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Auteur des mois d'Avril & Mai 2009
Carlos Fuentes

    Et où irons nous après l’Amérique du Nord? Demandais-je en mars
   
   Eh bien nous ne quitterons pas le continent mais franchirons le Rio Grande pour aller voir un peu ce Mexique qui était l’invité d’honneur du Salon du Livre de Paris cette année et nous intéresser à l’œuvre de son auteur sans doute le plus célèbre actuellement: Carlos Fuentes.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D‘AVRIL & MAI 2009
   
    Carlos Fuentes est né à Panama le 11 novembre 1928. Ses parents étant diplomates, il partage son enfance entre plusieurs capitales d’Amérique du sud et du nord. Après des études de droit à Mexico poursuivies à l'Institut des hautes études de Genève, il devient également diplomate.
   
    Il commence à publier des nouvelles en 1954 (Jours de carnaval) et son premier roman en 1958 (La Plus Limpide Région). Il a également écrit des essais, un scénario (La Chasse à l’homme pour Bunuel) et une pièce de théâtre (Le borgne est roi).
   
    Ecrivain mondialement reconnu, son roman «Terra Nostra» a obtenu en 1977 le prix Romulo Gallegos, la plus haute distinction littéraire d’Amérique latine; et il a reçu en 1987 le prix Cervantes pour l’ensemble de son œuvre.
   
    Il est décédé à Mexico en 2012.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   

Bibliographie ici présente

  Le siège de l'aigle
  La plus limpide région
  La mort d'Artemio Cruz
  Une certaine parenté
  Le vieux gringo
  La campagne d’Amérique
  L'Oranger
  Géographie du roman
  La frontière de verre
  Diane ou la chasseresse solitaire
  L'instinct d'Inez
  En inquiétante compagnie
  Le bonheur des familles
  Brillant
  Portraits dans le temps
  Les années avec Laura Diaz
 

Le siège de l'aigle - Carlos Fuentes

Méli-mélo à Mexico
Note :

   Le siège de l'Aigle? C'est le fauteuil présidentiel! Selon une vieille légende, les Aztèques dans leur migration vers le Sud, devaient bâtir leur capitale, Tenochtitlán, là où ils rencontreraient un aigle juché sur un nopal et tenant en son bec un serpent. Cette image deviendrait l'emblème du pays quand, des siècles plus tard, la Constitution du Mexique établirait un régime présidentiel. Celui-ci comporte quelques originalités: un mandat de six ans pour un président qui n'est pas rééligible, des élections à date fixe. Autrement dit, si le Président décède, démissionne ou est déposé avant terme, un Président intérimaire ou par substitution sera choisi par le Congrès afin de terminer son mandat jusqu'à l'échéance légale quand le peuple élira un successeur.
   À partir de là, Carlos Fuentes a imaginé une redoutable étude de cas de science politique. Mais pas seulement: riche de plusieurs facettes, c'est un roman par lettres sur la passion et le pouvoir, sur le Mexique, avec un pied dans l'anticipation.
   
   
   Panne de satellite
   
   Au début, la forme rare du roman par lettres semble quelque peu empruntée, et faire hésiter le lecteur. La rédaction s'éloigne en effet des règles scripturaires courantes pour céder la place à des propos rapportés, des dialogues improbables, des digressions parfois mystérieuses — il faut bien avouer qu'on n'écrit pas des lettres de cette longueur ni de cette manière! Pourtant le lecteur sera récompensé. L'acceptation de cet artifice lui permettra de connaître les personnages et de pouvoir comparer leurs points de vue, d'évaluer aussi leur inégale implication dans l'histoire, sans vraiment accorder foi à l'explication "technique" : le retour de la correspondance et du papier à lettres.
   
   Le Mexique ayant confié ses télécommunications à des sociétés basées à Miami est devenu sans s'en rendre compte un satellite passif entre les mains de Washington. Sur le conseil de son conseiller Xavier Zaragoza alias Sénèque, le Président Lorenzo Terán avait cru malin de critiquer l'intervention américaine en Colombie et de soutenir l'OPEP. La réponse de la Présidente Condoleeza Rice fut cinglante: le 2 janvier 2020, le Mexique perdit l'usage des satellites — plus de télévision, plus de téléphone, plus de fax, plus d'e-mails, plus d'internet... Carlos Fuentes n'imagine pas 100 millions de Mexicains privés de leurs telenovelas! Mais il a très bien su s'immiscer dans les sphères du pouvoir pour vivre en direct les espoirs et les jalousies, les secrets et les conspirations de tout un petit monde qui aspire au pouvoir suprême et s'espionne en attendant.
   
   
   Conquêtes du pouvoir
   
   Plusieurs rivales se passionnent pour des hommes de pouvoir et ont espéré ou espèrent encore les propulser jusqu'au siège de l'Aigle. Dulce de la Garza pleure un amant qu'elle croit assassiné alors qu'il a été élu et qu'il croupit dans une prison secrète. Josefina alias "Pepa", épouse du terne ministre de l'économie Andino Amazan, est aussi la maîtresse du chef de la police, le général Cicero Arruza après été celle d'un secrétaire du Président, Tácito de la Canal. La plus présente, l'héroïne du roman, est Maria del Rosario Galván, amie du Président en exercice et maîtresse de longue date du ministre de l'Intérieur, l'influent Bernal Herrera, s'est mis en tête de trouver un successeur au président du Mexique, qu'elle sait atteint de leucémie. Aussi Maria et Bernal placent-ils un jeune énarque, Nicolás Valdivia, dans l'entourage du très secret Tácito de la Canal pour l'espionner, trouver la faille de la cuirasse, après quoi Bernal en fera son adjoint.
   
   Les événements vont faire de Nicolás non seulement le héros du roman mais un ministre de l'Intérieur puis un Président (Toute ressemblance avec une situation française, etc…). Qui est cet homme? Apparu au premier chapitre comme le jeune favori de Maria del Rosario, qui lui promet à la fois son lit et le fauteuil de la Présidence, il reste un personnage mystérieux jusqu'aux dernières pages du livre.
   
    Ce n'est pas Maria del Rosario qui en fera l'homme fort du pays, mais une femme députée et surtout un homme déjà ministre — les derniers chapitres contiennent bien des surprises sans compter la visite guidée de la société mexicaine.
   
   
   Caciques et cactus
   
   Si les milieux dirigeants de la capitale sont en émoi, dans les provinces caciques, hommes fort du PRI, gouverneurs crapuleux et trafiquants de drogue tiennent le haut du pavé. La corruption économique bat son plein: les pétroles du Mexique sont privatisés frauduleusement et des faillites ruinent les petits épargnants tandis que Tacito de la Canal a encore le culot de proposer une opération de pyramide financière au ministre de l'économie qui va perdre son poste. Tandis que les violences secrètes se cachent plus ou moins mal dans les histoires familiales, des violences politiques parsemant l'histoire du pays sont également dévoilées par l'auteur qui fait ainsi revivre des leaders du passé. Pour ce qui est du présent, la sélection des candidats à la présidence va s'opérer avec plus d'épisodes que Maria del Rosario n'en supposait la nécessité. Les uns tomberont du fait de leur corruption. D'autres se verront offrir des voyages. Le chef de la police ne pourra pas déclencher son putsch mais les requins du Golfe seront mis à contribution.
   
   La vie politique est ainsi un champ de bataille obscur qui inspire de belles phrases! Avec son passé de diplomate — ambassadeur à Paris de 1974 à 1977 — Carlos Fuentes est bien placé pour exposer des idées fortes sur le pouvoir. Le roman déborde de formules réussies, de maximes politiques, de sentences que les divers correspondants égrènent comme à plaisir, avec notamment des références au "Prince" de Machiavel. Grâce à la protection du général Mondragòn von Bertrab, le jeune Nicolás n'avait pas limité son instruction à la lecture de son homonyme italien: son diplôme de l'ENA ajoute un atout de prix pour s'emparer du siège de l'Aigle. Mais dans son passé il y a un cactus… Enfin, pour ce qui est des télécommunications, ça finira bien, rassurez-vous.
   
   Culture européenne et culture latino-américaine, le Mexique est un pays métissé. L'auteur salue ainsi des écrivains et des penseurs des deux mondes. Parmi eux, l'argentin César Aira est présenté comme lauréat du Nobel de Littérature entre 2003 (publication du roman) et 2020 (date du récit). Bonne idée, non? Et ce qui serait mieux encore: Carlos Fuentès Prix Nobel 2009?

critique par Mapero




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La plus limpide région - Carlos Fuentes

Carlos et la révolution
Note :

   «La Révolution mexicaine a été le premier grand mouvement populaire de notre siècle…» Quel bilan un romancier mexicain de trente ans pouvait-il en faire au milieu de ce XXe siècle?
   
   
   Limpide: kézako?
   
   «Dans la plus limpide région de l'air» Ce sont les derniers mots du texte. Avant la pollution industrielle et automobile du District Fédéral, sans doute. Mais le plus limpide roman, certainement pas. Ce livre touffu, premier roman publié en 1958 sous le titre "La región mas transparente", marque les véritables débuts de Carlos Fuentes qui n'atteindra pleinement la gloire qu'une vingtaine d'années plus tard avec "Terra Nostra" en obtenant la plus haute distinction littéraire d'Amérique latine, le prix Gallegos. Pour le dire assez brutalement, "la plus limpide région" est un livre qui flirte avec l'illisibilité à plusieurs reprises.
   
   Utilisant une technique que l'on retrouvera dans "La mort d'Artemio Cruz", l'auteur fait heureusement varier la typographie pour signaler en italique qu'un personnage plonge dans son passé, se souvient d'impressions qui étaient restées figées au fond de sa conscience. Italique ou pas, certains passages, à l'écriture très cumulative, requièrent du lecteur sinon un don de voyance, du moins une attention si soutenue, qu'elle va jusqu'à le priver du plaisir de lire. Mais ne faisons pas trop la fine bouche: en ces années d'immédiat après-guerre, il y eut en France aussi des auteurs tentés par l'expérimentation, et quel lecteur de Claude Simon (par exemple) peut affirmer sérieusement qu'aucun de ses livres n'est jamais tombé de ses mains?
   
   
   Revolución Mexicana
   
   "La plus limpide région"? C'est pratiquement impossible à résumer! Aussi faut-il saluer la table des chapitres (pages 539-540 de l'édition Folio) et plus encore l'existence d'un véritable fil d'Ariane constitué d'une chronologie parallèle des événements du roman et de l'histoire du Mexique, et d'une liste de 82 personnages (pages 19-29 de la même édition). Faute d'un résumé proprement dit, j'indiquerai simplement quelques pistes. L'action se passe de 1910 à 1960; dans ce demi-siècle, le Mexique a connu la Révolution, plus d'une décennie de féroces guerres civiles, que suivit le pouvoir du P.R.I. presque jusqu'à nos jours. Le défi lancé par Fuentes n'est pas de suivre cette foule de personnages et leurs familles dans la tourmente des guerres civiles, mais de les faire vivre dans le Mexique des années 1950, un Mexique qui a reçu des réfugiés de l'Europe en guerre, un Mexique qui commence à se développer avec l'argent du pétrole et des investisseurs yankees — «Ici, nous sommes au pays de Cocagne, mon cher.» Les fils des héros de la Révolution et des guerres civiles s'aperçoivent que leur monde a bien changé, quand ils font fortune dans l'inégal développement du pays. Ou que leur monde n'a pas changé, quand ils s'aperçoivent qu'ils vivent toujours aussi mal. Leur interrogation se fait sous le regard des fils des aristocrates ruinés par la Révolution, de quelques intellectuels attirés par l'existentialisme et de quelques étrangers en quête de "dolce vita". Ainsi le capitalisme d'un pays émergent, comme on dit aujourd'hui, se heurte aux vieilles espérances de justice sociale que les conversations polémiques font parfois resurgir. «Je en peux pas croire que le résultat concret de la Révolution mexicaine ait été la formation d'une nouvelle caste privilégiée, l'hégémonie économique des Etats-Unis et la paralysie de toute réforme interne» oppose l'idéaliste Manuel Zamacona au banquier Federico Robles qui est le représentant typique de cette "nouvelle classe" de cadres issus de la Révolution comme disait à la même époque le yougoslave Milovan Djilas.
   
   Bien que peu romanesques, les discussions sur les mérites et les faiblesses de la Révolution font partie, à mon avis, des passages les plus piquants du roman. Comme dans un autre registre politique et une autre époque les jugements sur la Révolution française de Barbey d'Aurévilly.
   
   « — On peut nous critiquer tant que l'on voudra, Cienfuegos, et croire que nous autres, la poignée de millionnaires mexicains — tout au moins la vieille garde, qui se forma alors — nous nous sommes enrichis de la sueur du peuple. Mais quand on se rappelle ce qu'était le Mexique à cette époque, on voit les choses d'une autre façon. Des bandes de brigands qui ne pouvaient renoncer à la bagarre. Paralysie de la vie économique du pays. Des généraux avec des armées privées. Le Mexique privé de tout prestige a l'étranger. Manque de confiance dans l'industrie. Insécurité dans les campagnes. Absence d'institutions. Et c'était à nous, à ce moment-là, de défendre les postulats de la Révolution et de les mettre en œuvre pour le bien du progrès et de l'ordre du pays. Ce n'est pas une tâche toute simple, de concilier les deux choses. Ce qui est facile, c'est de proclamer des idéaux révolutionnaires répartition des terres, protection des ouvriers, tout ce que vous voudrez. Mais il nous fallut prendre le taureau par les cornes et nous persuader que la seule vérité politique est le compromis. Ce fut le moment de crise de la Révolution. Le moment de se décider à construire, quitte à nous salir la conscience. De sacrifier certains idéaux pour parvenir à quelque chose de tangible. Et nous nous sommes efforcés de faire bien et beau. Nous avions droit à tout, parce que nous en avions vu de dures. Celui-ci avait été enrôlé de force, celui-là avait eu sa mère violée, l'autre ses terres volées. Et à aucun de nous, le porfirisme ne laissait d'issue, il nous avait fermé les portes de l'ambition. C'était le moment de manifester la nôtre, Cienfuegos, mais toujours en travaillant pour le pays, et non pas gratuitement comme ceux du vieux régime.»
   
