ida qui navigue entre Phil son amant et le triomphe de la vérité que le commissaire ne veut pas admettre. "Un gosse comme ça ne devrait pas être mêlé à ce bizeness, dit Ida. S'il était à moi, je le rosserais jusqu'à ce qu'il comprenne." Paradoxalement sûr de son avocat véreux, le Gamin croit régner par la terreur et l'intimidation, voire le meurtre, au mépris des considérations catholiques sur le péché mortel. Se sachant voué à l'enfer, il est prêt à y entraîner Rose d'une façon ou d'une autre y compris par le suicide.
   
   Les considérations sur l'enfer et le péché donnent à tout ce roman paru en 1938 un parfum un peu fané et même assez artificiel au regard des personnages falots de l'intrigue si bien que, sans être vraiment répulsive, la lecture n'est pas réellement captivante. Saluons toutefois la parfaite mécanique de roman noir de l'histoire qui nous est contée : la fatalité semble diriger toute l'action, mais rien qui incite à ouvrir d'autres romans de cet auteur. Si l'on est intéressé par le potentiel de puissance romanesque des âmes en proie à la tentation et au péché, plutôt relire François Mauriac!
   
    Après une première adaptation en 1947, le roman a été de nouveau porté au cinéma par Rowan Joffé en 2010 avec Helen Mirren dans le rôle d'Ida Arnold.

critique par Mapero




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L'agent secret - Graham Greene

« Un monde brutal et soupçonneux »
Note :

   Titre original : The Confidential Agent (1939)
   
   D. (nous ne saurons que son initiale) arrive en Angleterre, débarquant de son pays en guerre dont le nom ne sera jamais cité mais qui est de toute évidence l’Espagne de la Guerre Civile. Il est chargé d’une mission secrète vitale pour son camp (les Républicains) : obtenir d’industriels britanniques de grandes quantités de charbon dont la livraison est une question de vie ou de mort tant pour son camp que pour l’adversaire qui a lui aussi envoyé sur place un de ses agents.
   
   D. est un ancien professeur, spécialiste mondial des langues romanes, ayant consacré sa vie à la découverte du "manuscrit de Berne", la meilleure version d’époque de la Chanson de Roland. On est loin de Bruce Willis et consorts. De plus, il a déjà un certain âge et c’est un homme détruit. Il a été enseveli sous un bombardement et son épouse bien aimée a été fusillée par l’ennemi. Il ne sent en lui aucun courage particulier, pas la moindre trace d’héroïsme ni de goût du combat. Pour autant, il est totalement incorruptible car rien n’éveille plus en lui le moindre désir si ce n’est le désir d’aider ses camarades de lutte et d’empêcher la victoire de la force injuste. D. est un idéaliste sans illusion. Ce type de héros désabusé est moderne et plait encore beaucoup, c’est en quoi ce roman a bien vieilli. Ce que nous allons suivre sur 300 pages, c’est sa lutte parmi les pièges, meurtres, poursuites etc. parmi une foule d’ennemis étonnants, pour arracher ces contrats charbonniers à des industriels anglais qui se vendront sans le moindre état d’âme, au plus offrant. Lui peut-être. Ou pas.
   
   Tenant à confirmer l’adage qui dit que les auteurs ne sont pas bons juges de leur propre production, Graham Greene avait une piètre opinion de tous ces romans qu’il avait écrits pour le succès rapide et l’argent et qu’il plaçait bien au-dessous de ses œuvres à thème métaphysique. C’est pourtant bien là, débarrassé de tout pathos et lourdeur idéologique, vide de tout désir de convertir, qu’on goûte sa peinture du monde. On voit s’animer la scène de l’immédiat avant-guerre dans ses différentes strates sociales. La photo en est juste et précise, même si l’action elle, relève du roman d’aventure. Ce roman par exemple nous en dit beaucoup sur cette Angleterre dont les habitants, du cheminot au Lord, sont totalement persuadés d’être d’une nature différente de tous les autres humains : il y a eux, et les "métèques" autour ; eux, dans l’ordre et la paix, et les étrangers qui s’entretuent comme on ne peut guère s’étonner de voir des sauvages le faire. Une vision du monde si réconfortante qu’on comprend qu’ils s’y soient cramponnés de toutes leurs forces jusqu’aux ultimes limites du vraisemblable.
   
   J’ai encore apprécié aussi l’écriture parfaite de Greene et le ton qui oscille constamment entre drame et humour fin. Les scènes cocasses sont bien vues. Notons au passage la mise en scène du groupe Entrenationo de Londres qui est directement inspiré de l’Esperanto qui faisait pas mal parler de lui alors, ("parlons la même langue pour nous comprendre au lieu de nous battre") dans un monde qui appréhendait la guerre qu’on sentait bien approcher à grands pas. De fait, "L’agent secret" sera publié en 1939.
   
   Je me suis également régalée de quelques assertions époustouflantes et toujours inattendues telle que par exemple "Les maîtres d’école, en général, lisent des romans policiers." qui est plaisant. La palme allant à "Et –on dit que c’est un signe de névrose- elle ne portait pas de bagues."
   ↓

critique par Sibylline




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Agent très secret
Note :

   Ce roman met en scène un ex-professeur exilé en Angleterre qui fuit une guerre civile quelconque non révélée. Là-bas, il tente d’obtenir un contrat de charbon avec un magnat qui veut éliminer la cause loyaliste. L’essentiel du roman est axé sur les dangers et les difficultés du protagoniste dans ses négociations. Il est pourchassé, attaqué, accusé de vol, de possession de faux documents et impliqué dans un meurtre.
   
   L’idée de base aurait pu donner lieu à un thriller fantastique mais le résultat est éparpillé.
   Apparemment, ce roman aurait été écrit en six semaines sous l’effet de Benzédrine afin de générer des fonds durant l’écriture d’une œuvre plus sérieuse. Cela est évident par le manque de direction.
   
   Greene demeure nébuleux sur trop d’aspects pour captiver le lecteur. On sait que la guerre civile en question est celle d’Espagne, alors pourquoi ne pas le mentionner? Plusieurs personnages sont identifiés par des lettres, ‘D’ et ‘S’. Ceci rend la lecture plus ardue.
   
   De pages en pages, de nombreux rebondissements ajoutent à l’opacité de l’histoire. J’ai été incapable de me situer. Qui sont les bons? Qui sont les ennemis? La mission et les relations avec les autres personnages ne sont pas explicites et il faut toujours se casser la tête pour deviner ce qui se passe. Trop abstrait pour moi.

critique par Benjamin Aaro




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La puissance et la gloire - Graham Greene

Une vocation disséquée
Note :

   Titre original : The Power and the Glory (1940)
   
   Graham Greene entomologiste de l’âme humaine. Il aurait classé ce roman, considéré par beaucoup comme son chef d’œuvre, dans la catégorie "Littérature" (opposé à "Divertissement") et aurait été très agacé de ce que l’ensemble des critiques le classent sous le label "écrivain catholique".
   En un sens, il n’a pas tort. Ce n’est pas tant le fonctionnement d’un fonctionnaire de l’Eglise Catholique que nous décrit Graham Greene. Ce qui l’intéresse, ce sont les rouages de l’âme humaine et les ressorts qu’elle actionne. Il se trouve que l’âme à laquelle il s’intéresse est celle d’un prêtre catholique mexicain, mais il a la même démarche lorsqu’il écrit sur le fonctionnement d’un agent du MI6, le service de renseignements anglais…
   
   Graham Greene écrivit ce roman en 1939 à la suite d’un voyage au Mexique, l’année précédente, afin d’établir un rapport sur les persécutions du clergé catholique, à la demande de l’Eglise Catholique elle-même. Ce fut physiquement très éprouvant – certains compareront son épopée au Chiapas et les difficultés qu’il rencontra vis-à-vis des voies de communication à celles que vécût Joseph Conrad au Congo et qui l’amenèrent à écrire "Au cœur des ténèbres" - et il en ressortit très éprouvé. A signaler qu’à cette époque Graham Greene s’était converti au catholicisme depuis 13 ans (à l’âge de 22 ans).
   "La puissance et la gloire" ne faisait pas partie de "la commande de l’Eglise Catholique" mais le besoin de transfigurer son expérience fut probablement plus fort que tout.
   
   Il y a une véracité dans les épreuves qui attendent ce prêtre pourchassé par la police mexicaine – pour activité prohibée, tel était qualifié le culte catholique à l’époque au Mexique – proprement époustouflante. Pour avoir relu ce roman au cours d’un voyage au cœur de la mousson indienne, j’y ai retrouvé les affres des climats tropicaux avec leurs excès, la précarité dans laquelle on peut se retrouver hors du cocon de la "modernité". Et puis il y a ces sublimes états d’âme qui conduiront ce prêtre – prêtre déchu, qui se sait voué à la damnation – à successivement avoir le salut physique à portée de main et pourtant ne pas renoncer à exercer son sacerdoce jusqu’au sacrifice final.
   
   Graham Greene, qui revendiquait son admiration pour Joseph Conrad, écrit avec "La puissance et la gloire" le roman qui certainement s’apparente le plus au style de Conrad, avec toutefois ce complément d’introspection perpétuelle, pour permettre au lecteur de comprendre la cohérence des choix du prêtre, tellement typique de Greene.
   
   La dureté de la nature du Chiapas et du comportement de ses hommes est à couper le souffle. Non, ce n’est pas à proprement parler un roman catholique. C’est un roman de la nature humaine, d’un humain en particulier, un prêtre mexicain en situation extrême.
   "Il y a toujours dans notre enfance un moment où la porte s’ouvre et laisse entrer l’avenir. Ce port fluvial accablé de chaleur humide et ses vautours gisaient au fond de la corbeille à papier : lui-même les en avait tirés. Il est heureux pour nous que nous ne puissions distinguer les horreurs et les hontes qui gisent autour de notre enfance, dans les placards, sur les rayons des bibliothèques, partout."

    ↓

critique par Tistou




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Une Passion au Mexique
Note :

   "La Puissance et la Gloire" (1940) de Graham Greene est un roman qui était en bonne place dans la bibliothèque de mes parents et que je n’avais jamais lu. A la lecture récente de cette œuvre, celui que l’on a souvent considéré comme un "écrivain catholique" (appellation qu’il réfutait absolument), m’est apparu indigne du purgatoire dans lequel il me semble être tombé depuis quelques décennies.
   
