Lecture / Ecriture
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Une femme aimée de Andreï Makine

Andreï Makine
  Le Testament français
  La femme qui attendait
  La musique d'une vie
  Le livre des brèves amours éternelles
  La vie d’un homme inconnu
  Une femme aimée
  Confession d'un porte-drapeau déchu
  La fille d'un héros de l'Union Soviétique
  L'archipel d'une autre vie

Andreï Makine est un écrivain russe nationalisé français, qui écrit en français. Né en Sibérie en 1957, il vit à Paris depuis 1987. L’obtention du Goncourt lui a valu d'obtenir la nationalité française en 1996.

Il a été élu à l'Académie française en 2016.

Il a également publié des romans sous le pseudonyme de Gabriel Osmonde.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Une femme aimée - Andreï Makine

En quête de la Grande Catherine
Note :

   Dans "Le testament français", d'Andrei Makine, j’avais aimé cette manière subtile d’entrelacer la grande Histoire et l’histoire personnelle de l’auteur. Avec "Une femme aimée", le plus français des écrivains russes récidive en racontant le parcours d’Oleg Erdmann, un cinéaste russe d’origine allemande, passionné par la Grande Catherine.
   
   Ce personnage attachant est persuadé qu’un être n’est pas réductible à l’Histoire, genre littéraire qui le réduit à une essence événementielle. Il est convaincu que l’essentiel du moi de celle qu’on a appelée la Messaline russe est ailleurs. Entre 1980 et 1994, années charnière pour l’ex-URSS, il réalise deux films sur la petite princesse allemande devenue tsarine de toutes les Russies. A cause de la censure puis du diktat de l’Audimat, ni le premier, un "vaudeville grotesque", ni le second, un feuilleton-fleuve racoleur, ne lui permettront de filmer "ce que Catherine n’était pas", ainsi que le disait son amie Lessia.
   
   Car ce dont Oleg est en quête, c’est de cette "chaîne de discrète vérités, à l’écart du grand peplum de l’Histoire" ; ce qu’il cherche à mettre à jour, c’est ce "sujet caché : une femme entourée d’une armée d’amants et qui n’a jamais été aimée". Bien au-delà de ce "Tartuffe en jupons", de cette "vieille débauchée" comme la définissait Pouchkine, dans ses interrogations multiples sur le scénario du film idéal, Oleg pressent que cette impératrice très cérébrale ne fut pas qu’un despote cruel ou une nymphomane. Arrachée à son Allemagne natale à 14 ans, elle est peut-être surtout celle qui écrivait : "Le vrai mal de ma vie, c’est que mon cœur ne peut vivre un seul instant sans aimer."
   
   Tout au long du roman, Oleg va être hanté par l’idylle amoureuse de Catherine II et de son amant le plus désintéressé, Lanskoï. Tout comme le cinéaste Aldo Ranieri qui avait lui aussi imaginé un projet de voyage secret – et jamais réalisé - des amants en Italie, il rêvera sans cesse à cette femme et à cet homme en train de se dire "Si nous partions." Sans cesse reviendra à son esprit cet "instant sous la neige", cet "éloignement rêveur", la "fraîcheur d’une matinée d’hiver vécue par Catherine".
   
   En fait, cet instant magique – et c’est celui qui clôt le livre - c’est Oleg le narrateur qui aura le privilège de le vivre avec Eva Sander, une des comédiennes allemandes qui avait joué le rôle de Catherine vieillissante dans le premier film réalisé par Oleg. Et c’est justement dans cet entrelacement de la vie de Catherine et de celle d’Oleg que réside la réussite d’un livre qui est tout, sauf une biographie de Catherine de Russie.
   
   Cette approche d’un personnage caché sous le mythe permet à Makine de soulever des thèmes qui lui sont chers, tels l’exil et le déracinement En effet, Oleg est d’origine allemande tout comme l’était la petite princesse poméranienne Sophie Augusta Frédérique d’Anhalt-Zerbst. Plusieurs fois revient la phrase que l’on se répétait dans sa famille : "Et dire que cela m’arrive à cause d’une petite Allemande devenue la Grande Catherine!"
   
   Au déracinement se mêle le déchirement des souvenirs d’une famille emportée par le nazisme et les purges staliniennes. Toute son enfance, lui, "le paysan de Sibérie", la "saleté d’Allemand", termes dont on l’insultait, aura vécu la honte d’avoir un père "raté". Pitoyable Sergueï Erdmann, vivant sous les combles, et qui avait le sentiment qu’ "une parcelle des crimes allemands lui était imputable". Son fils aura toujours en mémoire le souvenir de la maquette à la Piranèse cette "utopie architecturale", conçue par son père et qui l’avait toujours fasciné. Il en retrouvera les restes calcinés dans la maison-rocher de son enfance, cernée par les promoteurs.
   
   Le passé d’Oleg, se condense dans l’ "étagement fantasque" de cette maquette mais aussi dans la vieille lanterne magique, "relique conservée par les Erdmann depuis des générations". Car ce beau roman, s’il est un hommage à l’Histoire, "ce dessin animé en noir et sang", est aussi un éloge au cinéma, cet art capable de rendre compte de la "comédie", un terme qu’aimait à employer Catherine II. Pour Oleg, l’art est bien ce "concentré du réel" qu’il cherche désespérément à créer à travers le personnage de la tsarine russe. Il évoque d’ailleurs le grand cinéaste russe Tartovski.
   
   Il est aussi un moyen de peser sur ce réel. Evoquant les horreurs du monde, un des personnages ne dit-il pas : "Comment voulez-vous que cela ne se reproduise pas si personne n’ose dire qu’une autre vie est possible?" Sur l’ouverture de la société soviétique à un monde où l’argent est roi, Makine se montre d’ailleurs extrêmement pessimiste. Il est sceptique sur "l’histoire en marche. La muflerie que nous appelons la logique du progrès".
   
   Quant à Oleg, qu’il s’agisse du premier film sur Catherine, réalisé avec Kozine, Le voyage autour d’une alcôve, ou du second biopic imaginé par Jourbine, il sait encore que l’essentiel de Catherine lui a échappé : "Voilà, il y a cette vie où l’on peut tuer, jouir, dominer et tout ça, c’est du vide car il faut chercher autre chose…"
   

   A travers ce beau roman, Andreï Makine nous livre certes une réflexion sensible et lucide sur les incertitudes de la vérité historique. Mais, à travers les personnages de Catherine II et d’Oleg Erdmann, c’est surtout à une interrogation sur ce qui fait la vérité des êtres qu’il nous invite.

critique par Catheau




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