Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de février & mars 2012
Nuruddin Farah

   Jusqu'à Nuruddin Farah, il n'y avait pas de littérature somalienne. Le somali était uniquement oral. Son souffle était oral, oral était son lyrisme.
   Les histoires se racontaient, se disaient, se répétaient. Pas de livre. Nulle bibliothèque.
   N. Farah a entrepris de donner une littérature à son pays, tâche immense et difficile qui, par définition, s'implante en terrain non propice. Les lecteurs ne sont pas encore là non plus.
   Quand de plus la situation est désastreuse, que le quotidien frôle tous les dangers et que la survie elle même est incertaine... On atteint l'exploit.
   C'est à ce titre, même si ses livres ne sont pas toujours d'une lecture commode et plaisante, que Farah devait absolument figurer sur ce site. A ce titre encore que vous devez avoir au moins entendu parler de lui.
   C'est chose faite.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2012
   
   Nuruddin Farah est un écrivain somalien de langue anglaise, né en 1945 dans le sud de la Somalie. Il a grandi dans l'Ogaden, une province de l'Éthiopie proche de la Somalie.
   
   Il a fait ses études en Grande Bretagne, en Inde et en Italie. En dehors de ces pays occidentaux, il a vécu dans des pays africains (Kenya, Éthiopie, Gambie, Nigeria).
   
    Il a consacré ses œuvres à dénoncer la dictature et à mettre à jour son mode de fonctionnement, mais tout autant -et cela est sans doute plus étonnant- à militer pour la libération des femmes de son pays. Sans trêve, il a parlé en leur nom, revendiquant la liberté et la fin des pratiques arriérées les concernant.
   
   Dix de ses livres ont actuellement été traduits en français, dont ses deux trilogies ("Variations autour du thème d'une dictature africaine" sur le thème de la dictature de Siad Barre et "Du sang au soleil" sur le thème du chaos des luttes tribales qui ont suivi sa chute).
   Une réédition serait bienvenue.

Bibliographie ici présente

  Née de la côte d’Adam
  Du lait aigre-doux
  Sardines
  Sésame, ferme-toi
  Territoires
  Dons
  Secrets
  Hier, demain
  Exils
  Une aiguille nue
 

Née de la côte d’Adam - Nuruddin Farah

Notre trilogie est une tétralogie
Note :

   Peut-être plus léger, moins pesé que les suivants, ce premier roman de notre auteur somalien, m’a beaucoup plu. Vif et intéressant, il est facile et agréable à lire tout en nous éclairant sur cette société qui nous est si étrangère : le monde somalien, tant celui des nomades, auquel l’héroïne appartient et où elle se trouve au début du livre, que celui des citadins qu’elle rejoint, gagnant une petite ville d’abord, puis Mogadiscio.
   
   Notre héroïne, c’est Ebla, elle n’a pas encore 19 ans et toute la famille qui lui reste se résume à une jeune frère et à un grand père quasi impotent. Mais même âgé, impotent et dépendant, le grand-père a encore un pouvoir de nuisance puisqu’il lui annonce un jour qu’il l’a vendue contre deux chameaux. Ebla ne veut pas de ce vieux mari qu’on lui impose et, chose inouïe dans son monde, s’enfuit. Elle veut abandonner l’existence nomade pour vivre en ville où elle pense avoir une meilleure existence. Ce qui frappe, c’est qu’Ebla est plutôt solitaire, elle ne cherche pas l’amitié d’autres femmes, n’éprouve pas le besoin de s’épancher ou d‘être soutenue ou sécurisée. Elle est jeune et pleine de vigueur, pas encore décidée à se résigner au sort désespérant qui traditionnellement lui échoit. Plus tard, nous verrons qu’elle n’est pas non plus particulièrement tendre et altruiste. On pouvait se douter qu’elle ne trouverait pas en elle cet esprit de sacrifice que tout le monde s’attend à lui voir manifester. Et c’est ce qui fait le sel de ce roman.
   
   Arrivée à la première ville, Ebla rejoint la maison d’un lointain cousin et s’y fait accueillir comme parente-servante. Elle fait aussi la connaissance d’une voisine "la veuve" qui lui fera profiter de son expérience et lui apprendra un peu ce qu’est la vie. Bien sûr, assez rapidement, le cousin lui aussi la vend à un prétendant. Mais notre Ebla a toutes les audaces et après avoir franchi autrefois le pas de l’évasion, elle n’hésite pas cette fois à se faire enlever par un autre homme qui l’emmène aussitôt à Mogadiscio. Là elle connaitra la vie d’une citadine et d’une femme mariée (même trop d’ailleurs car à un moment il y aura deux maris simultanément…)
    "Dorénavant, je serai moi-même, je m’appartiendrai à moi-même et mes actions m’appartiendront. Et moi, à mon tour, je leur appartiendrai."
   
   Nous verrons autour de ce personnage solaire les positions abusives et faibles des hommes (le grand-père même pas autonome, le frère incapable lui, de s’insérer à un monde moderne et affectant de se replier dans un mode de vie rétrograde, les cousins, maris etc.)
    "Je me demande si c’est vrai que dieu a dit que pour une femme, le prophète, celui qui vient au deuxième rang après dieu, c’est son mari. Si c’est vrai, alors, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue."
   
   Les héroïnes de Nuruddin Farah sont grandes, grâce lui en soit rendue, tout particulièrement dans ce monde qui vit sur l’écrasement des femmes.
   
   
   PS : A noter que nous retrouverons Ebla bien plus tard dans le deuxième roman de la trilogie "Variations sur le thème d’une dictature africaine". Je ne comprends donc pas pourquoi ce premier roman n’est pas lié aux trois suivants, faisant de cette trilogie une tétralogie. Peut-être de simples raisons éditoriales…

critique par Sibylline




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Du lait aigre-doux - Nuruddin Farah

1er volume de la trilogie
Note :

   Somalie, Soyaan n’a pas trente ans mais il est en train d’agoniser dans l’humble demeure de sa mère. On ne sait quel est son mal et même, on en sous-estime la gravité jusqu’à l’issue fatale. Son frère jumeau, Loyaan, est accouru auprès de lui alors qu’ils ne se sont pas vus depuis un certain temps, chacun pris par sa propre existence. Soyaan a fait des études et depuis des années il est "le Conseiller Economique à la Présidence, directement responsable devant le Général et n’ayant de comptes à rendre qu’à lui." ; Loyaan lui, qui voulait être médecin, n’est que dentiste dans un pays (comme même sa mère le remarque) où tout va mal sauf les dents.
   
   Mais il faut savoir que quand on parle de "Présidence", on parle en fait d’une dictature effrénée usant quotidiennement de la violence, des enlèvements, de la torture et des exécutions sommaires. Il faut savoir encore que Soyaan, s’était peu à peu détourné de ce pouvoir inique pour se livrer à des actes de résistance dans un groupuscule pour lequel il rédigeait des "mémorandums" bien peu diffusés d’ailleurs ; et là, comme partout et toujours, qui dit groupuscule, dit scission et mouchard.
   De tout cela, Loyaan ne sait rien, il ne le découvrira que lorsque son frère mourra dans ses bras en répétant son nom. Loyaan aurait voulu faire pratiquer une autopsie pour comprendre les causes de cette mort étrange et inexplicable mais cela est impossible, refusé à grands cris tant par sa mère, exigeante incarnation de toutes les superstitions, religions et croyances réactionnaires du pays, que par son père, homme ignoble, entièrement soumis au plus offrant, à savoir le pouvoir en place. A ce moment, l’hypothèse d’un empoissonnement semble d’ailleurs tellement absurde à Loyaan qu’il se laisse convaincre de renoncer à l’examen. Ce n’est que plus tard qu’il en apprendra plus sur la vie de son jumeau et se demandera si le Général l'a fait tuer.
   
   Pire, dès l’enterrement, le pouvoir déclare Soyaan "Propriété d’Etat", le qualifie de héros, donne son nom à des rues, se glorifie de toutes ses actions, détruisant définitivement tout ce que le défunt aurait pu entreprendre contre lui. Qui témoignera du contraire? La dictature ne prend pas que les corps, elle vole aussi les âmes, les histoires et l’Histoire.
   
