Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Le bavard de Louis-René des Forêts

Louis-René des Forêts
  Le bavard

Le bavard - Louis-René des Forêts

Bavard...
Note :

   Etrange démarche que cet opuscule de 155 pages. Un bavard se livre à son vice, intarissable bavard, nous racontant un épisode de sa vie – un relativement banal épisode – dans une logorrhée interminable, racontant et introspectant la succession de sentiments éprouvés à l’infini.
   
   C’est donc, effectivement, très bavard. Pour, in fine, tout remettre en cause – ben oui, je suis un bavard, qu’aurais-je à faire de la vérité puisque ce qui m’importe est de bavarder?
   
   "Et si je ne simulais pas le doute, et si je ne doutais pas, et si je savais parfaitement à quoi m’en tenir sur la véracité de mes propos et si enfin tout mon bavardage n’était que mensonge? Vous vous détournez avec colère : "Alors, allez au diable!" Je ne saurais trop vous engager à considérer la situation avec sang-froid, ne craignez pas d’avoir perdu votre temps à prêter l’oreille à des mensonges, puisque vous avez eu le privilège d’assister à une crise de bavardage, ce qui était certainement plus instructif que d’en lire un rapport, fût-il pur de toute intention littéraire."
   

   Un exercice de style aux antipodes des ouvrages où la forme est là pour exposer le fond, pour raconter une histoire. Foin d’histoire ici, c’est la forme, ce n’est que la forme, qui importe. Et c’est une forme sophistiquée, presque alambiquée, qui nait du coup de la démarche. Une forme qui donne ceci par exemple :
   
   "De là à m’accuser de lâcheté, il n’y a naturellement qu’un pas. Pourtant, afin d’aider à comprendre certaines de mes attitudes les plus ambigües, je n’ai pu faire moins que m’étendre avec une insistance souvent lassante sur ce qui toujours paru se prêter mal à l’expression, au risque de voir un grand nombre de mes lecteurs abandonner la partie, quand tout me gardait d’user de persuasion pour leur faire partager une émotion probablement intransmissible, à leurs yeux d’un intérêt douteux, et aussi dépourvue que possible des vertus particulières qui s’attachent aux émotions usuelles, mais que, pour la compréhension de l’ensemble et en dehors de toute autre considération, j’étais bien obligé de mettre en évidence."
   

   Une démarche étonnante et un résultat qui m’a beaucoup évoqué un de ses contemporains : Thomas Bernhard, à l’écriture tellement singulière également.
   
   A ne réserver qu’à des fous épris de littérature. Lecteurs sur une plage, l’été, s’abstenir!
    ↓

critique par Tistou




* * *



Malaise logorrhéique
Note :

   Le narrateur se présente avec complaisance. Il écrit un récit centré sur sa personne et admet bientôt appartenir à la catégorie des bavards. Après cet aveu, il se lance dans l’exposition d’un incident assez sordide, dont il fut l’un des principaux protagonistes, dans un bar de marins où il aurait disputé les faveurs d’une jeune femme à l’homme avec qui elle dansait précédemment.
   
   Tout imbu de son succès, il décrit les charmes de sa nouvelle conquête, en marquant l’opposition avec le caractère grossier de son adversaire qui, manifestement, ne pouvait plaire à cette femme si charmante. La soirée se prolonge dans le soliloque de l’individu. Tout ce récit est profondément déplaisant et rien ne permet de savoir où le bavard veut en venir.
   
   Les aveux de rebuffade finale de la belle et de rixe à l’extérieur du bar avec l’autre homme paraissent aussi incertains que le début supposé de l’idylle, tout en devant marquer le terme de l’histoire. Mais à ce moment, l’homme poursuit son discours en se livrant à une confession de son obsession à tenir la parole, quelles que soient les inventions qu’il puisse proférer.
   
   Le lecteur comprend que l’individu est prêt à raconter n’importe quoi, pour se contredire aussitôt et nier la réalité des faits qu’il vient d’énoncer. L’important pour lui est de continuer à discourir en longues phrases qui n’appellent aucun commentaire et ne sont destinées qu’à assouvir son besoin.
   
   Tout ce discours, remarquablement mené d’un bout à l’autre, remplit le lecteur d’un malaise à se sentir un voyeur. La parole, d’ailleurs parfaitement maîtrisée, du bavard l’agresse comme s’il était réellement auditeur du discours de cet homme, qui susciterait mépris et dérision si l’on assistait aux scènes qu’il décrit.
   
   Ainsi le langage apparaît-il dans cet ouvrage comme le véhicule d’une forme de psychose complètement destructrice.

critique par Jean Prévost




* * *