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Auteur des mois de juin & juillet 2012
Kenzaburō Ȏé

   Cela faisait bien longtemps que notre rubrique "auteur du mois" ne s'était tournée vers l'Asie, il était temps d'y revenir. Cette fois, c'est avec un auteur japonais, et pas n'importe lequel: un Prix Nobel. L'autre Nobel japonais, Yasunari Kawabata était déjà présent sur ce site avec plusieurs titres, mais Kenzaburo Oé nous manquait.
   Le voici maintenant parmi nous.

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2012
   
   Kenzaburō Ȏé est un écrivain japonais né le 31 janvier 1935, lauréat du prix Nobel de littérature en 1994.
   
   Kenzaburō Ōe est né dans un village au milieu des forêts et c'est là qu'il passa son enfance. Ce n'est que lorsqu'il entra à l'université qu'il rejoignit Tokyo. Bien que mal à l'aise parmi ses condisciples, il y fera de brillantes études de Lettres, en particulier de Littérature Française (Céline, Camus, Sartre) et soutiendra une thèse sur Jean-Paul Sartre.
   
    Il se lance tout de suite dans l'écriture et commence à publier des nouvelles, rencontrant rapidement le succès (1958, prix Akutagawa pour "Gibier d’élevage").
   
   
En 1963, nait son fils ainé, Hikari, qui est handicapé mental. Ce drame va modifier le cours de sa vie d’écrivain autant que de sa vie personnelle. Il fera l'objet de nombre de ses romans.
   
   Prise entre Hiroshima (1965) et Fukushima (2011), son œuvre aborde avec autant de force le problème du nucléaire.
   
   Kenzaburō Ōe est une pièce maîtresse d'une littérature japonaise en pleine évolution, voire révolution. Il en représente une étape marquante. Maintenant, les formes littéraires évoluent ou sont contestées. Le conflit des générations littéraires est réel au Japon.
   
    En mars 2012, Kenzaburō Ōe était l'invité d'honneur du Salon du Livre de Paris.
   
   
Une petite vingtaine de ses roman a été traduite en français, mais plusieurs sont devenus très difficiles à trouver. On espère des rééditions, ainsi que d'autres traductions.
   
   
   Principaux prix obtenus par Kenzaburō Ōe, par ordre chronologique :
   
    * Prix Akutagawa, la plus haute récompense littéraire japonaise, à l’âge de 23 ans, pour "Gibier d'élevage"
    * Prix Europalia 1989 pour l’ensemble de son œuvre
    * Prix Nobel de littérature en 1994
    * Ordre du Mérite Culturel Japonais en 1994 (refusé)
    * Docteur Honoris Causa de l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) en 2005.

   
   
   Philippe Forest est l'auteur d'un essai sur Kenzaburo Oé

Bibliographie ici présente

  Gibier d’élevage
  Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants
  Notes de Hiroshima
  Une affaire personnelle
  Dites-nous comment survivre à notre folie
  Le Jeu du siècle
  Une existence tranquille
  M/T et l'histoire des merveilles de la forêt
  Moi, d'un Japon ambigu
  Le faste des morts
  Seventeen
  Lettres aux années de nostalgie
 

Gibier d’élevage - Kenzaburō Ȏé

L’ennemi
Note :

   L’histoire de cette nouvelle se situe dans un village rural pendant la deuxième guerre mondiale. Lorsqu’un avion ennemi s’écrase, les habitants du village découvrent que le seul survivant est un soldat noir. Ce dernier inspire la peur car les villageois n’ont jamais vu personne de couleur noire. Il est aussitôt enchaîné.
   
   "Que pouvait-il faire, à cette heure, dans sa cave? S’il s’échappait de son trou, massacrait tous les habitants et les chiens du village, et mettait le feu aux maisons? Un frisson de terreur parcourut tout mon corps, et je m’efforçai de ne plus penser à cela."

   
   La narration est donnée à un adolescent. L’ennemi qui inspire tant de dégoût au début devient source de fascination lorsque ce jeune protagoniste découvre qu’il n’est finalement pas si bête que ça. Ce sont les enfants, pas les adultes, qui vont le soulager momentanément de son incarcération en le libérant parfois.
   
   Ce court texte est d’une grande sagesse. En quelques pages Ôé aborde tous les aspects de la xénophobie. Il déshumanise l’otage puis le ramène parmi les humains. Microcosme de la guerre, mais aussi en quelque sorte de la société, c’est une œuvre maîtresse de la carrière de Ôé.
   
   (Prix Akutagawa)
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critique par Benjamin Aaro




* * *



Mortelle méconnaissance
Note :

   Le récit de "Gibier d'élevage" se déroule pendant la seconde guerre mondiale. Dans un village montagnard coupé du monde pendant la saison des pluies, un avion américain s'abat dans les bois. Les villageois capturent le seul survivant, un grand noir américain qui excite la curiosité de tous mais en particulier des enfants. Le prisonnier, en attendant d'être remis aux autorités, est enfermé dans une cave. Son abattement, sa passivité et son étrangeté le font considérer comme un animal d'élevage! Les enfants qui en ont d'abord un peur bleue finissent par faire de lui un compagnon de jeu. Oui, mais...
   
   Le récit est raconté par un jeune garçon qui vit sa vie d'enfant, insouciante, jeux, bagarres, baignades, découverte sexuelle pour les plus grands, entouré de son petit frère cadet, de Bec-de-Lièvre, le meneur de la bande, et de toute la marmaille qui les suit et les admire. Nous sommes en guerre mais le village est si fermé sur lui-même que la guerre paraît être un fait irréel presque légendaire. Une abstraction. Pourtant la mort qui la symbolise est toujours présente dans le récit soufflant ses miasmes délétères sur le village, compagnon fidèle de tous, même des enfants. Ceux-ci jouent à "touiller" les morts dans la fosse commune béante pour récupérer des ossements afin de se confectionner des bijoux.
   
   La description de ce peuple "de vieux défricheurs quelque peu primitifs" est un choc pour le lecteur. Ces gens vivent dans une pauvreté extrême. Ils n'ont aucun meuble chez eux, et couchent par terre sur des planches. Ils sont considérés comme des sauvages, sales, miséreux et sans manières, par les citadins lorsqu'ils se rendent à la ville soit pour aller à l'école soit pour faire quelques courses. Le fait d'être isolés de tout pendant la saison des pluies ne les dérange donc pas et est une aubaine pour les élèves qui ne peuvent plus aller à l'école.
   
   Le choc des civilisations va être énorme entre cet américain, un espèce de colosse noir qui parle une langue totalement inconnue, et ces gens qui n'ont jamais dépassé les bornes de leur village sauf pour la ville toute proche et n'ont jamais vu la mer que de très loin comme un mince ruban miroitant.
   Le jeune narrateur qui est le premier à l'approcher de près pour apporter sa nourriture au prisonnier le présente comme une bête avec "ses oreilles pointues comme celles d'un loup" "son cou gras et huileux", "l'odeur de son corps qui pénétrait toute chose comme un poison corrosif" et sa "voracité de rapace" quand l'homme se jette sur la nourriture après avoir jeûné longtemps. Mais peu à peu le jeune garçon va cesser d'en avoir peur, pour le voir comme un animal familier que l'on aime bien.
   "Ce Noir était à nos yeux une sorte de magnifique animal domestique, une bête géniale."
   Les adultes aussi finissent par ne plus être effrayés par lui et l'américain peut circuler librement dans le village. Les enfants partagent enfin avec lui de beaux moments de sérénité lorsqu'ils l'écoutent chanter une chanson
   "Nous étions emportés par la houle de cette voix grave, solennelle, se propageant de proche en proche."

   ou quand ils le font sortir de la cave sous la pluie : ..." et là, longtemps, nous remplîmes nos poumons d'un air qui sentait l'écorce mouillée"
   Mais que va-t-il advenir de cette amitié quand les adultes s'en mêlent?
   "Le soldat parti, que nous resterait-il au village? L'été, vidé de sa substance, ne serait plus qu'un coquille vide."
   
   Le roman est un roman d'apprentissage pour le jeune narrateur qui prend alors conscience de l'horreur de la guerre, et perd son insouciance enfantine. Devenu adulte brutalement, pour lui, plus rien ne sera comme avant :
   "La guerre, cette interminable et sanglante bataille aux dimensions gigantesques, allait se prolonger encore. Cette espèce de raz de marée qui, dans des pays lointains emportait les troupeaux de moutons et ravageait les gazons fraîchement tondus, cette guerre là, qui eût jamais pensé qu'elle dût parvenir jusqu'à notre village? Pourtant elle y était venue... et moi au milieu de ce tumulte, je n'arrivais plus à respirer."

   
   Kenzubaro Ôé dénonce avec ce roman l'absurdité de la guerre. La haine entre les peuples n'est-elle pas d'abord une conséquence de l'ignorance et de la méconnaissance de ce qui est étranger? Les enfants ne sont-ils pas ici ceux qui y voient clair?
   
   
   Repris dans le recueil "Dites-nous comment survivre à notre folie"
   ↓

critique par Claudialucia




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Un récit remarquable
Note :

   Le grand écrivain japonais Oe Kenzabûro, lauréat du prix Nobel de littérature en 1994 a écrit ce texte dans les années 50; cette nouvelle est l'une de ses toutes premières œuvres, et a reçu un prix au Japon en 1958.
   
   Pendant la seconde guerre mondiale, dans un village retiré, un avion américain s’est écrasé dans la forêt, et les villageois ont fait prisonnier l’unique rescapé, un soldat noir et l’ont enchaîné dans une cave. Le prisonnier est signalé à la ville et l’on attend qu’un fonctionnaire surnommé "Gratte-papier" en informe la préfecture qui doit décider de son sort.
   Ces villageois vivent de façon très rustique. Ils n’ont pas l’eau courante, ni savon, ni vêtements de rechange, se baignent dans la fontaine du village et dans la rivière en contrebas. Les enfants sont livrés à eux-mêmes et n’ont pas reçu d’éducation.
   Le narrateur est un garçon de huit-dix ans qui vit avec son père et son jeune frère. Le père chasse les belettes pour leurs peaux qu’il vend à la ville.
   
   C’est l’été et les enfants ne vont plus à l’école. Le narrateur et ses amis sont pénétrés par la crainte de la présence du prisonnier noir. Pour eux ce n’est pas un "ennemi" ; ils assimilent les gens de couleur à des animaux. Le Noir est bien plus grand et plus fort qu’aucun être humain adulte du village. Son langage, ils ne le saisissent pas comme une langue étrangère. Ils éprouvent une terreur sacrée.
   Ce personnage va devenir pour les enfants un animal-dieu, un être plus ou moins sacré "à cause de son absolue beauté". Les mois passent et les adultes s’en désintéressent en attendant les ordres de la préfecture tandis que pour le narrateur et ses amis il est le principal centre d’attraction. D’inquiétant, il devient bienveillant, voire un compagnon de jeu pour les enfants, sans cesser d’avoir pour eux un caractère animal et sacré. La relation est ambigüe, mais elle évolue…
   Puis les adultes interviennent à nouveau, changeant la donne. La fin est très cruelle et ne laisse aucune illusion sur les relations humaines, "A War of Everyone against Everyone" comme disait le philosophe Hobbes.
   Et pourtant j’ai été assez satisfaite du tout dernier événement, d’une sorte de justice sauvage perpétrée par les enfants.
   
   Le narrateur a bien le point de vue d’un enfant, privé de toute éducation, mais il s’exprime dans un langage soutenu, une prose simple mais élaborée, qui ne convient guère à sa condition sociale telle qu’il la décrit. On le suppose adulte, sorti de la misère et de l’inculture, et relatant de façon aussi réaliste que possible un terrible souvenir d’enfance, en le plaçant dans une perspective mythique.
   
