Lecture / Ecriture
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Auteur des mois d'avril & mai 2012
Lawrence Durrell

   Il y a cent ans, naissait en Inde, Lawrence Durrel, frère du naturaliste Gerald Durrell, et sujet de sa Gracieuse Majesté. Il allait devenir un grand écrivain.
   Et 100 ans, c'est aussi le temps qu'il vous a fallu attendre pour trouver ici trace de nos lectures de ses œuvres. Avouez que c'est long!
   Mais le principal est que cette lacune soit à présent comblée.
   Et nous le sommes aussi.
   (comblés, oui, quoi d'autre?)
   
   
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AVRIL & MAI 2012
   
   Lawrence Durrell est né à Jullundur, dans la région de Darjeeling, en Inde le 27 février 1912 de parents britanniques. Son père, anglais, était ingénieur en génie civil, sa mère était irlandaise. Après avoir été envoyé à Oxford pour y terminer ses études, il connait ensuite une période bohème à Londres.
   
   Il publie son premier texte en 1935 ((Pied Piper of lovers traduit en français en 2012 seulement, Durrell ne désirant pas qu'il soit republié de son vivant).
   
    Il se lie d'une amitié solide avec Henry Miller à qui il avait écrit pour le féliciter de son "Tropique du Cancer". Et s'installe à Corfou.
   
   Durant la guerre de 1939-1945, il se trouve en Egypte où il travaille pour le ministère de l'Information britannique. Après guerre, le Foreign Office l'envoie à Rhodes, puis en Argentine. Il sera également attaché de presse auprès de l'ambassade de Yougoslavie. .
   
   Il enseignera ensuite l'anglais à Chypre où il achètera une maison et tentera de s'installer mais qu'il devra quitter en raison de l'hostilité de la population envers les britanniques, anciens coloniaux.
   
   Il s’installera finalement à Sommières, dans le Sud de la France, en 1957, et c'est là qu'il s'éteindra le 7 novembre 1990, après une crise cardiaque.
   

Bibliographie ici présente

  Actée ou la Princesse barbare
  Un Faust irlandais
  Sappho
  Petite musique pour amoureux
  Le carnet noir
  Cefalû
  Justine - Quatuor d’Alexandrie
  Balthazar
  Mountolive
  Cléa
  Tunc
  Nunquam
  Le Quintette d'Avignon
  Monsieur ou le prince des ténèbres
  Livia ou Enterrée vive
  Constance, ou les pratiques solitaires
  Sebastian, ou les passions souveraines
  Quinte, ou la version Landru
  Esprit de corps
  Un peu de tenue Messieurs!
  Sauve qui peut!
  Affaires urgentes
  Citrons Acides
  Le sourire du Tao
  L’île de Prospero
  Vénus et la mer
 

Actée ou la Princesse barbare - Lawrence Durrell

L’empire contre-attaque
Note :

   Titre original : Acte, 1965
   Tragédie en trois actes
   
   
   Une tragédie en vers! Rome est en guerre contre les Scythes. Le général Fabius a été envoyé en mission pour s'emparer de la jeune et jolie princesse Actée et la ramener otage de la Ville Eternelle. Fabius lui affirme l'avoir déjà rencontrée : "Lorsque j'avais seize ans et vous dix... Je vous voyais souvent chevaucher votre jument blanche avec un faucon sur le poing." — Il doit penser à Lady Godiva? —Malgré sa quasi-cécité elle le trouve si mignon qu'elle tombe illico amoureuse de lui… après avoir essayé de le poignarder. Amoureux lui aussi, Fabius l'escorte jusqu'à Rome où elle est retenue comme otage au Palais impérial. Le coup de foudre de Fabius n'est pas passé inaperçu de sa femme, Flavia, furieuse de cette trahison bien qu'elle n'aime pas son mari. Pendant sa captivité, Actée reçoit la visite de Néron quand il a des insomnies et qu'il redoute le fantôme de sa mère : il descend à la cuisine du palais et Actée lui propose une collation — "ce même bouillon scythe que mes servantes ont préparé…" et ils font… la conversation (à quelle distance l'un de l'autre? les didascalies n'en soufflent mot).
   
   La perfide Actée, ou plutôt la fière Actée, pense qu'on pourrait facilement supprimer Néron et relancer la révolte scythe ; elle en discute avec Galba son confident ; celui-ci se dépêche de la trahir pour aller savourer sa retraite dans sa villa de Carthage. Fabius et Actée risquent de se retrouver au milieu des fauves du cirque. Heureusement Néron se laisse convaincre d'une autre solution par Pétrone. Provisoirement épargnée, Actée gagne Brindisi : chacun ayant finalement déposé son poignard sur la table, les amants s'embrassent et se quittent. Actée prend le bateau pour le pays dont elle est devenue reine, tandis que Fabius part avec tout ce qu'il faut de légions pour écraser les Scythes — et faire périr Actée au nom de la raison d'Etat. Bientôt vainqueur, le général romain n'emportera pas sa victoire au paradis, car comme Flavia en informe son oncle : "Fabius est désormais un ivrogne désespéré / Il ne recevra plus aucun commandement." De surcroit, l'enfant de Flavia est devenu fou et son oncle se suicide dans son domaine viticole de Toscane. La tragédie est générale! Comme dit Pétrone avant d'en finir avec la vie : "Tout finalement est allé de travers." On ne pourrait mieux dire!
   
   Bref, c'est très en dessous d'une pièce de William Shakespeare. La tragédie ne semble pas avoir été jouée en France du vivant de Durrell ; j'ai seulement trouvé trace d'une représentation à Strasbourg en 1996.

critique par Mapero




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Un Faust irlandais - Lawrence Durrell

Un mythe à l’envers
Note :

   Titre original : An Irish Faustus, 1963
   
   
   Dans cette pièce, Lawrence Durrell revisite le mythe de Faust : en dépaysant à Galway, petite ville irlandaise, la vieille légende des contes germaniques, en en déroulant l'intrigue au Moyen Age, l'auteur en inverse le sens. Son Docteur Faustus ne désire ni le second tour de vie, ni les pouvoirs absolus que le talisman diabolique confère au personnage légendaire.
   
   Savant et alchimiste désireux d'accéder aux arcanes du monde, il vendit son âme au diable, —Méphisto—, en échange de sa jeunesse grâce à un talisman, sésame de tous les pouvoirs, et à la belle Marguerite son amante… Le Faustus de Durrell, lui, a hérité le talisman, —un anneau d'or alchimique—, de son vieux maître et le recèle en un coffret sans user de sa magie… Il a pour élève Marguerite, nièce de la reine Katherine, et lui enseigne la science. Mais, complice de sa tante elle vole cet anneau que le roi Eric le Rouge avait fait fabriquer pour "commander aux esprits des ténèbres": pour Katherine, rentrer en possession de ce talisman c'est renouer leurs noces pour une éternité d'amour et de puissance illimitée. Or retrouver cet anneau ne suffira pas à Faustus ; il lui faut le détruire, car il le "traîne depuis (sa) jeunesse comme un criminel ses chaînes"! Astucieux et inattendu retournement du mythe!
   
   L'anneau, incarne pour le savant en même temps "la foi et le doute": allégorie des tortures de l'esprit humain, entre croyance et rationalité, prisonnier de ses capacités limitées : il ne permet pas à Faust de découvrir La Vérité, encore moins d'accéder au bonheur. Une fois l'anneau détruit, en rejoignant l'ermite sur la montagne, Faustus se sent libéré. La science ni la magie ne mènent aux secrets universels. Seuls le détachement du monde et le vide mental amèneront ce nouvel ermite à l'épanouissement intérieur, en harmonie avec les forces cosmiques, dans le non-avoir, le non-agir et le non-désir.
   
   Lawrence Durrell vide de sens la représentation occidentale du bonheur, utopie de Superman maître du monde ; il lui préfère la sagesse orientale, le "vide-plein" du Tao, auquel il s'est par ailleurs intéressé.
   
   En théâtralisant sa philosophie de l'existence, Durrell la rend accessible au public. Même s'il subvertit les règles du théâtre classique, il capte l'attention de la salle par de riches mises en scène où s'enchaînent complots et rebondissements. Autour des personnages de la légende gravitent des figures médiévales populaires : chapelain, marchand d'indulgences. Tous les milieux sociaux se croisent et interagissent, le tragique le dispute au grotesque… Mais même si le spectacle a pu séduire les spectateurs de Hambourg en 1966, seuls sans doute les plus avertis ont pu accéder à la sagesse de Durrell!

critique par Kate




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Sappho - Lawrence Durrell

Sappho et ses deux amants
Note :

   Titre original : Sappho : a play in verse – 1950
   
   Notre histoire culturelle a fait de Sappho la poétesse lesbienne par excellence dont Marguerite Yourcenar a traduit les œuvres qui sont parvenues jusqu'à nous. En présentant une Sappho, amante tiraillée entre deux hommes de caractères très différents quoique frères, et mère à qui on arrache ses enfants par raison d'Etat, Durrell laisse de côté toute l'imagerie homosexuelle (qui doit beaucoup au XIXe siècle) pour se focaliser sur une interprétation plus politique du personnage sans pour autant concorder pleinement avec les sources grecques. Durrell ne s'embarrasse guère plus de l'histoire ou de la légende sapphique que des conventions du théâtre classique. La tragédie est divisée en neuf scènes de longueur très inégale : 2 pages pour la scène I, puis 108 pour la scène II qui présente Sappho en poétesse grecque organisant soirée arrosée et déclamation poétique. Il n'y a ni unité de temps, ni unité de lieu : une fois le lecteur (ou le spectateur) averti du départ en exil de Sappho, la scène VIII se situera "quinze ans plus tard" selon les didascalies et on aura quitté la ville d'Eresos, en l'île de Lesbos, pour "une île déserte des Sporades". Pittakos en fuite y retrouvera son frère Phaon dans une grotte où les pourchassent les soldats de Corinthe dont le roi a rejoint la cause de Sappho — même si dans l'histoire c'est en Sicile qu'elle aurait été exilée. Kleis, la fille de Sappho, sera heureusement délivrée et rendue à sa mère. Les hellénistes sont divisés à propos de Kleis : était-elle la fille de Sappho, sa disciple ou son amante? Quant à Pittakos il a bien été tyran de Mytilène, capitale de Lesbos.
   
   Au début de l'action (vers 600 avant J-C), la célèbre Sappho, qui découvre ses premiers cheveux blancs, est mariée à un très vieux marchand du nom de Kreon qui a perdu sa fortune dans l'engloutissement partiel de la cité. Il a embauché Phaon le plongeur d'éponges pour fouiller son bureau en ruines et récupérer les tablettes d'argile témoignant de ses propriétés foncières. S'étant acquitté de ce job, Phaon passe une nuit avec Sappho puis préfère repartir vers son île déserte au moment où son frère le général Pittakos rentre en matamore victorieux d'une expédition militaire contre Athènes et Sparte. Il ambitionne de devenir tyran de Lesbos et chef d'un empire en mer Egée. Il prétend aussi, après s'être débarrassé du vieux Kléon, épouser Sappho (il lui a fait cadeau d'un joli bracelet mais avec le poignet de la propriétaire!). Auparavant, il doit consulter l'oracle — c'est-à-dire la Sappho droguée et le visage caché sous un masque en or — qui avait jadis envoyé Pittakos guerroyer au loin. Nouveau coup de théâtre : c'est alors que Kréon arrive au sanctuaire avec son problème : il vient de découvrir dans ses tablettes que Sappho serait la fille de sa défunte première femme Pénéloppe. Devant l'inceste et le scandale, l'oracle dépouille Kreon de ses biens et demande au sénat de sanctionner sa famille. Pittakos consulte le sénat qui le fait empereur et exile Sappho chez l'ennemi, à Corinthe, mais garde ses enfants en otages.
   
   Si la longue scène II comporte moins d'action que les suivantes, c'est elle en revanche qui parle le plus de l'amour, du temps, et de la mort (extrait, p.106):
   "Phaon : — L'amour est une invention moderne, comme le poignard: il demande des nerfs solides, et des appétits plus forts que tu n'en as. C'est pourquoi tu t'abandonnes toujours au plaisir, ce but de tout le monde qui ne satisfait personne.
   Sappho : — Tu ne m'aimes pas... parlons d'autre chose : de la mort de l'amitié dans ce monde où nous vivons, des amitiés insensées de l'esprit et du corps qui semblent, par leurs froides caresses, faire oublier un moment l'angoisse du temps qui fuit.
   Phaon : — Et si nous nous étions aimés? Quelle tragédie. Nous serions comme deux états ruinés qui mettent en commun les caisses vides de leur trésor dans l'espoir d'enrayer la famine."

   
   Cette tragédie possède à mes yeux tous les mérites. Durrell reprend des mythes grecs (Atlantide, Œdipe), émaille ses dialogues de formules qui claquent, campe des personnages puissants (sinon tous des héros) et les lance dans une intrigue assez spectaculaire. On ne s'ennuie pas une seconde à sa lecture. Mise en scène par Laurence Andreini, la pièce a été jouée à l'Abbaye-aux-Dames, à Saintes en 1996.
   
   À l'époque où Durrell peint Sappho comme une femme entre deux hommes, il est lui-même un homme entre deux femmes. Séparé de Nancy Myers partie avec leur fille Pénéloppe en 1942, il vient de rencontrer à Alexandrie celle qui sera le modèle de "Justine". En mai 1945 Durrell quitte l'Égypte pour Rhodes (temporairement sous contrôle britannique), s'y installe avec Ève qu'il épouse en 1947 : c'est l'année où il achève — à la Villa Cleobolus — la pièce de théâtre dénommée "Sappho"... et leur fille Sappho naquit en 1951.

critique par Mapero




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Petite musique pour amoureux - Lawrence Durrell

On a drôlement bien fait de le publier!
Note :

   Titre original : Pied Piper of Lovers. 1935
   
   J’ai toujours une certaine réserve vis-à-vis des publications posthumes, surtout quand on a affaire à un ouvrage dont l’auteur avait demandé expressément qu’il ne soit pas (re)-publié, mais là, la lecture m’a tout à fait convaincue. "Petite musique pour amoureux" méritait bien une publication.
   
    L’éditeur nous annonce que Durrel ne voulait pas qu’il soit réédité parce qu’il "est très largement autobiographique et fait la part belle à une expression intimiste des émotions" mais je me demande si cela est vrai. Il me semble que d’autres romans de L. Durrel sont dans ce cas sans que cela l’ait particulièrement dérangé. Je me demande si la vraie raison n’est pas plus terre à terre : la fin de ce roman est un peu faible. L’on y sent l’écrivain débutant qui n’était pas tellement apparu dans les chapitres précédents. (La chevelure du héros, blonde jusque là, devient même soudain brune page 320! Mais ce n’est qu’un détail, le problème est plus dans le fond). Je croirais volontiers pour ma part que le Durrel écrivain confirmé avait parfaitement vu cette insuffisance et s’était trouvé devoir choisir entre remanier le livre (ce qui ne l’inspirait sans doute plus) et ne pas le rééditer, ce qu’il a fait.
   Mais c’est simple conjecture de ma part.
   
   Après une préface médiocre de Michel Déon, nous découvrons enfin ce premier roman de celui qui allait devenir l’écrivain que l’on sait. Il nous conte l’histoire de Walsh Clifton en trois livres savoureux et riches, depuis sa naissance à la mousson sur les pentes de l’Himalaya (qui causa la mort de sa mère autochtone et le laissa avec un père anglais particulièrement démuni) jusqu’à l’âge d’homme. La première partie nous décrit l’existence de ce petit homme, son goût pour la vie libre, sa sensibilité aux beautés du monde animal et végétal et à celle de cette partie du globe qui l’avait vu naître. Sans amis de son âge, ses relations humaines se limitent à son père et aux domestiques indiens jusqu’à l’arrivée tardive de sa Tante Brenda, femme fantasque au fort caractère avec laquelle il ne s’entendra finalement pas si mal, et de sa grand-mère, personnage abominable avec laquelle il découvrira l’horreur de la bigoterie et la répulsion qu’elle lui inspirera désormais toujours.
   
   Le second livre voit notre jeune Walsh embarqué pour l’Angleterre où son père et sa tante ont décidé de le faire "bénéficier" d’une éducation anglaise dans un pensionnat so british que ma foi… on y retrouve tout ce qu’on pouvait s’attendre à y trouver. On y découvre aussi que notre Walsh, cogneur costaud et ne craignant pas trop les coups, n’est pas du bois dont on fait les souffre-douleur et qu’il faudra lui f.. la paix. Walsh intègrera parfaitement cette nouvelle leçon de vie : se montrer capable de défendre sa liberté, par l’esquive et le courage. D’ailleurs, c’est son principal crédo dans cette période où il perçoit (à juste titre d’ailleurs) toute l’éducation que l’on lui donne comme une tentative de formatage social pour l’intégrer à un mode de vie qu’il a déjà largement décidé de rejeter. Le premier livre l’avait vu rejeter la religion, le second le voit faire de même avec le conformisme social.
   