   Ce roman, très sombre, fut publié en 1940 et couronné la même année du prix Hawthorden. Il assura en son temps un succès mondial au "Mauriac anglais" qui s’était jusque-là surtout illustré dans des thématiques policières. Tout comme le journal de voyages "Routes sans lois" (The Lawless Roads), 1939, ce roman lui fut inspiré par un séjour au Mexique, dans l’Etat du Chiapas, durant l’hiver 1937-38. Alors qu’il s’était converti au catholicisme treize ans auparavant afin d’épouser la femme qu’il aimait, Greene avait en effet été chargé par l’Eglise Catholique d’établir un rapport sur les persécutions du clergé catholique.
   
   Le roman se déroule donc au Mexique durant la Guerre des Cristeros qui dura de 1926 à 1929. C’est d’ailleurs un des aspects passionnants de ce livre qui évoque des violences dont j’ignorais tout. Depuis 1917, la constitution mexicaine avait réduit l’influence de l’Eglise catholique. L’interdiction des ordres monastiques et du port des habits religieux, la proscription de l’exercice du culte en dehors des églises, la perte du droit de vote pour les prêtres, la violence des mesures anticléricales, vont créer une situation de révolte, dont Capristàn Garza, président de l’association de la jeunesse catholique va prendre la tête au cri de "Viva Cristo Rey!" Le conflit, marqué par une répression sauvage (que l’on peut comparer à celle que subirent les prêtres réfractaires pendant la Révolution), et l’internement de milliers de paysans dans des camps de concentration, durera jusqu’en 1929.
   
   C’est un peu après cette période particulièrement bouleversée que Graham Greene situe l’histoire d’un prêtre catholique dans l’Etat de Tabasco dans les années 1930. Pitoyable personnage que ce prêtre traqué, sans nom, et ivrogne de surcroît, qui fuit les Chemises rouges d’un village à l’autre, soigne les blessés sur son passage, et dont le seul pouvoir - et devoir, dont il a pleinement conscience, est celui d’administrer les sacrements. Torturé par la culpabilité de son péché mortel (il a eu une relation sexuelle avec une femme, Maria, dont est née une fille du nom de Brigitte), voyageant avec son seul bréviaire, une méchante valise qui finira sur un tas de détritus, des papiers qui lui rappellent le prêtre respecté qu’il fut autrefois, il se défait progressivement de tout.
   
   Le lecteur suit le prêtre déchu au gré de ses errances pour échapper au lieutenant incorruptible qui le poursuit. Sous une fausse identité, son chemin le mène d’abord à la capitale de l’Etat et à la prison. Ensuite sous la conduite d’une vieille Indienne, il va vers le plateau situé en dehors des cartes et de l’autre côté de la frontière. Enfin, il reviendra à la capitale sous sa véritable identité. Au fur et à mesure de ce véritable chemin de croix, qui le conduit à la mort, nous le suivons dans ses rencontres avec un dentiste, Mr Tench, un prêtre, Padre José, aux ordres du pouvoir, une adolescente, Coral, qui le sauve, Brigitte, sa fille pervertie par le péché mortel de son père, les Lehr enfin, chez qui le reprend la tentation du péché d’orgueil.
   
   En proie sans cesse à la peur, toujours sur le point de retomber dans ses faiblesses et égarements, il ne peut cependant résister à l’appel de sa conscience – ou de Dieu. En dépit de son indignité, le padre portera jusqu’au martyre le fardeau de son sacerdoce : c’est consciemment en effet qu’il ira au-devant de sa mort. Alors qu’il se sait trahi par un métis aux dents jaunes, il portera les derniers sacrements à un gringo assassin et sera fusillé dans une petite cour aux murs blancs : "Il savait maintenant qu’en fin de compte une seule chose importe vraiment : être un saint."
   
   Ce roman, typique d’un "Greeneland", dans lequel les busards tournoient sans cesse de façon sinistre, où il ne semble guère y avoir d’espoir, où les personnages sont faibles, lâches, avilis, pervertis, m’avait semblé bien noir. Pourtant, à qui sait le voir, il est illuminé par la présence des enfants. Le prêtre ne l’affirme-t-il pas avec force en parlant de l’une des fillettes : "Cette enfant a plus de prix que le pape de Rome" ? Et c’est bien pour les enfants qu’il se bat. Ce sont d’ailleurs Coral et Brigitte qui le sauvent à plusieurs reprises et c’est Luis, un petit garçon, à qui sa mère raconte des histoires de saints, qui ouvre la porte au nouveau prêtre étranger, après la mort du padre.
   
   Cette fin, qui est en fait une ouverture, justifierait à elle seule le titre du roman, emprunté à la doxologie catholique, qui suit le Notre Père : "Car c’est à Toi qu’appartiennent le Règne, la Puissance et la Gloire, pour les siècles des siècles." Malgré les vicissitudes de ce temps troublé, la femme qui raconte des histoires à ses enfants, l’affirme : "Quant à l’Eglise… l’Eglise, c’est le padre José et c’est aussi le prêtre ivrogne, je ne connais pas d’autre Eglise." Et malgré la mort du prêtre déchu, l’Eglise ne meurt pas puisqu’un nouveau prêtre survient. La Puissance de l'Eglise demeure. Quant à la Gloire, elle réside peut-être dans le triomphe paradoxal de cet homme vil, conscient de ses fautes, qui, se sachant trahi, va sciemment vers sa mort, en revivant à sa manière, la Passion du Christ. Mauriac l’avait bien vu qui disait que dans cette œuvre il retrouvait sa "patrie spirituelle" et que Graham Greene l’introduisait "au cœur d’un mystère familier."

critique par Catheau




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Le troisième homme - Graham Greene

Magistral je vous dis !
Note :

   Titre original : The Third Man (1950)
   
   C'est avec ce court roman ( D'ailleurs, je dois préciser que le troisième homme fut d'abord conçu comme un scénario original avant que Greene n'ait envie de l'étoffer sous forme de roman.) que j'ai débuté mon incursion dans l'univers de l'excellent Graham Greene, écrivain britannique qui me semble toujours plus ou moins ignoré en France, malgré les adaptations cinéma de certaines de ses œuvres.
   
   Et pourtant, quelle tragédie de passer à côté de ce livre!
   
   Récit à suspense, "le Troisième homme" nous entraîne à Vienne durant l'après-guerre, à la suite de son singulier anti-héros, Rollo Martins, auteur de westerns médiocres, looser confiant et rêveur incorrigible. Dans cette Vienne divisée par les alliés, Martins, avec l'aide du narrateur, le colonel Calloway, enquête sur la mort de son meilleur ami, Harry Lime, individu aux motivations troubles, trafiquant rusé, dont les affaires intéressent au plus haut point le colonel.
   D'abord réticent, Martins finit par s'allier à Calloway lorsqu'il découvre que son défunt ami avait organisé un trafic de pénicilline frelatée ayant provoqué la mort d'innocents.
   
   L'atmosphère est empreinte de tristesse et de nostalgie, la galerie de personnages est absolument épatante de même que cette Vienne froide et terne, un peu inquiétante, dont Greene a fait un personnage à part entière. La richesse psychologique des protagonistes et la qualité de l'intrigue sont les atouts de ce récit, auxquels j'ajouterai l'écriture du romancier. Et certains passages sont extraordinaires.
   
   Pour ceux qui ont vu le film, le passage le plus célèbre est celui de la poursuite dans les égouts de la ville : pas de déception avec le roman, la scène est magistrale.
   
   On y trouve des thèmes récurrents chez Greene, dont la trahison (sûrement parce qu'il fut un temps agent secret?), et malgré sa catégorie "polar" c'est un aussi un roman sur l'amitié. Rien à dire sur l'écriture ou le style, impeccables, c'est court mais dense, terriblement efficace, avec un juste dosage de tous les ingrédients typiques du polar. Magistral je vous dis!
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critique par Folfaerie




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Un bon thriller
Note :

   Le début de l’histoire :
   Durant l’immédiate après-guerre, Vienne est divisée entre les quatre grandes puissances victorieuses: américaine, britannique, russe et française, la cinquième zone, centrale, l’Inner Stadt, étant sous contrôle international.
   C’est dans ce décor qu’arrive l’auteur de westerns Rollo Martins, sur invitation de son meilleur ami, Harry Lime, auquel il voue une admiration sans bornes. Mais, arrivé dans la ville, il apprend que Lime vient de mourir, renversé par une voiture, et que son enterrement a lieu le jour même.
   Au cimetière, il fait connaissance de la jeune maîtresse de Lime, Anna, et ne tarde pas à en tomber amoureux. Il ignore cependant que, depuis son arrivée à Vienne, il est sous l’étroite surveillance de la police, qui cherche à démanteler un réseau de trafiquants de pénicilline dont Harry Lime faisait très certainement partie.
   Rollo Martins, de son côté, mène une enquête auprès des témoins de l’accident dont Lime a été victime et aboutit à la conclusion que cet accident est en réalité un assassinat ...
   
   C’est un roman efficace, qui tient parfaitement en haleine le lecteur en le menant de rebondissements en rebondissements et de surprises en surprises.
   On sent bien sûr que cette histoire a été écrite pour le cinéma car beaucoup d’images fortes sont suscitées par ce livre : nombreuses scènes mystérieuses et nocturnes, scène de la rencontre à la grande roue du Prater, scène de la poursuite dans les égouts, scènes au cimetière : même quand on n’a pas vu le film tous ces épisodes sont très visuels et s’imposent à l’imagination.
   Le style d’écriture est donc plutôt réaliste, descriptif, entrecoupé de nombreux dialogues, comme c’est en général le cas dans les scénarios. Mais l’écriture est travaillée comme celle d’un véritable roman.
   Plusieurs scènes m’ont semblé faire preuve d’un assez grand sens de l’humour, particulièrement celle où Rollo Martins – auteur d’histoires de cowboys – est pris pour un écrivain homonyme, au style sophistiqué et affecté, et est invité à une conférence où il doit répondre à des questions sur James Joyce et Virginia Woolf. J’ai trouvé intéressant et drôle que Graham Greene s’amuse ainsi de la différence entre la "petite" et la "grande" littérature et préfère, finalement, la première.

critique par Etcetera




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La fin d’une liaison - Graham Greene

William Faulkner l’a aimé
Note :

   Titre original : The End of the Affair (1951)
   
   Graham Greene avait des doutes sur l’intérêt de ce roman et il aurait hésité longtemps avant de le donner à la publication en 1951. William Faulkner, entre autres, l’encensa. Graham Greene détestait, c’est un fait avéré, qu’on emploie l’expression "roman catholique" à l’égard de certains de ses romans. Pourtant, s’il en est un qui mérite ce terme, c’est bien "La fin d’une liaison".
   Autant "La puissance et la gloire" déborde largement ce cadre étroit de "roman catholique" (cf critique de "La puissance et la gloire"), autant celui-ci est autocentré sur la foi, la foi catholique : sa survenance, ce qui l’accompagne, ce qu’elle signifie… Quelque part, je le qualifierais de naïf et je comprends fort bien pourquoi Graham Greene hésitait à le publier.
   
