Lecture / Ecriture
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Le chant de l’être et du paraître de Cees Nooteboom

Cees Nooteboom
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Cees Nooteboom (Cornelis Johannes Jacobus Maria Nooteboom) est un écrivain néerlandais né en 1933.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le chant de l’être et du paraître - Cees Nooteboom

Virtuosité.
Note :

    « Voilà, bien sûr, ce que doit faire un écrivain, dit l’écrivain. Planer comme un aigle au-dessus des personnages qu’il veut suivre. En l’occurrence le médecin et le colonel. »
   « Ils existent donc ? demanda l’autre écrivain. Tu te sers de personnages réels ? »
   « Ils existent dès le moment où on les a imaginés », répondit l’écrivain qui n’en était pas du tout certain. La conversation l’ennuyait. Comment expliquer à l’autre qu’il ne voyait ni le médecin ni le colonel, qu’il venait de les inventer tout en parlant, pour avoir la paix ? »

   
   Ainsi commence ce petit bijou qui va nous régaler d’abord avec ces deux écrivains. L’un d’eux «l’écrivain» s’exprimant à la première personne, peut-être peut-on s’aventurer à considérer qu’il représente Cees Nooteboom, tandis que le second, «l’autre écrivain» est déjà plus difficile à identifier. Hubert Nyssen, l’éditeur indique que, pour qui connaît le monde littéraire néerlandais, il est facile à reconnaître, mais je trouve qu’il n’est pas non plus certain que ce second écrivain existe réellement, il peut tout aussi bien s’agir d’un personnage totalement imaginaire, d’un jumeau inversé de l’auteur, … ou autres diverses possibilités. Je ne suis pas si pressée de faire rentrer tout cela dans le cadre du réel et j’ai idée que Nooteboom non plus.
   
   Aux discussions littéraires de ces deux auteurs, quels qu’ils soient donc, vont se mêler de plus en plus les existences du colonel et du médecin, bientôt rejoints par un troisième personnage : la femme de ce dernier.
   Nés, comme on l’a vu, dès les premières lignes, d’un propos un peu inconsidéré, ces trois nouvelles personnes vont peu à peu se trouver investies d’une existence tout ce qu’il y a de plus réelle et convaincante… ainsi qu’il en est de tous les personnages de bons romans. Existence tout aussi réelle et assurée que celle des deux écrivains ; et ce, totalement, si l’on veut bien réfléchir un peu à la question.
   
   La naissance de ces êtres de papier, dans les premières pages est tout à fait fascinante. Autant les deux écrivains nous ont été donnés d’emblée, assenés, pourrait-on dire, autant la prise de substance de ces deux là fait irrésistiblement penser à ces film de fiction, lorsque l’on voit un homme invisible se concrétiser progressivement. C’est exactement ainsi qu’ils prennent vie et s’imposent à l’auteur.
   Ensuite… Les écrivains, pensait l’écrivain, inventent une réalité où ils n’ont pas à vivre eux-mêmes, mais sur laquelle ils exercent un pouvoir. Il repoussa la feuille, si désespérément vide. Etait-ce bien vrai ? Détenait-il un pouvoir sur ces deux visages qu’ils voyaient se dessiner devant lui si lentement ?
   
   Et peu à peu, les silhouettes volatiles qu’on pouvait douter d’avoir vues, prennent force et vigueur et s’imposent sans vergogne, leurs vies occupent bientôt plus de pages que celles des écrivains, elles sont tout aussi brûlantes… puis davantage. Et bientôt, c’est à eux que l’on croit d’abord ou du moins tout autant qu’au processus de création, prise de documentation et voyage d’imprégnation compris que nous relate l’auteur.
   
   Non seulement ici, Nooteboom nous explique le processus de création littéraire, mais il nous le montre. Nous sommes dans le laboratoire du professeur et il fait fonctionner devant nous la délicate expérience, l’impossible exercice d’une schizophrénie maîtrisée.

critique par Sibylline




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