   Par vieux régime, sinon ancien régime, on entend le temps de tel ou tel dictateur d'avant 1910, tel Porfirio Diaz, et de leurs "cientificos", conseillers éclairés du prince qui se piquaient d'être disciples d'Auguste Comte. À noter que la nouvelle couverture de l'édition Folio renvoie plutôt à un Mexique populaire qui est moins présent dans ce roman que le Mexique des bourgeois triomphants.
   
   
   Danzon, mariachi et tequila
   
   Quant aux racines indiennes, elles apparaissent çà et là dans des traditions populaires — que des notes en bas de page auraient eu intérêt à éclairer. Si l'on s'intéresse plutôt aux parcours des personnages, la lecture s'attachera à la figure souvent mystérieuse d'Ixta Cienfuegos, qualifié de "gardien", mais qui semble avoir surtout comme rôle de fréquenter plusieurs personnages de premier plan, à travers tout le roman, constituant ainsi comme un amer pour faciliter la navigation. On s'intéressera aussi à la fortune puis à la ruine du banquier Federico Robles, un homme du peuple à qui la Révolution a d'abord souri, et aux mondanités où brille sa femme Norma Larragoiti, au milieu d'oiseaux de nuit qui émaillent leur bavardage de mots français entre Mexico et Acapulco. Elle aussi a connu une spectaculaire ascension sociale avec de s'y brûler:
   «Cette Norma, peut-être ne comprend-elle pas les choses comme toi et moi. Quelle importance, mon garçon! Quoiqu'elle fasse, moi je te le dis, notre terre finira par l'engloutir, tu verras bien si je me trompe. Là où tout finit, où la corde finit pour chacun, mon garçon, c'est là que nous allons l'y trouver.»
   
   En effet, la violence ponctue cette fresque sociale: aux exécutions révolutionnaires font écho les meurtres gratuits dont sont victimes Gabriel le saisonnier et Manuel Zamacona. Enfin, le lecteur suivra la lente progression qui mènera l'aristocratique Pimpinela de Ovando jusque dans les bras de Rodrigo Pola, l'une plus riche de capital social que de capital financier, l'autre finalement plus doué pour le cinéma que pour la poésie. Voilà pour le "happy end". Quant à la couleur locale, elle est dans la cuisine et les boissons sans oublier les peintres fresquistes Orozco et Rivera.
   
   En conclusion, une œuvre exigeante, riche de considérations sur l'histoire et la société mexicaine du milieu du XXe siècle, mais qui conviendrait assez mal à un lecteur pressé qui voudrait s'initier à Fuentes — comme à la littérature mexicaine en général.

critique par Mapero




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La mort d'Artemio Cruz - Carlos Fuentes

Chemin de croix
Note :

   Un riche homme d'affaires mexicain se meurt, au milieu des siens, dans les années 1950. De chapitre en chapitre, sa mémoire et sa conscience sont progressivement atteintes, jusqu'à l'issue fatale. De chapitre en chapitre, l'auteur parcourt la vie d'Artemio Cruz, en évitant absolument le récit chronologique et continu propre à une biographie classique. Les moments choisis ménagent ainsi d'énormes vides dans la vie d'Artemio Cruz. Ce sont donc des moments privilégiés qui sont donnés à lire; et par ce moyen l'écrivain se propose d'empêcher toute monotonie de lecture et tout ennui du lecteur.
   
   Dans cette biographie on navigue comme dans un archipel, d'île en île, c'est-à-dire de femme en femme, car les affaires —agriculture, mine, industrie, édition, immobilier, etc— qui assurèrent la fortune d'Artemio, fils bâtard d'un propriétaire foncier qui l'a abandonné, ne forment pas l'essentiel du récit. Les seuls épisodes essentiels de son ascension correspondent à des épisodes de la guerre civile, opposant les forces fédérales de Carranza à celles de l'armée du Nord de Pancho Villa. Dans cette guerre, Artemio devenu officier, a rencontré Gonzalo, un jeune homme qui avant d'être fusillé lui recommande d'aller visiter sa famille, et particulièrement sa soeur, Catalina Bernal, fille d'un riche propriétaire d'hacienda.
   
   Si dans certains livres on est amené à regretter l'existence d'une quatrième de couverture, dans celui-ci c'est un résumé préliminaire de deux pages, racontant de manière chronologique la vie d'Artemio Cruz qui peut gâcher la lecture avant qu'elle ne commence! Aussi est-il préférable d'aller directement à la page 13. De même, dans ce roman qui est organisé par chapitres datés, il est regrettable qu'aucune table des chapitres ne vienne aider à une lecture non linéaire du roman, ou aider simplement à s'y retrouver. Voici donc comment les chapitres sont titrés et paginés :
   
   Incipit non daté : Artemio rentre en avion à Mexico le 9 avril 1959 et tombe gravement malade.
   Page 25 : «1941 : 6 juillet » — Sa fille Teresa va épouser Gerardo.
   Page 48 : «1919 : 20 mai » — Artemio épouse Catalina.
   Page 81 : «1913 : 4 décembre » — Guerre civile et mort de Regina.
   Page 119 : «1924 : 3 juin » — Avec Catalina enceinte de Teresa.
   Page 160 : «1927 : 23 novembre » — Artemio député proche du pouvoir.
   Page 188 : «1947 : 11 septembre » — Vacances à Acapulco avec la jeune Lilia
   Page 216 : «1915 : 22 octobre » — Tandis que Gonzalo Bernal est fusillé, Artemio tue en duel le colonel Zagal.
   Page 266 : «1934 : 12 août » — Avec Laura à Paris
   Page 289 : «1939 : 3 février » — Son fils Lorenzo meurt en Espagne où il s'est battu du côté des Républicains.
   Page 317 : «1955 : 31 décembre » — La dernière fête avec Lilia
   Page 355 : «1903 : 18 janvier » — Le jeune Artemio, qui est élevé par le mulâtre Lunero, tue accidentellement un parent. Evocation de son vrai père, Atanasio et des origines familiales mêlées aux conflits du XIXè s.
   Page 400 : «1889 : 9 avril » — La naissance d'Artemio qui porte le nom de sa mère Isabel Cruz, une maîtresse d'Atanasio.
   
   On voit donc que d'une certaine façon le roman est construit comme un immense flash-back, ou plutôt une série de flash-back. Carlos Fuentes attache toujours beaucoup d'importance à l'aspect formel de ses fictions: on se souvient par exemple du "Siège de l'Aigle" comme d'un étonnant roman épistolaire. L'écriture, aussi, est adaptée à ce kaléidoscope mémoriel, à ces va-et-vient entre le présent des souffrances et les étapes d'un destin largement hors du commun. Le souvenir de la jeune Regina, tuée par les soldats ennemis, est régulièrement répété, ainsi qu'une phrase où l'on évoque une rivière franchie à cheval lors de la guerre civile. Et à ce souvenir du bonheur puis du drame, arrive en contrepoint la recherche réitérée du testament par les héritières: Catalina, Teresa, Gloria.
   
   On peut cependant se sentir agacé voire exaspéré par la recette abusive des points de suspension, des répétitions, de bouts de phrases sans signification claire, le tout étant sensé peindre les douleurs du corps et de l'esprit, les égarements de la raison. Au risque de devenir une logorrhée, un déluge verbal, une incontinence de mots susceptible de provoquer — et ce serait dommage — un abandon brutal de la lecture.

critique par Mapero




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Une certaine parenté - Carlos Fuentes

Fantastico-retro
Note :

   Nous sommes en 1980 et Carlos Fuentes publie «Una familia lejana» («Une certaine parenté»), superbe roman du 19ème siècle.
   
   Nous rejoignons ici le courant des contes fantastiques de Maupassant, des histoires d’Edgar Poe, de Mérimée… seulement, un siècle s’est écoulé depuis et l’auteur ne semble pas s’en être aperçu. C’est une impression que j’ai si souvent avec les romans sud américains (Bioy Casares, Borges…), que je finis par m’interroger sur ce phénomène et surtout sur mon incapacité à comprendre cette littérature. Je ne plaisante pas. Je ne fais pas la maligne qui se vante de son ignorance, je suis réellement perturbée par mon incapacité à apprécier ce devant quoi tant s’extasient. Il doit bien y avoir quelque chose bon sang! Quoi? Où? Pourquoi est-ce que je ne le vois pas?
   
   Bref, revenons à "Une certaine parenté" qui est tout de même un livre agréable à lire: nous y retrouvons donc ce goût 19ème pour les aventures étranges où l’irrationnel, le fantastique, fantômes, monde second etc. font soupçonner leur existence, voire leur pouvoir, sans interdire une tentative d’explication plus cartésienne de phénomènes quand même bien étranges… surtout quand interfèrent –sans prévenir- rêve et hallucinations.
   S’y ajoutent cette situation, datée également, de multiples crépuscules dans une saison finissante et une vie finissante également. Au 19ème, ce n’était jamais trop, mais aujourd’hui… quand même. Non? Bon.
   
   Pour le récit, tout d’abord, le montage est un peu complexe. Volontairement bien sûr - on peut penser que l’intention de Carlos Fuentes était de rajouter un niveau de profondeur à son récit. Le narrateur (dont nous ne connaîtrons l’identité exacte qu’à la fin mais ce n’est pas si important) rapporte une histoire qu’un autre (Le comte de Branly) lui a racontée. Seulement comme assez souvent, surtout vers la fin, le comte de Branly lui-même rapporte ce qu’un tiers lui a déjà dit, on arrive à des formule du type « il me dit que X lui avait dit que… » et pour ma part, j’ai trouvé que cette structure était trop lourde et sans grâce pour ajouter à la qualité du roman.
   
   Le récit en question est celui de la rencontre très troublante et perturbante que Branly a faite d’un certain Hugo Heredia et de son fils Victor, qui voyagent et s’amusent à chercher leurs homonymes dans les annuaires des villes où ils se trouvent. Et pour ce qui est des endroits où ils se trouvent, Branly va les inviter chez lui et là encore ils trouveront un homonyme qui se révèlera être un bien étrange et déplaisant bonhomme (eux-mêmes, vous l’avez compris ne sont pas sans surprises, pas toutes sympathiques).
   S’en suit une histoire qui ne brille pas par la vraisemblance ni matérielle ni psychologique et on n’évite pas «cet énervement tropical dans lequel le sublime frise constamment le ridicule» comme l’admet l’auteur. Par contre, ce qui brille, c’est la complexité! Je me suis un peu perdue dans cette histoire compliquée à l’extrême où les temps se télescopent et où le fantastique et le réaliste se frôlent nous demandant de choisir une interprétation et nous en empêchant en même temps.
   De même je ne me suis jamais sentie à l’aise dans cette histoire car je ne savais pas si mieux valait examiner tous les détails ou au contraire se laisser emporter par le flot du récit. Le problème à mon avis est que la réponse serait «les deux» et les deux, justement, c’est impossible.
   
   Le livre est dédié à Luis Bunuel et telle, une musique de film, Fuentes fait courir une chanson enfantine tout au long du roman (A la claire fontaine), mais je n’ai pas tellement aimé cette idée-là non plus; et je ne parviens pas à savoir si cela est dû à l’idée elle-même ou au choix d’une chanson si évidente, passe partout. Je penche pour la seconde explication.
   
   Mais tout de même, je ne regrette pas cette lecture car j’y ai trouvé "des choses" dignes d’intérêt, cette fascination pour le rôle marquant de l’enfance ou du moins de certaines expériences de cette enfance et la façon dont nous restons à tout jamais cet enfant que nous avons été, la réflexion sur les évènements fondateurs d’une vie, cette réflexion sur le temps, la conscience et l’usage que nous en faisons, sa possible existence non linéaire, quoique là, franchement, je me suis quelque peu perdue (je ne suis pas Einstein).
   
   Et puis, parmi les qualités indiscutables, le charme d’une très belle écriture et d’un vocabulaire très riche et adéquate. Et également, la finesse intellectuelle de remarques qui ponctuent le texte*, révélant la réelle profondeur de cet auteur, quelle que soit ma sympathie ou non pour cette histoire. Tout cela a contrebalancé mes "contrariétés" quant au récit lui-même.
   
   
   * dont j’ai relevé certaines dans notre rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

critique par Sibylline




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Le vieux gringo - Carlos Fuentes

Plan retraite
Note :

   D’Ambrose Bierce, je ne savais pas grand-chose. Pour tout vous dire, j’ai tendance à le voir comme un Mark Twain un peu plus agressif et noir, et moins abouti sur le plan littéraire. Et pour tout dire encore, à la fin de ce roman j’en savais à peine plus car, si c’est bien Ambrose Bierce disparu au Mexique à la fin de sa vie, qui a inspiré à Fuentes le personnage du vieux gringo, il le prend à un moment qui suit sa vie d’auteur et donc il n’y est fait allusion qu’au titre de souvenir. Une bonne connaissance de l’œuvre de Bierce permet sans doute une lecture de ce roman à un autre niveau, mais une méconnaissance totale n’empêche absolument pas de bien profiter de la lecture du «Vieux gringo».
   
