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En finir avec Eddy Bellegueule de Edouard Louis

Edouard Louis
  En finir avec Eddy Bellegueule

En finir avec Eddy Bellegueule - Edouard Louis

Lu d'une traite !
Note :

   "Ne plus croire à une existence qui ne repose que sur la croyance en cette existence."
   

   Pas de bol pour Eddy Bellegueule ! Il naît dans une famille où l'on vit à sept avec sept cents euros par mois, où l'avenir est tout tracé (l'usine est juste à côté de l'école), dans un milieu qui privilégie les valeurs masculines alors qu'il est efféminé.
   
   Longtemps, son leitmotiv sera de correspondre au "nom de dur " qui lui a été attribué, Eddy Bellegueule donc. Mais les crachats, la violence physique et verbale qu'il subira deux ans durant au collège, l'attitude de sa famille qui ne sait comment faire face à sa différence, le sentiment de honte qui l'habite face à la pauvreté des siens, pauvreté aussi bien verbale qu'économique, font que cet adolescent "prisonnier de [son] propre corps", ne trouvera d'issue qu'en dehors de ce monde clos sur lui même.
   
    Même si le mode de vie, de pensée, décrits dans ce roman à caractère autobiographique (non assumé sur l'objet livre) pourraient de prime abord paraître d'une autre époque, nous nous situons ici à la fin des années 1990, début 2000, en Picardie. Eddy Bellegueule, vrai nom de l'auteur, s'il choisit de se renommer, n'en profite pas pour autant pour régler ses comptes avec les membres de sa famille. Il analyse de manière lucide ce qui les entrave d'un point de vue sociologique et ne les juge pas .
   
   Il restitue de manière remarquable la langue fruste, les négligences de sa classe sociale, les arbitrages économiques, la méfiance vis à vis de la médecine, le manque d’intérêt pour l'école, tout ce qui creuse un fossé apparemment infranchissable entre "les petits" et "les bourges".
   
   L'auteur partait dans la vie avec un double handicap (son milieu social, son homosexualité) mais il a réussi à En finir avec Eddy Bellegueule tout en nous offrant un texte magnifique sur ses origines et sa quête d'identité !
   
   Merci aux amies qui ont su éveiller mon intérêt pour ce que je croyais être à tort une histoire américaine de bas fonds (!)
   
   Si vous avez aimé Annie Ernaux ou Didier Eribon, à qui ce livre est dédicacé, vous adorerez Eddy Bellegueule !
   
   Lu d'une traite ! Et zou sur l'étagère des indispensables !
    ↓

critique par Cathulu




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Sortir de l’Enfer
Note :

   Édouard Louis, né Eddy Bellegueule, est sous les feux de la rampe : l'homosexualité devient un thème vendeur. Pourtant la portée sociologique de ce récit devrait aussi retenir l'attention, car son milieu de vie a contraint ce jeune auteur à le fuir pour affirmer sa différence et vivre enfin en accord avec lui-même. Sa connaissance de Bourdieu lui a permis de comprendre sans les juger les valeurs et les comportements des habitants de ce petit village du Nord, et de ses parents en particulier. On retrouve l'atmosphère de "La Place" d'Annie Ernaux dans l'évocation de la figure paternelle ; mais E. Louis n'a pas recours à "l'écriture plate" de la romancière ; il restitue au plus près, dans leur violence crue, les manières de dire de son monde. Ainsi va sa thérapie cathartique sans misérabilisme ni apitoiement, juste "pour en finir" : consciente ou non, la violence omniprésente, indissociable de la haine et de la honte, éclabousse chaque page. En outre, ainsi qu'il l'a déclaré sur France Culture, Édouard Louis a voulu ce récit comme "un appel à la rébellion, à l'insoumission, à l'insurrection de tous les rejetés, les gays, les étrangers" : fuir n'est pas lâche, même si É. Louis l'a vécu "comme un échec"; "la fuite a été la dernière solution envisageable" pour renaître et devenir qui il est.
   
   Sa chance, sa bonne fée? La principale de son collège qui a permis son admission en filière art dramatique au lycée d'Amiens… À travers de nombreux souvenirs et anecdotes, l'auteur révèle un monde clos, qui vit encore dans les années 2000 comme voici soixante ans, où la non-conformité aux codes et aux rôles entraîne l'exclusion.
   
