Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Journal I & VII : Ténèbres en terre froide - Apaisement de Charles Juliet

Charles Juliet
  Lambeaux
  Attente en automne
  L'annee de l'éveil
  Journal I & VII : Ténèbres en terre froide - Apaisement
  Dans la lumière des saisons
  Lumières d'automne Journal VI- 1993-1996

Charles Juliet est un écrivain français, né dans l'Ain en 1934.
Il a reçu en 2013 le Prix Goncourt de la poésie pour l'ensemble de son œuvre.

Journal I & VII : Ténèbres en terre froide - Apaisement - Charles Juliet

Un journal, des journaux
Note :

   On m'a convaincue de le lire Charles Juliet. Le bibliothécaire, consulté avec "par quoi commencer?" a, façon joueur de cartes, carrément sorti le grand jeu, et déballé tous les volumes présents. Laissant de côté les poèmes (courageuse mais pas téméraire), L'année de l'éveil (déjà lu)(mais à relire?) et Lambeaux (lu depuis), j'emprunte donc le Journal I, 1957-1964. On commence par le début, non?
   
    Le titre, en fait, c'est "Ténèbres en terre froide". POL, 2000. Avec préface datée de 1977. Nouvelle parution en 2000, avec complément en postface.
   
    En pleine lecture, je retourne à la médiathèque, le même bibliothécaire place dans mes mains le dernier tome paru, intitulé "Apaisement". POL, 2013. Il s'agit du Journal VII, 1997-2003. Comment refuser? J'abandonne l'idée de lire dans l'ordre, et finalement ce n'est pas plus mal.
   
    Savoir que l'auteur est toujours vivant (il est né en 1934) et a choisi "Apaisement" comme dernier titre m'a vraiment aidée à affronter le volume I puisque je n'ignorais pas ainsi qu'il avait survécu à des moments intérieurs terribles. "Ténèbres en terre froide", avec ses entrées brèves (contrairement à "Apaisement"), c'est la grande claque pour le lecteur. Tentation permanente du suicide, souffrance, épuisement, horreur de vivre, ennui. De plus (ou alors ce sera son salut?) "il te faut écrire, écrire, c'est-à-dire t'épier, te ronger, demeurer aux aguets, toujours exiger de toi le maximum et le meilleur."
   
    "Parfois, je cède à mon sens de la vanité de toute création, et je décide de m'arrêter d'écrire. Mais alors l'existence m'apparaît tellement insupportable, que je n'ai plus rien à quoi me raccrocher. Ne reste plus que la solution du suicide. Mais l'effroi qu'il m'inspire m'assure que je n'aurai jamais le courage de l'accomplir. Et je suis renvoyé à la vie, donc à l'écriture, à cette drogue qu'est l'abrutissement quotidien de longues heures de travail."
    "J'appartiens à cette catégorie d’écrivains pour qui écrire est toujours plus ardu, car pour eux, écrire est un moyen de s'explorer, se connaître, progresser vers toujours plus de lucidité et de conscience."
   

    Il écrit donc. Romans, nouvelles, poèmes.
    "Le poète a pour rôle de s'offrir à l'inconnu, de conduire à la lumière de la conscience ce qui gît dans les ténèbres du non-connu, du non-défriché. Il doit donc obéir à une volonté de clarifier, d'éclairer. Pourtant, la plupart des poètes semblent obéir à une volonté contraire."
   

    Et le fameux Journal:
    "J'aime écrire dans ce Journal. C'est pour moi un espace de liberté. Je ne me fixe aucune règle, sinon celle d'être totalement simple et sincère. Mais cette règle je n'ai pas à me l'imposer. Depuis longtemps elle est inscrite en moi et il m'est facile de m'y soumettre." (Journal VII)
   

   De 1957 à 1964, une certaine évolution se fait jour, bien sûr, mais la tonalité demeure noire. Ce journal est paru beaucoup plus tard, sans retouches. Charles Juliet y parle aussi d'écrivains, peintres, sculpteurs, de rencontres, d'événements de son passé. Il lui faudra bien du temps pour être reconnu.
   
