Lecture / Ecriture
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Regarde les lumières mon amour de Annie Ernaux

Annie Ernaux
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Annie Ernaux est une écrivaine française née en 1940.

Regarde les lumières mon amour - Annie Ernaux

L'hypermarché, c'est super
Note :

   "Les femmes et les hommes politiques, les journalistes, les "experts", tous ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans un hypermarché ne connaissent pas la réalité sociale de la France d'aujourd'hui."
   

   "Raconter la vie" est simultanément une collection de livres et un site internet participatif. La collection mêle témoignages, analyses sociologiques, enquêtes journalistiques, enquêtes ethnographiques et littérature.
   
   Annie Ernaux a choisi pour thème les hypermarchés. Elle a consigné pendant une année ses visites à Auchan à Cergy "J'y ai vu l'occasion de rendre compte d'une pratique réelle de leur fréquentation, loin des discours convenus et souvent teintés d'aversion que ces prétendus non-lieux suscitent et qui ne correspondent en rien à l'expérience que j'en ai".
   
   Je n'aurais jamais cru me passionner pour les hypermarchés, c'est pourtant ce qui est arrivé avec ce petit livre par le nombre de pages, mais grand par l'intérêt qu'il suscite. A partir des notes qu'elle a prises a chaque visite à l'hyper, l'auteur décrit ce qu'elle observe sans aucun jugement, elle analyse ses propres pratiques et réactions et nous voyons se déployer toute une société en miniature, bien plus réelle que celle véhiculée par les medias.
   
   L'auteur souligne que c'est le dernier lieu où un brassage de populations peut encore se faire, entre indifférence et curiosité. La position dominante de la grande distribution est disséquée dans ses moindres aspects, nous rappelant à quel point nous sommes peu acteurs dans ce système-là, mais nous contentons de subir. Si un brassage de population a lieu, les classes sociales sont remises chacune à leur place "Comme il y a plus de très pauvres que de très riches, le super discount occupe une surface cinq fois plus grande. Jusqu'en 2007, il était situé dans un espace proche de celui, alors petit, du bio, à l'intersection des deux ailes du niveau 2, si bien que tout le monde le traversait pour aller de l'une à l'autre. La direction, jugeant sans doute plus rentable d'étendre et de multiplier les rayons du bio - cher - dans cet espace stratégique, l'a déménagé tout au fond du même étage, dans une enclave qu'il partage avec les produits pour animaux. Ce qui fait moins tâche qu'en plein milieu du magasin".
   
   Annie Ernaux ne se situe pas comme observatrice au-dessus de la mêlée, mais en cliente comme les autres, non dépourvue d’ambiguïtés. L'hyper est également un lieu où l'on va pour rompre un moment de solitude, ou se distraire de ses soucis. Les temps d'attente aux caisses, la suppression des caissières, le regard aux caddies des autres, la passivité du consommateur, rien n'échappe à l'analyse de l'auteur, j'aurais aimé recopier chaque page, tellement les propos tenus sont justes et reflètent un quotidien que nous connaissons.
   
   C'est un coup de cœur et si vous avez aimé "les années" vous aimerez celui-ci.
   
   "Sur Internet, je lis que l'engin qui sert à scanner est appelé un pistolet et que des consommateurs se déclarent satisfaits du système. De l'arme qui élimine les caissières et nous livre en même temps au pouvoir discrétionnaire de l'hyper. Acte politique simple : refuser de s'en servir".
   

   Mais 72 pages seulement.
    ↓

critique par Aifelle




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Rêves de pillage
Note :

   Comme je m’intéresse particulièrement, cette année, à l’œuvre d’Annie Ernaux, je me suis acheté ce petit livre très original – son dernier livre – paru en 2014 aux éditions du Seuil dans la collection "Raconter la vie". Livre assez inclassable, présenté comme un journal intime sur une période d’un an : du 8 novembre 2012 au 22 octobre 2013, l’auteure note les impressions et les réflexions que lui inspirent ses courses régulières à l’hypermarché Auchan des Trois-Fontaines de Cergy. C’est un lieu où elle aime aller "pour voir du monde" et où elle aime se mêler à des populations diverses, qui ne se croisent que dans ce magasin, mais c’est aussi un endroit où règne une certaine pression sur les clients, elle parle même d’aliénation, les caméras de surveillance sont là pour épier ses faits et gestes, la culture n’est représentée que par quelques best-sellers sans intérêt, la queue aux caisses est une épreuve difficilement supportable… En même temps, chaque rayon est un petit monde en soi, les vendeurs du rayon hi-tech sont en quelque sorte l’aristocratie de l’hypermarché, écrasant tout leur monde de leur supériorité, tandis que le poissonnier se flatte lui aussi de ne pas être un vendeur comme les autres mais "un artisan" et que les caissières sont peu à peu remplacées par des machines dont personne ne sait se servir.
   