   Nous nous sommes tous demandé au moins une fois ce que nous aurions fait si nous avions été des civils français pendant l'Occupation. Même si je ne pense pas qu'ils soient nombreux ceux qui ce verraient bien en collabo, la question reste poignante: Résistant ou profil bas?
   C’est exactement face à ce dilemme que se trouve Loyaan, homme sans envergure mais honnête, il n’est pas particulièrement héroïque. Va-t-il prendre les risques énormes de l’insoumission alors qu’il ne voit autour de lui qu’opposants torturés ou "disparus" dans une population misérable qui laisse faire en tentant éventuellement d’en tirer quelque profit au passage? Même les opposants ne sont pas crédibles. Leur position est tout autant une histoire de clan ou tribu que de principe. Il n’y a pas que la dictature qui soit désespérante, tous les modes de pensée le sont dans ce pays.
   
   Ce n’est pas un roman très facile à lire, ni même, du moins au début, agréable à lire. Le style est emphatique et parfois pesant. On est saisi par la beauté de certaines images poétiques mais les choses avancent très lentement et jamais en droite ligne. On s’enlise dans le formalisme social et le lecteur –au moins occidental- s’ennuie parfois un peu à surmonter ces obstacles qui à ses yeux n’ont aucun sens. On sent tout le poids écrasant, étouffant, des traditions. C’est irrespirable. Tout autant que la dictature. Et pourtant, une fois habitué, on lit avec de plus en plus d’appétit les pages qui défilent et à aucun moment je n’ai été tentée d’abandonner, ni même de sauter de pages car Farah sait décortiquer, observer et témoigner des rouages du pouvoir et de la dictature qui sont partout les mêmes. Sa vision des choses est particulièrement claire et juste.
   
   C’est un roman qu’il faut absolument lire –et acheter, comme tous ceux de Nuruddin Farah, au moins un acte de résistance que nous pouvons faire– car il est admirable que dans un pays dans l’état de la Somalie, il puisse y avoir des gens pour se soucier de littérature et tenir à laisser au monde une œuvre littéraire qui témoigne de ce peuple. Je sais que Farah ne vit pas en Somalie. Il ne le pourrait pas. En fait il est quasi nomade, se déplaçant dans le monde entier, mais il n’empêche qu’il ne daigne s’installer nulle part ailleurs et qu’il ne parle que de son peuple et de son pays, il témoigne pour eux, il leur fait le don fastueux d’une vraie littérature et c’est pour cela que Farah est grand.
   
   
   "Qu’est devenue l’élite qui avait bercé de faux espoirs les cœurs des masses africaines ? Certains ont purgé et purgent des années tourmentées de détention. La plupart ont quitté leur pays. Des postes à l’UNESCO, à la FAO ; des postes dans les états pétroliers du golfe."

   
   
   Première trilogie de N. Farah : "Variations autour du thème d'une dictature africaine"
   Rédigée de 1979 à 1983
   1 Du lait aigre-doux

   2 Sardines
   3 Sésame, ferme-toi
   ↓

critique par Sibylline




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Eminemment politique…
Note :

   Je ne connais pas très bien la littérature africaine, et c’est donc avec grand intérêt que je me suis plongée dans l’œuvre de cet auteur somalien. Comme le titre de cette trilogie (publiée entre 1979 et 1982) nous l’indique, il s’agit d’un livre éminemment politique, d’un véritable pamphlet contre la dictature instaurée en Somalie par un coup d’état en 1969 par le général Mohamed Siyaad Barre (resté au pouvoir jusqu’en 1991).
   
   Nous nous trouvons (si j’ai bien compris) à Beidoa, quelque part dans le sud de la Somalie. Un jeune homme de 29 ans, Soyaan, est victime d’une indigestion. Nous apprenons sur lui qu’il a écrit un manifeste contre le pouvoir (le "mémorandum"), qu’il a une relation avec une femme qui "appartient" à un homme important, qu’il est un "homme de manœuvre, de rhétorique, de polémique et de politique"… Nous apprendrons plus tard qu’il a fait ses études en Italie et qu’il officie comme conseiller économique du gouvernement. Il a ses entrées dans les plus hautes sphères du pouvoir.
   
   Soyaan meurt dans les bras de son frère jumeau Loyaan (dentiste et "homme de scènes mélodramatiques et d’emportement") qui recueille ses derniers mots. Pour toute la famille, il paraît évident que cette mort ne peut être naturelle. "De quoi est mort Soyaan?", cette question hantera tous les esprits. L’explication officielle, "de complications", ne satisfait pas son frère Loyaan qui se met en quête de la vérité. Il soupçonne ces "complications" d’être plus politiques que médicales, d’autant plus que la mère a retrouvé dans les vêtements de Soyaan un bref manuscrit, une violente diatribe contre le pouvoir et le KGB. Loyaan comprend que son frère faisait partie d’un réseau d’opposition clandestin.
   
   Pendant sept jours, Loyaan va faire le tour de toutes les personnes ayant été en contact avec son frère pour leur demander des explications, des éclaircissements. Il essaye de mettre bout à bout les informations, de démêler le vrai du faux, l’information de la désinformation…
   
   Désinformation. C’est un des maîtres-mots dans l’histoire. Car nous sommes bien dans un système politique qui se veut communiste révolutionnaire, à l’instar du grand ami soviétique (en ces années-là, avant la brouille). On y torture, on fait disparaître sans états d’âme les opposants, ou alors on les récupère et les instrumentalise. Ce qui se passera pour Soyaan : avec la complicité achetée du père, le pouvoir proclamera Soyaan héros de la révolution, soi-disant mort en prononçant ces derniers mots : "Le Travail, c’est l’Honneur". Loyaan ne peut accepter cette mainmise sur l’âme de son frère défunt. Il clamera son refus de plus en plus fort, de plus en plus haut, poussé par une voix intérieure, la "voix des anges", la voix de "sa raison articulée"… (Halte là ! Pas d’autres spoils!)
   
   Personnellement, la dimension politique du roman m’a bien plus impressionnée que le reste. Je suis toujours en admiration devant des gens comme Nuruddin Farah, qui mettent leur vie en danger pour dénoncer une dictature. Et on ne peut pas dire qu’il mette des gants!!! Avec lucidité et précision, il démonte tous les rouages du système.
   Mais sa critique ne s’arrête pas au système politique. Il s’attaque également aux mentalités dans son pays tiraillé entre traditions et modernité, entre superstitions et nouvelles technologies, un pays, où des Mig 21 survolent des villages où les femmes croient à la sorcellerie et pratiquent "des rituels de cheveux brûles". Il met en accusation le machisme ambiant, les "patriarches" qui appliquent au sein de la famille les mêmes principes arbitraires que le dictateur applique à son pays. Le père des jumeaux en est un exemple criant.
   
   D’un point de vue stylistique, je n’ai pas trop aimé ce livre. L’écriture est trop lourde à mon goût, empesée et en même temps maladroite. Les dialogues manquent de naturel (problème de traduction?), et les quelques envolés lyriques m’ont laissée de marbre. Mais je pense que c’est un livre, un auteur, qu’il faut lire pour ne pas oublier qu’il y a toujours actuellement des dictatures terribles dans le monde ; pour ne pas oublier la Somalie non plus, ou ce qu’il en reste, classée "pays le plus défaillant au monde"!

critique par Alianna




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Sardines - Nuruddin Farah

Leçon sur la condition de la femme en Somalie
Note :

   (2e volet de la trilogie "Variations sur le thème d’une dictature africaine")
   
   Dans "Sardines", Farah poursuit l’exploration du milieu dans lequel il nous a introduits dans "Du lait- aigre-doux“, mais il se tourne ici avant tout vers des personnages féminins, des mères, filles, sœurs, cousines, amies, pour montrer une autre facette de la société somalienne. Au centre se trouve la figure de Médina, journaliste italo-somalienne appartenant à une couche sociale résolument privilégiée : fille d’un père ambassadeur, elle a vécu dans différents pays européens, a fait ses études en Italie avant de décrocher en Somalie le poste prestigieux de rédactrice en chef du seul journal du pays (qu’elle ne gardera pourtant pas très longtemps). Elle possède une belle maison qu’elle quitte néanmoins lorsqu’elle se sépare de son mari Samater pour vivre seule avec sa petite fille Ubax. La raison de l’abandon du son foyer est double : d’un côté, Médina est en désaccord politique avec son mari, car elle appartient à un réseau clandestin d’opposition au pouvoir dont son mari est l’un des représentants; de l’autre côté, elle tient à empêcher sa belle-mère Idil de faire exciser sa petite fille.
   
