Lecture / Ecriture
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Remonter la Marne de Jean-Paul Kauffmann

Jean-Paul Kauffmann
  La maison du retour
  Remonter la Marne
  La Lutte avec l'Ange
  Outre-Terre

Jean-Paul Kauffmann est un journaliste et écrivain français né en 1944.

Remonter la Marne - Jean-Paul Kauffmann

Anabase
Note :

   La Loire, ou le Rhône, ou la Seine suscitent des vocations touristiques et des écrivains-voyageurs. Je songe à la Loire de Bernard Ollivier. Mais la Marne? A priori, qui peut s'intéresser à la Marne au point d'en remonter le cours depuis la confluence aux portes de Paris jusqu'à la source au plateau de Langres? Le récit de Jean-Paul Kauffmann est donc d'abord un objet intrigant mais aussi capable de séduire un public sensible à la ruralité et à l'histoire locale.
   
   Chassant "le souvenir frivole des guinguettes et des canotiers", l'auteur cherche à découvrir la vérité profonde d'une rivière longue de 520 kilomètres. Jour après jour, c'est en piéton, le sac au dos, que l'auteur remonte le cours de la Marne, remontant l'histoire en même temps. Le père et le grand-père sont passés par ici — mais en uniformes. Les souvenirs des guerres envahissent régulièrement l'esprit de l'ancien journaliste, plongeant le lecteur dans les batailles de la Marne en 1914 et en 1918, dans la tentative de résistance à l'invasion en 1940, puis dans des épisodes plus anciens avec Napoléon, Charles-Quint et même... Attila! La bataille des “champs catalauniques”, en 451, doit son nom au fait qu'elle s'est déroulée aux portes de l'actuelle Châlons-en-Champagne, l'ancienne Catalaunum.
   
   Le voyageur a réexpédié ses jumelles mais emporté des cigares et des livres. Les souvenirs littéraires se greffent très facilement sur le parcours. Bossuet, La Fontaine, André Breton, Simenon... Ce dernier est passé en navigant sur le canal latéral à la Marne et y a composé certains de ses livres. À Saint-Dizier, André Breton a laissé son nom à un hôpital psychiatrique ; son expérience avec les aliénés serait une des sources du surréalisme.
   
   Le voyageur s'inspire aussi de Vidal de La Blanche et de Braudel pour qui la France tire son identité des cours d'eau et d'une mosaïque de "pays". En s'éloignant de Paris, le voyageur réalise son anabase vers "le désert français". Après une trentaine de kilomètres, après Meaux, la pression de la capitale s'effondre. Le fouillis péri-urbain disparaît au profit d'un chapelet dont les noyaux urbains sont très espacés : Château-Thierry, Épernay, Châlons-en-Champagne, Vitry,-le-François, Saint-Dizier, Chaumont... La richesse présente du vignoble champenois contraste avec la déliquescence de la Haute-Marne touchée par la désindustrialisation et la morosité qu'accentue un climat rébarbatif : "On a deux saisons : l'hiver et le 15 août" affirme à l'auteur le client enjoué d'un bistrot.
   
   Car un intérêt non-négligeable de ce carnet de voyage est dans la rencontre des habitants. L'un est salué comme le premier paysan rencontré depuis Paris. Plus loin, en Haute-Marne, ceux qu'ils rencontre — paysans, ouvriers, aubergistes, retraités — lui apparaissent comme des "conjurateurs". Des gens qui lui disent "on tient" et résistent à "la fatalité du déclin". Kauffmann qualifie de "démeublement" ce qui arrive à ces territoires en difficulté, en vacance au singulier. "Les gens se sont désengagés comme s'ils avaient décidé de se maintenir en dehors des hostilités actuelles, alors que depuis des décennies ils sont agressés, victimes de crises en série." C'est l'étape de Saint-Dizier qui amène particulièrement ces propos.
   
   Remonter la rivière — la descendre aussi avec des agents chargés de l'entretien des rives — amène l'écrivain-voyageur à s'intéresser à la Marne pour elle-même, à ses méandres multiples qui rendaient difficile le flottage du bois destiné au Paris du XIXe siècle, ou à ses noues en retrait du courant principal où les brochets frayent, aux variations du débit, soutenu en cas de besoin par le lac-réservoir de Der.
   
   Si un ami photographe l'accompagne quelques jours durant en pays champenois, le voyageur est le plus souvent seul. Il suit les chemins de halage. Il mange souvent mal. Il ne se plaint jamais d'avoir mal aux pieds. Il reconnaît volontiers que son air de SDF a fait hésiter plus d'un aubergiste au cours de ces sept semaines.
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critique par Mapero




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La Marne, sans se bousculer
Note :

   "Le monde actuel a beau être quadrillé, il existe beaucoup de trous, de failles. Ce pays possède la grâce. Il a le chic pour ménager une multitude d'interstices, d'infimes espaces permettant de se soustraire à la maussaderie générale. Ce retrait, cette stratégie d'évitement face à l'affliction des temps sont à la portée de tous. Il suffit de ne pas se conformer au jugement des autres, à la prétendue expertise de ceux qui savent. Depuis mon départ, j'ai rencontré des hommes et des femmes qui pratiquent une sorte de dissidence. Ils ne sont pas pris dans le jeu et vivent en retrait. Ils ont appris à esquiver, à résister, et savent respirer ou humer un autre air, conjurer les esprits malfaisants. Ces conjurateurs tournent le dos aux maléfices actuels tels que la lassitude, la déploration, le ressentiment, l'imprécation. Sans être exclus, ils refusent de faire partie du flux".
   