   Hormis quelques notables, la majorité des mille villageois connaît la misère et l'absence d'hygiène. Après le collège, les garçons vont à l'usine du bourg, les filles deviennent caissières ; on se marie entre cousins, on reproduit "les mêmes expériences, génération après génération, [en résistant] à toute forme de changement" : "le village, loin de la ville, était aussi à l'écart du temps qui passe". Malgré la T.V. allumée en permanence chez ses parents, tous redoutent le monde extérieur. Chacun correspond à son rôle, se conforme au stéréotype. "Être un homme, c'est être un dur" : le surpoids, l'alcoolisme —les premiers comas éthyliques dès 14 ans— la violence physique et verbale, le foot... Les femmes, elles, récupèrent leurs hommes ivres au café, les séparent quand ils se battent, leur coupent les cheveux : un mâle ne fréquente pas "cette pédale". Victimes de "la violence de classe", ces petites gens dominés ne peuvent toujours maîtriser leurs bouffées violentes ; le jeune Eddy frappe sa copine Amélie car elle a traité ses parents de "fainéants": à dix ans il reproduit les comportements de son monde. Fondés sur l'ignorance leurs préjugés racistes maintiennent ces villageois loin de la ville, repère des étrangers. Selon son père : "À Amiens y a que des Noirs et des bougnoules, des crouilles… Faut pas aller là-bas, c'est sûr que tu te fais dépouiller".
   
   À dix ans, c'est le regard des autres qui fait prendre conscience au garçon de sa différence : à l'inverse de ses frères, ce gamin chétif aime les poupées et la danse ; sa voix, ses gestes, sa démarche, tout signale une "tapette" et provoque la honte de ses parents. Collégien victime du harcèlement de deux garçons, coups, crachats, humiliations le stigmatisent et l'excluent. Pour se protéger Eddy se tait et s'efforce de se conformer au rôle d'un hétéro dragueur de filles et bagarreur. Mais en vain, témoin cette scène dans un hangar où ses copains le forcent à jouer aux homosexuels : mais Eddy bande, lui ne joue pas un rôle : "j'espérais changer. Mais mon corps ne m'obéissait pas".
   
   Rejeté par ses parents il en est pourtant aimé car il est bon élève : "le père qui détestait les bourgeois (…) souhaitait me voir passer de l'autre côté"; il aime son fils et le lui dit mais Eddy le repousse : "son je t'aime avait pour moi un caractère incestueux". Il reste attaché à sa mère qui savait en silence et ne la condamne pas car "elle ne comprenait pas que sa trajectoire entrait dans un ensemble de mécanismes logiques, (…) implacables". Au poids du déterminisme social s'ajoute celui du lieu de vie : étrangement quand le père d'Eddy est allé chercher du travail dans le sud de la France, il a pris la défense d'un homosexuel et avait pour ami un arabe... Le milieu, "on n'y échappe pas".
   
   "J'ai essayé d'être comme tout le monde"
mais la volonté n'a pas suffi "à faire comme si…" Devenu interne à Amiens, É. Louis a découvert d'autres codes sociaux de la virilité et "les corps féminins de la bourgeoisie intellectuelle". Transfuge comme Annie Ernaux, il a eu honte de son monde avant d'en comprendre les valeurs et les logiques inéluctables. S'il en a certes fini avec Eddy Bellegueule, É. Louis l'écrivain est-il vraiment devenu lui-même ou joue-t-il encore un rôle?
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critique par Kate




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Germinal au 20è siècle !
Note :

   C’est dur de s’appeler Eddy Bellegueule. Encore plus quand on habite dans un village de campagne déshérité. Et encore plus quand on est efféminé, maniéré, pédé, quoi!
   
   Eddy Bellegueule est devenu Edouard Louis. L’histoire de ce "roman" qui n’en est pas vraiment un, c’est l’histoire (très douloureuse) de son auteur.
   
   Nous sommes dans un village de Picardie. Son nom n’est pas mentionné, mais en Picardie, nous (je dis ‘nous’ car j’habite moi aussi cette région) le connaissons, les médias locaux se sont bien chargés de le divulguer.
   