   Et c’est précisément cela que je retiendrai de ce livre : la condition de la femme en Somalie (je ne sais pas si je peux m’avancer jusqu’à dire ‘en Afrique’, car j’avoue ne pas très bien connaître les pays de ce continent). Le poids de la tradition est énorme, et paradoxalement, ce sont les femmes elles-mêmes qui la perpétuent; les vieilles femmes, les mères ou belles-mères gardiennes de l’honneur de leurs rejetons, qui refusent de s’ouvrir à la modernité, craignant probablement de perdre leur pouvoir. Elles imposent leur loi avec une main de fer, prêtes à enlever les petites filles pour les soumettre aux rites ancestraux. Dans le roman, Médina rapporte l’histoire d’un couple de ses amis, citoyens américains en visite dans leur pays d’origine : leur fille de seize ans a été tirée de son lit pendant que les parents dormaient, elle a été attachée aux montants du lit, bâillonnée avec un linge et excisée de force… La perspective de voir sa fille subir le même sort traumatise Médina, elle-même excisée, et plus encore : infibulée, c’est-à-dire (et là, j’ai eu recours à un dictionnaire) que l’on a cousu les grandes (ou petites) lèvres de sa vulve, ne laissant qu’une petite ouverture pour que l’urine et le sang des règles puissent s’écouler. J’ai également appris ainsi qu’une désinfibulation est nécessaire (généralement lors du mariage) pour permettre le coït. Une femme peut subir plusieurs réinfibulations et désinfibulations au cours de sa vie (si son mari est absent, p. ex.). Et selon les dires de Médina, tout ceci est extrêmement douloureux, l’hygiène est difficile, et les complications lors d’un accouchement sont quasiment garanties (c’est pour cette raison d’ailleurs que Médina a accouché par césarienne)…
   
   Bien sûr, "Sardines", tout comme "Du lait aigre-doux", est un livre politique, un livre qui s’élève contre la dictature, contre le fascisme ou encore contre des sujets aussi douloureux que la mortalité infantile et le rôle des multinationales dans la malnutrition en Afrique. Or, après la lecture du premier volet de la trilogie, ces aspects-là m’ont beaucoup moins marquée dans le second. C’est le personnage de Médina, complexe, écartelée entre les cultures africaines et européennes, déchirée par son combat "pour la survie de la femme" en elle, qui m’a poussée à lire le roman jusqu’au bout, car – mea culpa – je suis décidément hermétique au style d’écriture de Nuruddin Farah (v. mes remarques dans le billet sur "Du lait aigre-doux").
   
   
   Première trilogie de N. Farah : "Variations autour du thème d'une dictature africaine"
   Rédigée de 1979 à 1983
   1 Du lait aigre-doux
   2 Sardines

   3 Sésame, ferme-toi
   ↓

critique par Alianna




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Littérature de la Corne d’Afrique
Note :

   Second roman de la trilogie "Variations sur le thème d’une dictature africaine", ce roman peut tout à fait être lu indépendamment des autres mais on y retrouve certains personnages dont nous avons fait connaissance dans "Du lait aigre doux", ou du moins, ils sont évoqués. Les personnages actuels les connaissaient (à lire les romans de N. Farah, on a d’ailleurs l’impression que tout le monde se connait à Mogadiscio) et de plus, que tout le monde est assez proche du pouvoir. Nos personnages en tout cas le sont, comme dans le premier opus, puisque nous suivrons Samater que le dictateur a nommé ministre autant pour le neutraliser que pour ses services et son épouse Médina, rédactrice en chef qu’il a au contraire renvoyée et interdite de toute publication.
   
   Chez Samater et Médina vit également Idil, la mère de Samater, une véritable horreur! le terme n’est pas trop fort. Cette femme intégriste fanatique et mère abusive a un comportement totalement dictatorial que tout le monde condamne tout en lui reconnaissant le droit d’agir ainsi. Selon les règles du clan, elle est intouchable, Samater lui doit respect et hébergement, même si elle s’insinue dans toute sa vie privée pour y imposer ses vues obscurantistes. Samater et Médina ont une petite fille, Ubax. Le jour ou Ibil annonce que puisque Médina refuse que la petite soit excisée et infibulée, elle l’emmènera de force un jour pour faire pratiquée la mutilation*, la rupture est consommée. Médina prend sa fille et quitte la maison.
   
   Farah développe plusieurs idées sur le thème de la dictature. La première est qu’une attitude dictatoriale de l’homme envers la femme et des parents sur les enfants est le pendant indissociable qui prépare et maintient le gouvernement dictatorial d’un pays. Ainsi Médina accentue-t-elle au contraire la liberté d’Ubax. Ses amis et elle vont lutter contre le Général (jamais nommé, il s’agit du général Barre qu’un coup d’état porta au pouvoir en 1969 et un autre emporta plus de 20 ans plus tard sans que le pays s’en trouve vraiment mieux).
   
   Ici encore, les problèmes des femmes sont largement évoqués et présentés pour ce qu’ils sont, la base même du fonctionnement fasciste de ce monde : mutilations sexuelles, viols où la femme doit s’estimer pleinement dédommagée si son violeur accepte après coup de l’épouser, coexistent et même se mêlent (je veux dire que ce sont parfois les mêmes femmes) à un mode de vie plus libre où la femme peut travailler pour gagner sa vie, voyager, faire des études ou du sport.
   
   On peut ne pas toujours prendre plaisir au style de Farah qui, surtout dans la première moitié de ce roman use et abuse de comparaisons et métaphores parfois osées, parfois franchement mal venues**, mais on doit lire ce qui est la principale manifestation d’une littérature de ces régions jusque là vouées à l’oral, et qui manifeste de plus une vive tentative de compréhension de ce qui s’y passe. D’autant qu’il y a également un vrai plaisir de lecture à trouver cette transcription d’une manière de dire africaine.
   
   
   A noter : on retrouve ici Ebla, héroïne de "Née de la côte d’Adam" et l’on voit ce qu’est devenu l’enfant qu’elle attendait à la fin de ce roman. Notre trilogie est une tétralogie.
   
   
   * Ne pas oublier au passage que, quasi systématiquement exécutées, ces pratiques monstrueuses ne sont toujours pas interdites en Somalie (et autres), sans qu’on en parle plus que ça en Occident.
   
   
   ** "Les hommes du général (et Samater en faisait partie) devaient servir d’oreillers pour la tête de la nation, de sages-femmes pour la douleur dont la nation n’avait pas encore accouché, de même que de suppositoires pour l’économie constipée de la nation." p. 103
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critique par Sibylline




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Pourquoi "Sardines" ?
Note :

   Roman écrit en anglais sous le titre original "Sardines". Traduction en français : "Sardines". Fort bien, mais pourquoi "Sardines"? J’ai beau me creuser…?
   
   "Sardines" est le second volet d’une trilogie qui commence par "Du lait aigre doux", pas lu pour ma part. Pourtant, il semble y avoir dans "Sardines" continuation de l’histoire générale ?
   
