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Les impliqués de Zygmunt Miloszewski

Zygmunt Miloszewski
  Les impliqués
  Un fond de vérité

Zygmunt Miłoszewski est un écrivain et journaliste polonais né en 1976 à Varsovie.

Les impliqués - Zygmunt Miloszewski

Arrivée du polar polonais
Note :

   Teodore Szacki est procureur à Varsovie. En tant que tel, c'est lui qui mène les enquêtes qui lui échoient, faisant appel à tel ou tel policier. Lui, il aime travailler avec Oleg Kuzniecov, un rien graveleux, mais très efficace. Lorsque le corps d'un homme, Henryk Telak, est découvert, une broche à rôtir dans l'œil, dans un ancien monastère en plein milieu d'une séance de thérapie collective, il est loin de se douter que ses investigations l'emmèneront aussi loin. Un peu lassé par sa vie de famille routinière et par une partie de son travail bureaucratique, il s'engage totalement dans cette nouvelle enquête.
   
   Pas mal du tout ce polar polonais qui avance lentement mais jamais n'ennuie. 442 pages passionnantes tant pour l'enquête proprement dite que pour tous les à-côtés. Tout d'abord, cette enquête qui ne progresse pas vite, classique, le procureur cherche dans toutes les directions, explore toutes les pistes, revient en arrière lorsqu'il s'aperçoit que celle qu'il suivait est une impasse. Ensuite, la description de Varsovie dont l'architecture tient encore de son passé communiste (l'histoire se déroule en 2005). Puis les réminiscences de l'avant chute du mur ne sont pas qu'architecturales, elles concernent aussi des personnes ayant eu des activités sous la dictature de Jaruzelski et qui n'ont aucun intérêt à ce qu'elles ressortent, qui exercent donc des pressions terribles. L'auteur parle aussi de certains autres dossiers de Teodore Szacki, qu'il doit mener de front avec la mort de Telak. Il en profite également pour expliquer ce qu'est la thérapie dite de la constellation familiale, puisque c'est à l'issue d'une telle séance que la mort a eu lieu. Et enfin, Zygmunt Miloszewski étoffe la vie de son personnage, il le travaille, lui donne de l'épaisseur : il est en pleine interrogation sur lui-même.
   
   Trente-six ans, père d'une petite fille, marié mais pas très heureux de la routine qui s'est installée, il ne serait pas contre une infidélité à Weronika son épouse, et ceci d'autant plus qu'il n'est point insensible au charme de Monika, une jeune journaliste. Son travail aussi parfois le déprime, fonctionnaire, il ne gagne pas bien sa vie : "La faim lui tiraillait l'estomac mais il ne tenait pas à dépenser une dizaine de zlotys pour un petit déjeuner. D'un autre côté; se dit-il, on est seulement en début de mois, mon compte n'est pas encore à découvert. Il n'avait pas passé toutes ces années à faire des études de droit, un stage d'auditeur de justice et une spécialisation au parquet pour se refuser un repas aujourd'hui. Il commanda une omelette aux tomates et au fromage." (p.39)
   
   Zygmunt Miloszewski dresse un portrait assez sombre et désabusé de la Pologne qui sort à peine de l'ère communiste et intègre tout juste l'Union Européenne, de ses politiques qui se laissent gagner par les extrémismes, de la corruption, des anciens de services secrets qui usent encore de méthodes musclées pour se faire entendre et surtout ne pas se faire voir, des journalistes qui glosent sur des faits sans rien apporter aux citoyens : "Les politiciens vivaient dans un monde en vase clos, persuadés qu'à longueur de journée ils accomplissaient des tâches à ce point capitales qu'ils devaient absolument en rendre compte lors de conférences de presse. Leur prétendue valeur se voyait confirmée par des légions de chroniqueurs enthousiastes, eux aussi convaincus de la gravité des faits qu'ils relataient et poussés probablement par le besoin de rationaliser les heures d'un travail vidé de sa substance. Et finalement, en dépit des efforts conjugués de ces deux groupes professionnels, couplés à l'assaut médiatique d'informations superflues mais présentées comme essentielles, le peuple tout entier n'en avait rien à foutre." (p.152/153) 
   
   Un polar qui fait la part belle à un contexte géographique et politique fort intéressant mais qui n'en oublie pas ses personnages, Teodore Szacki en tête, mais également tous ceux qui tournent autour de lui, le flic, sa femme, sa fille, Monika la journaliste, les différents suspects dans cette affaire criminelle et ceux que l'on peut croiser le temps de quelques pages seulement pour d'autres dossiers mais dont l'auteur se plaît à nous faire un portrait un peu détaillé : quasiment aucune personne apparaissant dans ce livre n'en sort sans une description physique ou psychologique de quelques lignes. Zygmunt Miloszewski suit ainsi la route de quelques grands noms de la littérature policière qui aiment prendre le temps de décrire leurs personnages, les lieux et contextes et qui aiment que leurs enquêteurs traquent le moindre détail susceptible de les mettre sur la bonne piste.
    