   C’est un village comme on en trouve encore beaucoup, pas seulement en Picardie, mais partout, là où rien ne se passe à au moins vingt kilomètres à la ronde, où les habitants vivent depuis des générations, se marient entre eux, restent au village, créent leur propre histoire, leurs propres valeurs, leurs propres lois, dans la crainte de la "ville" et de sa "jungle" et encouragés en cela par la sempiternelle télévision (et pas vraiment les programmes d’ARTE!). C’est un village où la violence ordinaire règne en maître grâce à l’alcool qu’on ingère dès la sortie de l’enfance, où l’on ne donne pas vraiment dans la tendresse…
   
   La famille d’Eddy et de ses quatre frères et sœurs est pauvre. Le père, ancien ouvrier d’usine, ne peut plus travailler en raison de son dos abîmé. Il s’occupe à regarder la télé toute la journée en attendant de retrouver ses copains le soir pour boire (sans modération). Et il va à la pêche pour nourrir la famille quand, à la fin du mois, il n’y a plus d’argent pour acheter de la viande. La mère est une "femme au foyer" qui, depuis sa première grossesse à l’âge de 17 ans, galère "à faire le ménage à la maison et à nettoyer soit la merde de (ses) gosses soit la merde des vieux dont (elle) s’occupe."
   

   Enfant déjà, Eddy n’est pas comme les autres. Et les autres le lui font sentir. Il fait honte à sa famille. Au collège, il est harcelé violemment tous les jours. Au village, il n’a pas d’amis (garçons) car il n’aime pas le foot, il n’est pas un "dur", malgré tous les efforts qu’il fait pour faire semblant …
   
   Oui, il voudrait tant ressembler aux autres, mais ses efforts finissent par le piéger lui-même. Jusqu’au jour où lui apparait clairement la solution : il faut qu’il s’assume, qu’il s’en aille, il faut qu’il fuie son milieu. Ce qu’il fait. (Grâce à l’école, je précise, et en tant que prof de l’enseignement public, j’en suis fière!)
   
   C’est un livre dur. "Germinal" au 21è siècle! La critique littéraire très parisienne n’en est pas encore revenue! Entre étonnement et incrédulité, elle est fascinée par la peinture des mœurs que nous livre là Eddy Bellegueule alias Edouard Louis.
   
   Et oui. Tout cela existe bel et bien. Ayant enseigné pendant un certain nombre d’années dans un lycée de campagne au recrutement d’élèves de familles classées "socialement défavorisées", je peux affirmer que j’ai vu bien pire!
   
   Ce qui est fantastique, par contre, c’est que l’auteur, ce jeune homme de 21 ans seulement, socialement défavorisé à l’origine et homosexuel, ait trouvé sa voie, et ceci brillamment : étudiant en sciences sociales à l’ENS, il a coordonné la publication d’un ouvrage sur Pierre Bourdieu : "L’insoumission en héritage" (PUF). Il a aussi écrit deux articles pour Libé qui prouvent qu’il est déjà bien loin des préoccupations des habitants de son village. Et tant mieux pour lui!
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critique par Alianna




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Roman autobiographique
Note :

   En commençant ce récit, je croyais que "Bellegueule" était un patronyme inventé par l’auteur pour rendre son propos ironique ; mais il semble que ce soit là le nom véritable de sa famille qu’il a utilisé pour ce qui est tout de même une œuvre de fiction, dans la mesure où il est écrit "roman" et non "autobiographie" sur la 1ere de couverture. J’ai peine à y croire!
   
   C’est un nom difficile à porter…
   
   Le narrateur commence avec un chapitre intitulé "Rencontre"
   
   Lorsqu’il entre au collège à dix ans, deux garçons plus âgés qu’il ne connaît pas, le coincent dans un couloir pour lui cracher dessus, l’insulter et le persécuter physiquement, au motif qu’il s’appelle "Bellegueule et qu’il est pédé". A peine à l’école, il a déjà une réputation. Seul contre deux plus grands, Eddy ne peut se défendre ; il ne supplie pas qu’on arrête, et n’en parle à personne. Ce serait une humiliation supplémentaire. Le scénario se répète de nombreuses fois, et Eddy aura conscience d’une sorte de complicité avec ses bourreaux. Mais comment faire autrement?
   
