Lecture / Ecriture
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Les eaux tumultueuses de Aharon Appelfeld

Aharon Appelfeld
  La Chambre de Mariana
  Floraison sauvage
  Et la fureur ne s'est pas encore tue
  Le garçon qui voulait dormir
  Histoire d’une vie
  Le temps des prodiges
  Les eaux tumultueuses
  L'amour soudain
  Badenheim 1939
  Dès 09 ans: Adam et Thomas
  Les partisans

Aharon Appelfeld, (אהרן אפלפלד) est un écrivain israélien, né en 1932 à Jadova (Roumanie), ayant subi La Shoah dans son enfance et installé en Israël.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les eaux tumultueuses - Aharon Appelfeld

Pas le meilleur Appelfeld, à mon avis
Note :

   Le plus souvent, les romans d'Aharon Appelfeld partent d'un des événement de son enfance et en tirent une variante qui lui permet d'explorer les possibles de cette si troublante période de sa vie, quand les nazis se sont mis à faire la loi en Mitteleuropa et que tout pouvait arriver à un petit garçon juif. Celui-ci est d'une autre veine qui n'est pas sans rappeler "Badenheim 1939". On n'y trouve pas de petit garçon, seulement un adolescent qui n'a pas du tout le même rôle.
   
   Chaque année, de nombreux vacanciers juifs, joueurs et buveurs se retrouvent dans l'auberge de M et Mme Zaltzer pour s'y accorder du bon temps à ses tables, de jeux et de repas. Ils ont fini par bien se connaître. Il y a en particulier Rita Braun, alcoolique et joueuse pathologique, que nous allons suivre tout au long du roman. Elle perd sa santé et sa fortune avec ses deux vices, mais tout le monde l’aime beaucoup pour cela car elle le fait avec gaieté et générosité. Tout le monde s’accommode sans peine des crises d'hystérie qui accompagnent ce caractère enjoué. Elle est flanquée de son fils, adolescent de 17 ans, que personne n’aime – même pas elle- car il est austère -on dit "pingre"- sobre, non joueur et passe son temps à potasser son bac auquel il s'est inscrit en candidat libre car sa mère n'a ni les moyens, ni le goût de se préoccuper de lui assurer des études. Il tente de la surveiller et lui reproche de gaspiller son héritage et chacun lui reproche cette sévérité, voyant en lui "ce petit procureur qui pesait sur ses épaules".
   
   C'est là mon premier malaise avec ce livre. Je ne trouve pas Rita sympathique, à peine pathétique, et je comprends tout à fait la position de son fils. Il me semble qu'il est normal qu'il se plaigne de cette mère qui ne l'aime pas et passe son temps à s'amuser, à boire et à le dépouiller peu à peu de tout pour assouvir ses passions destructrices. Elle est prête même à l'abandonner complètement. Alors certes, Yohann est peu riant, il passe son temps le nez dans les bouquins, à potasser, en tentant de garder un œil sur sa mère pour ralentir la dilapidation. Il fait des réflexions acides et grise mine aux compagnons de beuverie qui les entourent, c'est sûr qu'il ne séduit personne... mais l'auteur, tout au contraire de moi, semble bien ne voir en lui qu'un triste personnage, avide et étroit d'esprit et dans sa mère une nature fragile et généreuse. Au bout d'un moment, comme s'il se rendait compte qu'on pouvait en effet trouver que Yohann n'a pas tout à fait tort, Appelfeld précise d'un coup au milieu du roman que sa mère a renoncé à lui payer des études car il refusait de travailler... Balancé en deux phrases, c'est assez peu convaincant quand on y songe puisqu’on le voit depuis le début ne pas quitter ses livres alors même qu'il n'y a personne pour l'y contraindre (ni même s'y intéresser) et que d'autre part, il était facile à l'époque d'enfermer en un sévère pensionnat les élèves récalcitrants.
   
   Bref, un personnage central que je juge sévèrement et son faire-valoir antipathique dont je comprends tout à fait la position... nous partions sur de mauvaises bases.
   
