Lecture / Ecriture
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Un pedigree de Patrick Modiano

Patrick Modiano
  Chien de printemps
  Rue des boutiques obscures
  Accident nocturne
  Un pedigree
  Livret de famille
  Dans le café de la jeunesse perdue
  La petite bijou
  Dora Bruder
  L'Horizon
  Quartier perdu
  L'Herbe des Nuits
  Vestiaire de l’enfance
  Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier
  Du plus loin de l'oubli
  Remise de peine
  De si braves garçons
  La place de l'étoile
  Des inconnues
  Villa Triste
  Souvenirs dormants
  Encre sympathique

Patrick Modiano est un écrivain français né en 1945, Grand prix du roman de l'Académie française en 1972, Prix Goncourt en 1978. Prix Nobel 2014 pour «l'art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation».

Un pedigree - Patrick Modiano

Voyage en amnésie grise
Note :

   En un récit de 120 pages, Modiano concentre la période de sa vie qui va de sa naissance à sa majorité en 1966, alors légale à 21 ans. Il entreprend une mise au point, très probablement nécessaire de ses relations avec ses parents tout en abordant en filigrane -art dans lequel l'auteur excelle- sa formation littéraire et le cheminement qui l'a progressivement conduit à devenir écrivain. Cette jeunesse est un roman en soi et l'auteur en devient un véritable héros. Personnage encombrant ballotté de pension en pension entre un père, aux affaires troubles, qui cherche à l'éloigner le plus possible, dont l'ambition qu'il semble forger pour son fils ne sert que d'alibi supplémentaire à cet éloignement; une mère actrice toujours entre deux rôles et constamment fauchée, l'auteur-narrateur-héros se cherche une identité car, comme il le dit dès le départ :
   Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree. (13)
   Modiano naît dans une époque trouble (1945) qui semble justement troubler tout le reste de son existence et ses relations avec ses parents :
   Drôle d'époque entre chien et loup. Et mes parents se rencontrent à cette époque-là, parmi ces gens qui leur ressemblent. Deux papillons égarés et inconscients au milieu d'une ville sans regard. Die Stadt ohne Blick.Mais je n'y peux rien, c'est le terreau - ou le fumier - d'où je suis issu. (20)
   
   L'auteur ne cherche pas une vengeance, ne cherche pas à accuser mais plutôt à expliquer. Ce père qui rencontre des tas de gens dans les cafés et multiplie les maîtresses est un grand solitaire. A l'opposé, sa mère recherche des contacts pour ses rôles dans le milieu tout aussi louche du cinéma, profitant parfois des faibles revenus de son fils lorsque celui-ci gagnera quelques billets. Il ne peut même plus compter sur son frère qui meurt en 1957, pour faire front commun. Chaque épisode de ce récit est jalonné de paragraphes qui sont autant de romans ou de passages de romans que Modiano a déjà écrit, ils agissent comme un flash-back de son oeuvre et son originalité, justement est d'écrire sur sa jeunesse avec une carrière littéraire déjà bien établie, à l'inverse d'autres auteurs. Ainsi l'épisode p.61 "mémoire et oubli" dus à l'éther, est largement développé dans le roman précédent, « accident nocturne ».
   Se mêlent bien sûr des descriptions du Paris des années cinquante où l'on croise Queneau, où l'on a l'occasion de voir la collection des disques de Boris Vian, époque bénie pour un petit parisien sensible, car il aura au moins cette chance de croiser du beau monde. On note tout ce que ce récit a de poignant au détour de phrases simples et précises :
   Je vais continuer d'égrener ces années sans nostalgie mais d'une voix précipitée. Ce n'est pas ma faute si les mots se bousculent. Il faut faire vite, ou alors je n'aurai plus le courage. (82)
   
   Le décor est souvent voué à la pluie, à la brume mais aussi à la neige protectrice, allégorie du cocon de la littérature-refuge :
   Cette neige, je lui ai toujours trouvé quelque chose d'émouvant et d'amical. (70)
   
   En résumé, voilà un récit très concentré, voyage en amnésie pour l'auteur, entre train et grisaille, mais qui n'a pas son pareil pour camper la brume, la solitude, la recherche de soi. Beaucoup se retrouveront dans cette madeleine proustienne douce-amère.
    ↓

critique par Mouton Noir




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Pas celui d’une bête de concours
Note :

   Pas très engageant ce "Pedigree". Patrick Modiano vaut mieux que ce que ce "Pedigree" nous dit de lui. On connait la forme classique des romans de Patrick Modiano, à l’écriture plutôt sèche, aux obsessions marquées pour tout ce qui tourne autour de la mémoire et des noms de lieux, notamment à Paris. Eh bien Patrick Modiano a adapté tout ceci pour ce qui pourrait être une autobiographie de son enfance et qui se révèle aussi "sexy" à la lecture qu’un... bottin.
   