   D’une manière générale, les enfants sont battus. Ainsi que les animaux, les femmes, et les hommes qui se battent entre eux, ivres, à la sortie du bistrot. On baigne dans un climat de violence généralisée. Les Bellegueule , comme toutes les familles alentour, sont tout en bas de l’échelle sociale. Les hommes travaillent à l’usine, les femmes sont hôtesses de caisse, ou "lavent le cul des vieux". Les familles souffrent de malnutrition, les logements sont sommaires, la chambre des enfants est séparée par un rideau de celle des parents, et ils ne sont pas discrets. Misère sociale, matérielle, on se console avec la télé, les boissons fortes, le football, la violence.
   
   Eddy traverse ses quinze premières années à devoir se défendre dans ce monde hostile ; surtout contre les garçons et les hommes. Avec la gent masculine, impossible de discuter. Il a des échanges de propos, et des relations correctes, quoique souvent difficiles, avec sa mère ("Ma mère et ses histoires"), ses sœurs, et cette fille de son âge qu’il appelle Amélie. On saisit qu'il a toujours plus ou moins été le confident de sa mère, rôle qui favorise l'homosexualité chez les garçons.
   
   Très tôt, avant de se rendre compte qu’il était homosexuel, Eddy, selon son entourage se comportait "comme une gonzesse". Il a fait son possible pour le dissimuler sans y parvenir. C’est l’école, où il craignait d’aller, à cause de ses persécuteurs, qui l’a tiré d’affaire.
   
   En effet, avoir des attitudes considérées comme ressortissant du genre féminin, n'a pas que des inconvénients. Eddy avait des aptitudes pour jouer des rôles, et fait du théâtre ; lui sur scène, ses persécuteurs ne peuvent plus le tabasser, ils sont obligés de l'applaudir. C'est par le biais du théâtre qu'il va rejoindre le lycée d'Amiens.
   
   Le récit est parsemé de réflexions qui témoignent de la capacité aiguë de l’auteur à analyser les situations. Il a fait le choix de rendre les propos des gens en italique, dans un langage argotique familier, pour nous mettre dans l’ambiance, et, ma fois, c’est réussi.
   
   Je regrette cette effervescence médiatique autour d’Édouard Louis qui aurait pu me détourner de son livre et contente qu’il n’en ait rien été. Pour certains lecteurs, ce livre est un règlement de comptes. Je n'en crois rien. Les lecteurs choqués ne savent tout simplement pas comment vit une partie non négligeable de la population dans les campagnes, les cités des villes dortoirs, et les quartiers défavorisés des grandes villes. Ils ignorent les méfaits de l'alcoolisme, et de la grande précarité sociale.
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critique par Jehanne




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Différent
Note :

   Edouard Louis, 21 ans élève de l'Ecole Normale Supérieure, signe ici son premier roman.
   
   Dans un témoignage troublant et émouvant, il raconte son histoire, vraie, celle du rejet d'un jeune homosexuel, lui, dans son village de Picardie profonde.
   
   Grâce au théâtre et à la littérature, il prendra son envol loin de son milieu social et brisera ainsi le déroulement de vies misérablement semblables de génération en génération.
   
   La question que pose Edouard Louis dans ce livre, c'est : "les lois de la reproduction sociale sont-elles inébranlables?"
   
   
Alors sans juger, il dit et raconte une fiction vraie et bouleversante. Le récit puise sa force et sa véracité dans la construction littéraire faite de l'analyse et du style de l'auteur. C'est tout le talent d'un écrivain remarquable.
   
   Issu d'un milieu très modeste, son père est au chômage et sa mère auxiliaire de vie, des frères et sœurs, Eddy par le regard des autres d'abord apprend sa différence, ensuite au plus profond de lui, quand son corps confirmera ses désirs, il s'en ira.
   
   Son attitude maniérée, sa démarche délicate, son physique trop fin et ses goûts le mènent à un bannissement lent et inévitable. Battu, haï, méprisé, humilié, il vit une adolescence sans concession, où le mépris de lui et de ce qu'il ressent, le jette dans un monde sans pitié.
   