   Maurice Bendrix est un écrivain, vivant à Londres, pas encore totalement reconnu, et il a une liaison, un véritable amour avec Sarah Miles, la femme d’Henry Miles, un fonctionnaire de moyenne importance. Les liaisons ont, semble-t-il, une fin (cf le titre!) et celle-ci a eu la sienne : une fin pas acceptée ni digérée par Bendrix, qui en conserve tant de ressentiment que l’amour s’est transformé en haine. Par un concours de circonstances peu ordinaire (il y en a à foison dans ce roman), il va deux années après cette fin recueillir des confidences d’Henry, le mari, qui apparemment ne s’était douté de rien, et retrouver momentanément Sarah. Une Sarah qui a beaucoup changé. A force d’observations et de surveillances, Bendrix finira par comprendre que ce n’est pas un nouvel amant qui a pris sa place mais une conversion progressive à la foi catholique dans laquelle il joue précisément, à son insu, un grand rôle.
   
   D’autres faits annexes tout aussi peu crédibles vont survenir pour contribuer à éclaircir le tableau. Sarah mourra en état de sainteté (les histoires d’amour finissent toujours mal) et Graham Greene finit par suggérer la survenue de ce qui pourrait passer pour des miracles.
   
   L’ensemble me semble trop naïf et d’un didactisme certain. Clairement pas ce qu’il a écrit de mieux à mon goût.

critique par Tistou




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Un Américain bien tranquille - Graham Greene

Fin d'une époque
Note :

   Titre original : The Quiet American (1955)
   
   Un Américain bien tranquille, un Anglais bien "Greenien", une Indochine tourmentée à souhait qui préfigure les affres du futur Viet Nam, des français paumés dans cette atmosphère "fin des colonies" qui marquera la déroute de la France là bas, des indochinois(es) à la logique foncièrement incompatible avec celle, occidentale, des susdits américains, anglais, français, ...
   
   Graham Greene possède le grand art de faire passer une atmosphère en faisant semblant de raconter une histoire. Le véritable héros, ce n'est pas ce pauvre Pyle, l'américain bien tranquille, ni même Fowler, l'Anglais désabusé typique de la faune "fin de colonies", ni encore Phuong l'indochinoise, ... C'est en réalité l'ambiance délétère de Saigon de cette époque, c'est l'incommunicabilité des êtres, et des cultures. C'est aussi cette sensation d'un destin à jamais écrit et auquel on n'échappe pas, déjà vu chez Greene, notamment dans "La puissance et la gloire".
   
   Dans sa capacité à faire ressentir, palper, une culture ou l'ambiance d'une contrée, d'une époque, Graham Greene fait penser au grand Loti, celui de "Mémoire d'un spahi" par exemple. Et sans le côté chiant ou didactique qui caractériserait un déclaré spécialiste de l'Indochine des années 50. Graham Greene c'est d'abord du talent, puis du vécu et enfin l'humilité de s'effacer devant le sujet traité. Graham Greene c'est beau, et il faut le lire!
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critique par Tistou




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« Le temps prend sa revanche »
Note :

   La personnalité de Graham Greene fascine au moins autant que ses romans, les critiques cherchent souvent à déceler dans la construction de ses personnages des balises autobiographiques ou la preuve d’une éventuelle mythomanie. Il avait fini par s’en amuser, et jouait de cette part d’ambiguïté.
   Dans cette optique, quelle est la part de Greene dans le personnage de Fowler, correspondant de guerre blasé, observateur "neutre" de ce que les Français ont vécu comme la guerre d’Indochine? En ouvrant le roman, cette idée nous trotte dans la tête… Et puis bien vite, la question apparaît dénuée d’intérêt, le déroulement des caractères dans cette situation l’emporte sur la réflexion analytique.
   
   C’est par le truchement de Thomas Fowler que Greene narre son histoire. L’astuce est habile, car le cynisme affiché du personnage, son désabusement exprimé à la première personne sont persuasifs.
    Fowler attend un dénommé Pyle qui ne viendra jamais. Évidemment, Pyle est retrouvé mort et nous n’apprendrons le comment et le pourquoi qu’à la fin de l’intrigue, ma fois très bien ficelée. Alden Pyle est l’exacte antithèse de Fowler : le jeune homme arrive des USA, convaincu d’avoir une vision juste des choses; il s’implique entre les forces en présence, tire des ficelles dynamitées sans mesurer la portée de ses certitudes. Il agit dans le domaine sentimental avec les mêmes principes aveugles. Ainsi, quand il tombe amoureux de Phuong, la jeune maîtresse de Fowler, il endosse d’abord le rôle du preux chevalier loyal pour disputer au vieux routard désabusé la possession de la belle. À travers le témoignage de Fowler, qui se voit obligé de s’interroger sur la véritable nature des sentiments qui le lient à Phuong, nous réalisons que l’amour de Pyle est tout aussi trompeur et inadapté. Envisager de déraciner Phuong en l’épousant aux USA est aussi utopiste que la fausse promesse de mariage que Fowler a consenti pour apaiser les revendications de la famille de Phuong.
   La vie privée des personnages ressemble donc aux méandres du conflit : on s’observe, on se jauge, on se défie, malgré l’amitié et le respect que créent les situations dangereuses. L’ambiguïté des relations humaines éclate dans la rivalité amoureuse de Fowler et Pyle, alors que les deux hommes partagent néanmoins d’étranges et redoutables expériences sur le terrain des combats. Greene ponctue leurs échanges de réflexions douces-amères qui soulignent l’extrême complexité des personnages :
   " Le temps prend sa revanche, mais les revanches sentent bien souvent l’aigre : ne ferions-nous pas mieux, les uns et les autres, de renoncer à comprendre, d’accepter le fait qu’aucun être humain n’en comprendra jamais un autre, la femme son mari, l’amant sa maîtresse, les parents leurs enfants? Mais peut-être est-ce pour cela que les hommes ont inventé Dieu… Un être capable de comprendre. Si j’avais le désir de comprendre ou d’être compris, peut-être arriverai-je à me monter le coup jusqu’à croire en lui, mais je suis reporter ; Dieu n’existe que pour les éditorialistes."

   Par cette pirouette, (Fowler s’est vu proposé de rentrer en Angleterre pour être promu à la fonction), Greene souligne la défaite ultime des hommes : personne n’est vraiment apte à délivrer le monde de ses démons, et le retranchement railleur, cynique , désabusé du narrateur apparaît comme une défense contre l’inévitable faillite de chacun.
   
   En ce sens, un Américain bien tranquille est un roman noir.
   D’autant plus sombre que le décor qui sert d’écrin à cette relation trouble est aussi brouillé que le pays, déchiré par la guerre de décolonisation que mènent les rebelles marxistes au Nord. Cette guerre a déjà des allures de guérilla urbaine autant que d’enlisement dans un paysage tropical hostile. À maintes reprises, Greene excelle à montrer les Occidentaux désarmés au sens propre comme dans l’acception morale du terme par l’obstacle de la civilisation, la barrière des langues, les rites et les us qui régissent une société ancestrale imperméable aux lois européennes. Par touches insidieuses, l’auteur induit la défaite française et l’erreur stratégique des Américains représentés par Pyle, dont la supposée troisième force ne pourra que contribuer à corrompre les clans en présence.
   " On sortait des rizières de la zone française pour entrer dans les rizières des Hoa Haos, et de là dans celles des caodaïstes qui étaient généralement en guerre avec les Hoa Haos : la seule chose qui changeait était le drapeau hissé sur les tours de guet. ( …) Les automobiles qui filaient près d’eux si vite appartenaient à un autre monde."

   
   En fait, revenir aux romans de Graham Greene revient à remonter dans le passé, pour s’apercevoir que l’Histoire est un perpétuel recommencement, que ce conflit-là n’était que le début d’une longue page de défaites et de désillusions auxquelles l’Occident s’est frotté au cours du XXème siècle. La décolonisation de l’Indochine au début des années 1950 a servi de préambule aux "événements" d’Algérie comme au conflit américano-vietnamien vingt ans plus tard. La lectrice née en ces années-là ne peut que retourner mentalement aux souvenirs confus et imprécis de tension quand les adultes s’isolaient pour lire les journaux ou écouter les nouvelles à la radio, nous jugeant trop jeunes pour comprendre..
   Mais l’Histoire a donné raison à Graham Greene, qui publia son roman en 1955, bien avant l’engagement des troupes américaines dans le bourbier vietnamien :
    " Eux non plus ne croient à rien. Vous et vos semblables, vous essayez de faire une guerre avec l’aide de gens qui ne s’y intéressent pas du tout.
   — Ils ne veulent pas du communisme.
   — Ils veulent une ration de riz suffisante, dis-je. Ils ne veulent pas recevoir de coups de fusil. Ils veulent que chaque jour soit à peu près semblable aux précédents. Ils ne veulent pas que nos peaux blanches se mêlent de leur apprendre ce qu’ils veulent.
   — Si l’Indochine est perdue…
   — Je connais le disque : le Siam sera perdu, l’Indonésie sera perdue. Qu’est-ce-que signifie : perdu? Si je croyais à votre Dieu et à la vie future, je parierais ma harpe céleste contre votre couronne dorée que dans cinq cents ans New York et Londres n’existeront peut-être plus, mais qu’ici, dans ces champs, ces gens feront pousser le riz, coiffés de leurs chapeaux coniques ; ils porteront leurs produits au marché sur de longs balanciers. Les petits garçons chevaucheront les buffles. J’aime les buffles, ils n’aiment pas notre odeur, l’odeur des Européens. Et n’oubliez pas que, du point de vue du buffle, vous êtes aussi un Européen.
   — Ils seront forcés de croire ce qu’on leur dira, ils n’auront pas la liberté de penser librement.
   — La pensée est un luxe. Croyez-vous que le paysan s’installe pour penser à Dieu et à la démocratie quand il rentre le soir dans sa hutte de pisé?"

critique par Gouttesdo




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Notre agent à La Havane - Graham Greene

Les plans secrets de l'aspirateur atomique
Note :

   Titre original : Our Man in Havana (1958)
   
   Alors, tout d’abord, si comme moi, vous avez une édition qui débute par une introduction de Graham Greene lui-même, laissez-la de côté et lisez-la plutôt après avoir fini le roman. Dans le cas contraire, vous ne tirerez guère bénéfice de ce qu’il explique faute de savoir à quoi il fait allusion et pire, cela vous embrouillera car il y évoque des scènes dignes d’un roman qui sont en fait des souvenirs réels et non des extraits du livre, bref, ça fait le même effet qu’un faux départ. Sautez l’intro. Vous y reviendrez après et là, avec bénéfice.
   