   Devenu orphelin, Walsh coupe court à ses études et va tâter un peu de la bohème londonienne. Il manifestera à cette occasion un talent certain pour les fêtes et joyeusetés diverses. Il va tenter de vivre selon ses convictions et selon ses moyens (hélas) fort maigres. Période qui lui permettra de faire de belles rencontres et de mesurer les limites financières de la liberté…
   
   La fin le verra vivre son premier grand amour d’homme…
   
   Un livre à lire assurément, qui permet de deviner derrière le ténébreux Walsh Clifton, un Durrell jeune qui sait ne pas se perdre lui-même de vue et lutter pour préserver son intégrité intellectuelle. J’aime encore mieux Lawrence Durrell après avoir lu cette "Petite musique pour amoureux".
   
   
   PS : Je regrette le rejet des notes en fin d’ouvrage qui interrompt la lecture bien plus qu’il ne l’aurait fait en bas de page. Il n’y en a qu’une seule en bas de page, mais totalement incongrue, le lecteur de Durrell n’étant fort heureusement pas aussi bête que l’éditeur ne le craint.
   
   PPS : Ce roman pourrait également faire le bonheur d’adolescents auxquels je le conseille vivement.

critique par Sibylline




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Le carnet noir - Lawrence Durrell

Journal intime énergique, débridé et déconcertant
Note :

   Titre original : The Black Book – 1938
   
   Amoureux de la construction maitrisée, passez votre chemin.
   Qu’a-t-on ici? Un journal intime, des journaux intimes jetés à la tête de celui qui lit. Tels ces artistes qui en guise d’œuvre d’art balancent des pots de peinture sur la toile géante devant eux, action physique et plaisir de voir le résultat. Brut.
   
   C’est l’auteur lui-même qui dit le mieux ce qu’est ce livre de jeunesse : "Après plus de vingt ans, ce roman représente encore pour moi quelque chose de très particulier, et le lecteur saura reconnaître en lui le cri de révolte contre la littérature d'un jeune homme en colère des années 30... En dépit de tous ces défauts, je ne puis le renier, car en l’écrivant j’ai commencé à entendre le son de ma propre voix, hésitante et heurtée peut-être, mais dont les accents n’appartenaient qu’à moi. C’est là une expérience inoubliable pour un artiste, ce premier cri d’un futur écrivain. […] D'où ce livre chaotique dans son refus d'obéir à toutes les lois de la composition."
   
   Lawrence Lucifer, nom du narrateur principal, jette en pâture un certain nombre de considérations sur ses connaissances, ses ressentis, ses envies, ses délires, ses souffrances… Tout est pêle-mêle. Quelques incursions en plus par Mort Gregory, un "autre" dont on ne sait rien et qui apparait on ne sait comment (double du narrateur principal? conscience qui s’exprime?) plus convenu (dans le sens plus simplement lisible, surtout à la fin).
   Voyez le style et accrochez-vous!
    "L’imagination peut dépeindre des continents, d’immenses fondrières de matière où la vie fait fonctionner les pompes de ses poumons en un dernier spasme d’être avant de s’éteindre lentement et de se refondre à son archétype boueux. Choses sans âme qui errent parmi les souches moussues, oiseaux-mouches, ou ptérodactyles au cri de klaxon, gouttes de sperme séchant dans les crevasses, ou les macules sans nom se terrant et s’agrippant dans la boue pour perpétrer leurs espèces solitaires." P 60

   
   En effet, il faut s’accrocher à une narration sans règles et sans envie d’en respecter aucune. Je n’ai souvent rien compris à ce qui était dit. Malgré ce, je me suis souvent aussi laissé embarquer par l’énergie que ce jeune homme de 24 ans balance sur le papier. Une énergie créative et régulièrement poétique. Il faut cependant accepter d’autres moments de découragement ou de divagation rêveuse (vous savez, vous avez lu la page mais arrivé en bas, en fait non!) si l’on veut arriver au bout. Un livre très spécial qui parle d’amitié et d’amour, de sexe et de culture, de dégoût de soi, de littérature…
   "Si le printemps éclate dans ce secteur, c’est toujours avec des verts très étonnés." P 115

   C’est donc très particulier comme lecture. Un expérience.
   "Mais j’ai cruellement anticipé. Ce qui est malheureux avec le style personnel, le journal intime, c’est que le lecteur qui n’est autre que soi-même, connaît déjà tous les faits. De sorte qu’un journal, si on l’écrit pour soi, n’a aucun intérêt pour le monde ; car on recherche non pas le travail de la bêche, la narration, mais les points les plus intéressants qu’il peut contenir" P 80

   ↓

critique par OB1




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Pour mieux comprendre
Note :

   Dans "Petite musique pour amoureux", Lawrence Durrell évoque ce carnet noir et ce qu'il en dit permet de mieux comprendre de quoi il est question.
   Le héros, Walsh Clifton, adolescent, est pensionnaire dans un collège anglais et partage sa chambre avec un autre élève: Turnbull (difficile de ne pas faire le parallèle avec Mort Gregory). Clifton confie à ce carnet ses réflexions qui consistent principalement en des notes culturelles, en une révolte contre le formatage mental qu'il estime subir et en la recherche d'une voie juste qui lui soit propre. Turnbull intervient dans ce carnet en y écrivant ses propres réflexions sur les questions abordées par Clifton.
   
    "Il prit le cahier sur l'étagère, poussa un soupir, et tourna les pages au hasard. Celles-ci renfermaient la moisson de lectures régulières mais non systématiques d'une année, par Turnbull et lui-même. Certains passages équivalaient à une sorte de duel mental. (…)
   Ailleurs, l’échange de réflexions était si rapide qu'il en devenait presque illisible, comme un jeu de morpion.
   (…)
   Alors qu'il relisait lentement ces lignes et essayait de se rappeler les circonstances qui l'avaient poussé à les écrire – car elles étaient piètrement rédigées-, il commençait sérieusement à se demander s'il avait perdu son temps. Quelque chose, dans ce fatras de notes maladroites, valait-il la peine de sacrifier les codes du commun des mortels? Pour lui, cela représentait des instants précis, un aboutissement, une progression sur le chemin de… de quoi, exactement? Il suçota le capuchon de son stylo à plume; il se sentait mécontent et malheureux. Restait-il vraiment si peu pour témoigner de cette vitalité, de cet enthousiasme, de ces semaines passées dans la poésie et la musique? N'y avait-il rien de plus consistant que ce gros cahier, rempli du savoir des autres, et cette inexplicable intranquillité, au fond de lui (…)? Il aurait aimé expliquer tout cela à son père, clairement, sereinement, mais il n'était pas sûr de détenir la vérité; il n'était pas sûr de la voie qu'il empruntait."
   (extraits p. 251-252 "Petite musique pour amoureux")

   
   Le carnet noir est utile pour connaître et comprendre Lawrence Durrel, mais ce n'est certainement pas par lui qu'il faut commencer.

critique par Sibylline




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Cefalû - Lawrence Durrell

Passionnant !
Note :

   Titre original : The Dark Labyrinth or Cefalü – 1947
   
   Ainsi que L. Durrell aime bien le faire, ce roman commence par une courte scène qui se situe à la fin de l'histoire qui va nous être racontée. Dès le second chapitre, le lecteur se retrouve transporté avec l'un des personnages du premier, quelques mois plus tôt. Mais cela ne lui est pas précisé et c'est au lecteur de comprendre où se situe cette seconde pièce du puzzle. Les différents personnages de l'histoire se rencontreront ensuite les uns après les autres et se raconteront longuement. On en saura ainsi beaucoup sur eux avant de les retrouver tous réunis sur ce bateau de croisière puis en Crête et enfin dans ce labyrinthe où survient l'accident qui coûtera la vie à plusieurs d'entre eux comme nous l'avons appris dès l'introduction. Cette façon de raconter ne supprime cependant pas tout suspens car l'on ne sait pas avant les toutes dernières pages qui a survécu ou non aux éboulements dans le labyrinthe. Au contraire, le lecteur qui se pose cette question, suit bien attentivement le déroulement de l'histoire avec ses vœux (ou malédictions) quant au sort qui les attend.
   
   Les personnages sont principalement des Anglais du milieu de l'auteur. Il nous les peints avec justesse. Ce qui fait la richesse de ce livre, c'est que Durrell n'a pas hésité à toute occasion à se livrer à des réflexions poussées et vraiment intéressantes aujourd'hui encore sur les grands sujets: l'art, l'amour, la guerre-la paix (le livre a été publié en 1947), la mort, le bonheur, les différents niveaux de conscience etc. autant dire que ce n'est plus de la richesse, c'est du luxe, intellectuellement parlant. Et le lecteur se régale.
   
   Alors quels sont ces gens? On les avait prévenus des dangers de la visite mais ils se croyaient si forts qu'ils n'y ont pas cru une minute. Comment ont-ils vécu jusqu'à présent? De quoi leur vie a-t-elle été faite? De quoi est-elle faite aujourd'hui? Et enfin, une fois que le labyrinthe les aura mis face à leur possible fin imminente, comment réagiront-ils? Que feront-ils des derniers temps de leur parcours? Confirmeront-ils comme la fanatique religieuse leur incapacité à vivre? Poursuivront-ils sur leur lancée jusqu'au bout ou vireront-ils totalement? Car ce labyrinthe qui s'annonçait comme une simple visite touristique les met tous face à leur destin sans possibilité d'esquive ou de faux semblant. Les derniers chapitres sont d'ailleurs à rapprocher de l’intérêt de l'auteur pour le taoïsme. Et ce que trouveront les Truman, est-ce un rêve ou un cauchemar? Eux-mêmes se le demandent...
   
   Sans compter que le Minotaure semble avoir repris vie ainsi que l'affirment plusieurs témoins. Il ajoute au danger des éboulement celui d'un ennemi non minéral peu-être plus effrayant encore.
   
   Un roman à la fois très intelligent et aventureux, que demander de plus? C'est passionnant.
   
   
   PS: Cefalû est le nom du village où se trouve le labyrinthe.
   ↓

critique par Sibylline




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Un charmant voyage
Note :

   D’abord galerie de portraits dans sa première moitié, puis aventure labyrinthique, Cefalû se termine tout en réflexion mystique. Cette balade à laquelle nous sommes conviés nous emporte vers des charmes littéraires que l’on ne regrette pas. En tout cas, j’ai participé au voyage et à sa douceur finale avec délectation.
   
   Au départ nous est révélé la fin, soit un groupe de touristes anglais visitant un labyrinthe en Crète qui, à la suite d’un éboulement, ne laissera un bon de sortie qu’à un seul de ses membres. Ce dernier, Lord Graecen, apprend de la bouche du découvreur archéologue Axelos que les antiquités observées dans le fameux labyrinthe n’ont rien d’authentique… Commence alors les descriptions plus ou moins détaillées (et plus ou moins faciles à suivre d’ailleurs et il faut alors s’accrocher) des participants à l’excursion tragique. On revient en arrière et l’on fait connaissance d’un psychologue, d’un ancien militaire, d’un artiste, d’un couple heureux, d’un écrivain… On fait ensuite la croisière sur l’Europa en leur compagnie puis on entre dans le labyrinthe… Pour en ressortir de multiples manières…
   
   C’est un livre extrêmement compliqué à expliquer, je trouve, un livre qu’on pourrait lire plusieurs fois, et qui nous apporterait un quelque chose à chaque fois. C’est en tout cas un livre qui pousse à explorer plus loin l’œuvre de l’auteur. Le thème principal est celui de la mort et de la façon d’y croire, de la façon de l’aborder… Enfin, c’est ce qui ressort pour ma part de cette première lecture.
   
   Parlons du style ou lisez plutôt cet extrait de dialogue : "Au bout d’un certain temps, on en a assez de tuer. On ne sent plus rien… ni haine ni pitié. C’est comme si on avait des crampes dans l’âme" P 84
   Ou encore ce passage en fin de livre, si juste : "Il avait étudié la philosophie et disait que toute la civilisation occidentale que nous connaissions était basée sur la volonté, et que cela conduisait toujours à l’action et à la destruction. Il prétendait au contraire qu’il y avait quelque chose au fond de nous que nous pouvions développer : il appelait cela l’élément de paix, qui peut changer complètement notre vie. Cela parait absurde, non?" P 298
   
   Pour conclure, l’énergie et le souffle dans l’écriture de Durrell m’a nourri et ouvert l’appétit. Mystère de la lecture résumé en page 147 : "Lire c’est comme un ver dans la moelle"

critique par OB1




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Justine - Quatuor d’Alexandrie - Lawrence Durrell

Faux départ
Note :

   1er tome du célèbre "Quatuor d’Alexandrie". Livre trouvé dans le studio, à Rome, alors que je n’avais plus de lectures. Un vieux "poche", édition de 1959. Je l’ai emporté, d'autant plus que je voulais lire cette œuvre un jour ou l'autre.
   Dans l'ensemble, c'est une déception...
   
   Le narrateur, Darley, originaire d’Irlande, se trouve vivre seul avec "l’enfant de Melissa" qui est morte.
   Il va nous raconter son passé tourmenté à Alexandrie, avec Mélissa, qui fut sa maîtresse. C’était une chanteuse de cabaret gentille et jolie qui lui a plu parce qu’un vieux protecteur la poursuivait, et que, de toute manière, elle vivait plus ou moins de ses charmes. Bien obligée d’ailleurs… Les autres personnages principaux sont Nessim, un homme d’affaires très riche, qui fait de l’argent sans trop se fatiguer, un homme vraiment très doué, qui intrigue aussi en politique (mais Darley ne sait trop ce qu'il cherche à faire...) et Justine, une jeune juive égyptienne, maîtresse de Nessim, qui va bientôt devenir aussi celle du narrateur. On dit qu’elle est nymphomane et plus ou moins frigide, ayant beaucoup pâti des hommes dans sa prime jeunesse. Un autre personnage important est Balthasar, qui dirige une secte gnostique. Justine s’intéresse beaucoup à la cabale.
   Justine fascine un peu tout le monde, même les femmes. Pour le narrateur, "c’est l’incarnation de la Femme". Mais après avoir brillé de mille feux, dit une amie de Darley,"elle est partie en Israël vivre dans un kibboutz… "et est devenue"cette petite paysanne boulotte, qui se coupe les cheveux elle-même car elle a plein de queues de rats dans le cou".
   A mon avis, c’est ce qui pouvait arriver de mieux à cette pauvre femme fatale. Etre enfin délivrée de la séduction...
   
   L'auteur est un fameux écrivain. Son inspiration est quelquefois proche de Baudelaire. Cependant, c’est à Constantin Cavafy, son poète préféré, qu’il se réfère. Descriptions urbaines et maritimes sont très valables quoique souvent un peu trop "lyriques "à mon goût.
   
   Pour raconter ce difficile passé dont aucun personnage ne sort indemne, Darley rapporte des conversations, des lettres, des récits de réceptions, de courses-poursuites, des agonies (car on meurt beaucoup et on souffre), dans un apparent désordre, au gré de ses souvenirs. Les récits longs alternent avec les flashes intenses mais qui ne font qu'épaissir la part de mystère de ces êtres.
   Le narrateur veut comprendre Justine, et cite longuement "Mœurs", le roman d’un autre écrivain que lui, qui fut l’amant de Justine et a décrit leur relation dans cette œuvre. Il cite aussi "le journal "de Justine.
   Lorsqu’un écrivain utilise le procédé de faire citer à son narrateur des documents d’autres que lui, il devrait s’arranger pour que ces autres voix soient différentes de celles du narrateur. Et ce n’est pas le cas ici…
   
   L’intrigue consiste en rivalités amoureuses diverses, souvent dramatiques. Mais Darley soupçonne Nessim et Justine d’agir pour d’autres buts, qu’il ne saisit pas vraiment. Justine, qui collectionne les amants, on ne sait pas trop ce qu’elle veut, et bien certainement, elle n’aime aucun d’entre eux. D’autres révélations devraient venir du livre suivant, mais je n’irai pas jusque là.
   
   En dépit du talent de l’écrivain, je me suis ennuyée à lire ce livre. Les personnages ne m’ont pas plu, et je n’ai pas été non plus sensible à la magie de la ville d’Alexandrie…
   
   
   •Le Quatuor d'Alexandrie -
   
   Justine (1957).