   Somalien, Nuruddin Farah écrit sur la Somalie, et ce roman pourrait être décrit comme traitant de la condition des femmes en Afrique de l’Est. Ce serait réducteur. D’abord parce que les femmes héroïnes dans "Sardines" ne sont pas à proprement parler des Africaines de base, représentatives. Et puis parce qu’il y est largement question de dictature, de situations créées par la dictature et du climat délétère qu’elle instaure. Et ceci dépasse largement le cadre de la Somalie, de l’Afrique…
   
   Il y règne en permanence un climat étouffant, la destinée de chacun étant livrée au bon plaisir d’un mystérieux "Général", dictateur local et certainement l’image du dictateur régnant en Somalie en 1981, date d’écriture du roman, Siyad Barre. Chacun, ce sont essentiellement des femmes, les hommes étant un peu pièces rapportées en l’occurrence. Des Somaliennes ; Medina, l’héroïne, Idil sa belle-mère, traditionaliste envahissante, Ubax, sa fille, Xaddia, sa belle-sœur… Et puis les amies qui gravitent autour de famille : Sagal, Amina… Quelques étrangères, italienne ou afro-américaine et puis principalement deux hommes : Samater, le mari de Medina et Nasser, son frère qui vit en Europe.
   
   La raison pour laquelle je précise que la situation décrite n’est certainement pas représentative de la femme lambda somalienne des années 80, c’est que Medina est rédactrice en chef du plus grand quotidien somalien après avoir suivi des études et vécu en Italie et que Samater, son mari, est Ministre (ce qui ne veut rien dire, on le comprendra, dans une dictature). Medina est opposante, ainsi que ses amies, au régime en place. Samater venant d’accepter un poste de ministre, elle-même venant depuis peu d’être destituée de son poste de rédactrice en chef et privée du droit de publier en Somalie, Medina quitte la maison familiale, entrainant Ubax avec elle. La suite du roman est le lent déroulement des à-côtés et des conséquences de cet acte, compliqué par le fait que rien n’est rationnel, tout peut arriver, dans une dictature …
   
   C’est tortueux, plutôt lent, tendance angoissant et certainement largement métaphorique. Moins lumineux que des romans plus récents tels "Exils" ou "Dons" par exemple.
   
   Pas simple à lire et à la fin on n’est pas sûr de bien savoir où voulait en venir Nuruddin Farah!

critique par Tistou




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Sésame, ferme-toi - Nuruddin Farah

La fabrique des héros
Note :

   "Close Sesame" acheva en 1983 la trilogie "Variations sur le thème d'une dictature africaine", mais la dictature somalienne se poursuivit plusieurs années car la conspiration dont ce livre esquisse l'histoire avait échoué. Avec une prose exigeante qui caractérise son œuvre et qui est ici pleinement maîtrisée, Nuruddin Farah a construit un roman en hommage aux derniers jours de la vie de Deeriye, un homme âgé de près de soixante-dix ans, asthmatique, ancien héros de la lutte contre la colonisation italienne, et père d'un chef de la résistance contre le dictateur. L'habileté de l'auteur se manifeste dans la divulgation progressive de l'importance du réseau, à la fois pour le lecteur et pour son personnage principal, héros qui n'a jamais employé la violence.
   
   Comme le titre l'indique, la fiction va se refermer après avoir mis en scène le vieux leader, né en 1912, devenu chef de clan, et longuement emprisonné : par les Italiens en 1934, par les autorités mandatées par l'ONU après 1945, par le pouvoir de Siyad Barre enfin. Plus qu'une reconstitution méthodique du passé du vieux chef, le romancier ancre son récit dans la saga familiale de Deeriye. Quand l'armée britannique vint balayer la domination italienne, Deeriye fut libéré de prison juste assez longtemps pour que Nadiifa lui donne un fils. Mursal, cet autre fil rouge du récit, fut élevé largement par l'oncle Elmi-Tiir, beau-frère du prisonnier. Dans sa geôle, Deeriye a appris à lire et écrire, en arabe et en italien. Il a appris les poèmes de Sayyed, sorte de père de la nation. Il a lu le Coran et Mussolini. Il est devenu très pieux, et même empêtré dans sa bigoterie, à tel point qu'un jour, son chapelet, pris dans le canon d'un revolver l'empêchera de se servir de son arme... 
   
   Sitôt passé l'incipit le lecteur entend parler des conspirateurs. " Tu es personnellement mêlé à un complot pour renverser l'État? C'est ça?" demande avec insistance le père au fils. Il est alors question de la disparition de Mahad. Est-il seul? Sont-ils quatre? Au "Baar Novecento", on boit le thé en s'échangeant les dernières rumeurs politiques tandis que Khaliif, le fou —un ancien prisonnier torturé — proclame ses vérités et conclut : "Maudits soient ceux qui trahissent!" Au fil des chapitres, les autres résistants vont tomber : Mukhtaar, Mohammed-Somali… À qui le tour? C'était un réseau d'une dizaine de membres en comptant Mursal. De temps à autre la radio locale diffuse le chant du "Samadiidow" avant d'annoncer une exécution capitale.
   
   Mursal avait épousé une juive new-yorkaise, Natacha, seule étrangère dans cette famille qui conserve la structure clanique. Par ailleurs ce roman décrit une société pré-moderne. Exemple : "Rooble, à soixante-huit ans, était le père d'un enfant qui n'avait pas un an ; les autres de ses enfants, au nombre de huit ou neuf, pouvaient se mettre en rang et peupler une petite rue pour le saluer s'il venait à défiler dans un cortège automobile ; des enfants nés de femmes bien plus jeunes que lui, et dont il avait divorcé ; son épouse actuelle n'avait pas tout à fait vingt ans. Deeriye désapprouvait ces agissements qu'il considérait avec beaucoup de mépris…" Pourtant Rooble, qui croupit de nouveau en prison, est pour Deeriye un ami véritable et un ancien camarade de détention. Il ajoute : "Halina était la jeune épouse que Rooble venait d'acquérir." C'est moi qui souligne et j'écris cela un 8 mars... Romancier anglophone en exil itinérant, N. Farah montre son attachement à la culture arabo-musulmane traditionnelle : ce sont les contes du roi Wiil-Waal demandés à Deeriye par son petit-fils, ou les rêves qui mettant en scène l'épouse décédée et prédisent des événements, par exemple la disparition de Musal.
   
   Au total, "Sésame ferme-toi" est un roman intéressant plutôt que passionnant, rédigé à la perfection, mais uniquement dans le registre de la gravité; il a le mérite de nous faire un peu mieux connaître l'histoire et la société d'un pays très décrié dans l'actualité : la Somalie.
   
   
   Première trilogie de N. Farah : "Variations autour du thème d'une dictature africaine"
   Rédigée de 1979 à 1983
   1 Du lait aigre-doux
   2 Sardines
   3 Sésame, ferme-toi

critique par Mapero




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Territoires - Nuruddin Farah

“Mon pays n’est pas celui des cartes”
Note :

   Titre original : Maps
   
   
   N.Farah parcourt l'histoire fracassée de son pays jusqu'en 1977, quand l'Éthiopie, aidée des Russes, envahit l'Ogaden, dressant une frontière maudite entre les somalis. Dans cette Afrique contemporaine que la colonisation morcèle en territoires arbitraires, il est difficile à un jeune somalien de se construire une identité : l'histoire politique s'intrique à l'histoire personnelle, les limites cartographiées brouillent les territoires ethniques et culturels.
   
   Le personnage narrateur, Askar, raconte au lecteur son enfance avant la partition, puis son adolescence réfugiée à Mogadiscio. On retrouve les passages autobiographiques obligés, de l'interrogation sur son origine aux choix douloureux du jeune adulte. N.Farah rend sensibles les difficultés engendrées par l'incertitude mémorielle : entre oubli et faux souvenirs, la quête de soi n'atteint que des demi-vérités. Entremêlant les époques dans ce récit construit en boucle, il précipite le lecteur au cœur de l'étouffant tourbillon de la connaissance de soi : à travers les territoires des cartes, de l'enfance, de l'imagination et de la mémoire, seul le doute émerge.
   
