Lecture / Ecriture
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Le quatrième mur de Sorj Chalandon

Sorj Chalandon
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  Le quatrième mur
  Profession du père

Sorj Chalandon est un journaliste et écrivain français né en 1952.

Le quatrième mur - Sorj Chalandon

Antigone à Beyrouth
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   Prix Goncourt des Lycéens 2013
   
   
   "Lorsque le rideau se lève, les acteurs sont en scène, occupés à ne pas nous voir, protégés par le quatrième mur"
   

   Georges, le narrateur, engagé à gauche, rencontre Samuel en 1974 alors que ce dernier est venu témoigner à la faculté de Jussieu de la dictature des colonels en Grèce. Malgré leur différence d'âge, les deux hommes vont rapidement sympathiser, réunis par leur militantisme. Et devenir des amis si proches que Sam deviendra son témoin de mariage et le parrain de sa fille. "Il serait comme mon frère", dit il de lui. Quant à Aurore, enrôlée elle aussi, il l'épousera. C'est sur les bancs de la faculté qu'il la croise et très rapidement "elle avait deviné l'attention que je lui portais."
   
   Sam est également metteur en scène et les deux amis parlent volontiers théâtre. "Il m'a offert Antigone. J'ai accepté le livre comme une lettre d'adieu. J'étais triste et inquiet de nous". Effectivement les deux complices vont se perdre de vue. Mais Sam rêve de mettre en scène cette tragédie. En raison de la maladie qui l'oblige à garder le lit, il ne pourra pas mener à bien son projet et il demande donc à son ami de le réaliser à sa place. C'est une pièce qu'il a toujours aimée et qu'il possède en plusieurs exemplaires. L'idée est de la faire jouer par des acteurs des différents groupes religieux qui s'opposent dans la guerre au Liban : une palestinienne, un chrétien, un druze, un chaldéen. Georges accepte, quitte sa femme et sa fille Louise et part dans ce pays en guerre, pour réaliser le désir de son ami.
   
   Antigone jouée par une Palestinienne, Créon par un chrétien. Est-il possible de faire la paix ne serait ce que le temps d'une représentation?
   
   Je n'avais pas aimé les précédents romans de Sorj Chalandon. J'ai beaucoup aimé celui ci qui est un très beau livre. Je suis immédiatement rentrée dedans, en raison je pense des liens forts tissés par les personnages principaux, dès le début du récit. J'ai aimé cette histoire d'amitié, et l'amour puis le mariage et les liens familiaux que Georges entretient avec les siens. Tout cela m'a amené sans que je m'en rende compte jusqu'au Liban des années 1980.
   
   Voici un très beau titre (dans tous les sens du terme), et aussi une très belle idée de mettre le théâtre (de la vie) au cœur de ce roman sur la guerre. Journaliste ayant couvert de nombreux conflits, en particulier ceux de l'Irlande dont il s'est inspiré pour certains de ses précédents romans, Chalandon interroge sur la guerre de façon presque philosophique. Et porte son choix sur la pièce d'Anouilh. Pourquoi Antigone? Parce qu'elle est une résistante, parce qu'elle a été jouée pour la première fois en 1944, parce que ce qui a inspiré le dramaturge, ce sont les célèbres affiches rouges demandant d'exécuter 23 résistants. Parce qu'elle a été applaudie aussi bien par les nazis que par leurs opposants, chacun y voyant ce qu'il voulait y trouver.
   
   Les dernières pages de ce superbe texte sur la guerre sont très dures mais ce livre est une vraie réussite. Énormément de passages sont très émouvants et très beaux, et j'ai souvent arrêté ma lecture pour prendre des notes. D'autres sont à la limite du soutenable, notamment à la fin.
   
   Un roman presque essentiel, pour dire la guerre. C'était mon favori (avec le Tuil) pour le Goncourt.
    ↓

critique par Éléonore W.




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Mort & désespoir
Note :

   1982. Sur son lit d’hôpital, Samuel Aloukis demande à Georges, son ami, de se rendre à Beyrouth à sa place pour monter l’Antigone d’Anouilh dans un Liban en pleine guerre. C’est son idée, arracher deux heures aux conflits, réunir sur un plateau des acteurs venus des différentes communautés, druze, palestinienne, chrétienne, chiite.
   