   Teodore Szacki est un personnage attachant ainsi que son entourage, qui évolue dans un pays en plein changement et qui pourrait bien revenir pour mon plus grand plaisir pour d'autres enquêtes. Les éditions Mirobole ont déniché là un excellent bouquin.
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critique par Yv




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Rideau et thérapie de fer
Note :

   Le docteur Rudszki a organisé une thérapie de groupe dans la crypte d’une église de Varsovie. Cette crypte est aménagée pour l’hébergement, comporte des chambres-cellules, une salle d’eau, une cuisine.
   Les quatre participants doivent chacun mettre en scène leur famille proche. Chacun dispose les autres patients autour de lui, et leur assigne un rôle dans sa "constellation familiale".
   Hier, deux des psychodrames prévus ont eu lieu, dont celui de Henryk Telak, qui a suscité beaucoup d’émotions. Il faut dire que Telak n’a pas été gâté par la vie, avec plusieurs deuils dramatiques dans sa famille.
   Telak est retrouvé mort dans la crypte avec une broche à rôtir enfoncée dans l’œil.
   Pour le procureur Teo Szacki qui est en charge de l’affaire, il est fort probable que Telak a été tué par l’organisateur ou l’un des autres participants.
   
   En 2005, à Varsovie, une enquête qui progresse lentement, l’auteur prend le temps de décrire le quotidien de Teo Szacki, procureur mal payé (ayant la même vie qu’un smicard français) et aux prises avec des problèmes sociaux. Il doit régler deux autres enquêtes sans rapport avec le mystère de la crypte, et tous les jours on nous fait lire les nouvelles du journal télévisé. Teo est également un grand amateur de femmes (la sienne ne lui suffit vraiment pas, mais il a le genre voyeur un peu timide).
   
   Outre la psychologie du docteur Rudzski (discutable…) dont Henryk Telak apparemment fit les frais, la politique s’en mêle, et le passé resurgit, un passé de totalitarisme, que Teo, âgé seulement de 36 ans n’a pas franchement connu (il était encore jeune au moment de la Chute du Mur) mais il n’est jamais trop tard pour s’informer…
   
   Le ton du récit est plutôt ironique, et humoristique à ses heures… il ne se limite pas à l’énigme, mais brosse un aperçu, rapide mais attachant, de la société varsovienne en 2005. On se plaît dans la compagnie de Teo, heureusement, l’auteur ne le prend pas trop au sérieux.
    ↓

critique par Jehanne




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Que faire d’un Rubik's Cube?
Note :

   "Il avait l'impression d'avoir déjà tout entendu, tout découvert, mais au lieu de réunir les pièces du puzzle en un ensemble cohérent, il les agitait sans logique comme un chimpanzé qui s'acharnerait sur un Rubik's Cube".
   
   Un polar, mais polonais, voilà qui change un peu des anglo-saxons et autres nordiques. L'enquête se déroule en 2005, à Varsovie, elle est menée par le Procureur Teodore Szacki, assisté par un commissaire de police, Kuzniecov.
   
   Au cours d'un week-end de thérapie sur les constellations familiales, l'un des participants est retrouvé mort dans sa chambre, une broche à rôtir lui ayant traversé l’œil et le crâne. Le Procureur aura fort à faire pour remonter jusqu'au meurtrier, égaré souvent sur de fausses pistes par des interlocuteurs retors.
   
   Les atouts de ce roman ne manquent pas. Tout d'abord, l'enquêteur, le Procureur, bel homme de 35 ans, marié à Weronika, travaillant aussi dans la justice, père d'une fille de 10 ans, Hela. Il n'est pas alcoolique, ne mène pas une vie dissolue. Il est seulement las de sa vie de couple, aurait envie de changement et hésite à succomber à une séduisante journaliste, Monika. Comme ce n'est pas un sale type, il est bourré de culpabilité, j'y vais, j'y vais pas... petite valse hésitation crispante.
   
   Ensuite, l'intrigue, bâtie autour de cette fameuse thérapie des constellations familiales, inspirée de Bert Hellinger, qui donne lieu à des scènes surprenantes. Le thérapeute ou l'un des participants ont-ils pu se rendre coupables du meurtre? Il faudra un certain effort au Procureur pour saisir ce qui se joue lors des séances, le meneur de groupe n'étant pas particulièrement coopératif.
   
   Puis, le décor, la ville de Varsovie, dont Téo nous décrit la topographie et l'histoire, avec d'abondantes références au passé. Il aime manifestement la ville et nous en fait saisir l'ambiance et la configuration, ce qu'elle a été, ce qu'elle est devenue, ancrant l'enquête dans un contexte particulier, celui de l'époque communiste, ses excès et son aspect totalitaire. Le titre de Procureur ne doit pas faire illusion, Téo a en réalité peu de pouvoir et se heurte à des limites infranchissables et une justice qui fonctionne assez mal. Certains dessous de l'enquête, s'ils sont proches de la réalité, font froid dans le dos, si les systèmes s'effondrent, les individus restent et leur possibilité de nuisance aussi.
   
   J'ai apprécié qu'il n'y ait pas un cadavre sanguinolent toutes les deux pages, nous sommes plutôt dans un polar qui prend son temps, avec des personnages qui s'installent tranquillement, des atmosphères, un mélange de vie privée et d'enquête équilibré, même si le rythme s'accélère dans le dernier quart du roman, lui donnant un autre ton et une force qu'il n'avait pas auparavant. Téo est sympathique, ce n'est pas Superman, il a des doutes, des failles, sa vie de famille compte beaucoup, il est attaché à la notion de justice, mais devra perdre quelques illusions en cours de route.
   
   L'auteur a eu la bonne idée de faire précéder chaque chapitre d'un court résumé de l'actualité du jour à Varsovie, en Pologne et au-delà. Une lecture très agréable, même si je ne suis pas sûre d'avoir bien compris toutes les subtilités du dénouement.
   
   Une deuxième enquête du Procureur Szacki paraîtra en 2015, je m'en réjouis d'avance.
   
   Il a reçu le prix du Gros Calibre en Pologne en 2007 (meilleur polar de l'année).

critique par Aifelle




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