   Un récit remarquable de justesse et de vérité.
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critique par Jehanne




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L'homme et la bête
Note :

   Dans un village perdu, au creux d’une vallée, des paysans vivent là, loin des rumeurs de la guerre. Les enfants, à la veille des vacances, occupent leurs journées comme ils peuvent. Mais à l’aube d’un matin ordinaire, un bruit formidable réveille la communauté. Un avion ennemi s’est écrasé dans la forêt. Les adultes, partis sur les lieux de l’accident, reviennent avec un prisonnier, noir. Pour le jeune narrateur l’événement est de taille, d’autant plus qu’on l’enferme dans la cave qui jouxte sa maison. En attendant que l’administration statue sur le sort du prisonnier, il reste à la charge des villageois. L’enfant se voit confier la mission de lui apporter à manger chaque jour. Une étrange relation va naître entre l’homme entravé et l’enfant qui le considère comme "une bête nègre, un animal domestique".
   
   Cet étrange récit a reçu le prix Akutagawa et a été adapté au cinéma sous le titre "Une bête à nourrir". A travers les pensées de l’enfant, ses sentiments, ses convictions, l’auteur nous invite à une réflexion sur l’étrangeté de l’Autre et la bêtise humaine. Ce texte a été repris dans "Dites-nous comment survivre à notre folie".
   
   Invité d’honneur au salon du livre de Paris en 2012, Kenzaburō Ȏé reste, depuis le bombardement atomique de son pays, la grande figure du mouvement pacifiste qui a suivi et un partisan de la sortie du nucléaire, aujourd’hui sa préoccupation majeure depuis Fukushima.

critique par Michelle




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Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants - Kenzaburō Ȏé

Jolie colonie de vacances!
Note :

   1944, dans un Japon en guerre. Les adolescents d'une maison de correction d'une ville bombardée sont évacués vers la montagne. Leur éducateur les confie à de frustes habitants d'un village tandis que des militaires en repartent sans avoir repris le déserteur qui se cache dans ces parages.
   
   Le roman de Kenzaburô Ôé est loin de reposer sur le seul choc culturel des jeunes de la ville devant la rudesse de la vie du hameau reculé : dès leur arrivée domine chez eux le sentiment d'être pris au piège dans un coin perdu. "Vous aurez plus de mal à fuir d'ici que lorsque vous étiez en prison" les avertit-on. "Par endroits, la route était effondrée…" à cause des pluies torrentielles et on ne parvenait à destination qu'en franchissant un dernier obstacle : "Un wagonnet pour le transport du bois était stationné sur des rails qui enjambaient la vallée." Pire, les jeunes sont enfermés dans un hangar et le lendemain astreints à enterrer les nombreux cadavres d'animaux morts d'une épidémie. Comme ce fléau menace aussi les humains, les villageois prennent le large et, cinq jours durant les jeunes délinquants sont laissés à l'abandon. "Tout le monde s'est enfui. Ils sont vraiment dégoûtants." Les jeunes s'organisent en une sorte de communauté à la fois festive, en faisant un grand feu pour se réchauffer, et macabre car ils découvrent deux victimes : une femme qui était restée dans le village avec sa fille, et un homme dans le ghetto des Coréens — qui sont les domestiques. Cette fille périt à son tour, mordue par un chien malade que le frère du narrateur avait recueilli. Au retour des villageois, avec le déserteur blessé et prisonnier, les adolescents sont accusés d'avoir pillé les maisons et incendié des bâtiments. Ils se plient aux injonctions du maire. Le narrateur, resté rebelle, doit alors prendre la fuite.
   
   Comme dans "Le ramier", comme dans "Seventeen", le narrateur est un jeune, tourmenté par sa sexualité. Surtout, ce roman datant de 1958 est fortement dominé par la question de la mort, par la présence de cadavres, par la décomposition et la puanteur. Comme dans la nouvelle "Le faste des morts", où il faut se débarrasser des corps stockés dans la morgue d'un CHU, il appartient aux jeunes de faire le travail macabre : d'abord avec les animaux, puis avec les hommes, métaphore d'un Japon vaincu croulant sous le nombre des victimes. Notons en passant que la proximité avec les animaux est un thème récurrent : "nous bourrant de patates comme des cochons." Le narrateur a vite eu l'impression d'être comme "une bête en cage". Notons que tout l'environnement est inquiétant : il y a une mine abandonnée (d'où les wagonnets) et un homme en armes contrôle ce passage. Le village, dans une sombre vallée resserrée, encerclée de forêts denses, est lui-même comme un cercueil pour les jeunes venus de la côte bombardée. Les villageois, parce qu'ils imposent à ces jeunes une tâche qu'ils veulent fuir à cause du risque d'épidémie, parce qu'ils se méfient de ces criminels en herbe, de leur "férocité", forment une société hostile parlant un dialecte de montagnards. La violence est déjà dans le titre qui exprime la philosophie du maire! L'intrigue et l'écriture ne peuvent que captiver. Loin du Japon insouciant et superficiel de certains auteurs contemporains.
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critique par Mapero




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Faulkner revisité par Queffelec
Note :

   "Arrachez les bourgeons,...", c’est un peu "Le bruit et la fureur" de William Faulkner revisité par le Yann Queffelec des "Noces barbares"! Même "terrain de jeu", même noirceur, même absence de perspective.
   
   C’est la seconde guerre mondiale, nous sommes au Japon, qui va bientôt capituler. Le pays est en déconfiture, à l’instar de ce que décrit par exemple Céline dans "Rigodon" - des mouvements de population erratiques – et une troupe d’enfants d’une maison de correction est en mouvement, plutôt chassée de partout, en tout cas mal accueillie.
   
   La petite troupe à laquelle appartient le narrateur est peu nombreuse, et son petit frère en fait partie. Au début de roman, ils échouent dans un village isolé montagnard japonais, plutôt isolé du fait des intempéries, livrés au bon vouloir du maire et de ses administrés puisque leur éducateur doit se joindre à des soldats qui recherchent un cadet déserteur. Ça va tout de suite être très noir puisque le lecteur comprendra très vite – le narrateur un peu moins vite du fait de son âge et de son faible niveau d’éducation – qu’ils se trouvent dans une zone où sévit une épidémie mortelle. On leur demande de suite de regrouper les animaux morts pour les enterrer, le tout dans un contexte d’un sordide achevé :
   
   "Des chiens, des chats, des mulots, des chèvres et même des poulains : d’innombrables carcasses d’animaux étaient entassées formant un monticule et s’apprêtaient avec calme et impatience à se décomposer. Les bêtes avaient les mâchoires serrées, les yeux noyés et les membres crispés. Leur sang et leur peau inanimés s’étaient transformés en un mucus visqueux et rendaient collantes la bourbe et les herbes fanées et jaunies alentour. Seules leurs oreilles innombrables conservaient une curieuse vivacité et supportaient la décomposition qui s’abattait violemment sur elles.
   …/…
   A coups de houe, nous avons creusé la terre ocre où les herbes fanées et les feuilles mortes formaient une croûte. La surface était tendre et facile à bêcher. Dès qu’apparaissaient de grosses larves orange clair ou des grenouilles et des mulots en hibernation, nos houes tombaient avec exactitude sur eux pour les écraser. La brume dans laquelle la vallée était plongée se dissipait précipitamment. Mais maintenant la puanteur tenace des carcasses entassées remplissait l’atmosphère comme une nouvelle brume."
   

   Mais ça va rapidement devenir bien pire puisque la mort touchant des humains, les villageois vont fuir en laissant les enfants à leur triste sort. Le roman, c’est l’histoire de "l’organisation" qu’ils vont tant bien que mal mettre en place pour survivre, et des saloperies, il va leur en arriver quelques unes. En référence aux romans cités plus haut, on se doute bien que tout ceci ne peut finir bien. De fait…
   
   Ça se lit d’une traite, plongeant dans l’ignominie toujours un peu plus à chaque page et il n’y a guère de possibilités de se tirer d’une telle situation. La plus simple, la plus courante, la mort... Mais Kenzaburo Ôé nous laisse imaginer notre fin.
   ↓

critique par Tistou




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L’exclusion
Note :

   C’est une fable sociale très dure que nous offre le lauréat du prix Nobel de 1994. Le thème de l’exclusion était déjà couvert par le fait qu’il s’agit d’enfants d’une maison de correction dont il est question, mais Ôé le pousse encore plus loin en amenant son groupe dans un village aux prises avec une épidémie.
   
   Les adultes abandonnent le village laissant derrière eux les enfants qui doivent survivre tant bien que mal. Une sentinelle s’assure que ces derniers ne puissent s’enfuir. Dans cette enclave, la faim est omniprésente, la mort rôde et tout n’est que saleté. Comme d’autres l’ont fait avant, l’auteur nous démontre crûment comment l’homme abuse des situations de pouvoir et devient bête lorsqu’il est confronté à ses peurs.
   
   "Écoute, un gars comme toi, il vaut mieux l'étrangler quand il n'est encore qu'un enfant. Les minables, il vaut mieux les égorger au berceau. On est des paysans, nous : on arrache les mauvais bourgeons dès le début."
   

   Ce premier roman est une parabole du Japon d’après-guerre alors que l’Empereur vu comme un Dieu s’est avéré qu’un simple homme suite à la défaite. Il s’agit d’une illustration cinglante de la cassure avec la tradition et la perte de la foi envers le leadership de la nation.
   
   Vingt ans plus tard, Ôé a écrit la suite "Le Procès" mais ce titre n’est pas encore traduit.
    ↓

critique par Benjamin Aaro




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Un tel ouvrage laisse des traces
Note :

   Refermer cet ouvrage, inspirer un grand coup, regarder le ciel bleu et les feuillages vert argenté tremblant sous le léger Mistral de ce dimanche après-midi.
   Et se dire que décidément, la barbarie n’a pas de limites, que le vingtième siècle n’a pas fini d’éructer ses miasmes d’horreur et de cruauté.
   La lecture d’une telle œuvre mérite peut-être qu’on laisse reposer l’émotion vive, décanter la réaction affective, que l’on se donne quelques jours pour relativiser les effets romanesques au profit de la raison historique et sociale, qu’il faut faire la part de l’exotisme, que sais-je…
   Et puis non, Kenzaburô ÔÉ n’a pas composé son récit pour qu’on ferme les yeux, pour qu’on apaise nos troubles en considérant qu’il s’agit d’un autre temps, d’une autre culture. Le Mal à l’état pur qui nous est présenté ici appartient à l’espèce humaine, et toute piqûre de rappel est bonne à prendre.
   
   Alors donc, entrons dans le Japon des années de guerre, au moment où le déroulement du conflit amorce le déclin des forces de l’Empire nippon. Les bombardements intensifs poussent le directeur d’une maison de correction à envoyer ses pensionnaires à l’intérieur du pays, dans les montagnes boisées, loin du danger des batailles. Le récit du périple et des événements nous parvient grâce aux mots d’un des enfants du groupe. Ce narrateur n’est pas un enfant de chœur, il a été placé dans l’institution de redressement pour quelques fautes "graves" au regard des coutumes, mais il n’est encore qu’un être non sevré de tendresse, ce que l’on sent aux soins particuliers qu’il octroie à son petit frère. Le voyage s’effectue par étapes, à pied évidemment, et les habitants des villages traversés n’ont guère de compassion à l’égard de ceux qu’ils prennent pour de la mauvaise graine. Mais ce n’est rien en comparaison du traitement que leur réserve la communauté d’un village isolé dans la Montagne, où diverses péripéties les obligent à séjourner quelques jours. Leur éducateur se joint aux recherches d’un déserteur, les abandonnant à la merci de ces paysans brutaux, avares, suspicieux et sans scrupules.
   