   Ce qui nourrit ce roman, c’est ce qui aurait pu se passer après, ce qui s’est peut-être passé après… ? Nul ne le sait. Car de la fin du vrai Bierce on ignore tout, ce qui est quand même un sommet dans la biographie d’un héros (réel ou fictif): se lancer volontairement dans une lutte armée et disparaître! Qui dit mieux? Don Quichotte? Oui, on le rejoint et pas par hasard croyez-le bien, si vous connaissez un peu Fuentes qui relit son Cervantès tous les ans et lui a consacré d’innombrables discussions, études, essais etc. D’ailleurs que trouve-t-on dans la valise du vieux gringo? Le Don Quichotte qui serait dans celle de Carlos Fuentes. Et à quoi ressemble le gringo partant pour le Mexique? Je vous laisse juge:"(…) le vieil homme avançait, ses longues jambes pendant sous le ventre de la jument et la mallette noire nichée entre ses genoux." Vous le visualisez comment? Et plus loin, carrément explicite:"un vieil homme aussi grand et maigre, aux cheveux blancs, avec des yeux bleus, le teint rose et des rides profondes comme des sillons dans un champ de maïs, les jambes pendant jusqu’au dessous des étriers. Frutos Garcia (…) déclara que c’est ainsi que les bergers et les maritornes dévisageaient Don Quichotte quand il débarquait dans leurs villages, sans que personne l’ait invité, monté sur une vieille haridelle, poursuivant de sa lance des armées de sorciers."
   
   Ambrose Quichotte quitte donc sa vie qui a mal tourné pour rejoindre Pancho Villa, mais dans quel but? Fuentes en envisage plusieurs et le lecteur choisira, je ne veux pas vous influencer. Pour ma part, ma préférence va au plus classique. Faisons simple. Je ne trouve pas que l’histoire gagnerait à une complication à ce niveau. La pureté de la ligne se trouve bien de l’évidence.
   
   Mais il n’y a pas qu’à Don Quichotte que le vieux gringo ressemble et on dirait bien qu’à certains moments Fuentes se soit laissé aller à s’y reconnaître un peu. "Etait-il là pour mourir ou pour écrire un roman sur un général mexicain, un vieux gringo et une institutrice de Washington perdue dans les déserts du nord du Mexique?" On ne va pas le lui reprocher.
   
   Ici encore, comme toujours dans l’histoire humaine, la révolution s’accompagne d’une libération des corps, dans l’amour d’abord que l’on a enfin le droit de faire de façon non absolument silencieuse et qui sera un des principaux moteurs de cette courte période que nous passerons avec nos personnages; mais aussi dans la simple découverte de son corps pour tous ces paysans qui jamais de leur vie ne s’étaient vus dans une glace, surtout intégralement comme ils se découvriront dans les fascinants grands miroirs de la salle de bal.
   
   Quant aux personnages principaux justement, ils sont au trois, tous trois de forte personnalité, tous trois avec un lourd passé et tous trois pratiquement d’égale importance, ce qui ne contribue pas peu à la richesse de ce roman.
   Mais il ne faut pas repasser chez soi quand on fait la guerre, c’est bien connu…
   
   
   Au fil des pages:
   - Tu parles beaucoup, ma jolie gringita. Moi j’ai grandi dans le silence. Tu disposes de plus de mots que de sentiments, j’ai l’impression.
   
   - J’ai toujours eu peur qu’il revienne ici, où il est né. Tout est possible quand quelqu’un revient chez lui, sur les lieux qu’il avait cru abandonner pour toujours.
   
   - Etre un gringo au Mexique… ça c’est de l’euthanasie.
   
   - (…) il n’avait rien vu qui fit de ces paroles des vérités: seulement des convictions, ce qui n’est pas la même chose, mais il se demanda s’il devait les respecter quand même.

   ↓

critique par Sibylline




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Coups de feu dans la sierra
Note :

   Prenez un vieux gringo, c'est-à-dire un yankee qui franchit le Rio Grande, autrement dit le Rio Bravo, faites-lui rencontrer dans le Mexique de 1913 un général révolutionnaire [La vieille couverture folio, terne et triste] auto-proclamé, entouré de quelques figures pittoresques des deux sexes, ajouter une jeune gringa, c'est-à-dire une compatriote, belle, rusée et passionnée. Brassez le tout. Laissez lever la pâte jusqu'à environ 200 pages car au-delà ces tacos seraient trop lourds à ingurgiter. Voilà le roman prêt à savourer.
   
   • Pourquoi ce vieux gringo ? L'auteur a eu la réjouissante idée de chercher à compléter ce que nous savons de la biographie d'Ambrose Bierce. L'écrivain-aventurier avait participé jeune homme à la Guerre de Sécession, puis il avait eu une carrière de journaliste, d'abord au "San Francisco Chronicle", puis dans le groupe de W. R. Hearst, en même temps que de nouvelliste, tout en restant surtout connu pour son "Dictionnaire du Diable", recueil de près de mille aphorismes. Après la mort de ses deux fils, Bierce alla à 71 ans, tenter de rejoindre l'armée de Pancho Villa, l'homme qui s'en prenait aux intérêts mexicains de W.R. Hearst, le patron de presse avec qui il avait finalement rompu. On suppose généralement qu'il est mort au Mexique en 1914.
   
   • L'écrivain mexicain imagine que le vieux gringo, chevauchant sa jument blanche, est venu au Mexique à la fois pour lire enfin “Don Quichotte“ et pour rechercher la mort de manière plus originale que s'il était resté aux Etats-Unis. Le Mexique est en révolution depuis 1910 et il en a résulté une impitoyable guerre civile. Mais le vieux gringo ne manifeste pas un intérêt très poussé pour les soubresauts du Mexique en révolution. Ce n'est pas Pancho Villa qu'il rencontre, mais un général qui lui est subordonné, Tomas Arroyo, un bâtard et métisse qui s'est emparé d'une vaste hacienda – partiellement incendiée où subsiste une galerie des glaces – et d'un train privé appartenant aux mêmes richissimes Miranda. Ceux-ci ont fui après avoir inutilement recruté à Washington une enseignante pour apprendre l'anglais à leurs enfants. Orpheline d'un père officier tué durant la campagne de Cuba à moins qu'il n'y soit resté pour les beaux yeux d'une Cubaine, l'institutrice Harriet Winslow s'éloigne aussi d'un fiancé emprisonné pour détournement de fonds. L'essentiel du roman repose sur le jeu psychologique des personnages qui composent ce trio. Le vieux gringo voit en Harriet à la fois sa fille et sa femme. Il suscite donc la jalousie de Tomas Arroyo. Harriet cherche à séduire le bouillant Tomas autant qu'elle est séduite par lui. Le chef rebelle voit enfin en la personne de ce gringo qui sait faire la guerre un homme trop courageux, alors que lui-même n'hésite pas à tirer dans le dos d'un officier fédéral fait prisonnier. L'évolution des relations entre ces trois personnes n'épuise cependant pas l'intérêt du livre.
   
   • Lors de nombreux et riches dialogues, les personnages divulguent progressivement leur passé. Celui de Tomas Arroyo est particulièrement tourmenté. Sa première compagne, “la femme à la face de lune enveloppée dans son rebozo bleu“, se souvient pour Harriet de leur rencontre au début de la guerre, quand surgit dans son histoire un voleur de bétail et redresseur de tort: Doroteo Arango qui deviendra bientôt le célèbre Pancho Villa. Son vrai père est l'haciendero Miranda, un homme qui a connu une fin atroce dans le Yucatan après avoir violé une fille de ferme. Quant à lui, Tomas, il tarde à rejoindre le gros des troupes de Pancho Villa, plus loin vers le Sud. Mais on ne dira rien de la façon dont Pancho Villa et le vieux gringo finiront pas se rencontrer. Ni de la manière dont Harriet compensera, avec l'aide des journalistes américains, la perte de son père biologique.
   
   • Dans ce savoureux roman d'aventures et de passions qui se rejoignent en mêlant passé et présent, l'opposition culturelle entre yankees et chicanos est toujours à considérer pour saisir la psychologie des personnages et leurs réactions. «Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des Etats-Unis.» Ainsi parlait avec justesse Porfirio Diaz, le vieux tyran que la révolution balaya.

critique par Mapero




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La campagne d’Amérique - Carlos Fuentes

Pas convaincu …
Note :

   Pas vraiment convaincu, je suis.
   
    «Mais "La campagne d’Amérique", habité par un véritable plaisir de "raconter des histoires", est plus qu’un plaidoyer en faveur de la prééminence de l’écriture sur l’action, du texte sur l’évènement, de la littérature sur l’histoire. C’est, une fois encore, la défense et illustration des thèses de Carlos Fuentes sur l’inventivité, la vitalité et la diversité de la culture latino-américaine.»
   
   Voilà ce que nous dit la quatrième de couverture. «Un véritable plaisir de raconter des histoires» ? «Prééminence de l’écriture sur l’action» ? Peut-être là le problème?
   
   Il y a une histoire. Bizarre, mais qui peut aiguiser la curiosité à priori: trois jeunes Argentins, en 1810, sont touchés par le sentiment de révolte vis à vis de la domination de la lointaine Espagne. A l’image des autres (futurs) pays du continent d’ailleurs; de l’Argentine au Mexique, ça fait un bout! Leur combat, à ces trois jeunes gens, n’est pas des plus radical, beaucoup intellectualisé par la lecture des Rousseau, Voltaire et autre Diderot, quand, tout à coup, une action plus significative fait basculer le destin de l’un d’entre eux, Balatasar Bustos, dans des années de lutte, d’exil, de révolution au sens terre à terre du terme: la révolution avec ses petites misères du quotidien, ses saloperies, la mesquinerie de la vie confrontée à la grandeur des idées.
   C’est qu’il leur vient une idée des plus folles à ces jeunes gens. Ils vont enlever le nouveau-né de la très belle femme, Ofélia Salamanca, d’un cacique espagnol pour le remplacer par un nouveau-né de race noire. L’idée; faire vivre à un enfant promis à la misère une existence de nanti. Et inversement.
   Ceci ne se produira pas vraiment puisque, la nuit de la substitution il y aura incendie, calcination du nouveau-né... substitué, et donc survie du bébé espagnol. La belle espagnole n'aura donc pas conscience que son bébé est toujours vivant… et pour corser le tout Baltasar Bustos tombera éperdument en amour devant la belle, très belle apparemment, Ofélia. Amoureux et ravagé par la culpabilité de ce qu’il a fait à son enfant. Dès lors il n’aura de cesse de remuer le continent auprès des différents mouvements de révolte, toujours un peu à la poursuite d’Ofélia. Et ça prendra des années.
   
   Ca fait une histoire sympathique, non? Pourtant ça n’est pas que ça. «Prééminence de la littérature sur l’histoire» nous dit la quatrième de couverture. Peut-être? N’empêche que ça m’a paru sacrément emberlificoté, «prise de tête». Il y a des moments qui font penser au Mario Vargas Llosa lorsqu’il traite du mouvement révolutionnaire du «Sentier Lumineux», dans «Lituma dans les Andes», ou «Histoire de Mayta» par exemple, mais tellement plus dans la veine sud-américaine de l’emphase, de l’onirique … Un croisement improbable de Vargas Llosa et de Garcia Marquez?!
   
   Ca n’en fait pas un roman aisé à lire, pas si linéaire que le prétend la quatrième de couverture. Comme si Carlos Fuentes voulait se compliquer la vie, et celle du lecteur par la même occasion!
    ↓

critique par Tistou




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Convaincue!
Note :

   L’inaccessible étoile
   
   Ce roman –épopée nous narre les aventures de Baltasar Bustos à travers toute l’Amérique latine du 19ème siècle. Ce Baltasar est un jeune homme idéaliste qui sera toute sa vie au cœur de différents évènements révolutionnaires et qui a deux amis très chers: Xavier Dorrego, fils de riches commerçants et Manuel Varela fils d’imprimeur, lui-même étant fils de grands propriétaires terriens de la Pampa. Comme toujours, ce sont les fils en révolte de la bourgeoisie qui «pensent» la révolution mais Baltasar, presque à son corps défendant, fera plus que de la penser, il y prendra une part active dont Varela nous fait le récit en ces pages.
   
   Baltasar sillonnant en tous sens cette Amérique du Sud, accumulera les aventures épiques et les rencontres et les expériences hors du commun et significatives. La pureté de son action en fera un héros dont la notoriété s’étendra à travers ces régions, avec son lot de chansons populaires retraçant ses exploits. Mais parmi ces exploits, les armes n’ont pas seules la vedette, loin de là. Baltasar est aussi, voire surtout, un héros romantique, un perpétuel amoureux transi, poursuivant à travers ces contrées l’inaccessible objet de ses émois qui, comme chacun sait, est bien plus beau que celui que l’on finit par rattraper.
   
   On peut voir dans cette histoire bouillonnante, celle de l’émancipation de ce sous-continent où, en ce 19ème siècle, les idées de Diderot, Voltaire et Rousseau (dont les trois amis sont les trois disciples), telles des pavés dans la mare, engendrent des vagues concentriques sur les plus grandes distances. On peut y voir une histoire d’amour tout à fait baroque et flamboyante. On peut y débattre de la prévalence de l’égalité sur la liberté. On peut y lire la destinée d’un homme qui a essayé sans tricher d’ «atteindre l’inaccessible étoile» comme le chantait Jacques Brel dans l'Homme de la Mancha.(peut-être pas un hasard)
   
   Cela donne un récit luxuriant, excessif, «latin», avec des scènes de «grand guignol » et d’autres d’introspection, du sang, des chansons, des larmes… dans lequel il n’y a plus qu’à se laisser embarquer… jusqu’au bout nous aussi.
   
