Lecture / Ecriture
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Trop de bonheur de Alice Munro

Alice Munro
  Les Lunes de Jupiter
  Fugitives
  Du côté de Castle Rock
  L'Amour d’une honnête femme
  Secrets de polichinelle
  Trop de bonheur
  La danse des ombres heureuses
  Loin d'elle
  Rien que la vie

Alice Munro est une écrivaine canadienne de langue anglaise, née en 1931.

Elle a obtenu le Prix international Man Booker, puis le Prix Nobel de Littérature en 2013 en tant que «souveraine de l’art de la nouvelle contemporaine» .

Trop de bonheur - Alice Munro

Une auteure bien installée à l'intérieur
Note :

   N'étant jamais attirée par les nouvelles, je n'avais jamais lu Alice Munro. Je le confesse avec honte. Mais quand le Prix Nobel de Littérature lui fut attribué en 2013, je me rendis bien compte que cela ne pouvait pas durer. Il allait falloir que je dépasse mon peu d'appétit pour les récits courts. D'autant que je me demandais comment ce prix avait pu aller à quelqu'un n'ayant pratiquement rien écrit d'autre, problème qu'elle évoque d'ailleurs avec malice quand une de ses personnages ouvre un livre"Un recueil de nouvelles, pas un roman. Voilà qui est déjà en soi une déception. L'autorité du livre en paraît diminuée, cela fait passer l'auteur pour quelqu'un qui s'attarde à l'entrée de la littérature, au lieu d'être assurément installé à l'intérieur".
   
   Je me suis soignée, et cela va mieux, en premier lieu, j'ai maintenant compris pourquoi elle avait obtenu ce Prix Nobel.
   
   Nous avons ici un recueil de dix nouvelles d'une trentaine de pages chacune, sauf la dernière, éponyme, qui est plus longue. C'est également la seule qui raconte la vie d'un personnage réel. Il s'agit de Sofia Kovalevskaïa, mathématicienne et romancière du 19ème siècle. Personnage remarquable qui a fasciné Alice Munro, ce que l'on comprend facilement car elle est tout à fait à l'aulne de ses personnages fictifs habituels.
   
   Les personnages centraux des nouvelles d' A. Munro, sont des femmes, souvent très intelligentes et ayant fait des études scientifiques, et elles sont seules le plus souvent également. Des intellectuelles solitaires, par la force des choses, ni la société, ni les hommes n’appréciant particulièrement leur façon d'être, leur indépendance d'esprit. Mais il arrive aussi que ce soient des femmes plus communes, des bonnes même, des femmes simples, et Alice Munro nous les montre souvent observant et comprenant ce qui les entoure.
   Ou le subissant au contraire sans comprendre, mais le racontant sans mensonge, tout est décrit avec la crudité (cruauté) du premier degré.
   
   La première nouvelle est une nouvelle-choc. Cela vous met d’emblée face au problème que pose Alice Munro à ses lecteurs : voir, comprendre. Ici, une situation complexe, extrême et à laquelle elle ne nous laisse pas répondre par un simple "y a qu'à", comme on en serait tenté. On ne s'en tirera pas à si bon compte... Elle peut aussi nous montrer par exemple comment une femme peut-être détruite par quelque chose qu'elle a accepté de faire sans réaliser la charge mortifère du geste. Ou nous rappeler "Cette profondeur de sentiments chez les enfants." Ce sont des thèmes récurrents.
   
   Il y a toujours dans ces nouvelles un contraste frappant entre la brièveté de cette forme narrative et la longue période racontée, une vie entière le plus souvent. Les nouvelles des autres auteurs racontent généralement un épisode particulier, une aventure ou mésaventure, un éclat dans une vie. Ici, les périodes évoquées ne sont pas très brèves et souvent même très longues. Autre chose, nous sommes habitués à des nouvelles qui prennent leur sens avec une chute surprenante. Ce n'est pas le cas ici. Par contre, tous ces récits nous laissent sur une question fondamentale et complexe sur laquelle nous aurons à réfléchir, et pas cinq minutes. Est-ce qu'on continue à aimer ses enfants quoi qu'ils fassent? Est-ce qu'on essaie de sauver sa vie même quand il n'en reste presque plus? Est-ce que les enfants sont capables de tout? Et s'en remettront-ils? Est-il si fréquent qu'une vie soit marquée définitivement par quelque chose qu'on a fait en croyant que c'était un détail? Qu'est-ce qui peut détruire votre vie? Ou la sauver au contraire? Etc. A la fin de chaque nouvelle, je me demandais quelle était la question soulevée, j''en ai toujours trouvé une. Vous n'avez pas fini de réfléchir.
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critique par Sibylline




