Lecture / Ecriture
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Trois mille chevaux vapeur de Antonin Varenne

Antonin Varenne
  Fakirs
  Le Mur, le Kabyle et le Marin
  Trois mille chevaux vapeur
  Équateur
  Battues

Antonin Varenne est un écrivain français né en 1973.

Trois mille chevaux vapeur - Antonin Varenne

Poignant et captivant
Note :

   Un gros roman d’aventures qui devrait plaire à ceux qui ont aimé il y a quelques mois le "Faillir être flingué" de C. Minard (mais ici, c'est plus poignant). Si je n'avais droit qu'à un seul mot pour le qualifier, je crois que je choisirais "captivant". C'est vraiment la grosse qualité d'Antonin Varenne qui s'empare de nous à la première page et ne nous relâche plus avant la fin. Pas de "ventre mou" comme c'est souvent le cas des romans longs, pas de passage à vide, de méandre, un tir droit de la pétaudière birmane en 1852 au Far-West de la Guerre de Sécession, le tout, perché sur l'épaule du personnage principal : Arthur Bowman.
   
   Arthur Bowman n'a pas trente ans quand l'histoire commence, mais il est déjà considérablement endurci. Il n'aurait pu survivre autrement à la vie qu'il a menée depuis sa plus tendre enfance. Ajoutez à cet entrainement draconien par l'existence, un vrai courage naturel, une très solide constitution (ce qui n'est pas rare) alliée à une grande aptitude à la solitude et un caractère très indépendant. On arrive là à un mélange déjà plus remarquable. Mais attention, Bowman n'est pas un héros admirable, il a fait dans sa vie beaucoup de choses laides, certaines même impardonnables. Bowman est soldat, sergent. Depuis qu'il a survécu à la misère qui décimait les enfants des quartiers où il est né, en passant par le rude apprentissage des mousses de l'époque, il n'a fait que se battre et devoir sa survie à sa capacité à le faire bien. Il n'a pas d'ami, les hommes le craignent et lui obéissent bien qu'étant eux-mêmes de solides gaillards. Il en a vu beaucoup mourir autour de lui, souvent dans des conditions atroces ; il en a tué pas mal lui-même.
   
   La première partie du roman, va le suivre en Birmanie où il remonte dans une jonque le fleuve Irrawaddy, à la tête d'une trentaine d'hommes, pour une nouvelle mission périlleuse au service de sa majesté. Là maintenant, il faudrait que je vous en dise plus pour que vous compreniez comment la deuxième partie se passe à Londres 6 ans plus tard, mais ce serait détruire le suspens de toute cette première partie et je ne le ferai donc pas. Qu'il vous suffise pour le moment de savoir qu'il se trouve à Londres pendant un épouvantable été caniculaire où les choses prennent une allure d’apocalypse. C'est là que se produiront deux crimes, perpétrés dans des conditions telles qu'elles lui évoquent les pires moments de son passé birman et qu'il ne doute pas qu'ils aient été commis par un des membres de son équipe d'alors. Autant pour exorciser ce passé qui le hante, que parce qu'on le soupçonne, lui, ou qu'il se sent responsable de ses hommes, Bowman entreprend de le retrouver. Cette quête le mènera pour la troisième partie dans ces Etats d'Amérique du milieu du 19ème siècle, où se lance la ruée vers l'or, de tous les ors, y compris ceux de l'utopie. Des gens plein d'espoirs y voient une chance de réaliser leurs rêves les plus fous et, tournant le dos au vieux monde, armés de tous leurs biens, idéaux compris, se lancent à corps perdu dans cette aventure qui, pour certains, ne dépassera même pas les "Trois mille chevaux vapeur" du bateau de la traversée.
   
   Les grandes qualités de ce roman, en plus de celles déjà évoquées : un personnage exceptionnel, à la psychologie fouillée, entouré de personnages secondaires plus rapidement vus, mais très frappants eux aussi. Du genre dont on se souvient longtemps, même pour ceux qui traversent brièvement le récit. Autre qualité, la valeur historique qui nous rappelle que cette ruée vers l'Amérique a vu aussi la naissance de sectes, et de nombreuses tentatives de réalisation d'utopie. Des phalanstères y ont vu le jour, de nouvelles religions y sont nées et ce ne sont pas les tentatives les plus crédibles, les plus intelligentes ou les plus sincères qui ont connu le meilleur succès (je pense en particulier aux invraisemblables Mormons). Une place est reconnue aux livres, ils sont rares et d'autant plus marquant, comme Thoreau, dans ce Nouveau Monde qui se cherche. Ils auront un impact sur ces hommes, et sur Bowman, au passage.
   
   Si je trouvais tout de même un ou deux défauts, ce serait d'abord pour l'écriture qui aurait dû parfois être plus travaillée (répétitions, maladresse), on ne sent pas de réelle ambition littéraire et on se dit "mais pourquoi pas?" et aussi parce qu'il m'a semblé que l'histoire allait en s'approfondissant jusqu'au deux tiers environ et ensuite, en s’étendant, mais sans approfondir davantage, je veux dire soulever d'autre problématique ; et là encore : "mais pourquoi pas?"
   
   Mais je mets quand même 4,5 étoiles car j'ai vraiment passé un excellent moment entre ces pages que je ne saurais trop vous encourager à découvrir, et j'espère qu'Antonin Varenne va continuer dans cette voie, (surtout si son prochain héros a la carrure de Bowman).
   
    "L'endroit était magnifique et inutile, Bowman se sentit mieux dans cette verdure sans âme qui vive. Il reprit le livre. C'était le seul, avec sa bible, qu'il ait jamais ouvert. Un doigt suivant les lettres, murmurant les mots, Arthur commença à lire.
   "Dans ces régions où nos frontières de l'ouest avancent tous les jours, et qui sont à la fois tant vantée et si peu connues, s’étend à plusieurs centaines de miles au delà du Mississippi un immense espace de terres incultes où l'on ne voit ni la cabane du Blanc, ni le wigwam de l'Indien..."
   Ses yeux s’écarquillèrent. Il continua à lire, penché sur les lettres imprimées jusqu'au crépuscule. Quand il fit trop noir il s'allongea sur le banc, le livre dans la main, la tête appuyée dessus. Son esprit s'envola loin de lui, sans alcool ni opium, vers les rives de l'Arkansas et de la Red River. Il s'endormit (...)" (p 185)

critique par Sibylline




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