   Extrait :
    « Ah, je t’ai acheté des lunettes de rechange. Remets-les. Lis attentivement cette lettre. Ne te laisse pas égarer. Tu dois bien voir les choses. »
   ↓

critique par Sibylline




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Hasta la victoria!
Note :

    Ce roman, publié en 1990, est ouvertement historique. Presque une épopée : on suit un héros, Balthasar Bustos, plongé dans la grande histoire du continent. L'affaire commence pourtant par un acte criminel.
   «La nuit du 24 mai 1810, mon ami Baltasar Bustos entra en cachette dans la chambre de la marquise de Cabra, l'épouse du président du Tribunal de la Vice-Royauté du Rio de la Plata, enleva l'enfant nouveau-né de la présidente et mit à sa place dans le berceau un petit Noir, fils d'une prostituée du port de Buenos Aires condamnée au fouet»
   
   Comme ses amis Xavier Dorrego et Manuel Varela — deux bourgeois porteños — Balthasar Bustos, fils d'estanciero, est soucieux de voir l'Argentine se libérer de l'Espagne à la faveur des guerres napoléoniennes qui ébranlent la monarchie des Bourbons. Le roman emprunte la forme d'un récit chronologique, celui de Varela, imprimeur des œuvres des Lumières européennes. La marquise de Cabra, alias Ofelia Salamanca, est la jeune et jolie épouse du vieux mari, défenseur de la cause espagnole. En préparant son forfait, Balthasar a été ébloui par la Créole chilienne, la découvrant nue devant son miroir, montrant des «fesses irréprochables au galbe parfait.» Ce qui l'est moins aux yeux de Balthasar c'est que la belle passe pour l'égérie des intérêts espagnols: d'où l'enlèvement de son bébé.
   
   Nous allons suivre à partir de 1810 différents épisodes de cette «campagne d'Amérique» qui voit d'abord l'armée argentine de San Martin — avec Bustos — franchir les Andes et s'emparer du Chili et commencer à faire basculer les colonies hors du joug espagnol. Il sera même un petit peu question de Simon Bolivar… Mais l'essentiel est dans la quête d'Ofelia par Balthasar. Il passe par la magie des hautes terres où subsistent les descendants des Incas et le mythe de l'Eldorado. Il se retrouve à Lima, croise la Périchole et une jeune comédienne qu'on retrouvera un jour à Buenos Aires. Il brille à Santiago. De plus en plus loin de sa pampa natale, il s'aventure à Maracaïbo «dans le grand salon de style Premier Empire, avec ses tabourets ottomans et ses sphynx de plâtre, ses lumières immobiles et ses horaires figés, du plus célèbre bordel du port le plus célèbre pour la piraterie, la spoliation, la traite des esclaves, le siège patriotique contre un empire, celui de l'Espagne, qui s'était installé là pour l'éternité.»
   
   On le suit enfin jusqu'à Veracruz auprès d'un curé séditieux et révolutionnaire, Anselmo Quintana, qui a imaginé le sort qui l'attend: «Je serai décapité, petit frère. On placera ma tête dans une cage de fer sur la grand-place de Veracruz. Je serai un exemple pour tous ceux qui seront tentés par la rébellion...»
   
   Balthasar Bustos n'aura pas ce triste sort. Il pourra même revenir élever des chevaux dans la pampa si l'envie lui en vient. Et mieux encore…
   
   • Sans être un véritable tableau de la société coloniale au début du XIXe siècle, le roman de Carlos Fuentès montre un univers multiculturel et métissé. Les Indiens ont changé de maîtres mais les Noirs ne sont pas encore libérés. Les patriotes lisent Voltaire, Rousseau et Diderot. Les perruques tombent des têtes et les chevelures deviennent romantiques. Des chansons populaires racontent Balthasar à la poursuite de cette fameuse Ofelia qu'il n'a pas encore vue de face et qui semble la femme idéale, sinon une dangereuse Amazone.
   
   • Contrairement à bien d'autres fictions de Fuentès, il n'y a pas ici de très redoutables passages d'une écriture sacrifiant à un formalisme qui a rebuté beaucoup de lecteurs. La complexité du récit est déjà suffisante avec — et seulement dans le dernier chapitre — des retournements de situation qui éclairent de façon inattendue les événements inclus dans l'incipit et les liens entre les personnages. Les noms de certains d'entre eux sont autant de clins d'œil – ou mieux des hommages – à des artistes du XXe siècle: un officier espagnol porte le nom de Carlos Saura, un jésuite défroqué se nomme Julian Rios…

critique par Mapero




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L'Oranger - Carlos Fuentes

Un arbre de rêve
Note :

   Carlos Fuentes, né à Panama en 1928, est devenu aujourd'hui le patriarche des lettres mexicaines. Cet immense auteur, nobélisable et qui publie depuis cinquante ans, est l'auteur de pièces de théâtre et d'essais, de récits et de romans, où l'histoire du Mexique est généralement très présente, Mexique du XXIe siècle comme dans le "Siège de l'Aigle", ou Mexique encore aztèque et déjà espagnol comme dans trois des nouvelles qui composent "L'Oranger".
   
   Carlos Fuentes n'a pas été sponsorisé par Tropicana mais les cinq récits qui datent des années 1991-1992 ont cependant l'oranger comme fil conducteur: venu de Syrie, l'oranger pousse à Rome dans l'atrium de la maison de Scipion l'Africain ("Les deux Numance"), il est introduit au Mexique par les Conquistadores (Cristoforo Colombo dans "Les deux Amériques" - Hernan Cortès dans "Les deux rives" et "Les fils du conquistador") et le jus d'orange est la boisson préférée d'Otilia (dans "Apollon et les putains"). En découvrant les seins de ses nourrices italiennes, le jeune Cristoforo s'est plu à y voir des oranges et il en a émis l'hypothèse de la rotondité de la terre. L'oranger produit ainsi le fruit juteux de la fiction, la "pulp fiction" oserai-je dire, et il favorise la réécriture de l'histoire chez un auteur soucieux autant d'universalité que de mexicanité. Un thème revient aussi dans ces récits, celui du double, du dédoublement, voire du miroir.
   
   Par effet de miroir, la conquête espagnole du Mexique s'accompagne d'une conquête maya de l'Espagne, puisqu'avant d'avoir vu la chute de Tenochtitlán, Jerónimo de Aguilar, le narrateur des "Deux rives", s'est retrouvé naufragé au Yucatan. Sauvé par les Mayas, il est devenu leur amiral et la nouvelle est le récit post-mortem de ce double conquistador dont l'alter ego Gonzalo Guerrero est lui simple cacique chez les Mayas, "figure tatouée et oreilles percées".
   
   Hernan Cortès est lui-même un janus. «Il y avait deux hommes en lui. L'un béni par la fortune, l'amour et la gloire. L'autre, perdu par la vanité, l'ostentation et la miséricorde.» Il convoite la totalité des richesses des Aztèques, et en même temps il aurait voulu, contre les Franciscains, préserver les indigènes du dépouillement généralisé de leurs divinités. Le second texte du recueil, "Les fils du conquistador", part de l'idée qu'Hernan Cortès a eu deux fils également appelés Martin. L'un après l'autre, ils sont les narrateurs de la nouvelle où l'on voit le conquistador perdre les richesses amassées pendant la conquête de l'empire aztèque, y compris les cinq émeraudes à lui confiées par Moctezuma. Martin I est le fils de Juana de Zuñiga qu'il était revenu épouser en Espagne et qu'il abandonne ensuite avant de se perdre en procès contre la monarchie qui l'accuse de fomenter la révolte du Mexique pour y régner. Martin II est le fils de doña Marina, l'indienne «celle qu'on surnommait la Malinche, l'interprète sans laquelle Cortès n'aurait rien conquis. Mon père nous abandonna après la chute de Mexico…»
   
   Dans la nouvelle "les deux Numance" plusieurs narrateurs se succèdent, Scipion l'Africain n'est pas seul, même s'il ne regarde plus son double dans le miroir jusqu'à la victoire qui en fera un héros même si les moyens utilisés manquent de panache. Autour de la Numance celtibère, il a construit son double romain, puissante fortification qui l'enserre, l'affame et la tue. Son Pygmalion à lui c'est Polybe, qui l'initie à la culture grecque et lui forge une psychologie de héros, digne de son grand-père qui fut vainqueur d'Hannibal; mais à la fin c'est Cicéron qui le voit en rêve.
   
   Acteur de série B, Vincente Valera vient de recevoir un oscar pour le film italien que sa femme lui reproche. Aussi s'échappe-t-il seul de Los Angeles pour Acapulco tandis que Bush I° perd les présidentielles de 1992. Le réceptionniste lui explique qu'il y a deux Amériques: «La vôtre et la nôtre…» L'Apollon s'en fiche, il n'est pas "wasp" comme sa femme, mais irlandais et catholique comme un "chicano". «Les deux Amériques» c'est le nom du ketch que l'acteur réserve pour une partie de pêche. Auparavant, expédition dans les bars et au "Conte de Fées", un cabaret où sept danseuses nues surveillées une mère maquerelle en qui notre oscarisé persiste à voir le double de Blanche Neige. Le lendemain, "Apollon et les putains" se retrouvent sur le ketch: les eaux tropicales ne livrent pas plus de thon que de maquereau. L'Apollon préfère lutiner les filles qui le lui rendent si bien à elles toutes qu'il en meurt de plaisir et non pas comme le vieil homme d'Hemingway... Le surlendemain, «Otilia ne pense qu'à l'orange, depuis son enfance elle a toujours bu un jus d'orange le matin au réveil, c'était le seul luxe chez elle…» Enfin, le ketch que personne ne maîtrise, dérive sinon vers… la mer de Cortès, du moins à la rencontre des garde-côtes qui vont poser des questions sur le corps. Maria de la Gracia a imaginé une solution bien à elle.
   
   Dernière nouvelle du recueil, "Les deux Amériques" voit un marin génois se réveiller au milieu des Indiens dans un Eden tropical, aux eaux limpides et aux fleurs odorantes. Les autres marins sont morts ou se sont mutinés. Les frères Pinzon ont ramené les caravelles et laissé ce pauvre Cristoforo épuiser ses forces en ramant jusqu'à une côte. Naturellement, il a apporté dans son coffre des graines d'oranger qui, des années plus tard, donneront des fruits succulents. Entre temps notre marin a envoyé une bouteille à la mer, porteuse de la bonne nouvelle, la découverte du Paradis... Les rêves les plus beaux ont aussi une fin: par un coup de baguette capitaliste magique, le paradis terrestre se retrouve disneylandisé en enfer touristique, et Cristoforo à bord d'un vol Iberia, à destination de l'Europe... Vers les rats et les poubelles du port de Gênes? ou vers la maison andalouse dont il a gardé les clés comme tout ashkénaze expulsé en 1492?
   
   Ah! j'allais oublier! L'oranger qui donne ici les fruits d'une nouvelle à l'autre ne doit pas être confondu avec l' "oranger du Mexique" (choisya ternata) qui lui fut introduit en Europe vers 1825 pour l'ornementation de nos jardins.

critique par Mapero




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Géographie du roman - Carlos Fuentes

Horizon métissé
Note :

   Pour donner suite à un colloque sur son œuvre à l'Université Complutense en juillet 1992, Carlos Fuentes a réuni dans cette "Géographie du roman" (Geografia de la novela) une série d'articles et de conférences portant sur le genre romanesque et seize de ses auteurs préférés du XXe siècle. «Lorsque j'ai commencé à publier des livres, en 1954, écrit-il, une phrase menaçante courait les rues: “Le roman est mort.”» — À vrai dire on se demandait également si l'on pouvait publier de la poésie après Auschwitz. — Alors que se tiennent à Lyon les “3è Assises internationales du roman”, nous sommes frappés par l'évidence inverse d'“un genre en bonne santé” notamment du fait de “l'augmentation du nombre de traductions” (cf. Le Monde des Livres, 22 mai 2009). Comme on s'y attend, Carlos Fuentes fait la part belle aux auteurs latino-américains dans cette collection d'articles d'inégal intérêt. Outre Jorge Luis Borges qui ouvre la sélection on rencontre Augusto Roa Bastos, Sergio Ramirez, Héctor Aguilar Camin, Tómas Eloy Martinez, Julián Rios, Juan Rulfo ainsi que la brésilienne Nélida Pinon. Le reste du monde est représenté par Juan Goytisolo, Jorge Semprun, Milan Kundera, György Konrád, Artur Lundkvist, Julian Barnes, Italo Calvino et Salman Rushdie.
   