   L'auteur, journaliste et écrivain, entreprend de remonter la Marne, projet qui a pris forme peu à peu, surtout après la lecture d'un auteur inconnu, Jules Blain, découvert en bouquinerie. Il part de la confluence de la Seine et de la Marne, à Charenton, dans un univers de banlieue et remonte vers la campagne, en traversant la Champagne, région chère à son cœur.
   
   Il le fait "à la paresseuse" sans se bousculer, au hasard des étapes et des rencontres. Il n'est pas toujours seul, un ami photographe l'accompagne sur une partie du périple. C'est l'occasion de réviser l'histoire, cette région ayant depuis toujours servi de rempart à la région parisienne. L'érudition de l'auteur rend la pérégrination passionnante, autant sur le plan historique que géographique, sans oublier la philosophie.
   
   Et comme dans toute randonnée au long cours, ce sont les rencontres qui en font tout le sel, le voilà au cœur de la province française, loin de Paris, souvent vu comme un poids, une province abandonnée, négligée, mais vivante, qui se débrouille à sa manière, comme elle l'a toujours fait.
   
   N'oublions pas le personnage principal, la Marne, l'eau, fascinante, changeante, ne présentant jamais le même visage. Après l'avoir vue au ras du sol pendant plusieurs semaines, il refait une étape à l'envers sur un bateau, ce qui change complètement sa perception. Et il y a la fameuse lumière sur la rivière, la "rambleur" difficile à saisir.
   
   J'ai été très intéressée par cette lecture dans une région que je connais mal, en trouvant cependant que l'ensemble dégage une certaine froideur
   "La rambleur, c'est beaucoup plus compliqué. Le ciel s'est réveillé, un point c'est tout, dit Milan.
   J'avais fini par croire que cette histoire de lumière n'était qu'une façon de mystifier le non-initié. En fait, la rambleur ne se voit pas. C'est un rayonnement intérieur. L'attente d'un renversement. Une sorte de tremblé révélant l'ambiguïté des choses et des êtres".

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critique par Aifelle




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Aval, amont, embâcles et noues
Note :

   La Marne est souvent associée à l'Est et aux guerres, un peu au Front Populaire et au canotier dans sa version banlieue parisienne. Homme de l'Ouest mais que les destinations un peu extrêmes (L'arche des Kerguelen, La chambre noire de Longwood, sur Sainte Hélène) passionnent tout autant, Jean-Paul Kaufmann, qui a connu l'enfermement que l'on sait, a eu l'idée de remonter cette rivière intégralement; ce qui n'est pas si facile car la géographie de maintenant fait parfois diversion, carrefours, zones industrielles, ouvrages d'art. La Marne est en fait plus longue que la Seine qui est en quelque sorte sa supérieure hiérarchique directe, et qui la toise facilement, cette prétentieuse. Il en va des cours d'eau comme des hommes et des femmes, jalousies, querelles de voisinage, kleptomanie car l'une vole parfois le lit de l'autre. Le périple de Kauffmann est très intéressant, délivrant au fil de l'eau un amont curieux, fait de bric et de broc, une France sans prétention, je ne dirais pas une France profonde car l'épithète est souvent péjorative.
   
   Parti du banlieusard et tristounet confluent de Charenton Jean-Paul Kauffmann apprivoise le cours de la Marne tout au long des étapes qui nous emmèneront au Plateau de Langres. Bien sûr la Grande Guerre est passée par là, bien sûr les coteaux champenois effervescents nous tiennent compagnie, Kauffmann est d'ailleurs un œnologue reconnu, mais c'est au détour de la cathédrale de Meaux*, d'une maison d'éclusier à la Simenon ou à l'évocation d'André Breton séjournant six mois à l'hôpital psychiatrique de Saint Dizier que j'ai vraiment apprécié cette longue promenade qui prend toute son ampleur dans une certaine austérité haut-marnaise, où l'ombre d'une grande croix de Lorraine s'observe là-haut sur la rive gauche, rappelant la grandeur du cher et vieux pays.
   
   Ce coin de France dessert la Manche, la Mer du Nord et la Méditerranée. En effet, y naissent la Seine, la Meuse et des affluents de la Saône, toute la France en quelque sorte. Plus émouvant qu'il n'y paraît ce voyage est aussi d'une belle eau (forcément) littéraire où notre vocabulaire s'enrichit considérablement avec les marnois et les brelles, respectivement des radeaux et des bateaux plats, quinze jours pour livrer à Paris le bois du sud champenois, ou avec la distinction entre berges et rives (vous la connaissez, vous?).
   
   * "Non loin du tombeau de Bossuet, je me suis assis dans la nef près d’un pilier, débarrassé de mon sac posé sur la chaise voisine. L’église lumineuse sentait la pierre blanche, ce coquillé du calcaire et une odeur poudrée de vieux livre, aucunement moisie, quelque chose de blet ressemblant au parfum de vieilles pommes rangées sur un carrelage. Quel moment délicieux! Les bruits de l’extérieur me parvenaient étouffés : touches de klaxon, percussions régulières d’une masse sur le bois, staccato d’un marteau-piqueur. Ce léger brouhaha contrastait avec l’intérieur où le moindre pas, le grincement d’une chaise, le battement de la porte capitonnée retentissait, amplifié par la réverbération. (…)"
   
   "L’odeur du marbre dans cette église. Même le marbre a une odeur. Il a beau être impénétrable, il exhale une curieuse sensation de givre, acide, dur, piquant. Il me faut débusquer ces effluves chaque fois que je découvre une ville, un village, un site. L’empreinte. La trace d’un parfum ou d’un monument."

critique par Eeguab




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