   Franchissons pas mal d'années, et voyons cet "Apaisement". Rencontres de hasard ou pas, conférences, discussions avec jeunes ou détenus, voyages, contacts avec d'autres artistes appréciés, voilà en gros le quotidien de l'auteur. Ecriture, lecture, toujours. Exigence et lucidité. Connaissance de soi.
   
    Le voilà qui se révèle le meilleur critique du Journal I (12 février 2000)
    "Je viens de corriger les épreuves de ce Journal I qui va bientôt reparaître et je ressens le besoin d'ajouter ce commentaire.
    Sauf obligation, je ne relis jamais ce que j'ai publié. J'avais donc en partie oublié ce que contenait ce volume. Je viens de le découvrir et je dois avouer que cette lecture m'a rempli de confusion.
    Il m'a été désagréable de revenir à ces années où je ne pouvais que ressasser mon mal-être. Mais ce qui m'a été le plus pénible, ce fut de tomber sur ces notes où j'affirme, tranche, décrète, jette l'anathème. L'attitude intérieur dont elle procède est à l'opposé de celle qui m'est habituelle, et c'est sans doute pourquoi elles m'ont à ce point navré.
    Pendant ces années où j'ai commencé à tenir mon journal, j'étais désemparé, perclus d'angoisse, d'une inimaginable ignorance. Je suppose qu'en réaction aux difficultés que je rencontrais, il m'a fallu me fixer des jalons et des points d'ancrage. En outre, je n'écrivais ces notes que pour moi seul, n'avais pas la moindre idée de les publier un jour.
    (...)(hélas je dois couper un peu)
    J'ai toutefois la consolation de savoir que j'ai toujours voulu être vrai."

   
    Existent même des études sur ce Journal I. On parle d'"Écritures du ressassement". (17-18 mars 2000)
   
    Après lecture de Charles Juliet, bien des proses relâchées ou boursouflées ne vont plus passer. En effet:
    "Quand j'écris, je me préoccupe désormais:
   - d'être sobre, direct, concis
   - de trouver le mot juste, l'expression juste, la structure de phrase adéquate. De trouver la justesse de ton. De n'être ni au-dessus ni au-dessous de ce qui est à exprimer
   - de ne pas résoudre un difficile problème d'écriture par un artifice
    - de ne dire que ce que je veux dire
   - de n'employer qu'après examen les mots qui ont une histoire, un passé
    - (...)" (25 juin 1997)

   
    Doté du "besoin irrépressible de se connaître", "épuisante et douloureuse aventure". "Quand au terme de ce dur travail on est devenu soi-même, alors on accède à un état qui est à la fois lucidité, vigueur, bonté, simplicité, sérénité, sagesse, contentement de soi et adhésion à la vie." (22 février 1998)
    Oui, nous sommes loin du Journal I. Mais il s'agit de décennies de travail...
   
    Parfois des poèmes lui sont "offerts" (c'est son expression)(ainsi que "se balbutie en moi" ou "me sont venus")
    "Pour le première fois de l'année, alors que le printemps approche, j'ai entendu gazouiller les oiseaux. Alors j'ai noté:
   ces chants d'oiseaux
    au petit matin
    en ce jour de printemps
   
    la vie qui exulte
   
    soudain
    traversé
    soulevé
    par cette allégresse"
    (6 mars 2002)

   
   Contrairement à ce qu'on pourrait craindre, cheminer avec Charles Juliet ne lasse pas. Il est toujours intéressant. Il a l'art de parler de ses rencontres, de cerner l'essentiel des individus. Bien des personnes ayant vécu des enfances ou des vies dures se confient (lui-même sait ce qu'il en est). Il demeure attentif au monde qui l'entoure, retient certains événements ou faits divers l'ayant frappé. Sans s'étaler. Il sait rester discret (initiales, ou "une femme", peu de noms).
   
    Bref, je sens que je vais encore cheminer avec lui:
    "Souvent j'ai l'impression que par bien des côtés, je suis resté un adolescent. J'ai une certaine insouciance, je garde un fond de vulnérabilité, je me laisse parfois emporter par mes engouements et je ne suis nullement blasé. L'intérêt que je porte aux êtres et à la vie ne s'est pas émoussé,( ...)(25 juin 2003)

critique par Keisha




* * *