   Balthazar (1958).
   Mountolive (1958)
   Clea (1960)
   ↓

critique par Jehanne




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Premier roman du « Quatuor d’Alexandrie »
Note :

   "Le quatuor d’Alexandrie" constitue l’œuvre majeure de Lawrence Durrell. Il s’agit d’une histoire racontée à quatre voix (Justine – Balthazar – Mountolive et Clea), une histoire alexandrine, de cette ville d’Egypte, Alexandrie, où le statut d’apatride semble celui qui convient (convenait?) le mieux. Dans les quatre romans, on reviendra sur la même histoire peu ou prou, valse lente entre une dizaine de protagonistes à Alexandrie, mais la même histoire sera revisitée à chaque fois par un personnage différent, apportant un éclairage supplémentaire ou noyant dans une ombre inquiétante ce qu’on croyait avoir compris…
   
   "Justine" est donc le premier de ces quatre romans. A ce titre, ce n’est pas le plus facile puisqu’il nous faut entrer dans une histoire inconnue, elliptique, compliquée du fait que le style de Durrell, s’il est soigné, n’est pas précisément facile. Il m’a longtemps rappelé, le style, ma lecture de "Belle du Seigneur" d’Albert Cohen, une œuvre longue à lire, qui vous plonge à la fois dans le ravissement de la profondeur des considérations et de la beauté du style, et l’irritation pour quelque chose qu’on va mettre longtemps à lire parce qu’œuvre copieuse, parce que géante.
   
   Justine est évidemment une femme mais ce n’est pas par sa voix que nous entendrons la première version de l’histoire. C’est plutôt par celle de Darley – dont nous ne découvrirons d’ailleurs le nom que dans les volumes suivants! – l’amant de Justine, romancier (certainement beaucoup de Durrell dans Darley), un peu le rapporteur de l’histoire, au moins dans ce premier tome. Il est de notoriété publique (et je vous prie de m’excuser de ce trait d’esprit (?) machiste mais je ne puis m’en empêcher) que la psychologie féminine est complexe. En ce sens, Justine est très féminine!!!
   
   Jeune femme de confession juive à qui il est arrivé dans sa prime jeunesse bien des choses sordides et compliquées, elle a épousé Nessim, riche personnalité égyptienne – homme d’affaires copte, dans le cadre d’un "contrat" d’où l’amour – avait-elle spécifié – était absent. Elle vit donc à l’abri du besoin. Mais son besoin de reconnaissance, de tendresse, lui, est infini, ou plutôt insatiable. D’une certaine manière, Justine est une femme fatale qui évoluera essentiellement dans la dissimulation, le calcul, même si la volonté délibérée de nuire semble absente. Elle ne peut tout simplement être heureuse, ni vivre dans la lumière.
   
   Dans ce premier roman, "Justine", on écoute la version de Darley, l’amant de Justine donc, la manière dont il vit la situation – Nessim, le mari de Justine, est son ami fortuné – et on fait connaissance avec les personnages baroques et exotiques qui gravitent autour de ce trio : (mais le terme de trio est réducteur s’agissant du quatuor d’Alexandrie!) Jacob Arnauti, le premier mari de Justine, Melissa la maîtresse en titre de Darley, danseuse de cabaret, Clea, artiste peintre, Pursewarden, écrivain britannique, Balthazar, médecin philosophe, Capodistria… et il y en a en fait une foultitude. C’est ce qui rend ce premier épisode du "Quatuor" dur à absorber et à digérer. C’est une œuvre d’exposition d’une extrême densité qui volontairement reste obscure sur bien des points abordés. Des obscurités sur lesquelles des éclairages seront posés dans les épisodes suivants.
   
   A cet égard, lire "Justine" et s’arrêter là c’est… faire la préparation au Marathon mais ne pas le courir! De la même manière que lire séparément "Balthazar" ou "Mountolive" ou "Clea", c’est le courir – le Marathon – sans la préparation adéquate!
    ↓

critique par Tistou




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Justine and co
Note :

   C’est de Justine dont nous parle l’amoureux transi puis contrarié de narrateur. Cette femme qui a tout d’une fatale est l’objet de la première partie du livre. Darley, irlandais, raconte son passé, par touches successives, anti-chronologiquement, exilé sur une île. Il nous dit cette fascination qui l’a poussé vers Justine et ce malgré son amour pour Mélissa.
   
   D’extrait de journal intime en témoignage d’amant du passé, de confirmation en infirmations, Darley décortique et remodèle son histoire, la magnifiant.
   "Ainsi la saveur de ces pages devra-t-elle quelque chose à leurs modèles vivants, un peu de leur souffle, de leur peau, de l’inflexion de leurs voix, et cela se mêlera à la trame ondoyante de la mémoire des hommes. Je veux les faire revivre de telle façon que la douleur se transmue en art… Peut-être est-ce là une tentative vouée à l’échec, je ne sais. Mais je dois essayer." P 23

   
   Dans une seconde partie apparaissent les personnages qui hanteront l’œuvre du quatuor, qui en seront les autres points de vue, les autres compréhensions. Balthazar, Cléa, Pursewarden…
   
   Nous avons donc un miroir, celui d’une existence vécue comme si complexe qu’elle ne peut être racontée trop simplement. D’où, la narration non linéaire assumée, montrant et démontant.
   "Je dois absolument rapporter les faits, non dans l’ordre chronologique – car cela c’est de l’histoire – mais dans l’ordre où ils prennent une signification pour moi." P 196

   
   A vrai dire, j’ai relu Justine après avoir lu Mountolive et Cléa (dans le désordre donc), l’envoûtement de ces derniers s’est maintenu avec cet opus qui prenait une signification différente après les révélations des parties suivantes. La lecture fut donc différente par rapport à un lecteur qui découvrirait le quatuor dans l’ordre voulu par l’auteur.
   
   Dans cet opus comme dans les autres, je me suis régalé des considérations diverses et variées.
   "Les cocktail-parties, comme leur nom l’indique, furent inventées par les chiens ; Ce n’est rien de plus que l’habitude de se renifler le derrière élevée au rang d’institution mondaine." P 290
   
   "Il comprenait maintenant que la haine n’est que de l’amour inaccompli." P 353
   
   "Tout ne dépend-il pas de l’interprétation que nous donnons du silence qui nous entoure?" P 417

   
   Au passage, c’est de Justine que vient la réponse à la longue entreprise d’écrivain dans laquelle se lance Durrell pour nous dépeindre une réalité, ou plus véritablement des réalités.
   "Regarde! Cinq images différentes du même sujet. Si j’étais écrivain, c’est ainsi que j’essaierai de dépeindre un personnage, par une sorte de vision prismatique. Pourquoi les gens ne peuvent-ils pas voir plus d’un profil à la fois?" P 40

   
   Le complexe est voulu, le multiple est revendiqué. Ce livre nécessite le lâcher prise du lecteur qui veut tout saisir. Au risque de se frustrer de tant de confusion. Une fois envoûté, partez vers ce long et doux voyage aux surprises et aux personnages si vivants et si vrais, jusqu’au terminus. Quant à moi, je m’en vais quérir "Balthazar" pour boucler la boucle et me replonger dans cette littérature qui, en nous dépassant, nous grandit.

critique par OB1




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Balthazar - Lawrence Durrell

Second roman du « Quatuor d’Alexandrie »
Note :

   "Le quatuor d’Alexandrie" constitue l’œuvre majeure de Lawrence Durrell. Il s’agit d’une histoire racontée à quatre voix (Justine – Balthazar – Mountolive et Clea), une histoire alexandrine, de cette ville d’Egypte, Alexandrie, où le statut d’apatride semble celui qui convient (convenait?) le mieux. Dans les quatre romans, on reviendra sur la même histoire peu ou prou, valse lente entre une dizaine de protagonistes à Alexandrie, mais la même histoire sera revisitée à chaque fois par un personnage différent, apportant un éclairage supplémentaire ou noyant dans une ombre inquiétante ce qu’on croyait avoir compris…
   Dans le premier épisode, "Justine", tout gravitait autour de cette femme complexe, amante de Darley qu’on prenait pour le (un) personnage principal dans la mesure où c’était par sa voix que nous entrions dans l’histoire. "Justine" se terminait dans une formidable accélération par l’éclatement du cadre : Capodistria tué lors d’une partie de chasse au canard, Justine fuyant Alexandrie et l’Egypte, Darley bourrelé de remords vis-à-vis de Nessim son ami – mari de Justine.
   
   "Balthazar" bouleverse d’entrée tout ce qu’on prenait pour des bases solides. En effet, Darley est exilé dans une île isolée avec la fille qu’a eu Nessim avec Melissa (morte), Melissa la danseuse et maîtresse de Darley, et très vite, dès le départ de "Balthazar", le Balthazar en question, médecin philosophe (description largement insuffisante tant les personnages de Durrell sont complexes!) arrive dans cette île troubler l’exil de Darley et amener une masse d’informations nouvelles à Darley – et au lecteur par la même occasion! – sous la forme du manuscrit de Darley portant sur son histoire à Alexandrie annoté, complété, totalement remis en question en fait par ce brave Balthazar.
   
   Et dans "Balthazar", nous prenons connaissance de ces éléments avec Darley, nous révisons les raisonnements qui paraissaient logiques, nous abordons de nouvelles pistes et, je dois le reconnaître, l’intérêt pour ce "Quatuor d’Alexandrie" prend une dimension qui n’existait pas – pour ma part – dans le premier opus, "Justine". Et même, mieux que cela, la lecture des notes de Balthazar amène Darley à réviser, en quelque sorte "en direct" sous les yeux du lecteur, ce qu’il croyait être ses convictions, et lui ramène en mémoire des faits qui ne l’avaient pas frappé, des évènements dont il n’avait pas jugé utile de les rapporter. Ce sera d’ailleurs ainsi tout du long du "Quatuor". Chaque opus revient sur les précédents mais nous amène aussi un peu plus loin dans le temps, à l’image du temps qui jamais ne reste statique mais nous emmène toujours plus loin, sans répit.
   
   Nous apprenons ainsi – et lui surtout l’apprend – qu’il était complètement dupe de ce qu’il croyait être sa relation d’amour avec Justine, celle-ci le manipulant manifestement pour servir de paravent à la relation d’amour à sens unique qu’elle avait, elle, avec Pursewarden, l’écrivain britannique misanthrope. Apparait dans "Balthazar" un personnage considérable, qui sera l’objet du troisième opus, l’ambassadeur anglais Mountolive. Narouz, le frère de Nessim, fait aussi une entrée remarquée, personnage étonnant qui va prendre, lui aussi une importance capitale dans les opus à suivre.
   
   Il n’est pas anodin de signaler que Darley – dont nous apprenons le nom seulement dans ce second opus – porte les mêmes initiales L.G. que Durrell "himself"! L’intention est claire.
   
   Il est par contre anodin de signaler –puisque ceci ne concerne que moi, humble lecteur – que cette lecture du "Quatuor", à partir du dernier tiers de "Justine" s’est effectuée lors d’un voyage en Inde et que j’étais à Darjeeling, lisant à ce moment "Balthazar", quand je me suis rendu compte que Lawrence Durrell était né en Inde et avait fait ses études au Lycée de… Darjeeling, dans les premières marches de l’Himalaya. Si ce n’est pas un signe…!
   
   
   •Le Quatuor d'Alexandrie -
   
   Justine (1957).
   Balthazar (1958).
   Mountolive (1958)
   Clea (1960)
   

critique par Tistou




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Mountolive - Lawrence Durrell

Conflit entre le devoir et l’affection
Note :

   Mountolive prononce les mots que j’ai choisis pour titre à la page 373 en évoquant le suicide d’un des protagonistes de ce quatuor d’Alexandrie. Résumé du conflit intime que ressentent beaucoup des personnages de cet opus.
   
   Le point de vue central est celui de Mountolive mais il n’est pas seul à dominer ce troisième mouvement. La famille Hosnani, Leila la mère et les deux fils Nessim et Narouz, sont trois protagonistes qu’on ne peut pas qualifier de secondaires. Pour démarrer ce troisième tome, le jeune Mountolive tombe amoureux à la fois de la ville d’Alexandrie et de Leila. Ce sont deux amours qui perdureront. Mais qui seront déçus…
   
   Devenu diplomate à la carrière exemplaire, nommé en Egypte, Mountolive y retrouve nombre de connaissances (Et bien entendu Justine, Ballthazar ou Darley). Le temps de l’idéal de jeunesse est révolu. Celui de la désillusion prend la place et les yeux du diplomate s’abiment sur des réalités politiques qui mettent en conflit ses amitiés passées et ses devoirs présents.
   
   L’intrigue nous prend et ne nous lâche plus. (Vite Cléa!). Et que dire du style tout en description sensible, d’hommes et de femmes, de lieux et d’organisation diplomatique, d’amours et de haines…*
   
   Il faut aussi parler des "lumières" apportées sur les évènements et sentiments évoqués dans les deux premières parties du quatuor, qui relativisent les révélations à la première personne de Darley et de Balthazar. C’est au final l’objectif avoué de l’auteur, montrer que toute chose est relative et que tout point de vue est personnel. Cependant, cette partie à la narration linéaire, peut tout à fait se lire indépendamment du reste du quatuor. Et donne envie d’en reprendre les premières parties.
   
   Tout au long de la lecture, certains propos émaillent le livre d’intelligence. Comme celui-ci sur l’art : "Tout ce que l’on sait, c’est qu’il se produit une vague transmission, vraie ou fausse, avec ou sans résultat, selon le cas. Mais vouloir en disséquer les éléments pour y fourrer son nez ne mène à rien. Paradoxe. Enfin, passons." P 178 (Et je ne suis pas loin de croire que cette façon d’aborder l’art est le fait de tout ceux qui sont incapables de s’abandonner à lui!).
   
   Rajoutons aux éloges, le puissant pouvoir descriptif. "Nessim éprouvait pour l’homme la curiosité passionnée que peut avoir un entomologiste pour une espèce d’insecte non encore classifiée." P 406
   Ou encore cet exemple pour évoquer la solitude d’un personnage se sentant perdu. "Il se sentait incroyablement âgé maintenant, et en même temps aussi jeune qu’un fœtus au bout de son cordon ombilical." P 483
   
   Soit, donc, une intrigue qui nous plonge dans un monde diplomatique tortueux, une ambiance mêlant amours, amitiés et sens du devoir qui nous mène droit au dramatique, un style envoûtant. Que demander de plus? Une suite (Cléa), ou deux variations (Justine et Balthazar) qui donnent une puissante démonstration de la difficulté de saisir la nature humaine et de la comprendre.
   
   "La vérité toute nue et sans pudeur. C'est une merveilleuse expression. Mais nous la voyons toujours comme elle se montre, et jamais telle qu'elle est. Chacun a une interprétation personnelle"
   
   
   * Rappelons que L. Durrell exerçait lui-même des fonctions diplomatiques.
   
   
   •Le Quatuor d'Alexandrie -
   
   Justine (1957).
   Balthazar (1958).
   Mountolive (1958)
   Clea (1960)
   ↓

critique par OB1




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Troisième roman du « Quatuor d’Alexandrie »
Note :

   "Le quatuor d’Alexandrie" constitue l’œuvre majeure de Lawrence Durrell. Il s’agit d’une histoire racontée à quatre voix (Justine – Balthazar – Mountolive et Cléa), une histoire alexandrine, de cette ville d’Egypte, Alexandrie, où le statut d’apatride semble celui qui convient (convenait?) le mieux. Dans les quatre romans, on reviendra sur la même histoire peu ou prou, valse lente entre une dizaine de protagonistes à Alexandrie, mais la même histoire sera revisitée à chaque fois par un personnage différent, apportant un éclairage supplémentaire ou noyant dans une ombre inquiétante ce qu’on croyait avoir compris…
   
   Et voici donc Mountolive, qu’on découvre au début de ce "Mountolive" jeune diplomate du Foreign Office, venant faire son initiation à la carrière, à l’Egypte et au monde compliqué de l’Orient, chez Leïla et Falthaus Hosnani. Soient les mère et père de Nessim et Narouz, ni plus ni moins. C’est au cours de ce séjour de quelques mois que Mountolive deviendra l’ami de Nessim mais aussi, et peut-être surtout, l’amant de Leïla. C’est l’occasion de revisiter une nouvelle fois l’histoire initiale déployée dans "Justine", en remontant d’abord plus avant dans le temps et en finissant plus loin, encore un peu plus loin, à l’époque où sur la fin de sa carrière Mountolive obtient en quelque sorte son bâton de Maréchal ; le poste d’ambassadeur au Caire. L’occasion de se rapprocher de Leïla qu’il n’avait pas revue depuis… des lustres (l’amour n’est jamais simple ni heureux sous la plume de Lawrence Durrell, dans la vie réelle peut-être pas non plus, d’ailleurs).
   
