Lecture / Ecriture
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Ô vous, frères humains de Albert Cohen

Albert Cohen
  Ô vous, frères humains
  Ezéchiel
  Belle du seigneur
  Le livre de ma mère
  Mangeclous
  Solal
  Carnets 1978
  Paroles juives

AUTEUR DES MOIS DE JUIN ET JUILLET 2006

Né à Corfou en 1895, Albert Cohen est mort près de Genève en 1981.
Né grec mais arrivé très jeune à Marseille avec sa famille, il était devenu suisse à 24 ans. Il entama ses études en France puis obtint une licence de droit en Suisse. La seconde guerre mondiale le vit s’exiler provisoirement en Grande Bretagne.

Son œuvre compte une dizaine d’ouvrages dont une pièce de théâtre ("Ezéchiel") et un recueil de poèmes ("Paroles juives"). Les trois romans "Solal", "Mangeclous" et "Belle du seigneur" se suivent dans le temps avec des personnages communs et sont à lire de préférence dans cet ordre. Ils sont cependant compréhensibles lus seuls. C’est principalement "Belle du seigneur" qui fit la célébrité d’Albert Cohen et nombreux sont ceux qui n’ont lu de lui que ce gros roman qui reçut le Grand Prix de l'Académie Française.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Ô vous, frères humains - Albert Cohen

"Ayez pitié de vos frères en la mort"
Note :

   Marseille, 16 août 1905. Albert Cohen fête ses dix ans, trois francs en poche, cadeau de sa mère. Albert Cohen, ce matin-là, est un enfant heureux, heureux de vivre dans cette belle France qu'il aime et admire, la patrie de La Fontaine, Racine, Victor Hugo et Louis Pasteur... Albert Cohen, ce matin-là, est un enfant heureux même si ses camarades de classe se moquent de l'accent oriental qu'il a gardé de sa Corfou natale. Mais en ce jour du 16 août 1905, son bonheur prend fin - brutalement. L'enfant arrêté devant l'échoppe d'un camelot s'entend apostropher: " 'Toi, tu es un sale Youpin, hein?' [lui] dit le blond camelot aux fines moustaches qu'[il] était allé écouter avec foi et tendresse à la sortie du lycée, 'Tu es un sale Youpin, hein? je vois ça à ta gueule...' ". Abasourdi, incrédule devant les injures du camelot et les rires de la foule qui assiste à la scène, Albert Cohen s\'enfuit, se met à errer dans les rues de Marseille où, à tous les coins de rues, des inscriptions à la craie lui sautent au visage: "Mort aux Juifs...
   
   Albert Cohen n'oubliera jamais ce jour de son enfance où il fut pour la première fois confronté à l'anti-sémitisme, à la bêtise et à la cruauté humaine, sinistre présage à l'aube d'un siècle qui, certes, a vu bien pire. Et 65 ans plus tard, alors qu'il est devenu un romancier reconnu, auteur de "Belle-du-Seigneur", pour tenir sa promesse à l'enfant de dix ans qu'il fut, errant seul et perdu dans les rues de Marseille, il écrit "Ô vous, frères humains", dont il emprunte le titre à François Villon, sans aucun espoir que ce livre change quoi que ce soit à cette étrange espèce qui se dit humaine... Et il l'écrit à la première personne, rejetant les voiles de la fiction, le vieil homme considérant l'enfant qu'il fut sans aucune indulgence pour son innocence, sa naïveté et ses défenses dérisoires. Son récit est résolument impudique, mélodramatique, excessif. Décousu aussi, sans queue ni tête et répétitif comme son errance de jadis dans les rues d'une ville devenue hostile. Chaque page de ce livre exsude le désespoir, sans aucun souci d'élégance ni de "joliesse" littéraire. Chaque page de ce livre ne poursuit qu'un seul but: empêcher le lecteur de se rendormir sur l'oreiller de sa bonne conscience et d'un vague amour du prochain. Un parti pris qui dérange - oh combien! Un parti pris dont certains critiques feront le reproche à Albert Cohen, tandis que d'autres s'extasieront sur "La langue chatoyante, rythmée comme un poème (...), la litanie chère aux écrivains israélites."* Autant de réactions témoignant des malentendus qui entourèrent l'oeuvre d'Albert Cohen depuis la création de son unique pièce de théâtre, "Ezéchiel", en 1933, jusqu'aujourd'hui, et que peinent à racheter quelques rares critiques véritablement lucides, telle celle-ci: "Le récit de cette douleur d'enfant déborde son cadre historique et géographique: cette souffrance qui se mue en révolte, en lamentation, ou ce qui est pire, en résignation désespérée, concerne tous les racismes passés et présents; elle parle pour les racismes inconscients que les meilleurs d\'entre nous portent en eux comme une maladie ignorée."
   
   Après quoi, il n'y a plus rien à ajouter, sauf à laisser la parole à Albert Cohen, et à son bouleversant témoignage de pure, simple et irréductible humanité...
   
   "En vérité, je vous le dis, par pitié et fraternité de pitié et humble bonté de pitié, ne pas haïr importe plus que l'illusoire amour du prochain, imaginaire amour, mensonge à soi-même, amour dilué, esthétique amour tout d'apparat, léger amour à tous donné c'est-à-dire à personne, amour indifférent, angélique cantique, théâtrale déclaration, amour de soi et quête d'une présomptueuse sainteté, vanité et poursuite du vent, dangereux amour mainteneur d'injustice, d'injustice par ce trompeur amour fardée et justifiée, ô affreuse coexistence de l'amour du prochain et de l'injustice (...). Ô vous, frères humains, vous qui pour si peu de temps remuez, immobiles bientôt et à jamais compassés et muets en vos raides décès, ayez pitié de vos frères en la mort, et sans plus prétendre les aimer du dérisoire amour du prochain, amour sans sérieux, amour de paroles, amour dont nous avons longuement goûté au cours de siècles et nous savons ce qu'il vaut, bornez-vous sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort. Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine."
   
   
   * L'édition des oeuvres complètes d'Albert Cohen dans la Bibliothèque de la Pléiade fournit un large aperçu de l'accueil de "Ô vous, frères humains" par la presse française, belge et suisse, une lecture un peu répétitive mais édifiante...

critique par Fée Carabine




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