Lecture / Ecriture
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Les Renards pâles de Yannick Haenel

Yannick Haenel
  Jan Karski
  Les Renards pâles
  Je cherche l'Italie

Yannick Haenel est un écrivain français né en 1967.

Les Renards pâles - Yannick Haenel

Une fin possible ?
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   C'est un roman engagé que nous avons là, en ce sens qu'il explore et illustre une thèse politique. Les romans engagés ont mauvaise presse. D'abord, ils sont rejetés par tous ceux qui ne partagent pas le point de vue, et d'autre part, ils sont également repoussés par ceux qui le partagent ou peu s'en faut, mais qui n'ont pas envie qu'on leur en tartine leurs lectures de loisir. C'est un dur métier.
   Pour ma part, je n'apprécie généralement pas ce type de littérature car la puissance imaginative de la fiction, pour ne rien dire de la beauté littéraire, y sont habituellement sacrifiées au profit de la harangue didactique. Ici, il n'en est rien. Le texte est beau, et poétique, l'histoire se tient et fait preuve d’invention. Alors allons-y, voyons ce qu'on nous raconte.
   
   Il est question d'une société qui vit en excluant ses membres, après les avoir réduits à une vie sans intérêt. Il est question de voir comment tout cela pourrait bien finir...
   
   Le narrateur, célibataire, sans emploi, la quarantaine, c'est Jean Deichel, l'alter-égo littéraire récurrent de l'auteur. passe ses journées à ne rien faire, en s'enfonçant de plus en plus dans une passivité morbide. Dépression? Ou expression logique de la vie que la société lui fait mener? Comme il est bien évidemment incapable de payer son loyer, il se retrouve bientôt à la rue. Il ne possède plus que sa voiture garée devant chez lui et quelques affaires dont certaines (dont une plante verte à laquelle il était encore attaché) ne mettront pas longtemps à disparaître. L'aide qu'il perçoit encore lui permet juste de se nourrir et fumer et ma foi, il n'en demande pas plus et s’accommode assez bien de cette nouvelle existence qu'il peuple de longues déambulations dans Paris. Il se fait quelques amis parmi les autres laissés pour compte, en particulier des éboueurs émigrés clandestins ou des artistes. C'est dans leur milieu qu'il découvrira une étrange assemblée d'exclus qui s'est baptisée Les renards pâles et qui a complètement rejeté le mode de pensée rationnel, consumériste et productiviste dans lequel ils n'ont pu trouver de place, pour une pensée magique et poétique, inspirée des légendes africaines, et qui bouleverse toute la façon de saisir la réalité et de voir le monde. Ce groupe comprend beaucoup de clandestins sans papiers et l'idée leur vient peu à peu que, si tout le monde détruisait ses papiers, il n'y aurait plus de "avec-papiers" et de "sans-papiers" (vision simpliste, si je peux me permettre, car la carte d'identité n'est que le signe du fichage, pas le fichage lui-même, mais bref, poursuivons). Rien n'est organisé mais cette fraternité spontanée voit ses rangs grossir sans cesse du fait même de l'exclusion permanente pratiquée par la société. Ils sont plutôt non violents, mais en même temps totalement hors de portée du pouvoir qui les a lui-même exclus de tout moyen de pression... et ils imposent leur présence, nombreuse, et se confirment totalement réfractaires et insoumis. Cela débouche sur une insurrection dans Paris. Est-ce que notre société peut finir comme cela?
   
   Comme je vous le disais, l'écriture est belle. Les images poétiques sont nombreuses et sensibles. L'ouvrage est narré de deux façons : la première partie est à la première personne du singulier : cela correspond à la solitude du narrateur qui se retrouve exclu du système social, aux prises avec ses problèmes de survie et ne s'en remettant plus qu'à sa vision personnelle du monde. La seconde partie est à la première personne du pluriel (Haenel a peut-être apprécié la trouvaille de Julie Otsuka) : cela exprime le sentiment de communion profonde qui unit les Renards Pâles qui ont tout en commun et qui ont tourné le dos à l’appropriation privative pour se fondre en une grande entité humaine.
   
   L'entreprise était risquée, car si ses personnages sont masqués, Yannick Haenel lui, s'avance à visage découvert et c'est sûr que beaucoup ne lui pardonneront pas ce livre. On le traite déjà de malhonnête ou de naïf. Ce n'est pas cette année qu'il risquait d'avoir un prix littéraire! Mais bon... ce n'est peut-être pas très grave, il en a déjà eu pas mal.
   
   Moi, j'ai bien aimé, avec les défauts et les qualités, en bloc. J'ai apprécié l'audace de l'entreprise, pour ce qu'elle est et tout ce qu'elle avait de nouveau, je dirais presque "de frais". C'est toujours mieux que les complaisances statiques du nombrilisme mou.
    ↓

critique par Sibylline




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Manque de souffle
Note :

   Le roman est divisé en deux parties. Après la rencontre de marginaux dans le Paris contemporain, Jean Deichel, devenu lui-même SDF et sans-papiers, se trouve emporté dans l'insurrection des Renards pâles. La narration passera alors du "je" au "nous".
   
   Rejetant l'idée de travailler pour payer son loyer, Deichel se retrouve installé dans un break Renault stationné rue de Chine dans le XXe arrondissement de Paris,un soir d'élection, avec pour toute lecture "En attendant Godot". Il passe ses journées à fréquenter piscines, bars et bibliothèques. Ainsi rencontre-t-il des artistes assoiffés d'alcool et d'avant-garde, Ferrandi qui photographie les caméras de surveillance, Zoé qui filme les tas d'ordures, tandis que Myriam et Anna, dite "la reine de Pologne", lui offrent leur corps. Deux éboueurs maliens, Issa et Kouré, le réveillent le matin à l'heure des poubelles et deviennent presque ses amis. Ils vont trouver la mort au début de l'intrusion et du déferlement des Renards pâles dans la ville.
   
   Au fil de ses errances urbaines, les murs de la ville avaient imposé à l'esprit de Jean Deichel des slogans d'inspiration révolutionnaire et une figure, reconnue comme étant le Renard pâle, masque provenant de la culture des Dogons. L'insurrection qui commence avec trente personnes en regroupe bientôt des milliers venus de toute la région de la capitale, et ne tarde pas à faire de la place de la Concorde une nouvelle place de la Révolution. On comprend bien ce que l'auteur aurait voulu faire : une sorte de synthèse de toutes les contestations anticapitalistes. L'inventaire commence avec les souvenirs de la Commune de Paris de 1871 quand Anna lit l'essai de Marx sur "La guerre civile en France" et emmène Deichel sur la tombe de son ancêtre Wrobleski, un chef militaire de ladite Commune. Il continue pêle-mêle avec les oppositions au G8, la solidarité avec les immigrés sans-papiers, ou le pillage des boutiques de luxe de la place Vendôme. Des actions des Anonymous et des Indignés l'auteur a retenu essentiellement l'importance des masques. Hélas, cette tentative de pot-pourri, quoique bien rédigée, ne suffit pas réellement à créer un roman politique, ni même un roman tout court. Après avoir brûlé leurs papiers d'identité en parcourant la rue de Rivoli, rien n'indique en quoi consiste pour les acteurs masqués "l'utopie d'un monde débarrassé de l'identité". Le livre se termine par la trop facile mention d'une "espérance" ; mais qu'est-ce donc qu'espérait Jean Deichel? Et puis? — Rien. À moins qu'il ne se fasse éboueur pour remplacer Issa et Kouré...
   
   On referme, frustré, ce roman bancal dont s'échappe comme un sentiment d'inachevé.

critique par Mapero




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