   A ce titre, "Mountolive" nous éloigne un temps de l’histoire initiale, mais c’est pour mieux nous apporter les éléments complémentaires qui permettent d’interpréter… mieux (?)… différemment (?) l’histoire initiale. Lawrence Durrell jette en quelque sorte les fondations solides, objectives, sur lesquelles il aurait pu baser toute la tragédie de son "Quatuor". Mais le "Quatuor" ne serait pas le "Quatuor" s’il avait procédé ainsi. C’eût été un roman en quatre tomes quand il est en fait bien plus. Un peu ce qu’est un prisme diffractant à une banale lentille optique!
   
   L’affaire prend, contre toute attente, un tour politique qu’eût été bien en peine de soupçonner notre pauvre Darley, héros initial. Un tour politique dans lequel Nessim et Narouz jouent un rôle de premier plan, ainsi que Mountolive évidemment. Et au cours duquel le rôle de Darley apparait définitivement comme un élément très secondaire.
   
   On ne peut négliger non plus l’histoire particulière qui unit Mountolive et Leïla et qui aurait pu constituer un ouvrage à part. Là encore, la virtuosité de Durrell éclate au grand jour, capable d’intégrer un roman spécifique à une immense histoire observée de tous les points cardinaux possibles.

critique par Tistou




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Cléa - Lawrence Durrell

Quatrième et dernier roman du « Quatuor d’Alexandrie »
Note :

   "Le quatuor d’Alexandrie" constitue l’œuvre majeure de Lawrence Durrell. Il s’agit d’une histoire racontée à quatre voix (Justine – Balthazar – Mountolive et Clea), une histoire alexandrine, de cette ville d’Egypte, Alexandrie, où le statut d’apatride semble celui qui convient (convenait?) le mieux. Dans les quatre romans, on reviendra sur la même histoire peu ou prou, valse lente entre une dizaine de protagonistes à Alexandrie, mais la même histoire sera revisitée à chaque fois par un personnage différent, apportant un éclairage supplémentaire ou noyant dans une ombre inquiétante ce qu’on croyait avoir compris…
   
   Dernier roman du "Quatuor" donc, même s’il se dit que Durrell aurait pu avoir l’intention d’écrire un cinquième roman, qui aurait pu s’appeler "Capodistria", celui dont la mort au cours d’une partie de chasse au canard avait clos "Justine" et dont nous apprenons qu’elle n’était en fait qu’un subterfuge aux fins politiques, dans la droite ligne du recentrage effectué dans "Mountolive", le troisième opus. Un cinquième roman? Pour un "Quatuor"? Oui, mais le terme de quatuor, à quoi se rattache-t-il en fait? Aux quatre ouvrages, vraiment?
   
   Nous avons fait un bond en avant dans le temps avec "Clea". Une Clea qui fût toujours présente, en filigrane ou en intervenante secondaire et qui va s’avérer l’élément principal ici, avec, il faut le souligner, le retour au premier plan de Darley. Un Darley qui retrouvera Justine histoire de clôturer définitivement cette histoire particulière, et qui trouvera Clea… pour mieux la perdre (l’amour n’est jamais simple…, mais je crois l’avoir déjà dit (cf "Mountolive")).
   
   C’est la seconde guerre mondiale et la fin de celle-ci, vécue à Alexandrie, et c’est peu de dire qu’elle a peu de rapports avec ce que connaissait l’Europe. Mais ce n’est pas l’affaire de Durrell. Son affaire va plutôt consister à faire des rattaches à différents brins d’histoire éparpillés tout du long du "Quatuor". Et puis à rajouter des incidences, des occurrences, histoire de laisser le jeu ouvert et le lecteur dans une certaine expectative, comme si la conception du roman selon Lawrence Durrell était de ne surtout pas placer son lecteur en position de confort mais d’éveiller son attention constamment par des zones de clair-obscur. Et de ces zones il en restera à l’issue de la lecture! Comme dans la vie somme toute. Mais existe-t-il réellement une lumière omnisciente, infaillible? Certainement non.
   
   Un extrait de "Clea" afin de donner une idée de l’inventivité, de la profondeur de pensée et du style de Lawrence Durrell :
   
   "Amaril essaya bien, à sa manière gauche, de me psychanalyser – mais que peut-on dire de cette science très approximative qui a déjà étourdiment empiété d’un côté sur l’anthropologie et de l’autre sur la théologie? Il y a encore bien des choses qu’ils ignorent : par exemple que l’on se met à genoux à l’église parce que l’on se met à genoux pour pénétrer une femme, ou que la circoncision dérive de la taille de la vigne, sans quoi les feuilles prolifèrent, et elle ne produit pas de fruits! Je n’ai aucun système philosophique sur quoi m’appuyer alors que même Da Capo en possède un. Vous rappelez-vous l’exposé de Capodistria sur la nature de l’Univers? "Le Monde est un phénomène biologique qui ne parvient à son terme que lorsque tous les hommes ont eu toutes les femmes, et lorsque toutes les femmes ont eu tous les hommes. Evidemment, il y faut le temps."

   
   Voyager et emmener "Le Quatuor d’Alexandrie" dans ses bagages? Une riche idée, assurément.
   
   
   •Le Quatuor d'Alexandrie -
   
   Justine (1957).
   Balthazar (1958).
   Mountolive (1958)
   Clea (1960)

   ↓

critique par Tistou




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Cléa(p) de fin
Note :

   Darley narre. Il revient à Alexandrie après une longue période passée sur une île grecque. Il accompagne la fille de Melissa vers son père biologique Nessim. Il se remémore et les fantômes du passé resurgissent. Il va à leur rencontre. Et nous assistons alors à une suite, celle des trois premières parties du quatuor. Que sont-ils devenus? Vers quoi ont-ils tendu?
   
   La démonstration de la relativité des points de vue s’enrichit d’une partie qui relativise les évènements par rapport au temps. Ce temps qui passe, qui broie, qui révolutionne l’idée qu’on s’était fabriqué d’une relation, d’une discussion, d’un sentiment…
   
   Darley revoit d’abord Justine. Elle et Nessim sont des déchus. Tout entier tournés vers leur cause, ils ont tout perdu sauf leur fierté. Justine apparait donc aux yeux de notre narrateur différente de celle fantasmée du passé.
   
   Elle lui dit : "Laisse-moi te regarder rire, pour changer. Tu as l’air triste, mais pourquoi le serais-tu? Nous sommes tous pris dans le champ émotionnel que nous projetons les uns sur les autres – c’est toi-même qui m’as dit ça un jour. Notre seule maladie est peut-être de désirer une vérité que nous ne pouvons pas supporter plutôt que de nous contenter des personnages imaginaires que nous inventons." P 60
   
   Puis il revoit Balthazar, vieilli et amoindri, qui lui donne des nouvelles du petit monde d’Alexandrie.
   Il lui dit : "Chaque fait peut avoir un millier de motivations, toutes également valables, et chaque fait peut avoir un millier de visages." P 72
   
   Ensuite, il revoit Cléa. Et du passé retrouvé et évoqué nait une histoire au présent. Un nouvel épisode, une nouvelle étape. Une vie qui recommence et un passé qui soude. Une nouvelle vision des choses également.
   Au-delà des intrigues, des retours vers le passé, il y a la question centrale de cet opus de fin : qu’est-ce qu’un écrivain et quel est son rôle? Par le Darley narrateur, nous entendons la voix d’un écrivain qui se cherche et qui se trouve. Par les écrits de l’auteur Pursewarden, par les échanges qu’il a avec Cléa, nous avançons sur le chemin de cette envie d’en découdre.
   
   Deux citations de Pursewarden :
   " Il n’y a pas d’Autre ; il n’y a que soi-même perpétuellement en prise avec ce problème : la découverte de soi!" P 97
   "Quand on se met à penser par soi-même, on ne peut pas user de lieux communs – et nous vivons de poncifs et de clichés!" P 131

   
   En conclusion, au-delà des personnages à qui l’on donne une suite de vie dans un monde qui change et que l’on retrouve avec plaisir, Durrell nous livre une réflexion sur l’écrivain, l’artiste qui cherche un sens à sa vie. Et qui, au bout d’une œuvre entière et totale, trouve. En témoigne cette dernière phrase.
    "Et je sentis que tout l'univers venait de me faire un clin d'œil"

critique par OB1




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Tunc - Lawrence Durrell

Maintenant...
Note :

   The Revolt of Aphrodite - 1
   
   Convient-il de classer ce livre dans les rayons de la Science-fiction? J’ai un peu hésité à m’y décider tant les enjeux littéraires sont autres et tant l’auteur semble ne pas avoir précisément visé ce genre qu’il ne semble d'ailleurs pas connaitre particulièrement bien. Cependant, cette histoire située dans un 20ème siècle en pleine mutation, est tout de même une histoire de robots et de domination, de société future qui se dessine sous les apparences du bénin et qui bâtit un monde où les pouvoirs seront autres et autrement distribués, avant que l’on se soit aperçu que quelque chose changeait. Donc oui, c’est de la science-fiction, surtout le second tome, "Nunquam", d’ailleurs, le premier étant tellement enraciné dans la réalité d’un monde qui est en train de franchir la haute marche du passage à la robotisation et à la mondialisation, que l’on n’a pas encore le sentiment d’avoir basculé. Mais reprenons.
   
   Felix Charlock est un jeune homme plein d’avenir, d’heureux caractère, dont l’esprit créatif ne cesse d’imaginer de nouvelles inventions originales et imprévisibles qui pourraient peut-être le rendre riche, mais dont il ne parvient même pas à déposer les brevets en raison des frais. Quant à se consacrer entièrement à sa passion inventive… ce n’est qu’un rêve. Il confie son histoire à un "dactyle" -une de ses créations justement- qui transforme en texte et en données informatiques ce qu’il entend (ce qui n’existait pas encore vraiment à l’époque). Félix lui parle donc et nous, nous lisons. L’action débute dans cette Grèce paradisiaque dont Durrell était fou et qui offre ses cadres grandioses à notre histoire.
   
   Félix est entouré d’amis et de maîtresses, originaux et libres, grecs ou étrangers comme lui-même, tous fort occupés à faire ce qu’il faut pour être heureux. Certains d’entre eux, doués de talents particuliers, sont employés par "La Société" et cela leur assure aisance et sécurité. Ils n’ont plus qu’à se consacrer à ce qu’ils font le mieux et aiment le mieux faire. Tout le monde rêve d’être embauché par La Société. Tout le monde sauf bien sûr Félix qui n’a jamais vraiment réfléchi à la question et ne ressent pas particulièrement le besoin de s’assurer confort ou sécurité. Aussi, quand la possibilité lui en est offerte pour le prototype de son dactyle, il est loin de se précipiter. Cependant, il rencontre alors Benedicta, l’héritière de la Société, magnifique jeune veuve très étrange et entre eux, tout de suite, c’est le coup de foudre. Malheureusement, Bénédicta, n’est pas seulement "très étrange", mais complètement givrée et le rendra très malheureux, ce que je vous laisse découvrir. Tout comme je vous laisse découvrir où le mène son génie créatif et à quoi il va donner "vie".
   
   La psychologie des personnages est tout de même très bizarre. Je sais que les temps ont changé mais quand même… je n’ai pas réussi à admettre les comportements de plusieurs des personnages principaux Félix compris. C’est embêtant. (Entre autres, il faut voir le père qu'il est!)
   
   La langue est superbe et un roman de science-fiction bourré de citations latines et de références à l’antiquité, n’est certes pas chose courante. Mais Asimov est loin. Si ce dernier a plutôt travaillé sur le statut des robots dans une société humaine, Durrell lui, a davantage porté l’accent sur la frontière vivant-non vivant et surtout sur le pouvoir omnipotent développé par des géants industriels ayant acquis la main-mise sur tout ce qui constitue le monde moderne, et son étude à ce sujet est passionnante et a maintenant subi avec honneur l’épreuve du temps.
   
   Ce qui nuirait un peu à un pur roman d’aventure, c’est cette façon que L. Durrell a de commencer à mouvoir ses personnages et à les faire interagir avant que nous ayons la moindre idée de qui ils sont. Les choses ne s’éclaircissent que peu à peu, tout le contraire des romans d’action où ces choses-là doivent au contraire être immédiatement limpides. Et je dois avouer que ce n’est pas la particularité de l’auteur que j’apprécie le plus. De même, le niveau de vocabulaire est sans doute trop élevé –plus encore maintenant que les références classiques ne sont plus à la portée de tous- pour le public réputé jeune qui est celui de la science-fiction.
   
   
   Ce premier tome nous laisse en pleine déroute, rien n’est fait, rien n’est sûr, hormis le drame, l’on ne sait même pas si Félix est encore vivant ni si son robot deviendra autre chose qu’un gros ordinateur-armoire comme nous en avons d’ailleurs effectivement connu. Il est donc impératif d’avoir le tome deux immédiatement à portée de main.
   
   
   
   A NOTER : La note finale ajoutée par L. Durrell
     Le lecteur attentif aura retrouvé ça et là des échos du Quatuor d’Alexandrie et même du Carnet noir ; c’est intentionnel"
   
   
   The Revolt of Aphrodite
   
   1 - Tunc
   
2 - Nunquam

critique par Sibylline




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Nunquam - Lawrence Durrell

… ou jamais
Note :

   The Revolt of Aphrodite - 2
   
   "Ainsi ce sera une fois encore ou bien, ou bien. Ce sera maintenant ou jamais."
   
   Inutile d’entreprendre la lecture de "Nunquam" si vous n’avez pas déjà lu "Tunc", cela n’aurait aucun sens. Bien que l’histoire change complètement de ton, ce second volume est la suite du précédent.
   
   Nous avions abandonné Abel, l’ordinateur capable de prédire l’avenir, comme l’avait abandonné Félix Charlock, laissant seuls tous les personnages, chacun disparu de son côté sans que l’on puisse savoir avec certitude ce qui les attendait ou leur était déjà advenu. Pour ma part, étant donné les circonstances dramatiques, je pensais plutôt que Félix serait mort. Cela me semblait à la hauteur de l’énorme gâchis que narre le tome 1 et des tragiques évènements qui le terminent… mais j’avais tort. L’inventeur reprend conscience, il se trouve à la clinique du Paulhaus, très grièvement blessé à la tête, il ne se souvient pas de grand-chose et sa raison n’est plus entière. C’est encore Nash, le psychiatre, qui s’occupe de lui. Le premier chapitre qui reflète cet état est un peu incohérent (volontairement). Mais que le lecteur ne se laisse pas désarçonner, la mémoire revient et Félix se situe à nouveau, il prend pied peu à peu dans la suite de son existence et les aventures de la Société.
   
   Benedicta ne tarde pas à venir le voir et se décide enfin à lui parler. Elle lui explique tout ce qu’il ignorait et lui livre tous les secrets de la Société et de Julian, son chef, le tout constituant un ensemble glauquissime. A la place de Félix je serais partie en courant, mais pas lui. Benedicta que je prenais déjà pour une folle m’est alors apparue comme un monstre franchement répugnant (le meurtre de son 1er mari, bon sang!), mais Félix lui, est à nouveau amoureux. La psychologie des personnages de ce second tome me parait encore plus extraordinaire que dans le premier, mais je ne discute plus et une fois ces turpitudes étalées au grand jour, Benedicta se cantonnera à un rôle secondaire mais présent, jusqu’à la fin.
   
   Nous verrons enfin Julian que Félix avait passé une bonne parie du tome 1 à tenter fébrilement de simplement voir sans jamais y parvenir, et là encore, surprise, puisque la première rencontre est plutôt quelconque et peu chargée émotionnellement.
   
   Mais une fois tout cela réglé, nous en arrivons au noyau de "Nunquam" : les robots et l’orientation franchement "science-fiction" que prend le roman. En l’absence de Félix, les ingénieurs de la Société se sont emparés d’Abel, son prototype, et ont grandement amélioré son aspect, ou plutôt ont créé un nouveau modèle, à l’image de la belle Iolanthe, décédée. Julian pense que, de même qu’Abel pouvait deviner l’avenir des gens à partir de tous les renseignements qu’il avait enregistrés sur leur passé, un robot à l’image de Iolanthe et nourri de tout ce qui constituait le passé et les particularités de cette dernière, pourrait se comporter exactement comme elle et poursuivre une sorte d’existence pour peu que les progrès techniques permettent de lui donner un aspect proche de l’humain. Il a mis tous ses moyens au service de ce projet et Félix, passionné lui aussi par l’idée, va reprendre la tête de l’équipe.
   
   Je vous laisse lire vous-même à quoi aboutira cette fabrication d’humanoïde ainsi que les nombreux problèmes moraux et existentiels qu’elle soulève. Parallèlement, L. Durrell nous en révèle un peu plus sur le fonctionnement de la Société qui s’est bien développée encore depuis le premier volume au point d’être – peut-être – devenue invulnérable. Sa peinture des interconnections et des modus operandi de l’extension de ses pouvoirs et zones d’influence, est très pertinente et intéressante et ne manque pas de nous évoquer des développements qui ont réellement eu lieu depuis et sont encore en marche. Cette face du roman est aussi importante que le côté "robots". Comment tout cela finira-t-il? Où tout cela les mènera-t-il? Julian et la Société peuvent-ils jouer les démiurges? Cela serait-il "Aut tunc, aut nunquam"?
   
