Lecture / Ecriture
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Ma grand-mère russe et son aspirateur américain de Meir Shalev

Meir Shalev
  Ma Bible est une autre Bible
  Que la terre se souvienne
  Le baiser d'Esaü
  Pour l'amour de Judith
  La meilleure façon de grandir
  Fontanelle
  Le pigeon voyageur
  Ma grand-mère russe et son aspirateur américain

Meir Shalev est un journaliste et écrivain israélien, né en Galilée en 1948, dans une famille d'origine russe.

Son père était le poète Yitzhak Shalev.

Sa cousine Zeruya Shalev est également écrivain.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Ma grand-mère russe et son aspirateur américain - Meir Shalev

Tonia et le cheval de Troie
Note :

   Titre original : Ha-davar haya kakha
   
   Le titre intrigue. En réalité il est très logique : il ne saurait être question d'une grand-mère américaine et de son aspirateur russe! La grand-mère, c'est Tonia. "C'était une originale. Une femme singulière. Un sacré numéro, comme on dit. Pas facile non plus, ce qui est un doux euphémisme. Mais folle? Non. Même si, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, tout le monde ne partage pas mon point de vue, ni au village ni dans la famille."
   
   Venus de Russie, plus exactement d'Ukraine, lui avant la Révolution de 1917, elle juste après, — deuxième et troisième aliyah — Aharon et Tonia Ben-Barak devinrent de pauvres fermiers installés dans la vallée du Qishon, entre Haïfa et le lac de Tibériade, à Nahalal. C'étaient les grands-parents de Meir Shalev, côté maternel. Mais le grand-père Aharon était un homme fidèle à ses principes issus d'une idéologie rigide ; quand il reçut d'Amérique les dollars expédiés par son frère aîné Yeshayahou il les refusa et les lui réexpédia après s'en être expliqué : "Nous, les pionniers qui faisons fleurir le désert de notre pays en bons sionistes socialistes, nous ne succomberons pas à l'appât de cet argent provenant de l'exploitation du prolétariat par un traître ayant choisi l'exil et changé son nom en Sam."
   
   Têtu lui aussi, Yeshayahou chercha donc un cadeau utile et qui ne serait pas refusé — trop coûteux et trop compliqué de le renvoyer à l'expéditeur. Ce fut donc un aspirateur, cheval de Troie de la puissante Amérique dans la fruste Galilée. Un puissant modèle ultra-moderne conçu par General Electric, qui débarqua dans le port d'Haïfa, prit le train puis une carriole avant de d'arriver chez la grand-mère russe dans le courant de l'année 1936. Un cadeau bien choisi puisque Tonia était connue pour sa lubie de la propreté qui faisait d'elle une vraie fanatique de la chasse à la poussière! L'emploi de l'aspirateur américain —à l'efficacité proche de la "sorcellerie"— donne lieu à bien de savoureuses anecdotes et une question grave se pose puisque son destin reste énigmatique, je n'en dis pas plus. Il suffit de savoir que certaines pièces de la maison sont interdites. Même pour le petit-fils.
   
   Haut en couleurs et plein de sourires, le récit véridique de Meir Shalev n'est pas seulement une amusante histoire centrée sur sa grand-mère et étendue aux autres membres de sa famille. L'auteur évoque ainsi ses parents décédés en 1991 et toute son enfance passée à la campagne où il est né puisque ses parents avaient réussi à quitter Jérusalem au moment de la guerre d'Indépendance. Son père était un poète un peu perdu dans ce monde rural et mal à l'aise avec sa belle-mère Tonia. En revanche le narrateur est très proche de sa grand-mère russe —elle a gardé il est vrai un fort accent pour parler de son “sweeper”.
   
   Ce récit familial montre ainsi les souvenirs d'un garçon fier de vivre à la campagne malgré les oies agressives et les poules pondeuses, admirateur de Whitey, le cheval de la ferme qui visite la nuit les juments des voisins, et d'une ânesse que les contes de l'oncle X imaginent s'envolant la nuit pour vivre ses aventures jusqu'au palais du sultan. Le récit s'élargit aux conditions de vie sous le mandat britannique et les premiers temps de l'Etat israélien : la situation matérielle des pionniers était misérable dans le mochav —le village coopératif— rien à voir avec un kibboutz selon grand-mère Tonia interrogée par une documentariste : "Plusieurs membres ont quitté le kibboutz pour le mochav. Mais personne n'a jamais quitté le mochav pour le kibboutz." Question d'intimité, non de niveau de vie.
   
   L'auteur n'hésite jamais à se mettre en scène lui-même, y compris dans des situations délicates et cette transparence, s'ajoutant aux photos de famille, contribue beaucoup au charme du livre.
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critique par Mapero




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Exotique, le titre !
Note :

   Exotique et en même temps... bien descriptif du corps du roman. Un roman qu’on pourrait penser en bonne partie autobiographique.
   
   Le narrateur, israélien, évoque une figure particulièrement attachante de sa parenté ; sa grand-mère, une pionnière émigrant de Makarov, en Ukraine au tournant du XIXème siècle pour mettre en valeur la Terre Promise. Tonia, puisque c’est d’elle qu’il s’agit possède, outre un fichu caractère, un souci démoniaque, confinant pour le moins à la maladie, de la propreté. Parallèlement, en ces temps de pionniers où il fallait se dévouer pour la cause et quasiment donner son corps pour l’avenir d’Israël, elle a un beau-frère qui a commis le crime impardonnable de ne pas rester en Israël pour y vivre comme un damné mais d’émigrer en Amérique et d’y faire fortune. Pas rancunier cet "oncle Yeshayahou" tente tout pour renouer avec son frère et sa famille (donc la fameuse Tonia) mais rien n’y fait ; ses courriers ne sont pas ouverts, l’argent qu’il expédie lui est renvoyé.
   
   De là son plan machiavélique pour obliger son frère à accepter quelque chose en ces temps de dénuements tragiques du petit Israël et de technologie triomphante au pays de l’Oncle Sam. L’aspirateur a fait son apparition depuis peu et l’oncle Yeshayahou va en expédier un, dans un pays où la chose est encore largement inconnue, à l’attention de Tonia, tablant sur le fait qu’une telle maniaque de la propreté ne pourra que craquer...
   
   De fait elle commence par craquer. Mais il n’avait pas tout prévu. (et ne comptez pas sur moi pour vous éclairer!) C’est ce que Meir Shalev va nous raconter, mettant à jour ce faisant les particularismes de la (des) société israélienne, contrairement à ce qui se passe par exemple avec un autre de ses ouvrages, "Le pigeon voyageur", à l’ambition plus universelle et moins ethnocentré.
   
   C’est tendrement raconté et fait passer un bon moment. C’est un peu du temps béni de l’enfance de Meir Shalev qui transparait là.
   
   «Et comment cela s’est-il terminé? Le sweeper a bel et bien disparu, de même qu’Abigaïl. La chope de bière léguée par grand-mère Tonia s’est brisée. La baraque en bois, la buanderie, la couveuse pour poussins, l’ "excellente douche" aménagée dans l’étable et l’étable elle-même, tout cela a été rasé. Les outils fabriqués par l’oncle Yitzhak se sont retrouvés dans un musée où ils ont été détruits par un incendie. La maison de grand-mère a été louée et je n’y ai plus remis les pieds.»

critique par Tistou




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