   
   «Le réalisme est une prison»
   
   Au fil de ces textes, Carlos Fuentes ne limite pas nécessairement son sujet à un livre et à son auteur. Digressions et arguments aidant, on voit se confirmer la place éminente occupée dans le panthéon littéraire de l'écrivain mexicain par Cervantès et son don Quichotte. Avec lui le roman de chevalerie a été dynamité, comme plus tard le réalisme le sera après avoir triomphé au temps de Flaubert et Dickens. Aussi Carlos Fuentes critique-t-il le réalisme moderne — aseptisé et réducteur — auquel croit encore en 1927 E. M. Forster dans ses “Aspects du roman” alors qu'il avait donné tout ce qu'il pouvait avant la Première Guerre mondiale. En conséquence il fait à plusieurs reprises l'apologie de la littérature d'imagination, dont Laurence Sterne inventa avec “Tristram Shandy“ un modèle propre au domaine britannique. La littérature de l'Amérique espagnole, quant à elle, «a dû surmonter, pour exister, les obstacles du réalisme plat, du nationalisme commémoratif et de l'engagement dogmatique.» Ceci exclut logiquement une conception simpliste, objective, à la fois de l'histoire et de l'Histoire. «J'ai toujours conçu le roman comme un carrefour où se croisent le destin individuel et le destin historique des êtres humains: “La Mort d'Artemio Cruz” et “Le Vieux Gringo” obéissent notamment, à cette esthétique du croisement où aucune voix, aucune personne, aucun temps ne détient le monopole de la vérité ou la position privilégiée du discours.»
   
   
   «Nous sommes tous périphériques»

   
   Estimant que la “classe moyenne européenne éclairée” a cessé d'imposer son concept de nature humaine comme universalité, Carlos Fuentes reprend la formule d'une de ses compatriotes: l'écrivain n'a plus à se "proustituer". Plus concrètement, l'intérêt majeur de ce recueil est probablement de se laisser guider dans un périple latino-américain, particulièrement avec l'évocation de l'Argentine littéraire vécue dans sa jeunesse par un Fuentes attiré par le légendaire Borges jouant sur les temps et les espaces, par la revue “Sur” et Silvana Ocampo, puis par l'ami Julio Cortázar. Sans oublier Eva Duarte, l'Evita Peron mise en scène, vivante et morte par Tómas Eloy Martinez, dans son roman “Santa Evita“. On apprécie également au plus haut point la présentation qui est faite de “Moi, le Suprême”, l'œuvre majeure d'Augusto Roa Bastos — qui a quitté le Paraguay en 1947 pour un exil aussi long que le règne du dictateur Alfredo Stroessner — Roa Bastos donc, qui se consacra à «la vie du despote paraguayen José Gaspar Rodriguez de Francia, qui régna sur son pays au titre de “Dictateur Perpétuel” entre 1816 et 1840, année où il mourut à l'âge de soixante-quatorze ans.» C'est pour Fuentes l'occasion de rappeler l'importance du thème de la dictature dans la fiction imaginée au sud du Rio Bravo par Vargas Llosa, Garcia Marquez, Alejo Carpentier, ou encore Jose Donoso.
   
   «L'utopie américaine, création du langage, s'est installée dans les mines et les haciendas, puis elle a déménagé dans les bourgs de misère, les agglomérations ouvrières et les cités en dérive. Avec elle, de la forêt à la favela, de la mine au bidonville, ont migré des multitudes de langues, européennes, indiennes, africaines, mulâtres, métisses.(…) Le roman latino-américain nous invite instamment à donner essor à tous ces langages, tous, à les libérer de l'habitude, de l'oubli ou du silence, à les transformer en métaphores dynamiques, qui incluent toutes nos formes verbales: impures, baroques, contradictoires, syncrétiques, polyculturelles…»
   
   À l'approche de l'An 2000 Carlos Fuentes se réjouissait donc de la mondialisation littéraire: « Les nouvelles constellations qui composent la géographie du roman sont variées et mutantes. On peut les observer d'un point de vue linguistique. Le plus frappant est le domaine de langue anglaise. The Empire Writes Back: des anciennes colonies britanniques a surgi l'imagination romanesque qui redonne vigueur à la littérature insulaire. La sinueuse et surprenante variété du phénomène est évidente à sa simple énumération...» Chinua Achebe, Ben Okri, Nadine Gordimer, Coetzee, Breytenbach, Anita Desai, V.S. Naipaul, Michael Ondatje, Derek Walcott… Sans compter les auteurs étatsuniens auxquels l'auteur devait consacrer un autre ouvrage. Par cette ouverture internationale, Carlos Fuentes confirme bien qu'il est l'un des auteurs les plus caractéristiques de notre temps, tout en étant un représentant incontournable de la littérature du Mexique.

critique par Mapero




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La frontière de verre - Carlos Fuentes

Roman en neuf récits
Note :

    Carlos Fuentes a adopté une forme d’une grande originalité pour évoquer le Rio Grande – Rio Bravo, ce fleuve qui fait frontière entre Mexique et USA, en prenant le parti de neuf récits, neuf nouvelles dans lesquelles on retrouve progressivement des personnages évoqués dans les nouvelles précédentes … jusqu’au neuvième récit où l’ensemble trouve une cohérence inattendue, inespérée: la dernière pièce du puzzle en quelque sorte.
   Son écriture n’est pas aisée. Plutôt rugueuse, plutôt râpeuse, non, ce n’est pas un écrivain «facile». Des phrases, telle celle-ci, on en trouve à foison:
   «Cependant, son jardin actuel était un jardin perdu et ce jour-là, sans le vouloir vraiment, un peu comme si elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle disait, convaincue de se l’être toujours dit comme ça, en son for intérieur, mais prononçant en fait clairement les paroles, non à l’adresse de la servante qui ne se trouvait que par hasard debout derrière elle avec le plateau à thé dans les mains, non, plutôt une chose qu’elle disait, ou qu’elle aurait dite de toute façon, même seule, elle déclara qu’à La Nouvelle – Orléans sa mère sortait sur le balcon les jours de fête parée de tous ses bijoux afin que toute la ville l’admire en passant … »
   
   Ecriture rugueuse donc, mais propos riche, très riche. «La frontière de verre», c’est ce Rio Grande (côté nord-américain), ou Rio Bravo (côté mexicain), qui sépare les deux pays au niveau du Texas. C’est ce fleuve que tentent de traverser quotidiennement, toujours dans le même sens, dans le sens de la lumière vers celui de la richesse, les sans-travail mexicains pour tenter de grappiller des dollars à envoyer à la famille restée au pays et lui permettre ainsi de subsister.
   
   Ces neuf récits parlent donc tous de cette course vers le pays de «cocagne», le pays de tous les malheurs aussi pour celui qui l’atteint. Pauvreté et dignité contre opulence et arrogance; la course est perdue d’avance … sauf peut-être quand un Carlos Fuentes s’en mêle?
   
   «La frontière de verre» c’est un propos digne et humain sur un drame quotidien, vu par le petit bout de la lorgnette.
    ↓

critique par Tistou




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Choc des cultures
Note :

   Certains n’aiment pas qu’un livre de fiction reflète les opinions arrêtées de l’auteur, d’autres s’y retrouvent en raison du réalisme ajouté. Ici, Fuentes ne se cache pas pour exprimer sa vision des deux peuples de l’Amérique du Nord et le fossé entre ces deux cultures. Le concept de ‘Roman en neuf récits’ est utilisé afin de relier les vies d’un groupe de personnages variés provenant de différentes classes. Leonardo Barroso, un Mexican puissant, est la figure centrale.
   
   L’idée est bonne, mais le résultat donne l’impression de lire une histoire rapiécée. Heureusement, Fuentes est un maître du langage et de l’imagerie. Sa prose incisive et colorée nous transporte tour à tour des deux côtés de la frontière Mexique/USA.
   
   Selon moi, les textes les plus faibles sont ceux où le discours politique est maladroitement déguisé, notamment lors d’un long monologue amer d’un homme confiné à sa chaise roulante. Le racisme se pointe le nez, dans «Les amies» qui met en scène une vieille femme aigrie détestable mais divertissante. L’amour, la fierté, la famille sont les autres thèmes récurrents. Fuentes excelle en posant sa loupe sur les travers sociaux. Dans «Dépouillement», une exploration des différences gastronomiques entre les deux pays, son humour grinçant ne fait pas de quartiers.
   
   À la fin, malgré l’euphorie du voyage et la luminosité des personnages, on retient surtout; l’abondance de clichés, le symbolisme boiteux et cette manière de tout polariser.

critique par Benjamin Aaro




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Diane ou la chasseresse solitaire - Carlos Fuentes

Autobiographie?
Note :

   Nombre de commentaires à propos de cette «Diane» portent davantage sur la muflerie ou la légitimité de la relation de ce qui aurait été la liaison «d’un mois, trois semaines et quatre jours» de Carlos Fuentes avec l’actrice Jean Seberg. Oui, ce serait cela le grand sujet? A vrai dire, l’ayant lu sous le simple angle d’un roman – après tout? – je n’en parlerai que sous cet aspect.
   De quoi s’agit-il? Un écrivain - on aura compris que personne ne doute qu’il s’agisse de Carlos Fuentes himself – tombe sous le charme, mortel – au sens où le décrit Miossec dans une de ses chansons:
   «L’amour c’est rudimentaire
   Que les choses soient bien claires
   On peut même y laisser sa peau … »

   Sous le charme mortel donc de Diane Soren, une actrice américaine de trente ans flamboyante. Flamboyante au sens où elle brûle la vie par tous les bouts.
   
   «Elle était de ces femmes – comme le dirait encore le même Miossec dans une chanson dédiée à Juliette Gréco – qu’on embrasse sur les yeux/ Dont on tombe sous le charme comme on tombe sous le feu /.
   Oui, ça décrit bien la situation. Il tombe au feu, l’ami Fuentes, un feu qui durera «un mois, trois semaines et quatre jours», principalement dans une ville paumée mexicaine où la belle Diane tourne un western manifestement de seconde zone. Ce feu qui le dévorera des années entières plus tard, qui le dévorera jusqu’au moment où la passion peu à peu s’apaisera, comme la braise un jour qui retrouve l’état de charbon de bois.
   C’est tout cela qu’il nous raconte, Carlos Fuentes; la rencontre, la passion brutale, la vie de cette passion, et surtout l’agonie, une agonie qui s’étendra sur des années et des années.
   
   Alors, un livre à titre d’exorcisme, d’hommage (il y reconnait ses fautes, son aveuglement) … Peut-être. Ca pourrait bien être ça en effet.
   Reste que «l’intellectualisation» de l’écriture de Carlos Fuentes ne rend pas la chose simple. Ce n’est pas le genre de bouquin qu’on dévore du début à la fin sans pouvoir s’en détacher, si vous voyez ce que je veux dire!

critique par Tistou




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L'instinct d'Inez - Carlos Fuentes

Et si on regardait ça de près?
Note :

   L'incipit
   Au moment où je commence à écrire ces lignes, je viens tout juste de lire les cinq premières pages de ce livre, et je suis déjà sous le charme. Dès la dédicace de l'auteur («A la mémoire de mon fils bien-aimé»), dès la citation de Cao Xuequin en exergue («Je n'ai perdu que trop de temps parmi les humains. Mes destins successifs peuvent se lire ici. A qui confier le récit d'une aventure extra-ordinaire?») et dès les premiers mots de Carlos Fuentes («Nous n'aurons rien à dire sur notre mort»), j'ai compris que le livre traiterait de thèmes qui me sont chers: la mémoire, le temps et la mort. Et indirectement, l'inquiétude de la mémoire, du temps qui passe et de la mort, dissimulent bien souvent l'amour - la peur de ne plus se souvenir, de le voir disparaître avec soi ou avec l'autre.
   
   «Nous sommes tous à la fois victime et bourreau d'une mémoire trop courte qui ne dure pas plus de trente secondes et nous permet de continuer à vivre sans nous retrouver prisonnier de ce qui arrive autour de nous.»
   
   «Le mémoire longue, en revanche, ressemble à un château construit avec de grandes masses de pierre. Il suffit d'un symbole - le château lui-même - pour faire resurgir tout ce qu'il contient.»
Et le sceau de cristal de l'incipit est précisément le symbole de cette mémoire longue. Ce passage m'a immédiatement fait pensé à l'art mnémotechnique de Simonide de Céos, l'Ars memoriae, formidablement détaillé dans l'essai de la britannique Frances A. Yates: "L'art de la mémoire" (livre traduit en français par l'excellent Daniel Arasse).
   
   Cet art s'appelle également la méthode des loci et consiste en l'association d'un lieu déjà connu (de préférence à l'architecture complexe, comme une cathédrale ou un palais) avec différents symboles. Le parcours 'mental' de ce lieu avec dans différentes salles, un symbole (comme un sceau de cristal par exemple), permet de mémoriser de nombreuses listes et de s'en souvenir pendant de nombreuses années. Cela permettait notamment aux orateurs d'apprendre leurs discours par coeur.
   
   Carlos Fuentes utilise d'emblée cette méthode des loci pour graver dans sa "mémoire longue" son amour, au travers du sceau de cristal.
   
   Pourtant le premier chapitre du roman fourmille de références, d'allusions, et sa densité révèle de la densité du roman. Si la mort plane sur les premiers paragraphes du livre, il règne également une atmosphère mystérieuse, parfois sombre, parfois mystique. Fuentes fait graviter tous ces thèmes autour de ce petit objet symbolique:
   «Un sceau de cristal qui contenait peut-être tous les souvenirs de la vie, mais dont la matière était aussi fragile que ces souvenirs, était-il un objet dangereux? En le regardant, posé ainsi sur son trépied devant la fenêtre, entre la ville et lui, le vieil homme se demanda si la perte de ce talisman de verre signifierait aussi la perte de la mémoire, laquelle se briserait en mille morceau [...].»
   
   La mort est présente par la fragilité de l'objet, l'évanescence des souvenirs. Il y a également une notion d'enfermement, de réclusion dans le début du roman, à l'image de l'ensemble des souvenirs d'une vie contenu dans un objet si petit, à l'image de l'individualité du héros face à sa vie sociale, de ce sceau qui fait barrière «entre la ville et lui», entre le monde extérieur et son monde intérieur. Cette opposition est d'emblée très présente:
   «Rangé dans un placard, le sceau exigerait d'être remémoré, au lieu d'être, lui, la mémoire visible de son possesseur.»
   