    De rêves en contes, poésie et sensualité nourrissent la plume de N.Farah ; l'évocation des croyances, la réflexion philosophique confèrent au roman sa profondeur culturelle et humaine.
   Askar naît à Kallafo, en Ogaden ; sa mère décède après sa naissance, son père, combattant du Mouvement de Libération de la Somalie Occidentale a disparu au combat :une voisine éthiopienne, Misra, recueille et élève le nouveau-né. Il a sept ans lorsque l'Éthiopie envahit la région ; on l'envoie à Mogadiscio, chez son oncle maternel, Hilal, et son épouse. Professeurs sans enfants, ils chérissent leur neveu et l'aident à devenir adulte, à affronter son dilemme : s'inscrire à l'université ou s'engager comme soldat.
   Askar revisite son passé en partie grâce à ses souvenirs : l'image qu'il se construit de lui-même et des événements reste subjective et parcellaire, soumise à la mémoire sélective: "Je veux bien admettre que beaucoup de choses sont confuses dans mon souvenir" ; "as-tu choisi comme d'habitude de ne te rappeler que les bonnes choses, décidant d'oublier les mauvaises?". Cette image de lui-même naît aussi des propos de Misra : dans leur relation fusionnelle et charnelle, le territoire de l'enfance c'est avant tout le corps de sa nourrice —ses seins, ses menstrues—, qui donne à Askar conscience de son propre corps, "territoire de la douleur" dans les fièvres du paludisme. Misra n'a de cesse de lui rappeler son "regard étrange" de nouveau-né déjà adulte : Askar se voit différent, voué à un destin exceptionnel car né coiffé, avec un "bonnet de sang sur la tête". Convaincu qu'il s'est inventé lui-même, dédaigneux des jeux infantiles des gamins de son âge, Askar aime les livres et les cartes ; en empathie avec sa terre il éprouve physiquement, à travers fièvres et vomissements, l'agression éthiopienne. Sa circoncision marque la rupture avec le territoire de l'enfance et à Mogadiscio il cherche inconsciemment sa mère de substitution : la Somalie. La schizophrénie le submerge : doit-il renier Misra, sa nourrice, dont le peuple a envahi sa terre natale?—La Somalie, lui enseigne Hilal, doit réunir tous les peuples qui partagent la même langue et les mêmes ancêtres, quels que soient les territoires assignés par les frontières du colonialisme ; c'est l'oncle encore qui le met en garde sur les "intentions impérialistes des cartographes" qui minimisent la taille du continent africain.
   
   Malgré l'obtention de ses papiers officiels, Askar n'en reste pas moins un réfugié à Mogadiscio. Où est le territoire de son identité personnelle? Ne peut-on la choisir comme Misra l'éthiopienne?: "Pour moi mon peuple est celui d'Askar,(…) celui de mon ancien mari, le peuple auquel je suis le plus attachée".
   Fils d'un combattant somali élevé par une éthiopienne, la quête identitaire du jeune Askar reste confuse car les territoires de la réminiscence et de l'imaginaire, à jamais imbriqués aux territoires des cartes et des dates, le laissent déjà apatride.
   
   
   Seconde trilogie de N. Farah : "Du sang au soleil"
   
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critique par Kate




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Dons - Nuruddin Farah

Plongée dans la Somalie réelle
Note :

   Titre original: Gifts
   
   Plongée dans la Somalie réelle, oui, mais pas la Somalie actuelle, déchirée, en charpie. "Dons" a été écrit en 1986. Par le biais de Duniya, femme de trente-cinq ans vivant seule avec ses deux grands enfants, Nasiiba sa grande fille et Mataan son grand garçon, infirmière-chef dans une maternité de Mogadiscio, Nuruddin Farah nous plonge dans ce que fut la Somalie d’avant le chaos.
   
   Au-delà de l’histoire elle-même, l’impression qui perdure c’est celle d’une capitale aux allures de grande ville de province, où malgré l’abondante population tous sont connus de tous et où la vie semble pouvoir s’écouler sans trop de dommages… Une vie africaine, respectueuse du vivant, avec le côté bon enfant qui peut régner, parfois, en Afrique, quand un minimum de besoins sont satisfaits.
   
   Duniya fait accidentellement plus ample connaissance de Bosaaso (accident peut-être bien provoqué par Bosssaso), qui manifestement s’intéresse à elle. Elle l’avait connu à un moment de souffrance pour Basaaso puisqu’elle était à la maternité quand la femme de Bosaaso y était morte. Bosaaso est relativement riche. Il a vécu en Europe (pour les Somaliens à l’époque cela voulait dire Italie ou Grande Bretagne) et est l’ami et du frère aîné de Duniya, Abshir, qui vit en Italie, et du Docteur Mire, l’obstétricien chef de Duniya.
   Quelque chose va de suite passer entre les deux êtres, Duniya et Bosaaso, et le roman sera le long marivaudage entre eux, contrôlé en partie par Nasiiba qui s’instaure en la matière comme une sœur de Duniya… Long marivaudage donc, avec des éclairages divers sur la vie somalienne… d’avant! Encore une fois, une vie qui semblait pouvoir être douce.
   
   "C’est alors que Duniya vit dans le rétroviseur la tête de cet homme à côté de la sienne, comme si tous deux avaient attendu toute leur vie cet instant où leurs visages devaient partager cet espace, scellés dans un destin commun. Il avait un large sourire, un menton ferme, la peau rasée aussi lisse qu’une toile cirée, un regard amusé et amical. Elle ressentit une impression tout à fait étrange, l’impression de sombrer comme si la terre se dérobait sous elle. Elle décida de ne pas rester avec lui une minute de plus. Et au même moment se confirmait dans son esprit le soupçon qu’elle avait déjà vu cet homme, qu’elle connaissait son nom."

   
   On n’a pas de mal à s’attacher aux personnages, dont la psychologie est parfaitement respectée. Et puis la fin est plutôt "happy"! Une bonne manière de faire connaissance avec Nuruddin Farah.
   
   
   Seconde trilogie de N. Farah : "Du sang au soleil"
   
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critique par Tistou




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Mogadiscio mon amour
Note :

   Mogadiscio, quelques jours de l'année 1986. Infirmière dans une maternité, Duniya, trois enfants, deux fois mariée, va enfin connaître une histoire d'amour pour ses trente-cinq ans.
   
   Mariée très jeune à Zubair, un vieil aveugle qui lui a donné des jumeaux, Duniya se retrouva veuve deux ans plus tard. Elle vit séparée de second mari, le journaliste Taariq, un alcoolique invétéré. Elle habite avec son fils Mataan et sa fille Nasiiba qui ont maintenant dix-sept ans et fréquentent le lycée tandis qu'une autre fille est hébergée par de riches parents. Un jour, Nasiiba récupère "un bébé dans une poubelle" et le ramène à la maison : c'est ce qui va donner de l'intérêt à la seconde des quatre parties du roman, car cela provoque le rapprochement de Duniya avec Bosaaso un veuf aisé qu'elle commence à fréquenter. L'affaire du bébé fait jaser : Shiriye, le stupide militaire demi-frère de Duniya s'irrite d'une telle situation : "Elever un bâtard est un péché, dont le salaire est le feu de l'enfer et la colère d'Allah." Bien que le bébé meure en plein milieu du roman, Duniya et Bosaaso continuent de se voir. Duniya devient une femme "moderne": elle apprend à conduire, condamne l'infibulation des filles, fréquente la piscine, sort tête nue, et porte des robes que sa fille lui choisit. "Elle-même avait souvent déclaré qu'une femme tête nue était narcissique, étant obligée de se servir de miroirs et d'autres gadgets modernes de ce genre." En réalité cette histoire d'amour n'est pas l'essentiel du roman.
   
