Lecture / Ecriture
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Haute époque de Jean-Yves Lacroix

Jean-Yves Lacroix
  Haute époque

Haute époque - Jean-Yves Lacroix

Là où finit toute chose
Note :

   Après lecture, ayant cherché à voir sur le net ce que l'on disait de ce livre, je suis tombée sur quelques articles qui se limitaient le plus souvent à reprendre la quatrième de couverture racoleuse, les plus courageux parvenaient juste à ajouter deux ou trois lignes de leur cru, parfois étonnamment... vulgaires? Peu fines? Il me manque un adjectif. Bref, on savait déjà que beaucoup avait du mal à lire Guy Debord, je découvrais que la malédiction allait plus loin : beaucoup avaient du mal à lire ce que l'on avait écrit sur lui. Pourquoi, dans ces conditions, vouloir le commenter? La question dépassait mes maigres compétences, je m'en détournais donc pour retourner à mes moutons.
   
   Ce qui est étrange dans ce roman, c'est que tout y a l'air vrai : le narrateur est un lettré, traducteur, libraire de livres rares, spécialisé dans les publications situationnistes, toutes choses qu'est Jean-Yves Lacroix. Il nous raconte une histoire qui débute sur une hallucination d’alcoolique grave qu'il est : maintenu en cellule de dégrisement, il reçoit la visite de Guy Debord, également incarcéré semble-t-il. Lacroix constate à quel point ils se ressemblent tous les deux. Une ressemblance qui pourrait aller jusqu'à la confusion. Ils discutent un peu, puis Debord repart, problème : nous sommes le 1er décembre 1994 et le pape du situationnisme s'est suicidé la veille.
   
   Après cette expérience, Lacroix se lance dans la collecte de documents situationnistes, la constitution d'un catalogue, puis la vente des pièces, c'est une pure histoire de commerce. Mais il ne parle même pas de la beauté des revues, des couvertures métallisées, de l'odeur particulière de l'encre... Il ne s'attache pas du tout, dirait-on, il trouve, il revend. Point. Cette démarche le fait pénétrer davantage dans les vestiges plus ou moins authentiques de cette mouvance, il est devenu une référence et il est en particulier contacté par les anciens amis de G. Debord et par sa veuve. Tous ont vieilli depuis les années flamboyantes de la pensée révolutionnaire et ce qui les attire, c'est de monnayer les traces matérielles qu'ils ont pu conserver de cette époque. L'auteur ne le dit pas, ne semble même pas le penser, mais pour le lecteur, c'est triste, un peu sordide, décevant surtout, de les voir si peu attachés à des souvenirs qui devraient leur être chers. Tous les anciens situs en train de vendre les reliques! Tout se monnaie. Bon. C'est comme cela.
   
   C'est troublant, disais-je ce "roman" trop près du réel. Il aurait fallu choisir, et clairement : docu ou fiction? Ça a l’air tellement vrai! Quand Lacroix raconte certaines magouilles, en citant les noms, ne craint-il pas d'attirer des ennuis à des gens qui comptaient sur sa discrétion? Là encore, il ne semble pas y songer. Et là encore, le lecteur s'en étonne ou alors, c'est ton indécrottable naïveté, pauvre lecteur honnête?
   
   Mais la légende est là, elle s'installe et elle se rentabilise. Peut-on casser un fusil sur son genou? Est-ce la crosse ou la rotule qui pète? C'est le fusil, on vous dit, puisque c'était Debord, qui osera en douter? Personne.
   
   Et puis l'alcoolisme s'installe, attaque les bases vitales elles-mêmes, tant chez le modèle que chez son chroniqueur-sosie... il faut se ressaisir ou l'on va mourir. Cures, rechutes, conséquences pathologiques... la litanie habituelle. Et à la fin, c'est le fusil qui gagne.
   
   J'ai apprécié ce livre tout en le trouvant triste, il laisse un goût amer.
   Je ne pense pas qu'il puisse intéresser ou apporter quoi que ce soit à quelqu'un qui ne connaîtrait pas déjà -et plutôt bien- le situationnisme. Pour commencer il ne connaîtrait pas les noms et ne saurait pas qui sont ces personnages que l'on rencontre. Il ne reconnaîtrait pas les situations évoquées et les implications lui échapperaient donc. Pour les autres, ils apprendront certaines choses qu'ils ignoraient peut-être, mais peut-être aussi y laisseront-ils leurs dernières illusions. Par exemple, je croyais les Situationnistes trop forts pour les chacals, ils ne l'étaient pas.

critique par Sibylline




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