Lecture / Ecriture
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L'Adversaire de Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère
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  Le royaume

Emmanuel Carrère est un écrivain, scénariste et réalisateur français né en 1957.

L'Adversaire - Emmanuel Carrère

L'engrenage
Note :

   Avec « L'Adversaire », Emmanuel Carrère revient sur une des affaires criminelles les plus troublantes de la fin du XXème siècle : l'affaire Jean-Claude Romand.
   
   Ayant assisté au procès, s'étant mis en rapport avec les proches de l'accusé et des victimes, avec divers témoins, avec des psychiatres, des avocats, des magistrats, avec Jean-Claude Romand lui-même, avec qui il a correspondu, Emmanuel Carrère relate dans ce livre le parcours hors du commun de cet homme qui aura vécu dans le mensonge pendant près de vingt ans jusqu'à ce que la réalité le rattrape et fasse de lui un meurtrier.
   
   Le lundi 11 janvier 1993 vers quatre heures du matin les pompiers interviennent pour maîtriser un incendie qui s'est déclaré dans une habitation d'un quartier paisible de la petite ville de Prévessin-Moëns (Ain). De cette belle maison, occupée par une famille sans histoires, les soldats du feu vont réussir à sauver une seule personne, le père de famille, le docteur Jean-Claude Romand. Pour ce qui est de sa femme Florence et ses deux enfants, Antoine et Caroline, il est trop tard.
   L'homme, dans le coma, est évacué sur l'hôpital de Genève.
   Très rapidement, les gendarmes font d'étranges découvertes sur les corps de Florence Romand et de ses deux enfants. Leur décès à tous les trois n'est pas dû à l'incendie. Florence Romand a eu le crâne fracassé par un objet contondant. Antoine et Caroline ont été tués par balles.
   Le jour même, à 80 km de là, à Clairvaux-les-Lacs (Jura), l'oncle de Jean-Claude venu au domicile des parents de celui-ci afin de leur annoncer la terrible nouvelle, trouve leur maison fermée. Inquiet, il force la porte et découvre les corps de son frère, de sa belle-soeur et de leur chien, tués par balles eux aussi.
   Les enquêteurs s'interrogent et décident d'en apprendre un peu plus sur la personnalité du docteur Romand. Ils contactent pour cela le siège de l'O.M.S. à Genève où Romand est maître de recherches détaché de l'INSERM de Lyon. Stupeur ! A l'O.M.S. personne ne connaît de docteur Romand, pas plus qu'à l'INSERM ni non plus à la faculté de Dijon où il a toujours assuré donner des cours.
   
   Peu à peu, la réalité apparaît au grand jour. Le docteur Romand, ce père de famille exemplaire, ce mari idéal, chercheur à l'O.M.S où, dit-il, il côtoie les plus grandes sommités médicales – n 'est-il pas l'ami de Bernard Kouchner et de Léon Schwarzenberg ? – le docteur Romand, cet homme au physique rassurant, cet homme discret et modeste sur sa carrière qui le fait évoluer au sein des hautes sphères scientifiques, cet homme qui vivait grand train, qui assistait à des colloques à l'étranger, qui était reçu sous les ors de la République, cet homme n'est rien !
   Pendant près de vingt ans Romand a menti, à ses parents, à ses amis, à sa femme et à ses enfants. Alors que tout le monde le croyait au travail, il errait des journées entières, garnt sa voiture sur des aires d'autoroute, des parkings de supermarché. Quand il annonçait à ses proches qu'il se rendait à l'étranger pour un colloque, il s'enfermait plusieurs jours dans une chambre d'hôtel près de l'aéroport où il passait son temps à lire des revues médicales et à regarder la télé.
   
   Pourquoi ? Pourquoi Romand a-t-il basculé ? Pourquoi cet élève doué à l'école, cet enfant discret et effacé, promis à de brillantes études de médecine a-t-il dérapé ? Pour quelle raison – alors qu'il se trouve en première année de médecine – ne s'est-il pas présenté aux examens de fin d'année ? Pour quelles raisons a-t-il fait comme s'il avait réellement passé les épreuves ? Pourquoi a-t-il fait croire à tout le monde, à ses parents, à ses amis, à celle qui deviendra sa femme, qu'il suivait toujours le cursus de ses études de médecine ? Le premier mensonge, celui qui lui fera affirmer qu'il est reçu en seconde année de médecine, ce premier mensonge a-t-il été le début de l'engrenage dans lequel Romand va mettre le doigt puis toute sa personne ?
   
   Mais comment faire croire aux autres, à sa propre famille, que l'on est un chercheur reconnu, une autorité au sein de l'O.M.S si l'on n'a aucun revenu ? Pour Romand c'est bien simple, pendant près de vingt ans, en leur faisant croire qu'il peut leur faire bénéficier de placements avantageux, Romand va dépouiller ses parents, ses beaux-parents et même sa maîtresse. Car Romand a une maîtresse qu'il invite dans les plus chics restaurants parisiens, à qui il offre des bijoux d'une valeur inestimable. Tout ceci avec l'argent que lui ont confiés ses proches. Et l'escroquerie durera des années sans que personne – ou presque – ne s'en aperçoive.
   