   Ce simili roman d’espionnage relève de la veine humoristique de l’auteur. C’est une sorte de pastiche mais qui serait tout de même basée sur une idée qui est peut-être tout aussi près de la réalité que tous les romans d’espionnage "sérieux". C’est l’histoire de Jim Wormold, citoyen britannique, propriétaire à La Havane d’un magasin d’aspirateurs dont les affaires ne sont guère florissantes. Wormold est un "gentil" et un faible, incapable de dire non. Sa femme étant partie à la recherche d’une vie plus amusante, il élève seul une adolescente qui est la prunelle de ses yeux et qui, comme beaucoup de filles de cet âge est un curieux mélange d’austérité et de dévergondage, de puérilité et de sérieux, d’égoïsme forcené et de bienveillance tendre. En tout cas, elle veut un cheval. Et bien d’autres choses encore! et face à ces exigences, Wormold et ses comptes bancaires faiblissants, sont bien démunis. C’est pourquoi lorsqu’un jour un inconnu l’embrigade dans les Services Secrets au nom de la patrie, il est trop préoccupé pour l’envoyer clairement promener. L’inconnu lui donnant tout de suite de l’argent, il en vient à hésiter. Quand il découvre de plus (ce qu’il fait vite) qu’il peut largement majorer ces rentrées d’argent en inventant un groupe complet d’espions fictifs dont il percevra les appointements, moyennant la simple rédaction de rapports plus imaginaires les uns que les autres, il n’hésite plus et se lance à fond, d’autant que sa fille a vraiment des besoins onéreux. L’exercice ne lui coûte pas trop d’efforts car Wormold est un rêveur, un imaginatif et il n’a aucun mal à inventer des histoires bien passionnantes pour son état major qui en est ravi et ne jure plus que par lui. Les rapports qu’il envoie deviennent très fantaisistes, c’est de plus en plus gros… Mais on y croit tellement à Londres que bientôt d’autres pays (il y a eu des fuites) se mettent sur le coup et que la situation à La Havane part complètement en vrille…
   
   Un roman bien amusant, même si on peut regretter la présence d’un chef de la police, tortionnaire éhonté dans le rôle d’un presque ami du héros (mais Greene n’est pas très regardant. Dans "Voyages avec ma tante", l’amour de la vie de cette dernière était déjà, sinon un criminel de guerre, du moins quelqu’un ayant trafiqué dans les biens spoliés avec les nazis…). Cependant on ne peut s’empêcher de songer plus longuement à l’idée de base (dont Greene, ancien espion lui-même, dit qu’elle n’est pas purement imaginaire). Quoi de plus facile en effet, dans une situation où tout est secret et dissimulé d’affirmer un gros mensonge, de le rendre plus ou moins crédible, et de toucher les primes? (la recette sert peut-être encore et les armes nucléaires de l’Irak viennent peut-être de là… allez savoir)
   
   Un roman sympathique sinon captivant, une belle écriture, des scènes vivantes, des dialogues vifs qui font sourire. C’est assez cinématographique, on visualise tout de suite les scènes que cela donnerait (et a donné, d’ailleurs*). Une bonne récréation quoi, qu’on peut mettre entre toutes les mains et sans doute ne lirez vous plus un roman d'espionnage de la même façon. Enfin moi, je n'en lisais déjà pas, mais je me comprends...
   
   
   * Film de Carol Reed, 1960, avec Alec Guinness

critique par Sibylline




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La saison des pluies - Graham Greene

Superficiel mais distrayant
Note :

   Titre original : A burnt-out case (1960)
   
   Etant fermement convaincue que Graham Greene était un auteur de roman d’espionnage (genre que je n’affectionne pas trop), je n’avais encore rien lu de lui jusque là. Et voilà que j’apprends (il n’est jamais trop tard!) que certes, il a écrit des romans d’espionnage (il était espion lui-même, à ce qu’il paraît!), mais que son œuvre est bien plus complexe que cela. Qu’en plus, il est "catalogué" auteur "catholique", qualificatif qu’il n’appréciait pourtant pas vraiment.
   
   Bien qu’étant baptisée catholique, je ne suis pas croyante, et la littérature d’inspiration religieuse aurait plutôt tendance à me rebuter autant que les romans d’espionnage… Si, par contre, il s’agit d’interrogations d’ordre existentiel, je ne dis pas non, et des roman "catholiques" comme ceux d’André Gide, où l’homme est pris dans des conflits de conscience profonds, font partie des lectures que je retiens volontiers…
   [NB : Ne vous mettez pas tout de suite à hurler! Je ne suis pas sans savoir que Gide était protestant. Mais il a quand même failli se convertir plusieurs fois… tout en composant une œuvre qui lui a valu d’être mis à l’index par le Vatican dans les années 50!]
   Bon, le sujet ici n’est pas Gide mais Graham Greene. Revenons-y!
   
   Roman publié en 1960, "La saison des pluies" met en scène un célèbre architecte d’édifices religieux du nom de Querry qui s’embarque incognito pour le Congo. Il y échoue dans la léproserie du Docteur Colin, tout simplement parce qu’aucune route ne le mène plus loin. Son objectif n’est pourtant guère de faire le bien pour se guérir du mal dont il souffre. Quel mal? Il le précise : Il a tout ce qu’il faut. Rien ne lui manque. Il se sent inutile car il n’arrive plus à s’intéresser à quoi que ce soit. Il ne croit plus en rien. Il n’aspire qu’à se retirer, à trouver un endroit où rien ne lui rappelle qu’il a été vivant jadis. Il se sent vide. D’ailleurs, le titre original du roman résume bien son état : "A burnt-out case".
   
   En la personne du Docteur Colin, il trouve un interlocuteur privilégié. Il s’ouvre à lui, en fait son confident et décide de mettre ses compétences à son service en construisant un nouvel hôpital.
   Dans la petite communauté coloniale qui l’entoure on ne tarde pas à découvrir qui il est en vérité. Les rumeurs et spéculations se déchaînent. Les bons catholiques ne veulent pas accepter qu’il ait perdu la foi. Ils essayent de le récupérer pour leur cause, en font une sorte de saint. Il a beau s’en défendre, ils n’en démordent pas. Chacun de ses gestes est interprété comme le geste d’un homme de foi. Il doit absolument correspondre à l’image qu’ils se font de lui! Et évidemment, toute cette histoire tournera mal…
   
   C’est un roman qui se lit très facilement, un peu trop peut-être. Je m’attendais tout de même à quelque chose de plus intense, d’autant plus que la 4è de couverture annonce "une plongée dans les ténèbres à laquelle Greene, après Conrad, nous convie ici"… Je n’ai pas réellement retrouvé de ténèbres, je n’ai pas retrouvé du Conrad non plus… non, c’est somme toute assez superficiel mais distrayant.

critique par Alianna




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Les comédiens - Graham Greene

Sans racines
Note :

   Titre original : The comedians (1965)
   
   Comme la plupart de romans de Graham Greene, "Les Comédiens" repose sur une histoire datée. L’auteur colle littéralement son intrigue à la situation politique d’Haïti sous le régime de Papa doc, François Duvalier de sinistre mémoire et ses incontournables sbires les tontons macoutes. Mais si l’essentiel du roman se déroule dans le décor de Port au Prince, Greene prend un soin particulier à présenter ses personnages dans un autre huis clos : celui du paquebot Médéa qui transporte le narrateur, Brown, pour retrouver à la fois son gagne pain et patrimoine, l’hôtel Trianon et sa maîtresse Martha Pineda, la femme du diplomate Vénézuelien dont l’ambassade constitue un havre non négligeable.
   
   Brown n’est pas seul sur ce navire à débarquer en Haïti. Il a voyagé en observant finement d’autres «comédiens», revendiquant de percer à jour les paradoxes entre apparences et réalité : Ce couple américain constitué par les Smith : sont-ils réellement les idéalistes embourgeoisés et confits de bonnes pensées qu’ils affichent? La rigueur du commandant est-elle structurelle à l’image de sa femme à la chevelure rigide, et enfin qui se cache sous l’apparence sournoise et décousue de Jones? Ce patronyme trop banal n’est-il pas, à l’image du sien, Brown, l’indice remarquable d’un pseudonyme révélateur d’une usurpation d’identité?
   « Il y a des gens qui, par leur naissance, appartiennent inextricablement à un pays et qui même loin de ce pays sentent ce lien. Et il y a ceux qui appartiennent à une province, un comté, un village, mais je ne me sentais pas attaché par aucun lien du tout à la centaine de kilomètres carrés qui entourent les jardins et les avenues de Monte-Carlo, la ville dont les habitants sont en transit. Je me sentais fixé par de solides amarres à cette loqueteuse patrie de la terreur que le hasard m’avait choisie.
   (…) Le transitoire était ma pigmentation ; mes racines ne s’enfonceraient nulle part assez profondément pour m’y faire une demeure et m’y assurer un amour durable.»

   
   Sur place, Brown a retrouvé son hôtel, hérité d’une mère qu’il a retrouvée presque par hasard, la veille de sa mort. Brown a été doublement abandonné dans son enfance, par un père resté parfaitement anonyme, d’où cet improbable patronyme, et par sa mère qui a confié aux jésuites de Monte-Carlo le soin de mener l’enfant sur la bonne voie. Évidemment, le jeune Brown s’est trouvé tout seul une vie aventurière plus ou moins reluisante, jusqu’au jour où une carte postale crée un lien invraisemblable avec cet hôtel minable d’une île alors favorable à la prospérité touristique.
   
   Les événements ont tourné depuis lurette, Brown a essayé de vendre un bien dont plus personne ne veut, l’île ne reçoit plus de riches clients insouciants. Dans son hôtel désert, Brown retrouve tout de même son fidèle employé Joseph, que les tontons macoutes ont mutilé. Pendant son absence, Joseph a tenté de cacher là le ministre de la santé Philipot, mais le pauvre homme s’est suicidé dans la piscine vide, plutôt que de courir le risque d’être découvert… Brown doit donc cacher ce cadavre compromettant, y compris aux improbables clients que se révèlent être les Smith bardés de leurs principes.
   
   Drames personnels et politiques s’enchevêtrent inextricablement et offrent à Brown l’occasion de démêler peu à peu les vérités particulières à chaque protagoniste, y compris son propre cheminement à travers tant de mensonges. Quand ment-on aux autres autant qu’à soi-même? Tel pourrait être le propos du livre.
   