   Arrivé sur place, aux prises avec les résistances des uns et des autres, Georges réussit à les convaincre de donner une chance à la paix, de poursuivre le rêve commencé avec Samuel. Mais la guerre ne s’embarrasse ni de rêve ni de trêve, les massacres de Chatila et Sabra viendront mettre un terme à l’histoire d’Antigone et de Créon.
   
    Roman de la mort et du désespoir, de l’impuissance de l’art face à la destruction.
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critique par Michelle




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Antigone
Note :

   Sept mois de réflexion pour enfin publier un avis sur "Le quatrième mur" de Sorj Chalandon. J'ai bien aimé l'histoire et la forme de la narration mais très certainement, ce livre a souffert de la comparaison avec l'extraordinaire film d'animation "Valse avec Bachir "d'Ari Folman (que je vous recommande) et le plus embêtant demeure que le contexte historique choisi par Sorj Chalandon rend impossible sa première bonne idée (celle de mettre en scène l'Antigone d'Anouilh : une utopie à quelques jours des massacres innommables perpétrés dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et de Chatila).
   
   Samuel Akounis, juif grec à la santé défaillante, lance une mission à son jeune ami parisien, Georges : celle de monter la scène d'Antigone de Jean Anouilh en plein Beyrouth déchiré et surtout en rassemblant les différentes ethnies religieuses qui composent le Liban en guerre civile. Une promesse à laquelle Georges tient par dessus tout et qu'il mènera au péril de sa vie.
   
   Ce qu'a parfaitement réussi Sorj Chalandon et ce qui fait qu'il est nécessaire de lire "Le quatrième mur" :
    1) l'ambiance de détresse et de guerre est parfaitement décrite : on sent les dissensions entre les différents groupes qui composent le Liban de l'époque, les voyages en taxi canardés, les différents rituels de rencontre à respecter : on s'informe en lisant.
    2) l'évolution du personnage principal, Georges, vaguement politisé au départ et qui, par les circonstances va prendre parti au point de façonner son existence en fonction de son ressenti de la pièce
    3) la fin magistrale qui rassemble les prémices et la fin de la pièce d'Anouilh en une scène : le duel des deux frères et le sacrifice de la "sœur" avec un changement d'Antigone au cours de la lecture.
   
   Néanmoins
    L'idée de départ excellente - celle de rassembler un peuple le temps d'un spectacle, un peu comme les trêves de Noël opérées lors des réveillons de 1914 et 1915 dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, de se rassurer que tout n'est pas cassé, que la réconciliation peut avoir lieu - se confronte malheureusement à la réalité historique, véritable poudrière au bord de l'implosion, qui rend le thème peu crédible.
    Les rencontres narrées entre acteurs de la pièce m'ont semblé inenvisageables (même si la description des points de contact entre le héros et ces différents protagonistes fut menée à bien et réaliste : très certainement, l'ancien journaliste-reporter Sorj Chalandon fut confronté à des chefs de guerre, lors d'entretiens top secret). Je ne contredis pas le fait qu'il y avait des êtres de paix à l'époque : je précise juste que certains comédiens choisis, issus de camps diamétralement opposés et foncièrement hostiles, ne pouvaient décemment pas se retrouver à ce moment-là, fût-ce même au nom de la culture.
    Deuxième point de chauffe (et ce sera le dernier) : l'Antigone de Jean Anouilh reste, selon moi, la pièce de la personnification du non, où une nation se divise entre deux clans : celui de Créon (petit dictateur en chef qui refuse des obsèques honnêtes au frère d'Antigone, sous prétexte de traîtrise et d'exemplarité) et celui de la frêle jeune fille (qui ne cesse de contredire, par ses actions nocturnes, la décision de son oncle). La différence entre l’état géopolitique du Liban et celui de Thèbes reste que le massacre final n'est pas le seul fait d'une guerre civile. Les massacres de Sabra et Chatila ne se réduisent pas uniquement à des meurtres perpétrés par de Libanais sur d'autres Libanais (violentes représailles chrétiennes sur une population civile musulmane pro-palestinienne après le meurtre du phalangiste Bachir Gemayel). D'autres nations prennent une grande part de responsabilité dans cette monstruosité. Tout d'abord les troupes israéliennes dont le chef de guerre Ariel Sharon (surnommé depuis, à juste titre, le Boucher de Beyrouth) qui autorisa l'intrusion de phalangistes chrétiens libanais dans les camps pour soi-disant repérer les terroristes palestiniens et qui interdit à ses soldats toute intervention militaire pour empêcher le génocide dès les premiers massacres de civils connus et entendus. Enfin, les Syriens qui ont bien distillé la haine en fournissant les armes et la communauté internationale qui s'est une nouvelle fois fait remarquer par son inaction sous prétexte de neutralité. Je soupçonne même l'auteur d'avoir tenté un équilibre autour de deux personnages secondaires : Samuel comme vecteur de paix face à Sharon, agitateur de haine.
   
