Lecture / Ecriture
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L’intimité de la rivière de Philippe Le Guillou

Philippe Le Guillou
  Fleurs de tempête
  Le Pont des Anges
  L’intimité de la rivière
  Géographies de la mémoire

Philippe le Guillou est un écrivain français né en 1959 dans le Finistère.

L’intimité de la rivière - Philippe Le Guillou

Souvenirs d'une rivière bretonne
Note :

   Les plaisirs de la lecture sont parfois étonnants dans leurs coïncidences. Je viens d’enchaîner deux beaux récits de moins de cent pages chacun évoquant le thème des rivières chères à leurs auteurs et liées aux plus beaux souvenirs de leur pays d’enfance. Après "Là-bas, les truites", de John Gierach qui sublime les moments de bonheur total passés à la pêche à la mouche tout en prônant le respect et le maintien des coins gardés secrets d’une nature encore sauvage, voici "L’intimité de la rivière" de Philippe Le Guillou, célébrant le pays du Faou où il est né, situé au fond de la rade de Brest, près de la forêt du Cranou et Rumengol, ce grand lieu de pèlerinage pour les ancêtres de toute la Bretagne. Il y célèbre "les sortilèges d’un monde qui continue de vivre, fidèle aux mythes, aux rites, loin des atteintes d’une modernité ravageuse". Avec lui, on se promène dans son village natal, le long de la rivière intimement associée à deux figures de femme, sa mère et Annonciat, la noyée d’un jour de grand vent.
   
   Du lieu très précisément localisé, du passé familial et régional surgissent des réflexions, des émotions, des envolées d’un lyrisme très maîtrisé que j’ai trouvées très belles. Tout est contraste et opposition: l’appel du large et celui de la forêt, l’ouverture vers l’ailleurs, la domination marine d’un côté et la clôture de l'autre, celle des moines de l’abbaye de Landévennec, toute proche, et leur détachement.
   
   On est loin d’être seul dans cette remontée de la rivière grâce au souvenir de nombreux grands auteurs, de ceux qui ont également aimé le mystère d’un monde d’eau et d’ombre. Sont évoqués Marcel Aymé et sa Franche-Comté magique, Barbey et ses étangs maudits, l’Argol de Gracq mais c’est surtout Proust et ses sources de la Vivonne jamais atteintes du côté de chez Swann qui inspire l’auteur. Ce sont toutes ses lectures qui le sauvent "dans le caisson bétonné de l’hypokhâgne rennaise… où l’on se préparait à disséquer les lettres. …Je songeais, pour ma part, à la NRF, aux écrivains qui aimaient les rivières, à la Vivonne de Marcel, à l’Èvre de Julien, à la Brière de Joris-Karl. Je savais que rien ne me serait facile et c’est à Proust, à Gracq, à Mandiargues, à Trassard, à Grainville, à ces enchanteurs que je devais de survivre. "
   
   J'ai pris un grand plaisir à lire ce récit magnifiquement écrit, "entre chant du monde et sentiment géographique" par un auteur qui déclare: "Mon enfance fut hantée par le mystère de l'eau. "
    Je ne résiste pas au plaisir de relever encore quelques autres citations, ne serait-ce que pour moi, égoïstement, pour les relire plus facilement.
   
   Dans mon enfance, en ces confins du Finistère, l’eau était l’ultime tentation des femmes. Quand elles n’en pouvaient plus de ces ciels bas et lourds, de leurs existences fades et sans lumière, elles se noyaient dans les étangs, les lavoirs, les rivières.
   Les hommes, eux, préféraient l’axe vertical de la pendaison. (p.85)
   
   Elle est cachée, la rivière, tapie derrière les saules et les aulnes, les herbes, les hautes fougères. On l’imagine avec son bestiaire fantastique, ses anguilles et ses truites enfouies dans les cavités des berges, sous les chevelures d’algues, ses loutres, comme celle qu’on voyait jadis, naturalisée, rue fontaine, dans le capharnaüm drolatique d’André Breton. (P41)
   
   Dans cet horrible quartier du boulevard de Vitré à Rennes, je ne devais de survivre qu’à mes songeries ; j’allais m’alimenter de livres aux Nourritures terrestres chez les étonnantes sœurs Denieul à la voix délicieusement haut perchée, et je lisais Argol et Les eaux étroites. (p.69)

critique par Mango




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