   Survient la maladie… Elle était déjà dans le corps d’un des enfants, dont la mort solitaire, sans compassion soulève déjà la fureur du groupe. Pourquoi ces adultes ne sont-ils pas capables d’un geste de sollicitude?
   Sans ménagement, les villageois profitent de leurs pensionnaires pour enterrer leurs animaux domestiques, atteints eux aussi d’un mal qui se répand vite et fait peur… Les enfants sont obligés de gagner leurs maigres portions de riz en enterrant les cadavres putréfiés. Une villageoise tombe malade à son tour, et s’en est trop pour les paysans : ils quittent les lieux en cachette, obturant l’unique voie de sortie du village. Voilà le groupe enfermé dans la petite bourgade, condamné à se débrouiller comme ils le peuvent pour éviter de périr de faim.
   
   En fait, ils ne sont pas si seuls. En pénétrant dans les misérables maisons des paysans, ils découvrent d’abord une paysanne agonisante et sa petite fille dans un hangar à l’écart. Puis ils font la connaissance de Lee, un garçon coréen isolé dans le quartier réservé à ces émigrés parias. Peu après, c’est le soldat fugitif qu’ils découvrent… La vie se réorganise avec pragmatisme. La solidarité et l’art de la vie sauvage apportent tout à coup un formidable souffle à ces enfants. Une fête magnifique s’organise un soir autour d’un feu de joie, la vie l’emporte, le narrateur baigne dans les délices d’un amour juvénile.
   Mais cette nuit de réjouissances tourne mal.
   
   Curieusement, Kenzaburô ÔÉ ne ménage pas de suspense dans la montée de son intrigue. Tous ses chapitres sont intitulés de manière très explicite. Je pense que l’auteur ne cherche pas à nous tenir en haleine, à nous servir une histoire, ce qui autorise à dévoiler la majeure partie du roman. L’objectif de l’écrivain est de nous confronter individuellement à nos responsabilités, au laisser faire lâche qu’observent les groupes, les peuples devant l’arbitraire et la terreur. Il me semble que le message auquel ÔÉ veut nous sensibiliser, c’est l’avènement de la rébellion de son narrateur, le courage puisé dans son désespoir, la haine de l’injustice, le pari de la mort presque certaine plutôt que de céder encore une fois…
   Une histoire si proche de celles qui se sont déroulées dans les mêmes années sous des ciels obscurs, dans des camps, des ghettos, dans nos villes parfois. `
   Le Mal est universel, ÔÉ le clame si fort.
   
   Il a écrit cette histoire une décennie seulement après la fin de la seconde guerre mondiale, dans un Japon qui souffrait toujours de sa défaite et des conditions de sa reddition. La violence qui se dégage de ces pages illustre la spirale engendrée par la force et l’arbitraire.
   
   Un tel ouvrage doit laisser des traces, marquer les esprits. Il est de ceux qu’il faut lire, tout simplement.
    ↓

critique par Gouttesdo




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Folie collective
Note :

   Pendant la deuxième guerre mondiale, les enfants d’une maison de correction sont évacués vers un village perdu dans les montagnes, au fond d’une vallée. Lors de leur transfert, ils doivent subir les quolibets, les affronts, les injures des paysans qui les regardent passer. Accueillis par le Maire, ils doivent creuser une fosse large et profonde pour y ensevelir des cadavres d’animaux. Devant ce tas de carcasses, ils comprennent vite que ces morts ne sont pas naturelles, qu’une maladie contagieuse les a décimés et qu’on les utilise pour manipuler ces corps contaminés. Un matin, à leur réveil, ils se rendent compte que tous les villageois sont partis et les ont abandonnés. Seule une petite fille a été oubliée auprès de sa mère morte. Le jeune narrateur réalise qu’ils sont seuls face à une épidémie. Impossible de sortir de la vallée. La seule voie possible est bloquée par une barricade et défendue par un soldat. Les enfants s’organisent alors pour survivre.
   Un récit dur sur cette époque, "une époque de tueries… La guerre inondait les plis des sentiments humains, les moindres recoins des corps… d’une folie collective"
   

   Grand nom de la littérature japonaise, prix Nobel en 1994, Kenzaburô Ôe est né en 1935. Il étudie la littérature française et soutient une thèse sur Jean-Paul Sartre. Il a 22 ans quand il entame une carrière littéraire et reçoit dès 1958 le prix Akutagawa pour "Gibier d’élevage". Après la publication, en 1961, de son récit "Seventeen" qui s’inspire de l’assassinat du chef de file du parti socialiste par un militant d’extrême droite, il reçoit des menaces de mort. En 1964, la naissance de son fils anormal va bouleverser sa vie, événement qu’il relate dans "Une affaire personnelle", récit des trois jours qui suivent la naissance de l’enfant. Il incarne la littérature d’après guerre. "Notes d’Hiroshima" (1965), regroupent les reportages de l’auteur écrits après sa première visite de la ville en 1963, invité de la Conférence mondiale contre les armes nucléaires.

critique par Michelle




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Notes de Hiroshima - Kenzaburō Ȏé

La dignité des irradiés
Note :

   "J'ai continué de vivre ce qui avait commencé cette semaine de l'été 1963, et c'est en m'appuyant là-dessus que j'ai écrit mes romans" : dans la préface à la nouvelle édition de ces "Notes" en 1995, K. Ôé confirme la "conversion" qu'il a vécue au cours de ses trois voyages à Hiroshima, entre 63 et 65. Ils l'ont amené à "remettre sérieusement en question les notions de misère et de dignité humaines". Tout son engagement de romancier s'enracine dans le stoïcisme de ces "hibakusha", ces victimes de l'été 45 dont les "Notes" révèlent maints témoignages, ainsi que ceux de nombreux médecins eux-mêmes irradiés. Près de cinquante ans après on ne peut rester indifférent à la sincérité écorchée et la force polémique de ses propos.
   
   Lorsque K. Ôé, jeune journaliste, arrive à Hiroshima couvrir la 9ème conférence mondiale contre les armes nucléaires, il découvre les souffrances des atomisés atteints de leucémies myéloïdes, défigurés par des chéloïdes ; celles de ces jeunes femmes qui n'avaient que quinze ans quand explosa la bombe et dont on découvre le cancer après leur premier accouchement. Les médecins ignorent encore les conséquences de l'irradiation sur le corps humain et ne disposent d'aucun traitement efficace, même à l'hôpital de la bombe à Hiroshima ; ailleurs, sur l'île d'Okinawa par exemple, les victimes ne reçoivent pas de soins spécifiques ; pire, aucun, dans tout le Japon, ne bénéficie d'une indemnisation de l'État. Ce qui frappe K. Ôé c'est que ces hibakusha "malgré tout ne se suicident pas". Certes, une minorité a mis fin à ses jours ; mais la plupart, malgré la honte et l'humiliation, luttent avec courage et dignité contre leur mort annoncée. Pour le romancier, leur acharnement à se reconstruire devrait servir de leçon à tous les hommes, et d'abord aux japonais ; entre désespoir et excès d'espérance, les atomisés ne se sont jamais sentis vaincus et incarnent les valeurs nippones authentiques : courage, dignité, sens de l'honneur.
   
   Or, ce qui scandalise le jeune écrivain, c'est que, dix-sept ans après, on réduise au silence ces hibakusha : "une main puissante… s'est plaquée sur leur bouche pour la bâillonner". On veut les oublier plus encore que les rescapés d'Auschwitz ; même les manuels scolaires n'en transmettent pas la mémoire... Un jeune doctorant en médecine s'est vu recalé lors de sa soutenance : son étude des conséquences médicales de la bombe sur les victimes n'était pas un "sujet noble" aux yeux de la faculté... Dès la conférence de 64, K. Ôé a compris le désintérêt du gouvernement japonais, comme de tous les pays, pour les drames endurés par les victimes : aucun État ne plaide en faveur de l'abandon total des armes nucléaires, pas même le Japon. Pire, ces hibakusha survivent encore ; c'est bien la preuve que l'irradiation n'était pas si grave! Ainsi américains, japonais, le monde entier entretiennent-ils leur bonne conscience…
   
   Dès 1965 K. Ôé s'est engagé et a convié tous les intellectuels à aider la publication des témoignages des victimes, ainsi que l'élaboration d'un "livre blanc" des dommages causés par les bombes A et H. Mais "le Japon n'a rien appris de la défaite de 45" note-t-il avec amertume ; lui y a trouvé sa raison d'écrire.

critique par Kate




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Une affaire personnelle - Kenzaburō Ȏé

On est loin de la bien-pensance
Note :

   Titre original : A personal matter (1965)
   
   Bird, 27 ans, achète deux cartes d'Afrique. Le voyage en Afrique, c'est le rêve de sa vie. Il l'a déjà tellement préparé, il a commencé à en étudier les langues et la géographie. Il a commencé à économiser, mais c'est long, un tel périple demande beaucoup d'argent. Ce projet africain l'habite depuis toujours. Il y pense, il le prépare, il en rêve la nuit. Mais au moment même où il fait cet achat, il se passe pourtant tout autre chose à quoi il doit bien penser aussi : sa femme est en train d'accoucher.
   Quand il reverra son épouse, il y aura entre eux une discussion assez stupéfiante qui se terminera par :
   - Quand je t'ai dit que j'étais enceinte, tu as eu l'air de devenir fou. Avais-tu vraiment envie d'avoir un enfant, Bird?
   Il se déroba :
   -Nous reparlerons de tout ça quand le bébé sera guéri, dit-il."

   Et le lecteur se demande comment ils ont pu ne pas avoir ce genre de discussion avant! (8 ou 9 mois avant par exemple) Et sans dérobade cette fois.
   
   Nous réalisons que celui que nous suivons est un homme jeune, en train de lutter contre une addiction à l'alcool, instable dans son emploi obtenu par piston, plus proche des voyous et des bagarres d'après boire que du pater familias, la tête pleine de rêves de voyages lointain et pas vraiment désireux de fonder une famille avec une épouse pour laquelle il ne manifestera d'ailleurs jamais de vraie affection.
   
   Et c'est sur cette base déjà si fragile que vient se greffer l'épouvantable problème de la naissance d'un enfant lourdement handicapé mental. Le bébé à la tête complètement déformée
   "Voulez-vous d'abord voir la chose?"

   lui demande le médecin. Mais il refuse, il mettra deux jours à seulement l'apercevoir de loin.
   "- Qu'a-t-il de surprenant? demande-t-il
   Vous voulez dire dans son aspect? On pourrait croire qu'il a deux têtes...
   Le directeur faillit se remettre à rire mais se retint."

   En fait c'est la nervosité qui fait ricaner le médecin mais l'effet n'en demeure pas moins catastrophique pour les familles.
   Bird est d'autant moins pressé de voir l'enfant qu'on lui a annoncé dès la naissance qu'il ne vivrait pas et allait bientôt succomber à la malformation de son cerveau. Il évite donc de lui donner une réalité.
    Mais ce n'est pas ce qui se passe, pour handicapé qu'il soit, le bébé est robuste et contre toute attente, semble parti pour vivre. Bird se pose alors le problème de l'euthanasie, d'abord par absence de soutien médical, puis de façon plus active... Les médecins refusent de le suivre dans cette voie et Bird repartira avec dans un couffin le bébé de quelque jours et dans la tête des projets de meurtre.
   
   Pendant ce temps, la mère, qui n'a jamais vu le bébé et à qui tout le monde a choisi de cacher la vérité, croit qu'il a une malformation cardiaque et est hospitalisé dans un autre service.
   
   Bird, juste après la naissance, a retrouvé un flirt qu'il a eu brièvement pendant ses études. C'est une jeune femme dont le mari vient de se suicider. Il trouve réconfort auprès d'elle. C'est avec elle qu'il projette maintenant de partir en Afrique, quand cette histoire de bébé sera réglée...
   
   
   Ecrit dans les mois qui ont suivi la naissance du fils handicapé de l'auteur, c'est un roman poignant, puissant, cruel, hyper réaliste, porté par une écriture sans défaut. Un regard de chirurgien sur une situation chargée de toute l'angoisse humaine tant sur la réussite d'une vie que sur la nature de la vie humaine elle-même. Vous l'avez compris à mon résumé, aucune mièvrerie, les "bons sentiments" on ne sait même pas ce que c'est. Une franchise crue, une sincérité totale. La prise à bras le corps d'un grand problème existentiel.
   A lire. Absolument.
   ↓

critique par Sibylline




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Dérive affective
Note :

   Pas vraiment simple, Kensaburo Oé. Il semblerait néanmoins que l’histoire d’ "une affaire personnelle" soit un écho ce qu’il a pu connaître dans sa propre vie : la naissance d’un enfant anormal.
   