   Par-delà ce problème d'empathie et de distribution des rôles, les "eaux tumultueuses" sont celles du fleuve qui longe la Pension Zaltzer. Le fleuve, habituellement élément du décor et atout plaisant du cadre, est cette année instable et déborde, envahissant et détruisant d'abord le très joli jardin, orgueil de la pension pour transformer le décor de charme en un terrain vague boueux et malodorant, emportant ensuite dans ses flots violents l'un des pensionnaires. La boue les menace, le fleuve monte et est prêt à les emporter. La métaphore est claire dans cette pension fréquentée par des Juifs en cette période pré-nazie. De plus, cette année, la plupart des vacanciers ne sont pas venus! Nul ne sait pourquoi. Il y a des rumeurs, mais elles sont vagues... on est incertain et inquiet (les affaires ne se font pas, le jeu non plus). L'humeur est maussade et pessimiste, pour ne rien dire d'une déception de joueur en manque... Par là-dessus, installés dans le déni habituels, ces paresseux, tous dépendants du jeu et de l'alcool évoquent sans cesse la possibilité de leur émigration en Palestine où selon eux, on travaille de matin au soir et on est astreint à une conduite vertueuse. Leur rêve de rédemption.
   Pour finir, comme elle s'y montrait encline depuis le début, Rita fait n'importe quoi... hum, je veux dire, poursuit sa conduite suicidaire. Hum, hum. Excusez-moi.
   
   Je n'ai donc pas beaucoup apprécié ce roman qui vient juste d'être publié en français (rentrée 2013) mais qui date de 1988. Bien sûr, il y a la belle écriture de l'auteur, que l'on retrouve tout de même, c'est indéniable, ainsi j'ai adoré "Presque une année a passé. Le temps ne tient pas en place."
   mais je pense qu'on est loin des "bons" Appelfeld dont je suis, et reste, une admiratrice.
    ↓

critique par Sibylline




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Remous
Note :

   Aharon Appelfeld réunit ses personnages à la fin des années trente dans une pension de famille pour une cure thermale dans une ville d'eau désertée. Nous sommes bien sûr quelque part au milieu de l'Europe. Cette année ils sont très peu nombreux et se posent des questions, quelque chose n'est plus comme avant. Guère plus de deux femmes, deux hommes, et les propriétaires de l'établissement ainsi que le personnel. S'ils font ici une cure annuelle c'est une cure de jeu et de marivaudage à laquelle ils s'adonnent. Mais ça, c'était avant.
   
   Sur les bords de la rivière Pruth, affluent du Danube, on pourrait être du côté de l'ancienne Bucovine, région natale d'Aharon Appelfeld, maintenant israélien. Appelfeld s'y connait en Nimportequoilande et déracinement puisque né à Czernovitz, ahurissant exemple de l'explosion Mitteleuropa, ville nantie de huit orthographes et qui fut en vrac et en désordre roumaine, moldave, autrichienne, ukrainienne, soviétique, allemande. Eaux tumultueuses mais histoire tout aussi échevelée, je l'ai déjà évoquée à propos de Gregor von Rezzori, autre auteur majeur et méconnu de cette mouvance danubienne et consorts dont la plupart connurent l'exil. Pour cela ils ne manquaient pas de raisons.
   
    Le fleuve, justement, déborde et la boue envahit la cour de l'auberge et transforme en panique la sourde inquiétude des protagonistes. Rita et son fils ne se parlent plus, Van est toujours éconduit par Zoussi et l'on n'a plus guère le cœur à danser,ou alors sur un volcan, comme l'Europe entière.
   
    Métaphore évidente de l'agonie d'un continent (et plus si affinités) "Eaux tumultueuses", publié en 1988, témoigne aussi de l'acuité d'Appelfeld quand il situe cette fable tragi-comique sur un bord instable d'une rivière de cette région si sensible aux soubresauts. L'un des curistes finira emporté par le flot indompté et il y a de fortes chances que ce soit qu'un prélude à l'horreur générale. Réflexion aussi sur la place des Juifs et sur leur parfois troublant antisémitisme. Aharon Appelfeld est l'un des maîtres de la belle littérature israelienne et voir ses personnages attendre à la gare ceux qui ne viendront plus prendre les eaux, sonne comme un glas des libertés, un air de glaciation.

critique par Eeguab




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