   Tandis que la romance prend corps, la Somalie continue de vivre dans le dénuement, comme l'indiquent des extraits de presse à la fin de certains chapitres. Le pays est "dévasté par la sécheresse, car il n'y a pas plu depuis quatre ans." Les pannes d'électricité qui surviennent à tout moment s'ajoutent ainsi à d'autres sujets de conversation. "Nasiiba et Bosaaso avaient envie de parler. C'était comme si ils avaient l'intention de sauver le monde par leur bavardage, de trouver des solutions aux crises du moment, guerres civiles, sécheresse et banqueroute intellectuelle." Malheureusement pour le lecteur, ni ces deux personnages ni N. Farah n'expliquent clairement ce qu'ils entendent par ce dernier point. Par hypothèse, on peut envisager la dépendance vis-à-vis de l'aide étrangère. Celle-ci est évoquée, venant d'organisations internationales, ou de l'Europe.
   "Pourquoi demander de l'aide si vous n'avez pas envie d'en recevoir?"
demande Ingrid la coopérante danoise. Dans un article de journal, Taariq estime que "Les dons alimentaires venant de l'étranger sabotent aussi la capacité de l'Africain à survivre avec dignité." Il prône la fin de l'aide étrangère pour que les peuples africains prennent leur sort en main. "Si les gouvernements étrangers cessaient de venir en aide aux dictateurs africains par leurs dons alimentaires, alors leurs peuples se dresseraient contre eux." Moralité : il faut s'aider soi-même et prendre appui sur la culture locale : "Il y a en Somalie une tradition qui consiste à faire passer un chapeau pour faire une quête. Cela s'appelle "Qaaran"... Les donateurs ne mentionnent pas les sommes qu'ils offrent, et le bénéficiaire ne sait pas qui lui a donné quoi. C'est de toute la communauté que cette personne reçoit une offrande, et c'est envers elle qu'il est reconnaissant."
   
   Le thème du don est encore présent de bien d'autres façons, ce qui est dans la logique du titre : le nom que l'on donne au nouveau-né, Duniya qui se donne par amour à Bosaasa, les enfants qui demandent de nombreux cadeaux à leur oncle Abshir puisqu'il s'apprête à revenir à Mogadiscio après vingt-cinq ans passés à Rome. Abshir est marié avec une italienne et père de deux filles qui détestent les coups de fil venus de Somalie. La Corne de l'Afrique est pour un temps encore tournée vers l'Italie qui l'a colonisée, une Italie dont on recommande les films, par exemple "L'Arbre aux sabots" qui reçut la Palme d'or à Cannes en 1978. Le roman témoigne en somme d'une Somalie indépendante, où le bonheur est possible ; elle doit affronter des tas de difficultés, mais elle n'est pas encore plongée dans la situation chaotique dont elle n'est toujours pas sortie en 2012. Toutes ces considérations ne suffisent cependant pas à faire de "Dons" un roman totalement captivant.

critique par Mapero




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Secrets - Nuruddin Farah

Drôles de dames
Note :

   Secrets de famille! Un thème rebattu dans la littérature, non? Mais avec la Somalie qui entre en guerre civile, on s'attend à quelque différence par rapport à un roman de disons —Mauriac... De ce côté, on est servi.
   
   Dans la famille des secrets, il y a d'abord Kalaman, le petit-fils, professionnel dans l'informatique, célibataire, tout étonné lui-même de son nom ; un homme de 33 ans, qui navigue entre sa secrétaire Qalin et sa copine Talaado. Le père : Yaqut, graveur de pierres tombales, et en conséquence peu loquace. La mère : Damac, occupée par son petit commerce de perles, est préoccupée par un passé qui ne passe pas. Et par une nature particulière : "Je suis une femme, née avec deux seins supplémentaires, et j'adore qu'on me les suce." Le grand-père : Nonno, venu de Berbera au nord du pays, ce qui lui a valu d'être surnommé "Britannique" sur des papiers officiels (au lieu d'être identifié par son clan comme tout le monde), ainsi que Mu-tukade parce qu'il ne va pas prier à la mosquée, est appelé Nonno par Kalaman car ces gens du sud de la Somalie se souviennent du temps des Italiens. Parmi les autres personnages : Arbaco, une "flottante", autrement dit une intermédiaire entre les filous et les notables, plus précisément une entremetteuse qui a fait se rencontrer Yaqut et Damac. On évoque un chantage au certificat de mariage. Pourquoi? C'est un secret.
   
   L'autre rôle féminin essentiel est celui de Sholoongo. "Elle naquit duugan, c'est-à-dire bébé destiné à être enterré…", fut abandonnée par sa mère, sauvée par une lionne et trouvée par des voyageurs. Elevée au village d'Afgoi, elle a partagé avec Kalaman bien des jeux d'enfance et l'a initié au sexe. Au chapitre I, vingt ans plus tard, elle revient de New York où elle vivait comme chamane, elle force la porte de Kalaman pour l'implorer de lui faire un enfant avant de se tourner deux-trois jours plus tard vers Nonno dont elle compare le sexe à… la tour de Pise — toujours ce reste de culture italienne! C'est que l'arrivée de Sholoongo a mis le feu aux poudres. Elle n'est pas du clan. Elle est native d'Ogaden. Elle a grossi à New York. Elle est avant tout détestée par Damac qui se fait mère possessive dès qu'il s'agit de son fils. On croit que c'est naturel de la part d'une mère, mais en fait il y a un secret.
   
   Le grand-père et le petit-fils entretiennent une relation forte. À la naissance de Kalaman c'est lui qui lui a fait goûter le jus de tamarin du bout du doigt moins d'une demi-heure après sa naissance. Croyant échapper à Sholoongo, Kalaman se réfugie chez Nonno. Ils parlent bien sûr de… leurs secrets. Tu soulèves une pierre et dessous il y a un scorpion.
   "Je suis en train de te dire qu'il y a des sortes de secrets que nous choisissons de ne pas révéler, des secrets dont nous préférons ne pas nous défaire, des secrets sur les zones mal éclairées de notre vie, la disposition de notre corps, les territoires de notre douleur. S'il te plaît (dit Nonno à Kalaman) ne me presse pas de questions à ce sujet, n'insiste pas pour que je réponde, sinon je serai tenté de te demander s'il est vraiment des questions que tu considères impertinentes."

   
   Outre la propension aux secrets, les uns et les autres ont tendance à faire des rêves et des cauchemars. Damac rêve du mariage de son fils mais la promise est absente et elle doit la remplacer. Dans d'autres rêves, les animaux occupent une place importante ; mais c'est aussi la réalité exotique qu'ils marquent : Nonno parle à un corbeau et à son singe Hanu qui porte ses vieilles chemises. Factotum de Nonno et employé sur son domaine, Fidow "qui trempait un peu dans les pratiques magiques " est tué par un éléphant venu du Kenya venger les siens que l'on a tués pour prendre leur ivoire. Serpents, crocodiles, rats et poux sont aussi du voyage. De plus, une certaine femme se transformerait en animal — la même qui a fait boire à Kalaman des dés à coudre emplis de son sang mensuel — et toujours selon Damac qui garde un revolver dans son sac à main —, Sholoongo a été enceinte de Yaqut et a avorté. Sera-t-elle enceinte de Kalaman, de Nonno ou d'un djinn? Secret, vous dis-je.
   
   Une chose est sûre, la lecture de ce roman est souvent lassante voire exténuante, car à part le fait que le pays voit se déclencher la guerre civile entre les clans familiaux, l'intrigue paraît souvent s'enliser dans les sables du désert et c'est à une centaine de pages de la fin que le récit s'anime plus clairement et réveille le lecteur occidental.
   
   
   Seconde trilogie de N. Farah : "Du sang au soleil"
   
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critique par Mapero




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Hier, demain - Nuruddin Farah

Voix et témoignages de la diaspora somalienne
Note :

   On l’aura compris, "Hier, demain" n’est pas un des romans de Nuruddin Farah, le romancier somalien. C’est un essai, ou une tentative d’établissement d’état des lieux de la situation somalienne, ou plutôt des somaliens, réalisé en 2000. La situation de la Somalie, pays davantage célèbre pour ses pirates qui opèrent en Mer Rouge, est surtout un pays martyr qui est parti à vau-l’eau après quelques errements et une dernière dictature qui a achevé le moribond. En 2000, le pays n’existait pour ainsi dire déjà plus. En 2012 … que dire?
   