   Bird est encore un jeune homme de 27 ans, pas encore bien mâture et dont le vœu le plus cher est d’aller voyager en Afrique. Mais voilà Bird s’est marié – on n’est pas sûr qu’il en soit ravi – et sa femme – complètement absente, de manière curieuse, du roman – vient d’accoucher d’un bébé... anormal. Sa femme n’est pas encore au courant de ce qu’il se passe – le bébé a officiellement été emmené dans un hôpital pour subir des soins – et nous vivons avec Bird ces trois jours d’incertitude durant lesquels, tout à son immaturité, il va devoir gérer une situation abominable.
   Bird est tiraillé entre son envie de bien faire (sous-entendu d’assumer...), de tout plaquer et f… le camp, de tuer le bébé (après avoir compris qu’il serait viable après qu’on lui eût laissé penser l’inverse...),... Tiraillé est le mot. Bird ne sait pas. Bird ne peut pas.
   
   Rentre dans le jeu Himiko. Il fait sa connaissance pendant ces trois jours d’errance psychologique et il est sur le point de tout bazarder pour fuir, en Afrique, avec elle.
   
   La fin est surprenante. Comme si, en trois pages, Kenzaburo Oé avait voulu nous faire oublier toutes les mauvaises pensées qu’avait pu avoir Bird. Bird, ou Kenzaburo Oé lui-même?
   
   
   Extrait:
   
   "Sous la carte d’Afrique occidentale, tachée de sang et de boue, qu’il avait épinglée au mur, Bird dormait, roulé en boule, dans la chambre à coucher conjugale. Le berceau blanc du bébé à venir était posé entre les deux lits, toujours enveloppé dans sa housse de vinyle.
   Bird rêvait et grognait, dans son sommeil, contre la fraîcheur de l’aube. Il était sur un plateau de la rive ouest du lac Tchad, à l’est du Nigeria. Que faisait-il en un tel endroit? Soudain, un phacochère géant l’aperçut et fonça sur lui. Parfait! Bird était venu par goût de l’aventure, pour rencontrer de nouvelles tribus et des dangers mortels, pour découvrir ce qu’il y avait au-delà de l’horizon d’une vie quotidienne trop paisible et constamment décevante..../…
   La sonnerie du téléphone le réveilla en sursaut. C’était l’aube – et il pleuvait toujours. Bird se leva et se précipita vers le téléphone. Une voix d’homme, après avoir prononcé son nom, lui dit sèchement :
   Venez immédiatement à la clinique, s’il vous plaît. L’enfant est anormal. Le médecin vous expliquera.
   Brusquement, Bird se sentit à la dérive. Il aurait voulu retrouver son plateau nigérian et son rêve, si effrayant fût-il. Il se ressaisit et, d’une voix qui se voulait indifférente, demanda :
   La mère va bien?
   Oui, votre femme va bien, mais venez aussi rapidement que possible, s’il vous plaît."

critique par Tistou




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Dites-nous comment survivre à notre folie - Kenzaburō Ȏé

Recueil de nouvelles
Note :

   J’ai déjà chroniqué la première nouvelle "Gibier d’élevage" lue en Folio 2. Une œuvre de jeunesse de l’auteur, très classique, facile à lire, bien qu’extrêmement perturbante. Dans ce premier récit, où un jeune garçon, est fasciné par un prisonnier noir capturé pendant "la guerre", par les gens de son village, ou plutôt de sa tribu, car ils vivent de façon très archaïque, il y avait déjà de la brutalité et une sauvagerie sans concession…
   
   
   Le second récit "Dites-nous comment survivre à notre folie" est encore plus éprouvant à la lecture.
   C’est l’histoire d’un homme qui vient d’être père pour la première fois, et son enfant souffre de graves handicaps mentaux et physiques. Sa réaction est de se rapprocher de cet être, en profonde empathie, réussir à éprouver ce qu’il éprouve, bien qu’il ne le sache pas réellement, car le petit à quatre ans, ne réussit qu’à répéter les phrases qu’on lui adresse, sans rien manifester de personnel. Au moins le père parvient-il à éprouver en partie les mêmes souffrances physiques, notamment lors d’un funeste examen ophtalmologique destiné à mesurer l’acuité visuelle de l’enfant. "Destiné…", en principe, car il est vécu par le père et le fils, comme une grave persécution. Je vous recommande tout spécialement ce docteur à face de mante religieuse, qui sort l’œil de l'orbite...
   
   Le père éprouve aussi le besoin de jouer un rôle protecteur ; maintenant il fait chambre à part avec sa femme, pour pouvoir tenir la main de l’enfant bien serrée dans la sienne toute la nuit. Il l’emmène, tous les jours, manger un bol de bouillon d’os avec des nouilles et un Pepsi-cola. Père et enfant sont devenus obèses ensemble, se promènent ensemble, ne se quittent pas. L’homme feint la complicité avec le petit, lui parle beaucoup, avec l’idée que feindre cette complicité et faire comme si le petit comprenait, provoquera un éveil chez lui.
   Cependant il se demande si c’est son fils qui a besoin de lui ou l’inverse? "La menotte de l’enfant lui servait de défense contre les autres gens ; et lui, qui, lorsqu’il sortait seul, devait prendre des tranquillisants s’en trouvait métamorphosé en ce type d’extraverti. Il lui suffisait de serrer dans sa main celle de son fils pour se sentir délivré, même au milieu de la foule…"
   Cependant l'homme se fait agresser avec son fils et se reconnaît impuissant. Il devra se résigner à moins s’occuper de cet enfant. Alors, il reprend ses travaux d’écriture, une biographie de son père. Il voudrait éclaircir certaines zones d’ombre de la vie de ce géniteur, et entre en conflit avec sa mère… Là aussi, il devra se résigner à perdre ses illusions… La nouvelle montre un cheminement vers la lucidité et une plus grande indépendance d’esprit.
   
   On apprécie que le récit soit à la fois très réaliste, très précis dans les descriptions, comportant un grand nombre de sensations physiques, d’expériences concrètes, de la vie quotidienne, dans ce qu’elle a de cruel surtout, et d’un niveau de pensée très élaboré. Les conflits présentés sont abordés avec une grande justesse.
   
   
   Dans "Agwîî le monstre des nuages", un autre homme jeune a aussi eu un bébé présentant une anomalie mais le père l’a fait euthanasier, et a fui le foyer conjugal. Il a donc agi d’une façon très différente du premier. Mais, peu après, il est victime d’une hallucination : un énorme bébé venu du ciel vient se poser près de lui dès qu’il sort dans la rue ou se tient près d’une fenêtre, et avec qui il discute. Il l’appelle Agwîî, parce que ce son est le seul que le bébé ait eu le temps de prononcer. Il correspond sans doute à notre "arheu", sinon à l’expression d’un cri. En somme, la victime s’est vengée, et le fantôme le hante.
   
   Le narrateur du récit, un jeune étudiant, est rémunéré pour accompagner dans ses sorties l’homme devenu partiellement fou. Le récit balance entre hyperréalisme et poésie : l’homme tourmenté par le bébé fantôme explique son point de vue à l’étudiant : le ciel est peuplé des créatures que nous avons perdues, de sorte que l’étudiant en vient à aimer le "monstre" et presque à ressentir son existence, alors même qu’il se demande si l’homme ne joue pas la folie…
   
   
   La quatrième nouvelle "Le jour où il daignera essuyer nos larmes" porte également sur les relations père-fils dans ce qu’elles ont de plus dramatiques et primitives. Mais il ne s'agit pas seulement du père biologique, mais d'une autorité supérieure...
   
   Le héros de l’histoire est encore plus tourmenté que les précédents. Il ne quitte plus son lit, se croyant atteint d’un cancer du foie. Il en ressent les effets avec terreur mais hélas, non sans jouissance, de sorte qu’il n’en sort pas.
   Les affections du foie sont relatives à la bile noire, soit la mélancolie, et c’est peut-être là le mal véritable de cet homme. Quoi qu’il en soit, il se prépare à la mort, appareillé de lunettes de plongées vertes, servant à altérer sa vue. Les mêmes lunettes que portait l’Autre…
   Il fait à une infirmière censée être son exécutrice testamentaire, le récit de sa vie, cherchant à se souvenir des "happy days". Hélas les réminiscences qui lui viennent, qu’il s’arrache devrait-on dire, avec l’aide de l’infirmière qui le questionne, sont tout sauf heureuses. Le narrateur mêle les sensations actuelles du héros et ses réminiscences, cris et narrations, scènes dramatiques, tout s’enchevêtre, de sorte qu’il parfois difficile de saisir ce qui est arrivé dans le passé.
   Au bout d’un moment, on se rend compte que celui-là qui, dans le récit est désigné sous le nom de l’Autre, est le père. On saura que le héros a perdu son père à la guerre, tué devant ses yeux, que ce même père avait fait assassiner un autre fils, déserteur, et que la mère n’est pas innocente aux yeux du malade.
   
   Ces relations affolantes d’amour-haine entre père et fils font penser à Kafka : fils blessé physiquement et moralement, mutilé, rendu à l’état d’animal, tué même, victime du père bestial et cruel, lutte à mort entre les deux, fausses réconciliations, étrangeté des situations, déréliction à toutes les pages, tendance à la claustration, les deux univers sont assez proches.
   
   Après lectures des nouvelles, on prendra connaissance de la préface, qui replace les nouvelles dans leur contexte historique elles furent écrites à des époques différentes et correspondent à des moments particuliers de l’histoire personnelle de l’auteur. Mais ne pas s’attendre non plus à de grands éclaircissements.
   
   Et si vous êtes comme moi, vous ferez des cauchemars…

critique par Jehanne




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Le Jeu du siècle - Kenzaburō Ȏé

Tous les démons intimes
Note :

   La première parution a eu lieu en 1967 au Japon.
   
   
   Scène inaugurale :
   
   Nous sommes en ville. Mitsu, le narrateur, perturbé, descend en tremblant dans une fosse septique en construction dans son sous-sol. Il a perdu "la sensation fiévreuse de l'attente". Il ressasse le suicide de son ami qu'il vient d'apprendre. Ce dernier s'est pendu, la figure peinte en rouge, avec un concombre dans l'anus. Ce suicide semblera provocateur à des occidentaux. L'ami avait subi un traitement dans un hôpital psychiatrique d'où tous les malades sortent abouliques.
   
   Mitsu, réfléchit aussi à son enfant anormal, dont sa femme et lui ne savent que faire. Enfin, il évoque ce jour de son enfance où il a perdu un œil, des camarades l'ayant blessé. Il ressent tous ces malheurs, au moment où débute le récit, comme une série de malédictions qui vont le mener à sa fin...
   Afin d'y voir plus clair, Mitsu retourne à Shikkoku, l'île de son lieu de naissance, rencontrer sa famille, celle qui est encore en vie, et ses ancêtres... il doit notamment y voir son frère Taka.
   
   La lignée familiale est difficile à porter. Leur père était suspect et désavoué par la mère, probablement trafiquant de drogues. L'arrière-grand-père fut un personnage. Il s'était enfermé dans son pavillon pendant une insurrection paysanne, et le frère de cet homme, qui avait conduit l'insurrection, disparut ensuite.
   Mitsu et Taka reviennent sur les lieux de cette insurrection qui s'est produite un siècle auparavant, pour enquêter sur les circonstances. Et, sans l'avoir consciemment voulu, ils vont rejouer cette scène de l'histoire familiale et locale, Mitsu s'identifiant pour cela à l'arrière-grand père, Taka au frère de cet homme.
   Ainsi les deux frères vont s'affronter au cours d'une action qui aura un sens pour tous les deux. Solitaire Mitsu contre leaderTaka, et que chacun trouve sa place dans l'histoire.
   Alors cessera la malédiction.
   
