Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

S’abandonner à vivre de Sylvain Tesson

Sylvain Tesson
  Petit traité sur l'immensité du monde
  Dans les forêts de Sibérie
  L'axe du loup
  S’abandonner à vivre
  Une vie à coucher dehors
  Berezina
  Géographie de l'instant
  Sur les chemins noirs
  Nouvelles de l’Est
  Éloge de l'énergie vagabonde

Sylvain Tesson est un écrivain-voyageur français né en 1972.

S’abandonner à vivre - Sylvain Tesson

Pofigisme
Note :

   Un petit matin dans le Transsibérien: Tesson, la gueule de bois, s'en prend à un Ouzbek obèse qui obstrue le couloir : projeté contre une vitre, une inconnue panse son poignet entaillé à l'os et lui assène: "ta blessure on s'en fout ! Sois pofigiste, mec!"
   
   Le pofigisme ? un mot russe qui exprime "une attitude face à l'absurdité du monde et à l'imprévisibilité des événements." C'est "une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient". Mieux vaut souvent "s'abandonner à vivre", renoncer à se battre, accepter le sort ; c'est une vertu de l'âme slave que les Européens de l'Ouest, "hamsters affairés", méprisent à tort. Si, de sa plume acerbe, il fustige à plaisir ses contemporains citadins, l'anticlérical Tesson n'est ni nihiliste, ni athée. Son regard lucide et désenchanté sur l'existence n'exclut pas le plaisir : se dépasser en mettant son corps en danger, baiser, s'enivrer. Il se projette dans les personnages de ses nouvelles illustratives de cette "torpeur métaphysique" des Russes.
   Certains luttent pour réussir leur vie ; mais Caroline la solaire, trader hyperactive, n'évite pas le coma à vie ; le jeune lieutenant Juvénal se bat au Pakistan mais n'échappe pas à la vengeance de Brahim, son copain de Seine Saint-Denis converti dont il a épousé la petite amie…Tatiana, petite vendeuse sibérienne suit Alain pour fuir "l'ennui russe"; mais en Provence, seule toute la semaine, elle replonge dans le même vide existentiel.
   
   Plus drôle, l'amant qui fuit par la gouttière au retour impromptu du mari : il tombe, se fracasse le pied et ce même mari prodigue les premiers soins à ce que l'on nomme "la fracture des amoureux"!
   
   D'autres s'abandonnent à vivre, acceptent le sort comme Idriss le Nigérian qui va "trimer sans joie pour les siens" à Paris, suivent leurs passions —la plongée, l'alpinisme—, écoutent leurs pulsions sexuelles, quitte à en sortir ridicules et humiliés comme dans "Le Bar" ou "Père Noël".
   
    Hélas il arrive que les autres viennent contrarier ce choix d'abandon au destin : "L'ermite" se retrouve en hôpital psychiatrique ; les deux techniciens du "Téléphérique" s'étaient organisé un réveillon sympa dans la nacelle à deux mille mètres, loin de la grande bouffe traditionnelle, mais on est venu les secourir !
   
   Entre vaudeville et tragédie, on retrouve dans ces nouvelles les valeurs que ce grand voyageur livrait dans sa "cabane en Sibérie" : son besoin existentiel de solitude pour communier avec la nature la plus sauvage et se ressourcer à son énergie. Il est remarquable que sa plume sémillante reste attachée aux évocations de la Sibérie. On retrouve surtout son invitation à savoir lâcher prise car parfois "Il vaut mieux ne pas remplir un vase que de vouloir le maintenir plein".
   À méditer !

critique par Kate




* * *