Lecture / Ecriture
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Correspondance entre Guillaume de Blyenbergh et Spinoza de Baruch Spinoza

Baruch Spinoza
  Le Traité politique
  Correspondance entre Guillaume de Blyenbergh et Spinoza
  Traité de la réforme de l’entendement
  Traité théologico-politique

Baruch Spinoza est un philosophe hollandais né en 1632 à Amsterdam et mort en 1677 à La Haye.

Correspondance entre Guillaume de Blyenbergh et Spinoza - Baruch Spinoza

Dialogue de sourds
Note :

   Le 12 décembre 1664, Spinoza a trente-deux ans. Il reçoit une lettre d’un inconnu, Guillaume de Blyenbergh, qui se présente comme "un homme qui, par amour de la vérité pure, s’efforce vers la science…". Celui-ci a lu les Principes de la philosophie de Descartes, premier ouvrage publié par Spinoza l’année précédente. Il y a trouvé "extrême solidité" et plaisir mais il s’interroge sur certains points et prend donc la liberté d’interroger directement l’auteur. Il a noté que selon Descartes ou Spinoza "Dieu n’a pas seulement créé les substances mais aussi le mouvement dans les substances". Dieu détermine donc les mouvements de l’âme auxquels nous donnons le nom de volonté. Ainsi, pour prendre l’exemple d’Adam, s’il désire manger le fruit défendu, c’est à Dieu qu’il doit de le faire. Blyenbergh en conclut en toute logique "qu’il ne peut rien y avoir de mauvais dans le mouvement de l’âme, ou bien que Dieu lui-même est cause immédiate de ce mal", ce qu’il ne peut admettre.
   
   Spinoza est très favorablement impressionné par ce correspondant qui n’est motivé que par l’amour de la vérité. Il lui répond donc rapidement par une longue lettre en l’assurant de sa considération. Il réfute immédiatement l’idée que "le mal ou le péché soient rien de positif", en ajoutant que rien ne peut se produire contre la volonté de Dieu. Il cite certains éléments de son Ethique – non publiée alors – selon lesquels "toute chose existante enveloppe une perfection ayant exactement les mêmes limites que son essence". Ainsi l’ingestion du fruit défendu par Adam ne peut être considérée comme un mal en soi. Adam avait été averti que ce fruit possédait des caractéristiques mortelles ; sa décision de le manger malgré tout est donc un choix pris en toute connaissance de cause. Spinoza met encore en garde Blyenbergh contre le langage des paraboles de l’Ecriture dont le caractère anthropomorphique induit les hommes en erreur.
   
   Ces explications ne satisfont pas Blyenbergh qui, dans sa réponse à Spinoza, précise que dans sa pensée il se réfère non seulement au concept clair de son entendement, mais à la parole révélée de Dieu, en philosophe chrétien et, quand il perçoit une contradiction entre les deux, il choisit le Verbe.
   
   Ce qu’il ne perçoit pas à ce stade, c’est la conception de Dieu telle que définie par Spinoza dans l’Ethique, qui peut être ramenée à l’identité de Dieu et de la nature. L’éthique n’est pas la morale et, pour Spinoza, le bien et le mal ne sont pas des concepts réels : il n’y a que le bon et le mauvais, le bon produisant les joies et le mauvais les tristesses. Blyenberghe se lance donc dans un long développement pour exprimer l’impossibilité de concevoir Dieu approuvant les actions les moins défendables des hommes. Il rejette aussi l’idée de l’ambiguïté des textes de la Bible et conclut néanmoins sa lettre par une nouvelle demande d’explications à Spinoza, en précisant qu’il préférerait que celles-ci fussent écrites en néerlandais plutôt qu’en latin, selon l’usage de Spinoza.
   
   Spinoza réagit assez vivement : il note que Blyenberg ne recherche pas réellement la vérité puisqu’il la subordonne à sa concordance avec l’Ecriture. Spinoza ne voit donc plus d’intérêt à poursuivre cette correspondance. Il est clair que s’il a choisi de se faire excommunier de sa religion hébraïque, ce n’est pas pour tomber sous les injonctions du calvinisme. Il prend cependant la peine de répondre aux principales objections de son correspondant.
   
   Ce dernier n’apprécie pas ce retournement de Spinoza, pourtant motivé par ses propres positions, ni les remarques sur sa pensée trop éloignée de la démarche philosophique. Il continue à argumenter contre l’idée que, pour Dieu, commettre des crimes ou vivre selon les règles de la vertu sont choses équivalentes. Et dans cette lettre (classée XXII dans la correspondance de Spinoza), ses arguments trouvent un regain de pertinence : "vous vous abstenez de crimes et de vices parce que les crimes et les vices répugnent à votre nature et vous éloignent de la connaissance et de l’amour de Dieu ; mais je ne trouve dans tous vos écrits aucune règle qui prescrive cette manière d’agir et qui la justifie… Vous vous abstenez de ce que j’appelle les vices parce qu’ils répugnent à votre nature singulière, non parce que ce sont des vices."
   

   Spinoza, dans sa réponse, justifie sa réaction et ressent sans doute le poids des dernières objections. Il y répond avec une certaine courtoisie, ce qui poussa sans doute Blyenbergh à lui rendre visite et à faire suivre leur entretien d’une nouvelle série de questions auxquelles Spinoza, cette fois, refusa de répondre, mettant un terme à la correspondance.

critique par Jean Prévost




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