   Edouard Louis analyse une France, que l'on pensait celle de Zola, une France basique qui n'aime pas les pédés et le clame avec fierté parce que c'est ça être un homme, un dur, un vrai mec! Les filles deviendront caissières, vendeuses, coiffeuses comme leur mère ou mieux enceinte à 17 ans, elles pourront alors ressasser les erreurs commises pour en arriver là. Mais, elles n'ont pas fait de bêtises, c'est juste qu'elles n'avaient pas le choix. Toute leur vie a été construite pour prendre cette trajectoire. Imparable.
   
   L'auteur raconte les soirées au café où il faut être bourré, l'école haïe parce que c'est pas être un dur, l'usine qui attend toutes les générations, la télé regardée des journées entières, le foot symbole de gloire mais aussi le manque de culture et d'ouverture d'esprit. Et puis dans un style admirable, l'auteur alterne deux langages comme deux mondes dissociés à jamais. La langue de son enfance, en italique, violente, absente de douceur, sans mot et celle du jeune homme brillant et sensible qu'il est devenu. Cette confrontation de vocabulaire accentue la force et la douleur qui ont du être les siennes pendant des années où il a essayé d'être comme eux, un dur, pour ne pas souffrir.
   
   Un livre qui chavire parce que l'histoire est celle d'un jeune homme du 21ème siècle, un livre qui brise parce que la douleur d'être différent a été vécue et qu'elle l'est encore de nos jours.
   
   Une écriture maîtrisée, un style remarquable et une histoire loin, bien loin des biographies aux clichés tapageurs.
   ↓

critique par Marie de La page déchirée




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Une rédemption
Note :

   Que dire de plus de que ce qui a déjà été largement commenté sur ce livre comète d’un garçon d’à peine 21 ans qui s’est cherché avec honnêteté, on peut bien utiliser ce mot, durant toute son enfance picarde. Eddy –prénom américain probablement venu des séries télévisées – est issu d’une famille de ce qu’on appelait "les prolétaires", petits ouvriers sans qualification dont les valeurs de nos jours tournent autour de la télévision, de l’alcool, et, pour les hommes, de la virilité.
   
   Eddy est mal parti dans ce milieu : lui aime l’école -pour sa famille, "ça sert à rien" et les profs sont surpayés à ne rien faire (air connu)- et respecte le discours de ses enseignants qui lui apprennent les valeurs de tolérance et d’ouverture, de la République rassembleuse d’entités différentes. Il s’y retrouve, lui qu’on tabasse au collège pour ses manières de "pédé" et on lui crache dessus : ses descriptions de crachats valent des nausées au lecteur tant on "sent" que c’est du vécu! Bref, c’est l’enfer dans cette Picardie attardée : seul moyen de s’en sortir : le lycée d’Amiens où le théâtre est enseigné. C’est au lycée qu’Eddy s’aperçoit que les manières qu’il avait étaient en fait moins des attitudes d’homosexuel que des manières de "bourgeois".
   
   Pourtant le narrateur-auteur n’accable pas ses parents, gens emportés par la tourmente de la vie à qui on n’a jamais montré, et qui n’ont jamais pu imaginer qu’il puisse y avoir autre chose que leur univers, que leur village où les garçons sortent de l’école pour aller à l’usine du coin et où les filles font des enfants à peine sorties de l’adolescence. Les seuls plaisirs sont l’alcool, le sexe, le foot et la télé. Chez les Bellegueule, il y a une télé dans chaque pièce de la maison. Evidemment, c’est plus intéressant que les livres et Eddy est exhorté à regarder cette télé qui passionne tant les autres membres de sa famille. On se méfie de tout ce qui fait appel au raisonnement, aux intellectuels y compris aux médecins pour se soigner. En ce sens, l’auteur consacre un chapitre intitulé "Résistance à la médecine". Encore une preuve de virilité, de n’être pas malade, de se remettre seul.
   