   Vous savez comment le découvrir.
   
   
   The Revolt of Aphrodite
   
   1 - Tunc
   2 - Nunquam

critique par Sibylline




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Le Quintette d'Avignon - Lawrence Durrell

N'existe qu'en anglais
Note :

   "The Avignon Quintet" [Le Quintette d'Avignon] est une saga en cinq volumes : "Monsieur" (1974), "Livia" (1978), "Constance" (1982), "Sebastian" (1983) et "Quinx" (1985), publiés séparément en anglais à ces dates, et réunis en un volume en anglais seulement en 1992, deux ans après la mort de Durrell. Certains considèrent le "Quintette" comme le sommet de l'œuvre de Lawrence Durrell alors que "The Alexandria Quartet" [le Quatuor d'Alexandrie] présente des personnages peut-être plus attachants, ou plus émouvants. Quoi qu'il en soit, le "Quintette" traduit de la part de l'auteur une grande ambition formelle et une grande force thématique. Lire le Quintette n'est pas une mince affaire, mais l'effort est récompensé!
   
   La disposition générale de cette saga est exprimée par la figure du quinconce ("quincunx") avec un élément au centre ("Monsieur") et les autres dans les quatre coins, comme sur une carte à jouer. De ce fait, "Monsieur" annonce à peu près tous les thèmes repris par la suite : la figure du double, la mort, l'orgasme, la psychanalyse, le gnosticisme et les Templiers. La chose est dévoilée dans "Livia" quand Blanford téléphone à Sutcliffe pour lui décrire le projet littéraire :
   "J'ai entrevu comme un quinconce de romans rangés en bon ordre classique. (…) Bien que reliés entre eux, un peu comme des échos, ils ne seraient pas mis bout à bout à la façon de dominos — mais simplement appartiendraient au même groupe sanguin. Cinq panneaux pour lesquels votre "Monsieur" décrépit ne fournirait qu'un assemblage de thèmes destinés à être remaniés dans les autres."
   
   Le premier volume est lui-même structuré de façon troublante puisqu'on s'aperçoit que l'essentiel du texte est un roman dans le roman, écrit par Aubrey Blanford et Sutcliffe son auteur fictif. Les codes usuels de la narration sont bousculés au profit de procédés qui ne sont pas tous inédits. "Les contours nets et précis du bon vieux roman linéaire, je les ai délaissés en faveur du palimpseste anachronique qui permet à chaque acteur de devenir un autre…" ("Quinte"). "Monsieur" débute par la mort de Piers de Nogaret et se poursuit en flash back revenant sur l'initiation de Piers dans une secte gnostique ; pourtant il se termine par un saut dans le futur : c'est la scène où Blanford, âgé et habitant Venise, invite à dîner Constance devenue une vieille dame, sinon déjà morte sauf dans la mémoire de l'écrivain, pour évoquer avec elle l'achèvement du roman et connaître son avis. Impossible alors de savoir qu'elle va devenir le personnage principal de la série romanesque! De semblables éléments d'incertitude, il s'en trouve d'autres dans le Quintette — y compris la scène finale de "Quinte". Pour Durrell, qui s'en est ouvert dans une correspondance avec Henry Miller, il s'agit ni plus ni moins de s'inspirer de l'évolution de la physique du XXe siècle, et par exemple d'utiliser en littérature le principe d'incertitude de Heisenberg. Ainsi, au lendemain de son initiation gnostique dans le désert, Piers de Nogaret croit découvrir dans un journal égyptien montrant la photo de l'organisateur, qu'il s'agit d'un escroc et d'une mascarade pour touristes. Mais quand Piers veut en discuter avec Akkad, l'article et la photo ont disparu de l'édition du jour. Où est la vérité?
   
   Le Quintette balance souvent entre sérieux et humour. Ainsi, dans "Quinte", les conversations entre Blanford et Sutcliffe, —le romancier et son personnage— durant le trajet en chemin de fer vers Avignon mélangent des vers de mirliton à des remarques sérieuses et forment un intermède d'allusions métaphysiques ou pornographiques! "Eh! oui, en ouvrant les jambes, elle lui avait révélé tout le secret de la pyramide." L'humour de Durrell part dans toutes les directions ; il vise les Anglais évidemment, mais aussi les Suisses : pour Sutcliffe "le journal de Genève [était] si mal présenté et rédigé qu'il avait l'impression de lire la prose de quelque crétin analphabète descendu des montagnes avoisinantes..." Les Français sont moqués pour le pastis, la crasse de la ville d'Avignon ou le manque d'hygiène de leurs sanitaires. Il ironise aussi sur le comportement des Français durant l'occupation : "Un jour, Nancy revint d'une tournée à Aix en disant qu'elle avait vu tous les intellectuels parisiens accoutrés de bérets basques, en train de jouer aux boules tout en se plaignant amèrement des restrictions alimentaires."
   
   Plus important est le thème du double, ou du sosie, sinon de l'identité. Considérons les deux sœurs : Constance bénéficie d'un double passeport anglais et suisse, de même que la brune Livia, avant que celle-ci ne se fasse naturaliser allemande en plein nazisme. Pour le général von Esslin, Constance, qui est blonde et maîtrise l'allemand, est comme le double de sa sœur restée en Prusse. Du côté des notables égyptiens, Affad alias Sebastian et amant de Constance deux volumes durant, n'est-il pas l'Akkad de "Monsieur"? Pareillement, le Prince parfois nommé Hassad qui est-il au juste : un officier égyptien, un dirigeant de la Croix rouge, un proche du roi Farouk, un chef de secte gnostique, un indépendantiste? Le thème du double se manifeste aussi sous la forme de la répétition. Le première fête au Pont du Gard clôt le roman "Livia" et la seconde termine "Quinte", survenant dans la foulée de la fête des gitans aux Saintes Maries. Le thème de la fête dérape aussi en orgie, à la Libération, quand les fous conduits de Montfavet par Quatrefages font irruption dans la cité des papes comme pour un Carnaval, que l'alcool coule à flot et qu'une femme est tondue puis assassinée.
   
   Peut-être sous l'effet d'une éducation commencée aux Indes, les attaques de l'auteur contre le monothéisme se doublent de déclarations favorables à toutes les philosophies "orientales", entre autres le taoisme (Cf. "Un Faust irlandais" et "Le sourire du Tao"). Le yoga est pratiqué par Max le chauffeur et boxeur noir au service de Galen : à son retour de Bombay il ouvre une boutique pour en vivre à Genève. Mais du yoga vient surtout le discours durrellien sur le kundalini, l'énergie de la vie, l'énergie sexuelle que les amants Constance et Affad maîtrisent pour atteindre l'orgasme de manière consciente et coordonnée. Lawrence Durrell, qui vient de vivre son quatrième mariage, prend ouvertement plaisir à décrire les jouissances sexuelles de ses personnages. Faut-il y voir une part autobiographique? Une rumeur rapportée par la presse britannique soutint que sa fille Sappho avait mis fin à ses jours pour en finir avec un rapport incestueux. Le thème de l'inceste est repris dans "Quinte" lorsque Constance apprend l'inceste entre Livia et leur frère Hilary. Ceci est à rapprocher de la relation de Piers de Nogaret avec sa sœur, dans "Monsieur", même si Sylvie est par convenance l'épouse de Bruce. La psychanalyse concerne plusieurs personnages à commencer par Pia, la sœur de Bruce, qui suit une cure à Vienne (elle sauve le divan de Freud!) puis à Genève où elle est médicalement suivie par Constance, dont on oublie parfois qu'elle est psychanalyste ; c'est le volume "Sebastian" qui traite ce sujet. Mais Constance échoue, séduite par sa patiente. La psychanalyste décide alors d'installer son amante à Tu-Duc — avant de se raviser et de choisir finalement Aubrey Blanford. La quête du plaisir par ces couples a comme parallèle la quête du trésor des Templiers ; ils aiguisent la curiosité de tous, à commencer par ce Lord Galen qui a déjà trouvé un trésor dans le lit d'une rivière anglaise. Son secrétaire Quatrefages se croyait sur la trace du Graal et des Templiers : les nazis l'ont torturé pour en savoir plus ("Constance"). Quête mystique pour les uns, quête matérielle pour les autres, elle recouvre toute la suite romanesque même si en 1500 pages on la perd parfois de vue. Ces Templiers n'intéressent pas que pour leur trésor disposé en quinconce : ils étaient gnostiques, comme les croyants de la secte égyptienne. Le Prince des Ténèbres s'est emparé du trône divin et le monde va vers une sorte de déglingue chaotique savamment appelé "entropie" par Durrell. Pour s'opposer à un tel désordre, la secte permet à ses fidèles de demander à mourir, et quand ils sont élus un courrier vient d'Alexandrie pour leur en indiquer l'imminence. C'est le sort de Piers ("Monsieur") et c'est le sort d'Affad ("Sebastian").
   
   
   •The Avignon Quintet - (n'est pas édité en français en 1 volume)
   
   Monsieur, ou le prince des ténèbres (Monsieur or The Prince of Darkness1974)
   Livia, ou Enterrée vive (Livia, or Buried Alive 1978)
   Constance ou les pratiques solitaires - (Constance or Solitary Practices 1982)
   Sébastian ou les passions souveraines (Sebastian, or Ruling Passions 1983)
   Quinte, ou la version Landru (Quinx 1985)

critique par Mapero




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Monsieur ou le prince des ténèbres - Lawrence Durrell

Avignon!
Note :

   Le Quintette d’Avignon -1-
   
   Titre original : Monsieur or The Prince of Darkness, 1974
   
   "Monsieur ou le prince des ténèbres" de Lawrence Durrell est le premier des cinq romans que "l'auteur a réuni sous le nom de Le Quintette d'Avignon".
   
   Comme le titre l'indique l'action se passe à Avignon qui est le lien entre tous les personnages du roman, la ville natale, l'origine, les racines, même si nous sommes invités au cours du roman à la quitter pour Alexandrie ou Venise.
   "Dans un certain sens, nous nous attendions à être repris à chacune de nos absences.. Elle vous hantait bien qu'elle fût rongée de moisissure, décomposée parmi ses gloires passées, presque déliquescente dans ses effluences automnales. Nous l'aimions dans ses moindres recoins."
   Grandeur et décadence, "ce pauvre village avait été Rome, avait été toute la Chrétienté. Il s'agissait, après tout, d'Avignon."
   
   Je me suis donc intéressée à la description de cette ville, ma ville, Avignon, telle qu'elle a été il y a plus de cinquante ans. J'ai bien vite vu qu'elle participait activement à l'action. Au début du roman le héros, Bruce, revient à Avignon pour l'enterrement de son ami Piers dont il a épousé la sœur, Sylvie, devenue folle et retirée à Montfavet. Piers s'est suicidé. Pourquoi? D'autres personnages gravitent autour d'eux, Rob Sutcliffe, un écrivain dont l'inspiration s'est tarie, époux de Pia, la sœur de Bruce.
   
   La petite gare d'Avignon l'accueille "si banale, si impersonnelle, d'un laisser-aller provincial. On ne pourrait jamais en déduire la présence de la ville célèbre et cruelle à la fois." Une ville "endormie" qu'il aborde par une "nuit balayée par le vent" et qui l'accompagne dans ses déambulations, qui épouse ses états d'âme à tel point qu'elle paraît être la représentation matérielle des sentiments les plus intimes du personnage : "Avignon! ses lumières falotes et ses chats errants étaient toujours les mêmes; des poubelles renversées, les reflets des écailles de poisson, de l'huile d'olive, un scorpion mort. Durant tout le temps que nous avions passé à voyager autour du monde, la petite ville était restée amarrée là au confluent de son fleuve et de sa rivière aux eaux glauques. Le passé l'embaumait, le présent ne pouvait l'altérer. Tant d'années, de départs et de retours, de souvenirs et d'oubli. Elle nous avait toujours attendus, flottant parmi ses ténébreux monuments, la rondeur de ses cloches discordantes, la putrescence de ses places." Tout un vocabulaire évoquant la décomposition, la ville devenant la métaphore de la mort...
   
   Cependant si la ville est le reflet "de la fatalité et de la solitude" c'est seulement dans le présent de Bruce. Il n'en est pas de même lorsqu'elle incarne le passé. L'ascension jusqu'aux "merveilleux jardins suspendus du Rocher- des- Doms,", témoins de ses nombreuses promenades avec Sylvie, en faisant ressurgir les souvenirs anciens ouvre à la joie, à la jeunesse, :" Là-haut, le printemps grattait à la porte comme un jeune chiot".
   
   Beauté du paysage, calme, impression de vie, de légèreté : "Dans ce lieu privilégié on peut voir de trois côtés les courbes et les méandres du Rhône creusant les rives de son lit dans les calcaires friables, sculptant en contrebas les paisibles flancs des collines. Un soleil pâle brillait sur le lointain horizon des contreforts des Alpes. Au pied de ce belvédère, une petite île ourlée de glace, comme un canard sauvage pris dans un piège de roseaux chargés de givre. La montagne de la Sainte Victoire se dressait au loin, martyr enchaîné à son poteau de glace"
   Sentiments de bonheur qui, cependant restent fragiles, toujours sur le point de se dissiper : "Mais le vent restait coupant comme l'acier, encore qu'un soleil anémié fit s'exhaler dans l'air quelques fugitifs effluves d'orange ou de thym." Une menace imprécise plane, quelques éléments perturbateurs s'immiscent dans la paix de ce lieu, celui de la montagne de la Sainte Victoire au loin, "martyr enchaîné", celui de la petite île "pris dans un piège".
   
   Autre intérêt du livre? j'ai apprécié l'exercice de style qui consiste à perdre le lecteur en variant les points de vue, pas seulement en changeant de narrateur mais aussi d'auteur. Le romancier Rob Sutcliffe n'est semble-t-il qu'une création littéraire de Blanford, lui-même devenu personnage sous le nom de Blosford dans un livre de Sutcliffe. Vous me suivez? Non? Je résume donc : un écrivain écrit et crée un personnage, écrivain lui-même, qui met en scène un personnage qui se révèle être celui qui l'a créé si bien que l'on ne sait plus qui est l'écrivain du "réel" et celui de la fiction : Qui a créé l'autre?
   
   Par ce biais Durrell explore les méandres de la création littéraire, s'interroge sur le métier d'écrivain. Celui-ci nous apparaît comme un anthropophage toujours prêt à déchirer sa propre chair ou celle de ses semblables pour nourrir son inspiration. (L'image à la Musset est un peu trop romantique pour Durrell; elle est pourtant vraie!)
   
   Exercice brillant mais qui s'exerce au détriment des personnages et de l'intrigue sans cesse interrompue par la mise en abyme, une sombre histoire de ménage à trois avec inceste entre frère et sœur, Sylvie et Piers, homosexualité de Piers et de Bruce, tous deux amoureux pourtant de Sylvie, tout ceci lié aux divagations philosophiques d'une secte. Durrel s'intéresse, en effet, au Gnosticisme qui pense que le Mal a triomphé sur Terre et a remplacé le Bien, théorie qui ne peut mener qu'au suicide librement consenti. Le début de l'histoire commence un peu comme une intrigue policière où l'on cherche à savoir si le frère s'est réellement suicidé. On sait que sa sœur qui a sombré dans la folie détient la réponse mais lorsque l'on commence à s'intéresser aux personnages, ils disparaissent, remplacés par l'avatar de l'avatar! Les différents récits s'entrecroisent, l'on se sent perdu, et, même si c'est un plaisir intellectuel, l'on comprend bien vite que l'histoire et les personnages importent peu. D'où un certain ennui car j'aime les romans où les personnages ne sont pas seulement là pour servir des idées mais sont faits de chair et de sang.
   
   Bref! Durrell avait décidé d'écrire un livre qui ne serait pas comme les autres et il y est parvenu mais ....
   
   
   •The Avignon Quintet -
   
   Monsieur, ou le prince des ténèbres (Monsieur or The Prince of Darkness1974)

   Livia, ou Enterrée vive (Livia, or Buried Alive 1978)
   Constance ou les pratiques solitaires - (Constance or Solitary Practices 1982)
   Sébastian ou les passions souveraines (Sebastian, or Ruling Passions 1983)
   Quinte, ou la version Landru (Quinx 1985)
   ↓

critique par Claudialucia




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Paradise? No.
Note :

   "Monsieur ou le Prince des ténèbres" est un roman difficile et exigeant pour le lecteur et sa forme peut dérouter. — Courage, lecteur! Mille pages suivront, dont les principaux thèmes sont exposés ici.
   