   On s'étonne qu'il se produise un si grand nombre d'événements de contingence pure, dans un récit où le narrateur, semble d'un bout à l'autre, plongé dans la méditation et/ou le monologue.

critique par Jehanne




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Une existence tranquille - Kenzaburō Ȏé

Pas vraiment peinarde l’existence en question!
Note :

   Kenzaburo Ôé aux manettes,... il ne va pas être question de choses simples, guillerettes, avec bonnes fées et gentils chevaliers! Mais un enfant handicapé mental, ou délinquant, dans la famille parait un des ingrédients obligés des romans ou nouvelles de Kenzaburo Ôé. Ici c’est d’un enfant handicapé mental, Eoyore, dont il s’agit. Entre autres.
   
   Il faut dire que la vie de Kenzaburo Ôé a été marquée – on le serait à moins - par la naissance d’un enfant handicapé. Qui, comme Eoyore dans le roman, à force d’attentions et de soins affectueux est parvenu à composer de la musique. Kenzaburo Ôé part donc d’un vécu conséquent.
   Le père de cette famille, Monsieur K. (tiens! K., comme Kenzaburo?), écrivain japonais (tiens!) à la confiance en lui limitée, est invité dans une Université californienne pour plusieurs mois. Sa femme, exceptionnellement va l’accompagner. Plus manifestement pour veiller sur lui que pour le "fun" californien. Vont rester à la maison, seuls et c’est une première, leurs trois enfants, grands maintenant même si toujours étudiants et vivant dans la maison familiale ; Eoyore, l’aîné, handicapé mental avec un minimum d’autonomie, veillé par Mâ, sa sœur et quelque part aussi par le frère cadet Ô.
   Le roman va être la chronique de la valse lente de la vie de ces trois êtres pour la première fois amenés à se gérer eux-mêmes, rédigée par Mâ, étudiante en littérature travaillant sur "Rigodon", de Céline (tiens Céline! un des amours de littérature et influence reconnue de Kenzaburo Ôé!). Et quand on dit eux-mêmes ceci ne concerne évidemment pas Eoyore.
   
   Tout est cohérent psychologiquement et va évoluer lentement. Nous verrons les liens se resserrer progressivement entre les deux frères, entre Ô, jusqu’ici plutôt individualiste, et Mâ, dévouée d’entrée à Eoyore. Une péripétie majeure, gérée en douceur par Kenzaburo Ôé, l’évolution douce d’Eoyore, comme un petit miracle quotidien, l’évolution des relations à l’intérieur de la fratrie, tout ceci fait le sel de ce roman japonais atypique. Atypique aussi bien pour l’image mentale que nous avons du Japon et de ses habitants que par rapport aux autres romanciers japonais.
   
   Et souvenons-nous que Kenzaburo Ôé a reçu le prix Nobel de Littérature en 1994. Je me demande, compte tenu de la spécificité des héros ainsi que des situations traitées, souvent "borderline", dans quelle mesure ce prix n’a pas fait grincer des dents au pays du Soleil Levant?
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critique par Tistou




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Un titre juste
Note :

   Curieux mélange de fiction et mémoire, ce livre est narré par Mâ Chan, une jeune femme. Son père est un écrivain à succès et son grand frère, un compositeur handicapé mental. Il y a aussi la mère et Ô le jeune frère. Ça sonne familier? En effet, il s’agit du cadre familial réel de Kenzaburo Ôé.
   
   Lorsque le père accepte un boulot dans une université américaine, les enfants du couple se retrouvent laissés à eux-mêmes et Mâ prend en charge la maisonnée.
   
   Le récit introspectif est consacré essentiellement à la redéfinition de la famille et la place de la narratrice en son sein. L’aspect le plus intéressant est sa relation avec son frère prodige de musique et handicapé mental. Par la suite, la narration s’écarte de la prémisse pour se perdre dans des méditations maladroites sur quelques grands noms de littérature et du cinéma.
   
   Il s’agit d’un livre pour les fanatiques de l’écriture de Ôé. Pour ma part, j’ai eu une impression d’éparpillé et d’inachevé. De même, cette revisite des thèmes chers à l’auteur m’est apparue de trop et sentimentaliste.
   
   Depuis son prix Nobel, Ôé n’écrit plus sur son fils handicapé mental puisqu’il considère que ce dernier, devenu un compositeur, possède sa propre voix.
   
   Ce livre fut adapté au cinéma par le célèbre réalisateur japonais Jûzô Itami deux ans avant son suicide.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




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Séparés par l’océan
Note :

   En 1964, il naquit à Kenzaburo Ôé un fils handicapé nommé Hikari et cela changea non seulement sa vie mais aussi le contenu de ses livres. Le roman "Une existence tranquille" fait partie de la seconde partie de sa carrière d'écrivain puisqu'il parut en 1990. Une fois que Hikari s'est fait un nom comme compositeur, Kenzaburo Ôé a annoncé qu'il n'écrirait plus de romans ; c'était en 1994. Dans "Une existence tranquille" il s'agit d'une chronique familiale miroir de la famille Ôé : la famille est originaire de Shikoku, le père a étudié la littérature française et lu Céline, le fils aîné souffre d'un handicap. Etc...
   
   L'incipit dresse bien le décor du récit : "Cela se passe l'année où mon père fut invité comme "writer in residence" par une université californienne et où, pour diverses raisons, ma mère choisit de l'accompagner." La narratrice, Mâ — c'est un surnom — se retrouve donc seule à Tokyo avec ses deux frères, l'aîné, Eoyore, qui est handicapé, et le cadet, Ô, qui prépare son entrée en fac de sciences. Mâ, quant à elle, est étudiante en littérature française : elle lit Céline, notamment "Rigodon" et prépare un mémoire sur cet auteur. Elle s'occupe aussi de la maison et d'encadrer Eoyore. Le père, dénommé K, traverse une période de crise due à diverses causes : difficultés pour écrire, grave maladie de son frère, angoisse existentielle... Toutefois Mâ en veut à son père et à sa mère de les avoir en quelque sorte abandonnés.
   
   Pendant que les parents sont en Amérique, Mâ tient un "Journal au nom de la maison". Elle y consigne les événements, petits et grands, qui se succèdent. Elle participe à l'arrestation d'un détraqué sexuel qui rôde dans le quartier. Elle et son frère aîné se rendent à Shikoku pour les obsèques de l'oncle. Elle accompagne Eoyore chez son professeur de musique Monsieur Shigetô. Ils discutent d'un remarquable film de Tarkovski : "Stalker" : ils s'interrogent sur la figure de l'Antéchrist. Mâ et Eoyore rentrent les arbustes en bacs dans la maison quand arrivent les premiers froids. Elle accompagne Eoyore à la piscine où Monsieur Arai lui sert de maître nageur. De Californie son père la met en garde contre ce playboy sur qui courent des rumeurs compromettantes. Ce dernier a des visées sur Mâ quand il apprend de la bouche d'Eoyore qu'elle a fait des rêves de mariage...
   
   J'ai choisi de lire ce livre parce qu'il appartient aux productions les plus récentes de l'auteur et qu'il est publié en poche (folio). Mises à part les allusions au film russe et au roman de Céline, la lecture est souvent ennuyeuse mais les dernières pages suscitent un regain d'intérêt.
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critique par Mapero




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Pas tranquille du tout, bien sûr!
Note :

   C’est le récit de Mâ âgée de vingt ans, elle dit avoir atteint sa majorité depuis peu. Elle relate sept mois passés à s’occuper de son frère handicapé Oeyore, avec l’aide épisodique d’autres personnes, en l’absence de ses parents. Son père est parti en Californie, comme écrivain en résidence, et sa femme l’a accompagné, car il avait besoin de son soutien moral.
   
   Ce garçon handicapé âgé de 24 ans dans le roman, les lecteurs d’Ôé le connaissent déjà, car il est au centre de son œuvre, à l’exception des premiers récits de l’auteur. Aucun des membres de cette famille n’est un personnage fictif, même si l’on se doute que des détails ont été modifiés. Cela fait bizarre d’imaginer l’auteur en train de se mettre dans la peau d’une fille de vingt ans (la sienne très probablement) pour écrire le récit.
   
   Mâ aime énormément son frère, mais à l’annonce du départ de ses parents, elle évoque son avenir où à son avis, elle devra se charger d’Eoyore, y compris lorsque ses parents ne pourront plus le faire, ce qui ne lui permettra pas de se marier… ces sept mois seront donc un avant-goût de son avenir.
   
   Nous allons découvrir la personnalité riche et complexe de cette jeune fille. Elle s’est sentie quelque peu handicapée comme son frère, et souffre d’un symptôme curieux qu’elle appelle "la métamorphose en automate" lorsqu’elle est très contrariée. Cela ne l’empêche pas d’étudier la littérature française à l’université et de préparer un mémoire sur " Rigodon" de Céline. Ce choix, on le verra, est relié au handicap de son frère.
   
   A vrai dire, nous découvrons les efforts faits par les membre de cette famille pour résister à la situation "handicapante" générée par la vie (pas tranquille du tout, bien sûr!) aux côtés d'Eoyore, tout en maintenant une forte empathie à son endroit.
   
   Cette expérience de chef de famille est un vrai récit d’apprentissage. Au fur et à mesure des problèmes qui se posent, Mâ cherche des solutions dans la littérature, la théologie, le cinéma, dans la fréquentation du professeur de musique d’Eoyore (le frère handicapé est également mélomane et compositeur) et de sa femme. Ses parents sont loin, mais elle communique d’autant mieux avec eux, par courrier essentiellement. J’ai bien aimé que le père et la fille se racontent leurs rêves, et se les interprètent.
   
    Ses relations avec son entourage évoluent, et certains épisodes difficiles de ces mois-là, notamment un enterrement au village de son père, de mauvaises rencontres, les crises de son frère, lui permettent de vivre mieux.
   
   Ce roman ne possède pas réellement d’intrigue, mais il est vivant, intelligent, souvent humoristique, et l’on s’attache vraiment aux personnages. On est ému de "rencontrer", si j'ose dire, une famille dont les membres cherchent sincèrement à communiquer les uns avec les autres, et conquis par la richesse de leurs échanges. On est effrayé aussi d'imaginer la vie avec une personne handicapée, si bien, si concrètement rendue.

critique par Jehanne




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M/T et l'histoire des merveilles de la forêt - Kenzaburō Ȏé

Merveilles du Japon
Note :

   Au commencement, il y a un rituel. La grand-mère dit : "Crac, voici l'histoire. Vraie ou fausse, qui le sait? Mais comme c'est une vieille histoire, il faut que tu l'écoutes en croyant qu'elle est vraie, même si elle est fausse. D'accord?" Et le petit-fils (c'est Kenzaburô) répond : "Oui!" La famille de l'auteur, du côté maternel, est originaire d'une petite vallée de l'île Shikoku. Sa grand-mère lui a laissé en héritage les contes de cette région. Il s'agit de contes à partir de la fondation du village natal, dans la vallée où coule l'Awaji, au milieu de la forêt dense.
   
   L'auteur a emprunté son titre à une structure utilisée par des anthropologues en charge d'Indiens d'Amérique du Nord. En fait, tout s'enracine dans un souvenir scolaire. Devant figurer un tableau du monde au temps du "Grand Japon" de Hiro-Hito, le jeune Kenzaburô ajoute à sa carte le dessin de la "vallée dans la forêt" (le centre de son univers) et, en lieu et place des souverains, il figure la géante Oshikomé, "la grande femme laide", et un petit malin l'accompagnant, Meisuké. Dans ce "couple" la géante est "M" (comme "matriarch") et le garçon "T" comme "trickster", un espiègle qui transgresse les lois.
   