   En résumé
    Ce n'était pas simple pour Sorj Chalandon d'écrire un roman sous fond historique : l'auteur a fait preuve d'un courage énorme par ses choix de lieu et d'époque, a su tisser une intrigue qui tient la route malgré les bémols historiques, qui a le mérite d'éclairer une page sombre de l'humanité mondiale et de la rendre accessible à tous et à toutes. "Le quatrième mur", si bien nommé (" Une façade imaginaire, que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l'illusion. Une muraille qui protège leur personnage. Pour certains, un remède contre le trac. Pour d'autres, la frontière du réel. Une clôture invisible, qu'ils brisent parfois d'une réplique s'adressant à la salle.") vaut le coup d’œil.
    ↓

critique par Philisine Cave




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Malaise de l'horreur
Note :

   Comment décrire un livre qui a fait naître en moi un malaise, mais pas seulement. Il m’a fait craindre un moi intérieur malsain qui ne décollait pas ses yeux des lignes de ce livre empli d’horreur.
   
   Voilà ce que j’ai ressenti à la fin de cette lecture intitulée "Le quatrième mur".
   
   Bien qu’au début il me fût difficile de comprendre où l’auteur voulait en venir, entre un flashback par ci et un flashback par là, il faut s’accrocher et passer la cinquantaine de pages, et on finit par reprendre le cours de l’histoire et l’on découvre comment un rêve peut se transformer en cauchemar…
   
   En pleine guerre du Liban (1982), Sam, un juif grec demande à son ami français George d’ y mettre en scène la pièce de théâtre "Antigone".
   
   Il va donc aller au Liban où son but sera non seulement de respecter sa parole donnée à un "frère", mais surtout de regrouper au sein de cette pièce des membres des différents groupes religieux présents au Liban. Pour ce faire, George se déplacera dans chaque région afin de convaincre les chefs de ces groupes de donner leur permission pour qu’un de leur membre puisse participer à cette pièce. Après moult négociations, deviendront acteurs sur une seule et même scène des phalangistes, des druzes, des sunnites, des chiites, une chaldéenne, une arménienne et un maronite. Ils devront tous surmonter leurs différences séculaires, et ils seront ainsi regroupés dans un but de paix momentanée, oubliant leurs origines, leurs rivalités, et ne se vouant plus qu’au seul personnage qu’ils doivent incarner.
   
   Jusque là, le plus dur semble être passé. Tout semble parfait, l’objectif de cette mission paraît idyllique et sans aucune arrière-pensée politique ou autre.
   
   Cependant, ce rêve de trêve va se briser par une reprise violente et soudaine des combats, forçant la troupe à se retrouver à nouveau divisée.
   
   Entre blessures, perte de son Antigone et découverte d’une réalité, le monde de George va s’écrouler, ce monde, qui ne tournait plus qu’autour de la pièce et de ses acteurs.
   
   On peut s’en douter, et l’auteur nous le "montre" très bien, cette guerre fut un charnier monstrueux. Notre personnage principal ne s’en remettra pas psychologiquement, le mettant face aux pires visages que l’être humain puissent prendre. Sa femme ou même sa fille n’arriveront pas à le sortir de ce cauchemar, lui ne comprenant même plus comment sa fille peut se permettre de pleurer pour une glace tombée par terre.
   