   Pour commencer : Bruce se rend à Avignon en raison des obsèques de son ami Piers de Nogaret. Au pied des Alpilles, le château de Verfeuille, appartient aux Nogaret depuis le XIVe siècle, suite au rôle de leur illustre ancêtre dans la chute des Templiers. Bruce et Piers appartiennent milieu diplomatique. Bruce se remémore une fête de Noël au château avant le départ de Piers pour rejoindre son premier poste en Egypte.
   
   Le thème du triangle amoureux est mêlé à l'histoire d'une mystérieuse secte, et le tout est réinterprété par la problématique du rapport de l'écrivain à ses personnages. Bruce fait partie du premier triangle "frère, sœur, amant" y recherchant "un amour exempt de sanctions, de restrictions, de culpabilité" ; Sylvie, l'épouse par convenance, est la sœur de Piers dont on vient d'apprendre le décès. Elle est placée dans une institution, car "elle est dans une sorte d'état crépusculaire, atteinte de confusion mentale."Préfiguration d'"une société différente fondée sur la femme libre." L'autre trio est symétrique par sa composition. La sœur du narrateur, Pia, qui a épousé le romancier Robin Sutcliffe, l'a quitté pour Trash, une Afro-américaine, après avoir subi une psychanalyse à Vienne. Autour d'eux, plusieurs personnages : Akkad, homme d'affaires et gourou de la secte gnostique ; Sabine, fille d'un banquier juif, aussi nomade que les gitans qu'elle étudie ; Tobias Goddard, historien spécialiste des croisades et des Templiers.
   
   Plusieurs personnages furent initiés par Akkad en Egypte. Il les a reçus dans sa secte au cours d'une cérémonie secrète dans le désert près d'Alexandrie. Bruce raconte : "Contrairement à son frère, elle [Sylvie] partageait mon inaptitude native à toute forme de croyance, une carence qui nous avait empêchés l'un et l'autre de pénétrer très avant dans l'inextricable jungle du monde gnostique ; alors que Piers s'y était trouvé tout de suite comme un poisson dans l'eau et avait évité de justesse de se muer en fanatique…" Cette croyance en la substitution au dieu unique et bon par une anti-divinité maléfique figurée par le serpent Ophis, —autrement dit Monsieur le prince des ténèbres— Akkad l'a expliquée ainsi que ses conséquences. "Quand ils décident d'entrer dans la confrérie, au plein sens du terme, ils admettent qu'une fois leur heure venue, et le tirage au sort en décide, ils pourront être mis à mort par un membre du chapitre qui sera désigné pour cette tâche — mais ils ne sauront jamais exactement qui et exactement comment l'ordre sera exécuté."  Bien que la police avignonnaise ait conclu au suicide, Piers de Nogaret a pu être exécuté par Sabine, comme lui membre du premier cercle gnostique. Aux indices que Bruce a relevés sur la scène du crime s'ajoute un document de la main de Piers qui semble indiquer que sa mort avait été programmée.
   
   Les questions d'écriture ne se limitent pas au flash-back et aux effets de miroir. Durrell nous emmène à Venise, loin de "cette pauvre Angleterre dégénérée où le football avait remplacé les pendaisons publiques"; l'écrivain Sutcliffe s'y livre à la détestation de son rival, un auteur à succès qui "avait réussi à se payer deux Rolls." Il connaît alors le vertige de la page blanche et imagine ce que nous avons lu en incipit, remplaçant Piers par Pia. Traumatisé par les amours lesbiennes de Pia, il patauge dans l'écriture de son prochain roman tout en réfléchissant aux personnages que nous connaissons déjà. Le lecteur découvre enfin un écrivain britannique installé dans la cité des doges : c'est Blanford, veuf de Livia, dînant en tête-à-tête avec le fantôme d'une femme censée juger son dernier roman.

critique par Mapero




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Livia ou Enterrée vive - Lawrence Durrell

Sexe, pastis et avant-guerre
Note :

   Le Quintette d’Avignon -2-
   
   
   Titre original : Livia, or Buried Alive, 1978
   
   "Lorsque la nouvelle de la mort de Tu parvint à Blanford…" Avec un tel incipit, "Livia ou Enterrée vive" prend donc ouvertement la suite de "Monsieur ou le Prince des Ténèbres".
   
   Les premières pages insistent lourdement sur cet enchaînement : Aubrey Blanford a inventé l'écrivain Sutcliffe, qui a entrepris le premier volume du Quintet d'Avignon. Durrell semble beaucoup s'amuser de la relation entre l'auteur et son personnage, surtout quand ce personnage est lui-même un auteur qui, etc... au point de lui téléphoner et bavarder à propos de leurs aventures passées! Blanford explique le projet durrellien : "J'ai entrevu comme un quinconce de romans rangés en bon ordre classique. Cinq romans écrits dans un style quinconcial hautement elliptique inventé pour la circonstance. Bien que reliés entre eux, un peu comme des échos, ils ne seraient pas mis bout à bout à la façon de dominos — mais simplement appartiendraient au même groupe sanguin. Cinq panneaux pour lesquels votre "Monsieur" décrépit ne fournirait qu'un assemblage de thèmes destinés à être remaniés dans les autres."
   
   Outre Sutcliffe, on retrouve des personnages connus ou qui leur ressemblent. Les portraits de Piers et Sylvie figurent dans la galerie du manoir Tu-Duc dont Constance a hérité et à quoi elle doit son surnom. Sa sœur Livia est courtisée par Blanford lors d'un été de vacances provençales. Outre Livia, Constance et Blanford, la compagnie comprend Félix consul anglais d'Avignon, Lord Galen étrange homme d'affaires qui s'intéresse au trésor des Templiers, le prince Hassad grand seigneur venu d'Égypte, etc. Livia, fille volage, jette l'alliance que Blanford lui propose, "elle était simplement une amazone portée sur la drague" et flirtait avec le nazisme. Un poème recopié pour elle explique le titre.
   
   La montée des périls sert de contexte au roman : dans un rêve, Blanford imagine Sutcliffe et Pia à Vienne. Les nazis mettent à sac les maisons où habitaient des Juifs. Le divan de Freud est ainsi défenestré pour rejoindre un bûcher de livres. Pia, qui a suivi une psychanalyse, intervient pour sauver le divan : "Je l'enverrai à mon frère à Avignon". Avant de repartir pour l'Égypte, le prince Hassad organise une fête nocturne géante au pont du Gard.
   
   Voilà un roman pour fans du divin Lawrence qu'on surprend heureux de s'être installé dans le Midi, multipliant les expressions en français dans le texte. Les allusions littéraires locales — à Laure et Pétrarque, puis au marquis de Sade — passent au second plan derrière les considérations culinaires : "Si Avignon ne pouvait prétendre à la richesse et à la variété de la gastronomie lyonnaise, la cuisine régionale n'en était pas moins délectable à l'occasion. Même dans les régions les plus pauvres, la France semblait inépuisable pour un homme habitué à la nourriture anglaise." On ne manquera pas de retenir le menu du banquet du prince Hassad - il figure en appendice!
   
   
   
   •The Avignon Quintet -
   
   Monsieur, ou le prince des ténèbres (Monsieur or The Prince of Darkness1974)
   Livia, ou Enterrée vive (Livia, or Buried Alive 1978)
   Constance ou les pratiques solitaires - (Constance or Solitary Practices 1982)
   Sébastian ou les passions souveraines (Sebastian, or Ruling Passions 1983)
   Quinte, ou la version Landru (Quinx 1985)

critique par Mapero




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Constance, ou les pratiques solitaires - Lawrence Durrell

L’amour en temps de guerre
Note :

   Le Quintette d’Avignon -3-
   
   Titre original : Constance or Solitary Practices, 1982
   
   Le volume précédent, "Livia", apparaît maintenant comme "le dernier été au Paradis avant la Chute." En effet avec "Constance ou Les pratiques solitaires", le contexte de la guerre passe au premier plan et se répercute plus sur le destin des personnages que sur les thèmes.
   
   Le récit de guerre, c'est le général von Esslin, hobereau prussien amateur de musique classique, lançant ses blindés à l'assaut de la Pologne puis de la France. La Wehrmacht l'envoie en Provence, en compagnie de nazis prompts à déporter les juifs et fusiller les résistants. Un stupide accident de chasse défigure ce général dont les lectures préférées étaient le "Testament de Pierre le Grand" et le "Protocole des Sages de Sion". Un observateur interprète le génocide juif : "Vous savez ce que veulent les Allemands? Être le peuple élu. Ils l'ont proclamé. Ils veulent se débarrasser des juifs de façon à prendre leur place." Toby et Sutcliffe œuvrent pour le contre-espionnage britannique, en liaison avec le colonel allemand Smirgel. C'est un agent double camouflé à l'asile de Montfavet où Livia, sa maîtresse, est infirmière. Constance retrouve son mas de Tu-Duc, revoit Livia avant son suicide, et fait connaissance de la maîtresse d'un chef de la Gestapo. Enfin surviennent les bombardements qui font déguerpir les nazis de la cité des Papes : "Les Britanniques avaient remplacé les minables bombardiers de haute altitude de l'armée américaine par des appareils qui descendaient très bas et opéraient minutieusement…"
   
   Dès le début du conflit, le Prince est rentré en Egypte, à bord du yacht royal, avec Blanford. Sam, l'époux de Constance, les retrouve lors d'une permission. Un pique-nique en plein désert vire au tragique : des troupes à l'entraînement les prennent pour cible : Sam est tué et Blanford grièvement blessé. Pendant ce temps Constance exerce tour à tour à Genève, comme psychanalyste à la clinique du Dr Schwarz, et en Avignon, où le Prince lui a trouvé un poste à la Croix-Rouge. Elle oublie son veuvage pour vivre le grand amour avec Affad, un ami du Prince, qui lui révèle son autre prénom : Sebastian. La description très crue des ébats amoureux ne se limite pas à ceux de Constance et d'Affad. Sutcliffe, lui, se fait quasiment violer par Trash : "elle rejeta ses fourrures et le chevaucha avec ravissement comme un enfant enfourche son premier cheval à bascule... Elle était faite pour l'amour cette nymphe!"
   
   Les préoccupations formelles de Durrell ressortent des effets de miroir et de dédoublement rencontrés en lisant "Monsieur". À Genève où l'on a acheminé Blanford pour soigner ses blessures, Sutcliffe hésite à voir ce qu'est devenu le romancier et Constance dit qu' "Il n'ose pas lever les yeux sur son créateur." Devant Sutcliffe déjà, Constance avait manifesté son étonnement : "Ainsi vous existez réellement!" Quant au trésor des Templiers, lui aussi existe-t-il vraiment? Les nazis le recherchent ; Quatrefages qui "se croyait sur la trace du Graal" a été arrêté et torturé en vain. "Ce qui intéresse notre Führer, c'est justement cette ancienne tradition de chevalerie qu'il souhaite ressusciter afin d'en faire le modèle d'une nouvelle noblesse européenne." Et revoilà les gnostiques! "Mes études gnostiques, dit Affad, me conduisirent vers un petit groupe de chercheurs auquel appartenait le prince Hassad" Blanford reprend ce sujet avec Constance : "Dans le roman, la carte de la mort dressée par Piers était une tentative pour jauger ses chances — il y avait inscrit le nom de ses amis sous celui des chevaliers du Temple. Puis il s'était rendu compte, un beau jour, que son tour était arrivé, mais qui assènerait le coup? Je n'ai pas encore fini d'écrire le livre mais je pense que dans la version finale ce pourrait être Sabine." On l'avait supposé en lisant "Monsieur".
   
   
   
   •The Avignon Quintet -
   
   Monsieur, ou le prince des ténèbres (Monsieur or The Prince of Darkness1974)
   Livia, ou Enterrée vive (Livia, or Buried Alive 1978)
   Constance ou les pratiques solitaires - (Constance or Solitary Practices 1982)
   Sébastian ou les passions souveraines (Sebastian, or Ruling Passions 1983)
   Quinte, ou la version Landru (Quinx 1985)

critique par Mapero




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Sebastian, ou les passions souveraines - Lawrence Durrell

La mort du héros
Note :

    Le Quintette d’Avignon -4-
   
   Titre original : Sebastian, or Ruling Passions, 1983
   
   Constance et Affad vivaient le grand amour à Genève. Dans ce 4ème volume, Affad, alias Sebastian, va rencontrer la mort que la secte gnostique lui destine.
   
   Revenu à Alexandrie, "la déprimante cité des désirs clinquants, de l'avarice et de l'ennui!", escorté par le Prince, il comparaît devant l'inquisition de sa secte gnostique. "Le bras exécutif de la confrérie était limité à trois membres qui opéraient dans un solennel anonymat, au nom du groupe tout entier." Affad se voit reprocher d'être tombé amoureux de Constance et donc d'être un traître. Sa rétractation envoyée par télégramme a croisé la lettre rituelle envoyée à Genève — et égarée par la faute de Constance. "Son élection serait-elle annulée du fait de son apostasie?" Affad fait son mea culpa pris dans le dilemme de ses deux passions souveraines : l'amour, la mort. La mort avec la secte, l'amour avec Constance : "Voyez-vous, elle est tout à fait en désaccord avec nous" souligne le Prince qui poursuit : "Je crains toujours l'intervention des femmes, car alors les choses se compliquent immanquablement..." Penchée sur le cas d'Affad junior, Constance maudit "ce groupe de lugubres adorateurs de la mort qui projetaient, d'une Egypte en ruine, leur infantile désir de mort!" L'inquisition ayant maintenu l'élection d'Affad, celui-ci entreprend de faire ses adieux. Il se rend au monastère copte de Wady Natroun pour revoir la mère de son fils : à moitié démente, Lily vit en anachorète, recluse dans une cabane en plein désert. Il regagne ensuite Genève tenter de récupérer la lettre fatale. Il mourra sans avoir pu la lire.
   
   Un dangereux criminel égyptien, Mnemidis, est placé à l'asile du Dr Schwartz. Constance le prend comme patient, mais il résiste au fait d'être soigné par une femme médecin, alors que Schwartz préférerait le renvoyer en prison : "il est ou trop fou ou trop sain d'esprit". Un aliéniste est venu d'Alexandrie pour organiser son rapatriement par avion. Mnemidis, qui s'est emparé de la lettre fatale, poignarde un surveillant et s'évade déguisé en religieuse : il veut se venger des psys avant de quitter la Suisse. Croyant poignarder Constance chez qui il s'est introduit, c'est Affad qu'il poignarde, laissant dans l'appartement la fameuse lettre — qu'il avait lue, bien sûr, exécutant le noir dessein des gnostiques... Constance ne réussit pas davantage à soigner Sylvie : c'est sa patiente qui l'entraîne dans une relation homosexuelle. Le progrès de la santé d'Affad junior, dont Constance soigne l'autisme, n'est pas dû à la médecine, mais au hasard : son nouveau parfum rappelle à l'enfant celui de sa mère. Aux obsèques de son père, il va se blottir au côté de Constance. Elle qui avait autrefois avorté avant la mort de Sam, puis regretté son choix, se retrouve maintenant telle une mère adoptive.
   
   La mission de Lord Galen sombre à Genève dans le grotesque. L'homme au "Financial Times roulé sous le bras… comme d'autres emporteraient un livre de poèmes ou un roman…" a été nommé "Coordinateur Général du Bureau Central de Coordination". Sa mission inclut "un rapport concernant l'avenir du livre européen, puisque c'est nous qui contrôlons tout le papier". Il cherche au nom du gouvernement anglais les "pierres angulaires" pour reconstruire la culture ; on lui conseille "Ulysse" de Joyce, non pour ses innovations littéraires, mais parce qu'il moque l'Eglise et la crucifixion. Par ailleurs, Galen est venu soigner sa virilité dans l'établissement chic de Mrs Gilchrist. Sutcliffe rapporte la scène à Blanford : "Il y a là un monsieur juif qui désire être crucifié…" annonce une prostituée, et le bonhomme ivre et nu est attaché aux colonnes d'un lit à baldaquin, tandis qu'un ambassadeur lui lance : "Mon cher Galen, abandonnez votre lugubre monothéisme qui a engendré la séparation de l'homme d'avec la nature et libéré en lui le dévastateur originel. Plongez jusqu'au cœur de la réalité désarmée, inoffensive, qu'est le bouddhisme." Mrs Gilchrist ayant ordonné "l'extermination du Juif" Galen est transformé en "guerrier maori" par les filles sacrifiant leurs tubes de rouge à lèvres. Et Sutcliffe de conclure : "Ainsi se termina pour Galen la recherche de la culture"!
   