   Ce rapport à la société et à la mort commence à monter en puissance vers la fin du chapitre. Le compositeur est vieux, et il pense aussi bien à la mort -il a peur de tomber dans l'anonymat-, qu'aux souvenirs de sa vie -il a peur d'oublier ses souvenirs-, tout ce qui, en somme, constitue son existence:
   «[...] être vieux est un crime. Tu peux finir sans identité ni dignité dans un asile, en compagnie d'autres vieillards aussi stupides et démunis que toi.»
   
   
   La Damnation de Faust de Berlioz
   Le chef d'orchestre Gabriel Atlan-Ferrara décide de monter "La Damnation de Faust" d'Hector Berlioz.
   
   Avant d'aller plus loin, dans le récit, j'ai voulu comprendre ce qui rendait si important cet opéra dans l'oeuvre. Très vite, j'ai imaginé que le roman de Fuentes collait au déroulement de l'opéra que je ne connaissais pas.
   La présentation de l'opéra de Berlioz est réalisée essentiellement au chapitre 2 de l'oeuvre, avec en toile de fond, la seconde guerre mondiale. Ce n'est pas anodin: dans un premier temps, Fuentes compare le chef d'orchestre à un dictateur. « [...] ce pouvoir autoritaire qui faisait de lui le jeune et éminent chef d'orchestre européen Gabriel Atlan-Ferrara, le dictateur inévitable d'un ensemble fluide, collectif [...]» (Chap. 2, p. 38). Ensuite, l'auteur mexicain évoque la machine destructrice et collective qui a sévi en cette sombre période de l'histoire: «[...] le Diable n'est pas une incarnation singulière [...] mais une hydre collective [...]» (Chap. 2, p. 38). L'opéra est bien inscrit dans l'Histoire: «Mais en cette nuit de blitz à Londres [...]» (Chap. 2, p. 39).
   
   Le choix même du mythe de Faust et de l'opéra de Berlioz dénote de cette volonté d'inscrire le roman dans un contexte historique qui dépasse de loin le cadre de la simple histoire d'amour entre un chef d'orchestre ambitieux et une cantatrice (dont la voix s'élève au passage d'un choeur, encore l'unique qui s'extrait du collectif, de l'ensemble fluide...): le mythe de Faust représente la convocation du Diable sur Terre pour servir des aspirations vaines. «Faust pénètre dans le territoire du Diable comme s'il retournait au passé, au mythe perdu, à la terre de l'effroi originel, oeuvre de l'homme, non de Dieu ni du Diable, Faust gagne sur Mephisto parce qu'il est maître de la terreur terrestre, atterrée, déterrée, enterrée, désenterré: la terre humaine dans laquelle Faust, en dépit de sa méchante défaite, ne cesse de se lire...» (Chap. 2, p. 37).
   
   Fuentes projette son roman dans une dimension historique. Le mythe de Faust est comparable à la période sombre de l'histoire de l'Europe, à l'Homme qui a transformé le continent en une terre où sa patte terrible est inscrite dans chaque recoin. En revanche, l'opéra de Berlioz dessert plutôt le récit amoureux du roman.
   
   Même si cela ne saute pas aux yeux dans un premier temps, il y a un gros rapport à la Nature dans "L'instinct d'Inez". C'est d'ailleurs dans le choix du titre de son roman que Carlos Fuentes dévoilera ses aspirations. L'instinct étant inné, on peut dire que l'instinct est à la culture ce que le chant est à la musique. Le lien entre la nature et "La Damnation de Faust" est relaté par un Gabriel Atlan-Ferrara assez fier de lui: «Pour diriger une œuvre comme La Damnation de Faust, il faut convoquer tous les pouvoirs de la Nature. Il faut avoir présente à l'esprit la nébuleuse de l'origine, il faut imaginer un soleil jumeau du nôtre qui a un jour éclaté et s'est dispersé en formant les planètes, il faut imaginer l'univers entier comme une immense marée sans commencement ni fin, en expansion perpétuelle, il faut avoir pitié du soleil qui dans quelques cinq mille millions d'années se retrouvera orphelin, tout fripé, sans oxygène, tel un ballon d'enfant dégonflé…» (Chap. 2, p. 63).
   
   
   La Nature et Rousseau
   La musique, si artificielle pour Atlan-Ferrara: «La musique est l'image du monde sans corps.» (Chap. 2, p. 50), «Tout dans la musique est artificiel» (Chap. 4, p. 123). Pour dire toute la vérité, je me doutais que le thème de la Nature était important dans le roman de Fuentes, mais cela dépassait tout ce que je pouvais imaginer. En racontant la structure du roman à une philosophe, j'ai été cordialement mis sur la piste de Jean-Jacques Rousseau et son "Essai sur l'origine des langues". Bien lui en a pris, car il s'agit très certainement d'une lecture essentielle pour Fuentes et pour l'apprécier de "L'instinct d'Inez".
   
   Maintenant, revenons-en à notre roman. Que nous dit Fuentes? Il insère une discussion essentielle entre Don Cosme (qui au passage épousera Inez, mais cette relation sera un échec) et Atlan-Ferrara, sur le rôle de la passion dans l'opéra (chant + musique): «Les passions qui restent enfermées à l'intérieur de soi peuvent nous tuer par implosion. Le chant les libère en trouvant la voix qui les exprime. La musique serait donc une espèce d'énergie qui rassemble les émotions primitives, latentes, celles que vous ne montreriez jamais en prenant l'autobus, monsieur Laviada, en prenant votre petit déjeuner, madame Lazo, en prenant votre douche, excusez-moi, mademoiselle Ambriz. Les accents mélodiques de la voix, le mouvement du corps dans la danse, nous libèrent. Le plaisir et le désir se confondent. La nature dicte les accents et les cris : ce sont là les mots les plus anciens, c'est pourquoi le premier langage est un chant passionné.» (Chap. 4, p. 123).
   
   Et Fuentes, narrateur tutoyant son personnage féminin primitif, a-nel, déclinera cette thèse dans ses chapitres préhistoriques: «Tu pousseras des cris parce que tu sentiras que ce que ton corps cherche à exprimer […] sera trop impulsif et violent si tu ne l'extériorise pas d'une façon ou d'une autre.» (Chap. 3, p. 84). Plus que la passion, c'est au final le désir qui pousse a-nel à s'exprimer: «[...] je ne crie plus par nécessite, je crie par désir [...]». (Chap. 9, p. 197)
   
   
   Eros et Thanathos
   La passion qui sous-tend le récit est fortement liée à la mort. Mais face à ces deux thèmes si présents dans la littérature, les fameux Eros et Thanathos, Fuentes ajoute le liant inévitable qui les unit, la passion: «La passion première ne se répète jamais. Le regret, en revanche, ne nous quitte pas. La nostalgie. Celle-ci devient mélancolie et nous habite comme un fantôme frustré. Nous savons faire taire la mort. Nous ne savons pas dompter la souffrance. Nous devons nous contenter d'un amour qui ressemble à celui dont nous avons gardé le souvenir dans le sourire d'un visage disparu.» (Chap. 8, p. 187).
   
   Cette passion est symbolisée de plusieurs manières. Aussi bien à travers "La Damnation de Faust" de Berlioz, à travers la passion du chef d'orchestre pour son art et de la cantatrice pour le chant (l'ambition), à travers l'histoire d'amour d'Inès pour le double de Gabriel, de Gabriel pour Inès.
   
   Même si je ne détaille pas vraiment cette partie, il faut comprendre que c'est un peu le nerf qui constitue ce récit. J'ai préféré prendre plus de temps sur les autres thèmes présentés par Fuentes.
   
   
   Les doubles
   La dualité est omniprésente dans le roman. L'alternance des histoires, l'une contemporaine, l'autre préhistorique (ou presque). Les thèmes sont doubles: mémoire et oubli, amour et mort, mort et vie, bonheur et malheur, individu et collectif, mère et fille, frère et soeur, culture et instinct, Nouveau Monde et Europe...
   
   Les doubles sont omniprésents: Inès Rosenzweig devient Inez Prada, Inez est le double de a-nel, Gabriel est le double de son frère blond, Gabriel est très certainement le double de ne-il, Gabriel est le double de Faust, Inez est le double de Marguerite...
   «Il vivait à travers moi et je vivais à travers lui.» (Chap. 2, p. 57).
   
   
   Le temps
   Le temps est sans aucun doute un thème majeur pour Fuentes. Il faut savoir que l'auteur mexicain a entrepris une oeuvre gigantesque dans laquelle "L'instinct d'Inez" ne représente que le tome III du chapitre I (Le Mal du Temps). Il a intitulé cette oeuvre: "L'âge du temps". On comprend alors que l'objet initial de Fuentes est d'inscrire son roman dans une grande fresque dont le thème est le leitmotiv essentiel.
   
   La structure du livre permet de dévoiler la gestion temporelle de la narration de l'auteur :
    Chapitre 1 : en 1999, à Salzbourg (Vienne). Gabriel est vieux.
    Chapitre 2 : en 1940, à Londres et dans la campagne anglaise. Rencontre entre Gabriel et Inès.
    Chapitre 3 : à l'aube de l'humanité, une femme découvre le chant comme nécessité pour exprimer ses sentiments.
    Chapitre 4 : en 1949, à Mexico. Gabriel rend visite à Inez Prada.
    Chapitre 5 : suite du chapitre 3.
    Chapitre 6 : en 1967, à Londres.
    Chapitre 7 : suite du chapitre 5.
    Chapitre 8 : suite du chapitre 1.
    Chapitre 9 : suite du chapitre 7.
   Mais le rapport au temps ne s'arrête pas là. Fuentes distille quelques pistes tout au long du roman, où le temps est torturé:
   «Quand je dirige une œuvre comme le Faust de Berlioz, je renonce, je t'assure, à mesurer le temps.» (Chap. 2, p. 50)
   «[...] inversez les temps, imaginez la musique comme une inversion du temps, un chant de l'origine, une voix de l'aube sans antécédent ni suite...» (Chap. 4, p. 124)

   
   En lisant "L'instinct d'Inez", j'ai longtemps pensé à "La pensée et le mouvant" d'Henri Bergson. Je n'ai pas encore terminé d'analyser quelques passages de l'ouvrage du prix Nobel français, mais j'ai le sentiment que de nombreuses notions bergsoniennes se retrouvent dans le roman du Mexicain. Ne serait-ce que cette histoire de temps, ou encore cette notion d'instinct que j'aimerai retrouver dans les textes de Bergson (je connais l'opposition intuition/intelligence, mais je ne sais pas comment le philosophe perçoit l'instinct...).
   
   La mémoire et l'oubli
   La dédicace du roman n'est pas anodine («A la mémoire de mon fils bien-aimé») et en de nombreuses occasions, Carlos Fuentes décrit à quel point le travail de mémoire est difficile. A plusieurs reprises, il exprimera le besoin de se souvenir de certaines choses et d'en oublier d'autres: «Tu chercheras un moyen de penser les choses, car tu sentiras que si tu penses tu seras obligée de te souvenir. Il y aura des choses dont tu auras envie de te souvenir, et d'autres que tu voudras ou auras besoin d'oublier.» (Chap. 3, p. 82).
   
   Avoir besoin d'oublier quelque chose: voilà bien les souvenirs d'un vieil homme, atteint par la rudesse de l'existence, paroles de sages en quelques sortes, conseils d'un être qui a vécu et qui est touché, qui vit peut-être dans le regret, voire même dans le péché: «[...] nous n'avons d'autre salut que d'oublier nos péchés. Non pas les pardonner, les oublier.» (Chap. 3, p. 82). La dimension du péché peut sembler inappropriée ici. Fuentes évoque-t-il l'ambition dévorante des deux protagonistes, qui ont sacrifié leur amour au profit de leur carrière? S'inquiète-t-il des péchés de l'Homme, du travail de mémoire nécessaire dans une Europe meurtrie par le nazisme?
   
   Nous cherchons tous à oublier que nous sommes mortels. C'est ce que rappelle Fuentes: «Notre vie est un recoin transitoire dont le sens est de faire exister la mort. Nous sommes le prétexte à la vie de la mort. La mort rend présent tout ce que nous avons oublié de la vie» (Chap. 8, p. 193). Même si personne n'a demandé à connaître ce monde-ci, «Personne n'a demandé à venir au monde, Inès» (Chap. 8, p. 193), une fois que nous y sommes, il faut bien chercher à vivre. Mais une fois que nous avons vécu, il y a des choses dont on ne souhaite pas se rappeler: «Aide-moi à cesser de penser au passé, mon amour. Quand nous vivons dans le passé, nous lui faisons prendre des proportions telles qu'il usurpe notre vie» (Chap. 8, p. 190).
   
   Le devoir d'oubli est un mal nécessaire pour continuer à avancer. «[...] les souvenirs d'un homme et d'une femme qui se retrouvent ne sont pas les mêmes, l'un se souvient des choses que l'autre a oubliées, et vice versa, parfois on oublie parce que le souvenir fait mal et qu'il faut se persuader que ce qui est arrivé n'est jamais arrivé, on oublie le plus important parce que c'est le plus douloureux » (Chap. 5, p. 148).
   