    Au fil des pages les personnages légendaires ne manquent pas. Le principal est appelé le "destructeur", drôle de nom pour le fondateur du village : c'est qu'ayant pris la mer avec divers aventuriers, et ayant ensuite remonté un fleuve côtier, il détruisit son embarcation comme d'autres ont brûlé leurs vaisseaux. Les aventuriers deviennent des vieillards et sont "gigantifiés" ; centenaires, ils travaillent encore entourés de leur descendance. Bientôt, le "destructeur" puis les vieillards s'évaporent : pas de tombes. Le village, enrichi par la fabrication de la cire, passe un mauvais moment avec le "Mouvement de Restauration" sous la conduite d'Oshikomé : on dirait les Khmers rouges imposant la pauvreté généralisée à leurs semblables! Après ce drame mythologique, le village a vécu la fin de "l'époque de la liberté" : il entra alors dans l'histoire, c'est l'âge des samouraïs et bientôt la Restauration de Meiji. Les paysans se révoltent de temps en temps — une fois sous la conduite de ce Meisuké qui se fera hara-kiri en prison, suite à la répression du mouvement. La guerre des "cinquante jours" voit enfin les villageois s'opposer à l'Etat moderne. Ils ont fraudé sur l'état-civil! Ils cachent des déserteurs en pleine époque nationaliste. Ce sont des génies de la résistance en un sens. Les militaires envoyés pour les réprimer — on est en 1944 ou 1945 — sont reçus par la rupture d'un lac de retenue ; les suivants découvrent une population qui résiste et se moque d'eux. Leur capitaine se pendra à un arbre. On ne parle pas d'Hiroshima.
   
    Ceci n'est qu'un tout petit aperçu des "merveilles de la forêt". L'intérêt majeur tient au mélange des genres : les légendes racontées par la grand-mère sont reprises et analysées par l'écrivain, et parfois un souci de vérité historique vient se télescoper au merveilleux. L'écrivain se fait en quelque sorte le porte-parole de sa vallée, et un gardien du patrimoine immatériel, plus qu'il ne verse dans l'autobiographie. Pour finir il évoque son fils handicapé, Hikari, et comment celui-ci, à son tour, a été captivé par les récits merveilleux de sa grand-mère. Le livre s'adresse avant tout aux fans de Kenzaburô Ôé. Il paraîtra ennuyeux à la plupart.

critique par Mapero




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Moi, d'un Japon ambigu - Kenzaburō Ȏé

Indispensable à tout amateur de littérature japonaise
Note :

   Cet ouvrage réunit quatre discours et conférences de Kenzaburo Oé. Le premier de ceux-ci, qui donne son titre au recueil, est son discours de réception du Prix Nobel de littérature (en 1994).
   
   Dans ce premier texte, intitulé "Moi, d'un Japon ambigu", Kenzaburo Oé évoque Yasunari Kawabata, le premier écrivain japonais à s'être vu attribuer le Prix Nobel (lui-même étant le second). Il commence par rappeler le titre du discours de son prédécesseur en ces lieux qui était: "Moi, d'un beau Japon". Il souligne ce qui le touche dans l’œuvre de Kawabata et également ce qui l'en distingue et transforme en conséquence le "Moi, d'un beau Japon" en un "Moi, d'un Japon ambigu".
   
   Il évoque aussi d'autres écrivains qui l'ont influencé, depuis ses lectures d'enfance ("Les aventures de Huckleberry Finn" et "Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède") jusqu'aux fondamentaux adultes et en particulier John Butler Yeats et les grands écrivains japonais.
   
   Il aborde le domaine politique en défendant la position de "non-belligérance" qui est au centre de la Constitution moderne du Japon et présente son pays actuel comme un "objecteur de conscience" Il regrette que les pays occidentaux ne comprennent pas toujours bien cette position (ce qui, je dois l'avouer m'a un peu étonnée car il me semblait au contraire que cette attitude était plutôt approuvée en Occident...)
   "Aujourd'hui, des critiques internationales s'élèvent, reprochant au Japon de ne pas jouer un rôle militaire actif au sein de Nations unies pour le maintien et le rétablissement de la paix dans le monde. Ces critiques nous sont parvenues aux oreilles et nous ont atteints douloureusement."

   
   Kenzaburo Oé conclut son discours en évoquant les valeurs de l'humanisme de la Renaissance qui sont de celles qui lui tiennent le plus à cœur. (Une surprise encore pour moi qui n'avais pas su les remarquer dans son œuvre.)
   
   
   Le second discours s'intitule "Propos sur la culture japonaise pour un public scandinave", il a été prononcé en 1992. Il y évoque à nouveau l'effet que la lecture du "Merveilleux voyage de Nils Holgersson" de Selma Lagerlöff a eu sur l'enfant qu'il était. Il le décrit comme un livre "parfait" au point qu'il a, à un moment, cru l'avoir rêvé. Et il se dit atteint depuis de "syndromes holgerssoniens". Il parle aussi d'autres écrivains qui ont eu un impact sur lui, beaucoup de scandinaves, puisque c'est son public du moment et que d'autre part Kenzaburo Oé a toujours été fasciné par cette culture, mais d'autres également: Karen Blixen, Malcolm Lowry, Astrid Lindgren, Erik Erikson, Nordahl Grieg... Il cite également brièvement une curieuse anecdote que j'ignorais sur Céline.
   
   La 2ème partie de ce discours le voit déclarer: "J'aimerais maintenant vous entretenir de culture, ou plus précisément de littérature japonaise, en posant trois jalons. Le premier est un classique, le "Roman de Genji" que l'on peut considérer comme la plus grande fierté du Japon", thèse qu'il développe.
   Il reprend plus loin: "Le plus grand écrivain qu'ait produit le Japon au cours de sa modernisation de l'époque de Meiji est Sôseki Natsumé. J'aimerais prendre Sôseki pour deuxième jalon."
   Il conclut plus tard: "Le troisième jalon n'est pas un écrivain de la dimension de Murasaki Shikibu ni de Sôseki, c'est moi-même. Je vais donc parler de mes œuvres et en particulier de celles qui sont traduites dans les langues européennes" et il décrit et explique ses romans (en particulier "Une affaire personnelle" et "Le jeu du siècle") d'une façon éclairante mais plutôt destinée à ceux qui les ont déjà lus car il en divulgue les péripéties.
   
   
   Le troisième texte, "De la littérature d'après guerre aux théories de la culture", a été prononcé à l'Université de Duke en 986 et repris dans "Le dernier roman" en 1988. Il présente un état très critique de la vie culturelle japonaise à cette époque. Oé en vient à demander "Est-ce que la culture japonaise est en train de s'effondrer?"
   Il poursuit "Pour les jeunes Japonais prêts à recevoir avec une sensibilité aiguisée tout nouvel événement culturel, la littérature a disparu de leur horizon par ailleurs plein de vitalité."
   et conclut:
   "La culture japonaise a perdu la force de créer un modèle d'humanité pour un nouvel avenir. Elle s'effondre ainsi intégralement."
   Il s'intéresse d'abord au mouvement "Littérature d'après guerre" en évoquant Tamiki Hara, Taijun Takedo, Shôhei Ooka, Hiroshi Noma et Yukio Mishima. Puis à "la Saison du savoir" dont est représentatif Akira Asada.
   
   Kenzaburo Oé présente le Japon comme un pays très agressif, mais également comme un pays de consommation stérile des idées, qui voit les modes culturelles importées d'Occident se succéder en étant toujours consommées de façon passive, sans que les Japonais ne les réutilisent jamais à leur compte, ne les réadaptent et créent.
   
   Contrairement au texte suivant, cette conférence est très théorique. Elle analyse les courants et principalement les échecs des intellectuels japonais du milieu des années quatre-vingt. Un effet de dramatisation est produit, une urgence à réagir est rendue sensible et un sursaut est espéré, mais de façon pas trop optimiste. Le texte suivant, quatre ans plus tard, est plus pragmatique, moins négatif sans doute aussi, sans annoncer toutefois qu'une solution est en route.
   
   
   Le quatrième discours s'intitule "Sur la littérature japonaise moderne et contemporaine". C'est une conférence qu'il a donnée à San Francisco en 1990. Tout est dans le titre. Il s'agit d'un historique de la littérature japonaise à partir de la fin de l'ère Meiji (1868) jusqu'à la date à laquelle il fait cette conférence. Contrairement à ce qui se fait en France (malheureusement) où tout le monde est ami et client de tout le monde et où règne une hypocrisie "népotique" et intéressée, Kenzaburo Oé ignore tout de la langue de bois et évoque les noms de ses contemporains en précisant sans ambiguïté ses louanges, ses critiques, ses réserves et ses espoirs. Son silence est encore plus "tonitruant" pour ceux qu'il ne cite même pas, de façon parfois étonnante.
   Un texte court mais qui me semble assez indispensable à ceux qui s'intéressent à la littérature japonaise moderne.

critique par Sibylline




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Le faste des morts - Kenzaburō Ȏé

3 nouvelles
Note :

   Trois nouvelles, dans ce recueil, des débuts littéraires de Kenzaburo Ôé (entre 1957- l’auteur avait alors 22 ans - et 1961). Trois nouvelles qui mettent en scène des jeunes gens, peu conventionnels, placés eux-mêmes dans des situations critiques. De fait, ces trois nouvelles sortent des schémas classiques novelliens.
   
   La première : "Le faste des morts", met en scène deux étudiants, un garçon, une fille, qui, pour gagner quelque argent, ont répondu à une annonce quelque peu originale proposant un travail de manutention de cadavres destinés à la dissection dans la morgue d’une Université de Médecine. Eux-mêmes ne sont pas dans la partie, pas lancés dans des études de médecine, lui plutôt littéraire, elle...? C’est à une étude de caractères de ces deux jeunes gens confrontés à la mort, aux cadavres, à la bêtise administrative et aux préjugés que se livre Kenzaburo Ôé. Inutile de dire toute l’étrangeté dui texte, surtout chez un homme aussi jeune (22 ans).
   "Baignant dans un liquide brunâtre, les morts se tenaient enlacés et leurs têtes se heurtaient, certains flottant l’un tout contre l’autre, d’autres immergés à demi. Enveloppés dans leur peau molle d’un brun livide qui leur conférait une apparence d’autonomie ferme et impénétrable, ils se condensaient, chacun tourné vers lui-même, alors que leurs corps s’acharnaient à se frotter l’un à l’autre."
   
   La seconde : "Le ramier", semble être un brouillon de "Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants". Le thème en tout cas est commun, à savoir le parcours d’un jeune délinquant envoyé en maison de correction. C’est violent, plutôt désespéré, et ce thème des enfants – des garçons en fait – "borderline" semble obséder Kenzaburo Ôé. Humiliation, violence, rapport de force, déshumanisation sont au programme. Demandez, demandez...! Mais attention! N’en déduisez pas que la lecture de cette nouvelle est pénible. Ce n’est pas ça.
   
   La troisième : "Seventeen", est davantage politique. Il y a tout un contexte nippon qui échappe au lecteur occidental que nous sommes, de surcroît 50 ans après! Kenzaburo Ôé s’essaie au processus qui peut amener un adolescent faible et mal dans sa peau de 17 ans (seventeen), plus intéressé par l’onanisme que l’apprentissage au lycée, à adhérer à l’idéologie d’extrême droite et à trouver sa voie dans ce genre de mouvement. C’est assez politique mais pas maladroit et le pauvre gars fait plus pitié qu’autre chose. N’empêche qu’in fine celui qui fait pitié sera devenu une machine à casser du gauchiste. Crédible. Triste.
   