   Mais l'argent s'épuise peu à peu et Romand voit venir le moment où il devra faire face à la réalité et avouer à la face du monde qu'il n'est rien, qu'il a trompé non seulement son monde mais aussi qu'il s'est trompé lui-même en s'inventant de toutes pièces une carrière, une personnalité, des relations et même un cancer bénin – un lymphome – qui lui a attiré la compassion de son entourage.
   L'étau se resserre et Florence Romand a peut-être – à un moment où à un autre – éprouvé des soupçons envers son mari ? Toujours est-il que Romand se sent pris au piège. Il est trop tard pour tout avouer. Il est allé trop loin. Qui lui pardonnera ? Alors Romand décide d'en finir. Mais pour cet homme au psychisme trouble, en finir avec lui-même implique aussi d'en finir avec les autres, et d'effacer ainsi toutes traces de ses mensonges.
   
   C'est ainsi que le samedi 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand tue sa femme Florence, encore endormie, en lui assénant de violents coups de rouleau à pâtisserie. Il descend ensuite au salon où ses enfants regardent la télévision. Il passe environ une heure avec eux, leur prépare leur petit déjeuner, puis sous prétexte de prendre leur température – il prétend les trouver fiévreux – il les fait monter l'un après l'autre dans leur chambre où il les tue avec une carabine.
   Il sort ensuite de chez lui et se rend à Clairvaux-les-Lacs, déjeune avec ses parents, puis les tue tous les deux, l'un après l'autre – ainsi que leur chien – à coups de carabine.
   Il partira ensuite pour Paris où il échouera dans sa tentative d'assassiner sa maîtresse. De retour dans la maison familiale, il passera l'après-midi à regarder la télévision alors qu'à l'étage gisent les corps de sa femme et de ses deux enfants. Tard dans la nuit, il prend des barbituriques, répand de l'essence dans toute la maison et met le feu.
   La suite, on le sait, verra échouer sa tentative de suicide.
   
   C'est le déroulement effroyable de cette histoire que nous relate Emmanuel Carrère, ainsi que ses suites judiciaires et les questions qui se posent inévitablement face à un tel drame et surtout face à un personnage tel que Jean-Claude Romand, mythomane, affabulateur, escroc et meurtrier. On suit pas à pas l'enquête et l'on découvre peu à peu la personnalité et le parcours de cet homme, les circonstances qui l'ont poussé à aller toujours plus loin dans l'art du mensonge, de la manipulation et de la dissimulation jusqu'à ce que la situation devienne intenable au point qu'il soit trop tard pour revenir en arrière et qu'il faille prendre des mesures extrêmes. C'est le portrait qui pourrait être tragique, mais finalement pathétique, d'un homme dépassé par ses propres illusions et qui se révèlera trop lâche pour assumer dignement les conséquences de ses actes.
   
   Drame humain, tragédie moderne, « L'Adversaire », ce récit terrible et poignant lève un coin du voile sur la personnalité trouble et énigmatique d'un homme qui, pour fuir la réalité de son échec, a choisi de massacrer les siens en pensant s'effacer lui-même.
   
   
   « L'Adversaire » a été porté à l'écran en 2002 par Nicole Garcia avec Daniel Auteuil dans le rôle de Jean-Claude Romand.
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critique par Le Bibliomane




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Le roman de Romand
Note :

   Le roman reprend l’histoire vraie de Jean-Claude Romand qui tua toute sa famille (femme, enfants, parents) et qui demeure un des plus grands mythomanes vivants. Il a réussi à faire croire aux siens qu’il était médecin à l’OMS alors qu’il vivait d’expédients, d’escroqueries aux uns et aux autres et passait ses journées dans les forêts du Jura ou les parkings d’autoroute, et ce, pendant 18 ans.
   
   L’originalité du livre tient au fait qu’il n’est pas une fiction mais un fait divers bien réel, avec une personne vivante avec qui l’auteur correspond et qu’il rencontre en prison. C’est l’histoire à la fois d’une fascination – le mensonge, postulat d’une œuvre de fiction – et d’une méfiance, voire d’une crainte, «l’adversaire» étant ici ce que la Bible appelle le Satan, donc l’ennemi par excellence. Monstre ou génie ? Emmanuel Carrère étudie le dossier sans complaisance avec ce qu’il faut de distance –nécessaire – et d’humanité : il commence le livre par établir un parallèle entre sa propre vie et celle de Romand au moment de son meurtre, et donne parfois un point de vue en demi-teinte, suffisant pour faire avancer le récit.
   
   C’est aussi l’histoire d’un monde – les bourgeois du pays de Gex, près de la frontière suisse – qui s’écroule où le culte des apparences aide beaucoup Romand à constituer son statut et son personnage, car tout repose sur la valeur sociale accordée à un médecin de l’OMS dont personne ne doute puisqu’il vit dans la même aisance que ses voisins et amis. C’est aussi une trahison, un regard que Romand ne peut supporter à un moment donné et qui le fait basculer. Le roman de Romand est tout construit et constitue une fiction complète avec ses tensions et ses répits.
   
   Converti et croyant fervent depuis la rencontre de visiteurs de prison (Bernard, Marie-France), Romand fait partie des intercesseurs qui ne cessent de prier. Carrère émet un doute, à la fin de son récit, sur l’origine de cette ferveur et l’on songe au mot de Baudelaire qui disait qu’une des plus grandes ruses du diable était de faire croire qu’il n’existe pas :
   «Quand le Christ vient dans son cœur, quand la certitude d’être aimé malgré tout fait couler sur ses joues des larmes de joie, est-ce que ce n’est pas encore l’adversaire qui le trompe?»

critique par Mouton Noir




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