   La quête essentielle de l'homme est celle du bonheur. Ce bonheur, il est très certainement présent autour de nous, mais nous ne savons pas le saisir. Il est à l'image de cet amour, cette passion, entre Gabriel et Inès. Aucun des deux n'a su le voir à temps. Aussi, est-ce pour cela que Fuentes semble désabusé: «Le bonheur est un piège passager qui nous cache les malheurs permanents et nous rend plus vulnérables que jamais à la loi aveugle du malheur» (Chap. 4, p. 110). Le bonheur nous cache les malheurs, c'est une étrange conception... Pourtant, ne disait-il pas, un peu plus tôt le contraire:«Souviens-toi de "La Lettre Volée" d'Edgar Poe. La meilleure façon de se cacher, c'est de se montrer. Si l'on nous cherche en pensant que nous avons disparu, on ne nous trouvera jamais à l'endroit le plus évident.» (Chap. 2, p. 47). Donc si je comprends bien, cacher les malheurs permanents derrières le bonheur éphémère est la meilleure façon de ne plus jamais les retrouver... La meilleure méthode pour oublier en définitive.
   
   
   La mère et la fille
   Encore un fil à exploiter, et pas le moindre: la Femme. Si j'ai évoqué l'Homme dans ce billet, il ne faut pas oublier que l'héroïne des chapitres impairs de Fuentes est la femme (dans le chapitre 1, c'est le sceau qui symbolise la féminité), avec cette histoire de retrouvaille mais également d'enfantement, comme si le cycle de la vie était là, et bien là.
   
   
   Le style dans tout cela
   Si Fuentes traite de thèmes profonds, et s'il fait appel à Rousseau ou Bergson, il ne faut pas s'y tromper, ce n'est pas un philosophe mais un écrivain. Et un excellent. Son style est au service de la narration, les nombreuses citations ci-dessus vous auront peut-être convaincu. Pour ma part, j'ai encore noté quelques citations qui sont des tours littéraires que j'aime particulièrement, dont un clin d'oeil au Mexique, thème de cette lecture commune:
   «Si un aigle était doué de parole, il aurait ce regard.» (Chap. 4, p. 124) en évoquant Gabriel Atlan-Ferrara avec malice.
   «[...] le pays des automythificateurs: Diego Rivera, Frida Kahlo, Siqueiros, maybe Pancho Villa... Un pays pauvre et dévasté exigeait peut-être un coffre plein de personnalités richissimes. Le Mexique: les mains vides de pain, mais la tête pleine de rêves.» (Chap. 4, p. 124) en évoquant Gabriel Atlan-Ferrara avec malice.
   
   
   Mon impression sur le livre
   J'ai réellement aimé ce livre, peut-être parce que j'ai tiré une ficelle dès le début et que je me suis emmêlé dans la pelote -le billet s'en ressent-, mais je n'ai pas encore fini de tirer et je sais que je reviendrai encore sur ce petit livre, qui est dense, très dense. Si on me demande ce que je pense de Fuentes, je réponds tout de suite qu'il peut postuler au prix Nobel de Littérature sans trop de problèmes. Je ne connais pas ses autres oeuvres, mais ma curiosité sera très certainement satisfaite dans les prochaines années, car je compte bien en découvrir plus sur cet auteur.
   
   Cette fois-ci, le billet est plus long que d'habitude et n'a vraiment pas le format "blog", mais tant pis. J'ai repris ici toutes les citations que j'avais notées, j'ai essayé d'organiser (plus ou moins) mon esprit pour extirper une substance de ce livre (je ne pense pas avoir réussi à faire ce que je voulais, mais tant pis, il est tard et je dois rendre ma copie aujourd'hui même...). Il me reste néanmoins une dernière chose à découvrir à propos de ce livre. Pourquoi ce titre? En quoi l'instinct d'Inez est fondamental... Fuentes écrit que cet instinct est intimement lié à "La Damnation de Faust". Cet instinct, c'est ce qui pousse Inez à transformer ses émotions en chant, la passion d'une certaine manière. Pourtant, au terme de l'existence, on se rend compte qu'il est vain d'être passionné. C'est bien dommage:
   «La profonde mélancolie avec laquelle Gabriel Atlan-Ferrara dirigeait l'opéra de Berlioz, si associé à l'instinct d'Inez, ressemblait à l'acte qui consiste à toucher un mur pour s'apercevoir qu'il n'existe pas.» (Chap. 8, p. 187)
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critique par Julien




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Marguerite
Note :

    Quel roman!
   
   Deux histoires s'entrecroisent, deux amours impossibles: d'un côté, au XXe entre Londres et le Mexique, la cantatrice Inez Prada et le maestro Gabriel Atlan-Ferrara se rencontrent à trois reprises pour représenter la Damnation de Faust de Berlioz, ne vivant pas une histoire en réalité jamais vraiment commencée; de l'autre, une femme toute semblable à Inez est tirée de sa solitude par son semblable masculin, quelques millénaires plus tôt. Le narrateur choisit de consacrer un chapitre à chacun de ces destins tragiques, dont l'alternance au sein du récit suggère rapidement quelque lien mystérieux et intime entre Inez et son double du passé.
   
   
   Ce livre est extrêmement curieux. Il se lit d'une traite, mais l'impression reste assez confuse une fois le roman refermé lorsque, happé par le style harmonieux, le lecteur n'a pu s'empêcher de déflorer cet Instinct en quelques heures. C'est le troisième roman d'un cycle intitulé "Le Mal du Temps"*, ce qui me fait penser que ce n'est peut-être pas avec ce livre qu'il aurait fallu découvrir Carlos Fuentes. Si "L'instinct d'Inez" a sa propre identité et ne fait a priori pas appel à une lecture antérieure, c'est un roman déroutant, très complexe, demandant une connaissance minimale de l'histoire de Faust et offrant une trame assez opaque au lecteur. Comme bien souvent chez les auteurs hispano-américains, le fantastique s'immisce subrepticement dans le texte. La frontière entre réalité et illusion n'a pas de contours nets et le lecteur doit être prêt à s'embarquer à bord d'un étrange voilier, devant renoncer pour cela à ses réflexes cartésiens (si européens!). Au final, c'est une «lecture difficile allant de soi»: impossible à saisir totalement mais envoûtante grâce aux superbes images mises en scène par une plume séduisante (la traduction devant d'ailleurs s'approcher du texte d'origine, l'espagnol et le français ayant des structures presque identiques et un vocabulaire souvent proche). J'aurais sans doute préféré un livre moins étonnant pour découvrir Fuentes (mais les grands auteurs ne doivent-ils pas savoir ébranler les certitudes?) ; ce n'est que partie remise, car je lirais bien un autre de ses romans prochainement!
   
    «Criez, hurlez d'épouvante, hurlez comme l'ouragan, criez comme les forêts profondes, que les rochers croulent, que les torrents se précipitent, hurlez de peur parce qu'en cet instant vous voyez passer dans l'air les chevaux noirs, les cloches s'apaisent, le soleil s'éteint, les chiens gémissent, le Diable s'est emparé du monde, les squelettes sont sortis de leurs tombes pour saluer le passage des sombres coursiers de la malédiction. Il pleut du sang ! Les chevaux sont prompts comme la pensée, inattendus comme la mort, c'est la bête qui nous a toujours poursuivis, depuis le berceau, le spectre qui frappe la nuit, à notre porte, l'animal invisible qui gratte à notre fenêtre, criez tous comme s'il y allait de votre vie! » (p33)
   
   
   Ne vous fiez pas à la couverture immonde de Folio (je vous assure, de près c'est très laid) et ouvrez ce livre dès que vous en aurez l'occasion!
   
   
   * Fuentes commença à classifier la totalité de son œuvre sous le nom de La edad del tiempo (L'âge du temps) dans les années 1990.
    ↓

critique par Lou




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Ambitieux
Note :

    Ambitieux, mais pas certain que ce soit réussi. A mes yeux, non, d’où le 3étoiles. Au lu de ce roman, j’aurais tendance à considérer Carlos Fuentes entre le chaînon manquant, ou l’improbable croisement d’un Richard Ford et d’un Gabriel Garcia Marquez. A l’instar d’un Mexique au confluent inconfortable des USA et d’une Colombie, avant-garde d’une Amérique toute sudiste.
   
   Il a la tentation de l’onirisme débridé d’un Gabriel Garcia Marquez mais tempéré de l’art du récit des Anglo-Saxons tel un Richard Ford. Equilibre instable, lecture tout aussi instable, où l’on passe de «zones d’inconfort» - propos éthérés, considérations dérapantes, morceaux d’intrigue oniriques – à des zones plus «habituelles», conventionnelles, certainement plus confortables à notre intellect occidental.
   
   Ambitieux car la construction de l’intrigue voit loin, très loin (très loin en arrière faudrait-il même dire!), mais pas trop réussi car «mal à accrocher», rebondissements heurtés, effets mal dosés ( ?).
   
   Gabriel Atlan-Ferrara est un jeune chef d’orchestre français au destin manifestement prometteur lorsqu’il monte «La damnation de Faust», de Berlioz, à Londres en 1940, en pleine période de bombardements; le «Blitz».
   Inès Rosenzweig est une jeune cantatrice mexicaine qui débute sa carrière à Londres, dans le choeur que dirige Gabriel, encore immature, déjà hors normes.
   C’est la première rencontre. Une rencontre inaboutie, conflictuelle à fleurets mouchetés.
   En viendront deux autres, plus tard, et même trop tard. Mais Carlos Fuentes ne se contente pas de ce synopsis. Il vient intercaler dans tout ceci des télescopages de temps monstrueux puisque nous remontons brutalement jusqu’à l’aube de l’humanité, faisant finalement appel au concept de métempsychose. Et je ne vous parle pas de personnages à peine introduits, qu’on oublie, et qui se révèlent avoir une importance insoupçonnée!
   
   Le tout est difficilement résumable et d’ailleurs je ne m’y lancerais pas au risque de déflorer certains ressorts du roman, habiles certes, mais compliqués ou peut-être mal mis en oeuvre?
   
   C’est compliqué, par moments pénible à lire, mais il y réside des moments fulgurants et de vraies idées. Du fond, il y en a, c’est plus avec la forme que j’ai du mal.

critique par Tistou




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En inquiétante compagnie - Carlos Fuentes

Nouvelles fantastiques
Note :

   Comme mon titre l’indique, il vaut mieux bien aimer le fantastique (le plus classique) pour bien apprécier les six nouvelles que Carlos Fuentes nous propose ici. Six nouvelles donc, d’une quarantaine de pages (cinquantaine pour la dernière) ce qui me semble être une bonne longueur: le temps de s’installer dans l’histoire mais pas celui de s’ennuyer.
   
   Encore une fois on retrouve ce que j’appelle «le style 19ème de Fuentes» avec ce goût pour ces histoires de fantômes et ce doute maintenu autant que possible entre les interprétations folie ou fantastique. Pour ce qui est de la folie, elle inclurait des hallucinations car les "revenants" fréquentent beaucoup les quelques 300 pages de ce recueil. Le thème central, c’est la mort. Elle est partout, elle est présente, elle se mêle aux vivants et le plus souvent l’on ne sait plus qui sont les morts et qui sont les vivants. Cette notion de frontière-passoire entre les deux états est ici majeure.
   
   Il m’a semblé que les "cas cliniques" allaient en s’aggravant. La première nouvelle nous présente un cas de début de démence -ce moment instable où réel et imaginaire se confondent de plus en plus- puis au fil des récits, le thème démence est creusé, les humains deviennent animaux et l’enfer, loin d’être seulement "les autres" est bien soi-même aussi.
   
   A noter: l’avant dernière nouvelle n’est pas seulement une histoire de fantômes, mais creuse également une intéressante page d’histoire relative aux tentations (et même un peu plus que simples tentations) nazies des Mexicains de 1937.
   
   Et l’ultime récit, à l’occasion de son installation à Mexico, nous ramène le bien connu Vlad l’Empaleur dans sa version la plus impitoyable. Mais bon… faut s’intéresser à Dracula, ce qui n’est pas le cas de tout le monde, et bien supporter la frustration aussi parce que la fin! la fin!!! C’est pas possible, ça!
   
   Mais ce qui frappe quand même encore et toujours, c’est l’écriture de Fuentes, un vocabulaire vraiment très riche, une précision chirurgicale des termes, un pouvoir d’image qu’on ne peut qu’admirer.
   
   En conclusion, n’étant pas ennemie des paradoxes, je vous livre un extrait qui n’est absolument pas représentatif de l’ambiance de ce recueil (voir plus haut) mais que j’ai choisi quand même pour sa beauté d’écriture et parce que cette description de Mexico est peut-être ce qui m’a le plus intéressée:
   "Jamais la lenteur de la circulation ne me parut plus torturante, tout comme l’irritabilité des conducteurs, la sauvagerie des camions délabrés qui auraient dû être interdits depuis longtemps, la tristesse des mères mendiantes portant des enfants dans leur châle, et tendant une main calleuse, le spectacle rebutant des infirmes, des aveugles et des paralytiques demandant l’aumône, la mélancolie des enfants clowns avec leurs visages peinturlurés et leurs jongleries de balles, l’insolence et l’impudence obscène des policiers bedonnants appuyés contre leur moto aux entrées et aux sorties stratégiques pour cueillir leurs pots-de-vin, l’arrogance des puissants dans leurs automobiles blindées, les yeux sans espoir, absorbés, absents, des vieillards traversant les rues latérales à tâtons, d’un pas incertain, hommes et femmes aux cheveux blancs, aux visages sillonnés comme des noix, résignés à mourir comme ils avaient vécu. Les ridicules, gigantesques affiches d’un monde irréel fait de soutiens-gorge et de slips, de corps parfaits, de peaux blanches et de chevelures blondes, de boutiques de luxe et de voyages enchanteurs dans des paradis garantis."
   On est à Mexico, mais n’êtes-vous pas frappés de voir comme on pourrait bien être dans un certain nombre d’autres villes du monde? Il y a des constantes à la misère.
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critique par Sibylline




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Passion et mort
Note :

   Ce recueil réunit six nouvelles de fantastique de l’écrivain mexicain. En introduction, «L’amoureux du théâtre», dédiée au dramaturge nobélisé Pinter, traite d’obsession, mais donne une bien mauvaise idée de ce qui nous attend. Car dans les textes qui suivent, le grotesque est Roi. Les défunts cohabitent avec les vivants et le bizarre devient norme.
   