   C’est en tout cas le propre du fameux Jones, personnage ambigu s’il en est, qui de la case prison se hisse à la respectabilité et conquiert la place enviable de protégé des tontons… jusqu’au revers inévitable de situation. Greene s’amuse et nous entraîne dans maintes péripéties. Le roman navigue entre étude sociale et drame politique mais n’omet pas les rebondissement du thriller. Néanmoins, il me semble en achevant la lecture de l’ouvrage, que Greene poursuit là encore la seule vraie quête qui l’intéresse, la question du sens de nos actions et de nos convictions dans un monde en vaine déliquescence :
   « Les êtres sans racines ont éprouvé, comme tous les autres, la tentation de partager la sécurité d’une foi religieuse ou d’une conviction politique, et pour une raison quelconque nous avons repoussé la tentation. Nous sommes les sans-foi : nous admirons les zélés, les docteur Magiot et les Mr Smith pour leur courage et leur intégrité, leur fidélité à une cause ; Mais par timidité ou par manque d’un enthousiasme suffisant, nous nous trouvons être les seuls qui soient vraiment engagés… engagés envers le monde entier du mal et du bien, envers les fous et les sages, les indifférents et ceux qui sont dans l’erreur. Nous n’avons rien choisi hormis de continuer à vivre, entraînés et roulant dans le ronde diurne de la Terre, avec les rocs et les pierres et les arbres.
   -— Même si vous avez abandonné une foi, n’abandonnez pas toute foi. Nous substituons toujours autre chose à la foi que nous perdons. Ou serait-ce la même foi, sous un autre masque?
   
   « Sans doute, en de telles circonstances, était-il naturel que je rêve de Jones. Il gisait au milieu des arides rochers sur la plaine plate, à côté de moi, et il me disait : "ne me demandez pas de trouver de l’eau. Je ne peux pas. Je suis fatigué, Brown, fatigué. Après la sept centième représentation, il m’arrive d’avoir un trou : j’oublie une réplique… et je n’en ai que deux."
   — Pourquoi mourrez-vous, Jones lui dis-je?
   — C’est dans mon rôle, mon vieux, c’est dans mon rôle. Mais j’ai cette réplique comique…si vous entendiez toute la salle rire quand je la donne. Les dames surtout.
   — Qu’est-ce que c’est ?
   — C’est justement le hic. Je l’ai oubliée.
   — Jones, il faut vous rappeler.
   — J’y suis maintenant. Je dois dire (regardez un peu ces mochetés de rochers) : "C’est un bon endroit", et tout le public rit aux larmes. Alors, vous dites : "pour empêcher les salauds de passer?" et je réponds : "ce n’est pas ce que je voulais dire."

critique par Gouttesdo




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Voyages avec ma tante - Graham Greene

« Un virus dans le sang des Pulling »
Note :

   Titre original : Travels with my aunt (1969)
   
   Le narrateur, Henry Pulling, célibataire, entame une paisible retraite de directeur de banque anglaise avec une seule passion : les dahlias et le confort douillet d’une vie bien organisée. Pourtant, nous faisons sa connaissance dans une triste circonstance : l’enterrement de sa mère. Il n’est pas effondré de douleur car elle semble avoir été davantage femme de devoir que femme de cœur. Son père, mort plusieurs années plus tôt, c’était autre chose, plutôt un séducteur nonchalant. A cet enterrement, il fait la connaissance de sa tante, sœur de sa mère, qui ne l’a pas revu depuis son baptême et elle lui annonce d’entrée de jeu que sa sœur n’était pas sa mère biologique. Elle ne va cependant pas jusqu’à lui en dire plus sur cette dernière…
   
   La tante a plus de 75 ans mais n’en reste pas moins une femme fort active et décidée. C’est également une femme qui "a vécu" (et fait encore la vie) comme Pulling va le découvrir de plus en plus au fil des souvenirs qu’elle va égrener avec lui. Tout d’abord, il va se rendre chez elle pour lui découvrir un invraisemblable compagnon, Wordsworth, un noir de plusieurs décennies son cadet et loin de maîtriser l’anglais aussi bien que quantité de trafics quasiment invraisemblables pour un vieux directeur de banque, amoureux des balances comptables et des dahlias. Et tout de suite, la vie d’Henry prend un tour inattendu puisque sa visite chez sa tante avec encore dans les bras l’urne funéraire de sa mère, va être immédiatement suivie de sa première descente de police car qui dit connaître Wordsworth et la tante Augusta, dit avoir de fréquents contacts avec la justice et la police, et pas toujours du même côté de la barrière. H. Pulling va découvrir sans peur, car il jouit du flegme britannique et sa position sociale l’a habitué à un sentiment de sécurité, mais avec une certaine incrédulité, un monde qui a pour lui plus des allures de roman que de réalité.
   
   Et tout au long du roman, comme le titre le laissait bien prévoir, Tante Augusta va entrainer son neveu qui n’a jamais entrepris le moindre périple loin de son "sweet home", dans des voyages de plus en plus lointains et incertains, remontant ses souvenirs amoureux (nombreux et mouvementés) à l’aide de l’Orient Express et autres moyens de locomotion.
   "C’était comme si je m’étais évadé d’une prison ouverte, à la faveur d’un enlèvement où l’on m’eut fourni une échelle de corde avec une voiture prête à m’emporter, pour plonger ensuite dans le monde de ma tante, un monde de personnages surprenants et d’évènements imprévus."
   
   Le rythme est enlevé, le ton est humoristique et c’est avec le sourire que nous suivons les tribulations de nos deux héros (ou trois avec Wordsworth) (puis quatre? Mais je ne vous en dirai pas plus). Aucune des péripéties n’est considérée sous son possible angle sombre (geôles du dictateur, butin de guerre etc.) Pour ce qui est des faits, Greene a choisi de n’en avoir qu’une vision humoristique, mais le sérieux apparait cependant sans lourdeur sous les questions existentielles que notre banquier est peu à peu amené à se poser. Il compare la valeur et la vigueur des différentes façons de mener sa vie. Il a toujours été honnête et consciencieux, elle a toujours mené une vie de bâton de chaise mais… "Tout se passait comme si le monde tordu de ma tante eut été destiné à une sorte d’immortalité." Il les trouve bien vigoureux et doté d’un solide appétit de vivre ces voyous. Ils ont de l’audace, ils font de vieux os ou non, mais ils lui paraissent mieux profiter de leur existence le temps qu’elle dure. Alors lui, honnête et vieillissant, les observe et s’interroge. On n’a qu’une vie. Et elle passe vite…
   
   La fin est expédiée d'un coup et montre que les choses avaient progressé en sourdine bien plus avant qu'il n'y paraissait.
   
   On reste sur l'impression d'un livre très attachant.

critique par Sibylline




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Une sorte de vie - Graham Greene

Autobiographie de la jeunesse de Graham Greene
Note :

   Titre original : A sort of life (1971)
   
    « Une autobiographie n’est qu’une "sorte de vie" - il se peut qu’elle contienne moins de faits erronés qu’une biographie, mais elle est nécessairement encore plus sélective : l’autobiographie commence plus tard et se termine prématurément. Du moment que l’on ne peut mettre le point final à un livre de mémoires sur son lit de mort, toute conclusion est forcément arbitraire ; pour ma part, j’ai préféré clore cet essai sur les années d’échec qui ont suivi l’acceptation de mon premier roman …/…
   Et quelle raison de rassembler sur le papier ces bribes du passé? C’est, à peu de choses près, la même qui a fait de moi un romancier : le désir de réduire un chaos d’expériences à une sorte quelconque d’ordre, et une curiosité affamée. »

   
   Il s’agit réellement d’une autobiographie, de la prime jeunesse jusque vers les 27 ans de Graham Greene. Mais, davantage qu’une autobiographie purement factuelle, Graham Greene certainement marqué par l’analyse qu’il pratiquât quotidiennement pendant six mois à l’âge de 17 ans, procède d’une manière similaire : ses souvenirs remplaçant les rêves et étant mis à nu pour qu’il comprenne lui-même, ou nous fasse comprendre, comment il est devenu l’homme qu’il fût, l’écrivain qu’il fût. C’est d’une très sérieuse introspection dont il s’agit. Graham Greene va loin dans les détails, même ceux qui ne seraient pas en sa faveur. A cet égard, autant qu’une autobiographie, c’est le processus de naissance d’un écrivain.
   
   Enormément de données dans ces 218 pages. Certaines ressortent évidemment davantage que d’autres. Une toute première jeunesse plutôt heureuse, avec un père directeur d’une "Public School". Très vite le goût de la lecture. Première cassure dans sa vie lorsqu’à quatorze ans il devient pensionnaire, bizarrement dans le collège de sa ville. Il le vit réellement très mal, se sentant à l’écart des autres élèves et hors du paradis perdu, le cocon familial, pourtant si proche.
   
   Un premier élément déterminant alors : le seul ami qu’il a et en qui il a confiance le "trahit". Oh, pas une bien grosse trahison : il prend le parti du reste des élèves contre lui alors qu’il était son seul soutien, mais ceci restera manifestement gravé dans le "matériau Graham Greene", d’où ces multiples références aux trahisons dans nombre de trames de ses romans.
   
   Autre évènement marquant dans l’élaboration de sa personnalité : sa psychanalyse de six mois entre 16 et 17 ans. Six mois de tranquillité hors de l’internat abhorré, en résidence chez son analyste à Londres, qui lui forgera cette habitude de l’analyse, de l’introspection ainsi que l’habitude d’écrire.
   La fin de cette analyse et la perspective du retour à l’ordinaire le conduira, apparemment à plusieurs reprises, à pratiquer la roulette russe avec le revolver de son frère sur lequel il a mis la main!
   
