Lecture / Ecriture
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Les Chants de Maldoror de Isidore Ducasse, dit Lautréamont

Isidore Ducasse, dit Lautréamont
  Les Chants de Maldoror

Lautréamont est le nom de plume d'Isidore Lucien Ducasse, écrivain français né en 1846, et mort en 1870.

Les Chants de Maldoror - Isidore Ducasse, dit Lautréamont

Les six chants du mal
Note :

   Hormis la présence de leur héros du mal, aux contours difficiles à cerner, les Chants de Maldoror mettent en scène quelques monstres suffisamment effrayants pour susciter un malaise. Mais au-delà de ces tableaux de frayeur, ils sont de nature à intriguer par un style recherché, aux longues phrases à caractère administratif, avec leurs cascades de subordonnées qui établissent une distance de fait avec le référent qu’elles décrivent. Au sein de ces périodes inattendues s’instille une ironie quasi permanente qui, pour le lecteur, atténue l’horreur qu’il pourrait parfois ressentir. Aussi peut-il être amené, par ce mélange détonnant, à des fous rires irrémissibles, dont il se demandera éventuellement ce qui a bien pu les produire dans les aventures parfois abjectes qui viennent de lui être contées. A la réflexion, il conviendra que ces épisodes, méticuleusement décrits, sont totalement irrationnels et seulement destinés à le transporter dans un monde étrange où le premier des principes est l’inversion des valeurs de la société bourgeoise.
   
   In fine, Lautréamont confronte son lecteur aux contradictions de sa démarche, en exposant longuement les écueils auxquels il doit faire face pour créer les effets recherchés qui, de son aveu, sont d’hypnotiser le lecteur et de le crétiniser. Ces procédés, particulièrement appuyés dans le dernier chapitre du sixième chant, rompent évidemment la fusion des esprits qui peut s’opérer à la lecture d’une fiction dramatique, et ils sont volontairement utilisés en préambule à la conclusion de ce dernier chant, qui se termine par une apothéose absurde et dérisoire, comme pour ramener le lecteur sur terre et lui imposer l’idée de l’irréalité de cette dernière scène, qui y prend une dimension définitivement satirique.

critique par Jean Prévost




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Révolte contre la vie infligée
Note :

   "Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à ce qu’elle contient, et gardez-vous de l’impression pénible qu’elle ne manquera pas de laisser, comme une flétrissure dans vos imaginations troublées."
   
   Étonnement ou choc, tels sont les mots qui viennent à l’esprit à la lecture des chants de Maldoror.
   L’étonnement d’abord qu’un si jeune homme dont on ne sait presque rien sinon qu’il est mort à 24 ans, puisse avoir un tel souffle épique, souffle qu’il met au service de sa révolte par le biais de son héros, Maldoror –Nom paraît-il composé par le "mal" et "horreur" - contre ce qu’il appelle le Créateur et ses créatures.
   "Ma poésie ne consistera qu’à attaquer, par tous les moyens, l’homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n’aurait pas dû engendrer une pareille vermine."
   

   Choc d’une poésie en prose et en plusieurs chants, c’est-à-dire que c’est sous une forme antique que Maldoror s’attaque au Créateur et à ses créatures passant par des mots où l’esthétisme se dispute à l’horreur : les meurtres sont nombreux et rappellent les détails sanglants de la guerre de Troie dans "l’Iliade", où l’horreur même devient esthétique, la morale n’a pas cours et la seule morale qui prime est celle qu’impose Maldoror, excroissance maladive et imaginative de son auteur –créateur en second- dans ses choix de tuer, d’admirer, de dénoncer,. Comme Chateaubriand, on sent partout qu’on "lui a infligé la vie" et qu’il veut le faire payer à Celui par qui tout est arrivé. Il apparaît d’ailleurs à un moment puisque Maldoror le provoque quasiment en combat singulier :
   "Mais je ne me plaindrai pas. J’ai reçu la vie comme une blessure et j’ai défendu au suicide de guérir la cicatrice. Je veux que le Créateur en contemple, à chaque heure de son éternité, la crevasse béante. C’est le châtiment que je lui inflige."
   

   Maldoror participe du surhomme nietzschéen, le lion de Zarathoustra, celui qui s’impose, se révolte, et c’est par un cri en six chants qu’il le fait. La poésie en est extrêmement fouillée, imaginative, Lautréamont a absorbé les leçons de Baudelaire et du Rimbaud d’une Saison en Enfer et l’adapte en poésie lyrique, un peu hugolienne, où l’on sent que le souffle est infini tant la phrase est longue, il crée un monde nouveau à mi-chemin entre enfer et Eden fait de créatures qui ont une psychologie toute instinctive et poétique et constamment, il s’adresse au lecteur de 1874 (date de parution de l’ouvrage) soit pour s’excuser de son style parfois, soit pour le prévenir de ce qui va se passer. En ce sens, le début des Chants, renvoie un peu au début de la Divine Comédie où l’on dit en gros : "attention où vous mettez les pieds !" car un guide va vous mener vers un gouffre, des régions encore inexplorées, dans un monde à part, un monde enfin à l’image de l’homme car la première création fut vraisemblablement une erreur.
   
   Ne cherchons pas, dans les chants de Maldoror, une ligne narratrice ou même continue, chaque chant suffit sa peine et son lot de visions et de vitupérations, lisons le pour la beauté des mots choisis, le souffle absolu qui le parcourt pour nourrir notre propre révolte de notre condamnation à vivre.
   "On ne me verra pas, à mon heure dernière (j’écris ceci sur mon lit de mort), entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse ou debout sur la montagne…"

critique par Mouton Noir




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