   De même, Eddy veut s’adapter à cette vie qu’on lui propose. Il s’intègre à une "bande" qui boit des bières jusqu’au coma éthylique, s’essaie au foot –qui lui déplait- et sort avec des filles, qui l’intéressent pas non plus. Il doit se rendre à l’évidence, il préfère les garçons et, dans ce village picard, c’est une croix à porter. Car, finalement, qui est "Eddy Bellegueule"? Tout bon roman est une quête identitaire dans un sens. Et Eddy Bellegueule est étrangement le vrai nom de l’auteur qui l’a changé en "Edouard Louis". Au départ, sans rien savoir sur ce roman, j’ai pensé à un pseudonyme de rock star locale. Et puis, Eddy sert de nom de personnage, permet à l’auteur de se mettre à distance avec son enfance, justement d’en finir avec ce personnage qui se cherchait et qui s’est enfin trouvé.
   
   Comme des réminiscences de cette période, interviennent au milieu de la prose très classique de l’écrivain, des saillies du langage de ses parents, de ses relations de l’époque, langage populaire, vulgaire, comme des échos d’une vie qui disparaît mais aussi comme si l’auteur voulait nous inclure in medias res. Le contraste marque bien la distance qui sépare la vie intérieure et la vie qui marque notre auteur.
   
   Tout se lit très vite. Le roman est prenant. Mais est-ce bien un roman? L’éditeur l’indique sous le titre. Mais je pencherais pour le récit. Ou le traité de sociologie. L’auteur a d’ailleurs travaillé sur l’œuvre de Bourdieu. Ces questions même font partie du charme de cet ouvrage.
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critique par Mouton Noir




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Très bon titre !
Note :

   Oui, moi aussi j’ai eu hâte d’en finir avec Eddy Bellegueule. Assez rapidement en fait. Je m’y suis vite senti mal à l’aise. Surtout pour un ouvrage qui se dit autobiographique.
   
   C’est vrai nous en sommes à l’ère de la téléréalité. Faut-il pour autant en adopter les codes, de médiocrité de l’intention, d’absence de pudeur et de recul? C’est vraiment l’impression que cela m’a fait. Une espèce de "guerre des boutons" mode téléréalité. Avec les excès... de réalité, l’absence de souffle, le récit plat, morne plaine…
   
   Curieusement, trouvai-je, cet ouvrage (on n’ose dire roman ou autobiographie? Dans l’interview donnée à la fin du mp3 par lequel j’ai "écouté" le roman, Edouard Louis revendique pleinement, totalement l’autobiographie? Bon sang, bonjour les dégâts autour de lui! Bonjour certaines incohérences aussi.), cet ouvrage donc a reçu un accueil dithyrambique? J’avoue en rester coi. Car si la qualité d’écriture me parait indéniable, et pour un tout jeune homme qui plus est, la qualité d’écriture n’excuse pas la platitude recherchée de la relation de l’histoire. Ecrire n’est pas une fin en soi. Quelquefois on semble l’oublier. De la même manière que savoir tirer imparablement des penalties mais avoir oublié d’apprendre à courir ne dispose pas réellement à faire une carrière au football (encore que Maradona, sur la fin...!)...
   
   Et tout aussi bizarrement, dans la même interview, de vingt minutes quand même, Edouard Louis revendique l’apparentement à Thomas Bernhard?? Abîme de perplexité en ce qui me concerne. En quoi "En finir avec Eddy Bellegueule" a-t-il un rapport avec la prose torturée, irritante mais à laquelle on revient quand même de Thomas Bernhard? Vois pas.
   
   Dans la même interview, l’auteur annonce qu’il travaille à l’écriture d’un nouvel ouvrage, traitant toujours de la violence, d’une forme de violence. Je le lirai, pour sûr. Il a du potentiel mais je suis curieux de voir comment il va évoluer.
   
   De quoi s’agit-il? Un jeune garçon (Edouard Louis himself, revendiqué), issue d’une famille pauvre – sous tous points de vue, genre famille "Groseille" dans "La vie n’est pas un long fleuve tranquille" si vous voyez ce que je veux dire – est en butte à l’ostracisme général. Il est "différent". Comprenez par là qu’il est un peu efféminé et un peu trop intellectuel pour la Picardie profonde qu’Edouard Louis tient absolument à faire passer pour "Plouc – land". Ostracisme et même davantage puisqu’il va nous relater tout ce qu’il peut subir avant de trouver une échappatoire en partant niveau lycée à l’internat.
   
   C’est cru. Très premier degré. Rien qui permette de prendre un peu de hauteur. Eh, oh! Du souffle svp! La téléréalité, non merci!

critique par Tistou




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