Lecture / Ecriture
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Miette de Pierre Bergounioux

Pierre Bergounioux
  Carnet de notes 1991-2000
  Une chambre en Hollande
  Jusqu’à Faulkner
  Carnet de notes – 2001-2010
  Chasseur à la manque
  Miette
  Carnet de notes, 2011-2015
  Géologies
  La mort de Brune

Pierre Bergounioux est né à Brive-La Gaillarde en 1949. Ancien élève de l'École Normale Supérieure, il enseigne le français en région parisienne. Marié et père de famille, il vit dans la vallée de Chevreuse. Passionné d'entomologie, il pratique également la sculpture.
Portés par un style poétique remarquablement ciselé, ses livres entendent éclaircir la douloureuse question des origines et du déracinement, non seulement géographique mais ontologique

Miette - Pierre Bergounioux

Une langue belle
Note :

   Une photo datant de 1910, une mère, Miette, et ses quatre enfants, dans un village du Limousin. Le narrateur n'a fait que croiser Miette, trois secondes inoubliables: "d'autres, en revanche, sont toujours là quand on les chercherait en vain du regard. Il peut arriver qu'on ne les ait jamais vus ou que ça n'ait duré que trois secondes et qu'on n'ait même pas su, alors, qui ils étaient. Mais l'important ne va pas forcément de pair avec l'agitation, le bruit, ce qui se voit, le temps. C'est parce qu'on tend à les confondre que des tas de gens se montrent beaucoup, parlent d'abondance. Tout l'effet que ça fait, c'est celui d'un rideau dont le vent s'empare ou qu'un enfant agite dans ses jeux. Alors que le silence, quand il est fait des mots amers qu'on a tus, les larmes ravalées, l'absence pratiquée dès le temps qu'on est présent au monde parce qu'on y fut contraint et forcé, c'est le contraire. On en tient compte. On n'agit pas comme on ferait si cela n'avait pas été, n'était plus. C'est pour ça que l'air, la lumière ne sont pas, comme on croit, inhabités, vides, mais, parfois, par endroits, vibrants, vivants, chargés de présences éminentes."
   
   Miette, amoureuse d'un autre, a dû épouser Pierre, elle a dit non. Entendu comme un oui. Elle n'a plus dévié de la ligne, ensuite.
    "Qu'elle fut partie prenante, elle aussi, de la négation, violence aveugle, cruauté qu'on appelle réalité, cela va de soi. Elle ne fut admirable que pour l'avoir acceptée après avoir, d'abord, refusé. La détermination qu'elle opposa aux forces qui écrasaient sa volonté, elle l'employa au service des mêmes forces parce qu'il y a une chose que ce monde, le sien, ne souffrait point et qu'elle n'aurait jamais conçue : de vouloir encore à l'encontre des faits, de préférer le possible anéanti à ce qui était réalisé."
   

    Quatre enfants, donc, un aîné qui prend les terres en mains à la mort du père. Une fille qui se verra ouvrir les portes de l'Amérique, mais cela ne se fera pas. "C'est en ce soir d'été, que sa ligne de fuite, la tangente poussée d'un trait jusqu'au seuil d'un autre monde par l'audacieuse s'incurve et revient se confondre avec le cercle étroit, le monde clos d'où elle avait fusé."
   
    Une histoire puisant ses racines dans les millénaires précédant, dans un terroir précis, mais en même temps ancrée dans un 20ème siècle où tout change, même au fin fond des campagnes. Le narrateur, arrivé dans ce coin lorsque les protagonistes sont déjà âgés, narre cependant leur histoire, faisant la part à son imagination, ses suppositions. Cela dans une langue belle, rude, précise, qu'il me fallut apprivoiser. Mais quel bonheur!

critique par Keisha




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