   Un autre tournant encore, très jeune, 19 – 20 ans, un premier contact avec le monde trouble du renseignement puisqu’en 1924, en partie pour le goût de l’action et voyant là un bon moyen de se faire payer des voyages en Allemagne, il propose en quelque sorte ses services à l’Allemagne!
   Un dernier évènement notable – et non le moindre – celui de sa conversion à la foi catholique. Il n’en fait réellement pas un fromage et présente la chose davantage comme un moyen de comprendre la religion de la femme qu’il va épouser. C’est en 1926, il n’a alors que 22 ans. Voici ce qu’il en dit incidemment dans ce qui serait la dernière partie de son autobiographie ("Les chemins de l’évasion") parlant de sa "conversion au goût de la vie", après être passé tout près de la mort au Libéria.
   « Insomnie quand tu nous tiens... Je me suis lancé dans "Le ministère de la peur", mais il ne sera pas terminé d'ici demain soir... »

   
   Sa conversion serait surtout le fruit de ses discussions avec le Père Trollope qui le convainc essentiellement de l’existence de Dieu, d’un Dieu. De là à adopter la foi catholique pour être cohérent avec Vivien, sa future femme…
   
   De ses œuvres, il parlera de son premier succès, "L’homme et lui-même", qu’il qualifie de faux départ puisque les œuvres suivantes connaîtront l’insuccès et l’amèneront, outre "à bouffer de la vache enragée", à revoir sa conception de l’écriture. Il explique très bien la genèse de tous ces errements et pour qui aime Graham Greene c’est un véritable plaisir!

critique par Tistou




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Le facteur humain - Graham Greene

Roman de divertissement ?
Note :

   Titre original : The human factor (1978)
   
   Graham Greene classait, semble-t-il, ses romans entre "littérature" (la veine catholique) et "divertissement". "Le facteur humain" rentrait apparemment dans cette catégorie?
   Il s’agit en fait plutôt d’un genre "espionnage" (Graham Greene eût une activité reconnue par lui-même dans les Services de Renseignements britanniques. Il a dirigé pendant la Seconde Guerre Mondiale l’agence de renseignements britannique à Freetown, Sierra Leone).
   Ce qui décrirait le mieux le genre dans lequel rentre "Le facteur humain" serait plutôt du "pré-John Le Carré"!
   
   Même dans ce qu’il qualifie de "divertissement", Graham Greene reste Graham Greene, avec sa profondeur de pensée, sa faculté à sonder les âmes pour mieux aider à comprendre le pourquoi d’un comportement humain donné. Ici, celui de Maurice Castle, fonctionnaire de rang moyen au MI6 (Renseignements Extérieurs).
   Si Maurice Castle s’est décidé à donner du renseignement à "l’ennemi", les Russes, les communistes en l’occurrence, c’est parce que Sarah…, parce que l’Afrique du Sud…, parce qu’un homme n’est jamais que ce que son passé en a fait. Jamais innocent le passé!
   
   Quel beau titre que ce "Facteur humain"! Parfaitement en accord avec le type de démarche de Graham Greene. Et belle citation de Joseph Conrad en exergue, Joseph Conrad que Graham Greene donnait comme un de ses maîtres :
   
   "Je sais seulement que nouer un lien
   C’est signer sa perte.
   Le germe de corruption
   Entre dans l’âme."

   
   C’est une histoire d’amour et de fidélité avant que d’être un roman d’espionnage, un roman "Greenien", même si lui-même en disait ceci :
   
   "J’ai essayé de décrire la vie dans les "services secrets" - il aurait pu s’agir tout aussi bien de la vie à la CIA, à Boss (le service des renseignements d’Afrique du Sud) ou au KGB, mais il se trouve que je n’ai eu aucune expérience personnelle de ces organismes, alors que j’ai passé quelques années dans les services secrets britanniques. Quiconque a menti à sa femme ou à sa maîtresse ou à son enfant pourra peut-être reconnaître cette corruption privée qui provient d’un secret que l’on ne peut pas révéler."

critique par Tistou




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Les chemins de l’évasion - Graham Greene

Suite de “Une sorte de vie”
Note :

   Titre original : Ways of escape (1980)
   
   "Une sorte de vie" s’arrêtait vers les 27 ans de l’auteur. En 1980 Graham Greene publiait "Les chemins de l’évasion", la suite, jusque justement la fin des années 70.
   Il y met en parallèle l’écriture de ses romans avec les moments et les lieux déclencheurs de ses romans. On touche maintenant, au contraire de "Une sorte de vie", au Greene célébré, reconnu.
   On se rend compte que sa vie fut passablement aventureuse avec quelques moments… chauds. Mais d’abord, des considérations relatives à l’écriture :
   
   "L’écriture d’un roman ne devient pas plus aisée avec la pratique. La lente découverte de sa propre méthode peut être excitante pour un romancier, mais vient un moment, vers le milieu de sa vie, où il éprouve le sentiment de ne plus contrôler cette méthode ; il en est devenu le prisonnier. Alors commence pour l’écrivain une longue période d’ennui : il lui semble que toutes ses trouvailles ne sont que des redites."
   "L’écriture est une forme de thérapie ; je me demande parfois comment tous ceux qui n’écrivent pas, ne composent ni ne peignent, parviennent à échapper à la folie, à la mélancolie et à la peur panique qui sont inhérentes à la condition humaine."

   
   Diên Bien Phu fut l’un de ces points chauds. Et Graham Greene qui y fut, du temps de l’Indochine encore - et qui lui inspira "Un américain bien tranquille" - en dit ceci. De Diên Bien Phu et de ce qui s’y passât :
   
   "Diên Bien Phu, en revanche, ne fut pas simplement une défaite de l’armée française, mais marqua virtuellement la fin de tout espoir de domination en Orient que pouvaient nourrir les puissances occidentales. Les Français acceptèrent le verdict avec une logique toute cartésienne. Les Anglais, dans une moindre mesure, firent de même : que les Malais soient prêts ou non à le reconnaître, l’indépendance de la Malaisie fut conquise pour leur compte lorsque les forces communistes du général Giap, ex-professeur de géographie de l’université de Hanoï, l’emportèrent à Diên Bien Phu sur les troupes du général Navarre, ex-officier de cavalerie et ex-chef du 2ème Bureau. (Le fait que de jeunes Américains fussent encore appelés à mourir au Vietnam ne sert qu’à prouver qu’il faut du temps pour que les échos d’une défaite, même totale, fassent le tour du globe.)"

   
   Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces échos ne sont toujours pas, en 2012, parvenus jusqu’à Washington. Les dirigeants américains devraient davantage lire Graham Greene!
   La Malaisie, le Mexique, les Mau-Mau, la Sierra Leone, … furent d’autres de ces points chauds où ce n’était pas un hasard, en fait, de croiser Graham Greene.
   Vous voulez savoir comment un évènement de la vie d’un homme peut faire naître un roman dans l’intellect d’un homme? Lisez "Les chemins de l’évasion".

critique par Tistou




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Docteur Fisher de Genève - Graham Greene

Frustrée et contrariée
Note :

   Titre original : Doctor Fischer of Geneva or the bomb party (1980)
   
   Le Dr Fischer, fort riche, vit comme un roi à Genève. Il a sa cour. Il n’aime personne, même pas sa fille. On peut même dire qu’il méprise tout le monde. Il dit que la cupidité des gens est telle que l’on trouve toujours un prix pour lequel ils feront n’importe quoi. Que sa fille, Anna-Luise, échappe justement à ce schéma ne l’amène pas à revoir sa théorie, il se contente de l’ignorer. Ce qui lui évite la contradiction. (Procédé commode que je recommande à chacun en cas de besoin, c’est tellement mieux que d’être contrarié.)
   
   Sa fille donc, est tombée amoureuse d’un homme bien plus âgé qu’elle, manchot et pauvre (tout pour plaire) : Alfred Jones, qui vit de traductions et est le narrateur. Pour l’épouser et vivre avec lui, elle a quitté l’opulente demeure paternelle nantie juste d’une petite valise et sans même lui faire ses adieux. Le Dr Fischer a affecté de ne même pas s’être aperçu de son absence. Jones, ignorant tout du bonhomme estime qu’il faut néanmoins lui faire savoir qu’il a épousé sa fille et se rend chez lui pour le lui annoncer. Snobé par le majordome, il repartira cependant avec une invitation pour une des fameuses soirées du Dr Fischer sur lesquelles courent les plus honteuses rumeurs. C’est à ces occasions en effet que le magnat teste ses conceptions de l’ignominie humaine (sans envisager que ses expérimentations puissent en être une forme). Durant les dîners du Dr Fischer, les rares invités, tous riches eux-mêmes mais moins que le Docteur, subissent d’horribles humiliations mais, s’ils font bonne figure jusqu’à la fin de la soirée, ils reçoivent un cadeau toujours somptueux.
   
   G. Greene répète plusieurs fois que ces gens sont riches et que ce qui est prouvé est que la cupidité de l’homme déjà riche est sans limite. J’ai eu l’impression qu’il soulignait ce trait pour qu’on ne lui reproche pas de railler des gens qui auraient un besoin tout à fait justifié de gagner les cadeaux promis. Facile de se moquer de l’envie des pauvres quand on ne manque de rien. Mais je me trompe peut-être, il est aussi possible qu’il ait voulu examiner la cupidité détachée de tout besoin rationnel d’où : la cupidité des riches. L’accent mis sur l’opposition riches-pauvres en matière de cupidité m’a tout de même fait tiquer car elle s’exprime ainsi:
   "Tous mes amis sont riches, et il n’y a pas plus cupide que les riches. La seule fierté des riches vient de ce qu’ils possèdent. C’est uniquement avec les pauvres qu’il faut faire attention."
   Si ce n’est pas de la démagogie, là… Vilain riche jamais gavé et gentil pauvre honnête et fier. Hum, hum… il y aurait à discuter. Je crains que le monde ne soit un poil plus complexe.
   
    Pour ma part, j’ai trouvé que ce distinguo était artificiel et détruisait une partie du raisonnement. On étudie la cupidité et non ses causes. Le rappel omniprésent de type "ils sont prêts à tout pour gagner leur cadeau alors qu’ils n’en ont même pas besoin" affaiblit plutôt la démonstration -car qu’est-ce que le besoin en cette matière?-, d’autant qu’il n’aboutit jamais à la question suivante qui aurait dû être "Mais alors, pourquoi le font-ils?". La seule question envisagée est "jusqu’où iront-ils?" et, la réponse est, on le verra comme on s’en doutait : très loin. Trop loin pour certains. Mais ce n’est pas très intéressant, ça. Les pantins cupides ne nous montrent pas leur profondeur, leur possible ambivalence, et se limitent à leurs actes. Oui, mais et alors? quelle leçon en tirons-nous? Ni réponse, ni piste de réponse.
   
   De son côté, Anna-Luise n’a pas d’états d’âme, Jones reste blanc-bleu et même héroïque. Son destin est sombre mais son âme sans tache. (parce qu’il est pauvre?) Fischer est un monstre de la plus belle eau sans plus de complexité que cela. Tout finit mal bien sûr et j’ai été intéressée mais frustrée et contrariée… Le genre de bouquin qu’on referme avec un claquement de langue réprobateur, d’autant qu’il a été publié en 1980, époque où ce genre de récit un peu existentialiste était déjà dépassé et remplacé par plus complexe. Plus humain.
   ↓

critique par Sibylline




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Tests de déchéance
Note :

   Si vous étiez le gendre, d'humble condition, d'un riche hommes d'affaires suisse, seriez-vous prêt à assister à un dîner dont l'unique but est d'humilier les autres riches convives?
   