   Nuruddin Farah n’est pas un somalien lambda. C’est un somalien romancier, reconnu et célébré, dont on parle régulièrement à l’occasion de l’attribution du Prix Nobel de littérature. Il vit exilé, en Afrique du Sud si mes informations sont bonnes, et ne connait pas les tourments de ses compatriotes éparpillés au fil des mouvements au Kenya, en Ethiopie, en Italie, en Suisse, Grande Bretagne, Suède, Canada, … Ceux-là ont un statut plus que difficile. Déjà l’état de réfugié n’est pas simple mais bien souvent ce statut de réfugié ne leur est pas accordé … Nuruddin Farah, même s’il ne le vit pas, n’ignore pas cet état de fait et a donc consacré un ouvrage pour porter ceci à la connaissance du monde. C’est cet essai "Hier, demain", sous-titré "Voix et témoignages de la diaspora somalienne".
   
   Il revient d’abord sur la manière brutale dont la situation a empiré, laissant le pays aux mains de hordes sans foi ni loi, se livrant à toutes sortes d’exactions et poussant la population à fuir. A commencer par la famille de Nuruddin Farah qui se réfugie au Kenya, première étape de l’expatriation somalienne.
   
   Plus tard, Nuruddin Farah se livre à un réel travail de collecte, allant à la rencontre de ses compatriotes exilés (on n’ose dire réfugiés!) dans tous les pays cités plus haut. Et les considérations évoquées débordent largement le strict cadre somalien, c’est de l’être réfugié – exilé dont il nous parle.
   
   Plus de dix ans après, la situation n’a pas évolué, en tout cas pas dans le bon sens. Comme un air de désespérance …
   
   "Voilà l’image actuelle de la Somalie dans le monde : des réfugiés en fuite, des bébés affamés avec des mouches dans les yeux, des gangsters et des porte-flingues qui sèment la panique à bord de leur char d’assaut. La Somalie est devenue synonyme de conflit.
   Notre pays a également les yeux rivés sur le futur, mais le futur est indissociable du passé? Qu’ils soient réfugiés ou pas, les Somaliens sont, pour la plupart, "aliénés" ; ils ne parviennent pas à accepter cette nouvelle identité ; en proie à un conflit intérieur, ils mettent un pied devant l’autre, dans la cohue ; épouvantés, ils prennent la poudre d’escampette. Une fois qu’ils sont devenus réfugiés, ils se rappellent comment tout a commencé et cherchent à se disculper ; ils s’inventent mille excuses, trahissent leur pays ; ils sont pris dans la spirale de l’échec, et leur tâche est sisyphéenne."

critique par Tistou




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Exils - Nuruddin Farah

Bienvenue dans l’enfer somalien
Note :

    « Quel effet ça fait de vivre en ville? demanda Jeebleh. - Le danger a son odeur, répondit Af-Laawe. Le problème c’est qu’entre l’instant où on le flaire et celui où survient la mort, il est trop tard. - Que veux-tu dire? - Le danger, je le sens, c’est tout. - Je ne comprends pas." Jeebleh n’attendit pas la réponse, mais aperçut les trois jeunes armés d’un fusil qui, plus tôt, avaient monté la garde auprès de lui ; le trio chuchotait, ricanait, tout en jetant des coups d’œil vers une passerelle d’embarquement. "Qu’est-ce qu’ils mijotent? dit Jeebleh. - J’ai saisi des bribes de leur conversation. Ils faisaient des paris. - Sur quoi? - Les jeunes brigades armées de notre ville s’amusent à choisir une cible sur laquelle ils tirent au jugé, chacun son tour. C’est un sport, un jeu pour tromper l’ennui. - Et c’est à ça qu’ils jouent en ce moment? - Je pense. - On ne peut rien faire? - Pourquoi prendre des risques? - Il faut que quelqu’un leur parle. - A ta place, je resterais tranquille !" Jeebleh n’avait pas eu le temps de réagir qu’un coup de feu retentit. Une femme poussa un cri, ce fut la confusion générale. De là où se tenait Jeebleh, il aurait été difficile de reconstituer les faits, mais presque aussitôt quelqu’un expliqua ce qui s’était passé : le pilote de l’Antonov, un Texan, avait offert à la femme, une passagère, de l’aider à porter ses valises jusque dans l’appareil ; elle l’avait suivi sur la passerelle. Peut-être le tireur avait-il visé le pilote, qui, par chance, avait esquivé le danger. A moins que la lenteur avec laquelle la femme et ses enfants gravissaient les marches n’ait fait d’eux des cibles. Quoi qu’il en soit, la première balle avait atteint le fils aîné.»
   
   
   "Exils" a été écrit par Nuruddin Farah en 2003. La déliquescence de la Somalie est déjà largement entamée. L’actualité n’est pas tant l’activité de piratage maritime que la mise en coupe réglée de tout ce qui peut rapporter de l’argent, du pouvoir. L’Etat n’existe plus. C’est dans ce contexte que Jeebleh, en exil depuis vingt ans à New York, revient à Mogadiscio pour tenter d’aider son ami d’enfance, Bile, à retrouver Raasta, sa fille, enlevée et également élucider les conditions de la mort de sa mère qu’il n’a pas revue et retrouver sa tombe.
   C’est apocalyptique. Malheureusement certainement proche de la réalité et l’on pousse un soupir de soulagement quand il repart dans un avion pour New York. Pour autant Bile, Raasta, Seamus, Shanta restent dans le chaos. C’est vrai, des Somaliens vivent toujours en Somalie. Comment font-ils?!
   
   "Exils" n’est pas qu’un roman d’action – même si les conditions de vie là-bas génèrent de l’action dès que vous pointez le bout du nez dehors – c’est largement un roman de témoignage sur le "comment peut-on survivre là-bas". Très prenant, et à ce titre angoissant.
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critique par Tistou




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Chaos des guerres de clans
Note :

   Quatrième de couverture :
   
   "Après vingt ans d'exil à New York, Jeebleh décide de retourner en Somalie, son pays. Au programme: trouver la tombe de sa mère et aider son ami d'enfance Bile à récupérer Raasta, sa fille enlevée. Mais quand il débarque à Mogadiscio, Jeebleh se rend compte que la situation a radicalement empiré.
   Les clans ont divisé le pays, les adolescents prennent les gens pour des cibles et les Américains ont la gâchette facile. Le tâche de Jeebleh est complexe, d'autant qu'on se méfie de lui. A quel clan appartient-il aujourd'hui?
   Dans ce monde chaotique où rien et personne n'est ce qu'il paraît, où chaque mot peut être une bombe, la petite Raasta, nommée la Protégée, représente l'espoir. Ses mots, sa présence sont le seul réconfort de ce peuple de vautours gouverné par la peur."

   
   
   Des passages pour l'ambiance générale:

   
   "Où était le danger? Qui était un ami, qui était un ennemi? Il avait été habitué à l'arbitraire d'un régime dictatorial où une simple rumeur vous envoie en prison, à une anarchie civile telle que votre vie pouvait dépendre d'un jeune armé d'un fusil pour la simple raison que vous apparteniez à un autre clan que le sien."
   
   "Qui était-il (Af-Laawe) en réalité? Un médiateur de conflit grassement rémunéré par l'Union Européenne? Une escroc de haut vol qui avait planqué son magot dans une banque suisse? Un philanthrope dont l'ONG se chargeait d'enterrer des corps non réclamés? Le gardien d'une villa désertée par une famille en ruine?"

   
   
   Mes impressions :
   
   J''avais déjà lu : les deux premiers volumes d'une trilogie, "Du lait aigre-doux" et "Sardines", qui se déroulaient durant la dictature militaire de Siyad Baré en Somalie. Suivre Jeebleh dans Mogadiscio aux mains des chefs de guerre nommés Strongman North et Strongman South s'avère une totale découverte des réalités somaliennes et de la vie -ou survie- de tous les jours où la mort rode (et les vautours survolent le tout). Comme lui, on se demande qui est qui, à qui faire confiance. Les réponses ne sont pas vraiment explicitées, des forces cachées sont à l’œuvre et sans doute à l'origine du dénouement, à nous comme à Jeebleh de deviner. Les dialogues nombreux passent parfois du coq à l'âne ou s'interrompent brusquement, comme dans la vie, d'accord, mais c'est un peu désorientant dans un roman. Ceci étant, on arrive quand même quelque part, en dépit de tous les secrets et les non-dits.
   