   Ce volume reprend également le thème du romancier et de son double. Sutcliffe dit à Blanford : "toi, tu existes vraiment, tandis que moi, je ne suis qu'une fiction qui vit par procuration, et que l'on fait apparaître et disparaître comme un souvenir. Je n'ai que la réalité nécessaire au roman. Mon existence est purement contingente. Nos livres sont liés sans pour autant s'imbriquer l'un dans l'autre, si tu vois ce que je veux dire." — Tous sont désormais prêts à rejoindre la Provence pour le finale!
   
   
   
   •The Avignon Quintet -
   
   Monsieur, ou le prince des ténèbres (Monsieur or The Prince of Darkness1974)
   Livia, ou Enterrée vive (Livia, or Buried Alive 1978)
   Constance ou les pratiques solitaires - (Constance or Solitary Practices 1982)
   Sébastian ou les passions souveraines (Sebastian, or Ruling Passions 1983)
   Quinte, ou la version Landru (Quinx 1985)

critique par Mapero




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Quinte, ou la version Landru - Lawrence Durrell

Feu d’artifices final
Note :

   Le Quintette d’Avignon -5-
   
   Titre original : Quinx, 1985
   
   Le titre anglais "Quinx or the Ripple's tale" a de quoi surprendre puisque c'est dans le volume précédent qu'Affad a été poignardé par un fou, de même que la référence à Landru est totalement absente de l'œuvre. Les titres des volumes précédents étant le nom d'un personnage, comme déjà dans le Quatuor, le choix de "Quinx" — et sa traduction par "Quinte" — interroge le lecteur. Mais il y a plus intéressant.
   
   Ce volume final est marqué par le retour en Provence des survivants de la saga. Dans leur wagon de chemin de fer, Blanford et Sutcliffe échangent des propos variées, des parodies amusantes ou érotiques comme ce vers à la manière de Ronsard : "Mignon, va donc voir si la rose est au bord du trottoir." Ils n'hésitent pas à ressortir une blague bien connue de Voltaire disant "si, une fois à Genève, vous voyez un banquier sauter d'un troisième étage, sautez derrière lui. Cela vous rapportera du trois pour cent." Ou à se moquer d'un classique : "Cela me rappelle quelques vers de Shakespeare : L'axe du cul de mon amant / Promet un orgasme plein de tourment." Ou à parodier des sentences : "Qui se tient parfaitement coi entend l'herbe pousser…" Outre le méli-mélo pornographique et métaphysique des dialogues fumeux qui jaillissent entre Blanford et Sutcliffe, qu'apprenons-nous vraiment dans "Quinte"? Deux choses essentielles.
   
   La quête du trésor des Templiers aboutit enfin grâce aux indications de deux officiers allemands faits prisonniers. Les soldats autrichiens qui avaient reçu l'ordre de cacher des armes et des explosifs en 1944 avaient trouvé les salles — disposées en quinconce…!— où les Templiers avaient disposé leur trésor dans des souterrains accessibles depuis des galeries de mine proches du Pont du Gard.
   
   Le triomphe de l'amour : Blanford se jette enfin dans les bras de Constance dont il était secrètement amoureux depuis le début! Encore a-t-il fallu pour cela qu'elle l'accueille à Tu Duc, lui fasse des massages miracle et manque se noyer en se baignant au clair de lune... Après s'être cachés dans un mas camarguais prêté par Sabine, ils convergent avec tous les autres vers le Pont du Gard. Le grandiose chapitre final — "Minisatiricon" — est la fête présidée par le Préfet, avec les Gitans célébrant sainte Sara, et l'association fondée par le Prince et Lord Galen pour s'emparer du Trésor des Templiers. Le récit conduit tout ce beau monde jusqu'aux panneaux "danger" disposés à l'entrée des galeries minées...
   
   
   
   •The Avignon Quintet -
   
   Monsieur, ou le prince des ténèbres (Monsieur or The Prince of Darkness1974)
   Livia, ou Enterrée vive (Livia, or Buried Alive 1978)
   Constance ou les pratiques solitaires - (Constance or Solitary Practices 1982)
   Sébastian ou les passions souveraines (Sebastian, or Ruling Passions 1983)
   Quinte, ou la version Landru (Quinx 1985)

critique par Mapero




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Esprit de corps - Lawrence Durrell

A son corps diplomatique défendant
Note :

   De l’été 1949 à fin 1952, Lawrence Durrell fut attaché de presse de l’ambassade du Royaume-Uni en Yougoslavie. Il y a connu, n’en doutons pas, quelques situations cocasses qu’il entreprend de nous raconter ici en 9 courtes histoires mettant en scène les divers membres de l’ambassade de Grande Bretagne à Belgrade. Ces histoires, toutes légères et drôles sont à peu près dépourvues de vraisemblance et en tout cas de tout caractère dramatique alors que la Yougoslavie vient d’être arrachée à l’occupation nazie pour se retrouver derrière le rideau de fer. La préface soutient que Durrel n’a fait que forcer un peu des faits réels, j’ai du mal à le croire ou alors il conviendrait de définir plus précisément "renforcer le trait".
   
   Quoi qu’il en soit, Durrell sait raconter des histoires drôles et ce n’est pas qu’un sourire qu’il arrache à son lecteur, mais de nombreux et francs éclats de rire ravis. (Je déconseille cette lecture dans les transports en commun.) Ces courtes histoires diplomatiques lui permettront de remplir trois recueils et nous découvrons avec "Esprit de corps", le premier, les personnages que nous retrouverons dans tous. Il est donc bon de faire l’effort de nous souvenir d’eux puisque nous allons les revoir.
   
   Il y a tout d’abord le plus important, Antrobus, celui par lequel le narrateur apprend ces anecdotes, diplomate de carrière, chef de la Chancellerie, bras droit de Polk-Mowbray l’ambassadeur dont la grande ambition est de ne pas faire de vagues. Mais même avec un chef aussi sage, une ambassade ne peut éviter de connaître des moments extrêmement… hasardeux dirons nous, où tout le flegme britannique aura à s’exprimer, avec son pendant, l’hystérie.
   
   La première histoire voit tout le corps diplomatique prendre un train serbe… ce qui n’est pas une mince aventure.
   
   Dans la seconde, Antrobus se désole de voir la belle langue anglaise s’américaniser. "Pour parler de lui, Antrobus eut le visage secoué comme d’habitude par une série de convulsions aboutissant à une expression évoquant un pot de fleurs qui fuit" (et vous allez rire mais je vois très bien ce qu’il veut dire).
   
   La troisième nous explique comment fonctionnait le Central Balkan Hérald et ce n’est pas rien.
   
   La quatrième nous montre ce qu’il advient quand l’ambassadeur de sa très gracieuse majesté avale une mouche lors d’un repas officiel.
   
   La cinquième nous présente l’arrivée (et le départ) de Ponting, un assistant plutôt catastrophique!
   
   La sixième nous éclaire sur les dangers de la consommation d’alcool par des diplomates.
   
   La septième nous fait découvrir Drage, le Maître d’hôtel de l’ambassade. Personnage clé s’il en est mais le fait qu’il soit dévot au point d’avoir des hallucinations pose problème. "Il était naturellement impossible de tolérer des visions pendant les repas"
   
   La huitième voit l’arrivée de l’ineffable troisième secrétaire De Mandeville dont nous n’avons pas fini d’entendre parler, mais enfin! Avant de faire venir un nouvel adjoint pour sa nièce qui se sentait seule, Monsieur l’ambassadeur aurait sans doute dû se renseigner sur ses… goûts.
   
   L’opus se termine en naufrage comme il se doit avec le récit du bal flottant de l’ambassade qui fort malheureusement a rompu ses amarres et le Danube n’est pas un long fleuve tranquille, surtout à son confluent, surtout à la frontière.
   
   
   • Scènes de la vie diplomatique
   
    Esprit de corps. (1957)

    Un peu de tenue, Messieurs! (Stiff upper lip 1958)
    Sauve qui peut. (1966)

critique par Sibylline




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Un peu de tenue Messieurs! - Lawrence Durrell

Le meilleur des trois
Note :

   Titre original : Stiff upper lip
   
   "Un peu de tenue Messieurs!" est le second recueil d’anecdotes drôles que Lawrence Durrell a tiré de son expérience d’attaché de presse à l’ambassade du Royaume-Uni à Belgrade, et à mon avis, le plus réussi. Le lecteur ne sera pas avare de ses éclats de rire en dévorant ces dix histoire burlesques où l’on retrouve les personnages hauts en couleur avec lesquels le premier opus ("Esprit de corps") nous avait permis de nous familiariser. 
   
   L’ineffable de Mandeville et son chauffeur ne nous décevront pas bien que la concurrence soit rude suite à l’arrivée de Dovebasket, un trublion comme on n’en fait pas, bon à rien mais prêt à tout, en particulier en ce qui concerne tout expédient susceptible de lui valoir quelques sous, ses maigres émoluments à l’ambassade ne suffisant absolument pas au train qu’il aime mener. Il aurait bien épousé la nièce de l’ambassadeur, lui, mais n’y étant pas parvenu, il lui faut bien trouver des solutions.
   
   C’est toujours l’admirable Antrobus, incarnation du flegme le mieux assis, qui raconte à l’auteur et dans une langue fort… diplomatique où l’euphémisme le dispute à la litote, Durrel nous narre ainsi
   
   Comment une visite de chais peut dégénérer, même quand elle est faite par des diplomates très comme il faut
   Comment il n’y a que le premier pas qui coûte lorsqu’on se met à manger de tout
   Comment un concours d’élégance canine et un match de foot peuvent donner un premier aperçu de la guerre
   Comment les choses peuvent tout autant dégénérer quand l’ambassadeur à la recherche d’un doux passe-temps se fait envoyer une ruche par la valise diplomatique
   Comment certains diplomates sont aussi dangereux (potentiellement, mais pas que) que des loups
   Comment la culture (incarnée par les Français, notons-le au passage) est loin d’être cette chose pacifique que vous avez toujours supposé qu’elle était. L’histoire la plus drôle à mon avis.
   Comment les vieilles armures anglaises ne sont pas faites pour s’expatrier
   
   Pour conclure en nous montrant qu’on ne peut vraiment se fier à personne!
   
   Beaucoup d’animaux donc dans ce florilège de l’understatement et un petit tour d’horizon de ce que l’on peut appeler une "situation qui dégénère". Le point de départ est généralement sain et anodin et le lecteur qui voit venir les choses -mais pas tout- se régale à l'avance mais se fait tout de même surprendre.
   Dilatation de la rate assurée.
   
   
   • Scènes de la vie diplomatique
   
   Esprit de corps. (1957)
   Un peu de tenue, Messieurs! (Stiff upper lip 1958)
   Sauve qui peut. (1966)

critique par Sibylline




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Sauve qui peut! - Lawrence Durrell

Tombé de rideau
Note :

   Suite et fin des histoires drôles inspirées à Durrel par son service auprès de l’ambassade de Grande Bretagne à Belgrade. Mais les meilleures choses ont une fin et il m’a semblé que l’auteur vidait un peu ici ses fonds de tiroirs. Des anecdotes qu’il ne nous aurait peut-être pas livrées si le succès ne l’avait pas poussé à ce troisième volume. Mais bon… on rit quand même encore avec ces neuf anecdotes insolites. Et même, soyons honnête, certains passages sont irrésistibles.
   
   La meilleure histoire est peut-être celle qui nous montre comme il est préférable que le bénéficiaire d’une circoncision soit au moins averti avant la cérémonie elle-même, surtout quand il a déjà vingt ans et est très sportif et peu religieux.
   
   A moins que ce ne soit celle où Dovebasket augmente sa cagnotte en vendant aux ambassades étrangères les feuilles des cadavres exquis des longues soirées sans télé.
   
   Ou encore celle qui nous explique comment la vieille tante de l’ambassadeur a pu déclencher des émeutes à Paris en donnant aux jeunes Français des conférences sur le sexe, et la panique qui s’ensuivit quand sa grande tournée de conférences l’amena en Serbie.
   
   L’humour à froid est toujours aussi percutant, il est partout, il nous saute à la figure au détour d’une ligne ; non dénué de cruauté parfois, mais c’est ce qui est drôle, jugez-en :
   "Tenez, la semaine dernière, quand Constance, l’épouse de Toby Featherblow, mit au monde son quatrième et qu’on s’aperçut que la petite créature était littéralement couverte de cheveux, ce fut chez Fenner qu’on se précipita pour lui dégager les traits du visage afin de pouvoir le déclarer à l’état civil. Sans cela, la mairie aurait pu refuser d’enregistrer ce qui était pratiquement un singe."

   
   Sauve qui peut! Sauvons-nous, la page est tournée et cette fois s’en est fini des histoires qui font que la vie d’une ambassade n’est ni simple ni terne.
   
   
   • Scènes de la vie diplomatique
   
    Esprit de corps. (1957)
    Un peu de tenue, Messieurs! (Stiff upper lip 1958)
    Sauve qui peut. (1966)

critique par Sibylline




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Affaires urgentes - Lawrence Durrell

A lire toute affaire cessante
Note :

   C’est sous le titre d’ "Affaires urgentes, Scènes de la vie diplomatique" que l’édition française a regroupé les trois opus que Lawrence Durrell a consacrés à raconter de façon (très) amusante, des anecdotes supposées lui avoir été racontées par Antrobus, diplomate de carrière.
   
   Les fiches de ces trois volumes qui peuvent par ailleurs être lus indépendamment et dans n’importe quel ordre :
   "Esprit de corps"
   "Sauve qui peut!"
   "Un peu de tenue Messieurs!"
   Se trouvent sur ce site.
   
   Un vrai moment de détente en un total de 28 récits et deux préfaces.

critique par Sibylline




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Citrons Acides - Lawrence Durrell

Amoureux de la Grèce
Note :

   Titre original : Bitter Lemons, 1957
   
   "Les ruines du monastère de Bellapaix comptaient parmi les vestiges gothiques les plus remarquables du Levant "
   
   C’est une année anniversaire pour Lawrence Durrell né en 1912. Ce diplomate romancier m’a toujours plu, découvert en lien avec la lecture d’Henry Miller avec qui il fut ami, c’est son amour pour la Grèce, Chypre et Alexandrie qui fait de lui l’écrivain de la Méditerranée, des îles, du soleil.
   
   Occupant des emplois variés, attaché de presse à Athènes, employé par le Foreign Office, les années cinquante le trouve à Chypre, il tirera de son séjour "Citrons Acides"
   Un peu d’histoire pour comprendre
   
   Chypre après beaucoup d’autres envahisseurs, était "occupée" par les anglais depuis 1878!
   Le Royaume-Uni avait promis le rattachement de Chypre à la Grèce si celle-ci combattait aux côtés des alliés lors de la Première Guerre, les grecs refusent et en 1953 Chypre est toujours sous domination britannique.
   Un mouvement nationaliste naît et l’île sera après des mois de tergiversations des anglais, plongée dans le chaos et la violence.
   Au lieu du rattachement prévu à la Grèce, c’est l’indépendance qui sera proclamée en 1960 avec un très fragile équilibre entre les communautés turques et grecques, puis la partition et pour finir l’entrée dans la Communauté Européenne.
   "Citrons acides" est donc un livre présentant deux facettes de Chypre, une ensoleillée et idyllique et une seconde plus sombre et entachée par la violence.
   
   Commençons par le versant ensoleillé.
   Lawrence Durrell à son arrivée à Chypre cherche à se loger, il fait très vite connaissance avec l’instituteur, l’épicier, les pêcheurs avec qui il passe nombre de soirée, vidant des gobelets de vin parfumé.
   Il a l’intention d’accueillir sa famille et ses amis et il se met en quête d’une maison à un prix raisonnable et pas trop loin de Nicosie où il doit travailler comme prof d’anglais.
   Et le bonheur du lecteur commence, cette chronique au quotidien de la vie de l'île, la magnificence de la nature, la beauté des paysages millénaires, la chaleur amicale des habitants, tout est superbe.
    "Dehors, le soleil de printemps brillait sur les arbres gonflés de mandarines ; un petit vent frais chargé du parfum des neiges du Taurus agitait doucement la cime des palmiers"
   Je vous laisse la joie de la découverte des tractations immobilières avec un turc madré et une propriétaire qui se cabre, à elles seules elles valent la lecture de ce livre.
   Durrell choisit de vivre dans le village de Bellapais par lui baptisé dans le livre Bellapaix pour exorciser la violence.
   "L’atmosphère du village était absolument ensorcelante (...) Partout des roses, et les pâles nuages de fleurs d’amandier et de pêcher"

   La visite de la maison lui ôte toute raison :
   "Le jardin avait quelques mètres carrés, mais il était planté d’arbres (...) six mandariniers, quatre citronniers, deux grenadiers, deux mûriers et un grand noyer au tronc penché"
   La période des travaux venue, gare à celui qui s’assoit sous l’arbre de la paresse
   "Ce fut bientôt la lente procession des mules montant leurs charges de briques et de sacs de ciment par les ruelles tortueuses du village"

   Enfin la maison est prête à recevoir son frère, l’étonnant naturaliste Gerald Durrell qu’il a tenté de faire mourir à la bataille des Thermopyles (je vous laisse le plaisir de l’anecdote savoureuse) mais qu’il sait ressusciter fort à propos.
   
   les amis : Freya Stark et surtout Paddy le magnifique.
   "Le voilà un bras sur l’épaule de Michaelis qui lui a indiqué le chemin"
Patrick Leigh Fermor connaisseur hors pair des chants grecs envoûtants qu'il entonne pour la joie de tout le village
   "Je vois qu’un attroupement s’est formé devant la maison, ils sont quinze ou vingt qui écoutent dans la nuit et dans le plus parfait silence"

   
   Je ne sais pas ce qui l’emporte du comique des situations, de l’évocation des lieux chargés d’histoire, de la description des paysages qui vibrent sous le soleil ou des personnages si hauts en couleur.
   