   C'est ce qu'accepte, un peu à contrecœur au début, le narrateur de ce conte cruel, Alfred Jones, un quinquagénaire qui a eu la chance d'épouser la jeune et jolie fille du docteur.
   
   Employé comme traducteur dans une chocolaterie, Jones mène une vie ordinaire jusqu'à sa rencontre puis son mariage avec Anna-Luise. Son existence bascule dès lors qu'il fait la connaissance de l'énigmatique Docteur Fisher. Ce dernier organise des dîners pour un petit groupe d'élus fortunés au cours desquels il leur fait subir toutes sortes d'humiliations avant de leur octroyer leur récompense, en général un cadeau très coûteux.
   Même si l'on est pas forcément cynique, on ne peut que se rendre aux arguments du docteur : la cupidité humaine est sans limites.
   
   Green dresse les portraits savoureux de ces ignobles courtisans : M. Belmont, Mrs Montgomery, riche veuve et seule femme de cette assemblée, Mr Kips (dont Fischer s'est cruellement moqué...), Richard Deane, un acteur has-been, le divisionnaire Kruger. Tous sont prêts à lécher les bottes du Dr pour augmenter leurs richesses.
   
   Comme le narrateur, on observe avec fascination et dégoût, la déchéance de ces immondes parasites.
   
   Pour autant, le Docteur Fisher ne m'a pas été plus sympathique. Même si l'on comprend son point de vue, on ne peut oublier qu'il a lui-même provoqué le drame familial dont il souffre encore et que sa fille ne lui pardonne pas.
   
   Cette farce grotesque et malsaine souligne une fois encore la noirceur de l'âme humaine. Entre cruauté, bêtise et faiblesse, les protagonistes s'engluent dans la toile machiavélique d'un homme finalement plus pathétique que méprisable.
   
   La scène finale, le dernier dîner, est d'ailleurs le point d'orgue de cette sinistre comédie dont le narrateur et la lectrice que je suis, ne ressortent pas indemnes...
   
   Vous l'aurez compris, une excellente surprise (mais enfin, comment être déçue par Graham Greene?) qui me donne envie de continuer à explorer l’œuvre de cet écrivain.
   
   
   
   A noter : un téléfilm fut tiré du roman en 1985 avec James Mason dans le rôle du Dr Fisher et Alan Bates dans celui d'Alfred Jones.

critique par Folfaerie




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Monsignor Quichotte - Graham Greene

Charmante quichotterie
Note :

   Titre original : Monsignor Quixote (1982)
   
   Le curé Quichotte d’El Tobosso, petit village dans lequel il est né et a prêché toute sa vie, est promu Monsignor à la faveur de la rencontre fortuite d’un puissant. Par ailleurs mal aimé de son évêque traditionaliste, ce simple curé de campagne au patronyme célèbre est poussé vers quelques jours de congés. Il ne part pas seul mais avec celui qu’il surnomme Sancho, ex-maire communiste battu aux dernières élections, son ami.
   Voilà donc nos deux personnages truculents partis pour une road-story à bord de Rossinante, vieille Seat bichonnée par le chrétien. Nous nous situons au temps du post-franquisme et du post-stalinisme. Deux périodes noires pour nos deux "croyants". De péripéties rocambolesques en pauses avinées et fromagères, de nombreux dialogues se nouent.
   " - J’ai le sentiment que vous croyez plus au communisme qu’au parti.
   J’étais sur le point de vous dire la même chose mon père : vous croyez plus au catholicisme qu’à l’Eglise." P266

   
   Empruntant à Cervantès tout un univers et un moyen de le raconter (les titres, les évènements farfelus…). Greene use de la comédie pour aborder des sujets profonds : les convictions religieuses et politiques. Le doute accompagne ses deux amis pourtant sincèrement croyants, d’autant plus quand il est constaté les déviances. Ainsi, le catholique idéologique insupporte le curé pragmatique. De la même façon, le passé stalinien du mouvement communiste fait douter l’admirateur de Marx. De là, la distinction essentielle à effectuer entre la belle et humaine idée et la mise en pratique imparfaite puisqu’également humaine.
    "La croyance s’éteint comme le désir pour une femme" P39

   
   Le ton est léger. Les situations, poussées jusqu’à l’absurde, sont souvent désopilantes. Ainsi, le curé qui ne comprend pas qu’il se trouve dans un bordel. Ou encore, la paranoïa (justifiée) du maire vis-à-vis de la garde civile. Une facture originale pour un propos toujours captivant.
   ↓

critique par OB1




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Pèlerinage comique
Note :

   Suite à la visite d’un influent évêque italien dans son petit village d’El Toboso, le père Quichotte se voit promu Monsignor au grand dam de l’évêque local. Ce dernier voit là l’opportunité de remplacer Quichotte par un jeune prêtre. Le père Quichotte s’associe alors à l’ex-maire communiste du village – qu’il surnomme Sancho Panza - et le duo incongru embarque sur les routes d’Espagne vers Madrid afin de se procurer les bas mauves et la bavette requise d’un Monsignor. La suite donne lieu aux aventures des deux larrons dans leur veille Fiat.
   
   À la fin de sa carrière, Greene, maintenant un auteur établi, s’est permis des libertés dans sa fiction. Ce roman en est un exemple des plus réussis. Les péripéties et surtout les dialogues truculents sont absolument savoureux. Avec beaucoup de sarcasme et d’humanité, Greene explore les thèmes de la foi et des convictions politiques.
   
   J’ai dévoré les pages de ce roman, séduit par ces deux personnages attachants. En dépit du sérieux du propos sous-jacent dans cette Espagne postfranquiste, le ton demeure léger et convivial. C’est le choc des idées mais de manière courtoise. Un festin où le vin et la bouffe passent avant tout.
   
   Un roman charmant et un bel hommage à Cervantès.

critique par Benjamin Aaro




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Le dixième homme - Graham Greene

Du Loti ou du Conrad …
Note :

   Titre original : The tenth man (1985)
   
   "Le dixième homme" fut à l’origine écrit vers 1948, à l’époque du "Troisième homme", dans le cadre d’un contrat avec la MGM, en vue d’un film donc. Oublié pendant 35 ans, il fut exhumé en 1983 par la MGM et proposé à un éditeur. Graham Greene le retrouve à cette époque alors qu’il l’avait complètement oublié et il dira même le préférer au "Troisième homme" sur bien des plans…
   C’est la guerre, dont sort tout juste le monde, qui inspire à Graham Greene cette histoire. Ça commence en un huis-clos terrible en France – une France étrangement désincarnée, comme si Graham Greene avait eu du mal à planter le décor – au cœur de la guerre. Les Allemands ont pris des otages qu’ils maintiennent détenus et quand l’un des leurs est tué, ils décident de tuer un otage pour dix hommes détenus. Ils sont trente dans la prison, il y aura trois exécutés. C’est aux otages de se débrouiller pour désigner les trois victimes et ils vont tirer au sort, situation éminemment dramatique remarquablement traitée par Graham Greene dans un style très moderne.
   
   Mais l’essentiel n’est pas là pour lui. Ça, c’est une histoire et ce n’est pas l’histoire qui l’intéresse. Ce sont les hommes qui la font et qui font basculer le sort. Et particulièrement Chavel, un des otages tirés au sort. Un avocat, plutôt à l’écart du reste du groupe, qui va craquer et proposer sa fortune à qui prendra sa place.
   "Jean-Louis Chavel ne comprit jamais pourquoi le maire le haïssait. Pourtant, il ne pouvait s’y méprendre : il avait trop souvent surpris cette expression, au tribunal, sur le visage des témoins ou des accusés. Prisonnier à son tour, il ne parvenait pas à s’adapter à sa nouvelle situation. Ses efforts pour se rapprocher de ses compagnons échouaient toujours, …/…
   Les autres se montraient aimables à son égard : ils répondaient lorsqu’il leur adressait la parole, mais ne poussaient jamais la conversation au-delà du simple échange de civilités. A la longue, cela lui parut effarant de s’entendre ainsi souhaiter le bonjour jusqu’en prison. "Bonjour", lui disaient-ils, et puis "Bonsoir", comme s’ils le saluaient dans la rue tandis qu’il se rendait au tribunal. Or ils étaient bouclés ensemble dans un hangar bétonné de douze mètres de long sur cinq de large." 
   

   Il n’en faut pas plus pour initier une malédiction. Et une malédiction ne peut bien finir. La suite est ce qui intéresse vraiment Graham Greene ; les accidents de la vie et les débats de conscience qui s’ensuivent. Et de débat, on n’en manque évidemment pas. On oublie souvent que Graham Greene est doté d’une solide imagination et qu’il est impossible de s’ennuyer dans une quelconque de ses histoires.
   
   Chavel, finalement libéré, n’aura de cesse d’aller voir ce que sont devenus ses biens et particulièrement la maison de famille, dorénavant occupée par la mère et la sœur de Janvier, celui qui s’est sacrifié en se portant volontaire à sa place. Les rôles sont inversés. Il est devenu le misérable, les autres ne sont pas devenus riches, au sens statut social, pour autant et, trouvaille géniale, un faux Chavel va se présenter…
   
   Beaucoup pensé à la lecture du "dixième homme", au moins après la première partie huis-clos de la prison au Loti de "Pêcheur d’Islande" ou au Conrad de "Pour demain".

critique par Tistou




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Le capitaine et l'ennemi - Graham Greene

Le dernier roman de Graham Greene
Note :

   Titre original : The captain and the enemy (1988)
   
    Un garçon d'une douzaine d'années, pensionnaire en Angleterre, est "gagné" au Backgammon par un personnage étrange qui se fait appeler Le Capitaine. Il l'emmène chez Liza, qu'il lui demande d'appeler "mère". On comprend que cette jeune femme, stérile et en mal d'enfant est la compagne épisodique du Capitaine. Episodique, car celui-ci est toujours par monts et par vaux, pour gagner quelques sous. Escroc? Bandit? Grand voyageur?
   
    Le narrateur est ce jeune garçon, dix ans plus tard, qui raconte donc son histoire, ayant quitté et Liza et le Capitaine.
   
    Voilà une histoire originale, étrange et tellement bien racontée. La quatrième de couverture parle de ce roman de Graham Grenne -son dernier, il est décédé en 1991- comme d'un testament, d'un prodigieux raconteur d'histoires. J'acquiesce et applaudis des deux mains.
   
