Lecture / Ecriture
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Badenheim 1939 de Aharon Appelfeld

Aharon Appelfeld
  La Chambre de Mariana
  Floraison sauvage
  Et la fureur ne s'est pas encore tue
  Le garçon qui voulait dormir
  Histoire d’une vie
  Le temps des prodiges
  Les eaux tumultueuses
  L'amour soudain
  Badenheim 1939
  Dès 09 ans: Adam et Thomas
  Les partisans

Aharon Appelfeld, (אהרן אפלפלד) est un écrivain israélien, né en 1932 à Jadova (Roumanie), ayant subi La Shoah dans son enfance et installé en Israël. Il est mort en 2018.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Badenheim 1939 - Aharon Appelfeld

Légère déception sur ce titre-là
Note :

   "A la porte de la ville, on avait dressé une barrière. Personne n'entrait ni ne sortait. Toutefois, la porte n'était pas totalement fermée. Les laitiers livraient le lait le matin et le camion des maraîchers déchargeait des cageots à l'hôtel ; les deux cafés étaient ouverts, l'orchestre jouait tous les soirs. Cependant on avait l'impression qu'un autre temps, différent du temps régional, pénétrait dans la place et s'installait en silence".
   

   Printemps 1939. Comme chaque année, la station thermale autrichienne de Badenheim voit arriver les habitués pour une nouvelle saison. Papenheim l'impresario est là, toujours énervé, ne sachant pas s'il arrivera à faire venir à temps les artistes qu'il a invités. Le grand Mandelbaum, violoniste, est attendu pour le festival de musique et occupe toutes les conversations. Les deux prostituées locales, Sallie et Gertie sont là aussi et le directeur de l'hôtel se met en quatre pour satisfaire tout le monde.
   
   Mais nous sommes en 1939. Dans cette ambiance légère et frivole, deux fonctionnaires font irruption, chargés du recensement de tous les juifs présents, sous un prétexte sanitaire. Les rumeurs commencent à circuler, il est question d'une "délocalisation" en Pologne. Certains y voient un pays arriéré alors que d'autres le parent de toutes les vertus, sur la foi de souvenirs d'enfance.
   
   L'ambiance se délite peu à peu, si au début rien ne paraît changer, les restrictions de déplacement se font plus sévères, l'isolement se précise, le ravitaillement se raréfie. Dans ce contexte, les relations entre les visiteurs changent, des idylles se nouent, des disputes éclatent, mais tous refusent de voir la réalité de ce qui se trame, s'aveuglant sur les objectifs poursuivis.
   
   Les dernières pages du roman contrastent fortement avec ce qui a précédé, souvent métaphorique, plus d'échappatoire, la machine de destruction est en route.
   
   J'ai eu plaisir à retrouver l'écriture de l'auteur, si fluide et précise, j'ai pourtant eu du mal à entrer dans ce roman-là, à l'atmosphère étrange et irréelle. Les personnages m'ont paru lointains, comme étrangers à leur histoire, d'où la difficulté d'éprouver de l'empathie pour eux. Une légère déception, ce qui n'enlève rien à l'immense talent d'Aharon Appelfeld.
    ↓

critique par Aifelle




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Rouages de l' aveuglement collectif
Note :

   C’est par la métaphore, par le recours à une petite histoire aux apparences doucereuses qu’Appelfeld décide de nous donner à voir l’arrivée insidieuse de la barbarie nazie.
   
   Nous sommes dans une petite station balnéaire, à Badenheim, en plein printemps. Les estivants ne semblent avoir d’autres préoccupations que de se régaler de délicieuses pâtisseries réalisées par un artisan juif qui n’a jamais quitté son poste depuis trente cinq ans. Une fois repus, ils se rendent avec nonchalance aux concerts donnés par un orchestre de musiciens juifs. Des musiciens qui jouent sans véritable passion sous la conduite d’un chef, juif lui aussi, plus préoccupé à régner en maître sur toute la communauté qu’à perfectionner sa musique.
   
   Dans cette station, par un concours de circonstances qui semble trompeusement un hasard, la majorité des estivants est juive. Ils vivent une vie de relative insouciance qui peu à peu va se gripper.
   
   L’habileté d’Appelfeld est de recourir à des éléments indirects pour mettre en place un univers kafkaïen et progressivement de plus en plus oppressant. Tout commence par la mise en place d’un prétendu service sanitaire qui impose le recensement de tous les juifs. Parce que la discipline est culturelle, chacun se fait recenser sans s’interroger et avec politesse. Il en résulte une encore plus grande fierté d’être juif et un relatif dépit pour ceux qui sont exclus de cette opération, minoritaires.
   
   Puis, brutalement et insidieusement, la ville est bouclée. On ne peut qu’y entrer, à condition d’être juif, jamais en sortir sauf à ne pas être juif. Même les chiens qui tentent de forcer les postes de garde seront abattus sans merci.
   
   Chaque jour, la vie devient plus difficile, par petites touches successives aux fins de rendre l’oppression plus supportable car progressive. Les mauvais jours arrivent et avec eux le rationnement et un cantonnement que l’impresario d’un compositeur de petite gloire n’aura de cesse d’expliquer comme étant le prélude à un voyage, anodin et de quasi plaisance, vers une Pologne vue comme une nouvelle terre promise parce que havre de la judéité.
   
   La désillusion collective cessera à peine lorsqu’un petit matin, ils seront convoyés en masse dans des wagons à bestiaux où ils finiront entassés pour une destination que nous sommes en fait les seuls à connaître, a posteriori.
   
   Derrière un texte simple, réalisé sous la forme de courts chapitres qui constituent des scénettes de théâtre, se cache une analyse impitoyable de ce que l’illusion collective peut entrainer comme aveuglement.

critique par Cetalir




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