   Au bilan des préoccupations quand même très axée sur des adolescents ou jeunes hommes en délicatesse avec la confiance en soi, avec la "normalité". Une vision du Japon et des Japonais à coup sûr très différente de la version courante.
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critique par Tistou




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Cru et dur
Note :

   "Le faste des morts" est le recueil de trois nouvelles des débuts de l'auteur. Il avait alors 22 ans et la nouvelle éponyme fut sa première a connaître une large diffusion.
   C'est une histoire étrange d'une cinquantaine de pages, à la fin abrupte et totalement ouverte. Il s'agit d'un étudiant qui pendant une journée, va travailler à transporter des cadavres dans des cuves d'alcool dans le département de médecine d'une université. Ce travail va le mettre au contact direct et cru avec la mort, la condition humaine, d'autant qu'il va y côtoyer une étudiante enceinte qui envisage l'avortement. Là encore: vie & mort.
    "- Ce sont des être humains mais ce n'est qu'un amas d'os et de chairs.
   Ce sont donc des "choses" tout en étant des êtres humains me dis-je."

   
   Il éprouve le sentiment que les contacts avec les vivants (discussions, malentendus, incompréhension) sont plus difficiles qu'avec les morts (simples lois physiques et biologiques). Il manifeste d'ailleurs peu d'attirance pour les contacts humains. Il témoigne d'un état d'esprit "automatique" peut-être davantage dû au surmenage qu'à un choix philosophique, mais cela n'est pas sûr.
   "Je n'ai pas besoin d'espoir. Je tâche de mener une vie régulière et d'étudier comme il faut. Mes journées sont bien remplies. Je ne suis pas paresseux; à force d'étudier correctement pour la fac, je n'ai plus de temps à tuer. Tous les jours, je manque de sommeil et je reste vaseux, mais j'étudie comme il faut. Voilà, ma vie n'a pas besoin d'espérance."

   Ce texte percutant nous met face à notre plus petit dénominateur commun.
   
   
   La seconde nouvelle, "Le ramier", fait une quarantaine de pages. L'action se situe dans une maison de redressement très dure, pour jeunes délinquants de crimes lourds. Le narrateur est l'un d’eux. On y découvre par l'expérience et sans pathos, les relations qui peuvent s'y nouer et le rôle somme toute négatif de l'institution qui étiquette à vie ceux qui lui sont confiés et bloque leur évolution. Mais pas d'angélisme, ces délinquants ne sont guère sympathiques non plus. Bourreau et victime, chacun est les deux à la fois et tout le monde en fait les frais (animaux compris) sans que la machine légale mise en place comme "solution" au problème, cesse de l’aggraver. C'est très bien vu et montré.
   
   
   La dernière nouvelle, la plus longue, intitulée "Seventeen" est inspirée d'un fait réel: en 1960, le chef du parti socialiste japonais avait été assassiné par un activiste d'extrême droite de 17 ans poussé au fanatisme. Le fait avait frappé Kenzaburo Oé et il s'était senti inspiré par une tentative de mise en scène de la genèse de la montée de folie de cet adolescent, prétexte à une analyse de la mentalité d'extrême droite.
   
   La nouvelle qui nous est présentée actuellement s'arrête d'ailleurs avant le crime. Le jeune homme n'en est qu'à sa montée de sadisme compensatoire du dégout qu'il a de lui-même. Il est à cet âge où l'image que l'on a de soi s'écroule et où l'on doit absolument s'en refaire une autre, acceptable; mais il n'y parvient pas, se jugeant dégoutant par ses pulsions sexuelles et trop médiocre par ses capacités quel que soit le domaine. Quand il découvre l'idéologie d'extrême droite, le droit qu'elle lui donne de mépriser autrui, d'abuser de sa force sur plus faible que lui et la prééminence qu'il obtient face à la médiocrité extrême de ses coreligionnaires, il trouve enfin un monde qui lui renvoie une image positive de lui et s'y lance de toutes ses forces.
   
   Il existe une fin de cette nouvelle, mais elle n'est plus éditée, ayant déclenché trop de haines et de polémiques.
   
   Ce qui fait l’intérêt de ce récit, c'est la justesse et la finesse de l'analyse psychologique mise en scène par Oé. On pense à Sartre – qu'Oé étudiait à ce moment-là- et à "L’enfance d'un chef". Mais 20 ans ont passé et Oé va beaucoup plus loin et remplace les mots et les grandes phrases par des gestes et des scènes crues, très parlantes.
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critique par Sibylline




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Les débuts de Kenzabûro Oé
Note :

   Ces récits sont contemporains de "Gibier d’élevage",(1958-62) et la toute première "Le Faste des morts" lança la carrière de l’auteur.
   
   Un étudiant en Lettres se présente à la morgue de l’Institut médico-légal, où il s’est fait embaucher pour une journée. Il s’agit de transférer les vieux cadavres impropres à la dissection, d’une cuve où le liquide de conservation s’est détérioré, à une nouvelle cuve, mieux aseptisée. Chaque cadavre doit recevoir une nouvelle étiquette numérotée autour de sa cheville.
   L’étudiant fait ce travail à cause de la rémunération censée être bonne. L’étudiante qui est également embauchée, espère se payer un avortement avec la somme gagnée.
   
   Le récit relate cette journée pas comme les autres. Manipuler des cadavres et être en tête-à tête avec eux, toute une journée, c’est une expérience particulière éprouvante. Le faste est un titre qui paraît cynique. En fait, c’est lorsque un employé négligeant, laisse tomber un corps à terre, et que le gardien de l’Institut médico-légal le morigène de traiter ainsi ses pensionnaires, que l’employé négligent lâche "Quel luxe pour les morts!", reprenant ainsi le curieux adjectif du titre.
   
   L’étudiant tente de se faire une représentation neuve, plus exacte, débarrassée des poncifs, du cadavre, et bien sûr de la mort ; après tout la mort est ce qui nous importe dans la vie. A l’aube de sa carrière, Oe vise déjà l’essentiel… pour ce faire, il décrit minutieusement ce qu’il voit, et ressent. L’hyperréalisme, les petits détails concrets de l’opération, voire du quotidien, se mêlent à un lyrisme étrange, à la limite du fantastique "les morts murmuraient d’une voix lourde et grave dont les échos, multiples et entremêlés, étaient difficiles à distinguer."
   Bien sûr il s’agit d’une danse macabre : dans la cuve, les cadavres bougent, se touchent, se frottent, s’entrelacent "un des morts pivotant lentement plongea au fond du liquide, plongea au fond du liquide, l’épaule la première. Seul, son bras raidi émergea un moment, puis de nouveau le reste du corps remonta doucement à la surface."
   La matérialité du cadavre, son poids, lui donne la dimension de "chose" que le vivant masque. Puis l’étudiant se met à dialoguer avec les morts (en fait, il monologue et on le sait) ; il aborde aussi le sujet de la sexualité. Une très jeune morte, qui vient d’arriver sur la table de dissection, lui provoque des sensations…
   Un texte d’une grande richesse, et d’une beauté singulière.
   
   
   Le Ramier
   

   Dans une maison de redressement, le narrateur est un adolescent délinquant parmi d’autres, enfermé pour expier des actes illégaux dont on ignore la teneur. "Mais nous qui avions été arrêtés et fondus dans le moule criminel, avant même que notre forfait ne se retourne contre nous-mêmes avec le poids de l’événement, de quel crime pouvions-nous nous repentir?... nous n’avions pas envie de nous approprier nos crimes comme un bien, au même titre que nos pantalons et nos chaussures" Solidaires entre eux et pourtant soumis à l’autorité des aînés, notamment "le Marin"qui commande à toute la chambrée et s’est choisi un favori. Le soir au crépuscule, les jeunes ont le droit à un moment de liberté. Il leur arrive d’épier "le métis" fils adoptif du directeur, garçon plus jeune qu’eux, blanc et pâle aux yeux bleus. Le métis va au collège, joue avec une chienne de race, a des activités personnelles. Cela leur rappelle qu’ils n’ont pas d’avenir "déviés de la trajectoire de la croissance, isolé du reste des enfants qui eux grandissaient à l’extérieur, dépossédés de toute volonté de grandir… nous étions de jeunes vieillards qui n’avaient besoin d’aucun projet, qui ne souhaitaient devenir personne."
   Mais le narrateur va faire l’expérience de la culpabilité, à travers une série d’événements mineurs en apparence mais qui, pour ces garçons incarcérés, prend de l’importance, et va tourner mal.
   
   Une histoire qui peut paraître banale mais racontée de façon si juste, et aussi tellement désespérée que l’on s’y attarde longtemps. Cela tient à l’atmosphère bien rendue, la description soigneuse de ces lieux de désolation, les sentiments ambigus des garçons à l’égard du "métis" et la façon dont ce même garçon est à son tour affecté par la présence et les actes des jeunes détenus, et entraîné dans un processus qui le dépasse autant qu’eux…
   
   
   Seventeen
   

   Cette nouvelle met en scène un narrateur qui vient d’avoir ses dix-sept ans. Il se sent "mal dans sa peau" comme on dit et n’a pas de bonnes relations avec sa famille. Seule sa sœur se souvient de son anniversaire, mais c’est pour le railler. S’il reste si longtemps dans la salle de bain, c’est qu’"il se saisit de sa propre chair". Il n’a pas d’appui. Son frère aîné avec qui il partageait autrefois des activités, semble avoir sombré dans une sorte de dépression. Père et mère n’interviennent pas, on ne saura pas pourquoi. La sœur seule, semble avoir des idées politiques conservatrices, mais sans plus.
   Le jeune homme est obnubilé par la masturbation. Sachant que cette pratique n’a rien d’inquiétant, il reste persuadé que c’est une tare, et qu’il souffre de maladie.
   Lorsque débute le récit, il est déjà violent au point de blesser sa sœur ; mais cela va empirer. Se sentant humilié par ses camarades de classe, et vulnérable, le garçon, dans le monologue qui nous est présenté, va se faire recruter par un organisme d’extrême-droite, l’Armée Impériale et en devenir l’un des membres les plus zélés et les plus dangereux. Au début du récit ce garçon n’est pas bête, et il a même assimilé des connaissances scolaires. Tout cela pour finir!! Ce récit dénonce la sottise et l’infantilisation de pensées voire le délire, qui caractérisent l’extrême-droite. La famille du garçon ne lui est d’aucune aide. Rien de neuf sur ces basculements adolescents dans une délinquance hélas autorisée, mais beaucoup de justesse dans la description du processus.
   
   Ce serait intéressant de comparer ce récit avec l'"Enfance d'un chef"; le sujet est le même, et Oe a étudié la littérature française et fait une thèse sur Sartre.
   
   Seventeen est paru dans la collection "Folio-deux euros", vous pourriez le lire séparément. Personnellement je préfère les deux premiers récits...
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critique par Jehanne




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Dérangeant
Note :

   Les trois nouvelles de ce recueil sont répugnantes, crues, même osées. De la première, je ne conserve que le souvenir de cette cuve remplie de trente cadavres flottants. L’histoire de cet étudiant qui transporte des cadavres dans une morgue est plutôt simple.
   
   La seconde «Le ramier» est terriblement sombre dans son exploration de la cruauté adolescente au sein d’une micro société aux conventions singulières. On pense à «Sa Majesté des mouches» ou «Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfant » alors que des enfants sont livrés à eux-mêmes. Encore une fois, Ôé explore le côté sombre de l’humain alors que dans un univers extrême le côté noir fait surface : humiliation et domination.
   
   Enfin, la nouvelle la plus intéressante du lot «Seventeen» s’amuse lugubrement avec les thèmes de la virilité masculine et l’extrémisme politique. Un adolescent isolé et en manque de confiance se laisse charmé par l’extrême droite afin de protéger son égo vulnérable.
   
   « Maintenant je me rendais compte que ma nature faible et vile avait été enfermée dans une armure hermétique pour être éloignée à jamais des regards d’autrui. C’était une armure de droite!»

   
   Cette nouvelle contiendrait apparemment la première scène de masturbation de la littérature japonaise. L’ensemble est une métaphore blasphématoire et audacieuse du climat d’après-guerre.
   