    Je croyais avoir déjà lu un ouvrage de cet auteur, mais aucun de ses titres ne me rappelle quoi que ce soit. Maintenant, cette erreur est réparée et je pense même sérieusement à continuer à combler mes lacunes greeniennes.
   
   
   
   Quatrième de couverture (extrait) :
   
   « Ultime roman de Graham Greene, Le Capitaine et l'Ennemi forme une sorte de testament littéraire du grand romancier. Testament dans la mesure où l'on retrouve, à travers le récit du narrateur Victor Baxter - ce garçon gagné au jeu par l'étrange capitaine qui donne son titre au livre -, la plupart des thèmes récurrents dans l’œuvre de l'auteur de La Puissance et la Gloire et Notre agent à La Havane, et dont certains relèvent même de ses ressorts intimes : l'horreur des internats, la solitude de l'adolescence et les affres des sentiments amoureux. S'y ajoutent ici le goût de Greene pour un certain exotisme et l'horreur des basses œuvres politiques. »

   ↓

critique par Yv




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Les espions de Greene
Note :

   Un enfant de douze ans, maltraité par ses condisciples, voit pour la première fois un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau melon, discutant avec le directeur de son école, dans un quartier de Londres. Le directeur apprend à l’élève, Victor Baxter, que l’homme a demandé à l’emmener en promenade, après avoir obtenu l’accord de son père.
   
   C’est une occasion pour le jeune Victor, appartenant à la tribu des Amalécites – nomades du Néguev exterminés par les Israélites sous Saül et David – d’échapper au sort de ses semblables pour l’après-midi. Victor avait perdu sa mère très jeune et son père, aux dires de la défunte, était un diable qui l’avait laissé en pension chez une tante. L’inconnu, qui se faisait appeler le Capitaine, déclara à l’enfant qu’il l’avait gagné au cours d’une partie de backgammon disputée avec son père.
   
   Malheureux chez sa tante, l’enfant ne fit pas de difficultés pour suivre l’inconnu à son domicile où résidait Liza, la compagne du Capitaine. C’était un logement assez misérable, en sous-sol, mais Liza était une jeune femme attentive. Le Capitaine décida de changer le prénom de Victor en Jim et, sans plus de façon, il le laissa à la garde de Liza.
   
   Absent la plupart du temps, le Capitaine effectuait des visites de temps en temps et remettait à Liza de quoi vivre avec Jim pendant ses déplacements. Jim cessa complètement d’aller à l’école et son éducation fut assurée par Liza et le Capitaine, lors de ses passages. Les sources de revenus du Capitaine étaient aussi mystérieuses que son activité, mais l’enfant s’habitua à cette vie ponctuée par les apparitions du Capitaine. Il grandit et comprit que le Capitaine aimait Liza et qu’il avait emmené Jim pour permettre à celle-ci d’assouvir son instinct maternel. Au fil des années, les visites du Capitaine s’espacèrent. Liza tomba malade et Jim, devenu adulte, rejoignit le Capitaine à Panama.
   
   Dans cet Etat dominé par la concession du canal aux Etats-Unis, Jim découvrit un monde d’intrigues, de corruption et d’insécurité, dans la chaleur moite des tropiques, où les banques américaines concentrent la richesse. Mis en relation par son père putatif avec un correspondant mystérieux, suivi par un garde du corps, il discerna à la fin la nature des activités du Capitaine. Maladroit dans ses interventions, il ne put éviter la chute finale.
   
   Le charme de ce livre réside pour l’essentiel dans l’intrusion de l’espionnage et des agents secrets dans un roman social à la Dickens, sans trop de soucis pour concilier ces deux univers complètement disparates.

critique par Jean Prévost




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La chaise vide et autres récits inédits - Graham Greene

Un
Note :

   Le manuscrit de "La chaise vide" fut retrouvé en 2008 dans les archives de l’Université du Texas, à Austin. Il a probablement été écrit dans les premières années d’écriture de Graham Greene, en 1926, soit un an après sa toute première publication ; un recueil de poèmes "Babbling April".
   Ce manuscrit est inachevé et, s’agissant d’un "Whodunnit" (en plus français : "Qui a fait le coup?", le genre illustré par Agatha Christie ou Conan Doyle par exemple), ça laisse une impression étrange finale, évidemment une certaine frustration…
   Par ailleurs Graham Greene y exprime la conception de l’époque du "Thriller", totalement à l’envers du mouvement actuel, technologique et scientifique en diable. Ecoutons ce que nous dit Mr Mayburry, le responsable de l’enquête dans "La chaise vide" :
   "Aucune de ces découvertes ne change la nature humaine. Si j’attrape ce meurtrier, ce sera parce qu’il a fait une erreur, non pas une erreur que l’on découvre à l’aide d’un microscope ou d’un rayon X, mais une erreur que je peux voir de mes yeux plutôt myopes. Il ne sera pas pendu à cause d’une nouvelle machine plus intelligente que lui, mais parce que je suis plus intelligent que lui."
   

   
   De quoi est-il question? Un beau manoir anglais, un rassemblement d’invités chics, un huis-clos et au matin, l’un d’entre eux manque à l’appel. Il est retrouvé mort poignardé au cœur sur son lit dans sa chambre fermée de l’intérieur. De l’Agatha Christie ou du Conan Doyle, vous dis-je! Un jeune inspecteur arrive, porté sur l’avènement de la police scientifique de l’époque : les empreintes digitales (!!!). Graham Greene le ridiculise avec la prise en main de l’enquête par un plus haut gradé, vieillissant et méfiant, comme on l’a vu plus haut vis-à-vis des technologies modernes. Les choses ne sont en effet pas si simples. Et elles le seront si peu que nous resterons sur notre faim puisque de fin, justement, il n’y a pas. Le manuscrit est resté inachevé!
   
   Cet ouvrage, que Graham Greene classait parmi les "divertissements", un peu comme ses nouvelles, est sensiblement différent de ses romans, plus littéraires, "religieux" ou d’espionnage. Il n’installe pas, en effet, autant le décor, se concentrant certainement sur la cohérence des faits tout en leur laissant la dose de mystère nécessaire. Par contre le traitement psychologique est toujours aussi fin. On a l’impression, presque, qu’il a un compte à régler. Avec l’avènement de la modernité, de la mise en avant de la technique au détriment de l’humain…
   A ne lire que par ceux qui acceptent de ne pas avoir la clef finale …
   
   Les autres récits inédits dont il est question sont en fait des nouvelles et des "introductions", à des romans d’autres ou de ses rééditions : 20 nouvelles et 3 introductions.
   
   S’agissant des nouvelles, et de nouvelles inédites, elles sont très disparates et font un peu office "de laboratoire lui permettant de faire ses gammes et d’expérimenter des genres littéraires différents". De 3 pages à 27 pages, les formats sont variés et témoignent de l’éclectisme et de l’esprit curieux de Graham Greene. Je ne m’intéresserai particulièrement qu’à l’une d’entre elles ; un "What if …?" - j’ignorais le terme qui décrit un récit allant à l’encontre de la vérité historique, "Que se serait-il passé si …?" - "Le lieutenant est mort en dernier".
   Cette nouvelle a été écrite en 1940, à des fins de propagande. Le but était d’encourager les américains à rejoindre le camp allié.
   Potter, un coin minable de banlieue au nord de Londres, est la cible d’un commando de parachutistes allemands, commandé par un lieutenant. Profitant de l’effet de surprise, la population, réduite, est rassemblée et tenue prisonnière cependant que les soldats commencent leurs actes de sabotage. Mais le vieux Old Purves, braconnier de son état, est passé à travers – il posait des collets sur les terres de Lord Drew, pensez!
   Il assiste, médusé, après avoir vu les parachutistes descendre du ciel sans en comprendre le sens, à des tirs des soldats descendus du ciel sur un jeune garçon qui s’enfuyait. Rassemblant ses forces et vidant sa bouteille de whisky, il se remémore sa participation à la guerre des Boers et fait échec à lui seul à cette tentative audacieuse allemande. Le lieutenant mourra en dernier…
   Maintenant, dire que c’est cette nouvelle qui aura fait basculer les Américains dans le camp allié… il y a un pas que personne ne franchit! Ce n’est pas du Graham Greene classique avec introspection a "en veux-tu en voilà". C’est une histoire. Aux fins de propagande.
   
   Pour les adorateurs de Graham Greene, il y en a encore 19 autres. Inédites.

critique par Tistou




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Le ministère de la peur - Graham Greene

Fritz Lang l’a tourné (Les espions sur la Tamise)
Note :

   "Le ministère de la peur" fut publié en 1943. Graham Greene le classe parmi les "divertissements". Il s’agit en fait d’une histoire plutôt inclassable, d’espionnage diront certains mais...
   
   D’après Graham Greene lui-même, c’est dans ce roman, écrit en 1942, à bord du cargo qui l’emmène vers la Sierra Leone, qu’il a écrit les pages les plus fidèles au "Blitz" que connût Londres pendant la guerre, ces bombardements nocturnes qui ravagèrent la capitale anglaise.
   
   De fait, l’action se déroule à Londres, pendant la guerre. Arthur Rowe, un peu perturbé depuis qu’il a aidé sa femme à mourir pour la délivrer de souffrances terribles, est amené à gagner un cake lors d’une kermesse – une kermesse de guerre. Le cake est cuisiné au beurre, ce qui en fait toute sa valeur en ce temps de guerre. Il l’a gagné parce qu’une diseuse de bonne aventure, le confondant avec un autre, lui a soufflé le poids de celui-ci (le concours consistait à deviner son poids). Il l’a gagné mais il ne lui était pas destiné et tout de suite les choses se gâtent. Visiblement ce cake va manquer à quelqu’un, ou à quelque chose.
   Arthur Rowe n’a pas quitté la kermesse que les organisateurs tentent de récupérer le cake. En vain. Mais cette quête va se poursuivre, même au prix des moyens les plus violents...
   
   La suite est curieusement crépusculaire, comme détachée du début, plaquée. Comme si Arthur Rowe, et les intervenants, n’avaient plus tout à fait leur raison – la guerre?
   
   Tout cela va finir en happy end mais un happy end des plus improbables. Je ne sais pas ce que Fritz Lang a pu tirer de cela mais on imagine assez bien que ça rentre dans le cadre des histoires un peu bizarres qui se tournaient vers ces années là... Toujours est-il que Graham Greene s’est dit déçu des coupes qu’avait effectué Fritz Lang.
   
   Mieux vaut lire l’original que subir des images !

critique par Tistou




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