   On peut discerner le plaisir de l’auteur à s’amuser avec les clichés du genre, par exemple, lorsqu’il revisite le mythe de «Vlad l’Empaleur» à la source de la légende de Dracula. En hommage à Straub, Fuentes invente une version tordue, sur fond de nazisme, du conte de «La Belle au bois dormant» Il faut plus qu’un baiser pour réveiller cette princesse…
   
   À l’instar de Poe, les protagonistes sont punis pour leurs lacunes de jugement. Leticia déteste «La chatte de sa mère» et se refuse à celui à qui elle a promis sa main. Pour ses deux erreurs, elle devra subir les conséquences macabres. De même, le mari de «Calixta Brand» paiera pour son envie et son inhabilité maladive à célébrer la supériorité de sa femme.
   
   Le bijou pour moi est sans contredit «En bonne compagnie» dans laquelle on fait la rencontre de deux sinistres tantes querelleuses. L’une vit le jour et l’autre le soir. Elle se partage la compagnie du jeune Alejandro venu récupérer son héritage. Le pauvre apprendra cruellement qu’un garçon à maman le reste toujours...

critique par Benjamin Aaro




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Le bonheur des familles - Carlos Fuentes

Ironique?
Note :

   Paré de l’étiquette "Récits", ce nouveau livre de Carlos Fuentes s’avance sous des apparences doublement trompeuses. Certes, "Le bonheur des familles" rassemble seize récits, entrecoupés de seize textes brefs, écrits pour certains en vers libres, qui leur offrent un contrepoint et un commentaire, à l’instar des interventions du chœur dans la tragédie antique. Mais il ne faut pas s’y tromper: l’ensemble forme bien un tout cohérent. Çà et là, quelques personnages passent d’une nouvelle à une autre, contribuant à la cohésion du livre. Et surtout, chacun des trente-deux textes composant ce volume se révèle comme une pierre d’une vaste mosaïque qui nous offre au final un dessin unique du Mexique. Même si certaines de ces nouvelles sont plutôt délicates à dater, l’on peut sans doute avancer sans trop de risque que c’est bien une image du Mexique du XXème siècle que Carlos Fuentes s’est efforcé de retracer à travers ce livre. Et quelle image! Celle d’un pays violent, excessif, machiste, archaïque et ultra-catholique, tout à la fois flamboyant, pathétique et grotesque.
   
   Faut-il encore le préciser: le titre de ce livre – c’est là sa seconde tromperie – n’est pas à prendre au pied de la lettre, et le célèbre incipit d’"Anna Karénine" *, placé en exergue, en fait foi. On ne trouvera pas ici une seule famille heureuse, et ce qui s’en approche le plus (encore que…) est sans doute, par un superbe pied-de-nez au machisme ambiant, un couple homosexuel. De l’histoire d’un père qui accule implacablement ses fils à la révolte à celle d’une mère entretenant une correspondance avec l’assassin de sa fille, du sort d’une femme qui ne peut se résoudre à quitter son mari sadique aux retrouvailles d’une star déchue du cinéma avec son fils handicapé, on oscille continuellement entre le sordide, le grotesque et le macabre.
   
   L’excès est ici permanent, les contrastes sont extrêmes. Et sans doute, il y a quelque chose de brillant dans la manière dont les pièces de la mosaïque qu’est "le bonheur des familles" s’agencent pour nous imposer une image unique. La construction de ce livre est aussi habile qu’indéniablement puissante. Mais en dépit des incontestables qualités de l’ouvrage, je n’en reste pas moins sur un triste constat: tout cela ne me parle guère et ne m’émeut pas le moins du monde…
   
   * "Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon."
   
   Extrait :
   "garde-toi des familles heureuses
   prends exemple sur tes parents : les choses se règlent par la violence
   par la violence
   prends exemple sur tes parents : ne respecte pas les femmes
   prends exemple sur tes parents : ton père t’a tuée parce
   qu’il voulait tuer ta mère mais c’est toi qu’il
   avait sous la main
   et maintenant où aller?
   laisse tomber ta famille de merde l’école abêtissante, le
    bureau étouffant la solitude des
   rues
   fais-toi motoboy, petit! Tu te mets sur une moto tu te
    fous des feux rouges des gens qui t’engueulent des
   agents de police des retards interminables
   zigzague motoboy tue des piétons librelibrelibre
   rapiderapiderapide
   adrénalinexpress
   ballemoto motoboy urban cowboy." (pp. 220-221)

critique par Fée Carabine




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Brillant - Carlos Fuentes

Oedipe: pile ou face?
Note :

   Nous avons ici une nouvelle de Carlos Fuentes intitulée "Brillante". Il s’agit d’une édition non commercialisée disponible au Salon du Livre, une version bilingue au format original (chaque version publiée d’un côté, «à l’envers» l’une par rapport à l’autre).
   
   Ce livre est vraiment plus abordable que "L’Instinct d’Inez" lu juste avant. Je l’ai énormément apprécié, mais pour de toutes autres raisons. Là encore le fantastique occupe une place importante mais, contrairement à l’autre roman où il vient perturber un récit d’apparence normale et déstabilise le lecteur – qui ne sait parfois pas s’il doit voir une métaphore ou un élément inexpliqué à accepter comme tel, le surnaturel est ici au cœur du récit. Il ne peut vraiment déconcerter car il est annoncé dès l’introduction:
   "Primero, creí que el brillo de mi estómago era un don especial de la naturaleza (o de Dios) cuando se manifiesta en el embarazo de una mujer. Me brillaba el vientre del ombligo al pubis. Yo no me sentía alarmada, sino bendita. Recordaba la noche en que mi marido me embarazó y no pudo excluir la posibilidad de un milagro. O por lo menos de una ocurrencia sobrenatural. (“un phénomène surnaturel”)"
   
   Brillante (ou Brillant) est un petit garçon qui naît «auréolé» d’une sorte de luminosité et qui, lorsqu’il est malade, vomit de l’or. Pour protéger ce fils étrange (c’est du moins ce qu’elle nous dit), la narratrice l’isole et le coupe du monde, l’élevant seule, sans sortie, sans accès aux medias. L’enfant charmant devient de plus en plus dérangeant en grandissant. La luminosité qui ne gênait pas sa mère est accompagnée de manifestations plus inquiétantes: tout laisse à penser un lien entre le fils et le père, décédé pendant l’acte sexuel.
   
   Cette fois-ci c’est le fond qui m’a convaincue, même si j’ai encore trouvé la forme très agréable, en particulier le crescendo de la scène finale qui rappelle les descriptions impétueuses (parfois orageuses) qui m’ont tant plu dans "L’Instinct d’Inez". On retrouve ici toutes les qualités qui font pour moi une excellente nouvelle.
   
   Chaque remarque a un but précis, que l’on découvre peu à peu lorsque la relation de la mère avec son mari se dévoile. Le point de vue est celui d’un des principaux protagonistes, ce qui donne une nouvelle dimension à cette histoire totalement fantastique (qui n’est peut-être qu’un rêve, un affreux fantasme, une projection nauséabonde?). Ce récit est d’une grande richesse sur le plan symbolique et, plus l’on progresse dans cette étonnante atmosphère, plus l’on est à même de faire des rapprochements entre des faits négligemment énoncés au début. C’est peut-être un récit un peu malsain mais à mon sens, les codes moraux qu’il transgresse sont à garder à l’esprit sans pour autant être appliqués au premier degré, tant cette histoire frôle l’impossible et s’appuie sur des références emblématiques de la culture occidentale (tel l’or, évocateur de nombreuses images ou encore le mythe bien connu de Saturne). On se retrouve davantage plongé dans l’imagé que dans la pure description réaliste, malgré le ton de la narratrice. On sent une nouvelle fois la superbe maîtrise de Fuentes, dont la littérature est dense et s’abreuve à de nombreuses sources (ce qui ne rend pas sa lecture facile ou du moins, encourage à la relecture, lorsque de nouvelles connaissances et quelques années auront un peu altéré notre perception). Je recommanderais sans hésiter ce texte à ceux qui voudraient découvrir Carlos Fuentes car il me semble plutôt accessible – sans pour autant manquer d’intérêt.
   
   On trouvera sur un thème assez proche: "Le Ventre de la Fée" d’Alice Ferney et le très intéressant "Fifth Child" de Doris Lessing (ainsi que, d’une certaine façon, la série de Lars von Trier "L’Hôpital et ses Fantômes")

critique par Lou




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Portraits dans le temps - Carlos Fuentes

Hommage au fils
Note :

    Carlos Fuentes (textes) et Carlos Fuentes Lemus (photographies) (2001)
   
   
   Le fils de Carlos Fuentes est mort prématurément à l’âge de 27 ans. Il était avant tout un artiste peintre. Son père prétendait qu’il avait plus de talent que lui.
   
   Dans ce livre, les deux sont réunis autour de portraits d’autres artistes connus mondialement. Des écrivains (Styron – Mailer – Grass - Rushdie), des acteurs (Peck – Mitchum - Hepburn), des gens du théâtre (Pinter – Albee) et d’autres grands de ce monde (Ali – Sontag – Saura - Polanski). Le fils a pris la photo, le père se remémore ses rencontres avec les sujets.
   
   Les images sont en noir et blanc. Elles ont été prises en 1990-91. Elles ne bravent pas l’épreuve du temps et témoignent à leur manière des avancements prodigieux en matière de résolution de l’image depuis cette décennie. Quant aux textes de Fuentes, ce sont des mini biographies. Certaines se lisent comme une nécrologie. D’autres des hommages sentis.
   
   Les textes plus intéressants sont ceux où Fuentes ose dévoiler un peu d’intimité. Une anecdote savoureuse, par exemple. Il est alors réjouissant de lire son escapade dans un sauna de Prague en compagnie de Kundera et Garcia Marquez. Mais, cela est rarement le cas. La grande majorité des portraits présentent le côté public de l’artiste, que l’on connait déjà.

critique par Benjamin Aaro




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Les années avec Laura Diaz - Carlos Fuentes

L'Histoire à distance
Note :

   Detroit, en 1999, un jeune réalisateur travaillant sur une série documentaire consacrée aux muralistes mexicains a la surprise de reconnaître parmi les personnages d'une fresque de Diego Rivera une femme qui lui fut très proche, quand il n'était encore qu'un tout petit garçon et elle déjà très âgée: Laura Diaz, son arrière grand-mère. Et dans la foulée de sa découverte, il en vient "à [se] demander si l'on peut revivre la vie d'une femme morte exactement comme elle l'a vécue, si l'on peut découvrir le secret de sa mémoire, se remémorer les mêmes choses qu'elle." (p. 18)
   
   "Les années avec Laura Diaz" n'est autre que la réponse de Carlos Fuentes à cette question, une tentative de s'infiltrer dans la conscience d'une petite fille puis d'une femme dont la vie fut traversée par la plupart des grands remous de l'histoire du XXème siècle – révolution mexicaine de 1910, guerre civile espagnole, seconde guerre mondiale, et enfin purges anti-communistes menées par McCarthy aux Etats-Unis -, une petite fille puis une femme dont la vie aussi, dans une société traditionnellement plutôt machiste, fut façonnée par les hommes qu'elle a aimés: père, frère, mari, amants, fils et petit-fils... Pendant une bonne partie de son existence, Laura Diaz semble en effet s'être laissée porter par le courant ou du moins par les décisions et les convictions de ses proches. Certes, elle a eu ses moments de révolte. Il lui est arrivé de dire non, mais ce fut le plus souvent au moment de quitter un courant pour un autre. Et ce n'est que tard dans son parcours et dans le déroulement du récit, qu'elle se découvre une vocation, un engagement ou en d'autres mots un regard tout personnel.
   
   Ce portrait d'une femme, à travers ses longues incertitudes, ses hésitations et les changements parfois profonds que connaît sa personnalité, est sans nul doute très juste d'un point de vue psychologique. Et pourtant, il en résulte pour le lecteur l'impression troublante d'observer l'Histoire à distance, à travers une vitre ou une série de filtres qui l'empêchent à tout instant de se laisser véritablement emporter par ces "années avec Laura Diaz". Un très grand roman, qui me laisse admirative, mais aussi du dehors ou en tout cas du pas de la porte.
   
   
   Extrait:
   
   "Elle fut surprise de découvrir immédiatement qu'un autre pouvait lui plaire, non pas tant qu'elle puisse plaire à un autre, cela elle pouvait le supposer, son miroir ne se bornait pas à lui renvoyer une image, il la prolongeait d'une ombre de beauté, un spectre parlant qui la poussait – comme en cet instant – à aller au-delà d'elle-même, à pénétrer dans le miroir comme Alice, pour découvrir que chaque miroir cache un autre miroir et chaque reflet de Laura Diaz une autre image qui attend patiemment qu'elle tende la main, la touche et la sente fuir vers le prochain destin..." (pp. 192-193)

critique par Fée Carabine




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