   Ce livre écrit de manière très active, enchaînant des phrases très courtes (sujet, verbe et éventuellement complément) fait paraître les évènements encore plus réels. Pas besoin de mots inutiles, des mots parfaitement choisis suffisent, oscillant entre description des lieux et des sentiments : "un homme, pieds nus, en pyjama", "Je n’étais rien. Je n’existais pas"…
   

   Je vais tenter d’expliquer mon ressenti malsain, mon sentiment de faire du voyeurisme. Dès l’instant où j’ai commencé à lire la description du quartier dans lequel une partie des massacres avaient été commis, je n’ai pu décoller mes yeux du livre malgré l’horreur qui s’étalait devant moi. Non pas que je sois ignorante de tout ce qui a pu se passer et qui se passe toujours aujourd'hui, que ce soit ou non en période de guerre, mais en raison de cette description à la fois courte et précise, et les images qui se bousculaient dans ma tête, je n’ai pas réussi à m’arrêter de lire, me demandant parfois si je n’en souhaitais pas plus, car il faut l’avouer, ça rendait le livre d’autant plus passionnant.
   
   C’est donc un livre loin d’être décevant! Certes un peu long à mettre en place, surtout au vu du rythme qu’il prend par la suite. On ne s’attend pas forcément à cette fin. Mais au lieu des rideaux du théâtre, c’est le quatrième mur que George traversera, "celui qui protège les vivants".
   
   "Et voilà. Sans la petite Antigone, c’est vrai, ils auraient tous été bien tranquilles. Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose, et puis ceux qui croyaient le contraire – même ceux qui ne croyaient en rien et qui se sont trouvés rapidement pris par l’histoire sans rien y comprendre. Morts pareil, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. Et ceux qui vivent encore vont commencer à les oublier et à confondre leurs noms. C’est fini." (Epilogue, Antigone 1942)

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critique par Anna-Panda




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Pas d’idée simple dans l’Orient compliqué...
Note :

   Même une belle, simple, idée ne peut manifestement prendre corps dans l’Orient compliqué. L’Orient compliqué ? C’est ici le Liban des années 80, des années de guerre (forcément), civile notamment mais pas que (trop simple, et l’Orient...).
   
   Dans ce Liban, déchiré par les luttes entre factions, entre confessions, avec les Syriens et leurs affidés, dans ce Liban - là, Samuel Akounis (Sam), juif grec né à Salonique et homme de théâtre a imaginé (et s’est jeté un sacré défi) monter "Antigone" en faisant jouer les différents rôles par autant d’acteurs des différentes communautés en présence ; un Créon chrétien maronite, une Antigone palestinienne, un Hémon druze, des gardes chiites,... Il a entamé les préparatifs, les négociations, mais voilà qu’il est rattrapé par une maladie qui le cloue sur un lit d’hôpital. Exit le projet ?
   
   Non. Car Sam a un ami, un disciple (?), avec qui des luttes communes ont été menées, qu’il a pris un peu sous son aile. Et Sam demande à Georges qui, pour le coup, lui n’a aucune expérience de l’Orient... compliqué (!) de reprendre le flambeau, de se rendre à Beyrouth pour finaliser le projet.
   
   Le roman, c’est davantage ce qui va se dérouler alors : la découverte par Georges de ce qu’est le Liban (s’il est encore quelque chose ?) et de la vanité de vouloir détourner un monde en guerre de... la guerre. Georges va vivre des moments compliqués (essayer de rassembler les acteurs en un même lieu déjà simplement pour répéter, en négociant avec toutes les parties à la fois) puis finalement terribles, si l’on se souvient par exemple qu’au Liban en 1982 se déroulèrent les massacres de Sabra et Chatila.
   
   Georges finira bien loin de Paris. De sa réalité simple (si, si !), de sa famille, écrasé par le rouleau guerrier comme tous ceux qui tentent un jour de s’interposer.
   
   La réalité libanaise de l’époque telle que nous la décrit Sorj Chalandon est incroyablement perverse et sans espoir. Comment dit – on déjà ? "Dans l’Orient compliqué je viendrai avec des idées simples..." Et tu y mourras...

critique par Tistou




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