   Encore plus étonnant que la livraison impudique de ces histoires de chair et dignité, le caractère intemporel de ces nouvelles, écrites il y a quatre décennies et toujours d’actualité. Comme c’est souvent le cas chez Ôé, ses textes mettent en scène des jeunes aux prises avec des situations graves. On en ressort bouleversé et plein de questions. Telle est la marque d’un grand auteur selon moi.

critique par Benjamin Aaro




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Seventeen - Kenzaburō Ȏé

De la haine de soi à la haine des autres
Note :

   D’abord le style, ensuite le propos, enfin la démonstration.
   
   Style direct à la première personne. Phrases fortes et chocs d’un adolescent en quête de lui-même. Considérations sans concessions sur ses camarades ou ses ainés. Clarté du propos. Exposé d’une intimité crue et d’une pensée radicale. Tout pousse à lire plus de cet auteur japonais. Cette nouvelle de moins de 100 pages est captivante.
   
   « J’ai envie de les tuer tous à la mitraillette ; j’ai envie de les massacrer tous! J’ai essayé de dire à voix haute : "J’ai envie de les tuer tous à la mitraillette, j’ai envie de les massacrer tous! Ah, si j’avais une mitraillette!" Ma voix était si basse que le souffle qui ne s’est pas transformé en timbre a embué la glace, en voilant aussitôt mon visage brûlant de colère, derrière un brouillard opaque et sale. Si seulement je pouvais dissimuler ainsi mon visage aux yeux des autres qui rient de moi, combien je me sentirai libéré!» P 15

   
   Nous sommes dans les années 60. C’est l’anniversaire du narrateur, 17 ans, et tout le monde s’en moque. Et en premier lieu le père, manquant aux yeux de l’adolescent à tous ses devoirs.
   "...mon père avait une voix exagérément calme, posée et sermonneuse, lui qui n'avait rien de serein. Il croyait prendre le ton d'un individualiste à l'américaine." P.43

   
   La frustration du jeune homme est grande. Les phrases haineuses fusent. En nous étouffant de son mal-être, l’auteur arrive admirablement à nous mettre dans la peau de ce mal dans sa peau. Par son obsession sexuelle, par sa relation à ses camarades, par sa façon de se positionner politiquement face à sa sœur ainée (la seule avec qui il discute dans la famille), le narrateur révèle son mal-être profond et sa difficile quête d’identité.
   
   Puis arrive la rencontre, par le truchement d’un camarade, du mouvement extrémiste du parti de l’Action Impériale. Le discours angoissé et angoissant de cette radicalité de droite résonne favorablement aux oreilles du jeune homme, expliquant son adhésion et la suite…
   
   Voilà donc la démonstration. Quel terreau adolescent permet aux idées extrémistes de percer. Quel chemin est suivi avant d’arriver à adhérer à des mouvements violents et intolérants. Thème intemporel traité de main de maître.
   
   "Maintenant je me rendais compte que ma nature faible et vile avait été enfermée dans une armure hermétique pour être éloignée à jamais des regards d’autrui. C’était une armure de droite! A peine avais-je fait un premier pas que les filles poussèrent un cri, mais elles ne pouvaient pas s’enfuir, comme si leurs pieds étaient cloués au sol. La peur qui faisait battre un sang brûlant dans leur poitrine provoqua en moi une joie spirituelle aussi violente qu’une pulsion sexuelle. J’ai hurlé :
   "Où est le problème avec la droite? Hé! Ça vous dérange peut-être qu’on soit de droite? Espèces de putes!" P 72

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critique par OB1




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L’enfance d’un chef
Note :

    "Seventeen" se présente comme un récit autobiographique. Le narrateur vient d'avoir dix-sept ans. C'est un adolescent en crise, mal dans sa peau, mal dans sa famille où l'on communique peu ; c'est un ancien bon élève en train de décrocher, ratant ses examens blancs de japonais, de maths et de sport. "A dix-sept ans, j'étais déjà sur la pente descendante." Réfugié dans la masturbation et culpabilisant après avoir blessé sa sœur, il continue son autoportrait négatif : "moi rougissant et empoté… un "seventeen" pitoyable et laid." C'est alors qu'un copain de classe bien avisé lui propose de gagner de l'argent de poche en venant faire la claque pour "un mec de droite qui fait des discours devant la gare de Shimbashi". Cet agitateur vociférant, Kunihiko Sakakibara, dirige l'Action impériale. Ses "élucubrations" haineuses attirent l'adolescent qui rejoint l'organisation et avoue : "J'étais devenu une autre personnalité. J'étais converti." Sa Majesté Impériale lui étant apparu en vision dans un salon de massage, le voilà bientôt "au comble du bonheur" prêt à castagner les gauchistes ou même à "fomenter un coup d'Etat". Dans ce texte, l'écriture de Kenzaburô Ôé pastiche efficacement l'enfance d'un chef passant de la frustration sexuelle à la volonté de puissance. Une lecture captivante qui éclaire aussi sur la société japonaise après la guerre.
   
    Quand cette "nouvelle" a été publiée au Japon en 1961, Kenzaburô Ôé était un jeune écrivain de vingt-six ans. Il lui donna aussitôt une suite, "Un jeune militant meurt", le tout faisant un roman montrant comment un adolescent en crise se fait recruter par un mouvement d'extrême-droite puis — dans la partie non publiée en français — assassine le leader du parti socialiste et finit par se pendre en prison. Dans la réalité, Ôé s'est inspiré d'un fait divers : en 1960 le leader socialiste Inejirô Asanuma a été poignardé par un militant de dix-sept ans, Otoya Yamaguchi, comme il le rapporte dans "Lettres aux années de nostalgie" (Gallimard, 1993). La publication de cette seconde partie a été suivie au Japon de nombreuses menaces à l'endroit de l'écrivain, y compris des menaces de mort. Devant la violence de ces réactions, l'auteur décida de ne plus publier la seconde partie. On peut cependant la lire sous le titre "Il figlio dell'imperatore" chez un éditeur vénitien.
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critique par Mapero




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Œuvre originale écrite en 1961
Note :

   Entre la nouvelle et le roman, ce récit d’une centaine de pages n’est en apparence qu’une boule de haine qui atteint le lecteur au plexus. Quelle que soit la qualité de la traduction, due à Ryôji Nakamura et René de Ceccatty dont les compétences ne sont pas en cause, la répétition du mot colère résonne comme le leitmotiv de ce long monologue.
   
    Un jeune homme de dix-sept ans tout juste constate avec amertume l’indifférence familiale qui préside à son anniversaire... Il compense par une magistrale séance de masturbatoire où l’on prend conscience de la somme des complexes et frustrations qui accompagnent ce moment de son adolescence. Comme la plupart d’entre nous, il est à l’âge du jugement de ses parents, de sa fratrie. Le constat se durcit par l’absence d’amitiés, soupapes du lien social. Après avoir agressé sa sœur sans réelle raison, notre narrateur s’enferme dans un réduit au fond du jardin pour y ressasser ses colères et ses détestations de la société. Nous sommes dans un Japon qui se relève avec peine des désastres de la seconde guerre mondiale et cherche désespérément le chemin de la modernité politique et sociale.
   
   Dans cet état d’esprit, le narrateur se comporte comme une boule de billard, rejeté d’un bord à l’autre du cadre social en tourneboulant sur lui-même, ses complexes et sa culpabilité à l’égard de ses pulsions sexuelles. Sa solitude morale est telle qu’il ne peut saisir qu’il s’est enfermé tout seul dans ce carcan d’humiliations.
   "Certes, je suis un seventeen pitoyable et laid, mais le monde d’autrui m’a tout de même infligé un sort cruel, trop cruel. Maintenant je vais cesser de me raccrocher à leur monde réel en espérant y trouver un peu de bonté : j’en ai décidé ainsi, plongé dans un abîme de honte et d’épuisement, et avec ça j’éternuais à cause de la moiteur glacée de la culotte. Peut-être que si je n’avais pas alimenté la haine et n’avais pas redoublé d’exécration, j’aurais éclaté en sanglot." ( page 58)

   
   Mais ce jour-là, un camarade de cours glisse une incroyable ouverture:
   "Dis-moi, ça ne te dirait pas de faire la claque pour la droite?"

   À partir de cette étrange proposition, ce jeune homme, qui se revendiquait de gauche a contrario du libéralisme paternel, se trouve confronté à un raisonnement paradoxal. Tout à coup, parce qu’il se sent reconnu, enfin considéré, il gagne une nouvelle confiance en lui et adopte les idéaux qu’il rejetait la veille.
   
   Ce retournement est exemplaire. Malgré la brièveté du récit, on y reconnaît bien des situations réelles et des faits avérés, en politique comme en religion. La vulnérabilité du jeune homme tient à son isolement affectif et le piège est évident. Ce qui confère à ce petit livre un aspect universel et toujours d’actualité.

critique par Gouttesdo




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Lettres aux années de nostalgie - Kenzaburō Ȏé

Davantage autobiographie que roman...
Note :

   Etrange objet que ces "Lettres aux années de nostalgie". Etrange objet pas si facile à lire. Le genre d’ouvrages type "Belle du seigneur" d’Albert Cohen ou "Justine" de Lawrence Durrell, qui vous marquent une œuvre mais qui ne sont pas faciles à avaler. Et qui me paraissent justifier l’attribution d’un Prix Nobel de Littérature.
   
   Le titre pourrait laisser à penser que nous nous trouvons en face d’une collection de textes, type nouvelles, ou lettres donc... mais non, rien de tout cela. "Lettres aux années de nostalgie" est un ouvrage dense par lequel Kenzaburo Ôé nous fait incontestablement rentrer dans son intimité, de même qu’il disserte sur le processus créatif d’un écrivain, sur l’étincelle qui peut faire basculer quelqu’un qui se destinait à l’Histoire en écrivain.
   
   On y retrouve d’ailleurs des éléments concernant les phases d’écriture de certains de ses romans ou nouvelles, telles "Le faste des morts", la nouvelle éponyme, ou "Seventeen", du même recueil. Concernant "Seventeen", ça va même plus loin puisqu’il développe les ennuis auxquels il a été confronté après la publication de cette nouvelle.
   
   "Lettre aux années de nostalgie", c’est un peu le "En marge" de Jim Harrison pour Kenzaburo Ôé.
   
   Le jeune Kenzaburo Ôé, né dans l’île de Shikoku, connait une prime enfance peu aisée, élevé par sa mère seule, dans un milieu rural plutôt isolé, à l’orée d’une grande forêt. Cette situation d’enfant peu favorisé, avec peu d’ouvertures sur le monde extérieur, l’amène à rencontrer, et à ne plus quitter, un individu qui restera relativement mystérieux jusqu’au bout du roman, de quelques années son aîné, d’une famille pour le coup favorisée, grand propriétaire terrien, qu’on connaîtra sous le patronyme de "Frère-Gii", un "fondu" de "La divine Comédie" de Dante ou de la poésie de Yeats. Il sera son mentor, enfant, l’initiant à la poésie anglaise, à l’apprentissage des langues, à une certaine philosophie de vie. Et puis Kenzaburo Ôé va grandir, s’émanciper en devenant étudiant et très rapidement connaître le succès avec ses nouvelles. Pour autant il ne coupera jamais le contact, ou alors ponctuellement, avec Frère-Gii qui, lui, tentera de mettre à l’œuvre des ambitions un peu démesurées. On comprend que Frère-Gii connaîtra des évènements peu communs. Que Kenzaburo Ôé jouera quelque part aussi un rôle de mentor auprès de lui, une véritable fascination mutuelle se nouant entre ces deux-là.
   
   Et Ôé en profite pour rentrer dans la problématique du processus créatif d’écriture. Les évènements qu’il nous raconte nous permettent de mieux comprendre la genèse de certains romans, "Une affaire personnelle", ou "Une existence tranquille"...
   
   Et puis encore une fois, Kenzaburo Ôé nous donne à voir un Japon au quotidien bien loin des images d’Epinal qui courent sur le sujet! Un Japon de sang, d’humeurs et de chair.

critique par Tistou




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