   Si l’on vient au versant sombre, dès son arrivée il est frappé par les inscriptions "Enosis seulement" et assez vite les habitants lui confient "Nous ne voulons pas chasser les Anglais, nous voulons qu’ils restent mais en amis et non en maîtres"
   
   Lawrence Durrell n’approuve pas la violence et ne se range pas aux côtés des Chypriotes mais condamne les tergiversations anglaises qui ne font qu’attiser la situation. Un lent processus de rancune et d’exaspération dit-il qui finira par lui faire quitter Chypre.
   
   Une belle façon de faire connaissance avec cet écrivain.
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critique par Dominique




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Brève carrière dans une île parfumée
Note :

   "Citrons acides" porte témoignage du séjour de Lawrence Durrell à Chypre. La matière du livre est à la fois son installation dans un village isolé, et l'agitation nationaliste des années 1953-1956. C'est aussi l'amitié qui relie l'auteur aux villageois avec qui il parle grec et l'admiration de l'auteur devant les somptueux horizons cypriotes : pas un chapitre sans description des paysages. Les deux chaînes de montagnes et la plaine qui les sépare, les villages perchés, les vestiges d'églises et les fortifications anciennes, les routes étroites, et les cyclamens en fleur… Durrell voit tout, jusqu'à croiser une caravane de chameaux après un "merveilleux coucher de soleil".
   
   • Le seul récit des péripéties d'une acquisition immobilière justifierait qu'on lise ce bouquin! "Il vous faut quelque chose pas trop loin de Kyrenia, une vieille maison qui ait un certain cachet…" Un intermédiaire malin, des marchandages alambiqués et voilà Durrell seigneur d'une vieille bâtisse sans eau ni électricité mais avec vue sur la mer. L'heureux propriétaire devient l'intime de tous les hommes du village au fil des travaux pour mettre la maison en état, l'ouzo et les vins grecs aidant. Aux amis réunis sous l'Arbre de la Paresse s'ajoute la fréquentation d'une poignée de touristes. Cet environnement villageois n'empêche pas Durrell d'aller enseigner la langue anglaise à Nicosie : «Je faisais l'appel – j'avais l'impression de lire la liste des personnages d'une tragédie grecque "Electra, Io, Aphrodite, Iolanthe, Pénélope, Chloé…"». Peu après il devient le chargé de relations publiques du gouvernement local. Or, ses amis sont tous acquis à l'Enosis : l'unification avec la Grèce...
   
   • Chypre faisait partie de la "colonne vertébrale de l'empire". Accrochée à la route des Indes et à sa politique dominatrice, Londres n'a rien vu venir. L'auteur reproche à son gouvernement de réduire la question cypriote à une "simple" tension entre la métropole et une colonie "sans jamais aucune référence à Byzance…" On n'efface pas onze siècles d'unité culturelle prolongés sous le pouvoir turc par l'Eglise orthodoxe! "De sorte que, lorsqu'en 1821 la Grèce moderne émergea de nouveau en tant qu'entité géographique, elle était toujours l'enfant de Byzance." L'archevêque Makarios est l'homme qui incarne ce sentiment nationaliste. Un mouvement anti-anglais, l'EOKA, fait éclater manifestations et bombes dans toute l'île. Les élèves de Durrell se retrouvent dans l'action en attendant de passer leurs examens. "Est-ce que tous les Grecs sont aussi fous que cette bande? Bien entendu la réponse était oui." Alors la minorité turque commence à s'inquiéter...
   
   • A Chypre comme à Rhodes, en Provence comme à Alexandrie, Lawrence Durrell s'affirme comme le grand amoureux du monde méditerranéen. Et l'essentiel des "Citrons acides" relève peut-être du non-dit : c'est au cours du séjour cypriote que Durrell entreprit le "Quatuor d'Alexandrie"! Sans Justine ni Melissa, mais néanmoins avec une écriture toujours élégante.

critique par Mapero




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Le sourire du Tao - Lawrence Durrell

Yin et Yang
Note :

   Cet essai autobiographique aide à mieux comprendre l'attirance de L. Durrell pour le taoïsme, déclinaison du Bouddhisme Mahâyanâ. Enracinée dans son enfance, elle s'est confirmée avant ses trente ans : le romancier fait mention d'un article —"Le Tao et ses gloses"— qu'il rédigea pour une revue et où il éclairait la signification de l'ouvrage de Lao Tseu, "Le livre de la Voie et de la Vertu". Surtout, Durrell se remémore deux rencontres essentielles à sa quête spirituelle : celle de Jolan Chang, érudit chinois taoïste qui vint passer un week-end à Sommières; celle de Vega, la femme à l'étrange regard bleu qu'il accompagna en Italie, au lac d'Orta, sur les pas de Nietzsche et Lou Salomé.
   Enfin, l'évocation poétique de la nature provençale, la fête du Nouvel An au monastère tibétain proche d'Autun confèrent à ce texte poésie et humour : deux registres indissociables de la sagesse taoïste.
   
   À Darjeeling déjà, âgé de dix ans à peine, L. Durrell avait coutume d'accompagner son père dans les monastères bouddhistes; sa fascination pour les lamas grandit du jour où il découvrit, dans une chapelle jésuite, le Christ en Croix, au corps troué, baigné de sang : choqué, le jeune garçon en conçut une répulsion profonde pour le Christianisme, cannibalisme sadique à ses yeux d'enfant. Ce rejet trouva sa confirmation lorsque, étudiant, Lao Tseu devint son guide. L. Durrell se rapprocha alors de la philosophie d'Héraclite et s'opposa autant à la pensée de Confucius qu'à celles de Socrate et de Descartes.
   
   Le romancier explicite clairement la "disponibilité totale" de la conscience taoïste, quand l'esprit "se libère de l'encombrant appareil conceptuel de la pensée consciente" et "se fond dans la création tout entière. Cette poésie, c'est le Tao", le grand Tout, l'harmonie, l'équilibre entre la nature et l'homme —simple élément de l'univers—, où "l'on ne trouve aucune trace de ce divorce brutal entre la personnalité et son cosmos qui n'a cessé d'obséder la pensée européenne depuis l'époque présocratique". Le Tao c'est l'énergie vitale, sans cesse en mouvement : rien ne dure, rien ne disparaît, tout est en perpétuelle transformation. Vivre en taoïste, c'est vivre pleinement hic et nunc, en "état d'alerte totale" des sens, préservant la quiétude intérieure et la longévité. J. Chang enseigne à Durrell comment la maîtrise de son corps, —la respiration, la frugalité végétarienne, opposées au goût du romancier pour la viande et le vin— permet celle de l'esprit. Mais le sage taoïste n'est pas un ermite coupé du monde : il sait s'investir dans l'action, dans la "juste appréhension" selon le principe de non-attachement, de désengagement. Sans lâcheté ni passivité il sait agir juste, s'économiser pour préserver sa paix intérieure. Durrell apprécie ce lâcher prise qui, à l'inverse de la rationalité cartésienne qui classe et oppose les catégories du réel, refuse les dogmes et les jugements moraux. Car le "non agir" taoïste interdit toute domination; Chang ne commande ni ne dirige; il est là, tel le roseau, se pliant au cours des choses et sa seule présence influence Durrell. Ni moralisateur, ni prosélyte, le "sourire" et le rire de Chang naissent de cet équilibre entre lui et le monde. Sa sérénité intérieure rayonne et s'épanouit dans l'éloge de l'amour physique nécessaire à tout âge : Le Couple Parfait dépasse la lutte d'égos de la sexualité occidentale et incarne le processus cosmique du Yin et du Yang, la femme et l'homme, distincts mais indissociables et complémentaires dans l'harmonie.
   
   "Le tao ne se discute pas" et le langage conceptuel n'en peut manifester la réalité aussi bien que les analogies et les correspondances en poésie. On comprend mieux la dénonciation durrellienne du Christianisme et des philosophies fondées sur la seule rationalité raisonneuse. À la fallacieuse supériorité cartésienne de l'homme sur la nature, le romancier préfère la méditation de Lao Tseu : "le sage est droit et pourtant ne se mêle point de redresser les autres"…, mais aussi "L'orgueil de la richesse et de la gloire s'accompagne de soucis, c'est pourquoi l'homme doit s'arrêter net dès qu'il a terminé une grand tâche et qu'arrivent les honneurs".

critique par Kate




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L’île de Prospero - Lawrence Durrell

Dans la famille Durrell donnez-moi le frère
Note :

   La Grèce d’autrefois, la Grèce mise en scène par la famille Durrell. Une bonne façon de retrouver les paysages, les personnages que l’on a croisés dans des livres, de jouir d’un pays magnifique assez loin des mots comme dette ou austérité
   
    "La petite baie est d'une perfection à vous couper le souffle : c'est une sublime conspiration de lumière, de bleu et de cyprès".
   
   En choisissant de lire ou relire ces trois livres je savais ce que je faisais, passer de la poésie des paysages au rire de situations cocasses, au bonheur de croiser les habitants des îles de Corfou ou de Rhodes, d’y puiser un brin d’histoire mais surtout d’y sentir la chaleur du soleil, le parfum de myrtes et les divagations des frères Durrell.
   
    De savants mélanges dans ces trois livres. Vous pourrez passer des mythes antiques à des bestioles bien vivantes, faire le grand écart entre la prose de Lawrence et le ton joyeux et irrévérencieux de Gerald.
   
   Lawrence préfère le ton journalistique, un peu sérieux, bien documenté, agrémenté des conversations avec les uns et les autres, de bouts de correspondance avec des amis, les tribulations des statues des saints locaux, de baignades au clair de lune, de tapis de fleurs sauvages, de vergers magnifiques et de vignes séculaires.
   
   Lawrence imagine l’île de Corfou comme le repaire de Prospéro, le Prospéro de la Tempête, vérité ou invention ? Allez donc le demander aux autres occupants, Tibère ou Homère, enfin s’ils acceptent de vous parler.
   
   Lawrence occupe une villa à Kalami avec sa femme, havre où il espère trouver l’inspiration et être à l’abri des bestioles que son damné petit frère rapporte avec régularité dans la maison occupée par le reste de la famille.
   
   "Là poussent de grands arbres florissants, poiriers, grenadiers, pommiers aux fruits éclatants, figuiers domestiques et luxuriants oliviers."
   

   Le Jardin des Dieux n’avait jamais été traduit, quel manque ! Toute la magie de Corfou est condensée dans ces pages, magie d’une île, magie de l’enfance.
   
   Car pendant que le grand frère Lawrence s’échine à écrire, Gerald qui n’a qu’une dizaine d’années s’en donne à cœur joie grâce à Theodore Stephanides un ami de Lawrence qui va prendre Gerald sous son aile et transformer pour lui Corfou en un terrain de jeu extraordinaire et fascinant.
   
   "Par ailleurs, j’imaginais sans mal la réaction de Larry (Lawrence Durrell) à l’idée d’un vautour dans la maison"
   

   On peut dire que c’est ici que s’est forgée son âme de biologiste.
   
   Je vous engage à suivre Sally l’ânesse sur les chemins, prendre place à bord de l’embarcation de Gerald avec chien et hibou. Un brin d’entomologie, un rien de biologie marine et toc voilà l’éducation du jeune boy qui prend forme d’autant que Lawrence, bien que parfois victime des facéties du gamin, (scorpion et serpent sont de la partie) initie son frère aux livres importants comme ceux du naturaliste Jean-Henri Fabre.
   
   Ces diables de Durrell ont réellement la bougeotte et quelques années plus tard Lawrence va travailler à Rhodes, l’occasion pour nous d’y faire un voyage dans le temps,
   
   Plus historique le livre est tout à fait passionnant.
   
    Voilà un trio bien sympathique et si comme moi vous n’avez jamais fait le voyage en Grèce cela vous permettra au moins d’en rêver.
   
   
   Les Livres :
   L’île de Prospero - Lawrence Durrell
   Vénus et la mer - Lawrence Durrel
   Le Jardin des Dieux - Gerald Durrell

critique par Dominique




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Vénus et la mer - Lawrence Durrell

Dans la famille Durrell donnez-moi le frère 2
Note :

   La Grèce d’autrefois, la Grèce mise en scène par la famille Durrell. Une bonne façon de retrouver les paysages, les personnages que l’on a croisés dans des livres, de jouir d’un pays magnifique assez loin des mots comme dette ou austérité
   
    "La petite baie est d'une perfection à vous couper le souffle : c'est une sublime conspiration de lumière, de bleu et de cyprès".
   
   En choisissant de lire ou relire ces trois livres je savais ce que je faisais, passer de la poésie des paysages au rire de situations cocasses, au bonheur de croiser les habitants des îles de Corfou ou de Rhodes, d’y puiser un brin d’histoire mais surtout d’y sentir la chaleur du soleil, le parfum de myrtes et les divagations des frères Durrell.
   
    De savants mélanges dans ces trois livres. Vous pourrez passer des mythes antiques à des bestioles bien vivantes, faire le grand écart entre la prose de Lawrence et le ton joyeux et irrévérencieux de Gerald.
   
   Lawrence préfère le ton journalistique, un peu sérieux, bien documenté, agrémenté des conversations avec les uns et les autres, de bouts de correspondance avec des amis, les tribulations des statues des saints locaux, de baignades au clair de lune, de tapis de fleurs sauvages, de vergers magnifiques et de vignes séculaires.
   
   Lawrence imagine l’île de Corfou comme le repaire de Prospéro, le Prospéro de la Tempête, vérité ou invention ? Allez donc le demander aux autres occupants, Tibère ou Homère, enfin s’ils acceptent de vous parler.
   
   Lawrence occupe une villa à Kalami avec sa femme, havre où il espère trouver l’inspiration et être à l’abri des bestioles que son damné petit frère rapporte avec régularité dans la maison occupée par le reste de la famille.
   
   "Là poussent de grands arbres florissants, poiriers, grenadiers, pommiers aux fruits éclatants, figuiers domestiques et luxuriants oliviers."
   

   Le Jardin des Dieux n’avait jamais été traduit, quel manque ! Toute la magie de Corfou est condensée dans ces pages, magie d’une île, magie de l’enfance.
   
   Car pendant que le grand frère Lawrence s’échine à écrire, Gerald qui n’a qu’une dizaine d’années s’en donne à cœur joie grâce à Theodore Stephanides un ami de Lawrence qui va prendre Gerald sous son aile et transformer pour lui Corfou en un terrain de jeu extraordinaire et fascinant.
   
   "Par ailleurs, j’imaginais sans mal la réaction de Larry (Lawrence Durrell) à l’idée d’un vautour dans la maison"
   

   On peut dire que c’est ici que s’est forgée son âme de biologiste.
   
   Je vous engage à suivre Sally l’ânesse sur les chemins, prendre place à bord de l’embarcation de Gerald avec chien et hibou. Un brin d’entomologie, un rien de biologie marine et toc voilà l’éducation du jeune boy qui prend forme d’autant que Lawrence, bien que parfois victime des facéties du gamin, (scorpion et serpent sont de la partie) initie son frère aux livres importants comme ceux du naturaliste Jean-Henri Fabre.
   
   Ces diables de Durrell ont réellement la bougeotte et quelques années plus tard Lawrence va travailler à Rhodes, l’occasion pour nous d’y faire un voyage dans le temps,
   
   Plus historique le livre est tout à fait passionnant.
   
    Voilà un trio bien sympathique et si comme moi vous n’avez jamais fait le voyage en Grèce cela vous permettra au moins d’en rêver.
   
   
   Les Livres :
   L’île de Prospero - Lawrence Durrell
   Vénus et la mer - Lawrence Durrel
   Le Jardin des Dieux - Gerald Durrell

critique par Dominique




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