   Le titre original est Links (liens), moins parlant qu'Exils pour les lecteurs francophones, bien sûr, mais il gomme les allusions nombreuses au pouvoir de la famille et des clans en Somalie. Au point que Jeebleh s'interroge sur l'emploi des "je", "nous", ils"..."
   
   Une bonne occasion de retrouver Nuruddin Farah dans une Somalie mal en point (la dernière fois, c'était sous une dictature), et d'imaginer à quel point Mogadiscio était une ville superbe.

critique par Keisha




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Une aiguille nue - Nuruddin Farah

Conversations à Mogadiscio
Note :

   Une journée dans la vie du héros… Ce procédé qui consiste à ramasser en 24 heures toute l'intrigue romanesque concerne aussi bien "Ulysse" de Joyce — un auteur cité par N. Farah—, qu' "Une aiguille nue". Comme Leopold Bloom, Koschin, 36 ans, quitte son domicile au début de l'histoire et se déplace dans sa ville — ici Mogadiscio — tout au long du livre, seul puis avec une femme. Une journée très particulière en fait puisque c'est le jour où il a retrouvé l'amie anglaise qui va peut-être partager sa vie. Comme Leopold Bloom, il rencontre toute une série de personnages et se lance dans des séries de conversations afin d'esquisser un tableau de la société somalienne, jusqu'à une soirée huppée où se retrouvent «les fils et les filles les plus brillants de Puntland, les meilleurs, rentrés au pays avec un diplôme… tandis que la pauvreté, l'ignorance et l'idiotie séculaires planent sur eux comme des ombres.»
   
   Achevé à la fin de l'année 1972, le roman esquisse un premier bilan du pouvoir exercé par Siyad Barre qui assume la direction de la Somalie unifiée après l'indépendance en 1960 de ses deux parties colonisées, au nord par l'Angleterre, à l'est et au sud par l'Italie. Déjà la Révolution se dégrade : «La Somalie avait-elle besoin de la terreur et de l'horreur de l'aube au crépuscule?» Koschin pointe l'essor de la corruption, et un pouvoir autocratique appuyé sur une clique de favoris.
   « — Quoi qu'il ait fait à côté, pourquoi... quelqu'un aurait-il le droit de forcer cette nation à déifier une personne?
   — De quoi tu parles?
   — Je parle d'une chose qui nous concerne tous. Je parle de déification. Ils déifient...
   — Qu'est-ce qu'ils font ? interroge Barbara.
   Ils déifient le Vieil Homme, portent son nom aux nues. Ils en font un dieu.»

   
   Cette remarque, et beaucoup d'autres, valent condamnation du pouvoir du "Vieil Homme". Ce Siyad Barre, général et chef du Conseil révolutionnaire, a pris les commandes de l'Etat par un putsch en 1969 et il gouverna le pays jusqu'en 1991 — après quoi la Somalie devait entrer dans le chaos tribal, devenir une "zone grise", faire le lit des fanatiques, des pirates et des trafiquants en tous genres. Mais ceci est une autre histoire. Le romancier qui séjournait en Italie au moment de la publication de ce roman (1976) ne put rentrer dans son pays, sinon pour des séjours éclairs ; sa vie a été une succession d'exils, au fil de ses postes universitaires, avant de s'installer en Afrique du Sud.
   
    Malgré les critiques du régime autoritaire et pro-soviétique qui satisfont le lecteur occidental, il n'est pas aisé de s'identifier vraiment à ce pauvre Koschin qui néglige de changer son linge le jour où il va retrouver sa petite amie! Il a collectionné les conquêtes faciles, — l'une d'elles s'est suicidée—, et ce qu'il pense de la place de la femme en Somalie ne présage pas du bonheur du couple qu'il va peut-être former avec Nancy puisqu'à ses yeux il est normal que la femme soit frappée : «Cette nuit-là, il l'avait battue, la faute à son éducation à la campagne.» Il est vrai que les récriminations de Koschin contre la politique de son pays et contre le directeur de son lycée prennent le pas sur sa sociabilité : il commence par oublier de se rendre à l'aéroport le jour où son amie arrive de Londres... On comprend simplement que dans ce pays nouvellement indépendant, c'est "classe" pour un Somalien qui a fait des études à l'étranger d'exhiber une femme blanche — à l'exception des natives de «l'Ukraine d'où viennent les femmes les plus vulgaires!» —. C'est comme de rouler en Mercedes-Benz, ou d'avoir des relations haut placées. Bref, tout révolutionnaire qu'il s'imagine, plaçant à juste titre la nation au-dessus de la tribu, Koschin a des idées pas très progressistes au sujet des femmes qu'il assigne à la lessive, au ménage et à l'allaitement : il se fâche contre son amie Barbara «la femme qui a refusé à l'enfant son droit de téter le sein…C'est le crime le plus infâme que l'on puisse commettre contre un être humain.»
   
   « L'aiguille avec laquelle tu couds les vêtements des autres reste nue» dit le proverbe sibyllin placé en exergue : de même, il ne suffit pas d'inviter à la rencontre d'une culture autre, on aurait souhaité que fussent traduites les nombreuses formules en langue locale... Bref, il faut manifester un intérêt particulier envers la Somalie pour se sentir concerné par ce roman du début d'une carrière d'écrivain.
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critique par Mapero




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Amours et doutes à Mogadiscio
Note :

   C’est d’abord d’une ville dont il s’agit. Une ville aimée. C’est ensuite d’une société dont il est question. Une société comme toute société. C’est enfin d’un homme dont on nous parle. Un homme en recherche de lui-même au sein d’une société dans le même état.
   
   Vingt-quatre heures d’une vie fractionnées en six mouvements, une «aiguille nue» nous transporte en Somalie. Au prélude, Koschin, l’homme en question nous conte à la première personne et avec un style tout en oralité ce qui lui arrive. Une promise. Nancy, blanche et rencontrée à Londres, à laquelle il a proposé l’amour expatrié. Lui, l’enseignant démissionnaire, vivant de peu dans une chambre sans charme et avec cafard, va devoir la recevoir. Mais dans sa situation, que lui montrer? Comment ne pas penser qu’il décevra?
   
   Au premier mouvement décrivant la vie de rien du héros et les raisons de cette dernière succède le second mouvement qui est une discussion avec Barre, un ami aux amours compliquées. Et donc Nancy arrive au quatrième mouvement… Puis le cinquième est une longue découverte commentée de la ville. Puis le sixième…
   
   Le style est bien particulier, alternance de parties descriptives voire de retours en arrière avec des dialogues courts ramenant vers le présent. L’ensemble m’a paru digne d’intérêt bien qu’altérant la compréhension du récit. Il est souvent difficile de percevoir l’ensemble. C’est, je crois, un livre à lire deux fois!
   
   Au final, cette histoire d’amour mélangée à une réflexion plus large sur la société somalienne m’a paru confuse.
   
   Quelques extraits montrant le style à la fois poétique et métaphorique de l’auteur. Des idées à picorer par ci par là.
   
   «Je n’ai pas l’intention d’être l’aiguille nue, celle qui coud les vêtements des autres et reste nue. » P 101
   
   « Il doit y avoir une bonne raison pour qu’une mouche bourdonne quelque part. Forcément. Sinon n’importe quel endroit serait aussi bon qu’un autre. » P 122
   
   « Crois-moi Nancy, la religion repose sur la peur, tourne autour de la peur, est axée sur le phénomène de la peur, la peur de la mort, la peur de l’au-delà, la peur de l’inconnu. Le problème, c’est qu’on a moralisé à l’extrême sur elle, philosophé à l’excès sur elle, on a instauré des codes pour remplacer l’aumône spirituelle qui plait aux primitifs. » P 142

critique par OB1




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