   J’ai choisi un extrait qui m’a plu et que je trouve très intéressant – pages 66-67 :
   "Ici, le soir d’un autre été, j’étais prise dans une file d’attente si longue qu’elle commençait entre les rayonnages de biscuits, loin d’une caisse devenue invisible. Les gens ne se parlaient pas, ils regardaient devant eux, cherchant à évaluer la vitesse de progression. Il faisait très chaud. M’est venue la question que je me pose des quantités de fois, la seule qui vaille : pourquoi on ne se révolte pas? Pourquoi ne pas se venger de l’attente imposée par un hypermarché, qui réduit ses coûts par diminution du personnel, en décidant tous ensemble de puiser dans ces paquets de biscuits, ces plaques de chocolat, de s’offrir une dégustation gratuite pour tromper l’attente à laquelle nous sommes condamnés, coincés comme des rats entre des mètres de nourriture que, plus dociles qu’eux, nous n’osons pas grignoter? Cette pensée vient à combien? Je ne peux pas le savoir. Donner l’exemple, personne ne m’aurait suivie, c’est ce que raconte le film "Le grand soir". Tous trop fatigués, et bientôt nous serions dehors, enfin sortis de la nasse, oublieux, presque heureux. Nous sommes une communauté de désirs, non d’action.
   Le rêve de mon enfance d’enfant de guerre, nourrie des récits de pillage de 1940, était d’entrer librement dans les magasins désertés et de prendre tout ce qui me faisait envie, gâteaux, jouets, fournitures scolaires. Qu’on l’ait fait ou non, c’est peut-être ce rêve qui flotte confusément dans les hypermarchés. Bridé, refoulé. Considéré comme infantile et coupable."

    ↓

critique par Etcetera




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72 pages
Note :

   "L'hypermarché est pour tout le monde un espace familier dont la pratique est incorporée à l'existence, mais dont on ne mesure pas l'importance sur notre relation aux autres, notre façon de "faire société" avec nos contemporains au XXIème siècle."
   

   Pendant un an, l’écrivaine Annie Ernaux a "consigné le présent", sous la forme d'un journal, de la vie du Auchan de Cergy qu'elle fréquente en tant que cliente régulière. Pourquoi avoir choisi un tel lieu ? Parce qu'il est à la fois tellement familier, révélateur du mode de fonctionnement de notre société. Parce que c'est aussi un lieu où se croisent des populations qui ne se rencontreraient pas ailleurs et surtout parce que c'est un endroit "qui commence seulement à figurer parmi les lieux dignes de représentation."
   
   Annie Ernaux scrute avec acuité le fonctionnement de la grande distribution qui impose sa propre temporalité, "suscitant les désirs aux moments qu'elle détermine", souligne "son rôle dans l’accommodation des individus à la faiblesse des revenus, dans le maintien de la résignation sociale." mais croquant aussi avec beaucoup d'empathie tous les comportements des clients. Les tensions, les bribes de dialogues, les comportements auxquels nous ne prêtons même plus attention tellement ils sont devenus automatiques sont ici restitués dans toute leur subtilité.
   
   Une analyse riche de "L’hypermarché comme grand-rendez-vous humain" mais aussi une écriture fine et sensible. à lire absolument.
    ↓

critique par Cathulu




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Opuscule
Note :

   Comment caractériser ce livre? Ce n’est ni un essai, ni un roman, surtout pas une bluette romantique comme pourrait le laisser supposer le titre: Regarde les lumières mon amour.
   
    Alors quoi?
   
    Serait-ce Le roman vrai de la société française comme le prétend la collection Raconter la vie, du Seuil?
   
   On approche!
   
   C’est le journal des visites, pendant un an, d’Annie Ernaux, (auteur que j’aime), à l’hypermarché Auchan de Cergy, près de chez elle, en région parisienne.
   
   Il se trouve que c’est aussi dans un Auchan de la banlieue ouest de Paris que je fais mes courses mais si j’ai choisi ce livre, c’est uniquement sur le nom de l'auteur et non sur le sujet, trop banal a priori.
   
   Ai-je aimé? Plutôt mais sans plus. Je connais trop bien tout ce qu’elle a noté. J’ai eu le plaisir de me reconnaître dans ses déambulations et ses remarques mais ce n’est pas forcément ce que j’attends d’une lecture-plaisir.
   
   C’est juste la reconnaissance du talent de la romancière, toujours au plus près de la réalité sociologique de son temps.
   
   Ai-je appris quelque chose de nouveau concernant la vie dans de tels lieux? Je n’en ai pas eu l’impression, ayant vu récemment de bons documentaires sur ces endroits.
   
   N’empêche! Je ne me suis pas ennuyée vu le petit nombre de pages de ce qui est plus un opuscule que ce que j’appelle un vrai livre!
   
   C’est juste bien écrit à la façon d’Ernaux, neutre et précise.
   
   "Mardi 22 octobre.
   J’ai arrêté mon journal. Comme chaque fois que je cesse de consigner le présent, j’ai l’impression de me retirer du mouvement du monde, de renoncer non seulement à dire mon époque mais à la voir. Parce que voir pour écrire, c’est voir autrement. C’est distinguer des objets, des individus, des mécanismes et leur conférer valeur d’existence."

critique par Mango




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