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Relations ambiguës
Note :

   Recueil de dix nouvelles où le bonheur joue un rôle très discret! Le plus souvent, c’est de malheur qu’il s’agit… sept de ces nouvelles sont très réussies et touchent le lecteur. Plusieurs de ces récits relatent une vie entière, et un événement arrivé tôt dans l’enfance du personnage principal qui a bouleversé son existence et celle de ses proches.
   
   Trous-profonds : Sally une femme d’un certain âge, a un gros problème avec son fils aîné complètement immature bien que quadragénaire ; elle se rappelle comment ça a commencé, ce pique-nique dans une forêt que le père ne voulait pas croire dangereuse. L’aîné tomba effectivement dans un trou...
   
   Radicaux libres : atteinte d’un cancer du foie, cette sexagénaire est en rémission, mais ne se porte pas assez bien pour supposer vivre bien longtemps. Encore moins qu’elle ne le croit, car l’homme qui s’est présenté pour vérifier l’électricité chez elle, est en fait un criminel dangereux. Mais la femme et l’intrus se racontent leur vie…
   
   Visage : Ici, le narrateur est un homme (c'est rare chez l'auteur). Il est né avec une tache de naissance sur la joue gauche, qui le défigure. Son père ne l’a regardé qu’une fois et ne s’est jamais occupé de lui. Vers six-huit ans le garçon qu’on instruisait à la maison, se fait une amie de sa petite voisine, dont il soupçonne plus tard que sa mère est la maîtresse de son père. Un jour, cette fillette se peinturlure un côté du visage pour faire "tache" acte qui provoque quelques bouleversements...
   
   Jeu d’enfant : Marlène ne supportait pas sa petite voisine retardée mentale qui la suivait, la touchait, malmenait ses affaires et interrompait ses jeux. A présent sexagénaire, Marlène évoque une camarade de colonie de vacances Charlène, à qui un secret la liait. Les deux filles maudissaient l’enfant handicapée et cristallisaient sur elle leur agressivité…
   
   Deux autres nouvelles concernent une seule tranche de vie, bien rendue :
   
   Dimensions : une jeune femme tente de reconstruire sa vie après un drame : son époux a tué ses trois enfants et est interné… le récit tourne autour de ce fait : la psychologue qui la suit tente de l’influencer, mais la jeune femme ne peut que faire sa propre expérience
   
   Wenlock Edge : une étudiante partage sa chambre avec une certaine Nina qui vit avec un homme âgé pour se distraire. Le vieux la fait suivre. Un soir elle demande à sa camarade de la remplacer chez lui, pour passer une soirée tranquille. Par curiosité, elle accepte…
   
   Trop de bonheur : Sofia au début du XXème siècle : russe, mathématicienne, écrivain, chercheuse… une femme d’exception, pas toujours acceptée dans un monde où les femmes n’étaient guère émancipées. Elle va rencontrer ses proches et prendre un train pour Stockholm où elle doit retrouver quelqu’un. Nous savons dès le départ qu’elle mourra au terme de ce voyage : pendant ce temps qui lui reste, elle évoque des moments de sa vie : sa sœur si différente d’elle, son beau-frère communard, leur fils si déroutant, ses parents, son premier mari, sa fille, le vieux professeur avec qui elle a longtemps travaillé… toute une vie de quarante ans bien remplie… (La femme a réellement existé). Cet ultime voyage alternant entre les périodes de réminiscence, les visites, et les incidents de plus en plus inquiétants est une vraie merveille!
   
   Dans l’ensemble, ce recueil est très intéressant. Les relations entre les êtres sont ambiguës, les événements de la vie ne disent pas tout, et la façon dont chaque nouvelle se termine, suscite plus de questions qu’elle n’en résout.

critique par Jehanne




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