   Enumération de noms, de personnes, de lieux, d’adresses,... tout ceci pour la période 0 à 21 ans. Une enfance pas simple à ce qu’on comprend, avec une mère plus concernée par sa potentielle carrière cinématographique que par l’éducation du jeune Patrick et de son frère Rudy. Avec un père qui semble tremper en permanence dans des affaires qui pourraient être louches, qui fait tout en tout cas pour éloigner ses enfants... ça ne laisse pas beaucoup de place pour l’affection!
   
   Alors "Pedigree", titre adapté peut-être? Comme si Patrick Modiano avait juste voulu dresser la liste de ce qui reste dans sa mémoire, un mémento de peur d’oublier le peu qui lui reste de l’enfance? Peut-être mais diablement frustrant pour le lecteur. Même "Modianophile" convaincu, on reste interdit devant ces listes de noms de rues, de personnes.
   
   Oui, l’enfance de Patrick Modiano fut... désincarnée, entre père et mère absents, pensionnats, amis de la famille chargés de s’occuper de lui. Oui certainement il a manqué d’amour. Et c’est ce qui ressort le plus de cette écriture blanche et sèche qui correspond davantage au style de ses romans qu’à une "autobiographie – listing".
    ↓

critique par Tistou




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Comparons !
Note :

   Dans Villa Triste, d'un héros (Victor Chmara -nom d'emprunt-, en quête d'envie littéraire et d'horizon lointain, qui claque l'argent d'on ne sait où, à Annecy où il séjourne jusqu'à plus d'envie), on passe à deux (Yvonne Jacquet, actrice débutante, envoûtante jeune femme, au cœur sentimental chancelant mais qui souhaite toutefois assurer ses arrières) puis à trois (René Meinthe, entremetteur, plus porté sur la gent masculine, et qui aime se lancer des défis).
   Dans Villa Triste, il y a de l'argent qui coule à flot et d'origine obscure sinon douteuse, un concours hallucinant de descente de voiture, des mécènes et des frivoles, une ambiance du Sud, beaucoup de légèreté et finalement peu de construction d'avenir : tout est possible mais rien n'est fait !
   
   Dans Un pedigree, il y a une forme de gravité : l'image paternelle est explorée. Dans Un pedigree, Patrick Modiano se met à nu, met à nu son père, raconte son enfance, le couple libre de ses parents, sa difficile relation avec son père, l'infinie et inconsolable tristesse de l'absence du frère (Rudy, parti trop tôt), la solitude d'un jeune garçon qui a manqué de repères parentaux, de foyer chaleureux (certainement aimant, à leur façon ; distant, ça c'est sûr). Ce qui surprend dans Un pedigree, c'est la figure de l'enfant qui s'est construit au milieu d'adultes plus ou moins proches de ses parents, dans des institutions, et la confiance aveugle (pour ne pas dire irresponsable de ces derniers à laisser leur progéniture à de vagues connaissances, parce que cela arrangeait leurs affaires -de cinéma, de théâtre pour la mère, de commerce pour le père-).
   
   Contrairement à Villa Triste (histoire plutôt réduite en nombre de personnages), Un pedigree recense tout l'entourage de l'époque : chaque protagoniste porte un prénom, parfois un nom, parfois une initiale. La seule qui n'hérite pas d'identité propre est la fameuse seconde femme du père, celle qui l'a éloigné de son fils Patrick. Cette Italienne a le droit d'être uniquement comparée à une comédienne connue de l'époque (Mylène Demongeot) et d'être résumée ainsi : la fausse Mylène Demongeot (avec tout ce que l'adjectif fausse sous-entend : fausse, qui n'est pas vraie - fausse, qui n'est pas honnête. Et reconnaissant l'esthétisme modianesque dans le choix des mots, on peut sans conteste considérer que les deux sens sont employés simultanément ici).
   
   Dans les deux écrits, on retrouve la précision des faits, des détails si chers à Patrick Modiano, le juste mot, le bon mot à la virgule près. Le texte est travaillé, les ambiances sont installées, tout est propre et logique. Dans Un pedigree, Patrick Modiano se livre sans tabou, avec mesure, exprime ses sentiments de "petit", son recul de "grand". Dans Villa Triste, on est dans un roman complètement ancré avec les thématiques favorites de l'écrivain nobelisé : des personnages au passé trouble ou sans passé, au futur incertain, à l'identité peu confirmée dont on explore un instantané de vie.
   
   Comme d'habitude, on quitte les deux œuvres avec contentement parce qu'avec Modiano, on ne risque rien, à part de belles phrases, une réelle sincérité et l'envie de continuer le chemin (enfin, c'est vrai pour ce qui me concerne). Même si je reconnais que ces deux œuvres sont moins punchies, moins frappantes que Rue des boutiques obscures et Dora Bruder qui pour moi restent des moments de littérature exceptionnels, chacune d'elles laisse une trace : témoignage d'une profonde tristesse pour Un pedigree (ou comment se construire dans l'absence et dans l'attente ?), image volubile et arty pour Villa Triste.

critique par Philisine Cave




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